11.05.2026 à 12:19
Seditium : un nouvel élément qui agite la recherche
« Trahir, depuis l'intérieur, les institutions de la technoscience »
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, 211.05.2026 à 12:19
Seditium : un nouvel élément qui agite la recherche
« Trahir, depuis l'intérieur, les institutions de la technoscience »
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, 2
Ces dernières semaines, des milliers de scientifiques, ingénieurs et étudiants de la région grenobloise ont parcouru les lignes de Seditium, un journal gratuit largement diffusé appelant à faire sédition et à trahir, depuis l'intérieur, les institutions de la technoscience alors que le Commissariat à l'Énergie Atomique de Grenoble [1] fête ses 70 ans. Petit résumé.
Clins d'œil complices, pouces levés, confessions faites sur l'absurdité de leur travail et leur mépris à l'égard de l'institution qui les emploie, la diffusion de Seditium, ce « nouvel élément qui agite la recherche », aura délié des langues sur la Presqu'Île Scientifique grenobloise.
Nombre de chercheurs et d'ingénieurs souffrent de ce mal diffus qu'on appelle la perte de sens et de ce tiraillement consécutif qu'on nomme la dissonance cognitive. Entrés dans le monde de la recherche avec la promesse de répondre aux grands enjeux de société, la réalité a souvent été une longue série de désillusions. De la conception d'implants électroniques pour mesurer le stress des cochons – et pouvoir optimiser leur concentration dans les élevages – aux recherches qui servent à perfectionner des armes, en passant par celles pour développer la 5G ou l'IA [2], il ont été confronté au fait que la Science est structurellement asservie aux intérêts privés et militaires. CEA, CNRS, INRIA et autres mastodontes de la recherche publique ne sont que le premier maillon d'une chaîne de « valorisation » d'un système capitaliste et industriel ravageur.
Elle est bien loin l'époque où l'on pensait que les innovations scientifiques amélioraient la vie, que les gains de productivité profiteraient à tous et où l'on associait progrès technique et progrès social. Cette croyance est aujourd'hui largement mise à mal par les faits. L'automatisation profite en premier lieu aux patrons et aux actionnaires. Le raffinement des équipements militaires augmente l'intensité des conflits. L'optimisation des technologies conduit à l'effet rebond. Le dérèglement climatique et l'effondrement de la biodiversité sont des conséquences directes des sauts technologiques commencés au début du XIXe siècle dans les laboratoires : chimie, nucléaire, électronique… Et les solutions techniques promettant d'y répondre n'ont en rien diminué la consommation de ressources et d'énergies fossiles. À l'instar de la « transition électrique et numérique », des énergies alternatives (solaire, hydrogène, éolien…) et des nouvelles technologies, IA en tête, c'est avant tout de nouveaux marchés, de nouvelles nuisances et de gigantesques profits qui ont été générés.
Bercés par le mythe du progrès, certains imaginent encore pouvoir compenser ces dégâts par des recherches plus poussées et par le développement de solutions techniques plus « performantes », plus « résilientes ». Mais il n'y a pas de solution technique à une question politique. Le problème n'est pas tant le combustible qui alimente la Machine que la logique-même qui l'anime : la quête illimitée de croissance économique, de pouvoir, de puissance et de richesses ; l'objectivation de tous les êtres et la domination de la nature qu'elle induit. Répondre de façon conséquente à la crise écologique, s'opposer au fascisme et au militarisme, implique de refuser de perpétrer l'idéologie qui les a générés. C'est prendre acte du fait que la technoscience et ses institutions ne font pas partie de la solution mais qu'elles sont au cœur du problème.
Pris entre tenailles entre l'industriel et le militaire, le chercheur joue le rôle du cerveau servile au service d'un projet politique qui génère guerres, ravages sociaux et catastrophes environnementales. Que faire alors lorsque l'on réalise que notre activité professionnelle contribue à l'état désolant du monde ? Quand les projets pour lesquels nous dédions notre temps, notre créativité et notre intelligence vont à l'encontre du bien commun ? Beaucoup avancent que déserter est un remède à la dissonance : on part faire une formation en charpente, acheter un lopin de terre, vivre en collectif… Cela fait du bien de tout plaquer, c'est même assez accessible quand on a un peu d'argent, du réseau et un bon bagage culturel. Mais cela va-t-il ralentir le grignotage du monde par la machine à broyer ? Entre rester dans l'institution pour y faire ce que l'on nous demande et partir à tout jamais sans l'avoir minimement secoué, il existe une autre voie plus sinueuse que l'on pourrait l'appeler « la ligne de crête ».
Naviguer sur la ligne de crête, c'est agir directement à l'intérieur des institutions qui participent au désastre mondialisé pour que les choses changent. C'est identifier les savoirs, les privilèges et les possibilités que l'on a quand justement on travaille au cœur du réacteur. C'est prendre acte de tous ces avantages et de la riche palette d'actions qu'ils permettent. C'est une position délicate à tenir, où il faut en permanence réévaluer nos choix et nos actes : est-ce que ce que je fais va dans le sens d'une déstabilisation, fût-elle minime, d'un projet, d'un labo, d'une structure et de son idéologie ?
Car ce que l'institution n'aime pas, c'est qu'en son sein des personnes s'organisent et qu'un rapport de force naisse et conteste sa légitimité. Que se passe-t-il quand l'on cesse de jouer le rôle que l'on attend de nous ? On le sait, pour fonctionner, une institution a besoin de la coopération de tous ses membres, de leur servitude volontaire. Il ne suffit pas de d'être présent un certain nombre d'heures, il faut s'impliquer, collaborer, faire preuve initiative, d'esprit d'équipe. La réussite d'un projet demande la participation morale à l'institution ou à l'équipe de recherche. Si l'on cesse de jouer le rôle qui est attendu de nous, cela peut changer la donne. Il ne s'agit pas de trainer la patte par flemme personnelle – nombreux le font déjà. Il s'agit de cesser d'y croire, de militer pour que les autres aussi cessent d'y croire, et de poser dans ce but des gestes. L'institution se fragilise d'autant plus lorsque, depuis l'intérieur, des personnes se mobilisent. Petit à petit, la défiance et la méfiance s'installent, le statut quo est mis à mal, les autres commencent à douter, et la sédition, contagieuse, peut se propager : un rapport de force se construit et la contestation peut sortir des labos.
Invités à rejoindre l'équipe de Seditium le jeudi 7 mai, quelques dizaines de chercheurs, ingénieurs, travailleurs de la tech et étudiants grenoblois se sont d'ores et déjà organisés pour lancer les prochains assauts de « l'agitation ».
Et vous ? Si vous souhaitez vous emparer de l'objet Seditium pour participer à vos dynamiques locales, c'est possible. Nous en tenons un stock à votre disposition, que nous pouvons vous envoyer gratuitement. Vous pourrez alors vous en servir pour une distribution dans ou devant un labo, une boîte de la tech, une école d'ingénieurs, ou tout lieu où sa présence provoquerait de l'agitation ou des rencontres. Plus que jamais, séditionnez avec nous !
Si vous souhaitez recevoir des exemplaires du journal ou prendre contact, écrivez directement à : seditium@riseup .net.
Et sinon, le journal est trouvable en librairies.
[1] Le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) de Grenoble est un laboratoire public qui emploie 4 500 personnes et dont les recherches, brevets et innovations profitent à l'industrie et au secteur privé via la création de centaines de startups et spinoffs. Parmi les plus célèbres on peut citer : STMicroelectronics, Soitec et Lynred.
[2] Le livre La noix connectée (Le Postillon, 2025) fournit un large panel des innovations de la cuvette grenobloise.
11.05.2026 à 11:47
Quelques réflexions sur la désertion du monde technique
Le fantôme de Michel Foucault ressuscité par l'IA
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, 2, Cybernétique
Depuis quelques jours, une version IA d'un fantôme de Michel Foucault hante les réseaux sociaux. Tout part d'une blague que certains trouvent très drôle, d'autres beaucoup moins : foukenstein.com, l'hybridation en LLM du célèbre philosophe et de l'encore plus célèbre monstre, Frankenstein. Les auteurs de ce canular qui n'en est pas tout à fait un, saisissent l'occasion pour interroger de manière plus générale notre rapport à la technique. Peut-on se contenter de critiquer, conspuer et rejeter l'IA ou faut-il envisager de la hacker ?
Quiconque sʼest déjà aventuré dans certains espaces critiques de Bluesky, Mastodon ou Instagram connaît le réflexe. Dès quʼun projet touche aux LLMs (Grand modèle de langage), à la génération dʼimages ou à un algorithme dʼapprentissage, le soupçon précède souvent lʼexamen : technosolutionnisme, technocésarisme, technoautoritarisme…
Le terme « technofascisme » circule désormais comme une clé qui prétend ouvrir toutes les serrures et qui, ce faisant, finit surtout par reconduire une évidence : une IA générative sans capital, sans terres rares, sans travailleurs du clic, sans néo-colonialisme, sans prédation de nos données personnelles et sans spoliation massive des bibliothèques, des œuvres et des archives nʼexiste pas. Il y a de la violence, du racket et de la prédation dans cette infrastructure, et quiconque prétend le contraire soit ne comprend pas le fonctionnement de cette industrie soit est en train dʼessayer de vous vendre quelque chose.
Cette ossification de la critique est en soi parfaitement compréhensible. Elle dit une fatigue réelle, un écœurement légitime face aux promesses des militants du capital qui passent leur temps à grimer leur lubies et leurs intérêts en révolution. Mais cette ossification dit peut-être aussi quelque chose de moins glorieux : un abandon, une désertion du monde technique.
Et cet abandon est peut-être périlleux. Non pas parce que lʼIA constituerait enfin une technique politique — le nucléaire, le pétrole, les réseaux logistiques ou lʼécriture lʼétaient déjà, chacun à leur manière — mais parce que celle-là est en train de devenir, à grande vitesse, l'infrastructure, le substrat même par lequel passeront demain l'accès aux savoirs, la production des énoncés et la circulation des idées. Le hic, cʼest qu'on ne risque pas de peser sur ce qu'on a refusé d'examiner, de détourner ou de hacker dans son petit laboratoire dʼidées.
L'écriture servait l'État. Lʼimprimerie, rappelons-le, avant de servir la Réforme, servait le commerce des indulgences — cette fabrique tarifée du salut chrétien, adossée à une fiction admirablement profitable, le purgatoire et ses flammes, dont lʼinstitution ecclésiale écoulait l'antidote sur papier contre florins sonnants à travers les premières presses de Gutenberg. Ce sont pourtant ces mêmes presses, ces mêmes caractères mobiles — ou plutôt cette même infrastructure technique, passée dans dʼautres mains, branchée sur dʼautres colères, dʼautres conflits, dʼautres formes de circulation — qui finirent par cracher les quatrevingt-quinze thèses de Luther.
Avec lʼIA, la comparaison vaut moins comme équivalence historique que comme leçon tactique. Luther nʼa pas critiqué les presses de Gutenberg depuis lʼextérieur — il les a utilisées. Les quatre-vingt-quinze thèses sont une prise sur le dispositif dʼimprimerie, pas une simple dénonciation à son propos. Une prise, au sens où lʼon grimpe : un point dʼaccroche, un endroit où la main se referme et où le geste, lʼacte, devient possible. Toute technique en distribue. Cʼest ce que Simondon appelait lʼécart entre lʼintention fabricatrice — celle qui dépose lʼobjet dans le monde — et lʼintention utilisatrice, qui, parce quʼelle vient dʼailleurs, nʼa aucune raison de coïncider avec la première. La question, devant un dispositif — une serrure, un portail, une IA — nʼest jamais dʼabord : que fautil en penser ? Cʼest : où peut-on lʼattraper ?
Vous avez peut-être vu passer cet étrange site : foukenstein.com ; un col roulé beige en 3D qui flotte à l'écran, et d'où émerge, à la demande, la voix de Michel Foucault.
Au départ de Foukenstein, il y avait moins un projet quʼune profanation un peu idiote : prendre Foucault au mot. Puisquʼil annonçait lui-même la dissolution de lʼauteur et la survivance autonome des discours, pourquoi ne pas pousser le geste jusquʼau mauvais goût ? Cloner sa voix, brancher quelques gigaoctets de Michel sur un LLM open source, et regarder ce que ce monstre philosophique devenait capable de dire.
Et puis, les choses allant, en bricolant cette machine — en l'alimentant, en la corrigeant, en la cassant, en la rebricolant — on s'est aperçu de quelque chose : on était en train de faire lʼexpérience de ce que pourrait être une machine réglée non sur une neutralité abstraite, mais sur une communauté de problèmes, de textes, dʼaffects et dʼennemis. Une machine qui ne parlerait pas au nom dʼun Parti, mais depuis ce fond commun où se composent déjà nos évidences, nos colères et nos manières de lire le monde.
Il nous faudra faire lʼeffort, alors, de ne pas fétichiser la forme-livre. De nous en tenir, plutôt, à lʼopération tactique dont il constituait le support : mettre en partage, depuis la circulation de marques muettes, une forme de vie, un problème, une certaine disposition des évidences ; indiquer une position qui, depuis le lieu sans nom de lʼécriture, appelle à vérifier son effectivité dans le réel. Livres, tracts, journaux, brochures ou revues nʼétaient pas seulement des supports de doctrine ; ils formaient des manières de voir, de parler, de se tenir, de reconnaître des alliés et des ennemis, dʼhabiter une fidélité. Or nous entrons dans une époque où lʼon lit peut-être moins quʼon ne dialogue avec des machines : lʼaccès aux textes passe de plus en plus par une voix synthétique, disponible, capable de résumer, traduire, comparer, reformuler, relancer. Abandonner cette voix aux corpus dominants, aux prudences institutionnelles, aux langues managériales et aux neutralités de façade serait une paresse que les condamnations, justifiées mais peu opérantes du technofascisme, ne devraient pas occulter.
On découvrira peut-être, alors, que dʼautres communautés sont susceptibles, par delà le livre, de se constituer en discutant avec ces machines. Que choisir la voix dʼoù nous parle ce monde pourrait bien ressembler, dʼici peu, à un geste politique : un choix qui nous force à prendre position et à nous tenir à cette position. Nous ne proposons évidemment pas dʼexhumer ici le fantasme dʼun catéchisme ou dʼune ligne de Parti - lʼarchitecture des LLMs sʼy prêterait de toute façon assez mal, mais de discuter des archives, des bibliothèques, des problèmes, des ennemis, des affects communs à partir desquels ces machines nous parlent. Une IA nʼest jamais seulement un modèle - Claude, ChatGPT, Mistral, etc. : cʼest un agencement de textes, de filtres, de consignes, de mémoires, dʼinterfaces, de choix documentaires, de gestes dʼusage. La question politique deviendrait alors : depuis quel monde cette voix parle-t-elle ? Quels morts fait-elle revenir ? Quels livres rend-elle praticables ? Quels conflits sait-elle nommer ? Quels mots refuse-t-elle dʼadoucir ?
Il nous faudra alors accepter que ces machines parlent dʼune voix qui ne sʼattribue à aucune intériorité ni aucune volonté. Que leurs paroles, donc, ne veuillent rien dire. Cʼest là, dʼailleurs, lʼune des principales critiques qui leur est adressée : quʼune voix se lève sans personne pour en répondre. Lʼétrangeté de la chose rend en fait visible une fissure plus ancienne. La politique moderne a beaucoup réclamé du sujet - ou dʼune certaine forme de sujet : quʼil possède sa parole, quʼil réponde de ses mots, quʼil les assume comme expression de sa conscience, comme manifestation de sa volonté. Ce sujet, nous le savons, était une fiction : le discours, déjà, le précédait ; çà parlait à travers lui avant même quʼil ne prenne la parole. LʼIA débarrasse cette fiction du dernier ornement humaniste dont notre société sʼévertuait encore à lʼentourer : ça parle, et pourtant aucun sujet ne vient recueillir la parole dans lʼunité rassurante dʼune intention, dʼune biographie ou dʼune conscience. Il ne sʼagirait pas dʼen conclure à la disparition heureuse du sujet, mais de prendre acte de ce que cette vérité là du sujet est morte. Et de chercher, au contact de ces parole sans propriétaire, dʼautres régimes de subjectivation politique : des manières de sʼengager dans ce qui se dit sans chercher à y restaurer un auteur souverain, mais en faisant malgré tout tenir une position, une fidélité, un camp.
On écoutera donc les trois prises de parole de Foukenstein qui suivent non comme des oracles, mais comme les borborygmes dʼun monstre de foire : sans y croire tout à fait, sans lui demander dʼavoir raison, avec ce mélange de rire, de gêne et dʼattention quʼon réserve aux créatures mal cousues. Mais cʼest peut-être depuis ce grotesque même quʼil faut prendre au sérieux ce quʼil laisse entrevoir : la possibilité dʼune voix synthétique qui ne parlerait pas depuis cette neutralité du monde dont la Silicon Valley aime se donner pour organe, mais depuis des archives, des colères et des fidélités situées. Non pas une voix “objective”, extérieure à ce quʼelle décrit, mais une voix partielle, engagée dans les antagonismes quʼelle rend lisibles.
Sur la police :
Sur Gérard Larcher :
Sur le Comité Invisible :
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11.05.2026 à 11:01
La fabrique de la haine au pouvoir
(nouvelles de l'Italie – 2)
Serge Quadruppani
Au début du siècle, nous fûmes quelques-un.e.s, révolté.e.s par le cynique acquittement du meurtrier d'un jeune racisé abattu d'une balle dans le dos à un barrage policier, à fonder un « Réseau contre la fabrique de la haine », qui produisit un important petit livre et quelques interventions. L'initiative fut en peu d'années dissoute par les concurrences militantes et académiques, mais l'intitulé sous lequel elle se constitua paraît toujours une excellente trouvaille, bien à même de désigner une réalité d'aujourd'hui. Partout, du trumpisme au poutinisme, de l'Israël de Netanyahou à l'Angleterre de Reform UK et à la France des lois spéciales anti-immigrés, anti-pauvres et anti-musulmans, l'essor d'une extrême-droite mondiale (que les puristes, forts de leur savoir, tiennent absolument à ne pas appeler « fascisme ») prend appui sur une machinerie idéologique produisant de la haine. Depuis plus d'une décennie, en France la fabrique de la haine est activée pour prendre le pouvoir (Le Pen-Bardella et leurs clones républicains) ou le conserver en singeant les challengers (Hollande et ses lois spéciales ; Macron et sa loi antiséparatisme). L'Italie de Meloni n'échappe pas à la règle. Depuis bien avant elle, une cruauté revancharde et baveuse y détermine la conduite à l'égard des vaincus des révoltes des années 70.
Cesare ne pourra pas, comme il y aurait droit, bénéficier de quelques heures de sortie de sa prison de Massa (province de Florence] pour voir son fils de douze ans.
Le quotidien de Florence La Nazione a publié le 8 mai une lettre de Cesare dans laquelle il raconte : « Je me trouve à purger ma condamnation à la perpétuité dans une prison de moyenne sécurité : c'est-à-dire comme prisonnier de droit commun car ni l'article 4 bis [celui sur la « perpétuité réelle »] ni d'autres mesures restrictives décidées par l'autorité judiciaire ne me sont applicables. Le total de la peine d'emprisonnement purgée jusqu'aujourd'hui est de 17 ans et quelques mois [Cesare compte, comme il est de règle, les années passées en prison en Italie avant son évasion et celles de ses divers emprisonnements en Amérique latine], je suis donc depuis sept ans, dans les critères pour un accès légal [aux permissions de sortie]. » Mais le tribunal d'application des peines a refusé cette permission de sortie le 28 avril dernier. La décision s'appuie sur deux avis négatifs émis par la Direction antimafia et antiterrorisme et la Direction centrale de la police préventive du ministère de l'Intérieur. Cesare risquerait, assure le tribunal, risquerait de profiter de ces heures de sortie pour s'enfuit : cette conviction provient s'appuie sur deux arguments :
— Battisti aurait continué à entretenir depuis des années des liens avec des « milieux radicaux ». Il Manifesto précise que ces liens seraient des « lettres, articles et commentaires publiés dans les années passées sur un blog comme Carmillaonline ». Les lecteurs un peu au fait de la vie culturelle italienne n'ignorent pas qu'il s'agit d'un blog qui se consacre aux littératures dont l'intitulé est « Littérature, imaginaire et cultures d'opposition ». Créé et animé jusqu'à sa mort par l'ami Valerio Evangelisti, on peut y lire des articles sur la littérature de genre (du noir à l'horror et la SF) et des analyses sur des mouvements sociaux : on voit là à quel point est extensive et dangereuse cette fameuse notion de « radicalité », si volontiers utilisé en France par l'arc républicain qui va de la gauche de droite au RN en passant par l'extrême-centre qui prépare l'accès de ce dernier au pouvoir. Il s'agit d'un de ces mots-stigmates qui permet d'appliquer aux personnes concernées un droit pénal de l'ennemide sinistre mémoire.
— Mais le premier argument avancé est aussi décisif : la « longue histoire judiciaire et procédurière » de Cesare, autrement dit, ses tentatives multiples d'opposition par voie judiciaire à son extradition, que ce soit au Mexique, en France, au Brésil et en Bolivie, avant son enlèvement extrajudiciaire dans ce dernier pays. Le fait d'avoir voulu éviter la prison est retenu comme une raison de durcir considérablement ses conditions de détention. Il ne peut plus aujourd'hui écrire et travailler dans des projets culturels, ayant été transféré dans une cellule occupée par deux autres détenus, et le seul travail qu'on lui propose, la buanderie, est passablement pénible pour un homme de 72 ans. Comme l'écrit Paolo Persichetti, « la faute de l'exilé est fondamentalement d'avoir été un exilé. »
(Prochains épisodes : « les lectures refusées de l'anarchiste Alfredo Cospito » et « un milicien d'extrême droite pro-israélien tire sur la manifestation antifasciste de la Fête de la Libération)
Serge Quadruppani