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10.09.2026 à 07:00

Séverin Lahaye
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L'ouverture de l'École normale supérieure au secteur privé est en bonne voie. L'Observatoire des multinationales a pu mettre la main sur plusieurs conventions de mécénat signées par « Normale Sup' » avec ses entreprises mécènes, pour des centaines de milliers d'euros. Toutes comportent des clauses problématiques susceptibles de porter atteinte aux libertés académiques. La prestigieuse institution de la rue d'Ulm serait-elle en train de troquer Jean-Paul Sartre et Paul Langevin pour Capgemini (…)

- Grandes écoles et universités sous influence ? / , , , , , , ,
Texte intégral (5379 mots)

L'ouverture de l'École normale supérieure au secteur privé est en bonne voie. L'Observatoire des multinationales a pu mettre la main sur plusieurs conventions de mécénat signées par « Normale Sup' » avec ses entreprises mécènes, pour des centaines de milliers d'euros. Toutes comportent des clauses problématiques susceptibles de porter atteinte aux libertés académiques. La prestigieuse institution de la rue d'Ulm serait-elle en train de troquer Jean-Paul Sartre et Paul Langevin pour Capgemini et Thales ?

« [Je veux] contribuer à l'ouverture de l'ENS au monde de l'entreprise, de l'entrepreneuriat, des organisations publiques ou privées et de la société en général. » À son arrivée à la tête du conseil d'administration de l'École normale supérieure (ENS-Ulm) en 2022, Anne Bouverot ne cache pas son ambition de changer la culture de la vénérable institution. Cadre d'Orange pendant près de vingt ans, et après avoir écumé les conseils d'administration de grands groupes (Capgemini, Safran, Edenred...), elle devenait la première personnalité issue du secteur privé à présider l'école.

L'ancienne diplômée en informatique de la rue d'Ulm, choisie par l'exécutif, compte parmi les invités réguliers de l'Élysée autour des sujets d'Intelligence artificielle (IA). C'est d'ailleurs elle qui a été chargée d'organiser le Sommet pour l'Action sur l'IA en février 2025 (lire notre enquête).

De fait, depuis quelques années, les relations entre l'École normale supérieure et le monde de l'entreprise semblent s'intensifier. En témoigne la multiplication des « chaires » financées par des grands groupes privés français, comme Airbus, Thales, Axa, Renault, Casino ou Capgemini, et parfois étrangers comme Mitsubishi. Le tout sans transparence et sans véritable débat. Une politique qui commence à inquiéter certains au sein de l'ENS, dès lors que certains de ces généreux mécènes sont associés aux actions de l'armée israélienne à Gaza ou – dans le cas de Capgemini – aux politiques anti-migrants de Donald Trump.

De Sartre et Foucault à Axa et Mitsubishi

Les liens entre les grandes écoles françaises et les groupes industriels, parfois profondément enracinés dans l'histoire, se sont renforcés et se sont diversifiés ces dernières années au rythme de la baisse des dotations publiques. Financements directs, présence dans les instances de gouvernance, vie étudiante, collaborations... L'Observatoire des multinationales a dressé l'année dernière le tableau de ces liens et de leurs effets à propos de l'École polytechnique (lire notre enquête).

Dans la foulée, le collectif EIES (Entreprises illégitimes dans l'enseignement supérieur) a collecté de manière collaborative des informations sur des dizaines d'établissements d'enseignement supérieur dans tout le pays, identifiant plus de 8000 liens d'influence avec des multinationales (lire L'influence des multinationales dans les grandes écoles cartographiée). Le phénomène concerne principalement les grandes écoles d'ingénieurs (Mines d'Alès, Centrale Supelec...), naturellement plus prônes à s'ouvrir au secteur privé du fait de leur formation davantage orientée vers l'industrie et les applications que vers la recherche pure.

Pourtant, le collectif EIES répertorie également pas moins de 164 liens entre l'ENS et le secteur privé. Un chiffre sensiblement inférieur aux 315 relations dénombrées pour les Mines-Paris ou aux 257 de Polytechnique, mais qui n'en reste pas moins significatif. Et qui peut étonner au vu de l'image qui reste celle de Normale Sup', associée aux grands noms de la science, de la philosophie et de la littérature, de Jean-Paul Sartre à Esther Duflo en passant par Aimé Césaire, Henri Bergson, Marie Curie, Pierre Bourdieu, Simone Weil ou Michel Foucault. Aujourd'hui encore, par contraste avec les grandes écoles d'ingénieurs, l'ENS reste caractérisée par une forte pluridisciplinarité, accueillant autant d'étudiants dans ses départements scientifique et littéraire.

« L'université publique, option de moins en moins enviable »

« Nous sommes en train d'assister aux effets de la recomposition sociale des profils recrutés par l'ENS depuis les années 1950, du fait de la massification de l'enseignement supérieur, explique le sociologue Pierre Bataille, auteur d'une thèse sur le parcours des étudiants normaliens. Ces profils issus des classes supérieures les mieux dotées, pour qui l'université publique représentait une option de moins en moins enviable, ont progressivement rejoint le privé une fois sortis de l'ENS, et non plus l'administration publique ou la recherche. »

Ces « bifurqueurs vers le privé » ont peu à peu formé des « clubs de lobbying pour publiciser leur expérience et témoigner de leur réussite », raconte le sociologue. Comme le « Club des normaliens dans l'entreprise », fondé en 1983 et dont a notamment fait partie l'ancienne PDG d'Areva Anne Lauvergeon. Ces espaces de socialisation entre ces cadres d'entreprise et les hiérarchies de l'école ont créé des courroies de transmission plus directes, menant à l'ouverture progressive de l'ENS au « monde de l'entreprise », que ce soit au sein de ses instances de pouvoir ou via le financement de la recherche. Un virage qu'incarne parfaitement la fondation de l'ENS, créée en 1986.

« Placer les intérêts privés au sein des établissements publics »

La mission de la fondation consiste à récolter des dons de particuliers ou d'entreprises, et les fameuses « chaires » en sont le véhicule privilégié. Par ce moyen, une société ou un groupe de sociétés peuvent financer un ou une scientifique pour mener des activités de recherche, voire de formation, sur un thème qu'elle choisit, et ceci de façon défiscalisée, c'est-à-dire en obtenant en contrepartie des crédits d'impôt mécénat. La fondation de l'ENS en abrite aujourd'hui douze. « Pour nombre d'entre elles, l'objectif est d'aboutir à des résultats utiles pour des applications industrielles », explique Joan Cortinas Muñoz, sociologue à l'université de Bordeaux et coauteur en 2023 d'un rapport sur le financement privé de la recherche. Et de soigner leur image en l'adossant aux établissements d'enseignement prestigieux comme Normale Sup'.

Depuis la prise de fonction d'Anne Bouverot, les sommes récoltées par la fondation de l'ENS ne cessent de croître : elles ont doublé en 2024 pour atteindre 5,5 millions d'euros (contre 2 en 2021), avant de redescendre légèrement en 2025 à 4,8 millions. Près de la moitié de cette somme est dédiée au financement des chaires, devant les bourses destinées aux étudiants (pour un million d'euros). Dirigée par Stéphane Israël, ancien dirigeant d'Airbus et aujourd'hui cadre d'AWS, la filiale cloud d'Amazon, la fondation a reçu en 2025 – en plus des entreprises disposant de leurs propres chaires – de l'argent de multinationales comme Facebook, la Société Générale, Huawei ou Google. Parmi les donateurs individuels, on trouve la présidente de l'école elle-même, Anne Bouverot, également financeuse indirecte via sa présence au sein des conseils d'administration de Safran et de la fondation Abeona, deux mécènes de l'ENS.

De nombreuses autres personnalités issues du privé et notamment de la finance sont présentes au sein des instances de la fondation. Le comité des placements, chargé de la gestion des fonds recueillis, accueille ainsi Dominique D'Hinnin, administrateur entre autres d'Edenred (anciennement Ticket Restaurant) et de Kering, une cadre de JP Morgan, un ancien de Goldman Sachs… Le conseil de la fondation est quant à lui composé uniquement de cadres du privé ou de l'enseignement supérieur, à l'exception de la biologiste Catherine Dulac. Aucun étudiant ou enseignant de l'ENS n'y siège. « Le fonctionnement des fondations permet de placer les intérêts privés au sein des établissements publics », résume Joan Cortinas Muñoz.

« Une surcouche d'opacité »

Matthieu Lequesne, président de l'association Acadamia, qui milite pour la transparence des financements privés dans l'enseignement supérieur, dénonce depuis longtemps le rôle de ce type de fondations, dont se sont doté la plupart des universités et grandes écoles : « Elles exercent une mission de service public mais sont de droit privé, ce qui crée une surcouche d'opacité inutile. Il n'existe d'ailleurs aucun cadre ni aucun mécanisme de contrôle de ces entités. »

Rien ne les oblige à publier leurs comptes ou les conventions qui les lient à des entreprises. « C'est un vrai problème démocratique : 60 % de ces dons sont financés par les contribuables, les entreprises en retirent des bénéfices symboliques et réputationnels, mais aucune contrepartie, ne serait-ce que la transparence sur la ventilation des dons, n'est exigée par les pouvoirs publics », relevait déjà Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférences en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine, que l'Observatoire des multinationales avait interrogée lors d'une précédente enquête sur le mécénat.

La teneur de ces conventions est rarement connue du grand public ou même des scientifiques eux-mêmes au sein des établissements. « Le mécénat, c'est en grande partie de l'argent public, la première des politiques à mener serait d'obliger les établissements à rendre accessible ces documents », dénonce Matthieu Lequesne. Car leur obtention relève souvent du parcours du combattant, les institutions se réfugiant derrière le secret des affaires pour garder confidentiels tout ou partie des contrats. Pourtant, le Conseil d'État, saisi d'une demande d'accès aux conventions de mécénat de Polytechnique formulée par Acadamia en octobre dernier, a refusé de prendre une décision de principe sur la possibilité d'appliquer largement le secret des affaires, se contentant de renvoyer le dossier au tribunal administratif. Finalement, seules quelques exemples de conventions ont été obtenus par demandes officielles effectuées par des étudiants, des professeurs ou des associations comme Acadamia.

Le secret levé sur cinq conventions

C'est précisément pour lutter contre cette opacité que s'est créé à l'ENS en mars dernier un collectif d'étudiants baptisé « Transparens ». Après que l'Observatoire des multinationales a révélé le contrat liant une filiale de l'entreprise française à ICE, la police migratoire étasunienne, ils ont demandé des éclaircissements à la direction. Celle-ci s'est fendue d'une réponse laconique que nous avons pu consulter, dans lequel elle arguait que Capgemini « a très vite annoncé céder la filiale en question, mettant de fait un terme aux démarches possibles sur le sujet ». Elle précisait également que « la recherche [au sein de la chaire, NDLR] se fait en totale indépendance vis-à-vis des mécènes qui peuvent la soutenir ». Mais sans prouver ses dires en publiant la convention de mécénat la liant à Capgemini.

L'Observatoire des multinationales a finalement pu avoir accès à certaines conventions de mécénat de la fondation de l'ENS (voire infographie). Cinq conventions sur douze plus précisément, qui incluent, outre celle passée avec Capgemini sur l'impact environnemental de l'IA, une autre signée avec Axa sur la « géopolitique du risque », une autre encore avec le fonds d'investissement Ardian sur la capture-séquestration du CO2, avec la Macif sur le changement climatique et enfin avec une brochette de grands groupes industriels sur « l'espace au prisme des sciences humaines et sociales ».

Premier constat : toutes ces conventions sont marquées du sceau de la confidentialité, souvent dans les termes suivants : « Aucun original, ni aucune copie de la présente convention, en totalité ou par extraits, ne doivent être communiqués à des tiers. » « Ce qui m'a frappé à la lecture de ces conventions, c'est la prégnance du secret. Pourquoi mettre en place de telle clause de confidentialité et empêcher la divulgation de ces conventions de mécénat alors que celles-ci sont standard et les recherches menées sont d'intérêt public ? », s'étonne la juriste Sophie Lemaître (par ailleurs administratrice de l'association qui édite l'Observatoire des multinationales). Lucas Gierczak, post-doctorant en mathématiques et membre de l'association Acadamia, questionne d'ailleurs la validité juridique de ces dispositions : « Je pense que ce sont des clauses factices, qui ont pour principal but de rassurer le mécène. N'importe quel document issu d'un établissement public peut être demandé librement par les citoyens, avec éventuellement des occultations très ciblées d'informations. »

Non-dénigrement

Les conventions que nous avons pu consulter comportent également un paragraphe reproduit à l'identique que l'on peut assimiler à une clause de non-dénigrement. En échange du droit d'utilisation du nom, du logo ou des éléments graphiques provenant des entreprises qui peuvent figurer dans les travaux des scientifiques ou dans les éléments de communication, l'ENS s'engage à ne pas « discréditer la bonne réputation, la renommée, le prestige et l'image » des mécènes. Pour Lucas Gierczak, cela constitue « une entrave à la liberté d'expression des chercheurs » qui est un principe constitutionnel. Ce que réfute la direction de l'ENS, contactée pour cette enquête : « Le soutien d'une entreprise est rendu visible, mais il ne saurait avoir pour conséquence de subordonner les conclusions scientifiques aux intérêts ou aux positions du mécène. »

Parmi toutes les entreprises mécènes de l'ENS et signataires de ces contrats, seul Capgemini nous a répondu : « La clause évoquée est une disposition contractuelle classique encadrant les communications institutionnelles des parties. Elle ne concerne ni les travaux scientifiques ni les publications académiques, qui relèvent de l'entière indépendance des chercheurs. »

« La formulation de cette clause n'est pas très claire, ce qui laisse la place à diverses interprétations, dont certaines pourraient en effet avoir pour conséquence de restreindre la liberté d'expression des chercheurs », estime de son côté Sophie Lemaître. Dans la convention de 2016 avec Axa, la formulation est, à l'inverse, très claire : « Les Parties s'interdisent de porter atteinte directement ou indirectement à la réputation et à l'image des autres parties dans le cadre de l'exécution de la présente convention. » Alors que la chaire de l'assureur arrive à son terme à la fin de l'année, après dix ans de fonctionnement, la Fondation Axa pour le progrès humain vient de signer un nouveau partenariat de recherche avec l'ENS, baptisé Re-contract, sur le « renouvellement du contrat social ». L'école a-t-elle préservé la liberté d'expression des chercheurs dans la nouvelle convention ? Interrogées à ce sujet, ni la Fondation Axa, ni la direction de l'ENS n'ont répondu.

Les libertés académiques en danger ?

Les conventions liant l'ENS à Capgemini et la Macif vont encore plus loin : « Chacune des Parties soumettra à l'autre Partie, préalablement à sa diffusion sous quelque forme que ce soit, tout projet de communication ou tout support dans lequel apparaîtra le nom, les marques, dessins, logos ou autres créations intellectuelles [...] La Partie titulaire des droits validera expressément, au préalable et par écrit le projet de communication ou le support. » Selon Sebastian Nowenstein, professeur agrégé au lycée Gaston Berger de Lille, très engagé sur ses questions et qui a réussi à obtenir de nombreuses conventions de mécénat, ce paragraphe semble de nature « à influencer le contenu desdites publications dans un sens favorable au financeur ».

Une analyse que partage Sophie Lemaître : « Le recours au terme « tout support » peut être interprété comme donnant un droit de regard à Capgemini et à la Macif sur les travaux scientifiques au-delà des supports de communication, ce qui constituerait une atteinte à la liberté académique des chercheurs. » « Lorsqu'une validation préalable est prévue dans ce domaine, elle concerne l'utilisation de ces éléments dans des supports de communication ; elle ne constitue aucunement, par elle-même, un droit de regard du mécène sur les résultats ou publications scientifiques », rétorque pourtant la direction de l'ENS.

Contactés, les scientifiques membres de la chaire soutenue par la Macif nous affirment n'avoir jamais été entravés dans leur travail, ou avoir dû soumettre leurs publications à leur mécène. « La Macif n'a pas la propriété des résultats produits par l'équipe de recherche de la chaire, c'est pour moi un point important », explique la politologue Johanna Siméant-Germanos, co-directrice de la chaire. « Les titulaires de chaires sont assez vigilants là-dessus, c'est trop risqué d'intervenir directement dans les recherches pour un mécène », nous confirme Amaury Lambert, professeur en mathématiques au département de biologie de l'ENS.

« Acculturation à la recherche d'entreprise »

L'éventuel contrôle des mécènes sur la production scientifique se joue également dans les instances régissant les chaires, chargées de définir les thématiques et répartir les budgets. Toutes les entreprises disposent également d'un représentant dans les comités de pilotage, bien que les noms soient généralement « caviardés ». Seuls ceux de la chaire Espace sont publics : on y trouve par exemple le secrétaire général France d'Airbus ou la vice-présidente recherche, technologie et innovation de Safran Data Systems. « Il n'y aucune justification possible à cette opacité, dénonce Lucas Gierczak. Les personnels de l'ENS et du privé qui administrent les chaires remplissent une mission de service public. » Interrogée, la direction de l'ENS n'a pas répondu sur ce point, mais précise que les entreprises « peuvent naturellement être associées à la vie des programmes qu'elles soutiennent : présentation de l'avancement des projets, participation à des comités de suivi, rencontres avec les équipes, événements scientifiques ou actions de valorisation. Cette association au suivi du partenariat doit être distinguée du pilotage scientifique proprement dit. »

L'étanchéité n'est pourtant pas garantie. Par exemple, dans la convention de Capgemini, il est précisé que certains membres du comité de pilotage sont invités aux réunions du comité scientifique. Dans la convention avec Axa, on apprend également que le représentant de l'entreprise siège au comité de sélection chargé du recrutement d'un nouveau doctorant. Plus globalement, les conventions prévoient de nombreuses formes d'échange entre l'entreprise et les scientifiques. Par exemple, Ardian promet « l'accueil de doctorants et des étudiants de l'Institution [l'ENS, NDLR] au sein de [ses] équipes », les mécènes de la chaire Espace promettent la tenue « d'ateliers de réflexion chercheurs-industriels », et ainsi de suite. Pour Amaury Lambert, c'est aussi une des conséquences indirectes du mécénat : « Il produit des effets de socialisation des chercheurs du public avec les chercheurs du privé, une forme d'acculturation à la recherche d'entreprise ».

« Aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts »

Il y a bien des moyens d'influencer la recherche et l'enseignement sans intervention directe. Dans le rapport qu'il a co-écrit sur le financement privé de la recherche, Joan Cortinas Muñoz évoque différents types d'entraves à la liberté académique : promotions retardées, communications bloquées, budgets amoindris… « Aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts », énonce le sociologue. Selon lui, les entraves à la recherche se matérialisent d'abord par une forme d'autocensure. C'est ce qu'on appelle le biais de financement : « Certains chercheurs, désireux de continuer à recevoir des financements privés, peuvent biaiser leurs résultats, [y compris sans s'en rendre compte, NDLR] afin de « plaire » au financeur », détaille son rapport. Cette forme de « cécité scientifique » s'installe « dès lors que les collaborations avec les acteurs marchands deviennent récurrentes et que la dépendance est forte et durable ». Les propos tenus par le professeur de chimie Marc Fontecave sur la chaire de mécénat sur la transition écologique financée par TotalEnergies au Collège de France, dont la convention a été obtenue par Sebastian Nowenstein, en sont la preuve : « Moi, je ne critique pas Total parce qu'il y a un mécénat et que donc nous travaillons avec ce mécène, comme d'autres. »

L'influence se joue également en amont, dans l'orientation des recherches. On parle alors de « science non-réalisée ». « Il y a des questions de recherche qui ne se posent pas quand on dépend de l'argent privé », constate Joan Cortinas Muñoz. Par exemple, la mission de l'Observatoire de l'impact environnemental de l'IA, financé par Capgemini, consiste à « évaluer, surveiller, et [...] réduire l'impact environnemental des technologies d'IA. [...] Il offrira des informations objectives et aidera à imaginer les stratégies pour atténuer l'impact environnemental de l'IA à travers des recommandations politiques, des innovations technologiques et des bonnes pratiques ». Il n'apparaît à aucun moment que cet observatoire ait le rôle (voire l'autorisation ?) de formuler une critique structurelle de l'IA, qui pourrait aller à l'encontre des intérêts d'un mécène plus en plus impliqué dans ce secteur. Le cadre donné consiste seulement d'accompagner le déploiement de cette technologie.

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« L'ENS n'est pas à vendre »

D'après nos informations, ces conventions, qui contiennent des formulations assez proches, sont rédigées par les services juridiques de la fondation de l'ENS. Pourquoi l'école accepte-t-elle de s'enchaîner ainsi au bon vouloir des entreprises financeuses ? Selon Lucas Gierczak, du fait du sous-financement structurel de l'enseignement supérieur, les établissements préfèrent « s'assurer de répondre au mieux aux desiderata des entreprises en ajoutant ce type de clauses problématiques, pour éviter de les décevoir et donc de voir leurs financements partir vers une autre école ».

Pour s'opposer à cette politique, les étudiants du collectif Transparens font circuler depuis quelques mois une pétition intitulée « L'ENS n'est pas à vendre », signée par 200 membres de l'établissement, dans laquelle ils appellent à « plus de transparence dans les contrats des entreprises », la suppression du pouvoir donné au mécène de « choisir la thématique qu'il finance », et « l'instauration de critères prohibitifs minimaux » dans la politique d'acceptation des dons de l'école. « Ces critères visent les entreprises dont les activités sont nocives pour la société et les personnes », explique l'un d'entre eux. Dans le viseur : Capgemini, mais aussi les entreprises d'armement qui financent la chaire Espace, dont une partie entretient des liens commerciaux avec l'armée israélienne, comme Thales et Airbus, via l'entreprise MBDA. « Nous, étudiants de l'ENS, ne tolérerons jamais d'être la caution intellectuelle du militarisme et des massacres. Nous demandons la cessation de tous liens de l'ENS avec des entreprises d'armement », exhorte le collectif dans un post Instagram.

Le débat agite l'ENS depuis quelques années. En 2024, un groupe de travail sur le sujet avait été lancé par la direction à la demande d'étudiants membres du conseil scientifique. Ces travaux n'aboutissant à rien de concret, trois étudiants ont été sollicité par le professeur Amaury Lambert pour formuler des critères stricts de sélection des entreprises financeuses. Le collectif EIES s'est d'ailleurs appuyé sur ce rapport pour rédiger son plaidoyer à destination des politiques et des enseignants pour défendre l'indépendance des établissements. La direction de l'ENS n'y a pas donné suite pendant de longs mois, avant de convoquer une réunion avec la communauté normalienne le 7 juillet 2026, en pleine période estivale. La direction a alors « exhumé un texte de 2019 encadrant la politique d'acceptation des dons, qu'elle a légèrement étoffé », raconte Amaury Lambert, qui faisait partie du groupe de travail missionné par la direction. Parmi les ajouts figure la nomination d'un référent déontologue (comme la loi y oblige depuis 2025), qui préside désormais le comité consultatif chargé de « veiller au bon respect de la politique d'acceptation des dons », ainsi que l'intégration de deux étudiants à ce comité, dont les avis restent consultatifs.

Nous avons demandé à la direction de la rue d'Ulm si ce comité a déjà été saisi depuis son instauration en 2019. Celle-ci n'a pas répondu à la question, mais nous a indiqué que « les dispositions déjà en cours, pour assurer cette indépendance, vont être encore renforcées par l'installation d'un Comité consultatif d'acceptation des dons renouvelé, tirant partie des réflexions menées au sein de l'École sur ce sujet ».

« Le doigt sur le bouton »

Dans la version du texte datée de 2019, l'ENS promettait déjà de vouloir mettre fin à ses partenariats en cas de « poursuites disciplinaires ou judiciaires » des mécènes ou « si un cas d'amoralité serait révélé a posteriori ». « La direction nous a assuré avoir « le doigt sur le bouton » lorsque l'on a échangé avec eux à propos de Capgemini, raconte un étudiant membre de Transparens. Les dirigeants de Capgemini leur ont certifié qu'ils ne connaissaient pas ce contrat, que la filiale [qui travaillait pour ICE, NDLR] était mise en vente, ce qui l'a convaincue. »

Des affirmations contredites par nos révélations sur la multinationale, dont la direction a caché à ses salariés avoir signé un contrat pour traquer les « cibles » de la milice étasunienne dès octobre 2025. Et la filiale étasunienne de Capgemini, toujours pas vendue, a obtenu une prolongation de son contrat avec ICE le 26 août dernier, à hauteur de 14 millions de dollars. Insuffisant pour constituer un « cas d'amoralité » aux yeux de l'ENS ? Interrogée, celle-ci affirme avoir « pris acte de l'annonce de la cession de la filiale » et rester « extrêmement vigilante sur ce sujet ».

« La direction a peur de dissuader les autres financeurs, sachant qu'elle a du mal à en trouver. Ce n'est pas tout le monde qui vient avec un billet de 500 000 euros pour obtenir une chaire à l'ENS », explique Amaury Lambert. « Nous ne sommes pas dupes : cette soi-disant nouvelle politique d'acceptation des dons de l'école ne va rien changer à sa posture », ajoute l'un des membres de Transparens. Preuve en est, lors du conseil d'administration de l'école le 17 décembre 2025, le directeur Frédéric Worms appelait ainsi à renforcer les financements privés : « La campagne de la fondation […] va connaître un nouvel élan, avec des objectifs ambitieux. » L'école annonce sur son site « la création prochaine d'une vingtaine de chaires dans les années à venir ».

« L'ENS est une école proche du pouvoir étatique par le nombre de hauts fonctionnaires qu'elle forme, estime Lucas Gierczak. S'en rapprocher constitue un levier stratégique pour les entreprises. » Amaury Lambert propose, quant à lui, pour éviter la « science non-réalisée », que « les mécènes abondent un fond sans avoir aucun droit de regard sur l'objet ni le suivi des recherches ». Pas sûr que les entreprises acceptent. Mais selon lui, l'ENS, école prestigieuse et reconnue au niveau international, se doit de montrer l'exemple. « Notre école massifie son ouverture aux capitaux privés. Si l'on poursuit dans cette voie, quel signal envoyons-nous à tous les autres établissements du pays ? »

09.09.2026 à 13:44

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Les multinationales occupent une place croissante dans les grandes écoles et plus largement le monde de l'enseignement supérieur en France. À quel prix ?

- Grandes écoles et universités sous influence ? / , ,
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Notre série d'enquêtes sur la place croissante des multinationales dans les grandes écoles et plus largement le monde de l'enseignement supérieur en France.

La tentative de Total, puis celle de LVMH deux ans plus tard, d'implanter un bâtiment sur le campus de l'École polytechnique ont suscité d'importantes mobilisations de la part des élèves, du personnel et de la société civile.

Dans cette série d'enquêtes, nous montrons que derrière ces affaires médiatisées, les grandes entreprises françaises et étrangères occupent une place croissante à tous les niveaux du monde de l'enseignement supérieur et de la recherche, non sans susciter des oppositions et sans soulever beaucoup de questions sur l'impact concret de ces partenariats sur le contenu de la science et des formations.

01.09.2026 à 10:49

Olivier Petitjean
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Les registres du gouvernement américain montrent que Capgemini a bien mis en oeuvre discrètement son contrat controversé de « skip tracing » avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump. Quant à la mise en vente de la filiale concernée, elle se fait toujours attendre.
Il y a six mois, suite aux révélations de l'Observatoire des multinationales, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat passé avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe (…)

- Trumpisme et complicités / , , , ,
Texte intégral (1104 mots)

Les registres du gouvernement américain montrent que Capgemini a bien mis en oeuvre discrètement son contrat controversé de « skip tracing » avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump. Quant à la mise en vente de la filiale concernée, elle se fait toujours attendre.

Il y a six mois, suite aux révélations de l'Observatoire des multinationales, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat passé avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe pensait avoir désamorcée en annonçant quelques jours plus tard la mise en vente de la filiale américaine concernée.

Les dirigeants du groupe avaient aussi assuré que le contrat en question, d'une valeur potentielle de 365 millions de dollars, n'était pas « en cours d'exécution », et ne correspondait pas avec ce que le groupe « fait habituellement ». Il portait en effet sur une prestation de « skip tracing », autrement dit de localisation d'individus en vue de leur arrestation puis de leur déportation par les agents de l'ICE.

Un contrat mis en oeuvre

Une affaire close, donc ? Pas vraiment, puisque les bases de données du gouvernement américain indiquent que Capgemini a bien poursuivi la mise en œuvre de ce contrat et a bien touché de l'argent de l'ICE pour ses services. Comme nous l'avons révélé, d'ailleurs, un contrat précédent de Capgemini avec l'agence avait fait l'objet d'un amendement dès octobre pour intégrer ces mêmes services de « skip tracing ».

En mars 2026, selon les registres de l'administration fédérale, Capgemini a obtenu une extension de la première tranche de son contrat. Et le 26 août dernier, l'ICE a publié un ordre de livraison pour une seconde tranche, pour un montant de plus de 14 millions de dollars. Des ordres similaires ont été passés avec d'autres entreprises, mais celui destiné au groupe français est le plus important.

Quant à la très opaque filiale Capgemini Government Solutions, basée dans l'État du Delaware, elle n'a toujours pas été vendue. Le 20 mai dernier, lors de l'assemblée générale annuelle du groupe à Paris, la direction avait indiqué, en réponse à certains actionnaires, que le processus de vente était en cours.

Interrogé pour cet article, le groupe s'est contenté de nous répondre : « Comme nous l'avons expliqué précédemment, Capgemini a décidé de lancer le processus de cession de CGS en raison des contraintes spécifiques de gouvernance liées à la nature de ses activités. Ce processus est en cours, et fera l'objet d'une communication une fois finalisé. »

« Chasseur de primes »

L'immense scandale suscité par la révélation du contrat de Capgemini avec l'agence anti-migrants, à la fois au sein même de l'entreprise et dans le public, s'expliquait en partie par le contexte politique du début 2026. Le déploiement massif de l'ICE à Minneapolis avait provoqué des affrontements et la mort par balle de plusieurs personnes, dont Renee Good et Alex Pretti.

Mais c'est aussi la nature même du contrat qui a fait polémique. Comme l'a documenté une enquête publiée par Les Jours, la filiale Capgemini Government Solutions a toujours été très proche de l'ICE depuis la création de cette agence suite aux attentats du 11 septembre. Mais les méthodes qu'elle emploie sont de plus en plus brutales et attentatoires à l'état de droit, et cela semblait être la première fois que Capgemini intervenait comme sous-traitant de l'ICE dans la chasse au migrants, plutôt que dans une mission de conseil.

Pour couronner le tout, le contrat passé par Capgemini prévoit une rémunération indexée sur les résultats. Plus Capgemini aidera à déporter de migrants, plus l'entreprise touchera d'argent, à la manière d'un « chasseur de primes ».

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Depuis les événements de Minneapolis, l'ICE ne s'est plus engagée dans des opérations urbaines de grande envergure, mais l'agence a poursuivi ses activités en adaptant ses tactiques. En juillet 2026, elle a arrêté 51 000 personnes, le total mensuel le plus important depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, mais encore très loin des objectifs fixés par la Maison Blanche. Au cours de ce même mois, les agents de l'ICE ont tué deux personnes, dans le Maine et dans le Texas, lors de contrôles routiers, tandis qu'un citoyen mexicain disposant d'un visa de touriste valide a été écrasé par un camion en Floride en tentant de fuir un contrôle.

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