Interfaces
anthropotechniques
Cet entretien a été conçu pour présenter l’idée d’interface anthropotechnique, notion qui apparaît comme sous-titre de l’ouvrage Postnaturalism (2014). Ce terme constitue le fil rouge qui se prolonge à travers la trilogie que Shane Denson clôt avec Discorrelated Images (2020) et Post-Cinematic Bodies (2023). Ces trois ouvrages étudient le devenir post-phénoménologique des médias algorithmiques, à travers l’analyse des temporalités et des expérimentations artistiques post-cinématographiques. Ils interrogent l’évolution, ainsi que les convergences et les divergences entre les organes perceptifs et la phylogenèse des médias techniques, lesquels diffractent des temporalités suprasensibles pour l’œil de chair.
Anthropotechnical Interfaces
This interview was conceived in order to elaborate on the idea of the anthropotechnical interface, a notion that appears as the subtitle of Postnaturalism (2014). This term constitutes the guiding thread that extends throughout the trilogy that Shane Denson concludes with Discorrelated Images (2020) and Post-Cinematic Bodies (2023). These three books examine the post-phenomenological becoming of algorithmic media through analyses of temporalities and post-cinematic artistic experiments. They interrogate the evolution, as well as the convergences and divergences, between perceptual organs and the phylogenesis of technical media, which diffract suprasensible temporalities for the eye of the flesh.
Natacha Nedelkova : La transformation actuelle de la culture visuelle, portée par les médias computationnels et les technologies d’apprentissage automatique, produit de nouvelles corrélations de l’expérience. Dans votre ouvrage récent Post-Cinematic Bodies (2023), cette transformation de la temporalité et de la perception par le biais de la computation est au cœur de votre réflexion. Comment ces médias peuvent-ils ouvrir des formes de perception distribuées, se déroulant à un niveau temporel inférieur à celui de la perception humaine, et ainsi impacter le corps du spectateur ?
Shane Denson : Post-Cinematic Bodies constitue le troisième volet d’une trilogie entamée avec Postnaturalism (2014), un ouvrage consacré à Frankenstein, à la technologie filmique, et à ce que j’appelle l’interface anthropotechnique. Il s’agit d’une interface insoluble entre l’humain et la technique, et bien que mon argumentation soit très marquée par Bernard Stiegler, je débats avec certaines de ses positions. Je partage avec lui le cadre général qui conçoit l’humain comme essentiellement technique, tant dans notre anticipation du futur que dans notre rétention du passé. Ainsi, nous coexistons et évoluons en relation avec les dimensions protentionnelles et rétentionnelles de la technique. Penser le passé et le futur revient à les relier à des technologies qui exigent et fournissent simultanément une dimension temporelle. Je pense que ce que je soutiens avec Stiegler, c’est qu’une fois que l’on arrive aux médias en temps réel, comme il l’a illustré dans la diffusion en direct de la télévision et surtout dans la vidéo numérique, il y a une transformation importante de la temporalité qui est liée à ces technologies.
Dans mon deuxième livre Discorrelated Images (2020), j’essaie de suivre le passage d’un régime cinématographique à un régime post-cinématographique, où ce qui est en jeu dans cette nouvelle modalité, c’est précisément la vitesse du traitement algorithmique, une vitesse qui nous pénètre parce qu’elle opère plus rapidement que la conscience. Ce qui est particulièrement significatif dans cette transformation, c’est qu’elle entraîne la conscience dans une sorte de sillon qu’elle est elle-même en train de creuser. Je ne pense pas que les humains ont été à aucun moment réellement en contrôle de leurs technologies. Je ne pense pas non plus que nous soyons complètement déterminés par ces technologies, mais il y a une boucle de rétroaction qui devient encore plus compliquée et dont il est encore plus difficile de s’éloigner ou de revendiquer l’autonomie à l’ère du traitement algorithmique.
Lorsque nous atteignons un traitement ultra-rapide en temps réel, intégré dans des boucles de rétroaction qui concernent directement notre propre performance de nous-mêmes alors nous entrons dans une situation politique et esthétique extrêmement volatile, et c’est là l’argument principal de Post-Cinematic Bodies. J’essaie de penser la politique et l’esthétique comme étant elles-mêmes inséparables l’une de l’autre.
L’autre objectif que je poursuis dans ce livre, c’est de réfléchir à la manière dont la dé/corrélation, telle que je l’ai développée dans Discorrelated Images, devient une cible d’opportunité pour la re/corrélation, via des corrélations statistiques et phénoménologiques. Tout ce discours autour de la dé/corrélation s’appuie sur le travail d’Edmund Husserl qui théorise une « corrélation fondamentale entre noèse et noème », c’est-à-dire entre l’expérience subjective et ses objets. Il s’agit là d’un geste central de la phénoménologie : cette relation fondamentale est indissoluble. Dans la tradition phénoménologique, l’intentionnalité c’est un autre terme pour désigner cela. Je suis d’accord sur le plan méthodologique. Toutefois, je pense que ces technologies computationnelles algorithmiques remettent en question cette conception, à la fois sur le plan physique et à un niveau que l’on pourrait qualifier de pré-subjectif ou préconscient. Cela dépasse le cadre méthodologique strict de la phénoménologie, mais je ne pense pas pour autant qu’on puisse écarter cette question lorsqu’on réfléchit à la manière dont les sujets phénoménologiques se constituent dans un monde tel que le nôtre. C’est pourquoi ce type d’effet décorrélatif, non seulement celui des images, mais aussi celui des processus computationnels utilisés par les entreprises et les États, devient une force normative dans le ciblage, la racialisation et le mé/genrage des esprits et des corps à travers de nouvelles corrélations.
N. N. : La manière dont les nouveaux médias computationnels sont théorisés en lien avec l’incarnation me rappelle une métaphore du corps matériel du médium. Dans notre culture post-optique ces flux d’images sont privés de support stable. Il se peut alors que le corps absent des médias algorithmiques trouve un substitut dans le corps du spectateur où ces images se matérialisent effectivement.
S. D. : Je ne suis pas certain de vouloir dire que le corps est un médium, mais je ne veux pas non plus affirmer qu’il ne l’est pas. Dans Post-Cinematic Bodies, je parle de la médialité originaire de la chair, en pensant les médias comme un substrat très instable, ou multi-stable. C’est important pour moi car je ne veux pas les réduire à un appareil ni à un médium positif dans le sens où l’on parle de choses comme le cinéma ou la télévision, du moins pas de la façon habituelle. Je pense qu’il y a une manière de problématiser ces notions de médias avec l’idée du corps, et la raison pour laquelle je parle de la médialité originelle de la chair est l’instabilité de l’incarnation que j’essaie d’atteindre, car sa multistabilité peut aller dans une direction corrélative ou décorrélative. Je m’appuie à la fois sur Vivian Sobchack et Steven Shaviro pour aborder cette dualité du corps, et je trouve un terrain commun entre eux dans l’idée de diaphragme intérieur chez Maurice Merleau-Ponty, un diaphragme qui fonctionne avant le stimulus et la réponse, avant que les sujets et objets ne soient définis les uns par rapport aux autres. Parfois, cela semble être un substrat physiologique, ce qu’il doit probablement être en partie, mais c’est aussi un substrat phénoménologique, dans un sens pré-subjectif. En le suivant, et en réfléchissant à son ontologie de la chair et à cette instabilité radicale qu’il y perçoit, j’essaie de situer la manière dont les médias s’ancrent dans l’incarnation.
N. N. : Comment l’interface anthropotechnique qui à la fois stabilise et déstabilise des corrélations poétiques, politiques et esthétiques, étend-elle l’esthésis personnelle et collective, c’est-à-dire nos capacités de sensation et de perception désincarnées ?
S. D. : Je la conçois comme une sorte d’ensemble insoluble ; on ne peut pas véritablement distinguer la technique de l’anthropos, il faut toujours les penser ensemble. Dans ce sens, il se peut que le terme interface soit en peu trompeur, parce qu’il ne s’agit pas de l’interface d’un écran d’ordinateur ou de quelque chose de ce genre. Il s’agit d’un lien, ou d’un attachement profond entre l’humain et la technique. Postnaturalism a été rédigé vers 2011, d’abord comme dissertation doctorale, puis publié en 2014. À l’époque de son écriture, il y avait beaucoup de discussions autour des nouveaux matérialismes et de l’ontologie orientée objet, des courants qui sont encore présents sous une forme ou une autre, même si leur vitalité a changé depuis. En tant que chercheur s’inscrivant dans la tradition phénoménologique, je trouvais que cela soulevait toute une série de questions et de problèmes fascinants. Par ailleurs, certains philosophes, comme Quentin Meillassoux, ont soutenu que la philosophie occidentale depuis Kant – et certainement la tradition phénoménologique – était limitée par ce qu’il appelait le corrélationnisme, c’est-à-dire l’idée selon laquelle on ne peut jamais sortir de la corrélation fondamentale entre noèse et noème, comme la définit Husserl et qui en fait littéralement le cœur de sa méthodologie. On peut dire que la phénoménologie, méthodologiquement, est corrélationniste d’une certaine manière. Je me demandais alors ce que cela signifie pour une phénoménologie de l’incarnation et de la technicité. En fin de compte, j’essayais de penser les médias au-delà de cette corrélation. J’ai soutenu qu’on ne peut pas vraiment les concevoir complètement en dehors de la corrélation. Et pourtant, il serait également erroné de les concevoir uniquement à l’intérieur de cette dernière. Une partie importante de la théorie des médias a justement été formulée en positionnant la technique comme une extension de l’humain, comme une prothèse, un instrument, en somme, comme quelque chose soumis au contrôle d’un utilisateur humain. Je considère cette approche comme limitée et je veux aller au-delà de cela, mais sans pour autant aller aussi loin que l’ontologie orientée objet.
Ce que j’ai finalement soutenu, c’est qu’à un niveau fondamental, nous devrions concevoir les médias comme les corrélateurs originaires de l’expérience. Autrement dit : non pas comme des éléments extérieurs à l’intentionnalité humaine, mais pas entièrement contenus en elle non plus. Il s’agit plutôt de ce qui fixe les paramètres de la forme que l’intentionnalité peut prendre. En d’autres termes, c’est comme une membrane qui détermine l’éventail des corrélations sujet-objet possibles, en fonction de l’infrastructure technique, mais aussi des possibilités politiques et esthétiques qu’elle apporte. Je conçois l’interface anthropotechnique comme cette membrane mobile et mutable qui évolue avec les possibilités techniques d’un monde donné, et qui possède des dimensions historiques et culturelles. En ce sens, ce n’est pas un universel, mais plutôt un a priori historique, au sens où Michel Foucault emploie ce terme. Comme je l’explique dans Post-Cinematic Bodies, Merleau-Ponty utilisait déjà ce terme avant Foucault, d’une manière très intéressante qui nous ramène à la question de l’incarnation et à ses implications pour les infrastructures culturelles et techniques. Quand je parle des corrélateurs originaires de l’expérience, je fais référence à un champ mutable que l’on appelle classiquement l’esthésie, c’est-à-dire la possibilité de la sensation.
Je pense par exemple au selfie, un exemple que je donne dans Post-Cinematic Bodies. Se regarder à l’écran qui a déjà été modifié avant même qu’on puisse réellement se percevoir, signifie qu’on se regarde à travers un filtre lorsqu’on performe ou en étant soi-même. De nos jours, nous nous voyons toujours avec un certain type de filtre. Sur Zoom (là où nous avons cette conversation), il y a des filtres qui modifient l’apparence des choses ; j’en utilise un qui floute l’arrière-plan et un autre qui corrige les imperfections de ma peau. Je me regarde, et je suis pris dans une boucle de rétroaction qui opère à un niveau préconscient, parce qu’elle est plus rapide que la conscience, plus rapide que ma propre perception de moi-même. Cette intervention instantanée dans l’interface anthropotechnique a toutes sortes d’implications, non seulement pour mon expérience esthétique, c’est-à-dire ma sensation, mon engagement sensoriel avec le monde, mais aussi pour sa dimension politique. Car, comme nous le savons, ces technologies n’opèrent pas de la même manière selon les couleurs de peau, par exemple. Il y a donc un enchaînement politique qui dépasse la simple question des biais algorithmiques et qui inscrit ces normes et ces biais dans la chair même, dans notre relation immédiate au monde. Et pour cette raison, il est crucial d’examiner comment les artistes et les œuvres peuvent à la fois engager et problématiser cela.
N. N. : Malgré l’engouement autour de l’IA qui domine les tabloïds et s’affiche sur presque chaque panneau publicitaire à San Francisco aujourd’hui, ces technologies, à l’instar de la définition classique du médium, existent précisément pour révéler sans être révélées. De plus, les caméras des smartphones ne reposent que partiellement sur l’optique ; elles atteignent en réalité leur haute performance grâce à des technologies computationnelles post-optiques, qui anticipent les motifs reconnaissables en s’appuyant sur des archives visuelles. Comment les œuvres que vous analysez dans votre livre traitent-elles de cette disruption ?
S. D. : Concernant les notions d’archive et d’anticipation dans la vision par ordinateur et l’IA, je suis d’accord avec ce qu’a récemment publié Hito Steyerl dans son article Mean Images (2023), à propos d’images générées par IA qui sont laides, et d’une certaine manière, méchantes, mais aussi « means » au sens mathématique et financier du terme. Elle a raison de pointer du doigt la manière dont ces systèmes extraient du travail gratuit de leurs utilisateurs, et visent à nous faire adhérer à leur logique. Je suis d’accord avec cette analyse, mais je pense aussi qu’il y a autre chose, et peut-être que cela répondra mieux à votre question : ces systèmes ne sont pas seulement structurés par le passé et les archives, mais ils ont aussi une dimension orientée vers le futur.
C’est l’un des arguments centraux que je développe dans Discorrelated Images : des techniques prédictives de ces technologies interviennent à tous les niveaux. Au niveau le plus haut, on retrouve par exemple les systèmes de recommandation de Netflix. Oui, ils s’appuient sur ce qui a déjà été fait, mais ils visent aussi à anticiper quelque chose qui ne s’est pas encore produit. Et ils le font en sapant les idées subjectives que nous avons sur nous-mêmes et en établissant ces corrélations statistiques entre les populations, ce qui semble encore très ancré dans le passé. À un niveau plus bas, dans le cadre du streaming, l’objectif est de garantir une lecture fluide de la vidéo, en prévoyant de deux à huit secondes dans le futur pour éviter les saccades et les temps de chargement de la vidéo. En descendant encore plus bas au niveau de la compression vidéo, les prédictions se font à l’échelle des images intercalées (interframes), à une vitesse imperceptible par l’humain. Ce sont des technologies prédictives dans la mesure où elles génèrent de nouvelles images qui n’existaient dans aucune source initiale. C’est là que se joue cette articulation complexe entre ce qui a été fait auparavant et ce qui n’a pas encore eu lieu. Et si l’on descend encore plus profondément dans les couches de traitement computationnel, jusqu’au niveau de la mémoire cache du processeur (CPU), on trouve des prédictions à l’échelle de la nanoseconde que l’ordinateur génère en permanence. Il ne sait pas ce qui va se passer ensuite, et je ne cherche pas à l’anthropomorphiser, mais à signaler une dimension anticipatrice propre au traitement computationnel. Celle-ci modélise l’aspect vide et indéterminé de la protention phénoménologique – une ouverture au futur non balisée, qui n’est pas simplement une attente mais une disponibilité. Cela revient, par exemple, à distinguer la mémoire immédiate de ce qui s’est passé il y a quelques secondes, de celle plus consciente de ce qui s’est produit hier. Il y a une forme d’ouverture immédiate au futur qui ne peut pas être entièrement anticipée, car elle fait partie du processus d’être, ce qui est différent d’une simple prévision sur ce qui va se passer en classe demain. Cette dernière relève d’une dimension corrélative, alors que ce calcul immédiat ou cette anticipation est discorrélative.
Ce que j’essaie de souligner, c’est qu’il existe une analogie entre ce traitement computationnel de bas niveau et le traitement temporel phénoménologique, sans pour autant dire que ce sont les mêmes. Mais notre propre traitement du temps à bas niveau est complexifié par ces processus computationnels. Et c’est là que l’esthétique et les interventions artistiques prennent toute leur importance. Comme je l’ai évoqué plus tôt avec l’exemple du selfie, c’est un cas quotidien de cette boucle de rétroaction en temps réel. Un des exemples que j’analyse dans le livre est l’installation vidéo Factory of the Sun (2015) de Hito Steyerl. L’action filmée se déroule dans un studio de capture de mouvement et explore l’extraction de valeur par le biais du mouvement corporel et son abstraction technologique. Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont Steyerl identifie avec justesse cette capture de la motilité abstraite, dérivée de mouvements concrets de corps concrets, puis réappliquée à d’autres corps. Elle aborde le brouillage des frontières entre corps virtuels et réels, et je suis en accord avec cela. Pour revenir au selfie, les filtres en temps réel illustrent ce brouillage entre le virtuel, le filtre ajouté à mon image et la ligne physique, car je m’incarne à travers ce filtre dans le présent immédiat.
Comme Hito Steyerl, je m’intéresse beaucoup à l’art produit par ou avec l’IA, parce que je travaille actuellement sur un livre à propos de l’IA et de l’esthétique. Malgré les critiques légitimes que l’on peut adresser aux plateformes actuelles, je ne suis pas un défenseur de l’IA au sens corporatiste, mais je pense qu’on ne peut pas non plus l’ignorer. Mon travail actuel cherche à explorer les analogies et homologies entre le traitement temporel phénoménologique et le traitement temporel computationnel. Avec l’IA, on commence à trouver d’autres formes d’homologies, certaines enracinées dans le diaphragme intérieur dont parlait Merleau-Ponty. Je pense que nos rencontres avec l’art généré par IA sont multiples et souvent esthétisées. Par exemple, je pense au travail de Refik Anadol, avec ses spectacles monumentaux et ses écrans géants portant sur les flux de données massifs. Anadol, tout comme les grandes entreprises technologiques, mobilise un vocabulaire du sublime. Le problème, c’est que ce n’est pas faux, mais ce n’est pas non plus suffisant. Au-delà du sublime, il y a aussi une rencontre incarnée avec la machine, qui reflète des processus métaboliques similaires à ceux de notre corps. Et cela engendre une complication : nos relations temporelles sont désorientées. Et cette désorientation ne se manifeste pas nécessairement de manière consciente ; au contraire, elle tend parfois à réaffirmer et recentrer certaines formes de subjectivité. Se focaliser sur le sublime peut certes induire une forme de vertige, une sensation de désorientation, mais peut aussi servir une fonction normative. Kant pensait que cette expérience permettait de recentrer la gravité morale de la subjectivité. Je pense que ce n’est pas faux, mais je crois qu’il y a d’autres manières d’utiliser ces technologies de manière esthétique, des manières plus critiques. Non pas uniquement pour critiquer l’IA, mais pour éclairer les processus qui émergent dans nos propres rencontres avec ces technologies et ainsi revenir, peut-être malgré Kant, à un sens kantien de la critique.
N. N. : À mesure que les utilisateurs du monde entier produisent de plus en plus de données à une échelle sans précédent, l’étendue de nos capacités de perception s’élargit à la fois en profondeur et en ampleur. Parallèlement, le corps géologique de la planète est devenu un appareil photo numérique, capturant des données capables de tracer la forme des trous noirs dans l’espace informationnel. Dans ce contexte, peut-il exister une modalité de pensée planétaire dotée d’un potentiel révolutionnaire, non pas au sens d’un Événement politique, mais à travers un vide qui reconfigure le sujet individuel en une conscience planétaire en réseau ?
S. D. : Il y a quelque chose qui explose fondamentalement la notion d’individu, et cela se produit depuis plusieurs directions à la fois. Gilles Deleuze parlait déjà dans les années 1990 de l’« individu divisé » (dividual), anticipant l’idée du big data et du traitement algorithmique à grande échelle, y compris dans la manière dont cela remet en question l’idée même du sujet individuel et je pense que cela reste tout à fait pertinent. En parallèle, l’échelle planétaire envisagée par des penseurs comme Peter Haff ou Benjamin Bratton vient compléter et complexifier ce tableau. Peut-être qu’on pourrait parler ici de « supra-dividuels », ou de formes collectives d’agentivité qui remettent en question l’individualité depuis une autre direction. Et pourtant, même si je peux théoriser ce double déplacement ou cette double déstabilisation, je dois agir en tant qu’individu. Et c’est précisément là que réside l’enjeu de penser cette transformation esthétique et technique du monde. Autrement dit : autant l’individu est en train d’exploser, autant il est sans cesse en train d’être reconstitué. Et nous ne voulons pas, bien entendu, que ce soit, disons, Elon Musk qui se charge de nous reconstituer. C’est pourquoi je pense que l’art est crucial ; il ne s’agit pas d’un à côté ; ce n’est pas un élément accessoire face à ces grands enjeux. Au contraire, c’est quelque chose de central, et nous devons l’assumer, d’une manière post-romantique, comme un fait essentiel.
« Habrà que declararse incompetente En todas las materias de mercado Y habrà que declacarse un inocente O habrà que ser abyecto y desmaltado desmaltado » Extrait de la chanson Al lado del camino (À côté du chemin) de Fito Paez Dans notre article pour Multitudes no 961 sur le déroutant devenir chilien, co-écrit avec Darío Quiroga, nous … Continuer la lecture de Écouter les tonalités d’un retournement politique Chili, janvier 2026→
« Habrà que declararse incompetente
En todas las materias de mercado
Y habrà que declacarse un inocente
O habrà que ser abyecto y desmaltado desmaltado »
Extrait de la chanson Al lado del camino (À côté du chemin) de Fito Paez
Dans notre article pour Multitudes no 961 sur le déroutant devenir chilien, co-écrit avec Darío Quiroga, nous concluions avec ces mots : « Que nous ayons un horizon révolutionnaire ou que nous ne soyons que pris·es par des révoltes. […] le surgissement des chimères nous offre des opportunités d’organisation sobre, avec moins de surchauffe interprétative et d’incompréhensible bataille pour la définition des camps. Nous accorder un peu de silence rhétorique, réduire la part de volontarisme dans nos lectures de ce qui advient serait déjà un premier pas. […] en gardant une curiosité inconditionnelle, quitte à passer par le plus grand inconfort intellectuel ». Voilà que nous y sommes, dans ce plus grand inconfort intellectuel.
À des collègues étrangers, la signataire du présent texte écrivait, après la récente victoire présidentielle de l’ultra-conservateur José Antonio Kast, que « s’il est vrai qu’il y a de quoi s’inquiéter, il y a aussi (peut-être) de quoi se calmer (un peu) (pour l’instant). » Autant dire que les « peut-être », « un peu » et « pour l’instant » n’aident pas vraiment à se détendre.
Dans un récent courrier à un ami, inquiet comme nous toustes pour le devenir majoritaire de l’internationale ultraconservatrice, elle rajoutait que, « entre les changements de ton, de style et de discours du Kast des derniers jours, on peut légitimement se demander avec qui (et avec laquelle de ses multiples personnalités) il gouvernera », qu’elle en avait repéré au moins trois et que le pragmatique qui prend acte des changements culturels absorbés par la société chilienne en était une. Voilà que l’inconfort est limite intenable.
D’où s’en suit une semaine d’auto-incriminations : voilà que tu as avalé le poison, que tu es rentrée, toi aussi, dans la normalisation du négationnisme, se dit-elle. Devant de tels propos émis par soi-même (?), la question se pose : est-on soi-même (?) en train de valider les glissements qui finissent par nous faire accepter l’inacceptable, au point de donner à penser 1) qu’on acquiesce aussi à l’oubli systémique des horreurs du passé et en train de se passer ; 2) qu’on tombe en masse dans le pragmatisme anesthésique du « sens commun » dicté par les droites radicales internationales ; 3) qu’on renonce à penser aux saccages extractivistes qui se perpétuent (et que la législation chilienne promeut avec brio) ; 4) qu’on se plie devant l’impératif du marketing politique au détriment des questions de fond qui méritent pourtant un espace-temps dont nous manquons.
La traversée de cette vallée de l’inconfort est pourtant inévitable. Peut-être même nécessaire à la possibilité de rendre pensable le fait qu’un pinochetiste avéré soit arrivé à la présidence peu d’années après un « estallido » dont les images ont fait le tour du monde et d’un brouillon constitutionnel qui a fait celui de nos espoirs. Tenter de lire quelque chose dans le tramage qui rend ce cauchemar réel, imaginer de quelle manière – et sous quels « tons » – il faudra dialoguer avec ce qui « est » avec un minimum d’honnêteté, n’est pas sans coûts : écouter ce réel – et, dans le meilleur des cas, proposer quelque chose qui y entre en résonance sans lâcher nos principes en cours de route – suppose d’habiter l’incertain et d’expérimenter la déstabilisation de nos cadres interprétatifs. Tenter pourtant de repérer des formes de lumière dans cette plasticité déroutante semble vital. Et mieux vaudra nous désorienter, main dans la main.
Dé-simplifier l’équation catastrophiste
Sur le plan symbolique, l’arrivée de Kast est, certes, un coup violent. C’est le premier président ayant voté « oui » à Pinochet en 1988, et son programme présidentiel de 2021 comptait de nombreux reculs sur le plan culturel. Si l’arôme fascistoïde mondial nous guette, plusieurs strates de lectures se superposent dans les signaux repérés après les résultats. Qu’il s’agisse de ceux envoyés par l’élu et ses entourages, émis par le monde progressiste (politiques, analystes, mondes associatifs, jeunesses des partis, ami·es, etc.) ou secrétés par les imaginaires des « nouveaux votants » obligés de voter, il y a peut-être de quoi dé-simplifier l’équation catastrophiste. Au moins, de quoi pondérer en élargissant la lecture à l’ensemble de la période depuis l’ « estallido » de 2019. Même en amont, même ailleurs, puisque le portrait du Chili condense aussi les réalités d’une période ouverte par la parenthèse transformatrice de la pandémie de la Covid, de ses conséquences dans l’accélération de la viralité des réseaux sociaux, le renforcement des perceptions d’insécurité personnelle et collective, l’abandon des espaces publics laissés à la merci du narcotrafic, l’émergence d’une multipolarité qui nous dépiste, l’entrée de la folie trumpienne dans les enjeux géopolitiques, entre autres.
Si la distance entre les votes de Jeannette Jara (candidate des gauches unies d’origine communiste) et ceux de Kast colore d’une prévisible arrogance droitière le paysage, il faut noter que le score de Jara a dépassé ceux en faveur du gouvernement Boric et qu’il s’est même accru entre les deux tours, donnant ainsi un coup de cohésion circonstanciel aux gauches et centre-gauches alliées. Jusqu’à présent, personne au sein de cette alliance n’a critiqué Jeannette après sa défaite et ielles répètent (presque) à l’unisson qu’il n’y a avait pas de meilleure candidate possible. La victoire de n’importe quelle droite étant certaine, on peut ainsi considérer cette défaite moins comme un échec en soi que comme une prévisible conséquence de causes intriquées : contexte mondial des droites « révolutionnaires », expansion virale-mondiale du discours anti-woke, inflation farfelue des chiffres d’insécurité et de désastre économique sans assise réelle, dictat selon lequel « l’opposition est toujours majoritaire », nouvelle modalité de vote obligatoire, votants immigrés (en grande partie vénézuéliens fuyant le régime de Maduro), fatigue citoyenne après quatre ans d’élections en continu, composante esthétique des campagnes, émergence du « Parti des gens »… Que malgré tout cela une communiste ait réuni presque 40 % des votes peut, avec un certain optimisme, être considéré comme un vrai exploit ! Il faut rappeler que, malgré les preuves démocratiques que ce parti a donné depuis sa naissance au Chili, la propagande anti-communiste des années 70 pèse et persiste.
La période de l’entre-deux-tours aura eu, quant à elle, des conséquences sur le candidat gagnant et son équipe. On constate, par exemple, que le rapport des forces a contraint Kast à reculer – ou à se taire de manière stratégique, ce qui dans les faits revient peut-être au même – sur certaines des questions qui nous inquiètent. Outre son mutisme, il est allé jusqu’à affirmer le maintien de la PGU (retraite garantie universelle) et des 40 heures, réformes réussies grâce aux négociations de l’ancienne ministre du travail : Jara. Si cela rend (dangereusement ?) plus digeste le candidat – aidant au passage au glissement perceptif qui fait passer les droites ultras pour nettement moins dangereuses qu’elles ne le sont – il faut admettre que c’est aussi de cette manière-là que l’on peut mesurer sur le long terme la réussite partielle, voir imperceptible, de ce que nous défendons.
Si les droites sont par nature, si j’ose dire, « winners », nous (gauches) chérissons parfois des formes de nostalgie qui nous empêchent de reconnaître des formes mineures d’avancée et/ou des rhétoriques de « lutte » qui ne dialoguent ni avec les mondes que nous voudrions toucher ni avec la plasticité des combinatoires actuelles. L’épineuse question de la pertinence ou pas d’accepter la récupération de nos aspirations par des camps qui ne sont pas les nôtres (mais avec lesquels nous partageons un même champ existentiel) se pose. Celle aussi de condamner ou pas l’incohérence des droites qui reculent sur leurs programmes, aidant ainsi à la normalisation desdites droites. Lorsque des transformations culturelles sont absorbées au point de se rendre invisibles, est-il davantage important de revendiquer « qui » les a proposées ou de reconnaître qu’elles se sont, de fait, produites ? Doit-on toujours contester la malhonnêteté d’un·e adversaire lorsqu’ielle recule sur ses extrêmes pour s’ajuster aux airs du temps, ou condamner ces mascarades pour éviter le glissement des ultras vers le « digérable »?
Kast, la performativité de l’appel à l’urgence
Le fait est que, en laissant (sincèrement ?) de côté ou en omettant (tactiquement ?) la bataille culturelle, les droits civils ou reproductifs de son premier programme, Kast s’est concentré sur le thème gagnant de la sécurité. Le slogan de son programme actuel est donc « un gouvernement d’urgence » axé sur la résolution des problèmes perçus comme « urgents » par « l’opinion publique » (la sécurité et l’économie, comme on l’aura compris). Outre le stress angoissant que le mot provoque, sa performativité laisse son interprétation ouverte et rend la crainte d’un potentiel État persécuteur légitime. Mais chez Kast, cette appellation semble plutôt designer un « mode d’emploi » pragmatique où prime le jusqu’où ne pas aller trop loin. Dans son discours d’investiture, il a même gratifié de louanges Boric comme homme d’État (!) et Jara comme ministre (!). Ce type de gestes faisant partie de la tradition chilienne, on peut à juste titre les considérer comme un symptôme de la montée d’adrénaline de celui qui se voit, après trois candidatures, investi du pouvoir ; mais ces signes font aussi réfléchir à « l’image » que Kast veut projeter. Si celle d’un conservateur exemplaire l’emporte, il se peut que les dégâts s’amoindrissent. Il faudra en revanche observer les actions du cabinet ministériel annoncé. S’il affiche une « esthétique » d’efficience – « technocrate et majoritairement indépendant », selon les médias – l’équipe est majoritairement « entrepreneuriale » et on peut craindre que les intérêts principaux soient ceux des corporations auxquelles ielles appartiennent. Pour ce qui est des tonalités politiques, on trouve des conservateurs, des ex-ministres libéraux de Piñera et des transfuges de Bachelet (!). Des nominations provocatrices aux ministères de l’Éducation, de la Femme et de la Justice dévient par ailleurs l’attention médiatique de cette « corpocratie » inquiétante.
À part les probables conflits d’intérêts à venir, reste à savoir si le parti National libertaire de l’ex-candidat Kaiser (proche de Milei) sera ensuite impliqué ou si l’alliance avec Chile Vamos (droites traditionnelles-libérales) primera. Leurs « manières » diffèrent et cet aspect n’est pas à négliger dans un pays dont le respect des formes lui vaut son autodénomination d’« Angleterre de l’Amérique latine ». Et, aussi inconfortable que puisse être l’hypothèse, on peut penser que la prégnance de ce conservatisme formel permet, paradoxalement, de nous protéger du pire en matières culturelles. La performance communicationnelle de Kast peine à s’approcher de l’exhibitionnisme de l’internationale ultraconservatrice, et la déstabilisation des institutions semble (pour l’instant) difficile à imaginer. Quant au nouveau parlement, pas de majorité absolue et un Parti des Gens (14 députés), défini par son président comme « ni facho ni comunacho », qui jouera sans doute un rôle dans la dynamique gauches-droites (faute de mots moins obsolètes).
Gauche, peuples, audiences, « gens » manqués ?
Côté gauche (faute de…), la catastrophe semble avoir ouvert de manière honnête la question du « projet » à proposer comme alternative. Dans le scénario actuel (pas que chilien, pas que politique, pas que sociétal), la sensation d’impuissance généralisée quant aux capacités du progressisme à (faire) rêver qui que ce soit fatigue partout les imaginaires et épuise nos capacités psychiques de croire en quelque chose de commun. Rêver, puis tenter aussi de traduire ces rêves sans perdre tout le monde en route – surtout celleux que certaines sémantiques découragent plus qu’elles n’émancipent – devient, comme dit plus haut, une vraie tâche. Souvent coincés dans des spéculations aussi stimulantes qu’hermétiques, nos « mots » semblent parfois manquer de puissance connective, ratant au passage sa vocation à relier des sensibilités distinctes.
Si l’on regarde les chaînes de YouTube et autres plateformes, la prégnance de l’astrologie « humaniste-mondiale » ou des formes de spiritualités alternatives sont, par exemple, devenues des foyers d’intercompréhension tout aussi intéressantes à observer que le phénomène d’identification avec des personnages de mangas qui condensent des aspirations communes entre des publics fragmentés. Ainsi, des jeunes (et pas que) votant au premier tour Kaiser, Kast, Parisi (Parti des Gens), Artés (gauchiste vieille école) ou Jara peuvent adhérer toustes à certain·es héros qui revendiquent la liberté, s’identifier avec des archétypes astrologiques, etc. Si le phénomène traduit des adhérences non idéologiques d’antan, ces espaces semblent aujourd’hui des hors-champs incontournables pour penser aux formes de synchronisation des imaginaires par ailleurs fractionnés.
Après cinq ans à dériver entre discours complexes accusés de ne s’occuper que du postmatériel (et donc, moqués par les détracteurices de tout ce qui vise l’émancipation au sens large), et accommodements avec la matière, des documents d’autocritique des membres du Frente Amplio (rassemblement de gauches alternatives) fusent en ce moment. Sans s’abandonner à l’autoflagellation ni aux reproches entre ami·es, ils interrogent la manière de renouer avec celleux que nous n’avons pas su voir, entendre, sentir, et de concevoir un « sens commun » qui bifurque, quitte à revoir nos priorités.
Comment la gauche (faute de…) peut-elle aujourd’hui parler à cet autre qu’elle vise – et qu’elle contient ! – à l’heure où les technologies et leurs plateformes (Instagram et autres) censées véhiculer les « batailles culturelles » – et qui ont fait même grandir en audience ce concept – ne servent qu’à se féliciter entre semblables ? Doit-on, d’ailleurs, insister sur cette grammaire de « guerre » culturelle ?
Une symbolique générationnelle dans l’impasse
Nous écrivions dans l’article de 2024 que l’« estallido » avait peu à voir avec une adhésion au modèle promu par le Frente Amplio ou par la gauche traditionnelle. Et la surinterprétation, voire la récupération qu’elle en a fait ne serait pas un problème si elle n’avait pas conduit au pire : un retournement de sens qui a fini par rendre service à la droite puisque, de sa « violence » – trait historique du mouvement que l’histoire aura retenu comme principal – c’est du coup la gauche qui s’en trouve être tenue pour responsable.
D’autre part, comme dit plus haut, la sur-sémantique de certain·es représentant·es du progressisme a fini par fatiguer les esprits. Une blague récente consiste d’ailleurs à parler de la langue « karamanés », en référence au langage de l’ancienne compagne de Boric (Irina Karamanos). À savoir, une langue académique incompréhensible qui dit en compliqué ce qui peut être dit en simple. Certes les idées complexes demandent une langue complexe. Cela s’appelle penser. Mais que des idées simples soient dites en compliqué est une absurdité chez des personnes dont la volonté sincère est celle de se connecter avec le divers. Notre génération sur-éduquée n’arrive plus à lire ce qui est sous son nez ! Trop de lunettes interprétatives peut-être, de papiers lus ou à écrire, pas assez de promenades insouciantes, de conneries entendues à la radio, pas assez d’écoute curieuse… et peut-être pas assez de tact pour sentir la pertinence ou pas d’agiter des revendications (des identités) spécifiques dont la défense semble davantage contribuer à propager leur exclusion qu’à encourager leur inclusion. Et voilà que toute une symbolique générationnelle se trouve dans une impasse (du) sensible. Mais ne serait-ce pas un progrès – si l’on se veut progressiste – que de prendre acte de ces contradictions pour mieux imaginer comment en sortir ?
Le façonnage d’un personnage-président protéiforme
À peine quatre ans après l’élection du plus jeune président de la planète et ses tatouages, ses sandwiches au bar du coin, ses dessins d’enfants fans collés sur les murs de sa maison, la gestion du symbolique par le nouvel élu est, pour sa part, intéressante à examiner. Entre Kast candidat et Kast président, un recalibrage du personnage semble se tramer. Dans une espèce de contrat implicite, il sait bien que nous savons bien – de manière consciente ou pas – que la stridence des campagnes présidentielles est un show peu fidèle à ce que l’élu·e fera ensuite. Comme si nous avions toustes compris la dissociation entre le marketing politique et la gouvernementalité politique, personne ne semble ainsi horrifié par ses fluctuations rhétoriques et stylistiques. Plus que l’application réelle de son programme donc (déjà nuancé), ce qui reste un motif de préoccupation, ce sont les déclarations négationnistes, ses alliés internationaux, les réseaux financiers, le gaslighting décomplexé des conservateurs enflammées (boots et trolls payés inclus), les conséquentes (et compréhensibles) réactions agacées de nos ami·es… L’inimitié généralisée, en d’autres termes. Et de la même manière que la gauche s’est elle-même mise dans l’embarras en récupérant le mouvement de 2019, les appels aux manifestations avant l’heure risquent de jouer en notre défaveur, en offrant d’ores et déjà des justifications aux possibles répressions « pour éviter la violence de la gauche »…
Si, entre les deux tours, Kast a réussi à ne pas dire qui il est ni ce qu’il pense de manière explicite, tout le monde sait quelles sont ses convictions. On sait, par exemple qu’il fait partie de la Conférence politique d’action conservatrice comme Netanyahu, Milei, Meloni, Trump, Orban, Vox…, qu’il a quitté l’UDI formée par Jaime Guzmán (auteur de la constitution de Pinochet) pour créer le Parti républicain et « sauver la droite chilienne » (des soi-disant concessions faites par la droite tiède à la gauche). Mais, à la différence du libertarisme effréné de Milei ou du style caribéen de Bukele, il semble vouloir rétablir la vieille droite conservatrice post-pinochetiste qui attire encore des vieux nostalgiques, mais aussi des nouveaux ignorants des horreurs de la dictature. Dans un pays où l’hyper-libéralisme des Chicago Boys est inscrit dans la Constitution, le discours sur la réduction de l’État n’a aucun sens, mais la recette rhétorique marche partout et il se peut que des réductions aux déjà précaires subventions à l’éducation, la santé, la création, les associations, aient lieu.
Lequel des Kast va gouverner ? Lequel va-t-il choisir de trahir ? Le shérif 24/7 ? Le respectueux de la République et de la diversité politique ? Le pragmatique melonien ? L’admirateur de la tronçonneuse ? Il a omis tellement de sujets entre les deux tours qu’on a du mal à savoir si la stratégie du mutisme cachait le Kast qui part le lendemain visiter Milei, qui approuve les interventions étatsuniennes et salue le coup d’état de 1973 ; ou celui du discours de son élection rêvant de devenir une figure exemplaire. Quoi qu’il en soit, il ne gouvernera pas seul. Son cercle compte autant de technocrates peu soucieux de questions idéologiques – sauf de la technocratie même – que de figures comme le libertarien Kaiser, issu d’une chaîne YouTube dont la brutalité est comparable au surréalisme des concerts de Milei. De la même manière que Boric ne ressemble pas aux autres leaders de gauche de l’Amérique latine, il se peut que Kast ne soit pas non plus un représentant fidèle des autres ultras de droite du continent…
Inventer des mots de renouvellement et d’ouverture
Entre cette nécessaire prudence et le sentiment d’impuissance devant une brutalité mondiale qui semble ne pas fléchir (la théâtralité du fascisme marche à la crainte et la sidération, disait Brecht), il faudrait en tout cas tenter de trouver dorénavant des mots capables de produire d’autres émotions, proposer d’autres rythmes, plutôt que de nous imposer encore les mêmes tonalités discursives – polaires, rageuses, excluantes, trop sophistiquées ou trop condescendantes. Quant au « défaut de civilité » ou à « l’ignorance de classe » avec lesquels certain·es de nos ami·es qualifient celleux d’entre nous qui se tournent vers les (protéi)formes de conservatisme révolutionnaire actuel, outre nous questionner sur l’attrait réel de leurs esthétiques et attitudes rupturistes, nous devrions aussi considérer que celleux que nous manquons de voir nous regardent en retour. Et que, quand nous déplorons qu’ielles manquent cruellement d’éducation politique et civique pour voter « en conscience », il se peut qu’ielles nous regardent, elleux aussi, avec une méfiance effarée, se demandant si nous ne manquons pas du minimum d’éducation civique nécessaire à la compréhension de « leurs » civilités, qui sont par ailleurs aussi en train de chambouler les nôtres. Habiter l’incertitude, en acceptant que le regard n’est jamais à sens unique ferait peut-être partie de la réorganisation. Aiguiser nos oreilles, aussi.
Depuis le 6 janvier 2026, des milices djihadistes intégrées à l’armée du gouvernement d’Ahmad El Şara en Syrie ont assiégé la région de Kobané. Elles y ont massacré des combattant·es et déplacé de force les populations kurdes de cette région. Elles se sont vengées contre les femmes combattantes kurdes, les ont torturées et humiliées. Ces … Continuer la lecture de L’avenir du Rojava→
Depuis le 6 janvier 2026, des milices djihadistes intégrées à l’armée du gouvernement d’Ahmad El Şara en Syrie ont assiégé la région de Kobané. Elles y ont massacré des combattant·es et déplacé de force les populations kurdes de cette région. Elles se sont vengées contre les femmes combattantes kurdes, les ont torturées et humiliées. Ces violences menacent de faire disparaître l’expérience politique du Rojava, lieu hautement symbolique de la résistance kurde et des peuples sans État, qui incarne un autre horizon d’émancipation politique au Moyen-Orient – au-delà des jeux géopolitiques – à travers une alternative fondée sur les conseils, l’autogestion et le confédéralisme démocratique.
Mahir Sargın reviendra sur ces événements dans un prochain numéro de la revue lors d’un entretien avec Behrang Pourhosseini, membre de la rédaction de Multitudes et du collectif Roja qui a participé, fin janvier 2026, aux actions et manifestations de solidarité mondiale avec le Rojava En partant des derniers développements en Syrie de la question kurde, il reprendra l’historique du PKK et l’appel de son dirigeant Abdullah Öcalanà dissoudre le mouvement et à déposer les armes en Turquie (27 février 2025).
L’accord d’« intégration » signé le 10 mars 2025 entre le président du Gouvernement de transition syrien, Ahmed El-Şara, et le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes, Mazlum Abdi, s’est effondré avec les affrontements ayant débuté à Alep et s’étendant à l’ensemble du Rojava. À la suite de la crise d’Alep – après le retrait des forces kurdes de la ville – l’accord du 18 janvier 2026 s’est lui aussi effondré en moins de vingt-quatre heures, entraînant l’extension de la guerre à tout le Rojava. Malheureusement, au cours de ce processus, le Mouvement kurde a commis une erreur tactique, laquelle a également entraîné une défaite stratégique.
En réalité, Öcalan a clairement exposé deux critères fondamentaux dans son Appel du 27 février 2025 et dans ses déclarations ultérieures :
1. Toute forme de nationalisme fondée sur l’autonomie, le fédéralisme, l’État indépendant et le culturalisme doit être rejetée.
2. La stratégie de la guerre de libération nationale fondée sur la violence armée doit être abandonnée.
La proposition d’Öcalan était la suivante : une lutte politique démocratique fondée sur l’intégration de toutes les forces armées. Il a déclaré aux forces en Syrie : « Ne faites pas confiance à des acteurs tels que l’Amérique, Israël ou l’Iran, et intégrez-vous à l’État ». Il a proposé une police locale et une représentation locale dans les régions kurdes.
Or, le Mouvement kurde en Syrie avait pris le contrôle de l’administration dans des zones à majorité arabe, avec le soutien des tribus arabes, au cours de la lutte contre Daech. Il a accordé une confiance excessive au soutien des tribus arabes et des États-Unis. Pourtant, il a d’abord été abandonné par l’Amérique et la Coalition internationale à Alep, puis délaissé par les tribus arabes dans des régions telles que Raqqa et Deir ez-Zor. À ce stade, il n’existe plus réellement de Forces démocratiques syriennes. Le Mouvement kurde s’est retrouvé confiné à Kobané et Qamishlo. En raison de cette erreur, des dizaines de Kurdes ont perdu la vie et des milliers ont été contraints à l’exil. Toutes les installations pétrolières et les points stratégiques sous leur contrôle ont été perdus.
Les prisons où étaient détenus les prisonniers de Daech sont également passées sous le contrôle des forces gouvernementales. De fait, l’envoyé spécial des États-Unis pour la Syrie, Tom Barrack, a déclaré le 20 janvier 2026 que « les Forces démocratiques syriennes ont atteint leur date d’expiration, l’allié principal est l’État syrien dirigé par El-Şara ». Cela signifie qu’il n’existe désormais plus de soutien américain. Par ailleurs, les États-Unis se sont montrés satisfaits du transfert des prisons abritant des détenus de Daech sous le contrôle du gouvernement. De surcroît, à compter du 22 janvier 2026, les prisonniers de Daech au Rojava ont commencé à être transférés en Irak, où ils seront jugés. Par conséquent, le discours de la menace Daech ne confère malheureusement plus aux Kurdes le prestige international dont ils bénéficiaient auparavant. En réalité, lors de la rencontre tenue à Paris le 6 janvier 2026, Israël et la Syrie étaient déjà parvenus à un accord. Malgré cela, le Mouvement kurde a continué de se fier au soutien de puissances extérieures et a commis une erreur tactique. À ce stade, il tente d’apaiser l’opinion publique kurde par des appels à la résistance, et les affrontements se poursuivent en raison de l’entêtement de facto des deux parties ; toutefois, en définitive, le président El-Şara et le général Mazlum Abdi se sont accordés sur la mise en œuvre de l’accord du 18 janvier en vue d’une « intégration totale ». Le gouvernorat de Hassaké et un poste de vice-ministre de la Défense seront attribués aux Kurdes ; la sécurité intérieure dans les villages et les villes kurdes sera assurée par les Kurdes ; les Kurdes seront représentés au parlement national et dans l’ensemble des institutions de l’État ; et les Forces démocratiques syriennes seront intégrées individuellement à l’armée.
Cet accord, bien qu’il soit en deçà de celui du 10 mars, est conforme à la conception de l’intégration d’Öcalan, contrairement à ce qui est véhiculé par les milieux extrémistes. Le processus de paix et de société démocratique initié par Öcalan est saboté par des forces internationales et locales, et malheureusement certains acteurs kurdes tentent également d’en perturber le cours. Dans une conjoncture où l’axe de résistance en Palestine s’est effondré, où un processus de contre-révolution a commencé en Amérique latine et où même l’équilibre entre l’Amérique et l’Europe est rompu, les mouvements armés de libération nationale n’ont plus, pour les peuples, de fonction ni de bénéfice positifs. Les guerres par procuration sont désormais terminées ; les puissances impérialistes mondiales et régionales s’affrontent désormais de manière directe. Le Rojava, qui s’est maintenu grâce au soutien de la Coalition internationale et des tribus arabes, constituait un objectif utopique du point de vue de la realpolitik et se trouve aujourd’hui en situation d’effondrement. Öcalan est conscient de l’ensemble de ces dynamiques et s’efforce de garantir la sécurité des Kurdes autant que leur liberté.
Comme Öcalan l’a également souligné, la nationalisation kurde ne peut se réaliser que dans un cadre démocratique, et le principal bassin de cette nationalisation n’est pas le Rojava mais la Turquie. L’utopie autonomiste théoriquement représentée au Rojava ne peut être construite à partir des opportunités conjoncturelles offertes par les rapports de force internationaux et les guerres par procuration. Aujourd’hui, les acquis des municipalités kurdes en Turquie sont bien plus concrets et durables que l’autogestion au Rojava. Le Rojava constituait le dernier atout du nationalisme kurde. Or, une fois de plus, l’histoire a donné raison à Öcalan. Si ce processus conflictuel aboutit à une « intégration totale », une période de lutte démocratique plus réaliste s’ouvrira pour les Kurdes, et les acquis du peuple kurde se pérenniseront.