05.05.2026 à 12:01
Aurélien Saintoul : J’ai commencé à militer en 2009 dans le syndicalisme étudiant, où je n’ai pas trouvé ma place parce que, à l’époque, c’était surtout une pépinière de cadres pour les partis, en particulier le PS. Je me suis investi en parallèle au sein du Parti de gauche, lancé l’année précédente par Jean-Luc Mélenchon. Au fil du temps, j’ai gagné en responsabilités et il m’a semblé important, en tant que militant, de me spécialiser dans un domaine régalien, la défense, et un domaine social, l’éducation, afin de pouvoir transmettre mon savoir à d’autres.
J’ai donc été professeur, agrégé de lettres classiques, et pendant la campagne de 2017 je me suis surtout investi sur les questions d’éducation. Après les élections législatives de 2017, Bastien Lachaud, que je connaissais depuis longtemps, m’a proposé d’être son assistant parlementaire : j’ai alors surtout travaillé les questions de défense. En 2022, j’ai été élu député et c’est tout naturellement que j’ai rejoint la commission de la défense nationale et des forces armées.
AS : Par rapport aux autres commissions, mon travail de parlementaire est singulier car, sur les sujets de défense, il n’existe quasiment pas d’expertise indépendante : je ne peux pas m’appuyer, comme mes collègues des affaires sociales, sur les analyses et points de vue des différentes centrales syndicales. Sur la défense, notre travail s’expose en effet à deux difficultés. Tout d’abord, les programmes d’armement peuvent courir sur une quarantaine d’années, ce qui fait qu’on hérite, sur la durée, des décisions prises par d’autres. Par ailleurs, le secret est prépondérant sur ces dossiers : il faut donc recouper soi-même des sources d’information fiables. En tant que député, j’ai quand même la chance d’avoir accès à des sources institutionnelles, comme la branche politique du ministère des armées, le cabinet du ministre, ainsi que des chefs d’état-major, qui ont tous un conseiller parlementaire chargé de traiter la relation avec l’assemblée.
Mais il ne faut pas négliger que les officiers généraux sont dans un rapport ambivalent, car s’ils doivent une loyauté à l’égard du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, in fine, c’est l’exécutif qui a la main sur leur carrière. Leur profession est donc traversée par cette tension : sont-ils d’abord loyaux à la Nation et à ses représentants du Parlement, ou à l’exécutif, dont l’autorité suprême, le président, est élu au suffrage universel ? Dans les faits, cela se traduit par une limite dans ce que les officiers s’autorisent à dire, par rapport à ce qu’ils pensent que l’exécutif veut, ou pas, que les parlementaires, qui plus est de l’opposition, sachent.
Enfin, il ne faut pas oublier les industriels, et les syndicats. Ces derniers ont en général une connaissance très fine de la vie industrielle et des « perspectives » de marché, puisqu’évidemment les ventes et la privatisation des industries, ces trente dernières années, ont fortement impacté la manière dont l’industrie de défense française est structurée. Malheureusement, notre expertise en tant que parlementaires ne sera jamais au niveau de celle de l’exécutif sur le sujet, car il peut, via les services de la délégation générale pour l’armement, auditer la capacité d’un industriel à produire dans les délais.
AS : Nous nous intéressons de près au travail des acteurs universitaires, qu’on peut diviser en deux branches. Tout d’abord, il y a l’université stricto sensu, elle-même divisée entre les chercheurs plutôt bien insérés dans les milieux de la défense, et ceux qui sont dans un rapport critique : deux familles qui ne communiquent pas toujours entre elles. Un article de Mediapart1 soulignait par exemple la proximité de certains chercheurs avec l’École militaire, qui avait parfois été accueillie négativement. Or, ce n’est pas disqualifier leurs recherches que de dire que le propos de certains experts est plutôt d’alimenter la pensée stratégique, en entretenant un dialogue avec les armées, là où d’autres analysent davantage à un niveau macro, en formulant des critiques structurelles.
L’autre grand acteur d’expertise universitaire, ce sont les think tanks, dont l’objectif est plutôt de faire rayonner la pensée stratégique française. Ils vivent le plus souvent des contrats qu’ils passent avec des institutions publiques, et notamment le ministère des armées. Par conséquent, leurs critiques dépassent rarement le poil à gratter, c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent généralement dans le cadre de ce qui se fait aujourd’hui. Pour eux, il ne s’agit pas de se demander si la privatisation des industries de défense il y a 30 ans était une bonne chose. C’est un fait, acquis pour l’essentiel d’entre eux, sur lequel revenir n’est pas une option.
AS : C’est plus compliqué que ça. A priori, pour ce qui est des exportations, il y a une forme de transparence. Mais sur les montants et les calendriers, le contrôle parlementaire est toujours ex post : vous n’êtes donc pas amené à vous prononcer de manière très informée sur un programme en cours. On peut éventuellement développer une meilleure connaissance de chaque programme en assumant la fonction de rapporteur budgétaire au sein de la commission de la défense. Mais, en théorie, ils ne sont pas habilités au secret défense. Auparavant, il était possible de disposer des chiffres de disponibilité des matériels : 75% du parc des hélicoptères est disponible etc. Le gouvernement a décidé d’arrêter de publier ces chiffres : en effet, cela expose au risque que d’éventuels ennemis sachent que la moitié du parc de tel secteur est immobilisé.
AS : Pour l’heure, il n’existe pas de réseau spécialisé dans les sujets de défense au niveau européen. Par contre, nous entretenons des liens réguliers au sein de notre groupe au Parlement européen, et avec nos collègues qui travaillent sur les sujets internationaux. Nous sommes par ailleurs amenés à siéger, en tant que parlementaires, à des forums internationaux sur la défense : c’est mon cas par exemple au sein de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN. Difficile d’y trouver des progressistes, mais on essaie d’entretenir les échanges avec ceux qu’on a pu identifier.
Il faut cependant souligner qu’au niveau européen, la France a une position très singulière sur le sujet de la défense, dominée par l’enjeu de son indépendance, ce qui la distingue fortement des autres droites et gauches européennes : par exemple, nous ne partageons pas la même histoire ni les mêmes intérêts nationaux que disons, Die Linke2. Nous défendons l’idée qu’il faut porter une souveraineté populaire, qui aujourd’hui est d’abord nationale. En dehors de ce cadre-là, on crée les conditions de ce qu’Ursula von der Leyen appelle un grand marché européen de la défense, et que nous rejetons. Enfin, il faut admettre qu’actuellement, au sein de l’Union européenne, une gauche qui pèse dans un pays avec une armée qui pèse, il n’y en a pas à un niveau équivalent à la France Insoumise.
AS : Mark Rutte4 a encore une fois consacré beaucoup d’énergie à féliciter Trump. La question qui se pose cependant, c’est de savoir s’il croit à toutes les bêtises qu’il raconte : est-il dans un rôle de good cop ? Si oui, on peut dire qu’il s’en sort plutôt bien – sous réserve bien sûr d’adhérer au cadre otanien, ce qui n’est pas notre cas. Ou bien est-il une sorte de zébulon aveuglé par l’horizon atlantiste, ce qui n’est pas impossible non plus ? De manière générale, j’essaye de ne pas mépriser les personnes : je pense donc qu’il essaye de faire la colle entre des positions difficiles à faire converger, de manière à maintenir une forme d’entente au sein de l’OTAN. Pour le reste, il est très clair : il n’y a pas d’OTAN sans les États-Unis. Et d’ailleurs, c’est une réalité, puisque si vous souhaitez quitter l’OTAN, le traité prévoit que vous devez en informer Washington, mais que vous n’êtes pas tenus de le signaler aux autres États-membres. C’est pour cela que Philippe Brun5 fait sourire quand il dit qu’il faut faire l’OTAN sans les États-Unis : cela va être compliqué si vous devez leur notifier que vous voulez les exclure !
Pour ce qui est de Marco Rubio6, il a dit à peu près la même chose que Vance l’année dernière, en étant juste plus poli. Il ne revient pas sur la conception occidentaliste et d’extrême-droite de la défense des États-Unis, qui émane explicitement de la nouvelle « stratégie de sécurité nationale » publiée par l’administration de Donald Trump le 5 décembre 2025. Cette conception, qui a beaucoup choqué au sein de l’Union Européenne, sous-tend pourtant depuis longtemps le propos stratégique américain. C’est bien pour cela que Jean-Luc Mélenchon rappelle régulièrement dans ses discours que nous ne sommes pas une nation occidentale.
AS : Lorsqu’on parle de souveraineté stratégique européenne, s’agit-il des pays de l’Union Européenne, ou des États européens ? Et est-ce que par « souveraineté », on entend moindre dépendance, ou quasi-indépendance, à l’égard des approvisionnements américains ? Ce que nous pensons à la France Insoumise, c’est qu’il existe un chemin pour garantir une plus grande souveraineté des États dans le cadre de collaborations européennes, essentiellement bilatérales ou multilatérales, qui s’inscrivent hors du cadre posé par la Commission européenne.
À l’inverse, ce qu’on observe, c’est que la Commission européenne poursuit plutôt une politique de maintien de la présence des États-Unis : une présence qui est contraignante car, si on parle des avions F35, Washington est libre de les désactiver si bon lui semble. Et au cœur de cette philosophie, il y a la politique allemande de ne pas couper les ponts avec les États-Unis. Comme la plupart des pays de l’Union Européenne, à l’exception de la France, l’Allemagne est très dépendante des États-Unis en matière de défense. Avec la fermeture du marché chinois, l’industrie automobile allemande comptait par ailleurs beaucoup sur le marché américain, dont la fermeture récente fait peser un grave risque sur l’ensemble de l’économie allemande. La réponse qui a alors été trouvée, c’est de substituer l’industrie de défense à l’industrie automobile, en reconvertissant les lignes de production et les machines pour soutenir un secteur en forte croissance. Afin de financer la reconversion de leur industrie, l’Allemagne bénéficie d’une réserve de cash qui est le résultat direct de ses exportations, au cœur du déséquilibre structurel du marché européen. Alors que les traités européens prévoyaient des clauses de déficits, et d’excédents, limités, la France est blâmée pour ses déficits, mais pas l’Allemagne pour ses excédents, alors ce que sont des vases communicants.
AS : Le problème des industriels allemands, c’est qu’ils savent produire, mais pas forcément concevoir. C’est là qu’intervient Rheinmetall7, qui sait concevoir de l’armement et cherche à diversifier ses positions, en rachetant et consolidant le secteur industriel de défense allemand, plutôt que dans des partenariats européens. Rheinmetall a racheté à Brême8 le chantier naval Lürssen, et tous les observateurs s’accordent à dire qu’il va essayer de racheter ThyssenKrupp Marine Systems, la branche industrie navale de ThyssenKrupp9. Dernièrement, il a noué un partenariat avec la branche terrestre de l’entreprise italienne d’armement Leonardo, alors même qu’il avait noué un partenariat avec l’industriel français KNDS France sur le projet de char du futur. On peut dire qu’aujourd’hui, il est clair que Rheinmetall gouverne quasiment l’industrie militaire allemande10.
L’objectif de ce monde industriel allemand est d’être prêt à passer des contrats avec les États-Unis pour ouvrir des lignes de production de produits américains, produits en Allemagne : lorsque la Commission européenne s’assure que 35% des projets éligibles au financement européen le soient par des acteurs hors de l’UE, on voit bien que l’objectif est de débloquer un budget pour ces équipements américains. L’entreprise américaine Anduril a ainsi passé en 2025 un contrat avec Rheinmetall, par lequel elle s’engage à fournir des plans de drones aux Allemands pour qu’ils les produisent dans leurs usines.
AS : L’enjeu de la sortie de l’OTAN touche d’abord à la politique internationale de la France. Depuis que la France a réintégré le commandement intégré de l’OTAN11, elle n’en a tiré aucun avantage. Aujourd’hui, c’est même l’inverse, puisque nous sommes associés au camp occidental, ce qui réduit nos capacités de discussion avec des États qui ont vocation plutôt à défendre une forme de non-alignement.
Si on sort de l’OTAN, a minima du commandement intégré, il y aura un vrai effet signal. Ce n’est pas du tout neutre dans la perspective d’une diplomatie altermondialiste centrée sur la paix. Ensuite, il y a un enjeu d’ordre organisationnel et capacitaire. En quittant l’OTAN, perdrait-on toute capacité à travailler en coopération avec les autres armées ? Non. La question est surtout de savoir à quel point les autres pays voudraient maintenir des liens de coopération sur le plan de la défense. Perdrait-on alors la capacité à se maintenir à un certain niveau opérationnel ? Probablement pas. D’ailleurs, qu’appelle-t-on un bon niveau opérationnel ? S’il s’agit de participer à l’invasion de l’Irak, ou d’être en capacité d’organiser une invasion de cette nature, ce n’est pas notre perspective, ni le souhait des Français. Notre principal objectif en matière de défense, c’est de pouvoir se défendre. C’est également d’honorer nos obligations à l’égard de nos alliés, parce que nous en avons, et que nous sommes liés par des traités.
En effet, sortir de l’OTAN, ce n’est pas sortir de l’Union européenne : et il y a des clauses de défense mutuelle, et de sécurité, entre pays de l’UE. C’est l’une des raisons pour lesquelles, quand la Suède et la Finlande ont souhaité rentrer dans l’OTAN, nous avions plaidé contre cette adhésion – puisque la France, en tant que membre, avait le pouvoir de l’empêcher. Il ne s’agissait pas de laisser ces pays vulnérables face à des invasions, par exemple de la Russie, mais bien de rappeler qu’en tant qu’États-membres de l’UE, nous sommes déjà engagés dans des liens de protection. Enfin, je rappelle que la France est évidemment liée à tous les enjeux de défense qui se posent en Europe, car c’est notre environnement proche : mais nous sommes également riverains de tous les océans, et c’est pourquoi nos intérêts de défense concernent aussi des partenaires pour lesquels les relations seraient facilitées si nous n’étions pas sans cesse ramenés à l’appartenance à l’OTAN, qui sert avant tout les intérêts américains.
AS : Je ne suis pas sûr qu’il faille présenter ce groupe comme s’opposant à Trump. Bien sûr qu’intellectuellement nous nous opposons à son gouvernement. Pour autant, nous ne sommes pas campistes12. Je pense plutôt que notre objectif diplomatique est de créer les conditions pour que, y compris avec les États-Unis – pour lequel nous ne nous faisons guère d’illusion quand à la capacité à nourrir une discussion en faveur du multilatéralisme -, nous puissions mener une action globale afin de faire reculer la compétition internationale. Pour la France Insoumise, c’est cette compétition qui conduit en effet à la guerre, et il faut donc au contraire élargir les espaces de coopération, qui ont pu être réduit à peau de chagrin.
Ce qui à mon sens manque systématiquement dans les discours du Parti socialiste, c’est cette mise en cause du capitalisme, dont la logique, celle de l’exploitation des humains et des ressources naturelles, amène la guerre et la ruine. La compétition économique a pour corrélat la confrontation géopolitique, qui est susceptible de déboucher sur une conflagration mondiale : on l’a déjà connu, et c’était avant l’existence de la menace nucléaire. Aujourd’hui, cela ne donne guère envie de réessayer. Avec le départ, le 13 février 2026, de Sophie Adenot pour la Station Spatiale Internationale (ISS), plusieurs articles ont souligné que c’était le dernier espace de coopération qui restait entre la France et la Russie. Et en effet, historiquement, la France a une longue tradition de coopération avec la Russie dans le domaine spatial. Même les États-Unis y contribuaient, via l’ISS. Ce que nous défendons alors, c’est de pouvoir porter les grandes causes humaines, comme la lutte contre le réchauffement climatique. L’action diplomatique doit être mise au service de l’intérêt général humain. Au même titre que Jaurès disait que la classe ouvrière était une classe d’intérêt général, car la réalisation de ses objectifs portait, aussi, celle de l’intérêt général…
Je pourrais m’aventurer en disant que la France est une nation d’intérêt général : la réalisation de ses objectifs, c’est-à-dire ceux d’une nation qui n’est plus en capacité de revendiquer une forme d’hégémonie planétaire, pourrait s’accorder avec ceux de l’intérêt général humain. J’ai conscience de tous les défauts de la position française, à commencer par le néocolonialisme qu’elle entretient dans sa diplomatie. Mais sa capacité d’entraînement sur de nombreux sujets, comme l’écologie, la crédibilité de sa posture dans le domaine de la défense notamment, et sa maîtrise de nombreux savoir-faires critiques, tout cela participe à sa capacité à être entendue, et crédible, sur la scène internationale.
Pour faire baisser le niveau de tension et la compétition économique, il faut donc organiser les échanges : cela passe par poser des limites sur nos marchés pour éviter qu’ils soient inondés de productions à bas coût ou de mauvaise qualité, et au contraire rester ouvert aux importations de produits que nous ne serons jamais capables ou susceptibles de produire. Par ailleurs, la nature de ce que nous pouvons échanger est différente : nous pouvons ainsi fournir de la formation contre des matières premières. Sans ce monde ordonné, ce serait la prédation partout : or, à ce jeu-là, il n’y a que les plus gros qui survivent.
AS : L’une des premières décisions qu’il a prises en arrivant à la Maison Blanche en 2025, c’est de confirmer une commande décidée par Biden de quarante brise-glaces. L’enjeu, c’était bien sûr d’ouvrir les routes maritimes au Nord-Est. Or, ce passage est un point de contact avec la Russie et la Chine. Les États-Unis cherchent donc à faire main-basse sur les ressources du Groenland, et à sécuriser la zone, qui est stratégique à la fois pour les échanges commerciaux, mais aussi pour la conquête spatiale – le pôle Nord étant un point avantageux pour l’envoi de fusées.
Cet impérialisme ne diffère pas fondamentalement du mode opératoire des États-Unis. La vraie différence, c’est que cela se traduit par des menaces adressées à des alliés. Et là où ce type de comportements était monnaie courante quand il s’agissait de l’Amérique latine par exemple, les pays européens ne pensaient pas être traités de la même manière : c’était même ça, être « occidental ».
Mon analyse est qu’il n’est jamais bon d’avoir une super-puissance à sa porte : quand ses intérêts ne convergent plus avec les vôtres, vous vous exposez à une mise sous pression. Et quand on entend parler de l’émergence de « puissances révisionnistes », je crois que c’est ne pas comprendre la nature même de la puissance : par essence, elle est expansionniste. D’un point de vue normatif, on pourrait se dire que ce serait bien que les puissances cessent d’avoir ces visées impérialistes : on revient alors à ce que je disais sur la dynamique de croissance infinie du capitalisme. Reprocher à un numéro deux de ne pas se satisfaire de sa position, c’est lui contester la légitimité à vouloir être une puissance. Ce qui entre alors souvent en compte dans le débat, c’est la question du régime politique : avoir un numéro un qui soit une démocratie, c’est toujours mieux qu’un État autoritaire. De manière abstraite, on pourrait le penser, mais dans la réalité, dans ses relations avec les autres États, dès que l’intérêt du pays n’est plus cohérent avec ses principes, le premier efface toujours le second : dans le genre, on ne peut pas dire que la nature démocratique du régime américain ait changé grand chose pour les Irakiens quand ils se sont fait envahir.
AS : La démocratie, c’est un continuum. D’un côté, vous avez la démocratie directe, absolue, à la Rousseau : on ne sait pas dans quel monde on réussit à la faire exister à l’échelle de millions d’habitants. Et vous avez, de l’autre, la démocratie minimale, qui peut facilement basculer en dictature. Sur ce continuum, vous avez toute une série de principes qui sont plus ou moins respectés : la liberté de la presse, le respect du résultat des élections, l’existence de contre-pouvoirs réels… Aujourd’hui, on voit bien que les États-Unis ont glissé, sur ce continuum, vers la dictature : or, cela va tellement à l’encontre des perceptions de nombreux observateurs, qu’ils se raccrochent à vouloir en faire une démocratie, même quand les événements le contredisent. Sur le sujet, je vous recommande d’ailleurs Le Temps des fous, de Lewis Lapham13.

Notre position sur les relations internationales est donc la suivante : quand il s’agit de relations internationales, n’introduisez pas la question du régime, parce qu’on n’est jamais à l’abri que les plus forts considèrent que votre régime ne leur convient pas. Ce qui se joue ici, c’est le respect du principe de non-ingérence et de souveraineté. Chacun définit pour lui-même les critères d’un bon régime : en faire une règle internationale, cela fait porter le risque que, si le régime des chats n’aime pas celui des souris, il cherche à le renverser, comme cela s’est vu maintes fois. Par ailleurs, un pays allié peut voir son régime changer, un pays ennemi peut se retrouver sur notre position sur certains sujets… par conséquent, faire entrer dans la balance ce type de jugement politique, c’est prendre le risque de compromettre toute capacité de dialogue avec d’autres régimes que le sien. Cela n’implique pas une indifférence à la situation des droits de l’homme dans les autres pays ; mais il faut garder à l’esprit qu’en géopolitique, ce sont avant tout les intérêts et les rapports de force qui dominent la scène.
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︎28.04.2026 à 14:56
Le film commence par raconter la fondation en 1982 des FARL, les Forces Armées Révolutionnaires Libanaises, dans le contexte de l’invasion du Liban menée par Israël avec le soutien des États-Unis. Après avoir résisté sur place à l’envahisseur, les FARL revendiquent l’assassinat de responsables militaires et politiques, américains comme israéliens. Un membre de l’organisation, Georges Ibrahim Abdallah sera jugé à Paris pour sa complicité dans l’assassinat de deux hommes : Charles Ray, attaché militaire à l’ambassade des États-Unis et agent de la CIA, et Yaacov Barsimantov, deuxième secrétaire de l’ambassade d’Israël et responsable du Mossad en France. Alors que le procureur avait requis une peine de dix ans d’emprisonnement à son encontre, il écope de la réclusion criminelle à perpétuité.

Si c’est officiellement sa complicité dans les deux assassinats qui justifie la condamnation, l’ancien magistrat antiterroriste Alain Marsaud confirme face caméra, après avoir échangé avec ses collègues de la cour spéciale, que Georges Abdallah paya aussi pour des attentats aveugles commis à Paris au même moment, attentats qui lui furent fallacieusement attribués. En réalité, ces attentats visant des civils, sans rapport avec le mode opératoire des FARL, avaient été réalisés par le Hezbollah sur instigation de l’Iran. À l’époque, la fausse information de la culpabilité d’Abdallah fut reprise par la quasi-totalité des médias après sa publication dans plusieurs dizaines d’articles du Monde signés de la main d’Edwy Plenel.
Dans L’Affaire Abdallah, Georges Marion, co-signataire avec Edwy Plenel de la moitié des quarante articles que le quotidien consacra à cette accusation, reconnaît du bout des lèvres une trop grande dépendance à une source policière. Quant à Plenel, il a refusé de revenir dans le documentaire sur ses méthodes d’enquête. Il n’a pas non plus répondu au mail qui lui fut adressé dans le cadre de la rédaction de cet article.
Le Monde étant l’un des principaux protagonistes d’un documentaire où il est rudement mis en cause, nous attendions la réaction du journal à la diffusion du film. La critique publiée le 8 avril, jour de la sortie en salle, semble faire office de riposte autant que de tentative de diversion1. Si son auteur, Jacques Mandelbaum, admet que l’attribution à Georges Abdallah d’attentats contre des civils relevait d’une « fausse piste » qui « fut massivement reprise par la presse », il se borne à mentionner la présence à l’écran de « Véronique Brocard, de Libération, Hervé Brusini, d’Antenne 2… ». Celle de Georges Marion, journaliste au Monde, est soigneusement ignorée, comme les images d’archives qui montrent Edwy Plenel sur le plateau de TF1 en train de relayer le mensonge de la police française. Aussi, Mandelbaum ne précise pas que si Véronique Brocard apparaît dans le film, c’est pour expliquer qu’elle a recopié dans Libération les mensonges d’abord publiés en une du Monde. Il choisit aussi d’ignorer les propos de Serge Quadruppani, romancier et essayiste, qui rend compte d’une conversation qu’il eut à la fin des années 80 avec Edwy Plenel. Selon l’écrivain, contrairement aux journalistes de Libération qui avaient alors compris la supercherie, le journaliste du Monde restait à l’époque convaincu de la culpabilité d’Abdallah.
Bien que publié dans les pages Culture, l’article de Jacques Mandelbaum en réponse au documentaire est structuré par les biais idéologiques de son auteur, favorable à Israël et hostile à la critique des médias. Si Mandelbaum avait salué en 2019 Un berger et deux perchés à l’Élysée, dans lequel Pierre Carles et Philippe Lespinasse suivaient la première campagne présidentielle de Jean Lassalle, c’était pour mieux opposer ce film aux précédents. Dans son article, Mandelbaum assénait déjà que la critique des médias portée par Pierre Carles n’était que « virulence idéologique et manipulation tous azimuts »2.

En novembre 2023, alors que les ministres israéliens avaient déjà annoncé leur volonté de rendre Gaza inhabitable, entrepris sa destruction systématique et commencé à imposer un blocus total à ses habitants qualifiés d’« animaux humains », dans ces mêmes pages Culture du Monde, Mandelbaum préférait se référer abstraitement aux « événements au Proche-Orient ». Il s’en prenait à l’époque au documentaire Yallah Gaza de Roland Nurier à qui il reprochait un « point de vue militant », un « parti pris » et un manque d’« équité ». Face à la dénonciation du blocus de Gaza, Mandelbaum signifiait son refus d’imputer « à l’État d’Israël l’entière responsabilité des drames passés, présents et à venir »3.
De la même manière, dans sa critique de L’Affaire Abdallah, Jacques Mandelbaum se refuse à contextualiser les actions des Forces Armées Révolutionnaires Libanaises. Celui ou celle qui n’en aurait pas été informé ne saura rien, en lisant Mandelbaum, de l’invasion du Liban en 1982 par Israël. Les propos du chercheur Nicolas Dot-Pouillard et du journaliste Georges Malbrunot, qui expliquent dans le documentaire que la création des FARL trouve sa source dans la lutte contre l’occupation du Liban par Israël, ne sont pas mentionnés. Mandelbaum préfère insister sur les liens entretenus par les FARL avec Action directe et les Brigades rouges. Nous comptons dans son article six occurrences des termes « terroriste », « terrorisme » ou « antiterroriste ». À l’inverse, le champ lexical du colonialisme est absent de l’article et le verbe « occuper » est conjugué en une seule occurrence… à propos du logement parisien qu’« occupe » Georges Abdallah.
Trois décennies plus tôt, en 1995, Mandelbaum (qui, contrairement aux critiques des médias ou réalisateurs pro-palestiniens, n’est bien sûr pas « militant », ne connaît aucun « parti pris » et dont les articles ne sont empreints d’aucune « virulence idéologique ») dénonçait dans Tribune juive la programmation par Arte de plusieurs documentaires critiques de la politique israélienne. Tout en nuances, il affirmait qu’« Arte commence à flirter dangereusement avec l’obscénité » et dénonçait la « véritable abjection cinématographique » que constituait un documentaire d’Eyal Sivan portant sur les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Probablement par refus du militantisme, Jacques Mandelbaum ne parlait pas de « colonies » mais d’« implantations ». Déjà, il dénonçait la « litanie des discours où Israël se voit unilatéralement accusé de tous les maux du peuple palestinien » et le « refus haineux d’Israël comme constituant fondamental de l’identité palestinienne ».4
Aujourd’hui, Jacques Mandelbaum affirme que Georges Abddallah a « export[é] la lutte armée palestinienne sur le sol français ». Cette idée d’une « exportation » par les FARL d’une violence supposément absente du territoire est pourtant réfutée dans le documentaire. Ainsi, à propos de l’assassinat de Yaacov Barsimantov revendiqué par les FARL en 1982, on voit Jacques Vergès, avocat de Georges Abdallah, rappeler aux journalistes que « Monsieur Yaacov Barsimantov était le responsable du Mossad en France. Vous vous êtes adressé à des agences, et vous n’avez pas la photo, forcément, de Mohamed Boudia, mon ami, tué à Paris en 73 dans un attentat du Mossad, c’est ça le travail du Mossad. Alors quand ces gens tombent à Paris, je crois qu’en étant très modéré on peut dire que les vagues de ces conflits du Moyen-Orient arrivent jusqu’en France. » Jacques Vergès critiquait alors l’invisibilisation par les médias des victimes palestiniennes et la victimisation de leurs bourreaux. Quarante ans plus tard, cet article du Monde démontre que les méthodes n’ont guère changé.
Au détour d’une phrase, Mandelbaum choisit, pour résumer la carrière de Vergès, de rappeler que l’avocat a été « notamment défenseur du nazi Klaus Barbie et de l’antisioniste négationniste Roger Garaudy ». Par cette formule, il s’agit de ramener à la Shoah la défense de Georges Abdallah et les actes commis par lui. Les faits sont pourtant têtus : comme la Résistance à l’occupation nazie, la lutte armée des communistes libanais contre Israël a pris pour cible des représentants politiques et militaires de l’envahisseur. Si l’une des incarnations de cette résistance s’est vue infliger une condamnation à perpétuité, c’est essentiellement à cause d’une entreprise de désinformation relayée par Le Monde, induit en erreur par la police française. Quant à Jacques Vergès, rappelons qu’il fut résistant contre le nazisme à dix-sept ans puis militant communiste, et qu’il est avant tout connu comme un défenseur des colonisés en général, proche des militants du FLN et du FPLP en particulier.
Dans un mail envoyé au Monde le jour de la publication de l’attaque contre son film par Mandelbaum, Pierre Carles liste les déformations et les omissions contenues dans l’article. Il rappelle que « le long-métrage L’Affaire Abdallah suggère que Le Monde porte une bonne part de responsabilité dans la durée de détention hors-normes de Georges Abdallah (40 ans et 9 mois d’incarcération) ». Si, le mail de Pierre Carles au Monde est resté sans réponse (comme les nôtres), cinq jours plus tard, une légère modification était apportée à la version en ligne de l’article : à propos de l’imputation à Georges Abdallah d’attentats commis contre des civils, qualifiée de « fausse piste massivement reprise par la presse », la précision « dont Le Monde » était alors ajoutée entre parenthèses.
Rappelons cependant que Le Monde n’est pas un média parmi d’autres qui ont relayé une fausse information, mais le premier à l’avoir diffusée avant qu’elle ne soit reprise par d’autres journalistes qui faisaient confiance au « quotidien de référence ». Au moment de la diffusion de L’Affaire Abdallah, nous aurions pu espérer un minimum de réflexivité de la part du monde médiatique. La publication d’une telle critique en riposte, comme le refus par Edwy Plenel de répondre à Pierre Carles, tendent à prouver l’incapacité d’une caste à se remettre en cause lorsque ses pratiques sont mises en cause.
Edwy Plenel a pu récemment, en de rares occasions et de façon brève, s’exprimer sur la fausse information véhiculée à l’époque. C’est notamment le cas sur France inter en 2024 dans une émission consacrée à la situation de Georges Abdallah5. Il n’y exprime cependant aucune remise en cause de ses méthodes de travail. Cette même année 2024, lorsqu’il quitte la présidence de Mediapart, média qu’il a créé en 2007, il revient sur sa carrière dans une série de dix podcasts6. L’épisode consacré aux différentes « polémiques » lui donne surtout l’occasion d’insister sur son honnêteté et sa bonne foi ainsi que sur l’injustice des critiques qui lui sont faites7. L’affaire Abdallah n’y est pas abordée.
Dans ce podcast, les propos les plus intéressants sont en réalité tenus par Georges Marion, ancien acolyte d’Edwy Plenel au Monde. Il explique que « les journalistes d’investigation » ne sont « pas des petits saints » et « même parfois des sacrés tocards, des gars qui ont la tête comme des pastèques ». Parmi les « raisons pour lesquelles on peut déraper », Marion cite d’abord « l’ivresse » de la révélation d’une information, ensuite le risque de « mal interpréter une information, ou une pseudo-information », en oubliant notamment que « l’informateur (…) peut être lui-même intoxiqué » et « victime de ses préjugés ». Enfin, Georges Marion mentionne une raison propre à « ce qu’est la presse dans un régime capitaliste », à savoir le fait que la « carrière, sa rémunération, la progression » dépendent de « la valorisation que vous apportez avec votre enquête ». Il mentionne des « primes » perçues par des journalistes, notamment au Canard enchaîné à la suite de révélations, qui peuvent « pousser inconsciemment à faire des conneries ». Invité dans le podcast à réagir à cette analyse, Plenel préfère botter en touche et de nouveau vanter les mérites des journalistes, en particulier ceux de Mediapart. En 2025, cette fois face à Daniel Schneidermann, Edwy Plenel est de nouveau appelé à commenter les propos de Georges Marion, et notamment la description de l’ivresse ressentie par le journaliste d’investigation. Il se borne alors à répondre qu’il « ne se voi[t] pas comme ça ». Plenel reconnaît simplement le risque de commettre une erreur, et admet celle relative à Georges Abdallah. Il concède avoir pris trop au sérieux les propos d’un « informateur très crédible, qui ne nous a pas menti, c’est ce qu’il pensait, c’est ce que ses sources opérationnelles policières lui disaient »8.
Plus récemment encore, interviewé par David Dufresne, Plenel, jamais avare d’un compliment à son propre égard et toujours disponible pour défendre le rôle de la presse, s’offusque des critiques portées par La France insoumise à l’encontre des médias9, de la même manière qu’il s’indignait à la fin des années 90 face à celles développées par Pierre Bourdieu et Serge Halimi10. Dans cet entretien, Plenel va jusqu’à affirmer que les « journalistes indépendants » constitueraient la « première cible » d’un pouvoir d’extrême droite en France, les journalistes étant selon lui « incontrôlables ». On s’étonne qu’un homme de gauche attentif à l’actualité de l’extrême droite ne considère pas les migrants, les transgenres ou les peuples victimes de l’impérialisme comme les premières cibles de l’extrême droite.
En outre, si l’on se penche de près sur son parcours, on ne peut qu’être embarrassé face à l’invocation par Edwy Plenel de la mythologie propre à la démocratie libérale, celle de la séparation des pouvoirs, de l’état de droit et de la figure du journaliste comme incarnation de l’indépendance. En effet, alors qu’il aime décrire sa carrière comme un symbole d’indépendance de tous les pouvoirs, le bilan de la carrière d’Edwy Plenel nous semble devoir être présenté de façon plus nuancée. En 1982, en plein été, Edwy Plenel, recruté deux ans plus tôt par Le Monde pour travailler à la rubrique Éducation, se trouve à devoir enquêter sur l’affaire dite « des Irlandais de Vincennes », puisque c’est ainsi que sont désignées les personnes mises en cause pour un attentat antisémite commis rue des Rosiers à Paris. Grâce au travail des journalistes, il sera révélé que les Irlandais en question sont injustement accusés. Edwy Plenel dans Le Monde et Georges Marion dans Le Canard enchaîné documentent les irrégularités commises lors des perquisitions11. Plenel rejoint alors le service Police du Monde, où il développe des relations amicales avec des policiers et magistrats qui, au cours des années, l’alimenteront en informations.
Si la révélation du sabotage du Rainbow warrior, navire de l’ONG Greenpeace, par les services secrets français qui tuent le photographe Fernando Pereira qui se trouvait à bord, est souvent attribuée au Monde et à Edwy Plenel, l’information est en réalité d’abord publiée par Pascal Krop dans L’Événement du jeudi le 8 août 1985. Pendant une semaine, Le Monde se montre alors particulièrement frileux. Puis, une fois la responsabilité de la DGSE démontrée, un article d’Edwy Plenel publié le 17 août 1985 présente sa pusillanimité initiale comme la preuve de son sérieux. Comme s’il fallait compenser, l’article décrit de nombreux détails du sabotage. Cependant, il s’agit surtout de tenter de blanchir le président de la République. Edwy Plenel assène ainsi que « M. Mitterrand sait que son proche entourage actuel n’est pas impliqué dans l’affaire ». Un autre journaliste, Jacques Isnard, chargé au Monde de traiter des questions militaires depuis sa sortie de l’école de journalisme en 1977, par ailleurs connu pour sa grande proximité avec la DGSE, tient quant à lui à décrire l’acte comme une « maladresse de débutant » et un « coup tordu »12.
En outre, nombre de « scoops » révélés les années suivantes par Le Monde s’appuient sur des procès-verbaux ou des fiches de police transmis au gré des intérêts des uns et des autres. Publié en 2003, La Face cachée du Monde, livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, décrit les relations d’Edwy Plenel avec Bernard Deleplace, membre du Parti socialiste et secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police. À l’époque, Edwy Plenel ne se serait pas contenté d’échanger avec des policiers, mais aurait rédigé notes, discours et plaidoyers pour le syndicat, ainsi que certains de ses communiqués de presse. C’est notamment lui qui aurait écrit, en décembre 1986, celui relatif à la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers13. Parallèlement, Edwy Plenel couvrait en tant que journaliste les congrès du syndicat policier. Selon Péan et Cohen, le secrétaire général de l’organisation aurait même demandé à ses collègues policiers « de mener des enquêtes parallèles, en dehors de leurs heures de service, pour le compte du journaliste du Monde ». À la suite de ces affirmations, Daniel Schneidermann, à l’époque journaliste au Monde, raconte que le nombre important d’interviews et de tribunes de Bernard Deleplace publiées dans le quotidien aurait exaspéré plusieurs reporters du journal14.

En 1994, Edwy Plenel travaille au sein de l’équipe de rédaction en chef du Monde. Cette même année, à partir d’avril et pendant trois mois, l’État français organise et soutient le génocide des Tutsis au Rwanda. Plus d’un million de Tutsis et plusieurs milliers de Hutus opposés au génocide sont alors massacrés. Les livraisons d’armes et l’envoi de mercenaires par la France, l’aide de conseillers techniques français puis l’exfiltration des génocidaires sont aujourd’hui prouvés. À l’époque, ces faits sont notamment dénoncés par Jean-Paul Gouteux, entomologiste français qui a travaillé dans plusieurs pays d’Afrique. Le chercheur est marié à une Rwandaise dont la majorité de la famille a été exterminée. Jean-Paul Gouteux rejoint alors l’association Survie afin de rendre public ce dont il est témoin. En 1998, quelques pages de son ouvrage Un génocide secret d’État : la France et le Rwanda (1990-1997) mettent en cause la négation du génocide par Le Monde. Gouteux accuse le quotidien d’avoir soutenu la politique étrangère française en raison de sa bienveillance envers Mitterrand, de ses préjugés relatifs à l’Afrique, mais aussi d’une trop grande proximité entre plusieurs de ses journalistes et la DGSE. Le Monde sera débouté de sa plainte contre Jean-Paul Gouteux, les juges reconnaissant la qualité et le sérieux de son travail. Un an plus tard, dans un nouveau livre intitulé Le Monde, un contre-pouvoir ? : désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, Jean-Paul Gouteux ironise sur l’intérêt porté à des scandales politico-financiers tels que la question du favoritisme dans l’attribution de marchés liés aux HLM de la ville de Paris. Il se demande alors si les implications génocidaires de la politique étrangère de la France ne sont pas au moins d’une importance égale.
Gouteux démontre que les articles publiés dans Le Monde par les journalistes Jean Hélène et Jacques Isnard ont systématiquement, en lien avec la propagande de la DGSE, présenté le génocide des Tutsis comme une succession de massacres inter-ethniques réciproques. Aussi, certains articles et des dessins, notamment de Plantu, inversaient les responsabilités en accusant de génocide ceux qui en étaient victimes. Si le Front patriotique rwandais, en lutte contre le pouvoir, a pu commettre des crimes de guerre, les articles qui les dénonçaient niaient le plus souvent le génocide en cours. En outre, déjà à l’époque, l’organisation en lutte contre l’extermination d’une population était fallacieusement accusée d’utiliser les civils comme boucliers humains. De plus, son désarmement était présenté comme une priorité dans les colonnes du Monde sans évoquer le génocide en cours. Plus globalement, le journal s’appuyait sur une grille de lecture ethniciste15 pour masquer les implications géopolitiques d’un génocide soutenu par la France, que le quotidien décrivait comme une « guerre ».
Si Edwy Plenel présentera par la suite la publication dès 1994 de certains articles relatifs aux massacres de Tutsis comme l’exercice d’un contre-pouvoir, Jean-Paul Gouteux considère à l’inverse que la distillation d’informations exactes au milieu des mensonges répandus par les services secrets peut, en donnant l’apparence du pluralisme, constituer l’une des conditions de la propagande. Comme l’écrira le collectif de critique des médias Les mots sont importants, « c’est bien l’enquête de Jean-Paul Gouteux, plus que les articles du Monde, qui a assuré, dans cette histoire, un rôle de contre-pouvoir»16. Revenant sur le génocide au Rwanda et sur ses diverses responsabilités, Gouteux résumera son propos dans une conclusion aujourd’hui évocatrice : « la compromission des dirigeants français avec les auteurs de ce génocide entraîne de multiples conséquences. La presse française est inféodée au pouvoir, ce génocide l’a montré. »17
Après le génocide au Rwanda, Edwy Plenel occupe au sein du journal le poste de directeur de la rédaction de 1996 à 2004, période durant laquelle est porté le projet de cotation du Monde en bourse18. Il assume aussi la transformation du service « Économie » du Monde en service « Entreprises ». Il le présente comme « un choix dénué d’ambiguïtés : la microéconomie, les marchés, la finance, sans complexe, sans ce rapport trouble, voire hypocrite, au monde de l’argent qui nous a parfois handicapés »19. En parallèle, il anime l’émission « Le Monde des Idées » sur LCI, propriété de Bouygues, groupe historiquement lié aux grands marchés publics dans l’hexagone comme dans les pays d’Afrique où la France conserve une influence20. Dans cette émssion, Edwy Plenel fait notamment la promotion des livres de Bernard-Henri Lévy (éditorialiste associé au Monde) et d’Alain Finkielkraut21.
En 2003, quand paraît La Face cachée du Monde, Plenel ne répond pas sur le fond et invente une accusation d’antisémitisme contre ses auteurs. Daniel Schneidermann, alors lui-même journaliste au Monde, regrette dans le dernier chapitre de son ouvrage Le Cauchemar médiatique que la direction du journal n’ait pas répondu précisément aux différentes accusations contenues dans le livre de Péan et Cohen, jugeant certaines d’entre elles aberrantes et d’autres plus fondées. Il y décrit alors Edwy Plenel en directeur autoritaire prompt à considérer chaque critique comme une attaque contre la liberté d’informer. Le Monde reproche à Schneidermann d’agir contre son employeur. Le journaliste est licencié22. L’employeur sera condamné aux prud’hommes. Huit ans après, Plenel finira par reconnaître face à Schneidermann que son licenciement était « une erreur »23.
En 2003, dans Le Pouvoir du Monde, publié à La Découverte, Bernard Poulet écrivait à propos d’Edwy Plenel et d’une fausse information qu’il avait propagée (celle du financement par le Panama de la campagne de François Mitterrand en 1988), qu’« on sent bien ici comme il lui est difficile de reconnaître ses erreurs »24.
Aujourd’hui, la réaction du Monde à l’enquête de Pierre Carles prouve que le jugement ne saurait se limiter à la seule personne d’Edwy Plenel ni à cette seule affaire panaméenne. Dans son entretien pour Hors-série, Pierre Carles insiste sur le fait que « les médias n’ont jamais fait le moindre mea culpa à propos de la fake news de 1986 ». À lire la critique de son film publiée par Le Monde, il semblerait que les responsables ne soient toujours pas prêts à présenter leurs excuses. Selon Mandelbaum, il aurait fallu faire figurer des « avis discordants dans les déclarations des témoins, vivants ou morts, qui orientent la conduite du film». Pierre Carles explique au contraire qu’« un travail d’investigation journalistique, ce n’est pas laisser s’exprimer des « avis contradictoires » mais s’approcher au plus près de la vérité en écartant les paroles masquant celle-ci». Malheureusement, à la suite de nombreux autres, l’article publié dans Le Monde ce 8 avril 2026 risque de contribuer à masquer la vérité sur l’affaire Abdallah, autant que sur les massacres successifs commis par Israël au Liban et en Palestine.
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︎24.04.2026 à 17:17
« Nous avons neutralisé une possible cellule terroriste à son entrée dans le pays », affirme la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, de la toute nouvelle administration d’extrême-droite de l’Argentine, ce 3 janvier 2024. Durant les dix jours suivants, la même ministre communique fréquemment sur cette enquête en cours, portant sur de mystérieux étrangers venus de « différents pays » qui projetaient de se loger à quelques centaines de mètres de l’ambassade d’Israël. Avec le ton martial qui la caractérise, elle en dit assez pour susciter l’émoi de journalistes friands de telles affaires, sans jamais entrer dans le détail – laissant ainsi entendre que l’antiterrorisme affronte un danger encore présent.
Puis, plus rien.
Du jour au lendemain, la ministre de la Sécurité (équivalent de l’Intérieur qui, à l’instar de ses pairs français, communique sans cesse, toujours très à droite) n’évoque plus cette affaire. Pourtant, disait-elle auparavant, celle-ci impliquait rien moins que des terroristes venus du Moyen-Orient se rendant dans cette lointaine Argentine afin de perpétrer un attentat, avec la complicité de cellules dormantes résidant dans le pays.
Ce silence du ministère est cependant largement compensé par le grand éclat de rire populaire qui accompagne les résultats de la fameuse enquête anti-terroriste. Il faut dire qu’ils contrastent fortement avec les inquiétants messages de Bullrich sur une cellule terroriste aux ramifications internationales : toute l’« affaire » (qui n’en est pas une) tourne autour d’un ancien champion de ping-pong binational (syrio-colombien) qui espérait s’installer à Buenos Aires en investissant dans une petite salle de sport. La ministre a, en réalité, retransmis pendant des semaines les élucubrations d’un voisin mythomane, au dossier psychiatrique chargé.
Le dossier judiciaire est vide mais, outre les personnes inquiétées par la justice qui ont dû passer quelques semaines en prison, Bullrich a pu jouer son premier spectacle de ministre de la Sécurité de l’administration Milei nouvellement installée.
En dehors de son aspect grotesque, cette affaire révèle une tendance lourde du gouvernement de Milei (et pas seulement de Bullrich) : une volonté d’exister internationalement à travers le lointain (pour l’Argentine) et fantasmé Moyen-Orient. Alors que se déroulait cette pantalonnade antiterroriste, Milei s’était déjà rendu en Israël, en toute première visite officielle, pour se montrer au Mur des lamentations.
L’épisode grotesque inaugural de l’administration Milei, et la volonté de ce dernier de se rendre en Israël affirmer son soutien inconditionnel à l’extrême-droite sioniste, laissèrent un goût étrange. Quelques commentateurs remarquèrent qu’afficher si bruyamment son admiration pour Israël, alors que le pays perpétrait un massacre bientôt signalé par les instances internationales pour le « risque de génocide » dont il était porteur, n’était diplomatiquement pas très avisé. D’autres s’inquiétèrent des conséquences d’une telle visibilité, attirant l’attention sur Buenos Aires qui deviendrait un lieu idéal pour perpétrer une action d’éclat, alors que l’Argentine n’a pas beaucoup de moyens pour affronter une (véritable) attaque terroriste.
Cette inquiétude s’est ravivée ces dernières semaines avec l’agression israélo-étatsunienne de l’Iran. En effet, les assassinats ciblés des personnalités iraniennes et les bombardements des populations sont sans cesse applaudis, avec la stridence qui le caractérise, par le président argentin.
Le 10 mars dernier, lors d’une énième visite aux États-Unis, Milei a donné une conférence dans une université confessionnelle juive de New York, durant laquelle il a affirmé son « orgueil d’être le président le plus sioniste du monde ». Une déclaration qui, au-delà de la confusion habituelle entre notions, apparait comme une provocation dans le contexte actuel – confusion notamment entre judaïté et sionisme : Milei affirme vouloir se convertir au judaïsme, et manifeste sans cesse son amour pour cette religion en vertu de sa proximité avec les positions les plus extrêmes que peuvent prendre les dirigeants d’Israël.
L’alignement de Milei sur les décisions prises à Washington et Tel Aviv est systématique, sans la moindre considération pour la tradition de neutralité (relative, dans la pratique) de Buenos Aires. Les rares diplomates argentins qui s’expriment et les experts en relation internationales s’accordent pour considérer ce degré d’alignement sur les États-Unis comme inédit. Surtout, personne ne voit quels pourraient être les intérêts de l’Argentine à une telle soumission – a priori nullement exigée par les alliés de Milei.
Quoiqu’il en soit, dans cette ligne dépourvue de la moindre nuance, Javier Milei a déclaré que l’Iran était un pays ennemi. Autrement dit, il a pratiquement déclaré la guerre, en syntonie avec les États-Unis et Israël, deux pays ultra militarisés, alors que l’Argentine ne possède qu’un armement assez vétuste. Cela n’est bien sûr pas passé inaperçu du côté de Téhéran : jusqu’alors, le pouvoir iranien s’était contenté d’ignorer les gesticulations du président libertarien. Cette fois, le Tehran Times, très proche du pouvoir iranien, ou « voix (anglophone) de la révolution islamiste » ainsi que se définit l’organe, a publié le 16 mars un éditorial en forme d’avertissement. Intitulé « Milei, Quo Vadis ? » : l’article affirme que l’Argentin a dépassé une « ligne rouge » et alimente une dangereuse « irano-phobie ».
Cette menace vient renforcer les inquiétudes des analystes qui considèrent l’Argentine très mal préparée pour s’affronter à un pays dont la capacité de nuisance n’est plus à démontrer. Pour aller vite, le dispositif de sécurité intérieur argentin est capable de surveiller des opposants (ou des rivaux, d’ailleurs) politiques, voire d’organiser des coups tordus contre les mêmes. En revanche, il n’a jamais démontré sa capacité à s’affronter à de véritables dangers.
Au contraire, dans les années 1990, ces services ont laissé se perpétrer des attentats d’ampleur en plein cœur de Buenos Aires. Ceux-ci ne sont pas étrangers aux positions actuelles du gouvernement argentin d’extrême-droite, qui les instrumentalisent. En effet, afin de justifier son hostilité à l’Iran, Milei et son gouvernement invoquent sans cesse les deux attentats attribués au pouvoir iranien.
Pour rappel, le 17 mars 1992, un attentat à la voiture piégée a soufflé l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, provoquant la mort de 22 personnes et en blessant au moins 240. Deux ans plus tard, le 18 juillet 1994, un nouvel attentat a détruit entièrement le principal centre culturel de la communauté juive argentine (l’AMIA, Asociación Mutual Israelita Argentina, fondée à la fin du XIXe siècle) en plein cœur d’un quartier populaire de Buenos Aires. Avec 85 victimes mortelles et plus de 300 blessés, cet attentat est le plus sanglant de l’histoire argentine – pourtant peu avare en violences politiques.
Jamais revendiqués, ces attentats ont été attribués à des dirigeants iraniens pour la conception, et à des agents du Hezbollah pour l’exécution. Il est cependant impossible de connaître la vérité, même partielle, sur ces attentats, du fait des multiples manipulations dont les enquêtes ont été l’objet. Aussi bien les responsables politiques que les différents juges ont dit tout et son contraire, ouvrant de nombreuses pistes – pour la plupart totalement fausses.
Pour rendre compte des multiples manipulations qui ont entaché l’enquête sur l’attentat de l’AMIA, il faudrait y consacrer un livre (il y en d’ailleurs plusieurs). Retenons seulement que la seule certitude exprimée par les personnes qui connaissent le mieux le dossier -notamment Horacio Lutzky – est que nous ne connaîtrons jamais la vérité. Les familles des victimes sont condamnées aux conjectures sur les tenants et aboutissants de ces attentats.
Quoiqu’il en soit, Milei joue ainsi à la fois avec le feu d’une réaction violente de la part de l’Iran et avec la mémoire encore très sensible d’une partie de la population argentine, en particulier l’importante communauté juive (Buenos Aires compte la communauté la plus nombreuse d’Amérique après New York). Cette dernière est très diverse, avec des instances officielles alignées sur la droite israélienne, voire phagocytée par cette dernière, mais aussi de nombreuses voix juives progressistes et de gauche. Ainsi, parmi les principales voix argentines qui dénoncent le génocide des Palestiniens de Gaza, se trouvent des figures identifiées à la judaïté portègne, notamment la dirigeante politique (trotskyste) Myriam Bergman et le journaliste Alejandro Bercovich.
Il est cependant peu probable que ces voix d’opposition puissent infléchir la ligne prise par Milei. Celle-ci place l’Argentine dans une position tout à fait absurde : Milei est à la limite de placer son pays comme belligérant d’une guerre lointaine, afin d’afficher son alignement sur Washington, alors que Trump cherche désespérément une porte de sortie au bourbier dans lequel l’a entraîné Netanyahou.