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13.02.2026 à 11:00

L'égoïsme qui gagne la société

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Dans son ouvrage Le triomphe des égoïsmes (PUF, 2026), le sociologue Camille Peugny  montre que la solidarité diminue au sein de la société et que cela a des effets délétères pour elle. Ce phénomène concerne en particulier, au-delà des ultra-riches, les « classes moyennes supérieures », mais les classes populaires n’en sont pas toujours exemptes non plus. Le responsable en est le contexte social de concurrence accrue pour les places, d'hégémonie des élites économiques et de fragmentation du travail.   Nonfiction : Vous décrivez l’adhésion croissante des « classes moyennes supérieures » aux principes de concurrence et aux logiques de la responsabilité individuelle. Comment l'expliquer ? Camille Peugny : Le débat public se focalise souvent sur les ultra-riches, ce qui est tout à fait essentiel pour saisir l’explosion des hauts revenus et les logiques de « repatrimonialisation » de la société française. Pour autant, il est également très important de s’intéresser aux 20 ou 30 % des individus composant ces « classes moyennes supérieures » car ces dernières contribuent à diffuser leurs valeurs au sein de l’espace social. Par « classes moyennes supérieures », j’entends la conjonction du cœur des classes moyennes stabilisées et des classes supérieures « ordinaires ». Ce regroupement demeure en partie hétérogène mais des travaux récents ont montré des formes de rapprochement entre ces différentes catégories, en matière d’origine sociale ou d’alliances conjugales. Surtout, les individus qui composent cet ensemble partagent des niveaux de diplôme élevés et des revenus bien supérieurs au revenu médian. Je m’attache à décrire l’évolution de l’ économie morale de ces classes moyennes supérieures au cours des vingt dernières années, en creusant tout particulièrement leurs attitudes à l’égard des questions économiques et sociales. Que pensent-elles du rôle de l’État-providence, de la protection sociale, du sort des plus démunis ou encore des politiques de redistribution ? Grâce aux données du baromètre d’opinion de la Drees , je mets en évidence leur adhésion accrue aux principes du néolibéralisme : concurrence, responsabilité individuelle, mérite. Si on assimile à la droite de l’échiquier politique ces grilles de lectures, qui n’accordent parfois qu’une place très secondaire aux différentes formes de logiques sociales, il est donc possible de parler de droitisation de ces groupes sociaux. Il est important de souligner que les classes moyennes supérieures ne sont animées par aucun déni des inégalités : en revanche, elles les expliquent désormais majoritairement par des différences de mérite individuel. Trois phénomènes sociologiques peuvent expliquer ces évolutions. D’abord, l’élévation de l’origine sociale de ces classes moyennes supérieures, et donc leur embourgeoisement relatif depuis le début des années 1980, lorsque les cadres et les professions intermédiaires étaient plus fréquemment issus des classes populaires. Ensuite, les conditions de formation de ces hommes et femmes ont évolué : le développement des écoles de commerce, de gestion ou de management joue un rôle important dans la diffusion de ce modèle de l’entreprenariat, et plus largement, de ces grilles de lecture individualisantes. Enfin, l’individualisation croissante de la relation de travail et la fragilisation des collectifs de travail est autant une conséquence de ces dynamiques qu’un terreau fertile pour leur diffusion. Un dernier point peut être mentionné : cette diffusion des valeurs caractéristiques du néolibéralisme économique parmi les classes moyennes supérieures n’est pas totalement indépendante de ce qui se produit au-dessus d’elle : la domination accrue, au sein du champ du pouvoir, des élites économiques. La concurrence accrue que rencontrent les enfants des classes moyennes supérieures suite à la massification scolaire les a conduites à mobiliser l’ensemble de leurs ressources pour assurer le maintien de leurs avantages, avec un certain succès, expliquez-vous. La compétition accrue pour les places constitue le contexte dans lequel se déploie la montée des égoïsmes que j’analyse dans ce livre. Bien sûr, le concept est ici déchargé de toute connotation morale. En tant que sociologue, je décris ces comportements comme étant le fruit d’une contrainte sociale, produits par le fonctionnement d’une société qui jette les individus et les groupes sociaux dans une compétition de plus en plus rude. L’école est bien évidemment le premier temps de cette compétition. Dans une société qui fonctionne au diplôme, au sens où ce dernier exerce une emprise sur l’ensemble de la carrière des individus, les verdicts scolaires sont décisifs. De ce point de vue, la massification scolaire a contraint les classes moyennes supérieures à défendre leurs avantages pour s’assurer que leurs enfants demeurent les vainqueurs de la compétition scolaire. Leurs stratégies ont été bien documentées par la sociologie de l’éducation : choix d’options et de filières spécifiques, enseignement privé, etc. Plus substantiellement, à mesure que le système éducatif s’est ouvert, il s’est aussi filiarisé. Le sociologue Pierre Merle a proposé le concept de « démocratisation ségrégative » pour souligner le fait que des inégalités quantitatives d’accès aux différents niveaux du système éducatif ont été remplacées par des inégalités qualitatives liées au type de filière fréquentée. Cette filiarisation de l’école explique pourquoi la massification scolaire ne s’est pas traduite, au cours des dernières décennies, par des progrès plus substantiels en matière de mobilité sociale. Vous montrez que cette diminution de la solidarité concerne également les classes populaires, les employés et ouvriers non-qualifiés. Dans quelle mesure peut-on y voir la conséquence des évolutions du travail qui ont fragilisé les collectifs et isolé les salariés ? Parmi les classes populaires, les emplois dont le nombre et la proportion augmentent le plus rapidement sont des emplois dans le secteur des services, qui font évoluer celles et ceux qui les exercent loin de tout collectif de travail digne de ce nom. Pour les femmes, il s’agit des emplois du secteur des services à la personne : aides à domicile, assistantes maternelles ou femmes de ménage. Pour les hommes, songeons aux emplois dans la sécurité, ou autour des plateformes logistiques. Plus généralement, l’allongement des chaînes de sous-traitance, l’incitation à l’auto-entreprenariat ou encore l’uberisation d’une partie de l’activité économique sont autant de dynamiques qui contribuent à fragiliser, voire saper, les collectifs. Cet isolement nuit bien évidemment à l’action collective. Plus encore, associé à la fragilisation des protections offertes par l’État social (songeons aux réformes de l’assurance chômage, de l’assurance maladie, ou aux multiples réformes des retraites), il contraint ces hommes et ces femmes à devenir auto-entrepreneur de leur propre précarité. Ces emplois se situent clairement à la marge du salariat, lequel finit par ne plus constituer un horizon possible pour beaucoup de ces personnes. C’est un piège redoutable qui se referme sur elles, d’ailleurs : cette individualisation contrainte favorise la reproduction de conditions d’emploi et de travail très dégradées. On comprend que ces attitudes et comportements des différents groupes sociaux, pris ensemble, font système. On peut penser, écrivez-vous, qu’ils ne sont pas pour rien dans le faible score à laquelle la gauche semble désormais réduite lors des élections. Mais surtout ils laissent entrevoir une pente dangereuse pour la société tout entière. Pourriez-vous en dire un mot ? À nouveau, l’égoïsme, tel que je le définis sociologiquement, et les différentes formes d’individualisme, progressent à mesure que l’État social recule et que la compétition sociale s’accroit. Ils obéissent en partie à des dynamiques différentes – plutôt une forme d’individualisme par défaut parmi les classes populaires, et plutôt une forme d’individualisme par excès dans le haut de la structure sociale, pour reprendre la grille de lecture de Robert Castel. Mais tout ceci n’est pas sans lien avec les performances électorales de la gauche depuis plusieurs années. Si elle semble plafonner autour de 30 % des suffrages exprimés, ce n’est pas seulement en raison de la turpitude de ses leaders ou de leur désunion. C’est aussi parce que les valeurs qui se diffusent au sein de la société ne lui sont guère favorables. La désaffection des classes populaires à son égard est documentée depuis assez longtemps. Si on y ajoute les évolutions en cours parmi les classes moyennes, qui ont été historiquement l’une des forces sociales soutenant le Parti socialiste, notamment, on mesure l’ampleur du défi pour la gauche. Mais on a aussi le droit de penser que cette dernière porte une part de responsabilité dans la situation, faute d’avoir su proposer un récit alternatif suffisamment solide pour résister face au rouleau compresseur du there is no alternative . Pourtant, la montée des égoïsmes crée beaucoup de souffrance, y compris parfois parmi celles et ceux qui peuvent avoir été les défenseurs de ces valeurs de compétition et de mérite individuel. C’est le cas, par exemple, des cadres qui peuvent connaître des formes d’épuisement professionnel et être brutalement digérés par et éjectés de cette société du chacun pour soi. Au niveau collectif, bien sûr, tout ceci sape la cohésion sociale et entretient des formes de repli sur soi et de défiance dont on ne finit pas de mesurer les traductions électorales.   À lire également sur Nonfiction, du même auteur : Un entretien à propos de son livre, Pour une politique de la jeunesse (Seuil/République des idées, 2022)

11.02.2026 à 11:00

Comment la gauche a gagné la mairie de New York

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L'élection d'un jeune socialiste et musulman à la mairie de New York, face à un cacique du parti démocrate, est venue nous rappeler que l'Amérique n'était peut-être pas totalement vouée au trumpisme. Plus généralement, cette élection est aussi venue redonner espoir à la gauche progressiste, incitant d'éventuels candidats à étudier sa campagne, qui a très vite fait figure de modèle, pour s'en inspirer, comme l'explique Tristan Cabello dans l'ouvrage qu'il vient de faire paraître.   Nonfiction : La victoire de Zohran Mamdani à New York a suscité un grand intérêt dans le monde entier et notamment en France, où elle a été lue comme la preuve que la gauche et les minorités contre lesquelles Trump s’acharne pouvaient l’emporter contre lui et ses soutiens  — même si l’on sait que New York présente des caractéristiques très particulières. Quels groupes d’électeurs en particulier ont permis cette victoire ? Tristan Cabello : La victoire de Zohran Mamdani vient contredire un récit désormais bien installé, celui d’une gauche condamnée à l’échec face à la droite radicale, dès lors qu’elle assume des positions claires sur l’économie. On insiste souvent sur le caractère « particulier » de New York pour relativiser cette victoire. Pourtant, New York n’est pas une anomalie politique hors sol. Elle fonctionne plutôt comme un espace d’anticipation, où apparaissent plus tôt les grandes recompositions sociales et électorales qui traversent ensuite l’ensemble du pays — et parfois même au-delà des frontières américaines. Certes, la ville possède des caractéristiques spécifiques : une forte densité urbaine, une immigration importante, une longue histoire de luttes municipales. Mais ces traits ne l’isolent pas du reste des États-Unis. Ils préfigurent au contraire ce que deviennent de nombreuses métropoles et territoires populaires confrontés à la même crise du coût de la vie. La force de Mamdani n’a pas été d’additionner des électorats dits « minoritaires », mais de les unifier autour de problèmes matériels communs. Les groupes décisifs sont précisément ceux que le Parti démocrate avait cessé de mobiliser : les jeunes urbains précaires d’abord, en particulier les locataires ; les électeurs issus des diasporas sud-asiatiques, musulmanes et indo-caribéennes, ensuite, qui ont voté en masse là où l’abstention dominait auparavant. Une partie significative de l’électorat juif progressiste, notamment parmi les plus jeunes, s’est également engagée, en rupture avec les positions institutionnelles dominantes. Enfin, Mamdani a regagné une fraction de l’électorat populaire qui avait voté Trump en 2024 par rejet du statu quo économique. Cette coalition ne repose pas sur une identité unique, mais sur une expérience sociale partagée : la vie chère. Cette victoire n’a été possible, montrez-vous, que grâce une énorme mobilisation de bénévoles et d’organisateurs des communautés, dont on peinerait à trouver des équivalents en France. Qu’est-ce qui les distingue de l’ensemble des responsables des mouvements associatifs et politiques engagés à gauche que l’on peut trouver en France ? Cette mobilisation a d’abord été structurée politiquement par des petits partis politiques, au premier rang desquels les Democratic Socialists of America et le Working Families Party. Numériquement, ce sont des partis modestes, mais très organisés, tournés aussi bien vers le travail de terrain que vers le numérique. À bien des égards, leur fonctionnement n’est pas très éloigné de celui de partis de gauche français comme La France insoumise. Ils ont constitué la colonne vertébrale de la campagne de Mamdani, en fournissant des cadres militants et des méthodes d’organisation. Autour de ce noyau se sont agrégées des organisations de quartier, des associations de locataires, des syndicats locaux ainsi que des réseaux communautaires et religieux. La force de la campagne tient à cette articulation entre un parti structuré et un tissu dense d’organisations enracinées dans la vie quotidienne des quartiers populaires. Ce modèle reste, à ce stade, plus structuré qu’en France, même si des dynamiques comparables commencent à émerger dans certains territoires, comme en témoignent des initiatives telles que l’Assemblée des quartiers. La différence tient moins à l’absence de forces sociales qu’à leur intégration encore incomplète dans un projet partisan. Ce qui distingue surtout l’« organizing » new-yorkais, c’est son pragmatisme. Il ne s’agit pas d’abord de produire un discours idéologique général, mais de résoudre des problèmes concrets : loyers, transports, accès aux services publics. L’élection n’est qu’un moment dans un rapport de force permanent. La victoire de Zohran Mamdani bouscule fortement la majorité du parti démocrate, dont la direction a été jusqu’à cautionner une alliance avec les trumpistes pour essayer de l’empêcher. Qu’est-ce qui a suscité ce rejet de leur part ? Vous expliquez que la majorité de l’opinion aux États-Unis serait pourtant acquise à des mesures de gauche, telles que celles que Mamdani mettait en avant dans son programme ; mais les principaux responsables du parti démocrate restent très réticents à s’engager dans cette voie. Pourriez-vous exposer l’état des forces au sein du parti ? Le problème que pose Mamdani à l’establishment démocrate n’est pas son programme, relativement modéré, mais sa méthode. Il montre qu’on peut gagner sans grands donateurs, sans consultants traditionnels, et sans dépendre de l’appareil du parti. Ce qu’il remet en cause, c’est l’ordre interne. Le Parti démocrate demeure profondément structuré par des intérêts puissants, notamment ceux de la finance et de l’immobilier. Depuis 2016, une aile progressiste s’est incontestablement renforcée, mais elle a été systématiquement contenue par l’aile centriste, comme l’ont montré les primaires de 2016 et de 2020. Le décalage est aujourd’hui massif entre une opinion publique largement favorable à des politiques économiques de gauche et une direction partisane attachée aux compromis avec le capital. La nouveauté, c’est que Mamdani n’est plus une exception. Des candidats de gauche battent désormais l’establishment démocrate, dans les grandes villes comme dans des territoires ruraux. La victoire de Analilia Mejia dans le New Jersey en est un signal clair. Les centristes se retrouvent de plus en plus contestés par des candidats de gauche dans des primaires. Pour Mamdani, tout reste à faire, comme vous l’écrivez en conclusion. On peut s’attendre à ce qu’il rencontre des difficultés dans la mise en œuvre de son programme. Ses soutiens sauront-ils s’accommoder du pragmatisme qui devrait s’imposer s’agissant de la gestion d’une ville de la taille de New York ? Et réussira-t-il à traduire ses promesses de campagne dans des actions concrètes ? Les difficultés seront réelles. Gouverner New York implique de composer avec un appareil administratif puissant et des lobbys structurés. Mamdani devra hiérarchiser ses priorités et accepter des compromis tactiques. La question n’est pas de savoir s’il sera pragmatique, mais sur quoi portera ce pragmatisme. Sa ligne est claire : le programme, rien que le programme. Tant que le Parti démocrate lui permet d’avancer sur ses priorités centrales, il accepte des alliances tactiques. C’est dans cette logique qu’il a soutenu Kathy Hochul et Hakeem Jeffries. Et les premiers résultats sont déjà visibles : la gouverneure de l’État de New York a accepté d’appuyer son programme de crèches universelles dans le cadre d’un plan de financement sur quatre ans, appelé à être étendu à l’ensemble de l’État. Il s’agissait de l’une des promesses centrales de sa campagne. Pour l’instant, cette stratégie fonctionne. Zohran Mamdani apparaît comme un maire profondément politique et tactique, qui n’a jamais dévié de sa ligne : il veut être jugé sur une seule chose : la réalisation de son programme. À ce stade, cela tient. Les prochaines échéances électorales diront s’il existe d’autres Mamdani, capables ailleurs de construire des coalitions populaires similaires et d’imposer un programme social ambitieux.

09.02.2026 à 10:00

L'année 1989 : révolutions et émotions

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Riche en événements, l’année 1989, marquée en France par le bicentenaire de la Révolution, voit le monde bouleversé : Tiananmen, chute du mur de Berlin, révolution roumaine redistribuent les cartes de la géopolitique mondiale et laissent les contemporains incrédules. A travers les archives diplomatiques, politiques et médiatiques, entre France et RFA, Hélène Miard-Delacroix propose une étude par le prisme des émotions vécues, partagées et exprimées. L’historienne, professeure à Sorbonne Université et spécialiste des relations franco-allemandes propose un éclairage original de cette année et érige l’émotion en objet d’histoire.   Nonfiction : Votre ouvrage se centre sur les émotions ressenties tout au long de l’année 1989, entre joie, peur et indignation. Quelles sources sont mobilisables pour dire l’émotion ? Comment les émotions qui « passent pour être insaisissables » peuvent-elles être érigées en objet d’histoire ? Hélène Miard-Delacroix : Il y a de la réticence chez les historiens à étudier les émotions du passé. Elles seraient peu pertinentes parce qu’elles échapperaient à toute rationalité et ne laisseraient pas de traces. C’est un tort, car les archives écrites et audiovisuelles regorgent d’émotions, depuis les télégrammes diplomatiques jusqu’aux discours de parlementaires, des comptes-rendus de négociations internationales aux communiqués d’associations humanitaires, de la presse écrite aux journaux télévisés. La condition pour prendre ces traces au sérieux et circonscrire des phénomènes fugaces et en apparence insaisissables est de mettre en place un dispositif de recherche rigoureux : d’abord identifier les formulations explicites d’émotion (comme : je suis indigné, je suis en colère, j’ai peur) mais aussi les chaines de mots ou d’images exprimant des affects relatifs à un objet. S’armer aussi des outils des linguistes ou des spécialistes de l’image et de la communication permet d’établir des critères stables pour l’identification et l’analyse de ces « marqueurs » d’émotion (mots, champs sémantiques, formules, structures archétypiques, montage). L’intérêt de cette approche est d’intégrer dans l’analyse des éléments incontestablement présents dans les expériences des contemporains du passé. Tant qu’on ne prendra pas en compte les émotions comme facteurs non périphériques de l’action humaine, écrivait l’historien Lucien Febvre il y a bientôt un siècle, en 1941, « il n’y aura pas d’histoire possible ».   Le livre est construit en trois parties, chacune articulée en trois actes, à la manière d’une pièce de théâtre : en quoi l’année 1989, « expérience particulière du temps » revêt-elle un caractère éminemment dramatique ?  En quoi le contexte du bicentenaire, où l’on rejoue la Révolution de 1789 en France, amplifie-t-il l’émotionnalité de cette année ? En 1989 on assiste, dans de nombreux endroits du monde et pas seulement en Europe centrale et orientale, à des changements politiques radicaux, rapides et inattendus. La succession rapprochée de ces renversements de régime, tentés ou réussis, est bouleversante au sens propre et figuré, donnant aux contemporains l’impression de vivre une accélération de l’histoire. Chacun de ces épisodes suit une dynamique éminemment dramatique rappelant les règles du théâtre. Dans un lieu circonscrit s’installe le face à face de forces antagonistes – forces de progrès contre forces de conservation – la tension monte et l’issue du conflit est incertaine entre le basculement vers la liberté et la reprise en main dans un massacre. En 1989, les spectateurs extérieurs, ici français et ouest-allemands, prennent parti pour les forces de progrès qui sont avant tout des jeunes : étudiants en Chine, familles fuyant le régime de la RDA ou bravant la police politique, minorités indignées par la politique répressive du dictateur roumain Ceausescu. L’empathie est spontanée pour d’autres humains qui souffrent et subissent l’arbitraire d’une violence d’Etat. Mais elle a été amplifiée par le fait que les aspirations de ces manifestants lointains étaient les libertés individuelles et publiques, les idéaux des Lumières qui étaient exaltés, au même moment, dans la commémoration du bicentenaire de la Révolution française. Dans l’incertitude sur ce qui allait se passer, l’indignation face aux régimes liberticides et la joie au spectacle de la victoire de la liberté ont renforcé chez les Français, les Européens de l’Ouest et les populations en Occident, la conviction d’être du bon côté de l’Histoire.   Votre travail s’articule entre France et Allemagne : y a-t-il des manières propres de s’émouvoir de part et d’autre du Rhin ? Les contemporains des deux pays ont-ils perçu de la même manière les changements en cours ? Prendre deux pays pour objet enrichit considérablement l’analyse car cela permet de mieux cerner la portée générale des constats, d’identifier des voies singulières et de relativiser des spécificités nationales supposées. Ce travail a mis en évidence, pas seulement pour la RDA mais pour chacun des épisodes lointains, une plus grande émotionalité du côté allemand. Une surprise en soi, tant c’est contraire aux attentes. Toutefois, le recours à l’émotion comme ressource de la négociation internationale a aussi dépendu de la personnalité et du style des dirigeants. Quant aux similitudes et différences de perception des changements en cours dans les deux espaces publics, le résultat est clair : l’appréhension a été quasiment identique (le mot appréhension combine émotion et compréhension) mais la mise en sens a différé en fonction des expériences historiques et des représentations nationales formant un socle de référence. Autrement dit : décideurs et opinions ont articulé leurs émotions de la même façon en France et en Allemagne en ce que les événements renvoyaient à un système de valeurs humaniste partagé, fondé sur le respect de la personne humaine et le rejet de la violence. Mais le vocabulaire et les images exprimant des émotions se sont appuyés sur des références propres à la situation stratégique ou à l’histoire nationale du pays : par exemple la menace communiste côté ouest-allemand, la revendication d’une exemplarité révolutionnaire côté français.   Dans ce cadre, comment la dimension émotionnelle, qui appartient au registre du ressenti, et donc de l’irrationnel, peut-elle être rationalisée pour devenir une clé de compréhension des événements ? Il faut distinguer deux niveaux de rationalisation des événements. Le premier relève de mon objet, c’est celui des acteurs eux-mêmes qui, partant d’une réaction immédiate (par exemple de peur, d’indignation, de joie ou de compassion) cherchent à mettre en sens les événements. L’identification automatique des rôles (par exemple persécuteurs et victimes) dans la situation observée à distance a précédé et déterminé leur interprétation et fondé le jugement. Dans la plupart des cas, la succession de ces deux étapes est aisément identifiable. Le glissement de l’émotion vers le discours rationalisant se fait toujours. Aussi la séparation stricte entre irrationnel et rationnel mérite-t-elle d’être interrogée ! Le deuxième niveau de rationalisation appartient à la recherche : face aux traces d’émotion identifiées, la tâche consiste à reconstituer leur apparition à partir du contexte et de la situation de communication, à décomposer leurs forme et dynamique, à les confronter aux séries observées, puis à déconstruire ce processus de mise en sens par les acteurs par rapport au système de valeurs, ébranlé ou conforté, auquel il renvoie.   Votre travail rencontre des acteurs très variés : diplomates, hommes politiques, médias (presse et tv), jusqu’aux simples spectateurs. Comment s’articule la circulation émotionnelle entre tous ces acteurs ? Elle s’articule dans un espace public polyphonique où circulent rapidement les expressions d’affect et les discours émotionnels des différents acteurs y participant. Certes les informations teintées ou porteuses d’émotion laissées par les diplomates à l’étranger ne sont a priori saisies que par les exécutifs en France ou en Allemagne, mais elles sont reprises et développées par les dirigeants, en public et dans les médias qui sont à leur tour pourvoyeurs d’informations que consomment et échangent tous les autres, les parlementaires, les responsables d’associations, les simples citoyens et citoyennes… et les autres journalistes. Les voix sont toutefois différentes selon la fonction et la position occupées par les producteurs de discours émotionnels ; on voit se dessiner des caractéristiques transversales, entre métiers, compatriotes, Européens ou Occidentaux. La circulation tient aussi au fait que ces voix se prennent en considération réciproquement : par exemple, les élus sont attentifs aux courriers alarmés de leurs administrés, le gouvernement réagit à l’effet d’un reportage aux informations télévisées, telle association humanitaire utilise différents canaux pour mobiliser en misant sur ce qu’on appelle « la souffrance à distance ».   Vous écrivez qu’il faut d’abord réagir pour agir. On passe alors d’émotions individuelles qui, reprises notamment par les médias, se muent en émotions collectives. En quoi l’émotion collective est-elle un acteur central du jeu géopolitique, essentielle dans les rapports de force ? Une émotion collective devient agissante par le bruit qu’elle fait dans l’espace public et parce qu’elle relie ceux qui la partagent dans ce que l’historienne médiéviste Barbara Rosenwein a appelé une communauté émotionnelle. L’émotion collective devient une force dans le jeu géopolitique de trois façons. Par la pression intérieure, elle devient un mobile justifiant une action des politiques sur la scène internationale. Dans le rapport de forces d’une négociation diplomatique ensuite, elle est un argument de poids, une ressource, en particulier pour les démocraties libérales ouvertement attentives à l’opinion. Enfin celle-ci devient elle-même un acteur international en raison de la circulation transnationale des supports et des discours émotionnels. Ainsi, en 1989 et plus encore aujourd’hui, l’espace public n’est-il pas uniquement français ou allemand, mais il est devenu global.   « L’année 1989 va nous faire suivre quatre émotions majeures », à travers trois espaces. La première partie revient sur Tiananmen, où après la joie, c’est l’attente puis la stupeur. La deuxième partie s’intéresse à l’été et l’automne 1989 en RDA où se succèdent attente et joie et enfin, le troisième temps est consacré à la chute de Ceausescu en Roumanie où l’indignation fait place au soulagement. En quoi les émotions ressenties sont à la fois communes et dans le même temps différentes en fonction des espaces géographiques dans lesquels les événements se déroulent ?  En quoi la distance transforme-t-elle l’émotion ? Dans ces différents épisodes on voit se répéter le même modèle, les mêmes mécanismes d’apparition, d’expression et de circulation de l’indignation, de la peur ou de la joie. Ce sont des émotions fondamentales du genre humain vivant en société et si elles prennent forme dans des langues différentes, elles reproduisent toujours la même dynamique. Elles s’articulent aussi autour de figures et de constellations archétypiques qui réduisent la complexité et facilitent la mise en sens par les spectateurs. Les archétypes facilitent la reconnaissance des situations et simplifient la rationalisation. Cela dit, j’ai pu constater des différences selon le degré d’étrangeté des espaces géographiques concernés par les bouleversements. Plus ils sont lointains et méconnus, plus les stéréotypes dominent, plus les schémas d’appréhension sont simplifiés et surtout plus les spectateurs s’émeuvent en projetant leurs propres références et inquiétudes sur la situation lointaine. Au spectacle des joies et des malheurs vécus par autrui ne s’exprime pas que l’humanité partagée : les émotions et l’interprétation du réel servent d’abord à s’interroger sur ce qui va nous arriver à nous. La joie communicative des Allemands très proches et fêtant la chute du Mur a été partagée par une majorité de Français, mais s’y est immédiatement associée la pensée inquiète d’une possible réunification dont on pourrait avoir à subir les conséquences.   Finalement, à travers ces expériences émotionnelles vécues collectivement, en quoi « parler des autres fait aussi parler de soi » ? J’emploie cette expression au moment où j’analyse comment, en décembre 1989, le tabloïd allemand Bild rend compte des méfaits du dictateur roumain Ceausescu. Et je me demande si le meurtre de masse d’un tyran roumain rendrait moins répudiables les Allemands criminels du passé, voire les rendraient meilleurs que d’autres dans le présent, tant est mis en avant le contraste entre la révolution pacifique allemande et les montagnes de cadavres des victimes du « boucher » des Carpates. L’articulation entre l’indignation contre le barbare et la joie teintée de fierté pour soi est trop évidente pour être contingente. Elle participe d’un processus de réassurance et nous renseigne plus encore sur les spectateurs des bouleversements qui sont « affectés » que sur les événements proches ou lointains auxquels ils réagissent.

08.02.2026 à 09:00

Eugène Onéguine à l’Opéra national de Paris

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Dans cette nouvelle production de Eugène Onéguine de Piotr Ilitch Tchaïkovski, donnée au Palais Garnier jusqu’au 27 février, la rencontre entre la musique intemporelle du compositeur russe et une mise en scène profondément humaine installe une expérience théâtrale et musicale d’une rare intensité. Sous la direction scénique inspirée de Ralph Fiennes, qui signe ici son premier grand opéra, la tragédie intime de Onéguine se révèle d’une profondeur expressive sans concession. La scénographie, élégante et attentive à la vraisemblance historique, sert d’écrin à un drame intérieur subtilement tissé, où les émotions se lisent autant dans les silences que dans les élans lyriques : les éléments scénographiques, sobres mais évocateurs, servent de toile vivante aux passions qui se jouent, tandis que les costumes, à la fois élégants et profondément ancrés dans l’esthétique du XIXᵉ siècle russe, enrichissent l’atmosphère sans jamais distraire de l’essence dramatique. Le plateau vocal est exceptionnel. Ruzan Mantashyan incarne une Tatiana à la fois fragile et résolue, offrant une incarnation vocale d’une maturité bouleversante. Bogdan Volko en Lensky émeut par la pureté et la sincérité de son chant, notamment dans son aria tragique du duel. Boris Pinkhasovich compose un Onéguine d’une complexité troublante, mêlant noblesse froide et regret tardif de manière magistrale. La direction musicale, confiée à Semyon Bychkov, enveloppe l’ensemble d’un flux orchestral somptueux, révélant toutes les délicates couleurs de la partition de Tchaïkovski et créant une tension émotionnelle parfaitement intégrée au drame vocal. Le spectacle séduit par sa capacité à conjuguer l’exigence dramatique d’un grand théâtre lyrique avec une articulation claire des sentiments humains : amour, fierté, regret et mélancolie prennent corps dans une forme pleinement accomplie. Cette production se présente comme un moment de théâtre musical rare, mêlant puissance vocale et profondeur psychologique, rappelant à quel point Onéguine demeure l’un des sommets du répertoire romantique.

01.02.2026 à 10:00

Saint-Nazaire au travail : des éoliennes à l'horizon

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La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals et des grandes entreprises qui bordent l’estuaire de la Loire. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Sylvie, leader management documentation manufacturing , et Kévin opérateur, tous les deux dans l’éolien, qui, comme la construction navale, est l’objet d’un labeur industriel lourd avant de sortir des ateliers et de se tourner vers le large. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   Les éoliennes à Saint-Nazaire, ville à la mer, ville ouvrière ( Sylvie, Leader management documentation manufacturing. ) […] Le 6 avril 2020, en plein confinement, la fabrication des quatre-vingt nacelles des éoliennes du Parc du Banc de Guérande a commencé dans l’usine de Montoir, au pied du Pont de Saint-Nazaire. Lorsque l’on franchit la Loire dans le sens Saint-Brévin-Saint-Nazaire, on aperçoit très bien, sur la droite, rangées près des bâtiments de l’usine G.E., une quarantaine de ces nacelles de quatre cents tonnes qui porteront les pales et qui contiennent les générateurs ainsi que tous les instruments permettant à chaque éolienne de fonctionner de manière automatique. Le site étant trop petit, les quarante premières nacelles, terminées en octobre 2021, ont été transportées jusqu’au hub logistique du port autonome de Saint-Nazaire, à côté des tronçons des tours au sommet desquelles elles seront installées. Ces tronçons sont arrivés de Séville par cargo de même que les pales qui sont entreposées à proximité. Or, aucune de ces quarante nacelles n’aurait pu quitter le périmètre de l’usine si chacun de leurs dix-mille composants et quatre-mille références n’avaient été certifié grâce au dossier dont j’ai la responsabilité. [ Une nacelle et des tronçons de mâts. Photographie personnelle .] Le matin ou le soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de mon appartement, j’entends le ressac quand il y a de la houle. Je sens le vent. Et si je vais jusqu’à la plage de Sainte-Marguerite, toute proche de chez moi, j’aperçois à l’horizon les quarante pieux qui ont déjà été implantés en mer et qui recevront les machines. Même si je suis à 100% en télétravail, j’éprouve le besoin de me rendre régulièrement sur le port, pour voir où en est le chantier d’assemblage des tours. J’aime partir de l’ancien quartier de Saint-Nazaire, qu’on appelle le « Petit Maroc ». Je longe la base sous-marine. Quand l’accès aux bassins est ouvert, je fais un petit crochet vers les quais à partir du carrefour de Méan, pour regarder les bateaux qui déchargent. Puis, à l’angle du terre-plein de Penhoët, j’entre dans le périmètre où sont intriquées usines et activités portuaires. Je passe entre les grands hangars des Chantiers de l’Atlantique dont le silence est trompeur : derrière les interminables parois de tôle, des milliers d’ouvriers s’activent ; puis les ateliers de l’usine MAN qui fabrique d’énormes moteurs diesel destinés aux bateaux et aux centrales électriques… Sur le côté, amarré au quai de Penhoët, se dresse la masse impressionnante d’un paquebot de plus de trois cents mètres, le Celebrity Beyond, qui en est au stade des finitions. Après avoir dépassé les bâtiments de logistique des chantiers navals, j’arrive à la forme Joubert, une gigantesque écluse où, il y a quelques semaines encore, le Beyond se trouvait en cale sèche. À la nuit tombante, on apercevait alors les lumières qui s’allumaient aux différents étages du navire. C’était magnifique. Tout près de la forme, quatre mâts d’éoliennes ont déjà été montés : chacun élève à 84 mètres au-dessus des quais ses trois tronçons emboités. Ils seront transportés sur le site du Banc de Guérande à partir du printemps. À côté, se trouvent les quarante nacelles alignées sur le hub comme à la parade. Je pousse jusqu’au bord de la Loire. Avec un peu de chance, je pourrai voir un cargo ou un méthanier s’avancer vers le pont et passer sous l’arc du tablier dont les pylônes rayés de rouge et de blanc se détachent sur le ciel. J’adore voir les bateaux partir. Quand j’ai habité à St Marc, à côté de la plage de Monsieur Hulot, je m’asseyais sur un banc et je regardais le ballet des navires qui arrivaient du large droit sur moi avant de prendre le virage du chenal, juste devant la plage. Et quand je venais en vacances chez mes ex-beaux-parents, j’adorais marcher dans la grande avenue qui traverse la ville. Arrivée à la mairie, il me suffisait de marcher cent mètres pour arriver sur le front de mer… Devant moi s’ouvrait l’estuaire. À l’ouest, c’était la côte vers le grand large, à l’est, le port et les chantiers navals. […] À l’heure actuelle, étant donné que j’ai terminé les dossiers des nacelles, je suis en mission sur les tours et leur assemblage. Je participe donc à l’élaboration du certificat de conformité de ces éléments qui, non seulement sont destinés à porter les nacelles mais contiennent les systèmes électriques qui relieront ces dernières à la sous-station installée au centre du parc éolien. De là, le courant produit sera acheminé jusqu’au poste à haute tension de Prinquiau, près de Saint-Nazaire, par un câble qui arrive sur la plage de la Courance, puis qui est enfoui sur près de trente kilomètres à travers la campagne. À l’autre bout de la presqu’île de Guérande, le port de pêche de la Turballe hébergera la base de maintenance à partir de laquelle une centaine de salariés veillera sur le parc éolien. [ Un navire de maintenance du parc éolien de Saint-Nazaire dans le port de La Turballe. CC Wikimedia .] Trois navires spéciaux permettront d’aborder les machines pour les inspecter ou pour intervenir sur des avaries. Quand on sait que l’usine de Montoir continuera à fabriquer des nacelles et que le hub logistique est appelé à recevoir des éléments pour de futurs parcs éoliens, on voit qu’un nouveau puzzle industriel est en train de changer le visage du territoire. […]   Manœuvrer une masse de plusieurs tonnes réclame beaucoup d’énergie et de concentration ( Kévin, opérateur chez un sous-traitant dans l’industrie éolienne du bassin nazairien. ) La journée de travail commence quand le team leader me donne une opération à faire en binôme. On ouvre alors la tablette qui contient des directives écrites et des dessins techniques. Ce sont des « gammes » qu’on doit respecter de manière précise, étape par étape. J’ai donc devant moi une grosse pièce à laquelle je vais assembler d’autres pièces en effectuant des serrages plus ou moins forts sur les vis et les boulons. Ça peut être de toute petites vis qu’il faut faire attention de ne pas abîmer, ou de plus grosses pièces sur lesquelles j’applique des serrages en force à l’aide de grosses clés ou en serrage hydraulique. Il faut faire le serrage exact, qui s’exprime en Newton-mètre (Nm), un kilo équivaut à un Nm, on peut serrer jusqu’à 1 500 Nm. Mais à la main on ne dépasse pas 700. Comme il y a des normes industrielles, ce travail réclame un petit peu de connaissances de la part de l’opérateur. Mais, grosso modo, il s’agit de dérouler un programme un peu comme on suivrait un mode d’emploi ou une notice de montage. […] Il y a énormément de règles, qui se contredisent parfois un peu. À la limite, on peut se demander si ces règles n’ont pas été faites pour qu’on puisse rejeter les fautes sur les opérateurs. C’est pourquoi nous faisons attention les uns aux autres parce que, quand tu es dans le travail, tu es tenté de faire le geste un peu dangereux qui te permet d’atteindre la vis qui est là, hors de portée… Pour être bien confortable, il faut quand même transgresser un peu pour finir ce que tu as commencé ; c’est un enjeu personnel. Et tu as tendance à prendre des risques ou à dépasser tes capacités, à aller trop loin. Alors, nous nous protégeons mutuellement : « Hé ! C’est la pause, on s’arrête ! » ou « Doucement, on prend son temps… » […] Beaucoup de collègues sont abîmés par le travail. Sur le plan physique, quand on est opérateur, on engage son corps. Si tu forces et que tu te fais mal, tu ne peux pas dire « j’arrête »… À moins d’avoir très mal, tu continues ton travail. […] Même si les accidents sont rares, je considère que risquer de détruire son corps au travail n’est pas rémunéré comme il faudrait. Le travail prend une dimension supplémentaire lorsque je dois utiliser des dispositifs de levage pour manipuler des pièces lourdes. [ Le tableau de commande d'une machine de levage". CC Wikimedia .] Quand cette pièce pèse quelques tonnes, l’opération se fait à plusieurs, parce qu’un pontier ne peut pas regarder partout à la fois. Pendant qu’un d’entre nous est à la télécommande, il faut que d’autres tiennent des cordes pour orienter la pièce, et maitrisent le ballant. L’autre jour, j’étais assisté par quelqu’un qui ne surveillait pas bien son côté. J’ai failli bousculer une pièce de quelques milliers d’euros. Sans parler de ce que mon pont transportait et qui valait des millions ! Manœuvrer cette masse qui fait plusieurs tonnes réclame donc beaucoup d’énergie et de concentration : si elle heurte quelque chose ou quelqu’un, même à trois à l’heure, ça peut faire très mal ! Lever l’ensemble. Le diriger à travers l’usine encombrée de partout, en maintenant le tout parfaitement équilibré, faire très attention, surveiller les hauteurs. Être capable de m’adapter pour, parfois, faire évoluer l’engin à l’inverse de ce qui semblerait logique. C’est peu dire que je dois réfléchir à chacune des choses que je fais. En même temps, il ne faut pas que j’aie l’air trop hésitant, sous peine que le directeur, ou d’autres, pensent que je ne maîtrise pas. […] Les gens des bureaux, sont bien conscients qu’ils ne sont pas à la meilleure place pour appréhender tout ce qui se passe, le processus – process en anglais – et ils nous sollicitent parfois. Même s’ils nous disent que nous sommes « bien placés » pour leur faire des remontées de terrain, nous ressentons alors, parfois, une sorte de « mépris de classe » quand quelque chose ne s’est pas bien passé. Leur premier réflexe, même si ce sont des personnes gentilles par ailleurs, va être de lâcher : « Ah ces opérateurs… Qu’est-ce qu’ils nous ont fait encore… ? » Dans le même temps, ils acceptent d’être interpellés et viennent parfois nous dire : « Tiens, j’ai inventé un outil, une nouvelle façon de faire. On va essayer ça ensemble… » Tout le monde se dit “bonjour”, même si parfois on ne se souvient plus des prénoms. Mais je pense que c’est particulier parce qu’on est un certain nombre à ne pas être arrivés là en tant que cancres qui ont raté l’école, mais comme des gens qui ont atterri ici après un parcours complexe. […] Il y a bientôt deux ans, je suis rentré dans cette boite en CDI parce que l’entreprise avait vraiment un grand besoin de main-d’œuvre dans cette période. Or, la main-d’œuvre qualifiée ou très qualifiée était déjà captée par les autres gros employeurs industriels du bassin d’emplois très dynamique de Saint-Nazaire. Et aujourd’hui, je me souviens avec émotion de ce job dating où la RH a lancé en brandissant mon CV : « Oui ,votre profil nous intéresse, on va vous embaucher ! » Que de chemin parcouru depuis ! *  Propos recueillis en 2021. Crédit photo (haut de page) : zegreenweb.com .   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Sylvie  et de Kévin  est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Voir aussi le récit de Damien , ingénieur aux Chantiers de l’Atlantique, responsable des travaux sur la construction des sous-stations électriques des parcs éolien marins (récit paru dans le n°1 de la Chronique « Saint-Nazaire au travail » consacré aux Chantiers de l’Atlantique et paru dans son intégralité sur le site de « La Compagnie Pourquoi se lever le matin »). Le Centre de Culture Populaire  de Saint-Nazaire s’est associé à « La Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » pour poursuivre le recueil de récits de travail dans la région nazairienne.

31.01.2026 à 09:00

Une fresque queer de l'addiction et de la résilience

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Melvin Mélissa réalise un voyage artistique saisissant au cœur d’un malaise de notre modernité : l’addiction. Une foi inébranlable dans le pouvoir émancipateur de l’art parcourt cette fresque queer d’une grande force.   Nonfiction : «  Simon et moi sommes des enfants du Nord, c’est un fait, des fils de la Manche. Paris, ça a toujours été le Sud, et la Méditerranée, un cliché de carte postale   ». Une pieuvre au plafond est avant tout une géographie. En quoi l’ancrage du récit dans une petite ville des Hauts-de-France est déterminant dans le développement de la narration ? Melvin Mélissa : L’ancrage dans le Nord-Pas-de-Calais s’est imposé naturellement. Tout d’abord, parce que j’en suis originaire. Comme beaucoup de primo-romanciers, je suis parti·e de quelque chose de très proche de moi. Pas une autobiographie à proprement parler, mais une fiction nourrie de fragments personnels. J’y ai glissé ce que je connais : des lieux, des sensations, une façon de parler aussi. Je suis très attaché·e au Nord-Pas-de-Calais, et forcément, il s’est invité dans ma façon d’écrire. On m’a souvent reproché de mêler le registre littéraire, la poésie, avec une langue plus familière : de l’argot et du ch’ti. Des profs, des écrivains m’ont répété que c’était incohérent. Il fallait choisir. J’ai beaucoup lutté avec ça, avant de comprendre que je ne voulais pas écrire autrement. Je viens d’une famille d’ouvriers, et à 19 ans, j’ai quitté Berck pour aller en fac de lettres. Je ne savais plus où me mettre. Encore aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir le cul entre deux chaises. Cette tension traverse aussi le roman. Les personnages sont des artistes, et on associe souvent l’art à une forme de prestige social, que je trouve problématique. Simon et Sibylle vivent dans la précarité, ils galèrent avec la CAF et France Travail, comme beaucoup de mes collègues. Il y avait un décalage à explorer. Le mélange des registres devenait pour moi réaliste et politique. Au-delà du style, il y a dans le texte tout un jeu de miroirs, entre terre et mer, très inspiré du baroque, avec le motif de l’eau qui revient sans cesse et la métaphore de la pieuvre. Cet aller-retour entre Lille, du côté des Flandres, et le retour à Berck, près de la côte, faisait sens à tous les niveaux : narratif, symbolique et intime. Sibylle et Simon forment un couple d’artistes précaires, addictes aux drogues. L’existence marginale qu’ils mènent est totalement assumée. Pouvez-vous nous donner un aperçu général de leur vie avant qu’ils ne fassent la rencontre de Haroun ? La vie de Simon et Sibylle peut, de prime abord, sembler caricaturale ou marginale, mais elle est pour moi totalement authentique. J’ai d’ailleurs un problème avec le terme de « marginalité » : ce qu’ils vivent est la réalité de beaucoup de gens, même si elle reste peu visible. Leur précarité, leurs stratégies de survie, leur rapport au monde ne sont pas des ressorts romanesques, mais une suradaptation à un système qui ne leur laisse que peu de répit. Simon a 36 ans au début du roman. C’est un photographe au travail très fantomatique, sensuel et brutal, inspiré notamment de Nan Goldin ou d’Antoine d’Agata. Il n’arrive pas à vivre de son art et a recours au faux-monnayage pour survivre et financer sa consommation d’héroïne. Simon est un personnage morcelé : queer, artiste, issu de la « cité », marqué par de lourds traumatismes dont il n’a pas encore pleinement conscience. Il rejette toute forme de conformisme, non par posture, mais parce que les normes telles qu’elles s’imposent l’ont brisé. Sibylle a 24 ans. C’est une aquarelliste et sculptrice très sensible, extrêmement cultivée, passionnée, qui a abandonné ses études faute de s’y sentir à sa place. Elle porte également un lourd traumatisme, lié à des agressions sexuelles répétées. Leur couple, malgré la différence d’âge, est profondément bienveillant et tendre. Ensemble, ils mènent une vie bohème, mais très rude, traversée par le manque d’argent et l’impossibilité de se projeter. Ils aspirent à une forme de sérénité, mais leurs fragilités respectives rendent cet équilibre difficile à atteindre, surtout au début du récit. Sibylle a un capital culturel solide, et les appréciations bienveillantes de ses créations par son entourage (« c’est magnifique ») l’agacent grandement. Mais la fascination et l’intérêt de Haroun pour ses aquarelles ne la gênent pas. Pourquoi ? Ce qui plaît à Sibylle, dans le passage auquel vous faites référence, tient justement à l’absence de bienveillance condescendante. Lorsqu’on est artiste, l’encouragement peut être agréable, mais il n’est pas toujours utile. Se contenter de dire « c’est beau » ne fait pas avancer une œuvre. Je sais, pour ma part, que je n’aurais sans doute jamais été publié·e si les retours s’étaient limités à ça. Haroun cherche à s’approprier l’œuvre, à la comprendre, ce qui, à terme, pourrait nourrir le travail de Sibylle. C’est quelque chose que j’ai moi-même expérimenté à la sortie de mon roman : certains retours de lecteurs ou lectrices – avec qui j'étais parfois en désaccord – m’ont ouvert des pistes de réflexion très fécondes. À partir du moment où une œuvre est exposée à un public, elle ne nous appartient plus tout à fait. Il existe aussi un rapport de séduction entre les personnages. Haroun est placide, réflexif, presque en retrait, là où Simon et Sibylle sont intenses, flamboyants, excessifs. Cette opposition entre la fougue et la distance, entre l’élan et la retenue, est précisément ce qui attire Sibylle. Le polyamour que vivent Sibylle, Simon et Haroun invite le lecteur à interroger les notions de « jalousie » et de « compersion ». Peut-on dire que les rapports sexuels qu’ils vont avoir à trois proposent une idée de la sexualité et de la sensualité émancipée de toute idée de performance et d’exclusivité unilatérale ? Le polyamour n’était pas prévu au départ. À l’origine, seul Haroun devait exister. Simon est apparu en cours d’écriture, de manière assez fulgurante : il est arrivé déjà constitué, avec son histoire, sa personnalité, son addiction. Il a bouleversé le récit, et j’ai dû composer avec lui. Haroun fonctionnerait alors comme un contrepoint nécessaire à l’intensité de Simon et de Sibylle. Je ne voyais pas ces personnages poursuivre leur relation dans un schéma hétéronormé. Le couple que forment Simon et Sibylle est, malgré ses fragilités, une véritable safe place . C’est précisément cette sécurité affective qui rend possible l’ouverture, à condition que le consentement soit clair – ce qui est fondamental dans le polyamour. Il s’agit d’une tentative de réinventer le lien. Pour Sibylle comme pour Simon, cette configuration permet aussi de réparer des manques anciens. Sibylle a grandi dans un isolement profond. Elle n’a connu que Simon et ne souhaite pas l’abandonner. Simon, de son côté, n’a vécu que des relations peu durables, rarement épanouissantes. Le polyamour devient alors une manière de penser autrement l’attachement, de créer une forme de famille choisie, plus adaptée. Il y a aussi une dimension politique. Sibylle est un personnage marqué par le regard masculin, par une sexualisation précoce, par des normes patriarcales qui ont pesé sur elle et l’ont traumatisée. Le polyamour lui permet de redécouvrir sa sexualité, mais aussi de s’extraire d’une logique de possession et de performance, à la fois affective et féminine. Il ouvre une brèche : celle de relations qui ne reposent ni sur l’exclusivité contrainte ni sur la domination. Le roman pose ainsi une question centrale pour moi : comment faire famille autrement, comment aimer sans posséder. Le polyamour n’est pas une réponse universelle, mais dans ce récit, il me semblait pertinent. Vous parlez avec tendresse et lucidité des usagers de drogues, et vous avez réussi à creuser sous la sévérité du regard médical sur les personnes addictes. Voyez-vous dans le traitement sécuritaire des addictions un déni de la question sociale ? Je suis contre la loi de 1970, qui fait des usagers de drogue à la fois des malades et des délinquants. Les politiques ultra-sécuritaires et autoritaristes ne font que les exclure et les stigmatiser. Comme le souligne la sociologue Anne Coppel, le mythe du « junkie » a longtemps servi à alimenter la légende prohibitionniste : on commence par un joint et, selon ce récit simpliste, on finit forcément par vendre du crack dans la rue. C’est dangereux, et c’était important pour moi d’humaniser les usagers de drogue dans le roman. L’exemple de Trainspotting illustre parfaitement ce que je veux dire. Le livre se déroule en Écosse, sous Thatcher, avec une population ouvrière complètement délaissée, broyée socialement et économiquement. Les usagers de drogue n’avaient accès à rien. Les seringues étaient rares et coûteuses : on les réutilisait, on partageait parfois celles des voisins par nécessité. Il n’y avait jamais de volonté de s’auto-détruire ou de nuire. La pauvreté et le rejet institutionnel ont créé ces situations. L’addiction prend souvent racine dans les violences systémiques : racisme, sexisme, violences sexuelles, pauvreté, précarité, LBGTphobies, classisme. Criminaliser les usagers est non seulement injuste, mais contre-productif : on les place dans des situations d’extrême violence et on limite leur accès aux soins. En 1985, AIDES a mis en place des échanges de seringues et des maraudes pour protéger les usagers et limiter la transmission du VIH ou de l’hépatite, alors que ces pratiques étaient illégales. Les autorités n’ont commencé à les légaliser qu’une fois leur efficacité démontrée. Aujourd’hui encore, les usagers sont trop souvent considérés comme des citoyens de seconde zone. C’était très important pour moi de dresser un portrait intime et incarné qui puisse résonner avec tout le monde, même pour celles et ceux qui n’ont jamais été confrontés aux drogues. Les témoignages que j’ai recueillis, ainsi que les retours de lecteurs, montrent que l’addiction touche vraiment tout le monde. Et il ne s’agit pas seulement d’héroïne : c’est aussi la prise de Valium le soir pour réussir à dormir, ou la cocaïne que prennent certains saisonniers pour tenir la cadence, par exemple. Il est donc essentiel de rappeler que la drogue est banale et présente partout. La diaboliser ne sert à rien, mais il ne faut pas non plus lui ôter sa dangerosité. Pour moi, tout passe par le fait de remettre les usagers au centre du débat, de leur redonner la parole. J’espère que mon livre a réussi à le faire avec justesse. À travers la question de l’addiction, vous vous attaquez à la violence et à la banalisation de ses différentes formes. De quelle manière Sibylle, Simon et Haroun réussissent-ils à demeurer face aux violences qu’ils subissent ? Je pense que Sibylle, Simon et Haroun réussissent à faire face aux violences systémiques parce qu’ils parviennent à se créer une vie à leur mesure. C’est un roman sur la résilience, mais il est important de préciser que ce n’est pas uniquement leur force individuelle qui les sauve. C’est leur capacité à créer du collectif et à se soutenir mutuellement qui joue un rôle central. Les personnages dégagent beaucoup de candeur. Ils ne sont ni blasés ni fatalistes. Même si la fin du récit se voulait lumineuse et optimiste, des artistes non salariés avec un bébé dans une histoire polyamoureuse essuieront toujours des difficultés. Leur originalité et leur désir de s’affranchir des normes les placent dans un rapport critique avec elles, et non dans un rapport de supériorité. Nous vivons dans une époque qui valorise l’hyper-indépendance, la résilience personnelle, dans une logique très individualiste et capitaliste. Mais cette résilience a ses limites et la société elle-même doit changer. Au final, ce que je voulais montrer, c’est que la résilience n’est pas une vertu individuelle abstraite : elle prend sens dans le collectif, dans la solidarité, dans la capacité à se soutenir et à inventer des formes de vie alternatives. Il est possible de créer des espaces de liberté, d’authenticité et d’entraide sans nier les inégalités structurelles auxquelles nous faisons tous face. Je suis même persuadé·e que c’est une première étape pour les combattre. La question animale est fortement présente dans votre roman. D’où vient la fascination de Sibylle pour les pieuvres ? Je suis passionné·e de biologie, notamment d’entomologie et d’océanographie, et j’adore les animaux. C’est ma source d’inspiration première. La fascination de Sibylle pour les pieuvres vient aussi de la symbolique que je leur ai trouvée. J’ai vécu quelques expériences similaires à celles de mes personnages, et on me disait qu’il fallait que je sois dur·e comme un roc pour avancer. J’ai trouvé cette image monolithique et déshumanisante. À l’époque, j’étais fasciné·e par les pieuvres – je le suis toujours – et j’ai vu en elles un symbole de résilience. Elles changent de couleur, de forme, de texture, et peuvent même s’amputer volontairement d’un tentacule pour fuir un prédateur. Cette faculté, l’autotomie, se retrouve aussi chez les lézards ou les araignées. J’ai fait le parallèle avec ces animaux et me suis dit : voilà, c’est ça que je veux être. Je ne veux pas être dur·e et froid·e, je veux être un poulpe ou une petite araignée qui se régénère, qui s’adapte, qui reste vivante et flexible. C’est de cette métaphore du poulpe, capable de se régénérer, que tout est parti. Sibylle tombe enceinte et décide de garder son enfant, en dépit de la précarité sociale. Quel sens va-t-elle donner à la maternité et au « faire famille » dans un couple polyamoureux ? Je ne savais pas que Sibylle allait tomber enceinte pendant l’écriture, et ça a été très casse-gueule. Si elle avortait, et c’est son droit fondamental, il était très important pour moi de ne pas envoyer le message qu’elle le faisait parce qu’elle mène un mode de vie alternatif. Sa liberté devait rester entière, sans prétexte ni jugement. Si elle gardait l’enfant, j’avais peur qu’on m’accuse de tomber dans la facilité, de faire procréer mon personnage simplement parce que c’est une femme. Afin de prendre la bonne décision pour mon roman, il fallait que je me sente moi-même libre et détaché·e du regard des lecteurs. Sibylle est entourée et ne fera pas seule l’expérience de la parentalité : Simon et Haroun participent à cette construction. Pour Sibylle, la maternité n’est pas un accomplissement, mais elle lui offre la possibilité de créer un monde positif et ouvert sur la diversité, et de transmettre à son enfant ce qu’elle n’a pas eu : un espace de liberté et d’épanouissement. Cette dimension, bien qu’évidente, reste imprécise à la fin du livre, pour laisser la place au rêve et à la construction d’un futur ouvert. Je ne voulais pas apporter de réponse toute faite et figée, alors que l’esprit même du livre est celui de la fluidité. C’est quelque chose que je pense laisser à l’imagination et à l’appréciation du lecteur. Le mot « Survivants » revient souvent dans la bouche de vos personnages. Quelle est votre définition du verbe « survivre » ? C’est une bonne question. Je n’adhère pas à « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ». Survivre, c’est aussi rester vulnérable, car c’est cette vulnérabilité qui nous garde éveillés face à la dureté du monde. Se relever après des épreuves terribles ne m’intéresse pas en soi, c’est la manière de le faire qui me fascine. Pour moi, être un survivant, c’est continuer à faire preuve d’empathie et à lutter, et ne pas se contenter de penser à soi. La survie ne s’arrête pas à notre cas personnel : elle passe par notre capacité à construire quelque chose de juste autour de nous, à rester attentif aux autres, à agir avec intégrité et lucidité.    

30.01.2026 à 11:00

Ce que disent les votes par bureau

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La crise politique actuelle et la montée de l’extrême droite incitent à scruter les votes pour tâcher d’en saisir les déterminants. L’ouvrage que viennent de publier Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, à partir des données disponibles au niveau de chaque bureau de vote, auxquelles ils associent un revenu moyen, apporte sur ce plan des éclairages importants, sur leur géographie mais aussi sur les stratégies électorales des différents partis. Nonfiction : Vous venez de faire paraitre une Nouvelle cartographie électorale de la France (Textuel, 2026). Pourriez-vous expliquer, pour commencer, quelles données vous utilisez, et indiquer en quoi consiste la nouveauté de cette cartographie ? Youssef Souidi, Thomas Vonderscher : La principale nouveauté de ce livre est de mettre en correspondance, pour l’ensemble de la France métropolitaine, les résultats électoraux de chaque bureau de vote avec le niveau de vie des habitants qui y résident. Cela permet de montrer, de manière très fine, comment les préférences politiques varient selon le niveau de vie, à une échelle jusqu’ici très peu exploitée. Pour cela, nous mobilisons plusieurs jeux de données produits par les administrations françaises et mis à disposition sur data.gouv.fr : les résultats électoraux de l’ensemble des scrutins nationaux entre 2017 et 2024 ; le périmètre précis de chaque bureau de vote et des données permettant d’estimer le niveau de vie moyen des ménages dans chacun de ces périmètres. À partir de là, nous classons les bureaux de vote selon leur niveau de vie, en vingt groupes, et analysons les comportements électoraux en fonction de ce classement. Il s’agit d’une approche dite « écologique » du vote, qui met en relation des caractéristiques sociales moyennes et des résultats électoraux observés à l’échelle des territoires, plutôt que des comportements individuels. Cette approche s’inscrit dans une tradition ancienne, dont l’ouvrage fondateur est le Tableau politique de la France de l’Ouest d’André Siegfried, publié en 1913. Plus récemment, Julia Cagé et Thomas Piketty ont renouvelé ce programme en privilégiant l’échelle communale dans leur Histoire du conflit politique , qui analyse le lien entre caractéristiques sociodémographiques et préférences politiques sur près de deux siècles. Notre apport est de descendre à une échelle encore plus fine, celui du bureau de vote, ce qui permet d’observer des unités socialement plus homogènes. Cela ouvre également la possibilité de cartographier de manière inédite les quartiers populaires, souvent enfermés dans des clichés ou étudiés à partir de cas très localisés. Cette approche, déjà utilisée par le géographe Jean Rivière pour analyser L’Illusion du « vote bobo »  (PUR, 2022) dans les grandes métropoles, est ici étendue à l’ensemble du territoire métropolitain — les données disponibles ne permettant pas à ce jour d’estimer le niveau de vie des bureaux de vote pour l’ensemble des DROM-COM. Précisons qu’un tel travail a été rendu possible par la grande qualité de l’appareil statistique français ainsi que par des mobilisations citoyennes qui ont permis la publication de ces données. Quels avantages ces traitements présentent-ils par rapport aux sondages électoraux auxquels nous sommes plus habitués ? Et quels sont leurs inconvénients et leurs limites ? Dès le lendemain des élections, les instituts de sondage publient des enquêtes post-électorales. Il ne s’agit pas ici d’estimer des intentions de vote mais de mettre en lien préférences politiques et caractéristiques sociodémographiques à partir de l’interrogation d’un échantillon représentatif de Français. Comme tout sondage, leurs résultats peuvent être affectés par un certain nombre de biais. D’abord, un biais de sélection : à l’heure où la plupart des enquêtes sont administrées en ligne, certaines populations — notamment les plus défavorisées — restent difficiles à atteindre, en raison de l’illectronisme. Ensuite, un biais d’auto-sélection : la participation repose sur le volontariat, et rien ne garantit que les non-répondants aient les mêmes caractéristiques que les répondants. Enfin, un biais déclaratif : les individus déclarent-ils fidèlement leur niveau de revenu ou leur vote effectif ? À l’inverse, notre approche ne repose ni sur un échantillon ni sur des déclarations individuelles, mais sur les comportements électoraux effectivement observés pour l’ensemble des électeurs inscrits, dans près de 70 000 bureaux de vote en France métropolitaine. Elle permet ainsi de lever un certain nombre de limites propres aux sondages. Toutefois, comme le rappelait le spécialiste de la quantification en sciences sociales Alain Desrosières, les données ne sont pas données, elles sont construites. C’est pourquoi, dans l’annexe technique, nous essayons d’être le plus transparents possible sur les limites de la méthode utilisée. Par exemple, nous étudions les élections de 2017 à 2024 à partir des contours des bureaux de vote définis en 2022. Or, ces périmètres peuvent être revus chaque année. L’Insee se veut néanmoins rassurante sur la question puisqu’elle relève un faible nombre de créations et de suppressions de bureau de vote sur la période récente. Plus fondamentalement, cette approche ne permet pas d’analyser le vote selon certaines caractéristiques individuelles centrales en science politique, comme l’âge ou le genre. Sur ces dimensions, les sondages restent irremplaçables. Il faut néanmoins être attentif à la manière dont les instituts tentent (ou non) de limiter les biais listés plus haut. En définitive, nous n’opposons pas données électorales et sondages. Chaque méthode a ses forces et ses limites. Sur un objet aussi central que les élections, il nous a simplement paru indispensable de proposer une approche complémentaire, à un moment où les sondages et leur mode de production font l’objet de nombreuses remises en question dans le débat public. Vos données vous permettent de comparer les électorats des différents partis, au regard notamment du niveau de vie et du lieu de résidence, et de croiser ces deux facteurs. Quels sont les principaux résultats que cette méthode met en évidence ? Effectivement, les graphiques qui ouvrent le livre sont éloquents à cet égard : les clivages sociaux continuent de structurer fortement les comportements électoraux, tant du point de vue de la participation que des choix partisans. Le premier résultat concerne l’abstention. Si elle a pu être qualifiée de relativement modérée à l’échelle nationale (autour d’un tiers des inscrits), cette moyenne masque de très fortes inégalités sociales. Dans les bureaux de vote de rang 1, c’est-à-dire les 5 % correspondant au niveau de vie le plus faible, près d’un électeur sur deux ne s’est pas rendu aux urnes. À l’autre extrémité de l’échelle sociale, dans les bureaux de rang 20, qui regroupent les 5 % les plus aisés, l’abstention est environ deux fois plus faible. Ces écarts rappellent que la participation électorale reste socialement différenciée. Une étude menée sur d’autres données par les sociologues Céline Braconnier, Baptiste Coulmont et Jean-Yves Dormagen et publiée par la Revue française de science politique constatait même un creusement des inégalités sociales de participation entre 2007 et 2017. S’agissant ensuite des choix partisans, nous mettons en évidence une forte proximité sociologique entre les électorats de la coalition présidentielle et de la droite traditionnelle. Dans les deux cas, le vote est nettement croissant avec le niveau de vie. La différence tient surtout à leur inscription territoriale : la coalition présidentielle réalise des scores relativement homogènes quel que soit le degré d’urbanité des communes, tandis que la droite traditionnelle surperforme plus nettement dans les couronnes périurbaines et la ruralité. Les cartes présentées dans l’ouvrage montrent d’ailleurs une forte concentration de ses scores dans quelques bastions, et inversement, une quasi-disparition dans de larges portions du territoire. Le NFP arrive quant à lui en tête des préférences exprimées dans les bureaux de vote au niveau de vie le plus faible, mais son score diminue assez rapidement à mesure que l’on progresse dans l’échelle des niveaux de vie, avant de se redresser légèrement dans les bureaux les plus aisés. Géographiquement, il surperforme nettement dans les cœurs d’agglomération et les couronnes urbaines. Dans les quartiers populaires, son score en pourcentage des suffrages exprimés est particulièrement élevé, frôlant la moitié des votes. Toutefois, compte tenu des niveaux d’abstention très élevés dans ces territoires, cette performance ne se traduit pas par une surreprésentation nette, en pourcentage des inscrits, par rapport aux territoires les plus urbanisés pris dans leur ensemble. Enfin, l’alliance d’extrême droite a réalisé ses moins bons scores dans les bureaux situés aux extrémités de l’échelle des niveaux de vie. Elle a en revanche pris la tête dans l’ensemble des bureaux au niveau de vie intermédiaire, ceux de rang 2 à 19. D’où une forme de toupie, avec un maximum dans les catégories intermédiaires et des scores plus modestes aux deux extrémités de l’échelle sociale, qui rappelle l’image mobilisée par le sociologue Henri Mendras à la fin des années 1980 pour illustrer sa thèse de « moyennisation » de la société française. Son implantation géographique apparaît comme le négatif de celle du NFP : le RN et ses alliés obtiennent des scores plus élevés dans les couronnes périurbaines et les communes rurales que dans les centres d’agglomération et leur couronne urbaine. Mais à travers nos cartes, nous insistons aussi sur la complexité du paysage politique : les couronnes périurbaines de l’Ouest de la France votent moins pour l’extrême droite que de nombreuses communes-centre du Nord ou du Sud-Est. Les électorats des différents partis qui composent le Nouveau Front populaire se distinguent fortement, montrez-vous, et leurs réservoirs de voix les plus prometteurs sont a priori très différents, ce qui pourrait expliquer des stratégies différentes... Pour étudier les électorats des différentes formations de gauche, nous nous sommes tournés vers les élections européennes. L’avantage est que la question du vote utile y paraît a priori moins prégnante que lors de l’élection présidentielle. L’inconvénient est que ces élections sont moins mobilisatrices que l’élection présidentielle, en particulier dans les catégories sociales les plus défavorisées. Cette limite en tête, l’étude de la structure de ces différents électorats n’en reste pas moins riche d’enseignements. En 2024, la liste PS-Place Publique menée par Raphaël Glucksmann rassemble 7 % des inscrits, mais atteint son plancher dans les bureaux de vote au niveau de vie le plus faible (3 %) et son plafond dans ceux au niveau de vie le plus aisé (11 %). La structure du vote pour la liste Les Écologistes portée par Marie Toussaint est similaire (de 1 % à 5 % des inscrits, pour une moyenne de 3 %). Le constat est inverse pour la liste LFI menée par Manon Aubry. Son score passe de 11 % des inscrits dans les bureaux de rang 1 à 5 % dans ceux de rang 20. Si l’on croise dimensions sociales et géographiques pour les deux forces majeures de la gauche, on constate que LFI a fait ses meilleurs scores dans les bureaux de vote les plus pauvres des couronnes urbaines. Dans les bureaux situés en couronne périurbaine et dans la ruralité, ses scores sont généralement faibles, sauf dans les bureaux les plus précaires. Le PS-PP enregistre quant à lui ses meilleurs scores dans les bureaux les plus riches des cœurs d’agglomérations, mais peine à atteindre des scores conséquents dans les bureaux les plus favorisés des territoires périurbains et ruraux. Dans leur Histoire du conflit politique , Julia Cagé et Thomas Piketty considèrent que c’est l’alliance entre classes populaires urbaines et rurales qui permet à la gauche d’arriver au pouvoir. LFI semble privilégier une stratégie différente en concentrant ses efforts sur la jeunesse et les quartiers populaires. De fait, nous montrons que la liste de Manon Aubry a recueilli les suffrages d’un tiers des électeurs qui se sont déplacés dans les quartiers populaires. Cependant, nous rappelons dans le chapitre sur l’abstention que la participation y est de manière structurelle beaucoup plus faible que la moyenne nationale : transformer ce potentiel en voix supplémentaires impliquerait donc certainement un investissement politique et organisationnel considérable pour mobiliser des électeurs durablement éloignés des urnes. Quant au PS et aux Écologistes, la structure de leur électorat présente des similitudes avec celle de la coalition présidentielle, à savoir un vote croissant avec le niveau de vie : la tentation pourrait alors être de convaincre une partie des déçus du macronisme pour consolider leur place dans le paysage politique. Vous vous livrez également à une analyse détaillée des reports de voix entre les deux tours des élections législatives en 2024, en les comparant à 2022. En quoi cette analyse permet-elle de souligner l’efficacité du front républicain en 2024 ? À l’issue de la séquence électorale de 2022, de nombreux éditorialistes, mais aussi chercheurs en sciences politiques, annonçaient la mort du front républicain. À bien regarder les reports de voix de cette élection, il y avait de quoi le croire : dans les duels NUPES/RN ou coalition présidentielle/RN, les candidats faisaient à peu près jeu égal au 2 nd tour. En 2024, dans un tout autre contexte et après un 1 er tour laissant augurer une majorité de l’alliance d’extrême droite à l’Assemblée nationale, de nombreux désistements ont lieu. Ils permettent de transformer 150 triangulaires en duels face au RN et alliés. Et les électeurs ont suivi : les candidats de gauche progressent en moyenne deux fois plus que ceux de l’extrême droite entre les deux tours, de 21 à 32 % contre 25 à 30 %. Pour la coalition présidentielle et la droite traditionnelle, la progression en points de pourcentage entre les deux tours est cinq fois plus importante que celle de l’extrême droite, faisant de ces deux camps les principaux bénéficiaires du report des voix. La suite est connue : le NFP est le premier bloc en termes de sièges obtenus (178), suivi de la coalition présidentielle (156), du RN et alliés (142) et de LR (39). Ce retour du front républicain est-il une résurrection ou une réminiscence ? Nous n’en savons rien, mais ces données incitent à la prudence quant aux prédictions. Ce type d’analyses intéresse vraisemblablement au plus haut point les spécialistes de la carte électorale des différents partis. Quels enseignements cela permet-il de tirer concernant les stratégies ciblées que ces partis pourraient être tentés de mettre en œuvre ? Nous avons voulu vérifier la validité de la notion de swing circos qu’on a vu fleurir ces dernières années, c’est-à-dire de circonscriptions clés dans lesquelles le résultat est indécis et qui pourraient donc changer le résultat à l’échelle nationale. Pour cela, nous avons regardé plusieurs paramètres : combien de circonscriptions sont-elles emportées avec moins de 1 000 voix d’écart et sont-elles les mêmes à chaque élection ? Combien ont basculé d’un camp à un autre entre deux législatives et quelles sont leurs caractéristiques ? Quelle proportion d’électeurs ont voté, dans chaque circonscription, pour chaque camp, à l’élection présidentielle précédente et aux législatives ? La première question nous a menés à une impasse : alors que 96 circonscriptions se sont jouées à moins de 1 000 voix en 2022, elles ne sont plus que 46 deux ans plus tard. Non seulement cela représente moins d’un dixième de l’Assemblée nationale, mais seules quatre circonscriptions ont été serrées sur plusieurs législatives d’affilée. Et, d’une élection à l’autre, une circonscription qui a été serrée peut être emportée au premier tour ! Si les états-majors des partis politiques ne peuvent pas beaucoup se fier aux circonscriptions serrées, ils peuvent en revanche observer quelles sont celles qui ont basculé, c’est-à-dire qui ont changé de couleur politique. Nous synthétisons ces bascules dans des cartes et analysons les caractéristiques des territoires, ainsi que la mobilisation des différents électorats. Prenons, par exemple, les 57 circonscriptions passant de la coalition présidentielle à l’extrême droite en 2022. Elles se distinguent par leur géographie, se situant quasiment toutes sur le pourtour méditerranéen ainsi que dans un quart nord-est qui se prolonge jusqu’à l’Eure. Comme celles passées à gauche, elles présentent un taux de pauvreté supérieur à la moyenne nationale. Cependant, elles s’en distinguent par la faible part d’habitants domiciliés dans une commune-centre ou une couronne urbaine ainsi que par le taux de logement individuel élevé relativement à la moyenne nationale. L’extrême droite dominait déjà l’élection présidentielle de 2017 dans ces territoires. Toutefois, une mobilisation exceptionnelle des électeurs en soutien d’Emmanuel Macron combinée à un retrait des isoloirs des électeurs frontistes n’a laissé que peu de chances aux représentants de l’extrême droite lors du scrutin législatif. Cinq ans plus tard, on constate cette fois un renversement des rapports de force entre le candidat macroniste et le candidat frontiste : le RN augmente sa capacité à convertir ses voix à l’élection présidentielle en votes aux élections législatives (54 % en 2022 contre 40 % cinq ans plus tôt), alors que celle du camp macroniste recule nettement (respectivement 65 % et 98 %). En présentant le détail des résultats dans le livre à travers des cartes et des infographies, nous espérons qu’ils seront instructifs non seulement pour les spécialistes de la carte électorale, mais plus largement pour tout citoyen s’interrogeant sur l’avenir politique de notre pays. Pour finir, vous vous livrez à un exercice de projection de la composition de l’Assemblée dans le cadre d’un passage à un scrutin à la proportionnelle, en testant différentes options. Quels sont les principaux résultats qui en ressortent ? Ce qui nous a le plus frappés en travaillant sur ce chapitre d’ouverture, c’est l’ampleur des écarts que peut produire la projection d’un autre mode de scrutin à partir d’une même répartition des voix. À résultats électoraux constants, le nombre de sièges obtenus peut varier très fortement selon que l’on retient le scrutin majoritaire à deux tours ou différentes formes de proportionnelle. Les graphiques que nous présentons rendent ces écarts particulièrement visibles. L’exemple le plus emblématique est celui de la coalition présidentielle en 2017. Avec le soutien d’environ un inscrit sur six, elle obtient 350 sièges grâce au scrutin majoritaire à deux tours. Nous avons simulé ce qu’aurait donné cette même élection si un scrutin proportionnel similaire à celui utilisé en 1986 avait été en vigueur, avec des listes départementales et un contingent de députés par département proportionnel à la population. Dans ce cas, la coalition présidentielle aurait perdu 101 sièges et, surtout, la majorité absolue. En restant certes en tête, elle aurait même perdu près de 140 sièges si la proportionnelle avait été appliquée à une échelle régionale ou nationale. À l’inverse, les partis de gauche, très marginalisés à l’Assemblée à l’issue des législatives de 2017, auraient obtenu plusieurs dizaines de sièges supplémentaires avec un mode de scrutin proportionnel. Cela aurait profondément modifié le cours de la vie politique, non seulement en renforçant leur poids dans les votes au Palais Bourbon, mais aussi parce que le financement des partis et l’accès aux médias dépendent en partie du nombre de députés. Même si, dans un contexte de tripolarisation, l’obtention d’une majorité absolue devient moins probable, le scrutin majoritaire à deux tours reste une exception parmi les démocraties comparables à la France. L’ampleur de son influence sur la traduction des voix en sièges rend indispensable une réflexion sur sa pertinence.   À lire également sur Nonfiction : Un entretien avec Youssef Souidi à propos de l'ouvrage Vers la sécession scolaire ?   (Fayard, 2024).  

28.01.2026 à 09:00

Werther à l’Opéra-Comique : une lecture sensible du drame de Massenet

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La nouvelle production du Werther de Jules Massenet à l’Opéra-Comique, sous la direction musicale de Raphaël Pichon et avec la mise en scène de Ted Huffman, marque une étape significative dans la redécouverte du drame lyrique français au cœur du répertoire romantique. À l’opposé des lectures « grand opéra » qui tendent à lisser les aspérités de la partition, l’approche de Pichon avec l’ensemble Pygmalion privilégie la clarté des lignes et la nervosité expressive inhérentes à Massenet. Les choix orchestraux, inspirés de pratiques historiquement informées, révèlent non seulement la finesse des tessitures vocales mais aussi la tension dramatique constante de l’œuvre, la donnant à entendre comme une mécanique intime du désir plutôt que comme un simple écrin lyrique. Raphaël Pichon portant un soin constant aux équilibres et aux couleurs, la partition gagne en transparence et en respiration. Le choix de mise en scène de Ted Huffman séduit par sa sobriété assumée. L’espace scénique, loin des reconstitutions pittoresques, se concentre sur l’essentiel : des chaises, une table, un rectangle de lumière. Le cadre ainsi créé est à la fois arène émotionnelle et métaphore de l’enfermement social qui pèse sur les protagonistes. Cette épure dramatique accentue le vertige psychologique du héros, transformant Werther en une tragédie purement théâtrale, où chaque geste compte. La distribution impressionne par sa cohérence et son engagement. Pene Pati dans le rôle titre propose une incarnation vocale élégiaque de Werther : se voulant à l’écart d’une hystérie destructrice, son personnage se construit dans une douleur méditée, presque abstraite, qui traduit le dilemme intérieur du poète tourmenté. Adèle Charvet, en Charlotte, impose une présence scénique forte et une palette expressive étonnamment riche. Julie Roset apporte une légèreté bienvenue au rôle de Sophie, tandis que John Chest en Albert fait le choix de la lucidité psychologique plutôt que de la démonstration vocale. Ce Werther à l’Opéra-Comique n’est pas une simple reprise de l’œuvre de Massenet : c’est une lecture intellectuellement exigeante et esthétiquement cohérente, qui met en avant la dimension humaine et dramatique d’un chef-d’œuvre romantique trop souvent taxé de pathos conventionnel. La production démontre que Werther , loin d’être un « grand opéra sentimental », est une pièce de théâtre chanté intense, où l’intime et le social se heurtent et se répondent avec une force émotionnelle rare.

26.01.2026 à 09:00

Nouri Al-Jarrah, poète de la Syrie martyrisée

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La poésie de Nouri Al-Jarrah est avant tout une puissance brute. Un jaillissement lyrique et une foudre épique qui surgissent des pierres antiques pour faire revivre sa terre natale, la Syrie, ravagée par la tyrannie des Assad, les guerres fratricides et les occupations étrangères. Témoin ces vers que le poète, né à Damas en 1956, déclame depuis son exil londonien : «  Moi, Lazare le Damascène, je suis sorti par la porte du Paradis et j’ai trouvé les jardins en feu. / Dans la fumée des incendies / Et la cendre des arbres, / Sur des rives entredévorées par des hyènes tachetées, / Mon guide s’est égaré, / Et j’ai vu Darius qui avait fui la bataille allonger la chaîne persane au loup syrien aveugle […] . / Ai-je terrifié les mots et troublé le causeur / Par ce que j’ai dit en langue des signes ? / Ai-je dit ce que je n’ai jamais dit ? / Je suis Lazare qui tape à la porte de la résurrection . » 1 Un poète de l’identité ouverte Nouri Al-Jarrah décline une identité ouverte, sculptée par l’écriture et les lignes de vie qu’elle rend possibles. La personnalité de l’artiste n’est le résultat ni d’une décision étatique, ni d’un acte administratif : ce sont les cultures, au pluriel et appréhendées sur le temps long, qui ont façonné une terre donnée, en l’occurrence la Syrie, dont il est le visage et la voix. Chaque vers soufflé devient ainsi un acte de résurrection, une offensive contre l’enfermement identitaire, l’essentialisme, l’oubli et l’effacement volontaire. Après la première anthologie poétique de Nouri Al-Jarrah, récompensée par le prestigieux prix Max Jacob en 2023, la parution d’un nouveau recueil intitulé Les Tablettes orientales , dans la « Petite Bibliothèque de Sindbad » chez Actes Sud, confirme la force d’évocation qui frappait déjà le lecteur dans Le Sourire du dormeur . Rassemblant des poèmes puisés dans ses trois derniers livres – Le Serpent de pierre (2023), Jeunes Damascènes en promenade (2024), Les Derniers Jours de Zénobie en exil (2025) –, Nouri Al-Jarrah s’impose non seulement comme l’un des plus grands aèdes de notre temps, mais aussi comme un véritable peintre des mots. En effet, à la manière de Théodore Géricault dans Le Radeau de la Méduse (1818-1819) ou d’Eugène Delacroix dans Scènes des massacres de Scio (1824), il saisit dans des images frappantes autant que troublantes toute la cruauté du monde. Chanter la Syrie qui suffoque Le danger n’est jamais loin dans la poésie de Nouri Al-Jarrah, et, quand Damas, « ville fétiche, captive et nuageuse », suffoque, l’élégie du poète semble vraiment le radeau au milieu du naufrage. Les vers ouvrent des portes et marchent au hasard parmi les ombres. L’esprit du vin n’enchante plus les murs de la ville, et les treilles fanées saluent les rares rescapés du naufrage. L’air des étés moribonds triomphe, le bleu du ciel tourne au blanc du linceul – mais le poète vigilant est là pour témoigner que l’homme n’est pas vaincu par tant de catastrophes : «  Le soleil descend sur les feuilles de la treille et se couche dans la maison / Me laissant, à moi l’aveugle, les sanglots de l’arbre et le gémissement des divans dans l’ombre. / Et maintenant, / Regarde autour de toi, avec moi, et ne laisse pas l’image s’échapper de ton œil qui a tout vu.  » Les séismes labourent la terre, promettant des années infertiles, les fouets d’épines se substituent aux roses, les bateaux antiques errent sur la mer de Syrie, les côtes redoublent de férocité, dévorant les acteurs d’une épopée qui abolit le temps, et hier devient aujourd’hui, dans un éternel retour des épreuves que dit, par exemple, ce poème bouleversant intitulé « L’épigramme syrienne » : «  Si tu passes devant ma tombe et que tu es, comme moi, syrien / Fuyant vers une île, / Sois mon semblable / Même si tu n’es pas arrivé / Comme moi / À bord d’un navire parti de Tyr / Des semelles en cuir de cheval aux pieds / Si une vague t’a porté et jeté / Sur ce rivage, / Syrien, / Choisis Cos plutôt qu’Athènes ou Sparte / Car elle est l’île de l’amour . » Résurrection par les vers ? Semblable à l’archer palmyrénien à qui il donne la parole dans un de ses poèmes, le poète sait que, sans doute, il a perdu d’avance, et que l’exil aura raison, non de sa voix et de son verbe, mais de lui : «  Aujourd’hui je ne montrerai pas au temple / […] Je n’ai que faire de dieux qui n’ont jamais étanché ma soif / En répondant à l’une / De mes innombrables questions. / J’ai offert un quart de siècle à ce vent mordant, / J’ai bandé les arcs pour terrasser de ma flèche ailée le Calédonien basané / Maintenant que je suis descendu de la muraille / Perclus de douleurs aux genoux / Riche de quelques drachmes qui ne m’amèneraient même pas à Londinium / Je vais blasphémer / Nuit et jour / Et que mes dieux m’entendent et meurent de rage / Puisque, même en rêve, je ne trouverai pas un bateau pour m’emmener à Banias. / Je vais probablement mourir ici et être enterré près de cette maudite muraille / Sans revoir la Syrie.  » D’une lucidité sans défaillance, le poète semble aussi pareil à cet aveugle qu’il évoque, et qui, capable de goûter le moment présent tout en ayant connaissance des malheurs à venir, respire la blancheur éclatante des cieux et adresse des mots secrets au ressac. Herbe verte, herbe jaune, au gré des saisons, le voilà qui erre innocemment dans la plaine, au milieu des ruines, entre des colonnes rehaussées de couronnes d’albâtre. Soudain, un garçon apparaît. Il semble être le seul à reconnaître la grâce tragique des yeux absents du marcheur, qui lui annonce : «  Bientôt tu grandiras et je te verrai agiter ta chemise pour me faire signe, par-delà les regards, un cri mélancolique dans la gorge tranchée, le corps juvénile troué de balles et porté par les voix sur les épaules de jeunes descendus d’une grotte montagneuse pour remplir la ville de funérailles.  » Mais, lisant la poésie de Nouri Al-Jarrah, on a envie malgré tout de penser que ce n’est pas en fin de compte l’esprit de mort qui triomphera. Ainsi, convoquant le souvenir d’Hélène de Troie, de Zénobie de Palmyre, de Barates le Palmyrénien et de Julia Domna (l’impératrice romaine d’origine syrienne et épouse de l’empereur Septime Sévère), « Les sept tablettes » qui ouvrent le livre redressent les ruines mortes, restaurant la chaleur de leurs pigments millénaires et recouvrant les mythes et les figures illustres de l’Orient hellénistique d’une chair nouvelle. Ce grâce à leur rythme incantatoire habilement rendu par la traduction fluide d’Antoine Jockey. Envisageant frontalement la brutalité de l’inévitable, la poésie de Nouri Al-Jarrah est aussi une poésie de la présence réparatrice. Elle préserve le miracle des instants les plus fragiles, par exemple quand elle nous invite à déambuler avec les jeunes Damascènes en promenade devant les portails ouverts de la ville. Ou encore quand, au détour d’un poème, un lézard aux aguets brandit sa langue pâle et menaçante. L’été est silencieux, l’animal enfle et s’étale sur le mur de calcaire jauni qui s’effrite : «  Intemporel le bleu, intemporelle l’attente, dans le bleu du soir, lorsque l’obscurité se répand et que les étoiles tombent sur les maisons / Les sanglots de la fontaine élèvent le chant dans l’air qui propage l’odeur du laurier-rose et la volupté des environs . » Oui, certes, le poète nie les dieux et la possibilité d’une transcendance. Cela n’empêche pas que chaque poème gravé sur ces Tablettes orientales exige, d’une part que justice soit faite, d’autre part que renaisse des cendres de la guerre la beauté des vergers de Damas. Notes : 1 - Le Sourire du dormeur , Sindbad/Actes Sud, 2022.

25.01.2026 à 11:00

Le Misanthrope de Molière au Théâtre de l’Athénée

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Au Théâtre de l’Athénée, Georges Lavaudant met en scène Le Misanthrope avec une sobriété élégante dont l’effet est d’accroître la violence feutrée du verbe de Molière. Rien ici de décoratif : l’espace, presque nu, est une arène où s’affrontent les mots, les principes et les désirs, et où chaque silence pèse autant qu’un alexandrin. Éric Elmosnino est un Alceste d’une âpreté vibrante, habité par une exigence morale qui tient autant de la noblesse que de l’autodestruction. Sa colère n’est jamais tonitruante : aiguë, elle le ronge, elle l’isole. Face à lui, la Célimène de Mélodie Richard échappe à toute caricature ; vive, lucide, profondément ancrée dans le jeu social, elle incarne moins la frivolité que l’intelligence du monde tel qu’il est. Leur affrontement amoureux devient ainsi le cœur battant du spectacle : non une querelle de caractères, mais un duel entre deux conceptions irréconciliables de la vérité. Autour d’eux, la galerie des personnages — Philinte (François Marthouret), Arsinoé (Astrid Bas), Oronte (Aurélien Recoing) — compose un chœur nuancé, révélant les multiples visages de la complaisance, de la prudence ou du ridicule. La direction d’acteurs, d’une précision remarquable, rend aux vers leur clarté et leur tranchant, sans jamais les figer dans l’académisme. Lavaudant ne cherche ni à absoudre Alceste ni à le condamner. Il expose, avec une rigueur cruelle, l’impasse où conduit l’absolu lorsqu’il refuse toute compromission humaine. Ce Misanthrope ne fait pas rire à distance : il inquiète, il interroge, et laisse le spectateur face à une question toujours brûlante — peut-on aimer le monde sans s’y perdre, ou le fuir sans se perdre soi-même ?   Le Misanthrope , de Molière Mis en scène par Georges Lavaudant Théâtre de l’Athénée. Du 14 au 25 janvier 2026

24.01.2026 à 10:00

Une dystopie cognitive devenue réalité

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Avec Mania – paru aux États-Unis en 2024 et traduit en français (par Catherine Gibert) sous le titre Hystérie collective — Lionel Shriver livre une dystopie grinçante qu’elle situe dans l’Amérique contemporaine (un passé très récent). Un mouvement pour la Parité mentale y impose l’idée selon laquelle toute hiérarchisation des capacités intellectuelles relèverait d’une discrimination insupportable. Le simple fait de suggérer que certains individus sont plus intelligents que d’autres devient un acte moralement répréhensible... voire criminel. Cette idéologie entraîne la disparition des notes et des examens, l’effondrement du système éducatif, l’interdiction de tout vocabulaire jugé stigmatisant, la censure d’œuvres et de productions intellectuelles susceptibles de tomber sous l’accusation de discrimination cognitive, ainsi que la mise en place d’une administration chargée de réprimer les comportements déviants et de traiter les dénonciations. À ces effets s’ajoutent la baisse dramatique de la qualité des produits industriels et des services de santé, puis le recul de la puissance des États-Unis sur la scène internationale, au profit de la Chine et de la Russie. Ce qui était au départ une revendication égalitaire se mue ainsi en un ordre social absurde et liberticide. D’une manière davantage contre-intuitive, le sociologue Michael Young avait montré dans son essai de sociologie-fiction The Rise of Meritocracy (1958) comment un système méritocratique poussé à ses limites engendrait des situations invivables pour les non-méritants et, plus largement, pour la société dans son ensemble. Il produit une élite arrogante et cynique et un sous-prolétariat dévalorisé et humilié. À l'inverse, Shriver montre que nier toute importance au mérite ou toute différence de capacités intellectuelles ne constitue pas une meilleure solution. Une héroïne porte-voix Le récit est narré du point de vue de Pearson Converse, professeure d’université, mère de trois enfants et résistante face à l’idéologie dominante. Tandis que sa meilleure amie, la journaliste Emory, s’engage de plus en plus activement dans la défense de la Parité mentale, Pearson voit sa propre vie détruite, suite à ses prises de positions. Son personnage fonctionne clairement comme le porte-voix de l’autrice, ce qui constitue à la fois la force et la limite du roman. Force, car la colère, l’ironie et la lucidité du regard produisent des scènes d’une grande efficacité satirique. Limite, car le dispositif laisse peu de place à la complexité des positions adverses. Les partisans de la Parité mentale apparaissent souvent comme naïfs, dogmatiques ou intellectuellement inconsistants. L’emprise quasi totale de l’idéologie sur l’ensemble des relations sociales laisse peu de place aux positions intermédiaires. La satire devient alors parfois univoque, risquant de transformer le roman en démonstration idéologique plus qu’en espace de tension romanesque. Là où Shriver excelle dans la peinture des mécanismes sociaux, elle sacrifie parfois l’épaisseur psychologique de ses personnages secondaires à la clarté de son propos. La police du langage L’un des aspects les plus convaincants du livre concerne la police du langage. Hystérie collective montre comment la surveillance des mots finit par produire une surveillance des pensées, non par censure explicite, mais par intériorisation de la faute. La langue cesse d’être un outil de description du réel pour devenir un instrument de signalement moral. Shriver se montre particulièrement incisive lorsqu’elle décrit une société où le souci de ne pas blesser supplante la recherche de la vérité, et où l’offense potentielle devient un critère politique supérieur à la justesse ou à la pertinence. Cette réflexion sur le langage fait de Hystérie collective un roman moins réactionnaire qu’on pourrait le penser, même s'il est évident que l'auteur est sur une position très conservatrice – anti-woke. Progressisme et régimes de croyance Shriver critique ce qui, selon elle, détruit de l’intérieur les institutions qu’elle valorise : l’école, l’université, le langage, la transmission. Le roman vise les élites progressistes, le politiquement correct, le wokisme et la cancel culture, et peut être lu comme une satire vigoureuse, drôle et incisive de l’anti-intellectualisme contemporain. Mais Hystérie collective ne se limite pas à la dénonciation d’un camp politique. L’autrice semble vouloir défendre une position plus équilibrée. L’enjeu n’est pas tant de dénoncer une idéologie ou un parti, mais de questionner la manière dont certaines idées sont adoptées collectivement au point de devenir imperméables à toute critique. Le roman se conclut sur un retournement ironique : un retour en force de la méritocratie, devenue idéologie dominante par un effet de balancier, dont la plausibilité laisse toutefois perplexe, et l’annonce d’un nouveau combat que s’apprête à mener l’héroïne contre les excès de cette même méritocratie. Une dystopie devenue réalité Alors que le livre est paru au premier semestre 2024 et qu'il a donc été écrit bien avant la victoire de celui-ci, les débuts du second mandat de Donald Trump modifient profondément la manière de lire le roman, qu’il devient difficile d’aborder sans avoir en tête les agissements de l’actuel président américain. Cette évolution de la réalité rend la dystopie à la fois plus crédible – puisque les « crétins » sont alors effectivement au pouvoir – et en déplace la cible. Lorsque Shriver décrit une société qui nie le réel, disqualifie les faits au nom d’un impératif moral, se méfie de l’expertise, substitue l’émotion et l'offense ressentie à la discussion rationnelle et transforme la langue en instrument de pouvoir, il devient difficile de ne pas penser au trumpisme. Paradoxalement, si Hystérie collective s’attaque aux excès d’un progressisme moralisateur, le monde qu’il décrit partage avec le mouvement MAGA certaines structures profondes. Shriver opère dans le roman un déplacement étonnant en attribuant les traits qui ressemblent au portrait craché de Trump à un président démocrate – qu'elle désigne comme « le gros rustre  » –, élu en 2016, avant que Trump, auquel il aurait en quelque sorte préparé le terrain, ne lui succède en 2020 1 . Quoi qu’on pense de sa politique, écrit-elle, ce président imaginaire aurait radicalement transformé le modèle de la présidence américaine dans le sens de l'ignorance revendiquée, du mépris de l’expertise, de l’hostilité aux procédures constitutionnelles et de l’adhésion massive à des mensonges manifestes. On peut se demander si ce procédé passablement contourné ne vise pas à masquer un certain embarras de l'autrice face au premier mandat de Trump. Il arrive qu’une fable trouve un tout autre usage que celui pour lequel elle a été écrite. En mettant en scène les ravages d’un égalitarisme cognitif absolutisé, Hystérie collective semble finalement décrire, par anticipation, ce que le trumpisme – dans sa nouvelle mouture – est en train de faire à la société américaine et au monde. Le livre y gagne une profondeur et un intérêt inattendus.     Notes : 1 - p. 223 et 297
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