Les BRICS+ vus de Jakarta
La stratégie indonésienne du multi-alignement
Cet entretien analyse les raisons de l’adhésion de l’Indonésie aux BRICS+ en 2024, en la replaçant dans la continuité d’une politique étrangère historiquement fondée sur le non-alignement, aujourd’hui réinterprété comme une stratégie de multi-alignement pragmatique. Cette décision s’explique à la fois par les contraintes rencontrées dans la candidature du pays à l’OCDE, par l’activisme diplomatique du président Prabowo Subianto et par la volonté d’affirmer un rôle d’acteur global au sein du « Sud global ». La discussion montre toutefois que l’Indonésie n’adopte pas une posture de rupture avec l’ordre international libéral : elle défend une évolution vers davantage d’inclusivité et critique les « doubles standards », tout en restant attachée aux principes universalistes issus de Bandung et du multilatéralisme onusien.
BRICS+ from Jakarta’s Perspective
Indonesia’s
Multi-Alignment Strategy
This interview analyses the reasons behind Indonesia’s accession to BRICS+ in 2024, placing it in the context of a foreign policy historically based on non-alignment, now reinterpreted as a pragmatic multi-alignment strategy. This decision can be explained by the constraints encountered in its application to join the OECD because of President Prabowo Subianto’s diplomatic activism, and the desire to assert a role as a global player within the “global South”. However, the discussion shows that Indonesia is not adopting a stance of breaking with the liberal international order: it advocates a move towards greater inclusiveness and criticises “double standards”, while remaining committed to the universalist principles of Bandung and UN multilateralism.
Allan Deneuville : Pourquoi l’Indonésie a-t-elle décidé de rejoindre les BRICS+ en 2024 ?
Delphine Allès : L’Indonésie était courtisée par les BRICS+ depuis l’élargissement du groupe en 2023. Pour autant, ses dirigeants avaient choisi de ne pas formaliser leur intérêt pour cette invitation dans un contexte où une adhésion pouvait être perçue, notamment dans le contexte de la guerre en Ukraine, comme une prise de parti délibérément anti-occidentale. L’année 2024 a marqué un changement d’orientation, pour des raisons qui tiennent à la fois au contexte mondial et à l’arrivée au pouvoir du président Prabowo Subianto.
L’une des priorités sous la présidence de son prédécesseur, Joko Widodo, était de rejoindre l’OCDE, qui demeure un objectif pour la diplomatie indonésienne. S’il n’existe pas d’incompatibilité formelle entre cette aspiration et une appartenance aux BRICS+, se posaient la question de la cohérence stratégique et celle, plus pragmatique, des capacités d’absorption de nouveaux engagements par l’appareil diplomatique. Or, la candidature à l’OCDE est aujourd’hui entravée par des considérations techniques mais également par l’absence de relations diplomatiques entre l’Indonésie et Israël – l’adhésion reposant sur un principe d’unanimité des membres de l’organisation. Dans ce contexte, rejoindre les BRICS+ apparaissait comme une option plus rapide et en définitive assez peu contraignante : peu coûteuse politiquement, sans engagement formel, sans partage de souveraineté ni obligations politiques afférentes.
Prabowo Subianto affiche par ailleurs une diplomatie plus active que son prédécesseur, conjuguant la traditionnelle posture « non-alignée » de l’Indonésie avec un discours populiste. La pratique actuelle s’apparente toutefois davantage à une forme de multi-alignement, proche de celui pratiqué par l’Inde de Narendra Modi, en légitimant le fait d’entretenir des relations avec des acteurs difficilement conciliables. Tout en nourrissant les relations stratégiques avec des partenaires occidentaux, notamment la France – devenue son premier partenaire en matière de défense –, et les États-Unis, il entretient volontiers un registre critique à l’égard de « l’Occident », qui le rapproche des postures des BRICS+. En campagne électorale, le candidat n’a pas hésité à accuser l’Union européenne et ses membres de néo-colonialisme au sujet des désaccords commerciaux et écologiques sur l’huile de palme. Cet activisme se traduit par de nombreuses interactions avec des partenaires dont les intérêts apparaissent différents, voire contradictoires. Invité d’honneur du 14 juillet 2025 en France, Prabowo s’est rendu en Chine peu après son élection puis de nouveau à l’occasion de la parade militaire organisée pour célébrer le 80e anniversaire de la fin de la Seconde guerre mondiale en Asie. Il a également voyagé en Russie et en Biélorussie, préparerait une visite en Iran… Le président s’inscrit à cet égard dans la continuité du slogan « mille amis, zéro ennemi » forgé par son anté-prédécesseur, Susilo Bambang Yudhoyono, sous la présidence duquel avait également été conceptualisée la notion « d’équilibre dynamique », visant à réduire les risques de dépendance en multipliant les partenariats. Plus fondamentalement, cet activisme diplomatique témoigne de la volonté de tirer parti d’une situation stratégique dans laquelle l’Indonésie, pivot de l’Indo-Pacifique, est désormais courtisée par un grand nombre de partenaires et pourrait donc accéder au statut d’acteur mondial auquel aspirent ses dirigeants depuis l’indépendance.
A. D. : Cette adhésion signe-t-elle une continuité avec les canons de la politique étrangère indonésienne et notamment du non-alignement, fondé lors de la Conférence de Bandung en 1955 ?
D. A. : L’adhésion aux BRICS+ est en effet présentée comme le produit d’une continuité avec la politique étrangère « indépendante et active » menée depuis 1948, que les dirigeants indonésiens ont réinventée et actualisée au fil de l’évolution de leurs priorités diplomatiques et stratégiques, mais aussi du contexte mondial. Dans un contexte où une partie des représentations du monde, après la fin de la Guerre froide, se sont restructurées autour de l’idée d’un « choc des civilisations » marqué notamment par les tensions interreligieuses, l’Indonésie s’est projetée à partir des années 2000 en médiateur entre « l’Occident » et le « monde musulman ». Malgré les limites et les ambiguïtés que comporte une telle représentation, qui tend à réifier l’idée même d’un choc des civilisations et d’une irréductibilité des tensions interreligieuses, cette posture s’est matérialisée par de nombreuses initiatives : forums de dialogue interreligieux, tentatives de médiation entre factions opposées en Irak ou en Afghanistan, ou encore investissement croissant, à partir des années 2000, dans les opérations de maintien de la paix des Nations unies. L’Indonésie est notamment présente au sein de la FINUL au Liban. Ces engagements sont d’ailleurs mis en valeur au musée de la conférence de Bandung, dans une continuité historique revendiquée. L’héritage du non-alignement demeure donc le socle idéologique de la politique étrangère indonésienne, tout en s’articulant avec une politique étrangère pragmatique, fondée sur une logique de hedging : multiplication des partenariats et refus des alliances formelles, l’adhésion aux BRICS+ s’inscrivant dans cette logique à laquelle adhèrent aussi la plupart des autres membres du groupe.
D’une manière plus fondamentale, l’Indonésie revendique une politique étrangère qui se pense à l’échelle mondiale, et non uniquement régionale. Cette conception d’un rôle particulier sur la scène internationale est un héritage des conditions de son accession à l’indépendance : proclamée en 1945, à la faveur de la capitulation japonaise et donc au tout début de la séquence des indépendances post-coloniales, celle-ci ne fut pleinement acquise qu’en 1949, à l’issue de plusieurs années d’une lutte violente contre les forces néerlandaises qui entendaient reconquérir le territoire des Indes néerlandaises. Dans ce contexte, le pays s’est forgé une identité d’éclaireur des nations colonisées, puis post-coloniales. L’adhésion aux BRICS+ s’inscrit dans cette continuité : il aurait été difficilement cohérent que l’Indonésie reste en dehors d’un regroupement présenté comme celui des États du « Sud global ».
Pour autant, l’Indonésie n’adopte pas une posture contestataire sur la scène internationale ni un discours de rupture vis-à-vis de l’ordre international libéral. Contrairement à la Russie ou à la Chine, elle ne propose pas d’ordre mondial alternatif fondé sur de nouvelles normes : son attachement au non-alignement se traduit par une multiplication des partenariats et par une aspiration à une évolution du système international vers davantage d’inclusivité, sans remettre en cause la légitimité de ses principes fondamentaux. Ce point est essentiel. Pays hôte de la Conférence de Bandung, l’Indonésie continue de revendiquer les principes qui y furent proclamés, lesquels se superposent au socle normatif du système international fondé au sortir de la Seconde guerre mondiale. La Charte des Nations unies et la Déclaration universelle des droits de l’Homme sont explicitement référencées à plusieurs reprises dans les Dix principes de Bandung. À contrario, l’héritage de Bandung est aujourd’hui parfois présenté, notamment par certains membres des BRICS+ (en particulier par la Russie), et sans rencontrer beaucoup de contradiction, comme l’origine d’une contestation radicale de l’ordre international. Les célébrations des 70 ans de la conférence de Bandung ont illustré ce recadrage discursif, notamment à travers des initiatives para-académiques et politiques portées par le « club de Valdaï1 », qui tendaient à établir une continuité historiquement contestable entre « l’esprit de Bandung » et les BRICS+. Cette lecture est discutable si l’on revient au contexte et aux textes. À Bandung, il s’agissait certes de remettre en cause un ordre bipolaire jugé excluant et de subvertir la domination du monde par un club de puissances, mais en aucun cas, de rejeter les fondements normatifs du système international, qui étaient conçus comme un horizon à atteindre.
A. D. : Nous sommes aujourd’hui dans un contexte géopolitique particulièrement tendu, marqué par la guerre en Ukraine, le conflit en Palestine, mais aussi par d’autres conflits armés à travers le monde. Dans quelle mesure cette situation va-t-elle peser sur la position internationale de l’Indonésie ? Vous évoquiez le fait que l’absence de relations diplomatiques avec Israël constitue un obstacle potentiel à son adhésion à l’OCDE. Dès lors, quel type de posture l’Indonésie est-elle susceptible d’adopter face à ces conflits ? Peut-elle continuer à revendiquer une position de non-alignement, alors même que le refus de prendre parti – par exemple en renvoyant dos à dos la Russie et l’Ukraine – peut être perçu comme une forme de prise de position implicite ?
D. A. : La position indonésienne sur la guerre en Ukraine se distingue de celle du Brésil ou de l’Afrique du Sud. L’Indonésie a voté en faveur des résolutions des Nations unies condamnant l’agression russe, et ne laisse pas place à l’ambigüité concernant son attachement aux principes de non-agression et de respect de l’intégrité territoriale d’un État souverain. Cependant, des propositions de plan de paix ont été formulées, notamment par l’actuel président avant son entrée en fonction, alors qu’il occupait les fonctions de ministre de la Défense de Joko Widodo. Celles-ci étaient moins défavorables à l’Ukraine que certaines propositions avancées par l’administration Trump, mais elles s’inscrivaient néanmoins dans un cadre plus proche du récit russe que des demandes ukrainiennes : propositions d’une zone démilitarisée dans les territoires disputés, d’un référendum sur le statut de ces derniers, absence de remise en cause du statut de la Crimée. Ces propositions, formulées en marge du forum stratégique du Shangri-La à Singapour, relevaient toutefois d’un cadre informel. Plus fondamentalement, dès le déclenchement du conflit, l’Indonésie a appréhendé la guerre en Ukraine comme un enjeu global et non uniquement européen, mais au prisme de ses effets concrets, notamment sur la sécurité alimentaire des États des Suds. Cette lecture s’explique en partie par les effets immédiats du conflit sur l’économie indonésienne, notamment la rupture des chaînes d’approvisionnement en blé, indispensable à la consommation nationale. Dans ce contexte, le président Joko Widodo a cherché à jouer un rôle de médiation entre Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine, en se rendant successivement à Kiev et à Moscou en juin 2023. Son approche était avant tout pragmatique, fondée sur la représentation des intérêts des « Suds globaux » et sur les enjeux de sécurité alimentaire, plutôt que sur une mobilisation d’un registre politique ou du droit international.
Par ailleurs, la question de l’intégrité territoriale est particulièrement sensible du point de vue indonésien, dans un pays dont le territoire a été marqué à plusieurs reprises par des mouvements séparatistes ou autonomistes. À cet égard, la désignation du conflit en Ukraine comme une guerre coloniale a également trouvé un certain écho en Indonésie. Pour autant, les dirigeants indonésiens sont très critiques à l’égard de ce qu’ils perçoivent comme un déséquilibre voire un « double standard » en matière de mobilisation du droit international, en fonction des situations et des intérêts des acteurs occidentaux. La situation en Palestine est particulièrement sensible de ce point de vue, et génère des critiques d’autant plus importantes qu’il s’agit d’une question de politique internationale à forte résonance interne, générant de larges mobilisations au sein de la société civile indonésienne. Si l’Indonésie n’a jamais entretenu de relations diplomatiques formelles avec l’État d’Israël, ses dirigeants successifs ont justifié cette position en privilégiant le registre de l’attachement au droit international plutôt que celui de la solidarité de principe avec le peuple palestinien – en dépit d’une certaine inflexion depuis les années 2010, marquées par une mobilisation croissante de la référence à la solidarité confessionnelle. Cette absence de relations formalisées n’a par ailleurs pas empêché l’existence de liens économiques informels et d’échanges en vue d’une normalisation, qui ont pris un tournant plus concret à la suite des accords d’Abraham signés par Israël et plusieurs pays arabes sous l’égide des États-Unis. Le président Prabowo Subianto a récemment rappelé cette position en indiquant que l’Indonésie serait prête à reconnaître Israël lorsque celui-ci aura reconnu l’existence d’un État palestinien. Bien que cette situation ne semble pas prête à évoluer concrètement, cette position est symptomatique de l’aspiration indonésienne à agir en acteur global, fondant son action sur des principes.
A. D. : Vous avez beaucoup mobilisé la notion de « Sud global » au singulier ou au pluriel. Dans quelle mesure ce récit peut-il être compris à la fois comme un récit civilisationnel et comme un récit stratégique, tel qu’il est élaboré, mobilisé ou interprété par les pays membres des BRICS+ ?
D. A. : Je trouve intéressante la notion de « Sud global », tout en étant critique de ce qu’elle recouvre sur le plan analytique. En effet, il est devenu banal d’observer qu’il n’existe aucune homogénéité politique, économique ou en termes d’intérêts stratégiques, entre les acteurs qu’elle semble désigner. En revanche, dès lors que le terme est revendiqué et mobilisé par ces acteurs eux-mêmes, il est essentiel de s’intéresser à ce que ces derniers en font et aux effets tangibles qu’elle produit. Le « Sud global » est donc moins une catégorie analytique qu’un objet politique. Il sert à donner l’apparence d’une cohérence à un ensemble d’États qui manifestent une forme d’insatisfaction à l’égard du fonctionnement du système international et des instances qui entendent le représenter.
Les usages de cette notion posent par ailleurs la question du rapport entre les récits et les pratiques, notamment dans le cas des BRICS+ qui se présentent volontiers comme l’incarnation politique du « Sud global » et de ses intérêts. Il est difficile d’identifier ce que produisent concrètement les BRICS+ au-delà d’une dimension déclaratoire. La Nouvelle Banque de développement, qui en est sans doute l’institution la plus intégrée, entend faire concurrence aux institutions financières internationales. Il s’agit d’une initiative largement portée par la Chine, basée à Shanghai et reposant pour une large part sur des capitaux chinois. En pratique, on a affaire à une banque internationale de développement, avec des critères de financement un peu moins contraignants que ceux des institutions globales et surtout moins liés à des conditionnalités politiques, mais les projets qu’elle finance pourraient l’être par d’autres moyens. De même, les critiques sur la représentativité du Conseil de sécurité de l’ONU et les demandes de réforme sont largement partagées par les membres des BRICS+, même si elles ne concernent évidemment pas la Chine ou la Russie, favorisées par le système actuel. Pour autant, des divergences apparaissent dans le détail des propositions. L’Indonésie, l’Inde et le Brésil, par exemple, ne défendent pas les mêmes scénarios de réforme des institutions internationales. Il y a donc un décalage assez important entre le récit d’un « Sud global » partageant des intérêts censés déboucher sur des projets ou des propositions d’alternatives, et des pratiques qui ne confirment pas cette dimension programmatique.
En revanche, il existe bien une forme de convergence autour d’un sentiment partagé de frustration, voire d’humiliation, sur la scène internationale. Les points communs concernent donc moins une série de revendications clairement formulées que des réactions face à des situations perçues comme injustes. La question du « double standard », en particulier, revient de manière très récurrente dans les discours des États des Suds. C’est sans doute cette dimension qui structure le plus fortement ces discours. Elle produit des effets politiques significatifs dès lors qu’ils contribuent à la délégitimation et donc à l’affaiblissement des institutions internationales et du référentiel universel qui les sous-tend.
Pour autant, les acteurs du « Sud global » entretiennent encore aujourd’hui des rapports très différents à l’universalisme. Ce point me semble essentiel, car cette différence n’est pas sans représenter un coût politique pour les acteurs des Suds qui continuent à adhérer à un référentiel universaliste incarné par les organisations internationales, tandis que d’autres rejettent ou cherchent à transformer en profondeur les normes et fondements du système international. On voit ainsi émerger des modèles alternatifs, incarnés dans des récits tels que « l’initiative de civilisation globale » de la Chine ou la « civilisation des civilisations » invoquée par la Russie et ses propositions en direction de la « majorité mondiale ».
Or, la confusion opérée entre la contestation de l’universalisme, celle de « l’Occident », et celle des dysfonctionnements ou du manque de représentativité des institutions, tend à favoriser une forme de « mieux disant » critique qui produit des formes d’effet cliquet : dès lors que la critique des institutions se mue en rejet de l’universalisme lui-même, il devient difficile de revenir en arrière. À cet égard, il me semble que des États comme l’Indonésie ou le Brésil se situent aujourd’hui à un moment de bascule.
A. D. : Le contexte de la présidence Trump a été marqué par une confrontation très nette avec le Brésil, ainsi que par un déplacement des rapports d’influence entre les États-Unis et la Chine. Lula a pu s’opposer frontalement à Trump en sachant que la Chine constituait un appui stratégique, mais cette dynamique ne s’est pas faite sans compromis. Ces rapports de force ont-ils pesé sur la construction et l’usage du récit du « Sud global » ?
D. A. : Oui, même si l’on peut paradoxalement considérer que Trump pourrait, d’une certaine manière, contribuer à réhabiliter l’universalisme, précisément parce qu’il le rejette et contribue donc à dissocier la critique de l’universel et celle de la politique des États-Unis, qui ne s’en revendiquent plus. C’est d’ailleurs ce paradoxe qui est au cœur de mon intérêt pour le travail comparatif sur les récits civilisationnels. On observe en effet des trajectoires inversées entre les États-Unis et la Chine dans leur rapport à l’universalisme, si l’on se concentre sur les grandes puissances. Du côté des États-Unis, comme on l’observe également dans les mouvements populistes, il existe aujourd’hui une dissociation très nette entre le récit civilisationnel et le récit universaliste. Les publications régulières du département d’État, et plus encore la récente stratégie de sécurité nationale, en sont une illustration aboutie. L’idée dominante est celle de la recherche d’alliés « civilisationnels », notamment en Europe, pour lutter contre ce qui est présenté comme la décadence de la civilisation occidentale et chrétienne, tandis que l’universalisme et le libéralisme internationaliste sont associés à un « globalisme déraciné » contre lequel il faudrait lutter. À l’inverse, « l’initiative de civilisation globale » publiée par la Chine en 2023 assume la proposition d’un universalisme alternatif, fondé sur la coexistence des différences. Il ne s’agit plus du même universalisme, mais d’une forme de méta-universalisme dénué de substance normative et reposant sur une volonté d’organiser la coexistence de « blocs civilisationnels » pensés de manière culturaliste et comme autant de sphères d’influence dans lesquelles les grandes puissances pourraient naturellement exercer leur domination.
Ce mouvement inverse est à la fois intellectuellement stimulant et politiquement préoccupant, notamment au regard de la crise actuelle de représentativité de l’universalisme onusien porté par les institutions internationales. Mais si l’on adopte une lecture moins pessimiste, on peut aussi y voir une opportunité. L’universalisme ne peut plus être assimilé aux seuls intérêts étatsuniens, précisément parce que ceux-ci s’en détachent désormais. Dans cet espace intermédiaire, des pays comme l’Indonésie occupent une position intéressante. Il existe une possibilité de repenser le système international ou de reconstruire un nouveau récit sur l’universalisme, en partant d’un socle de normes partagées par des puissances moyennes qui ne se reconnaissent pas dans le trumpisme, mais pas non plus dans les propositions chinoise ou russe.
A. D. : Plus largement, ces récits traduisent-ils l’existence d’une stratégie réellement coordonnée au sein des BRICS+, ou relèvent-ils plutôt d’une agrégation de narratifs nationaux hétérogènes ? Peut-on parler, au sein même des BRICS+, d’une lutte pour l’imposition d’un récit dominant, notamment en concurrence entre différentes visions civilisationnelles ?
D. A. : Effectivement, il n’existe pas d’unité interne entre ces récits. En revanche, on observe, à un niveau plus général, un encodage de plus en plus marqué des « grands récits » sur le monde, et les rôles qu’aspirent à y jouer chaque ensemble politique, en termes civilisationnels, voire civilisationnistes. Autrement dit, les représentations du monde en circulation sont concurrentes et hétérogènes, mais elles tendent de plus en plus à être formulées dans un langage civilisationnel.
À cet égard, un certain consensus semble émerger, au sein des BRICS+ comme au-delà, autour de l’idée que le monde serait structuré par des ensembles civilisationnels distincts, entre lesquels il faudrait organiser des formes de coexistence. Au-delà du problème que pose la réification d’unités civilisationnelles, loin des complexités et circulations mises en évidence par les historiens, la difficulté est qu’il n’existe aucune superposition entre les frontières étatiques et d’éventuelles frontières civilisationnelles, et donc aucun niveau de représentation politique de ces « civilisations ». Par ailleurs, la mobilisation de récits civilisationnels est le plus souvent le fait d’acteurs dominants, de puissances légitimant ainsi des prétentions impériales ou quasi impériales, qu’elles soient territoriales ou symboliques. Dans un contexte où la notion même de « civilisation » est rarement définie de manière rigoureuse, la transposition de ces lectures du monde au sein des instances internationales peut contribuer à légitimer des représentations homogénéisées et réifiées de ces ensembles dits civilisationnels. Ce phénomène n’est pas entièrement nouveau. Un moment structurant de ce point de vue est la création, en 2005, de l’Alliance des Nations unies pour les civilisations, une instance onusienne dont l’objet explicite est de réfléchir à la coexistence entre civilisations afin de contrer le « choc des civilisations ». On assiste ainsi à une forme de validation institutionnelle de la thèse formulée par Huntington. Certes, l’intention affichée est de prévenir l’affrontement, mais cette démarche repose sur une représentation acritique de ce que recouvre la notion de civilisation. Qui, par exemple, peut prétendre représenter légitimement la « civilisation chinoise » ou toute autre civilisation, sans invisibiliser des options minoritaires ?
Pour comprendre l’enjeu de ces simplifications, même lorsqu’elles semblent bien intentionnées, il est utile de revenir à polysémie de la notion de civilisation elle-même. Si elle se diffuse si largement aujourd’hui, c’est notamment parce qu’il s’agit d’un concept élastique, qui agrège au moins trois grandes connotations. La première est normative, héritée notamment des juristes du XIXe siècle et de l’idée de « mission civilisatrice » : la civilisation y est conçue comme un horizon de progrès, comme ce vers quoi il conviendrait de tendre. La deuxième relève de la sociologie historique du politique, notamment chez Norbert Elias, avec la notion de « processus de civilisation ». Il s’agit alors d’un processus non normatif, sans commencement ni finalité définie, qui renvoie à la congruence entre transformations individuelles et collectives, telles que la régulation des affects, et celle de la violence par l’État. La troisième connotation, plus substantielle, se retrouve par exemple chez Braudel : les civilisations y sont décrites comme des ensembles historiques relativement cohérents, caractérisés par des traits culturels, religieux, sociaux ou économiques, mais évolutifs, construits dans la durée et marqués par des processus d’emprunts et de rejets, de circulations et de recompositions.
Or les usages contemporains de la notion par les acteurs politiques sont marqués par une agrégation sélective de ces trois registres. Les récits civilisationnels actuels, et a fortiori les lectures civilisationnistes du monde, combinent une dimension normative – certaines civilisations seraient supérieures à d’autres –, une dimension processuelle – il y est question de décivilisation –, et une dimension substantielle figée – les civilisations sont essentialisées autour de caractéristiques données, correspondant aux intérêts des acteurs qui les invoquent. On retrouve cette convergence dans de nombreux récits civilisationnels contemporains, qu’ils soient chinois, russes, iraniens, turcs ou états-uniens.
Dans le cadre du programme DECRIPT2, nous définissons ces récits civilisationnels comme des discours socialement, stratégiquement et idéologiquement construits qui mobilisent et articulent de manière sélective un ensemble d’interprétations, de caractéristiques et de trajectoires historiques, culturelles, religieuses, politiques ou économiques afin de donner une consistance substantielle à un ensemble civilisationnel donné. Cette mise en récit vient légitimer la projection d’un rôle particulier pour la communauté politique concernée dans l’ordre international : parce que nous serions porteurs d’une civilisation spécifique, notre place et notre mission dans le monde seraient de telle ou telle nature. Il y a donc, au cœur de ces récits, une double dimension indissociable : d’une part, une construction substantielle fondée sur une sélection stratégique de traits civilisationnels ; d’autre part, une projection politique qui tire sa légitimité précisément de cette construction discursive.
1Think tank et forum international installé à Moscou depuis 2004 et chargé soutenir les positions du Kremlin et de diffuser la propagande du régime de Vladimir Poutine.
2Le projet DECRIPT pour « Dispositif d’Étude des Crises et des Récits cIvilisationnels par la Pluridisciplinarité et les Terrains » est un programme pluridisciplinaire de recherche et de transfert vers les politiques publiques, porté par l’Inalco et financé par France 2030 (AMI-SHS – référenceANR-24-RSHS-0002) pour la période 2025–2032. Il analyse le rôle des récits civilisationnels dans les conflits contemporains et la reconfiguration de la gouvernance multilatérale, en mobilisant un large réseau de chercheurs et de praticiens. Pour plus d’informations, voir : www.inalco.fr/decript