Parrêsia L’Europe est assiégée par au moins trois vecteurs hostiles. Le premier est la guerre d’agression russe contre l’Ukraine ; le deuxième est le nouveau choc chinois avec son impact en termes de désindustrialisation et de déséquilibre de la balance commerciale ; le troisième est à la fois politique, économique et même militaire : c’est la politique de … Continuer la lecture de La banque centrale de la démocratie Un accélérateur du projet européen→
L’Europe est assiégée par au moins trois vecteurs hostiles. Le premier est la guerre d’agression russe contre l’Ukraine ; le deuxième est le nouveau choc chinois avec son impact en termes de désindustrialisation et de déséquilibre de la balance commerciale ; le troisième est à la fois politique, économique et même militaire : c’est la politique de Donald Trump II. Chacun de ces défis est existentiel.
Dans un discours prononcé à Munich le 30 novembre 2025, Jürgen Habermas a fait un bilan saisissant de la condition européenne. D’une part, souligne-t-il, « la guerre en Ukraine contraint l’Union européenne à maintenir une alliance avec les États-Unis dans le cadre de l’OTAN » ; de l’autre, « la poursuite de l’intégration politique, au moins au cœur de l’Union européenne, n’a jamais été aussi vitale pour notre survie aujourd’hui. Et jamais elle n’a été aussi improbable1 ». Voilà un exemple de franc parler. On sait que le dernier cours de Michel Foucault était dédié au « courage de dire la vérité2 ». Il en proposait une typologie organisée en cinq moments : « les pratiques de soi antiques, la parrêsia et ses origines démocratiques, le moment de transition d’une parrêsia politique à une parrêsia éthique, la parrêsia socratique et finalement la parrêsia cynique3 ». Il n’a certainement pas pensé à la figure du « banquier ».
Le premier ministre canadien a prononcé un discours historique à Davos, le 20 janvier 20264. Ancien gouverneur de la Banque centrale du Canada, Mark Carney a articulé la présentation d’une nouvelle doctrine des relations internationales autour du courage de dire la vérité et du point de vue des sans-pouvoir. Les réseaux sociaux nous ont permis de voir à la fois la force de ce discours et la gêne de ceux qui avaient du mal à digérer qu’il émanait d’un… banquier. Et si, au contraire, la force du premier ministre canadien venait justement du fait d’avoir été un acteur majeur de la finance internationale ? Voilà que, quelques jours après, dans un texte collectif qui propose un nouveau social-fédéralisme européen, Étienne Balibar, Thomas Piketty, Justine Lacroix et autres parlent de la construction d’une « banque centrale de la démocratie » qui garantirait « à l’ensemble des sociétés européennes les conditions concrètes de l’exercice des formes de vie démocratiques5 ». La banque et la finance apparaissent clairement comme des terrains privilégiés d’accélération de la capacité de l’Europe de faire face, d’un côté, aux menaces internes à la démocratie et, de l’autre, aux menaces géopolitiques, y compris celles de type militaire.
Que nous apprennent les décisions européennes sur les actifs russes ?
Les décisions européennes sur les actifs (les capitaux) russes nous intéressent à plusieurs niveaux : bien entendu, elles concernent les transformations qui traversent le projet européen ; d’autre part, elles permettent d’appréhender le rapport de la critique avec la question des finances (de la banque et de la monnaie).
En général, on parle des actifs russes après leur saisie. Or, il faut bien noter que ces actifs étaient bien en Europe avant le début de la guerre à grande échelle contre l’Europe. Selon l’économiste Branko Milanovic, en février 2022, il s’agit d’environ 600 milliards de dollars : l’équivalent du budget annuel du Pentagone6. Pourquoi ce capital russe était-il en Occident et en Europe plutôt qu’en Russie ? Parce que la Russie a plus confiance dans les institutions financières et dans les économies occidentales que dans les siennes. C’est une bonne manière de comprendre que « le » capital n’existe pas en soi. De la même manière, l’argent n’a pas d’essence, c’est-à-dire, n’a aucune valeur implicite. Ce qui existe, ce sont des rapports, des travailleurs, des capitalistes, des gouvernements, etc. On explique souvent la puissance d’un pays par le fait que celui-ci investit (ou non) beaucoup d’argent dans ce qu’on appelle le « complexe industrialo-militaire ». Ce rapport de causalité donne à penser que la puissance se trouve dans une richesse qui serait une donnée à priori : la monnaie accumulée, « le » capital. La vraie question est autre : pourquoi le même dollar (ou le même yuan) ne produit pas la même richesse selon l’endroit où il est investi, autrement dit, comment s’agence-t-il avec la culture, l’éducation, les institutions7. Ce qui compte, ce sont ces agencements, dont la monnaie est à la fois l’expression et le déterminant8.
Regardons maintenant ce qui s’est passé avec les actifs russes après qu’ils ont été saisis. Tout au long des deux premières années de la guerre, les différents responsables déclaraient que l’Europe n’y toucherait pas. Y toucher serait une « rupture de contrat ». L’Europe voyait seulement un côté de la monnaie, les actifs continuaient à être valorisés normalement, mais étaient bloqués comme gage d’une dissuasion qui n’a pas dissuadé la Russie d’attaquer l’Europe. Puis, l’approche a commencé à changer. La première inflexion a eu lieu en octobre 2024. Les pays du G7 ont établi le programme ERA (Extraordinary Reverse Acceleration), offrant des crédits à l’Ukraine pris sur les intérêts des actifs russes immobilisés. Depuis fin 2024, l’ERA a ainsi distribué en Ukraine environ 35 milliards d’euros et doit atteindre les 50. La deuxième inflexion est liée au retour au pouvoir de Trump : le prince américain n’a pas de principes. Du coup, comment peut-on défendre la légalité internationale de la monnaie lorsque le principal allié ne respecte aucun principe ? Comment peut-on penser maintenir la confiance à partir d’une légalité institutionnelle qui perd de sa force, assiégée qu’elle est de toute part ?
C’est le nouveau chancelier allemand, Friedrich Merz, qui donne le ton dans un article paru dans le Financial Times le 25 septembre 2025. Il propose à l’Union européenne d’utiliser les actifs russes pour financer l’effort de guerre ukrainien. Il défend la nécessité de mobiliser environ 140 milliards d’euros9. Le 13 novembre, c’est au tour de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, de manifester son soutien au plan de Merz10. Au fur et à mesure que la date de cette prise de décision européenne s’approchait, une ligne de clivage se formait entre, d’un côté, les pays qui soutenaient la mobilisation des actifs saisis et, de l’autre, ceux qui changeaient de position à la toute dernière fin, appuyant la solution d’un financement de la guerre basé sur l’emprunt commun européen : ce sont 90 milliards d’euros théoriquement ancrés sur l’argent russe. Finalement, les actifs russes n’ont pas encore été mobilisés, mais il ne sera plus nécessaire de confirmer leur gel tous les six mois. Le compromis a été interprété comme un verre à moitié vide et à moitié plein. Ceux qui veulent souligner les difficultés européennes l’ont vu à moitié vide. Ceux pour qui, au contraire, le verre est à moitié plein, y voient une étape en direction de la consolidation de l’indépendance européenne, quelque chose qui complète l’effort de diversification énergétique face à la Russie au cours de ces quatre années de guerre. Il y a enfin ceux qui sont contre le verre tout court, à savoir contre la saisie des biens russes et contre l’endettement pour aider l’Ukraine11.
Nous pensons qu’il faut regarder le verre, c’est-à-dire, que l’avancée d’une Europe fédérale passe par les finances. L’Europe doit arriver à associer la résistance des institutions démocratiques et la force dont elles ont besoin pour faire face à ceux qui les attaquent (de l’intérieur et de l’extérieur). Comme dans les mots du premier ministre canadien, « nous ne comptons plus uniquement sur la force de nos valeurs, mais aussi sur la valeur de notre force ». La question qui se pose est donc de savoir si la monnaie que l’Europe frappe dispose des bases matérielles et sociales pour affirmer sa valeur et aussi, si elle est à même de faire face aux défis posés par l’accélération de l’histoire que nous vivons.
Au-delà du débat sur le décrochage européen
Parler du déclin européen semble porter de l’eau au moulin de Poutine et de Trump et surtout, des fascistes. Mais, ne pas en parler peut entretenir ce que Stéphane Audoin-Rouzeau définit comme « notre déni de guerre12 ». Deux rapports sur la situation de l’Europe, l’un conduit par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi13 et l’autre, par l’ancien président du Conseil italien, Enrico Letta14, offrent un diagnostic préoccupant et formulent des propositions. Face aux États-Unis (et à la Chine), il faudrait mettre en place une série de réformes structurelles. Récemment, en opposition aux mesures préconisées par ces rapports, l’économiste Gabriel Zucman a affirmé que l’idée d’une sclérose européenne se fonde sur trois mythes : celui d’une croissance américaine qui s’envolerait ; l’idée que la productivité du travail aux États-Unis serait de 35 % plus importante qu’en Europe ; le dernier mythe serait celui du productivisme. Pour lui, la véritable différence est qu’en Europe, on travaille moins, on a plus de temps libre, plus d’espérance de vie et une moindre inégalité15. Sur X/Twitter, Thomas Piketty a renchéri : « Il faut sortir de l’autodénigrement16 ». Ces points de vue opposés font l’objet d’innombrables débats. Nous pensons qu’en réalité, cette opposition est fausse. Non pas parce que les préoccupations de Piketty et Zucman quant à la nécessité de défendre le modèle social européen soient injustifiées, mais parce que ce modèle ne peut survivre que s’il se réinvente en trouvant sa propre capacité de se « capitaliser », de créer ses finances, ses agencements.
Le rapport Draghi est à la fois complémentaire et paradoxalement plus matérialiste, comme l’ont été les politiques de création monétaire qui nous ont sorti de la crise de la dette souveraine et permis de faire face à la pandémie de la Covid 19. C’est ainsi qu’il donne la définition du grand déplacement qui a lieu sous nos yeux : « Dans un monde géopolitiquement stable, nous n’avions aucune raison de nous inquiéter de l’augmentation de notre dépendance vis-à-vis de pays avec lesquels nous entendons rester amis ». La question du décrochage est donc avant tout géopolitique : « Les fondations sur lesquelles nous avons bâti notre modèle sont aujourd’hui ébranlées17 ». C’est dans cet horizon que Draghi définit l’enjeu : « Si l’Europe n’arrive pas à améliorer sa productivité, nous serons obligés de faire des choix : nous ne pourrons pas devenir à la fois un leader des nouvelles technologies, un modèle de responsabilité climatique et un acteur indépendant sur la scène mondiale ». C’est donc un défi existentiel. Entre les deux approches, la différence est de degré : le défi est peut-être de les mettre ensemble. Les mettre ensemble signifie maintenir ouverte la notion de productivité et donc, de compétitivité. Or, ce qui la maintient ouverte, c’est la démocratie. C’est l’axe fondamental du projet européen et la raison qui mène toutes les nouvelles monarchies à vouloir la mettre en pièces.
La banque de la démocratie a besoin de la démocratie des finances et de leur accélération continentale. Elle a besoin de la création d’un marché de capitaux de l’Union, de la réalisation d’une union complète du système bancaire et enfin, de la mise en place d’un dispositif permanent d’endettement commun. L’unification du marché européen des capitaux doit permettre à l’Union de mobiliser des milliards d’euros qui actuellement se trouvent dans des dépôts bancaires très peu rémunérés ou qui financent l’incroyable expansion de l’industrie de l’IA aux États-Unis. L’intégration du système bancaire devra amplifier ce mouvement par la création d’un système européen d’assurance des dépôts dans toute la zone euro, indépendamment de la localisation de la banque. Enfin, le processus d’endettement commun constituera le passage le plus crucial. La zone euro dispose d’un potentiel d’émission autour de 15 % de son PIB et cela, sans impacter négativement le marché des titres émis par les gouvernements nationaux : il s’agit de quelque chose comme 2,5 milliards d’euros, de quoi maintenir le welfare et produire des nouveaux agencements18.Par ailleurs, l’Europe multiplie les brèches diplomatiques et commerciales, notamment par le biais des accords avec le Mercosur et l’Inde et montre que la réponse au souverainisme trumpiste n’est pas un souverainisme européen, mais un nouveau globalisme.
L’Europe contre le fascisme
Maurice Merleau-Ponty a montré comment les critiques morales du libéralisme peuvent paradoxalement tomber dans le fascisme qui, lui, est un immoralisme. Ainsi, écrit-il, « il y avait dans le maurrassisme de 1900 une réaction saine contre les illusions kantiennes de la démocratie ». Merleau-Ponty continue : contre le moralisme libéral, « nous sommes tous ralliés au réalisme, si l’on entend par là une politique qui s’occupe de réaliser les conditions d’existence des valeurs qu’elle a choisies. Mais l’immoralisme maurrassien est d’une autre sorte. Au lieu de conclure que l’égalité et la liberté sont à faire, (Maurras) renonce à l’égalité et à la liberté19 ». Voilà Trump II : exit le double standard, Might Makes Right (loi du plus fort). Trump, aussi bien que Poutine et Xi Jinping, ne s’embarrassent pas d’afficher des justifications morales pour leurs actions. François de la Rochefoucauld avait dit que l’hypocrisie est l’hommage du vice à la vertu. Avec Trump, aussi bien qu’avec la Chine et la Russie, souligne Tom Nichols, le vice rend hommage au vice20.
Si le double standard ne sauve pas, sa disparition est encore plus grave. Les illusions de Kant sont bien des « illusions », mais elles acceptent (ou ne peuvent pas y renoncer) leur fondation éthique et matérielle et ne ferment donc pas la possibilité d’un conflit autour de leur application : nous le voyons bien encore une fois dans les rues de Minneapolis. Presque six ans après le gigantesque mouvement qui avait suivi l’assassinat de George Floyd (le 25 mai 2020) et mené à la victoire de Biden, Renee Good et Alex Pretti viennent d’être assassinés à bout portant par la milice de Trump II. Ils n’étaient ni illégaux, ni immigrants, ni membres d’une minorité, mais simplement deux singularités des multitudes américaines qui, dans les rues, affirment les « conditions d’existence des valeurs », la possibilité d’autres agencements. Ils sont des martyrs de la lutte contre l’immoralité du fascisme trumpiste. Or, cette lutte existait aussi dans les gouvernements démocrates, mais à un détail près qui fait toute la différence : l’état de droit, les tribunaux, le jeu des différentes sphères de pouvoir (locales, fédérales etc.) permettaient des médiations institutionnelles et donc, une variation possible du double standard, entre sa dimension purement formelle et celle effectivement matérielle. La Russie et la Chine sont là pour nous rappeler que toute tentative d’absolutiser ce jeu en abolissant le formalisme juridique a fini par absolutiser la hiérarchie du pouvoir. L’hypocrisie est en réalité une fausse définition des énigmes qui lient et séparent la fortune et la virtù.
La critique du double standard doit donc bien faire attention à ne pas être moraliste : la brutalisation du pouvoir n’a rien de positif pour les luttes et pour les droits. L’Europe a aujourd’hui la possibilité de maintenir une lutte éthique dans le cadre d’un régime formel et en même temps, elle a des difficultés à faire face au fascisme xénophobe, à la fois prorusse et trumpiste. Or, s’il y bien un endroit où la lutte contre le fascisme est puissante, c’est bien en Ukraine. L’appui à cette lutte va bien au-delà de la géopolitique : c’est l’agencement qui transmute toutes les valeurs. C’est en Ukraine et avec l’Ukraine que la banque centrale de la démocratie doit rencontrer la démocratie des finances, c’est-à-dire, l’accélération du projet fédéraliste européen. Stefan Zweig avait décrit le monde perdu lors de la Première guerre mondiale en Europe. En le relisant, un autre libéral, Martin Wolf, observe que « nous aussi sommes en train de perdre notre monde. Celui-ci était pareillement imparfait, mais bien meilleur que celui où nous nous trouvons. Cette fois-ci, c’est l’Europe qui doit être le sauveur et non pas un destructeur21 ».
1« À partir d’ici nous devons poursuivre seuls notre chemin », traduit et publié par la revue K, Les juifs, L’Europe, le XXIe siècle, https://k-larevue.com/a-partir-dici-nous-devons-poursuivre-seuls-notre-chemin
2Cours au Collège de France, 1984, paru en 2009, Gallimard, Seuil, EHESS.
3Maria Andrea Rojas, « Michel Foucault : la “parrêsia”, une éthique de la vérité », Philosophie, Université Paris-Est, 2012.
5« En Europe, un nouveau social-fédéralisme reste à inventer », Le Monde, 28 janvier 2026.
6« The Long-Term Political Consequences of Mr. Putin », Global Inequality and More 3.0., 11 janvier 2026, Substack, https://substack.com/home/post/p-184226663
7Pour un travail systématique, voir Daron Acemoglu, Simon Johnson & James Robinson, Institutions as the fundamental cause of long-run growth, Working Paper 10841, National Bureau of Economics Research, mai 2004.
9« A new financial impetus for peace in Ukraine », 25 septembre 2025. Il s’agit d’environ 210 milliards d’euros de ces actifs qui se trouvent en Europe, dont la plupart (88 %) dans l’organisme de dépôt européen, une institution belge, Euroclear.
13L’avenir de la compétitivité européenne, septembre 2024, https://commission.europa.eu/document/download/97e481fd-2dc3-412d-be4c-f152a8232961_fr?filename=The %20Draghi %20report %20A %20competitiveness %20strategy %20for %20Europe %20 %28Part %20A %29-FR.pdf
14« Bien plus qu’un marché », avril 2024, https://institutdelors.eu/content/uploads/2025/04/Much-more-than-a-market.pdf
15Gabriel Zucman, « L’idée d’une sclérose européenne face à un supposé eldorado américain ne repose pas sur grand-chose », Le Monde, 17 décembre 2025.
1617 décembre 2025, https://x.com/PikettyWIL/status/2001347413349716111
17Préface, in L’avenir de la compétitivité européenne. Partie I – Une stratégie de compétitivité pour l’Europe, septembre 2024.
18Thomas Moller-Nielsen, « IMF prepares for global run on US dolar », Euroactiv, 26 janvier 2026, www.euractiv.com/news/imf-prepares-for-global-run-on-us-dollar
19Sens et non-sens, Nagel, Paris, 1966, 5e édition, p. 120-1. C’est nous qui soulignons.
20Tom Nichols, « Maybe Russia and China Should Sit This One Out », The Atlantic, Janvier 2026.
21« The Reality of a world after rupture », Financial Times, 27 janvier 2026. www.ft.com/content/b784dc0f-abbb-4d02-b78d-89c69b8082be
Par une ironie de l’histoire, l’Europe qui a durablement marqué le monde par la colonisation se trouve elle-même aujourd’hui prise en tenaille par des velléités impériales. Sur son front est, la Russie mène depuis plus de quatre ans une guerre coloniale dont la volonté est l’annexion de l’Ukraine. À son front ouest, ce sont les … Continuer la lecture de L’aporie des BRICS+ Tensions, asymétries et formes de domination→
Par une ironie de l’histoire, l’Europe qui a durablement marqué le monde par la colonisation se trouve elle-même aujourd’hui prise en tenaille par des velléités impériales. Sur son front est, la Russie mène depuis plus de quatre ans une guerre coloniale dont la volonté est l’annexion de l’Ukraine. À son front ouest, ce sont les attaques menées contre l’Union européenne par l’administration Trump. Résister ou sombrer dans une vassalisation heureuse1 d’une Europe incapable de faire communauté pour résister à des ingérences étrangères, à des droits de douanes maximalistes voir à de potentielles agressions armées ? Malheureusement, les dirigeants de l’Union semblent avoir choisi de se contenter de surnager, dans l’attente d’une possible alternance politique aux États-Unis. Le retour des empires est pourtant bel et bien arrivé, et les impérialismes ne peuvent fonctionner sans des mises en récit stratégiques. Elles prennent des formes différentes, mais marquent parfois des convergences troublantes. L’une de ces mises en récit est portée par un rassemblement de pays que l’on désigne comme les « Suds ».
Les BRICS+, une certaine vision du monde
Ce groupe, créé en 2009 à partir de l’acronyme BRIC proposé par l’économiste Jim O’Neil de la Goldman Sachs en 2001, réunit dans un premier temps quatre pays : le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. Le bloc se consolide en 2011 et s’élargit en intégrant l’Afrique du Sud pour devenir les BRICS (avec le S de South Africa). Bien que la création de ce rassemblement d’États soit relativement récente, elle semble relever d’un « monde d’avant » : avant l’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 et la guerre en Ukraine depuis 2022 ; avant le premier mandat de Donald Trump et le Brexit en 2016 ; avant la montée en puissance pleinement affirmée de la Chine ; avant la pandémie de Covid-19, la guerre à Gaza, etc. Un monde désormais lointain, au sein duquel le droit et l’architecture de l’ordre international issu de l’après-1945 apparaissaient encore comme des cadres normatifs supposés assurer la régulation des relations entre les États.
En 2024, le groupe connaît un premier élargissement majeur avec l’entrée de l’Égypte, des Émirats arabes unis, de l’Éthiopie et de l’Iran. Les BRICS deviennent BRICS+. Puis en 2025, c’est au tour de l’Indonésie de rejoindre les BRICS+. Ces dix États représentent aujourd’hui 51 % de la population mondiale et 40 % du PIB mondial2. Un ensemble d’autres pays sont également partenaires à l’instar de la Bolivie, du Belarus, du Nigeria, de la Malaisie ou encore du Kazakhstan. L’Arabie Saoudite, pour sa part, en est membre sans avoir pour autant confirmé son adhésion, alors que l’Argentine est finalement revenue sur son adhésion au groupe depuis l’élection de Javier Millei. Aujourd’hui, une vingtaine de pays se sont portés candidats pour rejoindre le rassemblement.
Mais les BRICS+, c’est également une certaine vision du monde et une manière de vouloir peser sur les relations internationales envisagées comme profondément régies par des règles occidentales. Ce sont par exemple les institutions monétaires internationales qu’ils remettent en cause, tout en continuant paradoxalement à y investir (financièrement et humainement) de manière significative, notamment la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, au sein desquels ils estiment leur influence insuffisante. Au-delà de la simple contestation, les BRICS+ ont entrepris de bâtir des instruments alternatifs, en particulier la Nouvelle banque de développement (NDE), dont le siège est établi à Shanghaï et actuellement présidée par l’ancienne présidente du Brésil, Dilma Rousseff. Cette remise en question des institutions internationales s’étend également à d’autres fondements de la gouvernance mondiale, comme l’ONU, malgré le fait que la Chine et la Russie y disposent d’un statut privilégié en tant que membres permanents du Conseil de sécurité.
Toutefois, pour appréhender pleinement ce que recouvrent les BRICS+ et proposer un état des lieux, il est nécessaire de prêter attention aux discours et aux récits qu’élaborent et diffusent les membres du groupe, mais également d’analyser leurs pratiques concrètes, notamment sous l’angle du droit international que mettent en exergue Lucas Carlos Lima, Benjamin Sâ Traoré et Martial Manet. Cette ambition nous a conduits à adopter une démarche résolument transdisciplinaire dans la confection de ce numéro. Il serait toutefois illusoire de prétendre offrir une analyse multiscalaire exhaustive des BRICS+. Plusieurs pays membres ou associés des BRICS+ – tels que l’Inde, l’Arabie saoudite ou, dans une moindre mesure, l’Égypte et l’Éthiopie – ne font pas l’objet de contributions spécifiques et appellent des analyses futures. L’ambition de ce dossier est plutôt de contribuer au débat public et scientifique sur un groupement encore insuffisamment étudié, alors même qu’il constitue une réalité politique majeure dans de nombreux pays des Suds. Il s’agit également de proposer une problématisation renouvelée des BRICS+, notamment à travers le prisme des dynamiques de puissance et des velléités néocoloniales portées par certains de ses membres.
L’offensive narrative des BRICS+
L’une des entrées centrales pour appréhender la vision portée par les BRICS+ consiste à interroger les récits qu’ils élaborent et diffusent aujourd’hui, ainsi que la place qu’occupent ces constructions narratives dans l’écosystème du groupe. À l’échelle internationale, on observe aujourd’hui une confrontation de « récits stratégiques3 » concurrents : ici, la mise en avant de la grandeur retrouvée de la Russie ; là, la revanche chinoise sur le « siècle des humiliations » ; ailleurs encore, l’affirmation d’une Amérique à laquelle il conviendrait de « rendre sa grandeur ». L’Europe, pour sa part, peine à formuler et à porter un récit structurant. Pour saisir les dynamiques à l’œuvre, il importe dès lors de suspendre le regard et d’examiner les récits qui se construisent sur et autour de l’Europe, révélant en creux l’espace symbolique et politique qu’elle peine aujourd’hui à occuper. C’est dans cette perspective que ce numéro se propose de dresser un panorama des récits mobilisés par les BRICS+ dans le cadre d’une entreprise plus large de « désoccidentalisation » du monde4.
Il est frappant de constater que, dans ces différents récits stratégiques, les peuples, les citoyens et les multitudes demeurent largement absents. Toutefois, la production et la circulation de ces narratifs ne relèvent pas exclusivement du champ du pouvoir politique stricto sensu. Ils irriguent également les industries culturelles et créatives, au sein desquelles se jouent des enjeux structurels à la fois économiques, politiques et symboliques. La dimension médiatique et informationnelle constitue, à cet égard, l’un des principaux vecteurs de diffusion de ces visions du monde. La Russie l’a très tôt intégré, comme en témoigne l’importance stratégique accordée au média Russia Today5. Désormais interdit de diffusion en Europe, ce média a néanmoins célébré en grande pompe, et en présence de Vladimir Poutine, l’ouverture d’un canal en Inde. Il est également implanté au Brésil et a réorienté son canal francophone vers l’Afrique de l’Ouest. De tels dispositifs contribuent à assurer la diffusion à l’échelle mondiale du narratif russe, notamment en ce qui concerne la guerre en Ukraine. De manière comparable, le rôle joué par CGTN (China Global Television Network) dans la projection internationale du récit chinois mérite d’être souligné. Dans ce numéro, Maxime Daniélou et Maxime Audinet analysent plus particulièrement l’action des médias russes en Afrique, tandis que Selma Mihoubi se penche sur les dispositifs médiatiques d’information déployés par la Chine.
Ces évolutions interrogent en retour l’urgence, pour l’Europe, de se doter de médias solides et d’une diplomatie culturelle ambitieuse, capable non seulement de promouvoir un socle de valeurs, mais aussi de tisser des réseaux durables de coopération avec les sociétés civiles locales.
Les BRICS+ et la désoccidentalisation du monde
Le principal discours porté par les BRICS+, est celui de la « désoccidentalisation » du monde et de l’ordre censé le régir. Pourtant, il nous semble que l’enjeu central ne réside pas tant dans la question de la désoccidentalisation en tant tel que dans la définition même de ce que serait une désoccidentalisation désirable, ainsi que dans la capacité réelle des BRICS+ à en proposer une version émancipatrice. Pour saisir pleinement la nature de la désoccidentalisation à l’œuvre dans les discours des BRICS+, il convient d’interroger en profondeur le fonctionnement et les reconfigurations des institutions internationales au sein desquelles cette désoccidentalisation prétend s’inscrire.
Si une réforme globale et ambitieuse de l’ONU demeure nécessaire et légitime afin de rendre effectif un multilatéralisme de fait, encore faut-il veiller à ce que les revendications en faveur de cette refonte ne servent pas prioritairement les intérêts d’un acteur particulier, la Chine. Une telle réforme ne saurait être véritablement émancipatrice que si elle permet l’émergence – ou la reconnaissance – d’une multipolarité authentique, intégrant pleinement des États d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie dans les instances de gouvernance mondiale. Dans un contexte historique marqué par le désengagement progressif des États-Unis de certaines institutions multilatérales, l’universalisme onusien pourrait précisément être préservé par l’élargissement de sa représentativité.
Toutefois, les appels contemporains à la multipolarité doivent être examinés avec prudence, tant ils peuvent masquer des projets de recomposition des rapports de force qui ne s’accompagnent pas nécessairement d’un approfondissement démocratique. Si la mondialisation d’après 1945, placée sous l’hégémonie états-unienne, visait à promouvoir des régimes démocratiques, les discours de désoccidentalisation portés par les BRICS+ ne semblent pas animés par un attachement comparable aux principes démocratiques. Les dynamiques de coopération Sud-Sud engagées avec des puissances telles que la Chine ou la Russie témoignent d’un faible intérêt pour les questions de démocratie, d’État de droit ou de protection des droits fondamentaux. À cet égard, le projet des « nouvelles routes de la soie » apparaît emblématique. Malgré son ampleur et ses ambitions affichées, ce programme accorde une place marginale aux exigences d’équité des accords conclus ou aux considérations relatives aux standards démocratiques des États partenaires. Plus largement, la question se pose de savoir ce que l’on perd en renonçant à l’« Occident », et comment éviter de jeter les valeurs d’émancipation avec l’eau du bain colonial. C’est précisément dans cette tension – entre critique légitime de l’ordre occidental et défense de principes universalisables – que se joue l’enjeu normatif central des discours contemporains de désoccidentalisation.
Les BRICS+ comme agrégat hétérogène
Du point de vue de certains discours issus des « Suds », il peut être tentant de percevoir les BRICS+ comme un bloc unifié, prétendument porteur de la voix longtemps marginalisée du « Sud global ». Nous proposons de rompre avec cette catégorisation homogénéisante dont la pertinence analytique apparaît limitée dans le champ des relations internationales6. Comme le rappelle Delphine Allès dans ce numéro, le terme de « Sud global » demeure une catégorie politique largement mobilisée par les acteurs eux-mêmes et doit être appréhendé non pas comme un concept descriptif neutre, mais comme un instrument discursif doté d’une forte portée performative. Dès lors, il apparaît pertinent de concentrer l’analyse sur les BRICS+ eux-mêmes, en mettant au jour les tensions internes qui les traversent. Celles-ci tiennent aux divergences entre leurs pratiques, leurs visions du monde et leurs intérêts stratégiques, ainsi qu’aux rivalités qui opposent les membres du regroupement. Ces tensions se sont d’ailleurs accentuées au fil des événements internationaux récents – guerre en Ukraine, conflits au Moyen-Orient, guerre au Soudan, retour de Donald Trump sur la scène politique américaine, entre autres – et à la faveur des élargissements successifs du groupe, lesquels ont contribué à complexifier davantage encore ses équilibres internes.
L’un des exemples les plus éclairants de ces tensions internes réside dans le positionnement différencié des membres des BRICS+ vis-à-vis de l’« Occident » et des revendications de désoccidentalisation du monde. Les velléités anti-occidentales ne s’expriment pas avec la même intensité ni selon les mêmes modalités entre, d’un côté, des pays tels que le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud ou l’Indonésie, et, de l’autre, la Russie et la Chine. À cet égard, l’adhésion de l’Iran constitue un tournant significatif dans le récit porté par les BRICS+. En intégrant, un « paria » de l’ordre international, les BRICS+ ont adressé un signal politique fort. Toutefois, pour saisir pleinement la portée de cette intégration, il convient de dépasser le seul registre discursif et d’analyser les logiques matérielles et géostratégiques à l’œuvre. Troisième pays mondial en termes de réserves pétrolières, l’Iran occupe une position centrale dans le déploiement des Nouvelles routes de la soie chinoises, tout comme dans l’intensification des échanges et des coopérations russo-iraniennes7, notamment à travers l’axe Téhéran–Ankara–Moscou, comme en discute Maud Quessard dans ce numéro.
Dans ce contexte, l’une des questions centrales porte sur la place du droit onusien et sur l’universalité des droits comme boussole morale. D’un côté, certains États – que l’on pourrait qualifier de « réformistes » – plaident pour une représentation accrue au sein des institutions internationales ; de l’autre, certains gouvernements cherchent à en miner les fondements de l’intérieur. La question de la démocratie constitue également un angle d’analyse essentiel, particulièrement éclairant dans le cas du Brésil qui, aux côtés de l’Afrique du Sud, fait figure de phare démocratique dans la nuit des BRICS+. Ces deux États se trouvent en effet associés à des régimes autoritaires tels que la Russie, la Chine, l’Égypte ou l’Iran, ainsi qu’à des pays engagés dans un tournant illibéral, à l’instar de l’Indonésie de Prabowo Subianto8 et de l’Inde de Narendra Modi. Même si les dangers de ce regroupement commencent à être perceptibles, comme le rappelle Felipe Fortes dans ce numéro, il semblerait qu’il s’agit plutôt pour le Brésil et l’Afrique du Sud d’un opportunisme stratégique. Il est en effet loin d’être certain que le modèle social et politique de la Chine ou de la Russie soit envié par un pays comme le Brésil ayant connu la dictature et où les principes démocratiques sont bien ancrés, comme en a témoigné la condamnation de l’ancien président Jair Bolsonaro pour sa tentative de renversement du pouvoir démocratique.
Il ne faut pas non plus passer sous silence les nombreux affrontements internes qui traversent les BRICS+. Le groupe peine à saisir pleinement l’opportunité que pourrait représenter, pour son unité, le retour au pouvoir de Donald Trump. Il apparaît ainsi stratégiquement pertinent d’analyser la polarisation interne des BRICS+. Plutôt que de les appréhender comme un ensemble homogène – ce qui reviendrait à épouser le récit qu’ils s’efforcent eux-mêmes de promouvoir –, il convient de mettre en lumière les divergences profondes et les oppositions structurelles qui traversent l’organisation et en limitent la cohérence et la capacité d’action collective. Ces oppositions se structurent également sur le continent africain.
Les BRICS+ et l’Afrique :
promesse décoloniale et logique de puissance
En effet, les BRICS+ promeuvent un discours se revendiquant du postcolonial, voire du décolonial, rendant nécessaire un examen attentif de l’écart entre les narrations mobilisées et les pratiques effectivement mises en œuvre. Ce regroupement portait un projet véritablement émancipateur, remettant en cause de manière substantielle un ordre international qui a longtemps marginalisé les voix issues des Suds. Toutefois, l’analyse des politiques économiques, juridiques et sociales concrètes menées par ses principaux membres invite à une lecture plus nuancée, voire critique, tant ces pratiques semblent souvent reconduire, sous des formes renouvelées, des logiques de domination et d’asymétrie qu’elles prétendent dénoncer.
En tant qu’espace central des stratégies politiques, économiques et symboliques déployées par les BRICS+, le continent africain constitue à cet égard un terrain d’observation privilégié. Sa profonde hétérogénéité permet de mettre en évidence les tensions persistantes entre, d’une part, les discours anti-impérialistes et multilatéralistes et, d’autre part, des pratiques concrètes relevant bien souvent de logiques de projection de puissance, de sécurisation des approvisionnements et de captation des ressources que de partenariats véritablement égalitaires. Plusieurs contributions réunies dans ce numéro permettent précisément d’interroger la réalité qui se dissimule derrière ces récits, en rappelant que, si l’action politique s’appuie nécessairement sur des constructions narratives, elle ne saurait s’y réduire. Selma Mihoubi analyse ainsi les dispositifs médiatiques chinois en Afrique de l’Ouest et montre comment les BRICS+ sont mobilisés dans une stratégie d’influence visant à légitimer la présence chinoise à travers des narratifs anti-impérialistes. Maxime Audinet et Maxime Daniélou examinent l’usage stratégique du narratif de la « désoccidentalisation » par la Russie sur le continent africain. Enfin, Martial Manet et Benjamin Sa Traoré s’intéressent aux espoirs suscités par l’élargissement récent des BRICS+ à des États africains, notamment en termes de renforcement du rôle du continent dans l’ordre international et de diversification des partenariats, tout en soulignant les limites structurelles de cette dynamique, en particulier en matière de démocratie et de droits humains. L’ensemble de ces analyses invite ainsi à dépasser une lecture strictement discursive des BRICS+ pour en appréhender les pratiques concrètes et à interroger la portée réellement émancipatrice du projet de désoccidentalisation qu’ils revendiquent.
Bien que nombre de discours anti-impérialistes soient pleinement légitimes et qu’il ne s’agisse en aucun cas de nier la violence de l’histoire coloniale ni les effets durables qu’elle a produits, une question centrale se pose lorsqu’on envisage la désoccidentalisation comme un affaiblissement des valeurs, des principes politiques, des normes juridiques et des formes d’influence, au motif qu’ils seraient disqualifiés du seul fait de leur association à l’« Occident ». Une telle posture revient, paradoxalement, à ramener l’universel au seul l’« Occident » en entérinant l’idée selon laquelle les principes d’émancipation, de démocratie ou de droits humains lui appartiendraient en propre. Or, comme le rappelle Ousmane Ndiaye dans son ouvrage récent L’Afrique contre la démocratie9, cette appropriation est elle-même le produit d’un regard colonial. Il y montre que des formes de pratiques démocratiques ont existé sur le continent africain bien avant la colonisation, et que les discours articulant anti-démocratie et anti-impérialisme participent souvent moins d’un projet émancipateur que d’une volonté de domination des peuples. Ces discours tendent ainsi à instrumentaliser la critique de l’Occident pour légitimer l’instauration de régimes autoritaires, au nom d’une prétendue authenticité culturelle ou civilisationnelle.
Dès lors, il apparaît essentiel de ne pas laisser l’universalisme et les valeurs des droits humains être captés par l’« Occident », qui s’en est longtemps présenté comme le berceau exclusif. Il s’agit au contraire de pluraliser l’universel, en reconnaissant la diversité de ses sources historiques et culturelles. Mais cette démarche ne saurait conduire à tolérer, au nom de la désoccidentalisation, des projets hégémoniques ou autoritaires qui s’accomplissent contre les principes fondamentaux de dignité humaine, de liberté et d’égalité.
1Mattarella S., (2025, 5 février), « Contre la “vassalisation heureuse”… Il est temps d’agir » : l’appel de Sergio Mattarella, Le Grand Continent, 5 février 2025.
2« Les BRICS s’élargissent : le groupe représente désormais 51 % de la population et 40 % du PIB mondial », Le Grand continent, 2 janvier 2025.
3Roselle L., Miskimmon A., & O’Loughlin B., « Strategic narrative: A new means to understand soft power ». Media, War & Conflict, 7(1), 70-84, 2014.
4Billion D., & Ventura C., Désoccidentalisation : Repenser l’ordre du monde, Agone, 2023.
5À ce propos, voir le livre de Maxime Audinet : Audinet M., Un média d’influence d’État : Enquête sur la chaîne russe RT, Institut National de l’Audiovisuel, 2024.
6Naidus S. & De Carvalho G, BRICS Expansion: Redefining Global Structural Power in a Changing World Order, South African Institute of International Affairs, 2025 ; Reddy B. S., & Reddy A. M. S., « BRICS: The Potentialities and Challenges », The Indian Journal of Political Science, 77(1), 2026 ; Deneuville A. & Manet M., « Face à Trump, les BRICS+ garants de l’ordre international ? »,Multitudes, no 99, 2025.
7Fatemeh A., « What Has Iran Gained from BRICS? », The National Interest, 17 décembre 2025.
8Pedroletti P., « L’Indonésie de Prabowo Subianto à l’heure du virage autoritaire : “Nous n’imaginions pas que cela irait aussi vite” », Le Monde, 11 janvier 2026.
9Ndiaye O., L’Afrique contre la démocratie : Mythes, déni et péril : essai, Riveneuve, 2025.
Les États africains et les BRICS+
De l’attraction à l’illusion
L’élargissement des BRICS+ à des États africains nourrit l’espoir d’un rôle plus affirmé du continent dans l’ordre international et d’une alternative aux partenariats occidentaux. Les pays africains y voient avant tout des opportunités économiques et des sources de financement moins contraignantes. Toutefois, malgré un discours critique de l’ordre mondial, les BRICS+ demeurent largement ancrés dans une logique néolibérale. Les ambiguïtés du groupe en matière de démocratie et de droits humains en affaiblissent la crédibilité. Enfin, les rivalités africaines internes risquent de transformer cette dynamique en une illusion stratégique plutôt qu’en un véritable levier de changement.
African States and BRICS+
From Attraction to Illusion
The expansion of BRICS+ to include African states fuels hopes for a more assertive role for the continent in the international order and an alternative to Western partnerships. African countries see this primarily as an opportunity for economic growth and less restrictive sources of financing. However, despite their critical discourse on the world order, the BRICS+ remain largely rooted in neoliberal logic. The group’s ambiguities on democracy and human rights undermine its credibility. Finally, internal African rivalries risk turning this dynamic into a strategic illusion rather than a real lever for change.
L’élargissement récent des BRICS à plusieurs États africains marque une étape significative dans l’évolution de l’architecture institutionnelle internationale contemporaine. Longtemps réduit à un rôle périphérique dans les relations internationales, le continent africain acquiert avec cette dynamique une place plus visible dans les coalitions du « Sud global », dont les BRICS+ constituent aujourd’hui une des constellations les plus emblématiques. Ce renforcement de la présence africaine permet au groupe de revendiquer plus légitimement un rôle de porte-voix des intérêts non occidentaux, ambition qu’il affiche depuis plus d’une décennie mais qui demeurait fragile tant que le continent n’y était représenté que par un seul membre, l’Afrique du Sud l’ayant rejoint en 2011, deux ans après sa création.
Créé à la suite de la crise financière de 2008, à partir d’un acronyme imaginé par l’ancien économiste en chef de Goldman Sachs pour désigner les économies émergentes les plus dynamiques du début du XXIe siècle1, le groupe BRIC – sans « S » final pour commencer – réunissait donc initialement quatre États à forte démographie, occupant des positions stratégiques structurantes à l’échelle régionale, et partageant un même objectif : accroître leur influence dans la gouvernance mondiale dominée par les puissances occidentales2. L’admission, à l’initiative de la Chine, de l’Afrique du Sud en 2011 – en dépit d’une taille économique sensiblement inférieure à celle de ses partenaires – répondait moins à des critères strictement économiques qu’à des considérations géopolitiques. Pretoria apparaissait comme un relais indispensable pour donner une dimension véritablement globale à l’initiative, notamment vis-à-vis du continent africain.
Les BRICS manifestent clairement leur intérêt pour l’Afrique lors de leur cinquième sommet à Durban en 2013 explicitement intitulé : « BRICS and Africa: Partnership for Development,Integration and Industrialisation ». La participation d’une quinzaine de chefs d’État africains et la mise en avant d’une coopération centrée sur les infrastructures et l’interconnectivité continentales ont contribué à inscrire durablement une dimension africaine au projet stratégique des BRICS3. À travers cette diplomatie, le groupe a cherché à se positionner comme une alternative crédible aux partenariats traditionnels Nord-Sud, dénoncés pour leurs asymétries structurelles.
La reconfiguration géopolitique accélérée par la guerre en Ukraine, les sanctions occidentales contre la Russie, la montée des rivalités sino-américaines et le recul du multilatéralisme libéral a encore renforcé l’intérêt des États africains pour un élargissement du groupe. Lors du 15e sommet en août 2023 à Johannesburg, l’Afrique du Sud annonçait avoir reçu plus d’une vingtaine de candidatures pour rejoindre le groupe provenant d’États africains, illustrant un engouement rare pour une initiative multilatérale extra-africaine4. Le choix final d’intégrer l’Égypte et l’Éthiopie aux côtés de l’Afrique du Sud au sein des BRICS+ traduit un mélange complexe de considérations économiques, géostratégiques et politiques : importance stratégique du canal de Suez, rôle nodal des Nouvelles routes de la soie5, poids démographique éthiopien, statut d’Addis-Abeba comme siège de l’Union africaine, ou encore, capacités militaires et diplomatiques égyptiennes6.
Si l’engouement de l’Afrique pour les BRICS+ est indéniable, en raison notamment de l’attractivité de ce cadre international de concertation et de coopération ouvertement opposé à l’ordre mondial actuel, il n’est pourtant pas exempt d’ambiguïtés, de paradoxes, voire de contradictions. Celles-ci tiennent, d’une part, aux rapports ambigus qu’entretient le projet des BRICS+ à l’idéologie libérale et au marché, son pendant économique et, d’autre part, à l’épineuse question de la démocratie et, plus généralement, de la gouvernance interne et internationale.
Dans ce contexte, il est légitime de s’interroger sur la pertinence de l’intérêt manifesté par les pays africains pour ce regroupement d’États : quels en sont les véritables moteurs, quelles opportunités offre-t-il au continent et quelles limites pourraient comporter l’implication africaine au sein des BRICS+ ? La présente contribution entend démontrer que, si l’attractivité des BRICS+ pour les États africains paraît, de prime abord, évidente, elle ne saurait toutefois occulter une réalité plus complexe, tenant aux orientations idéologiques du groupe ainsi qu’au faible attachement de certains de ses principaux acteurs aux principes fondamentaux de l’État de droit et de la démocratie.
Les avantages économiques espérés
Le rapprochement des pays africains avec les BRICS+ s’explique d’abord par une série d’avantages économiques concrets, dans un contexte marqué par un endettement croissant, une grande vulnérabilité financière et des limites des partenariats avec l’« Occident » ou les institutions de Bretton Woods. Le continent africain, dont les besoins en infrastructures sont estimés par la Banque africaine de développement à près de 130 milliards de dollars par an7, fait face à une contraction de l’aide publique au développement et à un resserrement des conditions d’accès aux financements internationaux. Dans ce contexte, l’intégration ou le simple rapprochement avec les BRICS+ apparaît comme une alternative stratégique pour diversifier les sources de financement et réduire les dépendances structurelles.
L’un des principaux atouts réside dans l’accès potentiel aux instruments financiers de la Nouvelle banque de développement (NDB) créée en 2014 et considérée comme un embryon d’alternative à la Banque mondiale. La NDB, qui a déjà financé plus de 90 projets pour un montant supérieur à 30 milliards de dollars8, attire particulièrement les États africains par ses conditions de prêt plus souples, son absence de conditionnalités politiques explicites et sa volonté affichée d’utiliser davantage les monnaies locales. À terme, cette orientation permettrait de réduire la dépendance au dollar dans les échanges et les emprunts, ce qui constitue une revendication centrale de nombreux gouvernements africains confrontés aux effets déstabilisateurs du renchérissement du billet vert sur leurs dettes9.
De plus, l’appartenance aux BRICS+ – ou même, l’obtention du statut de partenaire – fonctionne comme un signal positif envoyé aux investisseurs, en particulier chinois et indiens. La Chine demeure aujourd’hui le premier investisseur bilatéral en Afrique10, notamment dans les infrastructures, l’énergie, les télécommunications et les transports. L’Éthiopie, par exemple, est devenue l’une des principales destinations des investissements directs étrangers chinois en Afrique de l’Est, bénéficiant de projets phares tels que le train Addis Abeba-Djibouti ou la création de parcs industriels intégrés11. L’intégration aux BRICS+, pour Addis-Abeba, représente un prolongement logique de cette dynamique, susceptible d’aider un pays lourdement endetté à renégocier sa dette ou à attirer de nouveaux capitaux.
L’illusion d’un nouvel ordre économique
Au-delà des avantages économiques immédiats, l’attractivité des BRICS+ pour les pays africains repose également sur la dimension idéologique et normative du projet. En effet, dans leur discours du moins, les BRICS+ se présentent comme les fers de lance de la critique d’un ordre international jugé injuste et fondé sur des rapports de force hérités de la seconde moitié du XXe siècle. Bien que la Déclaration de Kazan, issue du XVIe sommet des BRICS+ en 2024, mobilise paradoxalement l’essentiel du vocabulaire et des concepts promus par les institutions internationales dominées par « l’Occident libéral » – démocratie, droits humains, État de droit, résolution pacifique des conflits, etc. –, on y constate également la revendication d’une refonte de l’ordre international considéré comme verrouillé et inféodé aux intérêts occidentaux12.
S’il fallait attribuer un seul qualificatif à l’ordre international post-1945, ce serait, sans doute, son caractère libéral13. Attractif sur le plan politique, ce leitmotiv libéral a engendré sur le plan économique une société internationale structurellement inégale qui s’est avérée, au fil du temps, incapable de corriger les asymétries politiques et économiques issues de siècles de rapports de domination entre l’« Occident » et le reste du monde14. Pour l’essentiel, les mécanismes internationaux de coopération et le multilatéralisme promus ont échoué à redéfinir les règles d’un jeu international profitable à tous. Au fil des transformations du capitalisme, notamment depuis le tournant obstinément néo-libéral de la fin des années 70, l’ONU, ses organismes spécialisés et toute l’architecture financière international se sont, consciemment ou non, mués, sinon en agitateurs zélés, du moins en accompagnateurs précieux d’un néolibéralisme triomphaliste.
Cette profession de foi libérale s’est traduite par la création, aux accents messianiques, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ainsi que par un foisonnement de traités d’investissement. Or, « la fin de l’histoire15 » promis par ce modèle n’a pas eu lieu. Son histoire a été précisément celle du renforcement des privilèges de certains et d’un statu quo voire d’une régression pour la majorité. En plus d’avoir contribué à creuser les inégalités économiques entre États, ce modèle économique a aussi engendré des inégalités flagrantes à l’intérieur des États, notamment ceux d’Afrique dont l’ingénierie politique et institutionnelle était trop fragile pour résister à une captation par les élites internes des maigres parts du produit de la croissance restées sur place.
C’est précisément cet ordre structurellement injuste que les BRICS+ contestent et prétendent vouloir subvertir16. Pourtant, leur projet ne propose pas de modèle économique radicalement différent de l’ordre néolibéral dominant dont les puissances fondatrices des BRICS+ ont largement bénéficié. En effet, les progrès économiques réalisés par la Chine et l’Inde ces trente dernières années doivent, pour une grande part, au libre-échangisme, à l’extractivisme et à l’ouverture des marchés internationaux des biens et des services. Il n’est dès lors pas surprenant que, contrairement à d’autres projets alternatifs de coopération portés par le « Sud global » dans les décennies précédant l’ancrage durable du projet néolibéral, les BRICS+ portent une « ambition réformiste » plutôt qu’une « rupture révolutionnaire »17.
Cette posture « réformiste » apparaît dès la Déclaration conjointe du Sommet de Yekaterinburg en 2009 au moment de la création des BRIC18. Dans un contexte éminemment marqué par la crise financière de 2008, la Déclaration des BRIC ne porte curieusement aucune trace d’une critique profonde des déboires du capitalisme financier qui menaçait pourtant directement l’ensemble de l’économie mondiale. C’est que la Russie et la Chine, malgré ou à cause de leur passé « communiste », avaient depuis longtemps engagé leur tournant néolibéral. Quoi qu’il en soit, cette posture qui consiste à dénoncer les effets sans toucher aux causes est pour le moins paradoxale car elle prétend répondre aux dérives de l’ordre néolibéral sans toucher le néolibéralisme.
L’Afrique n’était pas encore représentée dans ce regroupement en 2009. Toutefois, lorsqu’elle fut invitée à rejoindre les BRIC en 2010, pas plus que ses pairs, elle ne remettra en cause l’adhésion à l’idéologie et aux principes du néolibéralisme dominant. Il faut néanmoins replacer ce positionnement dans son contexte historique. Pour rappel, la lutte acharnée contre le régime d’apartheid se fondait sur une adhésion ouverte à une vision anticapitaliste de l’économie et sur une proximité avec le monde socialiste. Bien que cette situation la prédisposait à être plus critique de l’ordre néolibéral, l’African National Congress (ANC) embrassa une approche largement néolibérale de son développement économique à son arrivée au pouvoir en 1994. Les négociations précédant son arrivée aux responsabilités en avaient fait une condition sine qua non. L’Afrique du Sud incarnait alors pour l’Occident la possibilité d’un projet libéral gagnant pour les pays des Suds.
L’ère démocratique qu’inaugure cette arrivée au pouvoir de l’ANC est faite de rapprochement avec les Nords et de reprises, plus ou moins voilées, des poncifs néolibéraux. La présidence de Thabo Mbeki (1999-2008) qui succède à celle de Nelson Mandela consolide cette approche. Ce crédo néolibéral et la foi en un marché salvateur se matérialisent par la conception de projets d’obédience néolibérale pensés à l’échelle continentale tels que le Nouveau Partenariat économique pour le développement de l’Afrique (NEPAD), lancé, de surcroît, avec les pays du G7 en 2001. Il n’est pas anecdotique que l’un des plus grands porteurs du NEPAD soit le président sénégalais Abdoulaye Wade, arrivé au pouvoir sur la base d’un projet néolibéral assumé en 2000. Si l’adhésion aux BRIC survient sous la présidence de Jacob Zuma, ces grandes options idéologiques ne sont pas remises en question, pas plus qu’elles ne le sont sous celle de Cyril Ramaphosa, lui-même homme d’affaires. Les dirigeants des nouveaux États africains, l’Éthiopie et l’Égypte, ayant rejoint les BRICS+ en 2023, ne font pas non plus mystère de leur positionnement néolibéral.
On le voit, cette conviction profonde que les solutions néolibérales classiques constituent la voie à suivre pour le continent africain, moyennant certaines réformes du système, interroge la capacité du projet BRICS+ à représenter une alternative efficace à l’ordre mondial actuel. Cette promesse de subversion est pourtant au fondement de la légitimité dont bénéficient les BRICS+, notamment auprès des opinions publiques du continent africain. Ce divorce entre une prétendue volonté de rupture et la réalité d’une absence de remise en cause idéologique radicale n’est pas sans déboucher régulièrement sur des incohérences dans les pratiques des États membres des BRICS+.
Un exemple illustratif de cette posture est l’attitude sud-africaine récente face aux revendications portées par le « Sud global » pour l’adoption d’un texte international juridiquement contraignant sur les entreprises multinationales et le respect des droits humains et environnementaux. Pour rappel, à la suite de l’adoption, par le Conseil des droits de l’Homme, des Principes directeurs des Nations Unies sur les entreprises et les droits de l’Homme en 2011, l’Afrique du Sud et l’Équateur avaient, en 2014, initié des négociations internationales afin de conclure sur un texte internationalement contraignant. Or, contrastant avec ce narratif, la réalité des investissements et la présence des compagnies sud-africaines, notamment minières, dans plusieurs autres États africains, semblent imposer une approche sud-africaine plus édulcorée sur les obligations des entreprises multinationales en matière de respect de droits humains et de l’environnement. On observe d’ailleurs cette même attitude paradoxale de la part de la Chine et de la Russie à l’égard de ce processus19.
La promesse d’une reconfiguration de la gouvernance mondiale
Au-delà des considérations économiques, et ainsi que l’a mis en évidence le président sud-africain Cyril Ramaphosa en établissant un parallèle entre l’esprit des BRICS+ et celui de la conférence de Bandung20, les BRICS+ se font les hérauts d’un projet de refonte de l’ordre international ou, à tout du moins, de sa gouvernance. Ce discours trouve un écho particulier dans de nombreux États africains, ainsi qu’au sein de l’Union africaine, qui dénoncent à juste titre leur sous-représentation au sein des principales instances de gouvernance mondiale – au premier rang desquelles le Conseil de sécurité de l’ONU21 – et revendiquent une capacité d’agir accrue sans être sommés de choisir entre des blocs géopolitiques rivaux. Pour ces pays, la promesse d’un ordre international plus « inclusif » et moins hiérarchisé constitue un argument fort en faveur d’un rapprochement avec les BRICS+. L’adhésion ou la simple proximité avec le groupe devient alors, au moins symboliquement, une manière de s’inscrire dans une recomposition globale perçue comme l’occasion de revendiquer une place plus centrale dans la gouvernance mondiale.
Néanmoins, les nombreuses contradictions entre les postures rhétoriques et les pratiques politiques des dirigeants des BRICS+ sur les questions de politique intérieure et internationale sont connues22. Au cœur du projet des BRICS+ réside une volonté de multipolarité visant à instaurer plus d’équilibre dans l’ordre politique et économique international. À y regarder de plus près, on y retrouve la double dimension de l’aspiration de multipolarité dans l’ordre international contemporain décrite par Amitav Acharya, à savoir la « multipolarité stratégique » d’une part, et la « multipolarité normative » de l’autre23. Selon Acharya, « la multipolarité stratégique » représente, dans certains cas, un objectif recherché par les États. Ceux-ci utiliseraient alors leurs ressources militaires et économiques pour se constituer une sphère d’influence dans un contexte d’équilibre des puissances. Cette multipolarité se traduirait dès lors par l’engagement dans une coopération avec des partenaires, souvent considérés comme plus faibles. En revanche, la « multipolarité normative » ambitionne de défendre l’ordre normatif international et mise sur la coopération entre les États en vue d’atteindre des objectifs communs à l’échelle mondiale. Cette approche considère qu’une coopération renforcée, le respect par tous des principes cardinaux à la base du système international, et l’adoption de normes plus équitables suffiraient à réaliser une société internationale moins asymétrique.
Ramenée aux BRICS+, cette distinction n’est pas nécessairement contradictoire. On voit bien que les aspirations de reconfigurations normatives sont portées, au moins dans les discours, par l’ensemble de ses membres. En revanche, si certains membres du regroupement sont plus désireux d’une « multipolarité stratégique » – la Russie et la Chine notamment –, d’autres sont davantage portés vers une « multipolarité normative ». Les États africains membres du regroupement s’inscriraient plutôt dans cette dernière catégorie. Il est vrai qu’ils bénéficient de moins de moyens pour une politique d’influence que leurs pairs au sein des BRICS+. On ne peut affirmer, par exemple, que l’Afrique du Sud ne cherche pas à s’imposer comme une puissance régionale dotée de sa propre sphère d’influence. Mais elle en est empêchée par différents facteurs tels que son « retard » dû à l’apartheid qui limite son rayonnement à l’échelle du continent, ses difficultés économiques, les scandales politiques intempestifs, ainsi que la forte rivalité que lui opposent d’autres acteurs régionaux tels l’Égypte, le Nigeria, l’Algérie ou encore, le Maroc. Les limites objectives à une hégémonie sont encore plus évidentes pour les autres membres africains des BRICS+ comme l’Égypte ou l’Éthiopie. Ainsi, les ambitions africaines au sein des BRICS+ ne semblent se limiter à la recherche de partenariats économiques et financiers stratégiques sans grande prétention de puissance ou à la défense des piliers de l’ordre normatif international.
C’est précisément là que se révèlent certains paradoxes. Par sa posture rhétorique, le projet BRICS+ déclare son attachement à des principes cardinaux comme la souveraineté et son corollaire, la non-intervention, la défense des droits humains et la démocratie24. Or, eu égard au respect du principe de souveraineté et de non-intervention, l’agression russe de l’Ukraine a mis en lumière la difficulté de concilier sa proclamation incantatoire avec la réalité des faits. En tant qu’un des chefs de file des BRICS+, l’attitude russe a suscité une forme de malaise au sein du groupe, notamment auprès des membres africains. Ainsi, l’Afrique s’est illustrée, lors des votes onusiens relatifs à la condamnation de l’intervention russe en Ukraine, par des abstentions qui, du moins en apparence, tranchent avec son positionnement habituellement plus ferme à l’égard de l’interdiction du recours à la force ou de la non-interférence dans les relations internationales.
Si des raisons parfois légitimes n’ont pas manqué à ces abstentions, elles portent en elles le risque d’un affaiblissement de l’attachement historique du continent à certains principes fondamentaux de l’ordre juridique international25. Il est intéressant d’observer à ce titre la position de l’Afrique du Sud. Si cette dernière a justifié ses abstentions pas le souci d’éviter une escalade et par sa condamnation du « deux poids deux mesures » occidental, il ne fait pas de doute que son appartenance aux BRICS+ la met face à un dilemme et explique davantage son attitude moins encline à s’opposer frontalement à la Russie. Quant à l’Éthiopie, bien que l’adoption de la plupart des résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU sur la guerre en Ukraine se soit faite avant son adhésion aux BRICS+, elle s’est abstenue lors de ces votes. L’Égypte a, quant à elle, voté en faveur desdites résolutions. Sa situation est, néanmoins, tout aussi délicate. Alliée incontestable des États-Unis au Moyen-Orient, elle a historiquement toujours conservé une position de neutralité vis-à-vis de la Russie. Sa posture diplomatique à l’égard de la guerre en Ukraine traduit également ce souci d’équilibre.
Concernant l’attachement des membres des BRICS+ aux principes démocratiques et aux droits humains, il apparaît également qu’une bonne distance sépare les discours et les faits. Cela est vrai pour la plupart des membres du groupe en général et pour ses membres africains en particulier26. La rhétorique des BRICS+ sur les principes de souveraineté nationale, de respect des choix politiques internes et de non-ingérence, constitue un élément structurant de l’attrait des pays africains pour les BRICS+. Dans un continent marqué par des interventions occidentales instrumentalisées, par des ingérences des anciennes puissances coloniales dans leurs affaires intérieures et par des sanctions unilatérales parfois contestables, la promesse formulée par les BRICS+ d’une coopération sans exigences « normatives » explicites peut apparaître comme une alternative plus respectueuse des souverainetés africaines. Les BRICS+ constituent ainsi une plateforme attractive pour les régimes privilégiant une stabilité autoritaire puisqu’aucune conditionnalité en matière de réformes politiques, de droits humains ou de gouvernance démocratique n’est formulée. Cette absence de conditionnalité est souvent perçue positivement, notamment par des dirigeants soucieux de prévenir toute pression extérieure susceptible d’affaiblir leur pouvoir. L’exemple d’Abiy Ahmed, premier ministre éthiopien, passé en quelques années du statut de réformateur libéral nobélisé à celui de va-t-en-guerre sanctionné par les États-Unis, illustre bien comment l’adhésion aux BRICS+ peut servir de levier discursif dans une stratégie nationale de consolidation du pouvoir.
Certes, il est courant de créditer l’Afrique du Sud d’un fort indice de démocratie. Il y existe une vie politique animée autour d’institutions et de procédures plutôt crédibles. Toutefois, le chômage, la pauvreté et une criminalité endémiques ajoutés à une corruption gangrénant l’ensemble du corps politique et administratif obligent à s’interroger sur la valeur réelle d’une démocratie qui se limite à des procédures formelles, sans emprise transformatrice sur la réalité sociale de la majorité des citoyens. Les récents scandales révélant des connivences entre de hauts responsables politiques, judiciaires et de la police avec des cartels criminels ont mis en lumière ces fragilités. La question d’une inquiétante inclinaison d’une partie non-négligeable de la population sud-africaine pour des solutions non-démocratiques comme le coup d’État est aujourd’hui récurrente dans le débat public sud-africain. De plus, si la grande pauvreté dans laquelle est plongée la majorité de la population sud-africaine ternit sérieusement son bilan en matière de droits humains, ce bilan est encore plus alarmant quand on pense à la situation difficile des migrants africains de ce pays. La xénophobie galopante – avec l’aval à peine voilé des autorités sud-africaines – déteint négativement sur l’image de ce pays dans le reste du continent et discrédite, à bien des égards, ses prétentions de puissance régionale censée incarner des valeurs portées par le « Sud global ».
Les bilans démocratiques de l’Éthiopie et de l’Égypte sont encore moins reluisants. Dans ces pays, les espaces de libertés restent verrouillés et la répression étatique préoccupante27. Il apparaît donc clairement que le regain d’intérêt pour le principe de souveraineté et de la non-intervention dans les discours politiques de la plupart des États du continent, vise surtout à défendre une conception spécieuse de la souveraineté : celle qui justifie une violation par les gouvernements de principes démocratiques et de droits humains élémentaires, sans avoir à rendre des comptes, ni au plan international et encore moins au plan interne. C’est cette conception « poutiniste » de la souveraineté qui a le vent en poupe dans plusieurs régions du continent comme au Sahel. L’admiration assumée et la proximité de certains chefs d’États africains avec le dirigeant russe n’est pas un secret. Il est à craindre que la construction d’un imaginaire alternatif à l’ordre dominant articulé autour d’un groupement tel que les BRICS+ conduits par la Russie et la Chine, provoque en Afrique un relâchement des principes de l’État de droit et de la démocratie.
La réforme du Conseil de sécurité des Nations-unies joue contre l’unité africaine au sein des BRICS+
Bien que la quasi-unanimité des États africains semble vouloir adhérer, ou du moins se rapprocher du groupe, la dynamique africaine vers les BRICS+ met aussi en lumière les profondes divisions internes du continent. Celles-ci se cristallisent notamment autour de la question centrale de la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) dans le but d’intégrer des États membres des BRICS+. Ce dossier, considéré depuis plus de vingt ans comme une priorité diplomatique africaine, est désormais devenu un espace de rivalités entre puissances régionales, rivalités qui se manifestent aujourd’hui au sein même des BRICS+.
Les déclarations des sommets de Pékin (2022)28 et Johannesburg II (2023)29 semblaient encore témoigner d’un soutien unanime au renforcement du rôle du Brésil, de l’Inde et de l’Afrique du Sud dans les affaires internationales, notamment au sein des Nations unies. Cependant, l’élargissement du groupe et l’arrivée de l’Égypte et de l’Éthiopie ont profondément modifié la donne. Alors que Pretoria apparaissait comme le candidat naturel pour représenter l’Afrique en tant que futur membre permanent du CSNU, les nouveaux entrants africains ont exprimé de vives réserves, remettant en question le leadership sud-africain et soulignant l’absence de consensus à l’échelle continentale.
Le désaccord a éclaté au grand jour lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des BRICS+ à Rio, en avril 2025, qui – fait exceptionnel pour le groupe – s’est achevée sans communiqué final. Selon plusieurs sources diplomatiques30, l’Égypte et l’Éthiopie ont rejeté la formulation proposée par le Brésil et l’Inde, qui visait à soutenir explicitement les ambitions onusiennes des trois « membres fondateurs » (Brésil, Inde, Afrique du Sud). Addis-Abeba et Le Caire ont estimé qu’une mention de l’Afrique du Sud reviendrait à entériner son statut de « représentant naturel » du continent africain, ce qu’ils contestent vigoureusement.
Ces tensions ont pour toile de fond le « consensus d’Ezulwini », adopté par l’Union africaine (UA), qui dispose que le continent doit obtenir deux sièges permanents au sein d’un Conseil de sécurité élargi et que seuls les chefs d’État de l’UA peuvent déterminer quels pays occuperont ces sièges31. Dans les faits, ce consensus masque des rivalités profondes entre les grandes puissances africaines – Afrique du Sud, Égypte, Éthiopie, Nigeria, Maroc, etc. – dont chacune espère obtenir le statut de membre permanent. Ces rivalités africaines au sein des BRICS+ transforment ainsi le groupe en arène de compétition intra-continentale, plutôt qu’en plateforme d’unité stratégique. Les conséquences de cette fragmentation pourraient être lourdes, puisqu’en l’absence de position africaine commune solide, l’objectif d’un renforcement de la voix du continent dans la gouvernance mondiale risque d’être compromis.
Du point de vue interne aux BRICS+, ces divergences affaiblissent la cohésion du groupe et sapent sa capacité à se présenter comme un acteur unifié en faveur d’une réforme du système international. L’incapacité à dégager un consensus sur un enjeu aussi central interroge directement la faculté des BRICS+ à jouer un rôle moteur dans une éventuelle refonte de l’ordre mondial. En parallèle, cette même incapacité offre à la Chine et à la Russie – toutes deux membres permanents du Conseil de sécurité – une marge de manœuvre diplomatique accrue puisque, tant que les candidats africains demeurent divisés, Pékin et Moscou ne sont nullement contraints de clarifier leurs positions sur un élargissement qui pourrait, à terme, affaiblir leur propre influence.
Au terme de cette analyse, on observe que le projet politique et économique derrière la création des BRICS+, en tant qu’il incarne un idéal transformationnel d’un ordre international injuste, jouit d’une force d’attractivité considérable sur le continent africain. Bien qu’à ce jour seulement trois États africains en font formellement partie, les BRICS+ attirent de plus en plus d’États et le projet est crédité de préjugés favorables dans les opinions publiques africaines. Continent décrit comme subissant les relations internationales, la participation africaine aux BRICS+ constitue un levier indéniable d’agentivité. Le Nouvel Ordre économique international (NOEI) que l’Afrique avait appelé de ses vœux aux lendemains des indépendances africaines n’ayant véritablement jamais vu le jour, la reconfiguration des relations économiques internationales que proposent les BRICS+ pourrait enfin contribuer à un changement significatif dans des relations économiques entre l’Afrique et le reste du monde. En posant la question de la justice économique et financière à l’échelle globale, les BRICS+ pourraient contribuer à libérer le continent africain des diktats des organisations économiques et financières traditionnelles. Toutefois, en l’état actuel, le projet des BRICS+ est loin de proposer un changement de paradigme en raison de son rapport ambigu à l’ordre néolibéral et au respect de principes élémentaires de la gouvernance interne et internationale. À cet égard, il y a fort à parier que le principe de compétition structurant l’idéologie néolibérale et que les BRICS+ ne remettent pas véritablement en question, s’accentue au sein du groupe, y compris entre ses membres africains actuels et futurs, comme en témoignent déjà les fortes rivalités entre l’Éthiopie et l’Égypte. Qu’à cela ne tienne, dans un contexte mondial où les principales puissances économiques occidentales ayant dominé l’ordre post-45 semblent aujourd’hui le remettre en cause, il faut espérer que le continent africain saura, avec ou sans les BRICS+, forger une doctrine et des pratiques politico-économiques capables d’incarner les aspirations de liberté, de progrès social, d’égalité ainsi que développer une économie respectueuse de l’environnement ; ce dont rêvent les populations africaines aujourd’hui, comme elles en rêvaient par le passé au moment des Indépendances.
1J. O’Neill, « Building Better Global Economic BRICs », Global Economics Paper, 66, 30 novembre 200.
2A. Acharya, « After Liberal Hegemony. The Advent of a Multiplex World Order », Ethics and International Affairs, 31 (3), p. 271-285.
3L. Habchi, L. Martinet, « The Brics in Africa Ambitions and Realities of an Influential Group », Afrique contemporaine, 248 (4), 2013, p. 13-30.
4V. Kaura, « Expansion of BRICS », Indian Journal of Asian Affairs, 37 (1/2), 2024, p. 165-172.
5La liaison ferroviaire entre Addis-Abeba et Djibouti est l’un des projets importants des Nouvelles routes de la soie. L’Égypte et la Chine établissent quant à eux des projets logistiques visant à optimiser l’efficacité de la Route de la soie maritime qui passe par le Canal du Suez.
6Cet élargissement révèle également les tensions et rivalités qui traversent le groupe. Alors que la Chine et la Russie plaidaient pour une expansion rapide du groupe, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud ont exprimé des réticences, craignant une dilution de leur influence. En outre, le choix des membres africains n’a pas été neutre : il a ravivé d’anciennes compétitions régionales – entre Pretoria, Le Caire, Addis-Abeba, mais aussi Abuja et Alger.
7Banque africaine de développement, Passer des millions aux milliards de dollars : financer le développement des villes africaines, 2023.
8J. Té-Léssia Assoko, « Le Brésil place Dilma Rousseff à la tête de la banque des BRICS », Jeune Afrique, 27 mars 2023.
9R. Gopaldas, « Africa and the Push Dowards De-dollarisation », NTU-SBF Centre for African Studies, 29 mai 2025.
10« La Chine est le premier pays exportateur vers 28 pays africains – soit deux fois plus qu’il y a 10 ans », Le Grand Continent, 4 septembre 2024.
11W. Jouini, « L’Éthiopie dans les BRICS : géopolitique d’un choix », Le Grand Continent, 22 septembre 2023.
12Notamment portés par la Russie et sa volonté de « dés-occidentaliser le monde » (Voir M. Laruelle, « dés-occidentaliser le monde : la doctrine Karaganov », Le Grand Continent, 20 avril 2024).
14N. Ferguson, Civilization. The West and the Rest, London, Penguin Books, 2012.
15F. Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Paris, Flammarion, 1992.
16Joint Statement of the BRIC Countries’ Leaders (Yekaterinburg, Russia, June 16, 2009. https://infobrics.org/en/document/3
17V. I. Lenine, Marxisme et réformisme. Tome 19 des œuvres complètes, p. 399.
18Joint Statement of the BRIC Countries’ Leaders (Yekaterinburg, Russia, June 16, 2009. https://infobrics.org/en/document/3
19S. Deva, « Treaty Tantrums: Past, Present and Future of a Business and Human Rights Treaty », Netherlands Quarterly of Human Rights, 2022, 40(3), p. 211-221.
20« President Cyril Ramaphosa: Welcome remarks at the BRICS-Africa Outreach and BRICS Plus Dialogue » (www.gov.za/news/speeches/president-cyril-ramaphosa-welcome-remarks-brics-africa-outreach-and-brics-plus)
21« Statement of the AUC Chairperson at the 7th AU-EU Summit » (https://au.int/fr/speeches/20251124/statement-auc-chairperson-7th-au-eu-summit)
22G. Lancereau, « Les 12 thèses de Kazan : rhétorique du nouvel ordre des BRICS », Le Grand Continent, 26 octobre 2024.
23A. Acharya, « Regional security arrangements in a multipolar world? The European Union in global perspective », FES Briefing Paper, December 2004, p. 1–7.
24Voir notamment les paragraphes 6, 7, 8 et 21 de la Déclaration de Kazan d’octobre 2024.
25S. B Traoré, « Disapproving and yet not aligning: African stances on the aggression against Ukraine », Third World Quarterly, 2025, 1–18.
26Rappelons qu’outre l’Éthiopie et l’Égypte qui sont déjà membres, l’Algérie a officiellement déposé une candidature, tandis que l’Ouganda, la RDC, le Gabon, l’Angola ou encore le Zimbabwe ont exprimé leur intérêt.
27IDEA, The Global State of Democracy 2025, Democracy on the Move, Annex A Ranking, p. 125.
30« Tensions in BRICS as Egypt and Ethiopia Oppose South Africa’s UN Endorsement », The Voice of Africa, 20 mai 2025.
31Union africaine, The Common African Position on the Proposed Reform of the United Nations: « The Ezulwini Consensus », Ext/EX.CL/2 (VII), 7-8 mars 2025.