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17.03.2026 à 14:45

Le capitalisme fossile contre le droit des peuples – Entretien avec Emma Fourreau

Vivian PETIT
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De quelle façon interprétez-vous les menaces d’annexion du Groenland par les États-Unis ? Plusieurs interprétations sont fréquemment mentionnées, qu’il s’agisse des questions sécuritaires et de se protéger face à la Russie, de l’extraction de pétrole, de l’accès aux terres rares, du contrôle des routes maritimes dans un contexte de fonte de la banquise, etc. Il […]
Texte intégral (6385 mots)

De quelle façon interprétez-vous les menaces d’annexion du Groenland par les États-Unis ? Plusieurs interprétations sont fréquemment mentionnées, qu’il s’agisse des questions sécuritaires et de se protéger face à la Russie, de l’extraction de pétrole, de l’accès aux terres rares, du contrôle des routes maritimes dans un contexte de fonte de la banquise, etc.

Il faut d’abord rappeler que l’intérêt de Donald Trump envers le Groenland ne date pas de ces derniers mois. Depuis plusieurs années, il prononce des discours et propos véhéments qui laissent entendre sa volonté impérialiste de s’emparer du Groenland. Officiellement, selon Donald Trump, il s’agit de raisons de sécurité nationale pour les États-Unis. Le Groenland occupe une position stratégique dans le Grand Nord, en termes de défense mais aussi de commerce. Mais on sait aussi que ce sont surtout les ressources naturelles minières qu’on trouve au Groenland qui l’intéressent. Il y a plusieurs raisons à la démarche néo-coloniale de Donald Trump mais à mon sens l’accès aux ressources est la principale. Il y a de l’or, du pétrole, du gaz, de l’uranium, du graphite. C’est une terre extrêmement riche en ressources minières, qui suscite toutes les convoitises dans un contexte de compétition à l’échelle internationale, notamment avec la Chine, pour s’emparer de ces ressources et pour les exploiter. On sait aussi que l’exploitation de ces ressources est favorisée par la fonte progressive des glaces, qui ouvre également de nouvelles routes commerciales. Ça fait donc un moment que l’Arctique est soumise à l’appétit des impérialistes, mais les menaces se sont dramatiquement intensifiées.

Donald Trump affirmait encore récemment que la situation serait réglée d’ici quelques mois et qu’il n’excluait pas l’usage de la force militaire pour s’emparer du Groenland. De manière générale, on constate un recours grandissant à la force et à la coercition, au mépris du droit international, pour s’emparer des ressources.

Au-delà de la question du Groenland, la politique états-unienne est coloniale et impérialiste. On le voit avec la situation au Venezuela, où ce qui intéresse Trump n’est évidemment pas la démocratie mais le pétrole, comme lui et son administration l’ont d’ailleurs volontiers admis.

Il s’agit de faire primer la perpétuation du capitalisme fossile sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pour nous, ce principe, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, vaut pour le Groenland, une terre colonisée par le Danemark aujourd’hui engagée dans un processus et une volonté de décolonisation. Une écrasante majorité des Groenlandais s’est prononcée pour l’indépendance et récemment contre l’adhésion aux États-Unis. 85 % des Groenlandais ne souhaitent pas devenir des citoyens étasuniens.

Pensez-vous que la politique menée par Donald Trump caractérise une rupture voire une différence de nature entre la politique impérialiste qu’il mène et celle de ses prédécesseurs ? Ou la rupture se situe-t-elle essentiellement dans le ton et l’attitude vis-à-vis des médias ?

Effectivement, Trump se situe dans une continuité de l’impérialisme états-unien. Ce qui choque, c’est que cet interventionnisme est aujourd’hui pleinement assumé et verbalisé de manière grossière.  Trump tient des propos brutaux et outranciers, mais sa politique s’inscrit dans une visée stratégique : le renforcement de l’hyperpuissance étasunienne face à la Chine et la défense des intérêts du capitalisme fossile.

Comment est-ce qu’on peut expliquer une telle agressivité et sa volonté d’humilier le Danemark, alors même qu’on considère parfois cet État comme la principale puissance pro-américaine au sein de l’Union européenne ? C’est par exemple à partir du Danemark que les Européens sont espionnés par la NSA… Si l’on regarde le nombre de leurs bases militaires sur le territoire danois, il semblerait aussi que les États-Unis n’aient pas besoin de proférer de telles menaces pour avoir accès aux ressources.

On voit que Trump ne veut même plus s’embarrasser de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’Europe. Donald Trump méprise les Européens, il les considère comme lâches, faibles et incapables de s’opposer, précisément parce que les Européens sont gratuitement à sa botte. C’est la fin pour les Danois, et pour les Européens en général, de l’illusion selon laquelle nous serions des partenaires respectés par les États-Unis. Nous sommes très faibles sur la scène diplomatique, parce que nous avons choisi de l’être, nous nous sommes délibérément alignés sur une politique atlantiste sans jamais engager de rapport de force avec Donald Trump. S’il se permet de s’en prendre ainsi au Groenland, c’est parce qu’on a laissé faire sur tous les autres sujets. Je pense notamment au génocide en Palestine, avec les États-Unis qui sont les principaux alliés d’Israël. Les États européens n’ont rien dit à propos du génocide en Palestine, ils n’ont adopté aucune sanction, ni contre Israël ni contre les États-Unis. Quand les États-Unis ont kidnappé Maduro et son épouse, les réactions ont été soit inexistantes, soit très faibles. Et c’est précisément ce refus de condamner, de tenir tête et d’engager de rapport de force en usant d’instruments notamment économiques qui fait que cette politique impérialiste arrive à nos portes.

Que pensez-vous des analyses d’Emmanuel Todd qui, comme beaucoup, considère les États-Unis comme un Empire déclinant, ce qui expliquerait la mise en scène d’une agressivité dont ils n’ont pas besoin pour obtenir ce qu’ils souhaitent de leurs alliés, ou des batailles qu’ils sont sûrs de gagner face à des adversaires faibles ?

C’est possible. En tout cas, on constate effectivement que la volonté première n’est pas de négocier, parce que les entreprises américaines pourraient très facilement obtenir des permis d’exploitation pour avoir accès aux terres rares. Je ne pense pas que le Danemark aurait résisté. Il y a eu une volonté de s’emparer du territoire sans s’embarrasser de diplomatie, en considérant qu’il n’y aurait aucune opposition concrète de la part des Européens. C’est donc à nous de démontrer que Donald Trump se trompe sur ce point-là. Même si c’est hypocrite de réagir quand ça touche le Groenland et de ne rien dire quand ça affecte les autres pays – et ça va continuer de toucher d’autres pays, que ce soit au Moyen-Orient, en Amérique latine, etc.

D’ailleurs, comment interprétez-vous l’envoi de troupes danoises et européennes au Groenland ? Est-ce un acte contre les menaces américaines, ou une présence contre la Russie, qui convient à Trump et serait presque ce qu’il cherchait à obtenir ?

C’est toute l’hypocrisie de l’Union européenne. Il est fou de voir que lorsque des textes sur l’Arctique sont votés au Parlement européen, on désigne systématiquement les Russes et les Chinois comme menaces, mais on se garde de mentionner les États-Unis, alors que ce sont tout de même eux qui verbalisent le plus leur intérêt et leur agressivité envers le Groenland. Quand j’étais rapportrice en juillet 2025 d’une résolution sur l’accord de pêche entre l’Union européenne et le Groenland, j’avais proposé des amendements pour condamner l’impérialisme états-unien et les déclarations de Trump. Ces amendements ont été massivement rejetés par le Parlement européen. Il y a donc une omerta à propos des États-Unis de manière générale. C’est la même chose dans l’envoi de soldats au Groenland, qui est est justifié officiellement par l’inquiétude vis-à-vis de la Chine et de la Russie. Il n’est pas énoncé clairement que ce déploiement répond aux menaces de Trump et des États- Unis.

Mais est-ce que c’est vraiment envisagé comme une réponse aux menaces de Trump ? Lorsque Trump ironise auprès des journalistes à bord de son avion, en affirmant que le Danemark serait uniquement capable d’envoyer un chien et un traîneau au Groenland, il est-lui même ambigu dans ses propos : on ne sait pas s’il appuie sur le fait que le Danemark ne pourrait pas résister aux États-Unis, ou s’il y justifie la présence militaire américaine contre la Chine et la Russie en affirmant que la participation européenne à cette politique sécuritaire est insuffisante. La défense européenne est parfois présentée comme liée à une quête d’indépendance vis-à-vis des États-Unis, mais en réalité elle répond souvent à leurs exigences. C’est la même chose à propos de l’Ukraine, il est probable que le fait de voir les Européens prendre le relais du soutien militaire contre la Russie convienne tout à fait aux États-Unis.

Les balbutiements d’une défense européenne ont toujours été pensés comme un alignement sur les États-Unis, y compris lorsqu’on parle de l’achat d’armes, qui n’est même pas conditionné au fait que les armes soient produites en Europe par des entreprises européennes. Puisque la défense européenne pourrait reposer sur l’acquisition d’armes états-uniennes et alimenter leur complexe militaro-industriel, on comprend tout de suite qu’il ne s’agit pas de définir une politique indépendante des États-Unis, mais bien de prolonger notre alignement atlantiste. Si les Européens souhaitaient réellement être indépendants sur la scène internationale et en matière de défense, il y aurait des conditions très strictes et claires, qui n’existent pas aujourd’hui.

Et concrètement, quelles mesures européennes défendez-vous face aux États-Unis ?

La première chose à faire est de geler la ratification de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Union européenne en signifiant qu’on ne ratifiera pas cet accord tant que Trump continuera de bafouer le droit international et la souveraineté des peuples dans le monde, au Groenland, mais pas seulement… Il existe aussi un instrument anti-coercition au niveau de l’Union européenne, qui permettrait de mettre en place des restrictions vis-à-vis du commerce, des investissements, des financements. Il faut engager le seul rapport de force que Trump comprend, c’est-à-dire sur le terrain économique.

Trump n’a évidemment rien à faire des condamnations morales, et d’une manière générale les relations internationales ne se situent pas au niveau de la morale. Il faut donc taper au portefeuille si l’on veut engager un rapport de force. Quand Trump veut lancer une guerre commerciale contre la France ou l’Union européenne, il ne faut pas trembler et se donner les moyens de ne pas céder face au chantage économique. C’est surtout une question de courage, puisqu’on parle tout de même de l’Union européenne, qui est le principal pôle commercial mondial.

Évidemment tout ça pose au niveau européen la question de savoir comment on bâtit son indépendance vis-à-vis des États-Unis. Il y a l’indépendance sur la scène internationale, et l’on tient au non-alignement, mais aussi la question de la relocalisation de la production en France et dans l’Union européenne pour que les sanctions états-uniennes nous impactent le moins possible. Il faut être capable de consommer ce qu’on produit sur le sol européen. C’est aussi pour cela que la France insoumise a proposé un plan avec des mesures à mettre en place dans le contexte d’une possible guerre commerciale, structuré autour du protectionnisme solidaire et de la bifurcation écologique qui, seuls, permettront de sortir de l’affrontement économique généralisé et de garantir notre souveraineté industrielle, alimentaire ou encore numérique.

Au sein du Parlement européen, les clivages sur ces questions vous semblent uniquement politiques ou aussi nationaux ?

De manière générale, on voit une tendance à ne condamner que certains pays du monde. Il n’y a jamais de résolutions contre les États-Unis, contre Israël, contre les Émirats arabes unis. On voit bien que tout un tas de pays n’est pas concerné par les résolutions d’urgence sur les droits humains alors que ce sont des pays qui présentent des cas flagrants de violation de ces droits. La majorité qui s’oppose aux sanctions contre ces pays est tellement claire qu’on voit qu’il s’agit plutôt d’un clivage politique. Quand on propose une résolution pour condamner Israël, il n’y a très souvent que le groupe The Left qui la soutient. L’alignement atlantiste concerne la droite mais aussi la gauche en dehors de notre groupe, The Left.

Vous n’observez pour l’instant pas de fractures au sein des groupes politiques en fonction des intérêts des différents capitalismes nationaux ?

On verra peut-être un micro-sursaut européen, ce sera à suivre dans l’étude des prochains textes. Mais ce n’est pas le cas à l’heure actuelle. C’est surtout politique, par exemple mon amendement pour condamner l’impérialisme de Trump au Groenland n’a pas été voté par les Verts.

Que pensez-vous de la proposition de Jean-Luc Mélenchon de faire voter au Parlement européen la reconnaissance du Groenland comme territoire européen ?

Il s’agit surtout de savoir comment on réagit concrètement à l’agressivité de Trump. On parle d’un processus à long terme, mais la question est aussi de savoir quels instruments nous mettons en place dès maintenant pour empêcher une annexion, par la force ou non, de Trump sur le Groenland. Ensuite, il faut rappeler notre attachement à la primauté du droit à l’autodétermination des peuples. C’est aux Groenlandais de décider pour leur territoire. Et l’on voit bien dans les récentes déclarations que les Groenlandais se sentent plus proches de l’Europe que des États-Unis. Alors si c’est une volonté des Groenlandais de passer de territoire associé à territoire européen, que cette volonté soit entendue et soutenue politiquement. Mais c’est évidemment aux Groenlandais en premier lieu de décider.

Ce ne sont pas eux qui décideront en premier lieu si c’est d’abord le Parlement européen qui vote cela…

C’est pour cela que je dis qu’il faut que ce soit d’abord une volonté exprimée par les Groenlandais, et certaines expressions semblent déjà se diriger en ce sens. Lors des manifestations anti-Trump, beaucoup de Groenlandais·es ont affirmé se sentir plus proches des Européens, y compris du Danemark, que des États-Unis.

Vous participez au Conseil Nordique et au Conseil de l’Arctique en tant que représentante de l’Union Européenne. Quel est votre rôle au sein de ces conseils ?

Je n’ai pas de rôle actif au sein du Conseil de l’Arctique et du Conseil Nordique, je fais partie d’une délégation du Parlement européen qui travaille avec des pays européens qui ne font pas partie de l’UE.. Il y a parmi ces pays la Norvège et l’Islande.

C’est donc au sein de cette délégation que j’effectue  des déplacements en Arctique. Ces réunions permettent de parler de la protection des écosystèmes arctiques, mais évidemment aussi des enjeux géopolitiques. Je représente donc l’Union européenne dans ce cadre, c’est surtout un rôle d’écoute. Nous intervenons si l’on nous demande de le faire, mais nous ne sommes pas officiellement membres de ces instances. J’étais par exemple en Norvège pour représenter l’Union européenne au sein de la réunion des parlementaires de l’Arctique, qui réunissait à la fois des représentants des peuples autochtones mais aussi des représentants des différents pays arctiques, exceptée la Russie, puisqu’il y a une rupture des relations, ce qui est un problème d’un point de vue scientifique. Au niveau de la coopération scientifique on a besoin des données du côté russe, puisque cela représente une grande partie de l’Arctique.

La coopération scientifique entre États est rarement une question neutre. Il existe parfois une porosité entre la géologie et la physique d’une part et la prospection d’autre part, comme entre nombre de « sciences appliquées » et la recherche militaire…

Oui, mais n’oublions pas que nous sommes guidés par l’impératif de lutter contre le dérèglement climatique, et nous avons pour cela besoin de rassembler les données disponibles par-delà les lignes de fracture géopolitiques. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les scientifiques qui travaillent en Arctique, qui déplorent le manque de données depuis qu’ils ne coopèrent plus avec des chercheurs russes. C’est tout de même un enjeu important qui est soulevé par ces scientifiques, qui sont des scientifiques d‘origine samie ou du nord de l’Europe, qui ne sont absolument pas pro-russes, et avec qui on ne discute d’ailleurs pas de cela, mais de leur travail sur le réchauffement climatique et de la nécessité d’avoir accès aux informations. En ce qui concerne le peuple sami, le dernier peuple autochtone reconnu d’Europe, il y a aussi un problème lié au fait que les 4 000 Samis qui sont en Russie n’ont plus de contact avec les Samis norvégiens, finlandais et suédois. Ça pose un problème pour les Samis qui avaient des liens forts avec les Samis russes et qui maintenant n’en ont plus beaucoup.

La responsabilité n’est pas seulement européenne. Il y a aussi une politique coloniale interne à la Fédération de Russie, un contrôle des peuples autochtones et l’obligation légale d’être étiqueté comme « agent étranger » pour une organisation qui reçoit un financement extérieur. Cette loi a beaucoup touché les peuples autochtones qui avaient noué des relations à l’extérieur du territoire russe.

Oui, c’est multifactoriel et lié aux tensions globales dans la région.

Pour en revenir au Conseil de l’Arctique, que pensez-vous de la critique qui est souvent faite, le décrivant comme une instance fermée à laquelle il faudrait opposer une gouvernance plus large au nom du bien commun ? L’argument, invoqué notamment par certains États qui souhaitent avoir voix au chapitre, étant que les enjeux écologiques à cet endroit du monde, comme les tensions militaires qui s’y développent, ont des répercussions sur la planète entière.

Je peux comprendre la volonté de rester entre pays de l’Arctique. Il faut à chaque fois voir au nom de quoi et dans quel but est proposé l’élargissement. Par exemple, il a été proposé au Parlement européen d’inclure l’Ukraine dans le Conseil de l’Arctique. Je n’en comprends pas la pertinence. Étant donné qu’il s’agit d’une région du monde extrêmement sensible je comprends la frilosité des membres du Conseil de l’Arctique vis-à-vis d’un élargissement qui n’aurait pas toujours un sens, sachant que les enjeux sont extrêmement forts et que la plupart des acteurs ne s’en soucient absolument pas. La majorité des acteurs ne se soucie pas du respect des droits des peuples autochtones et de l’environnement arctique alors qu’on parle d’une région du monde qui se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du globe, et qui est soumise à des appétits capitalistes et industriels extrêmement forts. Je pense au deep sea mining, l’exploitation minière des fonds marins, et à la politique extractiviste de manière générale. Alors, je peux comprendre la méfiance par rapport à la multiplication des acteurs, qui ne sont pas là pour protéger l’Arctique ou pour proposer un traité international à l’image de ce qui est appliqué en Antarctique.

Vous parliez tout à l’heure des accords de pêche entre l’Union européenne et le Groenland. Pourquoi considérez-vous qu’il faut les défendre ?

De manière générale je suis opposée aux accords de pêche entre l’Union européenne et d’autres régions du monde, parce que ce sont souvent des accords néo-coloniaux qui visent à piller les ressources d’autres pays. C’est notamment le cas en Afrique de l’Ouest, où l’on envoie des navires pour rafler les petits poissons pélagiques dans le but d’en faire de la farine animale ou de nourrir les animaux d’élevage ou domestiques, alors que ces petits poissons pélagiques sont un maillon essentiel dans l’économie locale, avec une consommation humaine. Je vote donc systématiquement contre tous ces accords de pêche, qui sont des accords de libre-échange néocoloniaux. En revanche, en ce qui concerne l’accord de pêche et le Groenland, avant de me positionner j’ai évidement auditionné tout un ensemble d’organisations au Groenland, notamment l’association des pêcheurs et des chasseurs au Groenland, qui sont favorables à cet accord de pêche. Alors, je n’ai pas de raison de m’y opposer, si les Groenlandais y sont favorables, puisque ce n’est pas un accord en défaveur du Groenland. C’est un accord équitable, qui encourage par ailleurs la recherche scientifique pour protéger les espèces de poisson. Je considère que les points positifs sont nombreux bien que j’aie aussi souligné les points négatifs dans mon rapport, comme la surexploitation de certaines populations de poisson.

On parle beaucoup à gauche, et à juste titre, des volontés impérialistes et de la politique anti-écologique des États-Unis. N’est-ce pas passer un peu vite sur l’extractivisme et l’impérialisme des États européens ?

Absolument. L’Union européenne se lance aussi dans une politique extractiviste. Le Critical Raw Materials Act est entré en vigueur en mai 2024 et dessine la stratégie européenne pour s’approvisionner en matières premières critiques, et ainsi concurrencer la Chine. Je soutiens évidemment la volonté d’être indépendant en matière énergétique, mais le problème est que l’Union européenne a dressé une liste de sites miniers stratégiques, et on retrouve dans cette liste des mines implantées en territoire sami. C’est là que cela devient problématique, et qu’on entre dans le colonialisme vert, parce qu’au nom de la transition énergétique on va saccager des environnements locaux et voler des terres au dernier peuple autochtone reconnu d’Europe, alors qu’on parle des Sami, qui respectent l’environnement, qui vivent en harmonie avec les écosystèmes.

Ce n’est pas à eux de payer le prix de la transition énergétique et des conséquences du dérèglement climatique, qui n’est pas de leur fait mais de celui des Occidentaux. Je suis donc allée participer à la grande mobilisation à Repparfjord contre un projet de mine de cuivre, que l’Union européenne soutient alors même qu’il prévoit le rejet des déchets de la mine dans le fjord, ce qui est interdit dans l’UE. On ne peut pas rejeter des déchets miniers dans les fjords au sein de l’Union européenne, mais on va financer cela en Norvège, c’est totalement hypocrite. Ce projet relève de l’écocide et prévoit de saccager les terres alentour alors qu’il s’agit d’une zone de pâturage pour les rennes des Samis. Je considère qu’on ne peut pas prendre des décisions à la place des Samis et qu’il faut les consulter, et en l’occurrence le message est très clair. Ils ne veulent pas de ce projet minier et il existe d’autres sites, en dehors des terres samies, qui pourraient être exploités. On ne devrait pas toucher aux terres samies si le peuple autochtone n’est pas d’accord.

Cette décision relève d’une politique de plus en plus extractiviste. Pourtant, l’impératif est de voir comment on peut recycler mais aussi réduire drastiquement les besoins. On ne peut pas continuer à ce rythme, ni aller vers une intensification de la politique extractive. C’est parce que le chemin que prend l’Union européenne est l’inverse de ce qu’il faudrait faire que je soutiens les mobilisations des Samis, qui concernent les mines mais aussi certains projets éoliens qui, comme par hasard, sont à chaque fois installés en territoire sami.

Il est évident que toute question peut être instrumentalisée, que ce soit dans le cadre du projet d’une mine « verte » sur les terres samies, ou des tentatives d’instrumentalisation des représentants des peuples autochtones à des fins géopolitiques, à commencer par l’Union européenne qui organise des conférences à ce sujet pour concurrencer le Conseil de l’Arctique et mieux défendre ses propres intérêts économiques. Quelle est votre réflexion sur les manières dont on peut articuler les questions écologiques à la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme ?

Ce sont des articulations qui existent et qui sont fortes dans les mobilisations. Par exemple, le blocage de la mine de Nussir en Norvège était le fruit d’une alliance entre les peuples autochtones, notamment des jeunes, des pêcheurs et des éleveurs de rennes samis, mais aussi des organisations écologistes de Norvège. La jonction se fait très facilement, avec des mots d’ordre communs, justement en dénonçant le colonialisme vert, ce qui permet d’articuler anticolonialisme et écologie.

Cela dit, effectivement, l’Union européenne peut, comme vous le disiez, instrumentaliser les Samis. Mais c’est très visible. Je me suis par exemple rendue à un événement organisé par la Commission européenne dans le nord de la Finlande, dont l’intitulé prétendait inclure les peuples autochtones. Mais en se rendant sur place on comprend qu’il ne s’agit que d’une façade. Quand un jeune sami a pris la parole pour dénoncer le projet de mine à Reppajford, la représentante de la Commission européenne a aussitôt pris le micro en disant « je ne peux pas vous laisser dire ça ». Il ne s’agissait pas d’entrer dans le débat, mais de censurer la personne en disant qu’elle mentait. Évidemment la personne ne mentait pas, mais la censure contre la voix des Samis était immédiate. On voit bien qu’au-delà de ce qui est proclamé, l’Union européenne n’intègre pas la parole des Samis dans le processus de décision. C’est aussi sur cela qu’on travaille, savoir comment on peut faire entendre la voix des Samis, mais aussi qu’elle soit impliquée dans le processus de décision au sein de l’Union européenne, puisque évidemment de nombreux projets européens les concernent. Ils doivent donc avoir un rôle décisionnaire. Ce n’est pas le cas aujourd’hui mais on y travaille.

Vous aviez à juste titre soutenu Paul Watson, militant écologiste fondateur de Sea Shepherd, lorsqu’il était incarcéré par le Danemark au Groenland et menacé d’extradition vers le Japon en raison des actions qu’il y avait menées contre la chasse à la baleine. Le Danemark a heureusement refusé la demande d’extradition et il a été libéré après cinq mois de détention. Maintenant qu’il est de nouveau libre de s’exprimer, ses déclarations suscitent fréquemment des polémiques : il y a quelques mois, des militants se sont notamment opposés à son invitation à la Fête de l’humanité, lui reprochant ses déclarations passées contre l’immigration, la surnatalité supposée des immigrés et son attribution de l’écocide au « virus humain ». Quel regard portez-vous sur cette polémique et les critiques envers Paul Watson, considéré par certains comme l’incarnation d’une écologie misanthrope, voire raciste ?

Comme vous l’avez souligné, il y a là deux enjeux très différents qui méritent d’être distingués. D’une part, on trouve derrière l’incarcération de Paul Watson la question centrale de la criminalisation du militantisme environnemental dans le monde. Exiger la libération de Paul Watson était une manière de défendre et de revendiquer la protection des activistes écologistes, dont on voit qu’ils sont les cibles prioritaires de nombreux gouvernements et des élites économiques, au point parfois d’être assassinés pour leurs engagements. Il s’agissait donc de dire qu’on ne peut pas jeter quelqu’un en prison parce qu’il défend les baleines.

D’autre part, il est évident que nous nous opposons à certaines anciennes déclarations comme à des propos récents tenus par Paul Watson, et que nous réaffirmons notre attachement à une écologie indissociable des luttes antiracistes, anti-impérialistes, décoloniales. Quand Paul Watson déclare par exemple qu’il se fiche de savoir si les écologistes sont de gauche ou de droite, c’est évidemment une vision que je ne partage pas : il faut inscrire la lutte écologique dans une perspective intersectionnelle, car on sait que les dynamiques d’oppression s’alimentent les unes les autres et qu’on ne peut scinder les combats. Les premières victimes du dérèglement climatique sont bien sûr les plus précaires, mais d’autant plus lorsque ce sont des femmes ou des personnes racisées. La lutte environnementale est une lutte antiraciste, c’est une faute politique et morale de prétendre le contraire.

Connaissant votre engagement à ce sujet, je m’en voudrais de terminer cet entretien sans vous demander de dire quelques mots de la Palestine, dont la bande de Gaza est encore occupée à 60% par Israël, qui viole quotidiennement le cessez-le-feu. Parallèlement la politique israélienne d’annexion de la Cisjordanie s’intensifie. Une pétition, signée par 400 000 personnes à ce jour, revendique la remise en cause de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël. Comment évaluez-vous les chances de voir cette revendication aboutir, et enfin des sanctions prises contre Israël ?

Il faut atteindre un million de signatures pour que cette question soit adressée à la Commission européenne, qui a l’obligation de répondre. Elle peut répondre négativement, mais si c’est le cas elle doit motiver cette réponse et ce sera évidemment extrêmement difficile pour l’Union européenne de balayer d’un revers de main un sujet qui a été soulevé par plus d’un million de personnes. Le nombre de signatures est pour le moment conséquent, si l’on prend en compte le fait que la pétition a été publiée il y a quelques semaines. Ça montre un intérêt des citoyen·ne·s dans la condamnation de la politique génocidaire israélienne. Évidemment l’Union européenne est complice du génocide en cours et l’une des manières de cesser cette complicité est de rompre cet accord d’association avec Israël, qui fait aujourd’hui d’Israël le premier partenaire commercial de l’Union européenne, ce qui est une honte absolue. C’est évidemment un des leviers concrets que chacun et chacune peut utiliser pour lutter contre le génocide, de signer et partager cette initiative citoyenne européenne.

Est-ce que, près de deux ans après le début de votre mandat, votre conception quant aux capacités d’agir au sein des institutions a évolué ? Rima Hassan a par exemple parfois exprimé en entretien qu’elle croyait de moins en moins aux possibilités de changer les choses à l’intérieur du Parlement et des institutions de l’Union européenne, et qu’elle portait essentiellement ses espoirs sur les mobilisations populaires.

On voit bien les limites de l’institution et la complicité. Le fait que des députées européennes embarquent sur une flottille pour aller briser un blocus illégal montre bien les limites du Parlement européen. Si l’on considérait que l’Union européenne remplit son rôle aujourd’hui, on n’engagerait pas notre intégrité physique sur des petits bateaux de pêche et sur des voiliers avec des citoyens qui sont évidemment pacifiques et non-armés face à une armée génocidaire. Or, on voit bien que lorsqu’on demande des débats, des résolutions, des condamnations, y compris économiques, et des actions d’isolement d’Israël, on est toujours face à une fin de non-recevoir. On n’a aucun problème à condamner la Russie, et à juste titre, mais on est incapable d’appliquer le même régime de sanctions à Israël. Il est évident que la complicité européenne avec Israël est très forte, et qu’on le retrouve dans les votes au Parlement européen et dans notre incapacité à sanctionner Israël et les États-Unis. On est face à une grande lâcheté européenne. On avait commencé à envisager de prendre quelques micro-sanctions envers Israël, et dès que le pseudo cessez-le-feu a été annoncé, l’Union européenne a aussitôt décidé qu’on ne les appliquerait pas.  Pourtant, depuis que ce prétendu cessez-le-feu a été annoncé, ce sont des centaines de personnes qui sont assassinées à Gaza et des bombardements qui ne cessent pas. On continuera à mener la bataille parlementaire mais il faut aussi être sur le terrain, soutenir d’autres types d’actions, parce qu’on voit bien que les peuples sont beaucoup plus efficaces dans la condamnation d’Israël que les États complices.

Je vous ai plusieurs fois entendue parler de la nécessité de mettre en lumière les propos choquants de l’extrême droite, et vue mener des actions contre des réunions ouvertement xénophobes ou anti-avortement au Parlement européen. Est-ce encore efficace de visibiliser les aspects les plus choquants du programme de l’extrême droite en espérant l’affaiblir ? Elle est aujourd’hui relativement banalisée, en même temps qu’une partie de ce courant assume de plus en plus sa radicalité…

Effectivement, avec trois groupes d’extrême droite au Parlement européen, elle y est extrêmement visible. Ils sont totalement décomplexés, ils s’assument et mènent sans problème au sein du Parlement européen leurs conférences racistes, transphobes, misogynes. Si le groupe The Left ne protestait pas contre leurs événements ça passerait comme une lettre à la poste, alors qu’ils parlent explicitement de « remigration », la « remigration » n’étant rien d’autre que la déportation de millions de gens hors de l’Europe. Sans nos actions, ces propos seraient totalement banalisés. Le fait de les afficher permet de rediaboliser un minimum ce qu’ils font et aussi de montrer, y compris en France, ce que peut faire l’extrême droite lorsqu’elle est décomplexée, puisqu’on est au Parlement européen dans un stade de fascisation supérieur à la France. Ce qui menace la France en 2027, c’est ce qui se dit très tranquillement dans l’ensemble du Parlement européen. En tant que députés de la France insoumise, nous devons aussi jouer le rôle de vigie face à l’extrême droite et donc dénoncer leurs votes, dénoncer leurs projets politiques racistes, misogynes, transphobes. On n’a pas le rapport de force en termes de votes au sein du Parlement européen, parce qu’effectivement le groupe de la gauche radicale est bien plus petit que les trois groupes d’extrême droite, mais nous avons la possibilité de faire du bruit, de dénoncer et de rendre publiques les actions. Je pense qu’on réussit plutôt bien cela, et qu’il est important de disposer de personnes qui peuvent dénoncer au sein-même des institutions ce qu’il s’y passe.

12.03.2026 à 17:40

Marguerite Duras, femme politique

Vivian PETIT
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Qu’est-ce qui t’a convaincu d’aborder le parcours de Marguerite Duras sous un angle politique, et le choix de ce titre étonnant voire légèrement provocateur ? Effectivement, ce titre est un peu provocateur, dans la mesure où Marguerite Duras ne s’est jamais portée candidate à une élection et n’a jamais envisagé la politique comme une carrière. […]
Texte intégral (5535 mots)

Qu’est-ce qui t’a convaincu d’aborder le parcours de Marguerite Duras sous un angle politique, et le choix de ce titre étonnant voire légèrement provocateur ?

Effectivement, ce titre est un peu provocateur, dans la mesure où Marguerite Duras ne s’est jamais portée candidate à une élection et n’a jamais envisagé la politique comme une carrière. D’un autre côté, il est peut-être plus sérieux qu’il n’en a l’air, puisqu’il résume l’ambition de l’essai : retracer le parcours politique de la femme de lettres et voir, dans son engagement, ce qui peut être considéré comme des lignes directrices.

Quelle a été ta méthode pour écrire cette biographie politique de Duras ? Tu t’es uniquement appuyé sur ses publications et celles à son sujet ou tu as aussi mené d’autres recherches, par exemple en recueillant des témoignages ?

Je vois ce livre comme une tentative d’épuisement du sujet. J’ai voulu mêler à la fois son œuvre et toute la littérature critique qu’elle a engendrée. Évidemment, beaucoup de livres ont déjà été écrits, à commencer par la très impressionnante biographie de Jean Vallier. Mais je ne voulais pas me laisser enfermer par le corpus existant. Je crois qu’il est sain, même quand on travaille sur des superstars de la littérature comme Marguerite Duras, de retourner aux archives.

En menant une étude de la presse d’époque, j’ai trouvé de nombreux matériaux nouveaux, notamment sur sa mère, qui dirigeait une école en Cochinchine. Ma plus belle trouvaille reste le tout premier texte publié par Duras, en 1939 — elle a alors 25 ans — : un entretien qu’elle réalise avec Nam Phương, la toute dernière impératrice d’Annam (actuel Viêt Nam). C’est un texte magnifique sur la forme et très intéressant sur le fond, puisqu’il préfigure l’essai qu’elle publie chez Gallimard l’année suivante, en défense de l’Empire français.

Duras était dans sa jeunesse l’un des rouages de l’administration coloniale en Cochinchine. Peux-tu mentionner les différentes étapes de son évolution qui l’ont conduite à devenir ensuite une opposante au colonialisme notamment lors de la lutte d’indépendance des Algériens ?

Nuançons un peu. Son rôle dans l’administration coloniale est celui d’une chargée de communication. Elle y entre sans doute grâce au souvenir que son père a laissé comme administrateur colonial, sa connaissance de la situation locale ayant évidemment aussi joué. Elle est attachée au cabinet du ministre — d’abord Marius Moutet, l’un des ministres socialistes du Front Populaire qui tente de faire appliquer le programme d’union de la gauche. On la charge d’organiser un grand événement de propagande autour de la banane française. Après la dislocation du Front Populaire, les rênes du ministère passent aux mains de Georges Mandel, figure du radicalisme et ancien collaborateur de Clemenceau. Avec l’un comme avec l’autre, elle s’investit peu dans son travail, n’y voyant qu’un moyen de gagner sa vie. C’est par le communisme qu’elle devient anticolonialiste : la prise de conscience née en 1944 se mue en une vision du monde dans laquelle le colonialisme n’a plus sa place.

Marius Moutet, ministre des Colonies de 1936 à 1938

De son expérience personnelle de l’Indochine française, elle garde néanmoins ancrée en elle la condition misérable des prolétaires blancs dans le rouage de la colonisation. En ce sens, son personnage de La Mère dans Un barrage contre le Pacifique peut d’ailleurs être comparé à celui de Lord Jim dans La Folie Almayer de Conrad.

Quelles étaient les lectures de la jeunesse Duras, ses influences ?

La jeune Duras a des goûts très éclectiques ! Contrairement à ce qu’elle ne cessera de répéter une fois adulte, sa mère lisait beaucoup et lui a transmis le goût de la lecture, notamment à travers des auteurs classiques comme Michelet et Renan, mais aussi des écrivains tels que Loti ou Gide. Comme toutes les jeunes filles de son âge, elle n’a pas pu échapper aux lectures scolaires obligatoires, de Victor Hugo à Racine, ni aux romans de collège, parfois un peu mièvres, de Delly. Au‑delà du monde des livres, l’enfance de Duras est marquée par une grande liberté et de nombreuses rencontres. Paradoxalement, le déclassement subi par sa mère au sein de la colonie lui profite en lui permettant de vivre une existence moins rangée.

Tu évoques le « cheminement de Marguerite Duras du monde de la collaboration à celui de la Résistance ». Tu peux nous en dire plus ?

Il y a un paradoxe intéressant dans le rapport qu’entretient Marguerite Duras à la politique : elle ne s’intéresse vraiment à la chose publique qu’en s’éloignant des lieux de pouvoir. Je m’explique : alors qu’elle est collaboratrice au ministère des Colonies, elle voit se liquéfier le Front populaire et, avec cet espoir brisé, se désagréger la Troisième République, sans que cela ne l’affecte réellement. De la même façon, pendant l’Occupation, alors qu’elle est responsable d’une commission pour le papier d’édition, elle ne considère cette fonction que comme un travail alimentaire. Ce n’est qu’en 1944, lorsque son mari, Robert Antelme, est déporté à Buchenwald pour faits de résistance, qu’elle se mobilise, quitte son emploi et se passionne pour la politique.

Une anecdote racontée par Dionys Mascolo illustre cette entrée dans le monde de la Résistance : il se souvient du jour où, avec un ami de François Mitterrand et Mitterrand lui-même, ils se sont retrouvés rue Saint-Benoît. C’est l’odeur des cigarettes que Mitterrand fumait, ramenées de son récent séjour à Londres, qui lui a fait comprendre qu’ils venaient d’entrer dans le monde des réseaux de résistance anglais. Cette passion pour la politique, née du bouleversement de la guerre, ne la quittera plus jusqu’à sa mort en 1996.

Dans La Douleur, elle raconte avoir torturé un collaborateur. Tu écris à la suite de son biographe Jean Vallier que c’est une pure affabulation. Tu aurais une interprétation de ce qui a motivé cette invention ?

De son premier roman Les Impudents (publié en 1943) à Écrire (publié en 1993) Duras n’a jamais cessé de se raconter, de revisiter les moments les plus romanesques de sa vie. L’occupation et la libération de la France n’échappent pas à cette logique. La première version de son texte La Douleur figure sous la forme d’un journal intime. Il est consultable à l’IMEC. Le texte, revu, est publié tardivement, en 1985. Cette scène de torture avec Ter le milicien (« Celle qui torture le donneur, c’est moi. De même celle qui a envie de faire l’amour avec Ter le milicien, moi ») permet, à mon sens, tout à la fois d’introduire un tableau spectaculaire qui mêle, selon la formule de Barrès le sang de la volupté et de la mort, mais aussi d’accentuer son rôle dans la Résistance à un moment ou la France s’intéresse de plus en plus la période de l’occupation et à la responsabilité des uns et des autres.

J’ai appris dans ton livre que Duras s’était toute sa vie indignée de l’exécution de Brasillach pour collaboration. S’opposer aux exécutions est une chose, par contre ses propos chez Pivot où elle affirmait que les écrivains collabos « n’auraient jamais fait de mal à une mouche » m’ont laissé pantois. On connaît l’importance de la propagande et le poids des dénonciations sous l’Occupation… Quel est ton regard sur cette déclaration ?

Eh bien, c’est du Duras. Elle est capable d’une gymnastique intellectuelle parfois surprenante, faite de déplacements et de paradoxes assumés. Surtout, elle ne supporte pas la culture de l’effacement, cette tendance à gommer les contradictions ou les zones d’ombre au nom d’un récit plus confortable.

Cette phrase est également intéressante parce qu’elle confère à la littérature un pouvoir presque rassurant, comme si l’écriture pouvait servir de garantie morale ou symbolique. Comme le fait remarquer Roland Barthes à propos des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle : « la littérature est chez nous tant une valeur invétérée, qu’il y a l’idée qu’aucune lésion ne peut venir d’un homme qui se soucie d’écrire bien le français ». Autrement dit, l’acte d’écrire et la maîtrise du style tendent à produire une forme d’indulgence. Ainsi, le Robert Brasillach collaborationniste est-il en partie lissé par le Brasillach homme de lettres. De la même façon que, dans L’Amant, Ramon Fernandez est en quelque sorte policé par l’amateur de Balzac. La littérature agit alors comme un filtre : elle atténue et recompose.

Quand elle rejoint le PCF après-guerre, Duras se veut une militante de base, recrutant de nouveaux membres, distribuant les tracts, sollicitant son entourage pour les souscriptions. Est-ce qu’il y a d’autres exemples d’intellectuels ou d’artistes membres du PCF  qui ont préféré ce rôle à celui d’intellectuel du parti ?

Sa conception du militantisme est tout à fait atypique. Je fais la distinction entre les intellectuels du parti, qui organisent les revues, structurent les étudiants et participent, lors des congrès, à la définition du projet communiste pour la France, et les intellectuels dans le parti, qui sont au fond des sympathisants ayant sauté le pas de l’adhésion, apportant un certain prestige, offrant occasionnellement une œuvre d’art au parti ou prenant la parole à un meeting, mais ne s’investissant pas dans l’organisation du parti. L’exemple le plus frappant est sans doute Pablo Picasso.

Duras entretient un rapport tout autre : elle s’implique comme militante de base, participe à toutes les actions, tente de convaincre sa concierge d’adhérer au parti et est même élue secrétaire de cellule. Cependant, elle refuse de participer à la vie intellectuelle du parti et de mettre son art au service de la cause. Elle cache parfois — sans doute pour éviter les sollicitations — qu’elle est une auteure publiée. En ce sens, son engagement se distingue profondément de celui des autres intellectuels de la même époque. Je ne connais aucun équivalent en France.

Tu reviens longuement sur son exclusion du PCF. Malgré les divers prétextes ou les insinuations sur ses mœurs et sa fréquentation des boîtes de nuit, cette exclusion s’explique essentiellement par sa défense de la liberté de création et son refus d’un art officiel défini par la doxa stalinienne, c’est bien cela ?

Tout à fait ! Le motif invoqué pour justifier par la fédération de Paris du PCF dans le cadre de l’exclusion de Marguerite Duras et de ses amis (Mascolo, Antelme, Morin etc) est sans cesse changeant : on lui reproche d’abord d’avoir publiquement diffamé des cadres du Parti, puis on lui reproche ses fréquentations titistes (comprendre ici une amitié avec Vittorini), puis poussant plus loin dans l’ignominie, on lui reproche finalement d’être une nymphomane vivant avec deux hommes et fréquentant des boîtes de nuit. On imagine assez bien l’exaltation que pouvait ressentir l’obscure secrétaire de section du sixième arrondissement de Paris en diligentant cette enquête contre des jeunes gens brillants ; les basses jouissances de Fouquier-Tinville1.

Quel a été, plus tard, le rapport de Duras au stalinisme et aux différents régimes du bloc de l’Est ?

Malgré son exclusion du parti — c’est l’une des thèses de mon essai — Duras reste relativement proche de l’organisation communiste jusqu’au milieu des années 1960. En quittant le parti, elle promet d’ailleurs de ne rien faire qui puisse nuire au collectif.

Elle continue ainsi de se mobiliser ponctuellement pour certaines causes, par exemple en soutenant Julius Rosenberg et Ethel Rosenberg, communistes condamnés à mort aux États‑Unis.

Ethel et Julius Rosenberg, militants communistes new yorkais,
arrêtés pour espionnage au profit de l’URSS et exécutés sur la chaise électrique en 1953

Cela ne l’empêche pas, parallèlement, de porter un regard de plus en plus lucide sur la réalité des persécutions au sein des démocraties populaires. Son communisme, empreint de fraternité et attaché aux droits de l’homme, devient progressivement incompatible avec celui imposé par Moscou.

Tu insistes sur l’opposition radicale à de Gaulle dès l’après guerre puis évidemment en 68, ainsi que sur le vocabulaire employé pour le qualifier, qui tranche avec sa quasi-sanctification actuelle dans le roman national…

Duras ne mâche pas ses mots ! Dans le journal intime qu’elle tient dans l’après-Libération, elle écrit : « La différence entre de Gaulle et Hitler, c’est que de Gaulle croit en la transsubstantiation. Il parle droit au cœur des catholiques. Hitler croit dans la force venue d’en haut. De Gaulle croit à la force venue d’En Haut. Voilà ce qu’on a au pouvoir. Aucune différence, sinon dans la nature du mythe de base. Outre-Rhin, l’Arianisme. Ici, le Bon Dieu. »

La comparaison est violente, mais elle reflète le climat de l’époque. Contrairement à l’image d’Épinal que nous en avons aujourd’hui, la Libération n’a pas été suivie d’une longue période de concorde nationale. La France reste à genoux économiquement — les tickets de rationnement perdurent jusqu’en 1949 — et l’union sacrée de la Résistance se fissure rapidement. La Guerre froide divise le pays. La virulence de Duras est celle des communistes français, confrontés à l’hostilité croissante des gaullistes et des radicaux. Le climat est tel qu’en 1952, le ministre de l’Intérieur fait arrêter Jacques Duclos, responsable du PCF en l’absence de Thorez, sous prétexte qu’il préparait un coup d’État. La preuve ? Un revolver et deux pigeons morts retrouvés dans sa voiture…

En 1970, Duras participe à l’occupation des locaux du CNPF, l’ancêtre du MEDEF. L’action est organisée par un groupe nommé Vive la Révolution, dont tu précises qu’il est alors dirigé par Roland Castro et Guy Hocquenghem. Hocquenghem est à la fois l’un des premiers homosexuels sinon le premier à avoir effectué son coming out dans la presse française (en 1972), l’un des théoriciens précurseurs des pensées queer et un romancier. Est-ce que Duras et lui échangeaient ? On comprend par ailleurs à te lire que même si Duras est appréciée par de nombreux homosexuels, elle ne semblait pas particulièrement ouverte à ces questions…

Tous deux font partie de la mouvance gauchiste des années 1965-1975. Leurs chemins ont sans doute dû se croiser — Marguerite Duras affectionnait la compagnie de jeunes intellectuels brillants. Pourtant, leur engagement politique s’inscrit dans des logiques opposées. Guy Hocquenghem ne cesse de créer des collectifs, des groupuscules, des fronts de lutte. Duras, elle, cultive plutôt une posture d’électron libre et refuse toute discipline militante.

C’est tardivement que la question homosexuelle entre dans l’œuvre durassienne, après 1980 et sa rencontre avec Yann Andréa, jeune écrivain homosexuel qui deviendra son compagnon jusqu’à la fin de sa vie. Si Duras peut paraître, à certains moments, un peu homophobe — on pense notamment ici à La Maladie de la mort —, elle est aussi capable de se mobiliser pour la communauté et n’hésite pas à participer au magazine Gai Pied ou à soutenir Julien Cendres, un jeune auteur censuré pour une prose jugée trop crûment gay.

Duras figurera ensuite parmi les soutiens de François Mitterrand. Lorsque l’État français sabotera un navire de Greenpeace, tuant un membre de l’équipage, elle en profitera même pour attaquer l’ONG en lui reprochant de ne pas faire de différence dans son discours entre les dictatures et les démocraties. Ça semble assez consternant… Une démocratie libérale peut garantir quelques libertés et quelques droits à ses citoyens tout en détruisant la planète, en surexploitant les ressources comme les habitants des pays du tiers-monde et en mettant en place des dictateurs dans ce qu’elle considère être son pré-carré. Elle ne semblait d’ailleurs pas particulièrement intéressée par la cause écologique, déclarant que « ça ne sert à rien » et invoquant la «fatalité»…

Son rapport à l’écologie est celui d’une femme née en 1914 : il se limite à la préservation de la nature et à la lutte contre l’énergie nucléaire. L’affaire Greenpeace mêle deux grandes passions de Duras — son amitié pour François Mitterrand et sa haine de la Russie soviétique. Elle en veut beaucoup à l’association de s’en prendre à la France plutôt que d’aller provoquer Gorbatchev. Pour elle, l’écologie reste une question secondaire : on ne peut pas se préoccuper de la planète si l’on ne se préoccupe pas d’abord du concert des nations.

Le Rainbow Warrior, navire amiral de l’organisation écologiste Greenpeace saboté
par les services secrets français sous la présidence de François Mitterrand en 1985 en Nouvelle-Zélande

Mais ce qui transpire également de son texte, c’est une certaine mauvaise foi — car elle fait parfois preuve d’une mauvaise foi manifeste dans le soutien qu’elle apporte à Mitterrand. Je crois qu’à la longue, cela a fini par lui peser, et dans un de ces retournements dont elle seule a le secret, elle finit par voter communiste en 1993, comme pour remettre Mitterrand dans le droit chemin.

Quel était le pouvoir de Duras, autant symbolique que matériel, dans le milieu des lettres à la fin de sa vie ?

Son Goncourt en 1984 pour L’Amant est une consécration, avec lui elle passe un cap symbolique et devient une personnalité grand public. Elle est parodiée et imitée, les critiques se déchirent sur son cas et chacune de ses apparitions publiques fait déplacer les foules. Mais elle a 70 ans. Pour en arriver là, elle a dû faire face à des traversées de déserts. C’est sans doute l’une des rares femmes de sa génération à avoir décidé de vivre entièrement de sa plume après la libération. Pour y arriver, elle a dû enchaîner les articles journalistiques, les reportages, elle s’est improvisée intervieweuse de télévision et a tenté (sans succès) de monter une maison d’édition.

Bref, elle est passée, avant la gloire tardive, par toutes les fourches caudines de la vie littéraire. Mais quel éclatant succès s’est-elle réservé pour ses deux dernières décennies ! Ce n’est pas pour rien que François Mitterrand, arrivé à l’Élysée, tient tant à s’afficher à ses côtés. Pour accéder à la gloire, Duras a méticuleusement construit un personnage — et c’est peut-être là son œuvre la plus accomplie. Car chez elle, la vie et l’écriture ne forment qu’un seul et même geste : sa voix rauque, son phrasé singulier, ses cols roulés et lunettes noires, ses engagements médiatiques et politiques, tout participait d’une même mise en scène de soi, cohérente et totalisante, qui a fini par rendre indémêlables la femme et la légende.

Marguerite Duras vivait à Neauphle-le-Château en même temps que l’ayatollah Khomeini. On sait s’ils se sont déjà rencontrés ou croisés ?

La coïncidence, pour une petite ville paisible de 2000 habitants est assez incroyable et l’on se surprend à rêver d’une rencontre impromptue à la boulangerie ou au bureau de tabac. Mais il n’en est rien ! Si Khomeini recevait ses fidèles sous les pommiers de Neauphle, il vivait en fait à quelques centaines de mètres de là, à Jouars-Pontchartrain. La présence de Khomeini était une nuisance pour les habitants des deux communes à cause des autobus d’adorateurs, de la police, des curieux et des journalistes.

Mais les deux célébrités ne se sont jamais rencontrées. Une contre-vérité colportée par les médias bolloréens voudrait que les intellectuels de gauche français aient massivement soutenu la création de la république islamique d’Iran. Il n’en est rien. Pour Duras moins que pour les autres puisque l’auteure de Moderato Cantabile s’est même rendue en Iran en 1969 à l’invitation du dernier Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, pour constater les résultats de la révolution blanche. Expérience qu’elle a d’ailleurs moyennement appréciée. Je ne pense pas que Marguerite Duras ait eu envie de rencontrer son voisin l’ayatollah ou qu’elle ait cherché à le faire. Elle était athée, matérialiste et exécrait tout ce qui pouvait se rapprocher du culte de la personnalité.

Annie Ernaux figure en tête des remerciements en fin d’ouvrage. Quel a été son apport à ton processus de recherche et d’écriture ?

Je tenais à remercier chaleureusement Annie Ernaux, qui a répondu à plusieurs de mes questions sur la manière dont les lecteurs de sa génération ont reçu l’œuvre de Marguerite Duras et sur le modèle qu’elle pouvait représenter pour de jeunes écrivains. Son témoignage m’a aidé à mieux comprendre l’influence concrète de Duras et à situer mon travail dans une perspective plus vivante de réception de son œuvre.

Et s’il fallait conclure ?

Il faudrait dire qu’aujourd’hui elle est victime de lectures politiques assez paresseuses :  avec d’un côté une certaine droite qui ne veut voir en elle que le parangon d’une modernité honnie et de l’autre une certaine gauche qui, dans un grand malentendu, préfère mettre en avant son genre plutôt que son œuvre, l’enfermant dans un rôle de pionnière féminine qu’elle n’a jamais revendiqué, lui refusant du même coup une complexité et une ambivalence qu’elle n’a pourtant cessé de revendiquer.


  1. Accusateur public central pendant la première partie de la Révolution française et la Terreur, il demande l’exécution de nombreux prévenus, y compris de personnes célèbres, comme Marie-AntoinetteDanton et Robespierre, et fait condamner plus de deux mille d’entre eux à la guillotine. Après la fin de la Terreur, avec le 10 thermidor, il est arrêté, puis jugé par le Tribunal révolutionnaire comme un des grands responsables des exactions et des injustices qui ont marqué la période de la Terreur. ↩

09.03.2026 à 16:06

Le refuznik Itamar Greenberg arrêté et brutalisé par la police israélienne

Vivian PETIT
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J’ai dénoncé la guerre contre l’Iran – La police israélienne m’a battu, arrêté et imposé une fouille à nu. Mardi soir, je suis allé manifester pour dénoncer l’attaque menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Deux heures plus tard, j’étais humilié et fouillé à nu au sein d’un commissariat. À notre arrivée sur la […]
Texte intégral (1059 mots)

J’ai dénoncé la guerre contre l’Iran – La police israélienne m’a battu, arrêté et imposé une fouille à nu.

Mardi soir, je suis allé manifester pour dénoncer l’attaque menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Deux heures plus tard, j’étais humilié et fouillé à nu au sein d’un commissariat.

À notre arrivée sur la place Habima de Tel Aviv, des dizaines d’agents de police nous attendaient, prêts à nous disperser pour empêcher la manifestation. Nous étions vingt à refuser le silence imposé face à l’assaut meurtrier déclenché samedi dernier par Israël aux côtés des États-Unis. Nous sommes restés sur la place et avons sorti les écriteaux que nous avions préparés. Quelques secondes plus tard, nous étions violemment attaqués par la police, qui arrachait nos pancartes et nous frappait. J’ai personnellement reçu des coups de pied avant d‘être mis au sol et interpellé.

Jeudi matin, le tribunal auprès duquel j’avais fait appel m’a donné raison. Les cinq jours d’assignation à résidence auxquels j’avais été condamné ont été annulés et le caractère illégal de la fouille a été reconnu. J’ai également déposé plainte auprès du ministère de la Justice, chargé d’enquêter sur les fautes commises par des agents de police ainsi qu’auprès du procureur général par l’intermédiaire de l’Association pour les droits civils en Israël. Je ne me fais cependant aucune illusion quant au fait que cela puisse faire évoluer l’attitude de la police vis-à-vis des manifestants.

Les attaques contre la liberté d’expression ne se limitent pas aux heures passées au commissariat. Je suis étudiant en droit à l’université de Tel Aviv et élu au conseil étudiant. Je suis fier de pouvoir dire que le corps enseignant m’a soutenu dès le début, condamnant publiquement l’attitude de la police et prenant de mes nouvelles. Pour autant, une déclaration dénonçant le soutien exprimé à mon endroit a été publiée par le conseil étudiant, qui avait déjà tenté à plusieurs reprises de m’exclure de l’instance en raison de mes engagements politiques. En tant que militant et étudiant en droit, je suis inquiet que l’avenir du système judiciaire israélien se trouve entre les mains de personnes qui soutiennent des fouilles à nu illégales dès lors qu’elles sont imposées à leurs adversaires politiques.

Mon propre cas n’est pourtant pas le sujet principal. Le sujet, ce sont ces plus de mille civils iraniens tués dans les bombardements depuis samedi, les 170 élèves et enseignants morts suite au bombardement d’une école dans la ville de Minab comme toutes les autres personnes qui paient au prix fort cette folie impérialiste. Le régime iranien est évidemment un régime oppressif, théocratique et fasciste :  il emprisonne et assassine des dizaines de milliers d’opposants politiques, opprime brutalement les femmes et les personnes LGBT. Aussi, la majorité des citoyens iraniens vivent dans une pauvreté abjecte. Pour autant, si l’agression en cours est menée au nom de la « libération du peuple iranien », nous savons que l’invasion de l’Iran par une superpuissance étrangère n’aidera personne.

Un regard sur l’histoire nous apprend que les interventions extérieures n’ont jamais aidé les Iraniens. Les intérêts économiques liés au pétrole ont poussé les puissances occidentales à soutenir le Shah, incarnation d’un régime fantoche au service des États-Unis qui réprimait férocement son opposition. Sous son règne, l’économie iranienne était entièrement soumise aux intérêts des actionnaires des compagnies pétrolières britanniques et américaines.

C’est en partie à cause de cela que s’est développée la Révolution islamique et qu’a pu être instauré le régime des ayatollahs, système politique lui aussi oppressif. Que ce soit en Afghanistan, en Irak ou plus récemment au Venezuela, les interventions menées par les États-Unis n’ont jamais eu pour objectif d’améliorer le sort des populations. Dans ces pays, les conditions de vie sont aujourd’hui pires qu’avant les interventions américaines.

Quiconque conçoit la guerre en cours comme un mal nécessaire pour faire avancer une cause juste doit comprendre que cette guerre ne libérera pas le peuple iranien de l’oppression qu’il subit et qu’elle ne lui apportera ni la liberté ni le respect des droits humains. Si la guerre profite à certains, ce sera uniquement à Trump, Netanyahou ainsi qu’à une poignée de milliardaires qui pourront faire croître leurs profits.

L’invocation par Israël du cassus belli qu’incarnerait la « menace iranienne » sonne tout aussi creux. Les déclarations de Netanyahou décrivant l’Iran comme porteur d’une menace « imminente » n’ont pas varié en trente ans. Les armes nucléaires, même lorsqu’elles sont accessibles, servent essentiellement d’instrument de menace et d’outil politique. Jusqu’à présent, la plus grande démocratie au monde fut la seule puissance suffisamment folle pour l’utiliser.

Depuis sa fondation, l’État d’Israël n’a cessé de jouer la carte de la victimisation, y compris lorsqu’il est comme aujourd’hui à l’origine d’une escalade militaire. Nous devons donc nous tenir à distance des récits fallacieux selon lesquels la sécurité pourrait être assurée par les raids aériens, les bombardements et le déclenchement de nouvelles guerres. Comme nous l’avons déjà observé à Gaza, cette politique ne peut déboucher que sur la destruction, la dévastation et l’acceptation du génocide

Tribune initialement parue en hébreu puis en anglais dans Haaretz.

Itamar GREENBERG

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