30.06.2026 à 13:28
[Journal de campagne #3]
Jean-Louis Tornatore
30.06.2026 à 13:28
[Journal de campagne #3]
Jean-Louis Tornatore
Dans ce nouvel épisode, Jean-Louis Tornatore poursuit son enquête sur la campagne présidentielle en cours et se penche sur cette drôle de formule magique, la « patrienationfrance ». De droite à gauche, les élections semblent propices aux crises de patriotisme aiguë. On a jamais autant aimé LA FRANCE que lorsque l'on souhaite en faire une pâte à gouverner. [1]
« C'est parce que j'aime profondément la France et que j'aime profondément les Français que, oui, j'ai décidé d'être candidat à la présidence de la République. »
Ça avait commencé par une sorte de bourdonnement insistant de basse, sur le mode de puisque vous en voulez, en voilà, et de la nouvelle, pas votre vieille figure sacrée façon Troisième République et les suivantes tout juste bonne à accrocher des breloques à la boutonnière, en écrasant une larme, avec drapeau, hymne et tout le tintouin. Et il avait sorti « la nouvelle France » de son chapeau de bateleur, laquelle fut copieusement déclamée et acclamée sous le ciel de la cité des rois morts pavoisée de neuves oriflammes. Ça avait inévitablement renâclé, à droite on s'en doute, genre hurlement à la profanation wokiste, mais pas mal à gauche, tout de même, entre bêtasse agitation du hochet identitaire et stupide querelle géographique sur l'identification de cette France, banlieues, périphérie ou diagonale du vide, qui pouvait faire penser au dépit de n'avoir pas eu l'idée en premier. Parce que, tout compte fait, la nouvelle France, ce n'est peut-être pas faux du point de vue de la raison sociologique et possiblement bien vu quant à la raison électorale. Et puis, ça fait plus facilement peuple quand précisément on le cherche pour le faire tomber dans son escarcelle.
Je retiens volontiers la bonne blague faite aux adorateurices de tous poils de cette espèce de spectre increvable que j'appelle la « patrienationfrance », tout en me demandant si elle, la blague, n'a pas ouvert la boite de Pandore de la surenchère patriotique quand bien même, élection présidentielle oblige, la convocation de celle-là est inévitable. Ce n'est qu'un début, mais voilà qu'à la basse « de la nouvelle France », invite au peuple bigarré, ont bien vite répondu les violons de l'amour pour Elle, en sa majuscule, France, nation faite patrie. Voyons cela.
Le premier que j'ai relevé, sans exhaustivité ni impartialité aucune, y est allé franco dans la déclaration, je veux parler du candidat A. proclamant, sur la place d'un village français, son amour profond pour la France et pour les Français. Pour les Français, je n'en demande pas tant et je veux bien qu'il m'oublie ; pour la France, je m'interroge sur la performativité de l'énoncé, ben oui, il ne va pas dire le contraire mais l'exprimer dans une relation de causalité avec sa candidature, c'est un peu court jeune homme, un peu plat ! on pourrait dire bien d'autres choses même si la situation d'énonciation, un petit comité déguisé en débat citoyen suivi d'un banquet républicain dans un patelin de l'Aveyron, voulait, semble-t-il, être en phase avec le parler simple mais vrai de ou dans la France profonde. Bref, n'est pas qui veut général de brigade à s'en faire une certaine idée, de la France, et proclamer qu'elle « n'est réellement elle-même qu'au premier rang » tant elle fusionne avec sa grandeur. Tiens, je revois encore notre prof d'histoire nous en lisant ce morceau de bravoure littéraire et patriotique tiré des Mémoires de guerre, ainsi qu'il fut administré au lendemain de Sa mort à toustes les collégien.es et lycéen.nes de France et de Navarre.
Un petit coup de barre de l'autre côté (enfin, si on peut dire...), et c'est le pas-encore-candidat G. qui, pour faire bonne mesure, quelques jours plus tard, au cours de son premier meeting de pas-encore-en-campagne, revendiquait un patriotisme de gauche, « un patriotisme qui libère », on se demande bien de quoi, nourri qu'il a dit d'avoir été « élevé dans l'amour de la nation » et appelant à « réveiller [...] une envie de France en grand. » La grandeur, toujours la grandeur, ah ! Héritage assurément vivant de l'ordre westphalien combinant l'égalité et la compétition entre États souverains, jaloux et autocentrés – le mondial de foot et autres jeux olympiques nous le rappellent de quatre en quatre ans. Et de joindre, notre novice, à ces trois mots lâchés à la file, l'un appelant inévitablement l'autre, un sourire benêt et béat et l'ébauche d'une gestuelle de corps christique invitant son auditoire acclamant à venir à lui. On se souvient des poses surjouées d'une précédente candidate qui firent la joie des internautes…
Qu'est-ce que la patrienationfrance ? En l'occurrence, une potion magique jugée propre à décupler les forces de celui ou celle qui s'en gargarise, à lui faire pousser des ailes présidentielles. Mais surtout : une sainte trinité laïque dont l'adoration ne se discute pas ; une entité invisible de nature à cimenter la structure de sentiment qui, telle une toile, saisit chaque unité individuelle dans un collectif qui désormais se comporte comme-Un ; un principe de fusion de soi dans un grand tout aux frontières bien délimitées ; une matière fantomale ni bonne ni mauvaise, sévère et impérieuse, omniprésente et toujours à l'affût ; une indécrottable tradition qui sans cesse se réinvente dans la continuité ; une métaphore vorace qui vide de sa substance l'idée même de liberté et de droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ; une agence immatérielle gourmande de sacrifices et se délectant du sang des champs de bataille, etc. etc.
Est-il à ce point difficile de s'en prémunir et faut-il s'enchaîner pour ne pas succomber aux charmes de ses sirènes ? Pour ma part, j'en ai été très jeune vacciné par l'exemple de deux figures de mon roman familial qui en firent les frais. Voici Antoine. Antoine avait 26 ans. Il était le frère de trois sœurs et l'unique fils de Joseph, enfant cadet de cultivateurs dauphinois parti tenter sa chance dans l'Algérie coloniale, homme réputé sévère, avec qui il entretenait des relations difficiles. Antoine avait fait des études d'agronomie et après un long service militaire dans un régiment de zouaves qui lui valut de participer, en 1910-11, à la « campagne du Maroc », appellation euphémisée d'une conquête coloniale, il s'exila au Mexique où il trouva un poste de régisseur dans une hacienda non loin de la ville d'Aguascalientes. La guerre, qui allait devenir Grande, le cueillit au cœur de la révolution mexicaine. Joseph lui écrivit de venir faire son devoir, il obtempéra, rejoignit son régiment le 11 septembre 1914 et fut tué le 26 novembre. Il n'aurait pas obéi à son père et à la patrie, la face de guerre n'eût pas été changée. Pour une raison que je ne m'explique pas, son portrait m'accompagne depuis cinquante ans trouvant sa place dans mes successives habitations. Voici Louis. Louis était le beau-frère d'Antoine, le mari de sa sœur Marguerite et le père de mon futur grand-père. Louis avait eu la chance de durer toute la première à laquelle il participa comme infirmier. C'est la deuxième qui en un sens a eu sa peau, mettons indirectement. Celui qui avait la patrie chevillée au corps au point de se mettre au garde à vous quand sonnait notre hymne guerrier, eut une attaque le 8 mai 1945 à l'annonce de la victoire, ne s'en remit pas et décéda le 29 août. Il avait soixante-dix ans.
On sait l'âpre controverse, aujourd'hui éteinte, qui a divisé les historiens de 14-18 tentant de comprendre sa violence meurtrière, partagés entre culture de guerre et du consentement et paradigme de la contrainte et du conformisme social. Il me semble qu'Antoine la règle, dans les faits bruts de sa vie et de sa mort le plaçant au croisement des deux explications. Je ne sais pas en revanche si l'historiographie s'est penchée sur ces morts suscitées par la force du sentiment patriotique, qu'elles aient pu être de douleur ou de joie à l'instar de celle de Louis. Faut-il la mettre au compte de « mort pour la France » ? L'enfant que j'étais, né dix ans après, la trouvait saugrenue autant que prodigieuse. Peut-être est-ce pour cela que j'ai passé trente ans de ma vie intellectuelle à travailler sur le patrimoine et tentant en un sens d'en extirper la patrie. C'était bien sûr impossible, je suis passé à autre chose.
Comme par hasard, l'actualité nous en ressert sur les émois du corps transi de patrie, de nation et de France, de ses hauts faits et de ses hauts lieux fondateurs, de ses grands hommes et de ses illustres femmes. L'entrée, mardi dernier, de Marc Bloch au Panthéon, historien et combattant, a donné lieu au rappel d'un fameux passage tiré de L'étrange défaite, définissant les deux catégories de Français qui seraient fermés à l'histoire de France en raison de leur incapacité à vibrer ou « au souvenir du sacre de Reims » ou « au récit de la fête de la Fédération ». Se souvient-on que dans un billet indigné, paru dans Le Monde en décembre 2005, au titre provocateur, « Plaidoyer pour les 'indigènes' d'Austerlitz », dans lequel il s'émouvait qu'il n'y eût pas de commémoration de la bataille d'Austerlitz à la hauteur qu'il estimait de l'événement, Pierre Nora, historien public, grand prêtre des lieux de mémoire de « notre » roman national, y avait ajouté le fait de « ne pas sentir quelque chose se lever dans [son] cœur avec le soleil d'Austerlitz » ?
Sentez-vous quelque chose ? Moi non. Ni le sacre de Reims, ni la fête de la Fédération, ni, encore moins la bataille d'Austerlitz, rien de cela ne me procure d'émotion, quand bien même l'émotion serait, comme l'espère Marc Bloch, le signe d'une sensibilité aux « plus beaux jaillissements de l'enthousiasme collectif » ou aux « authentiques mouvements d'âme du peuple ». Et pourquoi pas, alors, le mur des Fédérés ? Et puis : on pourrait ergoter sur l'intérêt de ces rituels nationaux quand on sait bien que la patrie reconnaissante sert le pouvoir en place, quelle que soit sa couleur. N'a-t-on pas entendu le candidat Ph., fervent admirateur déclaré de Marc Bloch et prenant une pose inspirée en pleine page de Libé (sigh !), souhaiter, s'il était élu, faire entrer au Panthéon « un grand industriel français » ? Et de citer André Citroën. L'entrée du capitalisme paternaliste et cocardier sous la coupole de notre nécropole nationale en la personne d'un grand nom de la bagnole française, père et grand-père (façon de parler) de la traction, de la deudeuch et de la déesse, bien vu ! J'imagine tout à fait le spectacle cérémoniel que nous concocterait quelque historien en vue émoustillé par la « réussite » de la performance de la descente de la Seine en 2024. Que d'émotions en perspective !
En attendant, Marc Bloch au Panthéon, personnellement je m'en fiche un peu beaucoup, et ce n'est pas ne pas reconnaître le grand courage du bonhomme ou sa valeur intellectuelle. Il se trouve que j'ai l'admiromètre plat, je n'ai pas de panthéon personnel, je crois au respect et à l'amitié dans les relations sociales, intellectuelles ou autres, et je me méfie de tout ce qui est pensé et agi par admiration, alors les effusions collectives sous le drapeau de la France à la gloire d'illustres morts… me laissent de glace. Or de glace, on en aurait bien besoin ces jours et ça me donne ma chute. Parce qu'au moment même qu'entre ici Marc Bloch ! enfin son cénotaphe, je ne l'apprends à personne, quelques millions de Françaises et de Français – la nouvelle France ? – cuisent sous les toits et dans le béton des cages à poules et autres passoires thermiques des métropoles artificialisées. Auront-iels apprécié pleinement la diligence et l'efficacité de l'État à organiser de « belles » cérémonies d'autocélébration de la patrienationfrance quand par ailleurs celui-ci montre son incapacité à prendre la bonne mesure des effets et les événements déjà-là et à venir du réchauffement climatique. Le climatoscepticisme, on le sait, se niche dans l'inaction. Voire des crimes se perpètrent par inaction. N'y a-t-il pas donc pas d'émotion qui pousserait à agir et faire face aux souffrances grandes et petites des catastrophes d'aujourd'hui ?
Pour quoi je vibre ? Qu'est-ce qui m'émeut ? Reims, la fête de la Fédération, Austerlitz, tout ça c'est du passé dont on n'a que faire, qui ne se tresse pas à aujourd'hui, auquel il n'est pas donné de nous précéder. Du passé dépassé tout juste bon pour des discours creux et ronflants de campagne électorale. Nous servir ça, c'est nous considérer comme de la chair à patrie, merci, je n'en veux pas car la patrie n'est pas un avenir. Ce n'est pas non plus sur des personnes décrétées illustres que se construit l'histoire de France, celles-ci ou certaines ont fait leur job sans forcément avoir eu la France pour horizon. France est une fiction, son histoire aussi, qu'on la remette à sa place au regard des vifs enjeux du siècle. La parole de René Char, poète en Résistance, n'a jamais été aussi vraie : « notre héritage n'est précédé d'aucun testament » et le gouffre ouvert devant nous ne nous offre qu'un futur rare. Pour quoi je vibre ? Qu'est-ce qui m'émeut aujourd'hui ? Un glacier qui fond, un arbre qui meurt de chaud, des forêts qui brûlent, un paysage dévasté, mon village englouti sous la masse de l'urbanisation, des peuples qui se noient, des villes arasées par les bombes, le génocide des Palestiniens…
Jean-Louis Tornatore
[1] Voir les épisodes précédents :
C'est l'histoire d'un type...
« Ô peuple de gauche ! »
30.06.2026 à 12:59
Le foot est-il un terrain politique ?
L'équipe de France de football va jouer son 1/16e de finale de la Coupe du monde contre la Suède à New-York. Elle a jusque-là été brillante – les attaquants offrant même quelques ballets de passes lumineuses où le ballon finissait irrémédiablement au fond des filets. Évidemment, les commentateurs cherchent la petite bête pour trouver quelque chose à dire, déblatérer sur les joueurs, mais les condamnations politiques de l'événement américain s'estompent peu à peu. L'esprit de divertissement semble même relayer les analyses savantes au second plan. Le risque, dès lors, c'est de voir le projet trumpiste s'épanouir en coulisses, et dans les consciences. C'est d'entériner incidemment le pire pour la planète et pour les vivants. Mieux vaut donc interroger la portée politique de ce qui se passe sur le terrain, histoire de pallier le silence des experts en tous genres.
La Coupe du Monde américaine de football pose assurément un problème écologique et social. Le prix moyen du billet est à 700 dollars (bien qu'il ait chuté de 50 %), ce qui est un affront à la tradition populaire (sans compter que l'argent public investi en masse aurait pu servir à autre chose – au logement des plus démunis par exemple). Et vu l'éloignement des stades, l'augmentation du nombre de matchs, le gigantisme ambiant, le bilan carbone va être déplorable : quelle que soit l'équipe vainqueur, quelle que soit la publicité pendant la pause fraicheur, le public finira par chanter « et un, et deux, et trois degrés ! »
Mais de cela, le Président des Etats-Unis n'en a rien à faire. Il n'en a rien à faire, car il a d'autres chats à fouetter. Il faut qu'il boucle les accords avec l'IRAN (ou alors qu'il l'anéantisse, c'est selon) pour redorer son prix UEFA de la Paix. Et puis il doit piloter la Task Force pour mener à bien sa politique sécuritaire – l'IA ne peut malheureusement pas tout faire quand il s'agit de diriger la police des frontières (la désormais célèbre I.C.E. : Immigration and Customs Enforcement). Sans oublier qu'il faut faire preuve d'efficacité dans l'organisation logistique d'un tel événement – faire preuve de puissance pour Make America Great Again.
Aussi y a-t-il une instrumentalisation politique de la compétition sportive. Cela, les chercheurs en sciences politiques le disent au plus net. Ils signalent qu'un certain retour à l'ordre est mis en scène (quoique ce soit un nouvel ordre), et que Trump reconfigure le Mondial comme il reconfigure le monde : de façon à ce qu'il réponde aux besoins de la prédation capitaliste et de la reproduction du Pouvoir dans une situation où, manifestement, il y a mutation des hommes et du climat.
Ce que les chercheurs en sciences politiques laissent par surcroit entendre, c'est que le public participe à cela rien qu'en regardant. Le foot est une façon d'entériner les frontières reconfigurées, d'accréditer le nouvel ordre mondial (raciste et belliqueux), et les supporters cautionnent sans y prendre garde, rien que par besoin de se divertir – par besoin de n'avoir plus trop conscience des inégalités sociales et des problèmes climatiques.
Soit. Mais la difficulté, rappelons-le, c'est que disant cela les chercheurs ne parlent pas de foot – de ce que regardent les gens, de ce à quoi ils participent. C'est comme le Président des Etats-Unis : ils ont d'autres chats à fouetter. Ce qui est étonnant, donc, c'est qu'ils prétendent dire la vérité du football sans jamais en parler. Ils disent que le Mondial c'est « plus que du foot », mais ils ne parlent pas de foot avant de dire ce qu'il y a de politique, « en plus ».
Osons alors un rapprochement : malgré l'opposition entre la partialité de Trump et la prétendue neutralité des chercheurs, les deux interviennent sur le même mode. Le premier a une idée en tête et fait en sorte que le réel y corresponde, les scientifiques font inversement en sorte que leurs idées deviennent fidèles à ce réel, mais le rapport de leur pensée au réel est aussi un rapport de correspondance. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le Mondial leur apparaît tout naturellement comme un terrain politique, un théâtre pour puissants, voire un laboratoire, un reflet de notre société capitaliste : ils projettent l'être de leur pensée sur le terrain qui est censé leur fait face – et auquel ils ne participent assurément pas.
En poussant ce rapprochement, nous pourrions même aller jusqu'à dire qu'ils partagent avec Trump une certaine conception de la politique. Celui-ci prétend qu'il va remettre de l'ordre, eux prétendent étudier l'organisation politique d'une société [1] : tous cherchent l'accord de leur pensée et du réel en tant qu'il est ordonné. Rien d'étonnant donc, quand cela arrive, à ce qu'ils puissent faire l'analyse des « débordements », voire laisser entendre que « la gauche, c'est le bordel »…
Mais peut-être ne faut-il pas aller si loin dans l'esprit critique (on risquerait de finir par dire que les sciences politiques fonctionnent comme une police de la pensée). Peut-être faut-il en revenir à des choses plus concrètes : parler football (ce que ne fait pas Trump) et inviter les chercheurs à considérer la réalité du terrain pour en saisir la portée politique (plutôt que s'en tenir à mépriser sa puissance de divertissement au nom d'une certaine lucidité). L'enjeu d'une telle perspective, c'est justement d'aider le public à participer à autre chose qu'à un désastre écologique et social – à la mise en ordre du monde.
Disons d'abord que les footballeurs ne sont pas indifférents à l'ordre : ils pressent l'arbitre d'en revenir à un ordre juste, celui qui va dans leur intérêt, plutôt que d'avantager les adversaires ; et ils obéissent aussi au schéma tactique du coach. Mais il y a pour eux hiatus entre intention de gagner et ordonnancement du réel – il n'y a pas correspondance directe de la pensée et du terrain. Métaphoriquement, nous pourrions dire qu'il y a éloignement de la tête et des pieds. Ou alors que les joueurs pensent avec les pieds mais qu'ils doivent déployer une habileté collective en lieu et place de la maladresse individuelle. Bref : le carré vert n'est pas un tableau noir.
Disons donc qu'au football, il n'est pas possible d'imposer un ordre à l'adversaire, au terrain, voire aux partenaires. Sans compter que l'interpénétration avec l'équipe adverse rend l'action incertaine et instable (et à tout moment, sachant qu'il y a peu de buts, il peut y avoir une interception ou un renversement, un but peut être marqué contre le cours du jeu). Aussi les footballeurs doivent-ils constamment réajuster leur relation en fonction des mouvements adverses, des actions, de l'état du score, du temps… Et c'est évidemment ce qu'il faut comprendre, si l'on veut parler concrètement. Alors soit : essayons de le comprendre.
Dans cette perspective, commençons par apercevoir que lors d'une partie, l'équipe cherche un certain équilibre. Il s'agit de faire bloc devant le gardien (dernier rempart), c'est-à-dire de bloquer l'équipe adverse dans son projet de marquer un but, mais tout autant d'éviter de se figer : car en ce cas, les deux blocs se neutralisent, et c'est un angoissant 0-0 qui s'installe, l'équipe est à la merci d'un basculement hasardeux ou d'une séance de tirs aux buts des plus aléatoires [2]. Autrement dit il faut que le bloc respire – reste vivant. Mieux : il faut débloquer la situation de tous et de chacun, alors même que l'on a d'abord travaillé à la bloquer.
Comment trouver cet équilibre entre la nécessité de faire bloc et la nécessité de (se) débloquer ? Voici : après avoir assuré ses arrières (ce qui est prévu à l'avance), l'équipe cherche la faille dans le bloc adverse (cette faille n'étant pas donnée). Tous les joueurs ont ainsi un but commun, se mobilisent en une même recherche. Autrement dit chacun participe au même bloc en ayant conscience que l'objectif est globalement de fissurer le bloc adverse pour que l'un des coéquipiers soit en situation de mettre le ballon dans les filets.
Remarque : nous pourrions certes penser qu'il est à la charge des arrières d'assurer le bloc, et aux attaquants de chercher la faille. Il ne faut pourtant pas s'en tenir à cette répartition des rôles – à cette hiérarchie. Car en réalité, chacun cherche la faille chez son vis-à-vis. Il s'agit de voir comment celui-ci réagit aux actions effectuées au sein du bloc. Et même, de l'amener à rester à son poste, à sa place, afin de le surprendre en agissant différemment par la suite.
Et ce qu'il faut d'emblée ajouter, c'est qu'il n'est pas possible d'agir sans le partenaire : comme un défenseur est toujours couvert quand il tente une intervention (qui, si elle échoue, met le bloc en danger), un attaquant est toujours soutenu par un coéquipier. Autrement dit pour exploiter une faille, il faut être en relation. La question devient donc : comment les footballeurs peuvent-ils être en relation sans que ce soit uniquement sous le mode de l'organisation initiale – celle du bloc ?
Voici une réponse : à partir de leur poste, où les choses sont relativement définies, les joueurs cherchent à partager une complicité ad hoc. Celle-ci ne vient ni de l'un ni de l'autre : elle surgit spontanément entre eux. Et cette conscience commune, libre vision de la façon dont l'action va se dérouler, est contemporaine de l'action : il n'y a pas conscience puis action, il y a une action qui surgit entre deux (ou trois, ou quatre…) au moment où chacun en prend conscience [3]. Pour qu'elle advienne, chacun doit aussi faire comme si cette conscience commune était effective. Autrement dit il doit faire confiance au partenaire – avoir la foi.
A partir de là, nous voyons mieux ce qu'est une équipe de football : c'est une collectivité faite d'organisation et d'ouverture, et qui vit d'une certaine contagion de la foi. Aussi « l'atome » d'une équipe concrète, évoluant en situation, n'est-il pas l'individu en place à son poste, mais la relation interindividuelle, sachant que celle-ci survient en dépassement de l'organisation collective (elle n'est surement pas un « automatisme »). Elle surgit même par-delà la multiplication des possibles tactiquement envisagés pour percer le bloc adverse : le chemin du ballon vers le but est unique, quand il advient, et les joueurs s'en font évidemment relais.
Disons aussi, d'emblée, que ceci n'implique pas un régime d'inégalité (celui-ci viendrait du fait que certains devraient assumer leur poste pendant que d'autres auraient une certaine liberté d'action). Car tous participent au bloc (une fois la faille trouvée, les attaquants savent défendre). Et surtout, la relation interindividuelle se fait sur la base des qualités de chacun. L'équipier réapprend donc chaque fois que pour agir véritablement, plutôt que déléguer, il doit sentir à même le processus d'observation participante qu'il n'y a que lui qui peut faire telle ou telle chose. Par conséquent qu'il doit se faire confiance, cultiver à son égard la foi qu'il place en l'équipe.
Ainsi y a-t-il pour chacun une égalité dans l'expérience de son poste : un joueur doit assurer le bloc auquel il participe en vertu de ses qualités (vitesse pour l'attaquant, puissance pour le défenseur central par exemple) et tout autant chercher une relation interindividuelle novatrice sur la base de ses qualités. Ce qu'il nous faut alors comprendre, c'est qu'un match est pour chacun le moment où il doit opérer une transformation, histoire de réussir à exprimer ses capacités propres : au lieu de se soumettre au plan, il s'agit de faire émerger en lui, au plus profond et singulier, un élément collectif irréductible à sa fonction, son poste.
N'est-ce pas évidemment à cela que participe le public ? Nous pouvons en effet le dire. Car il regarde le bloc se mettre en place, puis chercher sa dynamique à même la présence du bloc adverse. Et s'il a tendance à évaluer la prestation de tel et tel joueur, c'est parce qu'il est attentif à la façon dont un joueur essaie de déployer ses qualités propres. Il scrute les relations interindividuelles qui en naissent, et éprouve sa foi. Il souhaite même que cette foi se renforce au fil du match : c'est ainsi qu'il pourra à son tour faire ce qu'il peut – devenir le douzième homme, celui qui chante et encourage.
N'est-ce pas alors à un moment proprement politique que participe le public ? Nous pouvons en effet nous en assurer, en écoutant Jacques Rancière : selon le philosophe, la politique existe quand la police est suspendue, c'est-à-dire quand le monde n'est pas d'avance ordonné, quand les places de décision de l'organisation collective ne sont pas distribuées a priori. C'est bien à cela que le public assiste : le match consacre la suspension des postes au profit des qualités individuelles (irréductibles aux « compétences libérales »), et il apparaît que rien ne précède les actions interindividuelles – que les joueurs ne se subsument pas sous le collectif, ni ne délèguent au partenaire (chacun est seul à pouvoir faire telle ou telle chose).
Nous pouvons en outre ajouter que le public s'applique à croire autant que les joueurs, et même avec les joueurs, que le changement est possible. Ceci implique de penser que les choses ne sont pas inscrites. Certes il y a une vocation à l'inscription dans le sport (score), et une fois faites, les choses semblent avoir été écrites. Mais le football montre qu'avant de faire quoi que ce soit (pour changer les choses), il faut croire qu'il y a de l'indéterminé [4]. Aussi manifeste-t-il le politique – la possibilité de la bifurcation.
Disons même avec Bernard Aspe qu'au lieu de considérer les déterminations du passé et les coordonnées du présent, il est pour tous question de faire place à l'anticipation projective. D'autant que ceci va de pair avec l'idée de transformation singulière. Où réside en effet cet indéterminé qu'il faut trouver ? Au plus singulier. Le surgissement de l'action ne s'effectue pas au niveau de l'individu conçu comme atome politique (celui dont le vote est compté), il vient du plus intime – c'est de là que surgit l'action interindividuelle.
Certes, participant à cela, le public en vient à se divertir – il se détourne un peu des difficultés écologiques et sociales. Mais c'est bien la preuve que les choses sont incertaines (si les choses n'étaient que certaines, il ne pourrait s'en détourner). Aussi est-ce tout naturellement qu'il participe à une action effectuée, sur fond d'indétermination partagée, sous le mode de la transformation singulière. Et il voit bien que rien n'advient sans lutte : il n'y a pas de victoire à attendre son équipe, il faut aller la chercher. Autant dire qu'il baigne en pleine politique.
Mais alors : les scientifiques qui prétendent parler de politique en matière de football ne pourraient-ils pas s'inspirer à leur tour de ce qui se passe sur un terrain ? Plutôt que désigner les réalités alentour et, de façon sous-jacente, dénoncer le divertissement qui les autorise, ne devraient-ils prendre en compte la charge de transformation proprement politique qui émane des actions des joueurs ?
L'analyste reconnu se demande rarement à quoi il sert, tant il semble assuré de son bienfait : il aurait vocation critique et, par extension, politique. Pourtant son approche va souvent dans un esprit de correspondance objective, et qui suppose des réactions politiques – autrement dit elle va dans le sens du positivisme et des commentaires qui prétendent dépasser le divertissement, mais qui ne servent à rien d'autre que d'entériner la réalité dénoncée. Or en matière de politique, il est plutôt question d'agir. Les chercheurs prétendant parler du Mondial feraient bien de s'en apercevoir, plutôt que de continuer à révéler les secrets de polichinelle [5].
Certes, la science ne peut consister à signifier le singulier, du moins directement. Il est question pour elle de saisir les régularités, c'est sa force et sa mission. Mais le footballeur invite assurément le scientifique à se mettre en quête d'une certaine indétermination : à montrer que si l'on ne peut prédire et expliquer telle ou telle chose, celle-ci ne doit pas être considérée comme « pas connue pour l'instant » – il y a du « jamais prédictible ». Autrement dit la pensée politique pourrait s'efforcer d'exposer les déterminismes dans l'idée de montrer qu'il y a une place à l'indétermination. C'est comme cela qu'elle pourrait ouvrir les voies de l'action, plutôt que de conduire à se heurter aux déterminismes qu'elle pointe et désigne comme mauvais – plutôt que de pousser à s'agiter.
Autant dire que les footballeurs indiquent une voie de bifurcation pour les sciences politiques, et qu'ils invitent les chercheurs à « trahir leur fonction », dixit Isabelle Stengers. Au moins les poussent-ils à assumer la nature paradoxale de leur effort de pensée : détermination côté science, indétermination côté politique. Comment pourraient-ils y arriver ? Voici une piste : en mettant individu et collectif sur le même plan, à l'instar du footballeur, plutôt que de se baser sur une conception du collectif né de l'atome individuel (et qui n'est autre que l'individu libéral). Plutôt que de partir d'une hiérarchisation tranquillisante, opération permettant le découpage du réel en plans homogènes, et qui est à la source du pré-ordonnancement du monde – de sa mise en ordre.
Conclusion : le foot est assurément un terrain politique. Il l'est pour le trumpisme et ses avatars, qui reconfigurent le Mondial comme ils reconfigurent le monde. Il l'est pour les profiteurs qui rôdent, vampires travaillés par la malédiction de n'avoir jamais assez d'argent. Il l'est pour les joueurs qui essaient de faire passer des messages quand on leur tend le micro. Il l'est pour le public, qui entre en résonnance et revendique un type de collectif… Et c'est d'autant plus un terrain politique que tout cela ne va pas ensemble. Il devrait donc le devenir pour nous – nous qui pourrions revendiquer le sens de l'événement afin de l'infléchir, à défaut de le faire disparaître. Et il devrait surtout le devenir pour les esprits scientifiques : devenir un terrain politique – là où la pensée ne se contente jamais de projeter des catégories d'analyse, là où elle est contrainte de considérer son implication et ses conséquences.
Fred Bozzi est pongiste et philosophe, il est notamment l'auteur de Dix sports pour trouver l'ouverture aux éditions lundimatin.
[1] Dans le détail : les relations de pouvoir entre les institutions et les individus, entre les politiques publiques et le comportement des gens.
[2] Lors de la finale de la Coupe du monde 2022, alors que les Argentins menaient 2-0, les Français ont fait basculer le score dans les dernières minutes, avant que les premiers n'arrachent finalement la vérité aux pénaltys.
[3] Rappelons-nous par exemple de la passe lumineuse de Olise vers M'Bappé, qui l'appelle et l'anticipe, la reçoit et marque, lors du match France-Sénégal au début du Mondial.
[4] Après avoir fait l'erreur de prétendre qu'une équipe européenne gagnerait le Mondial 2022, (oubliant la contingence sportive et donnant de la motivation à l'Argentine), M'Bappé avait évidemment réappris l'indéterminé quand il a fallu renverser la situation et redonner espoir à l'équipe de France, jusque-là menée 2-0 dans une finale cadenassée pas l'équipe d'Argentine.
[5] Les experts en sciences politiques et autres journalistes d'investigation prétendent nous avertir que Trump a joué des coudes pour obtenir le Mondial, aidé par la corruption et son ami Infantino. Nous apprendre que le football est une marchandise comme les autres et que les joueurs s'en réjouissent (ceux-ci déposent leur célébration en tant que marque, c'est certes sidérant). Et surtout que Macron veut récupérer la force de fédération de M'Bappé (suivi par 130 millions d'abonnés, celui-ci est populaire sans jamais être vulgaire, incarne l'ascension sociale et la joie de Pelé, veut se fait ambassadeur et permet le soft power). Or sur ce point, la vraie question est : pourquoi sont-ils gênés quand Macron s'affiche sur la pelouse, en train de consoler M'Bappé après la finale perdue en 2022 ? Hypothèse : car c'est un affront à l'esprit de correspondance, une humiliation pour la pensée qui ne peut plus projeter ses catégories sur un monde qu'elle aime dominer par la connaissance.
30.06.2026 à 12:59
Le canal, il est à qui ? À nous ! À nous ! À nous !
Le réchauffement climatique dans son expression caniculaire la plus explicite a frappé l'Europe plus qu'ailleurs et la France plus que ses voisins. Paris aura ainsi éprouvé comme jamais l'effet autocuiseur, soupape fermée. Contrairement au Covid, cependant, la vie ne s'est pas aussitôt entièrement ralentie et rétractée comme on aurait pu s'y attendre. Du moins pas partout. Pas sur les bords du canal Saint-Martin en tout cas où la jeunesse a affirmé joyeusement le droit ô combien légitime à la fraîcheur contre l'effet délétère d'une chaleur excessive qui ne tombe pas du ciel et dont elle n'est aucunement responsable. Retour sur un moment fort de canalitude.
Il faut défendre la santé contre les bien-portants.
Friedrich Nietzsche
Tous ces derniers jours le canal a été pris d'assaut par une foule de jeunes venus pour beaucoup des quartiers Nord de la capitale. Craignant le pire pour la fête de la musique , le maire à défaut de pouvoir l'interdire, avait pris la décision de la maintenir « afin de pouvoir l'ordonner et l'encadrer plutôt que la subir ». Voeu pieux. La nuit du 21 fut dans le quartier du canal transformé en boite de nuit à ciel ouvert ( il est loin le temps des guitaristes et violoneux amateurs jouant en bas de leur immeuble), un moment d'énorme liesse populaire engorgeant les rues, débordant de partout, et laissant les policiers municipaux largement à la ramasse. Quand les corps chics, maquillés et dévêtus, ne dansaient pas devant les bars sur fond de techno, ils plongeaient dans l'eau du canal ou sautaient du haut des passerelles malgré les barrières installées à la va vite. Les jours suivant n'ont pas démenti cette belle occupation des lieux. Beaucoup de jeunes et de très jeunes pour cause de collèges fermés ou d' horaires aménagés , d'étudiant.es suffoquant dans leur studio mais aussi des travailleur.euse.s exposé.es bossant très tôt le matin, notamment dans le secteur du BTP , et bien sûr des bobos du dixième branché, plutôt blancs et nombreux : tous.tes étaient là , mélangé.es, corps quasi nus et entassés sans gêne ni heurt sur les quais étroits du canal, en solo, en couple, en famille, en bandes, pique-niquant, picolant ou pas, plongeant une tête , et découvrant avec surprise et bonheur la joie de barboter librement au cœur de la ville bétonnée et sous haute surveillance policière. L'idée rafraichissante d'une autre vie dans la ville même flottait dans l'air trop chaud. Car Canal plage a peu à voir avec le très sage et institutionnel Paris Plage. Le canal est occupé sur un mode sauvage, défiant l'ordre sans provocation par simple effet masse d'une foule parfaitement inorganisée : oubliée la zone autorisée pour la baignade d'une centaine de mètres, on nage partout où l'on veut ; contournées les interdictions ( aléatoires, arbitraires ) de plonger du haut des passerelles , on pète les barrières ou l'on grimpe par en dessous pour sauter au nez et à la barbe de la maréchaussée en faction juste au dessus : spectacle trop drôle qui aurait justifié quelques applaudissements mais dont on se contente de profiter. On n'est pas rebelle non plus , mais rafraichi : cool comme on disait et déterminé à le rester. Les horaires de baignade, enfin, réglementairement autorisée de 16H à 21h, on s'en s'en fout pas mal et la nuit venue les quais ne sont pas déserts, loin s'en faut. Bref, le canal ne canalise pas autre chose qu'un désir vital et impérieux de liberté et de fraicheur. Plus qu'une revendication , c'est une affirmation portée par les corps qui en plongeant ensemble dans l'eau du canal résiste positivement (on n'ose pas dire politiquement) à l'effondrement en cours en ne se laissant pas faire.
La présence des flics tête nue, sans armes ostensibles, et corsetés dans leurs uniformes noirs paraissait un poil plus incongrue qu'habituelle. Plutôt bons enfants jusqu'alors -mais pourraient-ils en être autrement sans risque de désordre ?- ils déambulent en petites escouades slalomant, débonnaires et un peu paumés, à travers la masse compacte des corps. Certains sans doute aimeraient un peu plus d'ordre dans ce bordel, mais que faire ? Comment s'y prendre avec ce maelstrom grouillant d'humain.es débridé.es et pacifistes ? L'arrêté préfectoral interdisant ridiculement la consommation d'alcool sur la voie publique pour soit disant « désengorger les hôpitaux » , a fini par donner du sens sens à leur déambulation. Le raquettage est rude : 135 euros la canette de bière, pas moins, et les verbalisations plutôt sélectives : des hommes pas trop blancs et plus si jeunes, les autres on leur demande de ranger discrètement leur bière ou leur bouteille. Rien que de très habituel en fait.
Du côté des médias de droite et d'extrême droite, des réseaux et des associations de riverains ouin ouin qui se pincent le nez, on assiste à un rejet bourré d'affects nauséabonds. Ce rassemblement de jeunes assoiffés de fraicheur et désireux de se retrouver ensemble pour affronter l'adversité climatique concentre beaucoup trop tout ce que déteste la réaction. Le JDD de Bolloré s'en est fait une fois de plus le porte parole et ce sur deux lignes d'attaque. Premier point : le canal est un cloaque et les autorités – c'est à-dire le maire de Paris (dit) de gauche- est irresponsable d'avoir autorisé les baignades. Deuxième point : ce rassemblement de jeunes hors contrôle est source de nuisances sonores, de déchets, de violences en tout genre. En fait les deux arguments se connectent : le canal cloaque ne peut qu'attirer des racailles malpropres (sous-entendues noires et arabo-musulmanes of course) venues des cités pour parader bourrées sous les bourgeoises fenêtres. Sur les réseaux de la fachosphère on y va franchement et à coup de vidéos on fait visiter le cirque des malappris impudiques : « Au Canal Saint-Martin, la piscine gratuite de Paris se transforme en zone de chaos : découvrez comment cette situation échappe à tout contrôle et ce que les autorités font vraiment » . L'eau du canal ? « Là c'est pire qu'une piscine municipale, commente t-on. C'est une catastrophe. Comment peut-on se baigner dans une eau ou pissent les rats et les SDF ? » Et d'enchainer en invectivant : « tous ces enfants qui braillent et dont les parents n'en ont rien à carrer des oreilles des personnes environnantes » ou en incriminant l'exotisme de la situation : « C'est Bangladesh sur Seine . Le Gange c'est rien à côté ! Et la police qui n'intervient pas ! » Bref, comme le titre sobrement mais fermement Le Parisien « Les riverains du canal Saint-Martin n'en peuvent plus. » On l'aura compris : tout ce discours puant le racisme et le mépris de classe de riverains « excédés par les nuisances sonores » , dégoutés par « l'eau putride du canal » , chargés de haine contre cette jeunesse qui jouit de sa liberté en s'ébrouant joyeusement sous leurs fenêtres, charrie les pestilences mortifères du « ventre encore fécond d'où a surgi la bête immonde [1] ». Mais les ploufs des baigneurs et plongeurs du canal l'emporteront toujours contre les prouts des riverains et consorts, du moins on veut y croire.
Bernard Chevalier
[1] Réplique de l'épilogue de la pièce La Résistible Ascension d'Arturo Ui (satire de l'ascension d'Adolf Hitler) écrite par Bertolt Brecht en 1941.