02.10.2026 à 14:00
Agenda culturel Festival Aflam - Cinémas des mondes arabes, du 10 au 18 octobre, Marseille et en région Sud Que peut le cinéma dans un monde arabe bouleversé par les guerres d'effacement et régi par la loi du plus fort, au mépris des règles du droit international et des populations ? Permettre de rassembler, de rompre l'isolement, de créer la rencontre entre cinéastes et publics, et ainsi d'offrir l'espace où reprendre les fils, revisiter l'histoire et les histoires, et réparer les (…)
- Archives
Que peut le cinéma dans un monde arabe bouleversé par les guerres d'effacement et régi par la loi du plus fort, au mépris des règles du droit international et des populations ? Permettre de rassembler, de rompre l'isolement, de créer la rencontre entre cinéastes et publics, et ainsi d'offrir l'espace où reprendre les fils, revisiter l'histoire et les histoires, et réparer les mémoires et les images.
C'est le sens de cette édition du festival, qui s'inscrit dans la Saison Méditerranée 2026. Aflam participe à la dynamique lancée en mai dernier, en contribuant aux circulations d'œuvres, de récits et d'imaginaires. Le festival 2026 sera aussi l'occasion de célébrer les cinq ans du cycle « Vive archives », programmation annuelle d'Aflam qui met cet héritage cinématographique à l'honneur depuis 2021. L'édition 2026 interrogera plus particulièrement les questions de mémoire, la sauvegarde des archives et la transmission des histoires collectives à travers le cinéma.
Festival Aflam
Du 10 au 18 octobre
Marseille et en région Sud
Informations et programmation
Amal Abdenour
Dans le labyrinthe de l'oreille coquillage
Les cahiers Enseigne des Oudins, 4 rue Martel, 75010
Bilingue français-anglais
197 pages
20 euros.
Amal Abdenour (1931-2020) est une artiste d'origine palestinienne, formée aux Beaux-Arts de Zamalek au Caire puis aux Beaux-Arts de Paris. Elle s'impose en 1969 comme l'une des précurseures de l'art corporel en France. De ses créations et installations éphémères, il ne reste aujourd'hui que des archives, témoignages de son dynamisme et de son énergie, aussi bien dans sa vie militante que dans son art.
Une de ses œuvres illustre cette lettre.
95 000 : c'est le nombre estimé de femmes qui auraient participé au génocide des Tutsis du Rwanda (un million de victimes entre mai et juillet 1994).
Dans Comme des hommes, femmes politiques génocidaires au Rwanda, l'historienne Juliette Bour retrace la trajectoire de quinze femmes dirigeantes politiques, toutes condamnées pour leur participation au génocide. Une plongée dans le Rwanda pré-génocide qui permet de comprendre les mécanismes qui les ont menées à ces violences extrêmes.
Une émission animée par Michael Pauron, rédacteur en chef d'Afrique XXI
« “L'Éthiopie pourrait connaître une famine aussi dramatique qu'en 1984” », Michael Pauron, Mehdi Labzaé, 2 octobre 2026.
Pour Mehdi Labzaé, chercheur au CNRS, la reprise de la guerre dans le nord du pays, couplée à la sécheresse et aux blocus du gouvernement fédéral, pourrait entraîner une situation humanitaire désastreuse. Pour Afrique XXI, il décrypte cette nouvelle crise, qui a déjà fait des centaines de morts et des dizaines de milliers de déplacés.
02.10.2026 à 06:00
L'année 2026 marque le cinquantième anniversaire de la carrière d'un des plus célèbres chanteurs engagés du monde arabe. Un anniversaire qu'il fête en public à travers la réorchestration de son tout premier album Promesses de la tempête, qui a fait de cet artiste libanais un symbole de la chanson à texte et un des porte-voix de la résistance palestinienne. Il faut l'avoir vécu pour comprendre. Un soir d'hiver ou d'été, dans une salle de concert ou sur les gradins d'un théâtre romain en (…)
- Lu, vu, entendu / Liban, Palestine, France, Musique, Poésie, Chanson
L'année 2026 marque le cinquantième anniversaire de la carrière d'un des plus célèbres chanteurs engagés du monde arabe. Un anniversaire qu'il fête en public à travers la réorchestration de son tout premier album Promesses de la tempête, qui a fait de cet artiste libanais un symbole de la chanson à texte et un des porte-voix de la résistance palestinienne.
Il faut l'avoir vécu pour comprendre. Un soir d'hiver ou d'été, dans une salle de concert ou sur les gradins d'un théâtre romain en plein air, quelque part dans une de ces contrées qui s'étendent entre l'océan et le Golfe. Quatre notes qui glissent sur un oud, et le cœur du public qui, d'un élan commun, fait un bond. Même ceux qui n'ont aucune oreille musicale savent les reconnaître, ces notes. Un faible murmure, presque un frisson, traverse la foule qui écoute religieusement l'introduction musicale avant les premiers mots, chantonnés en douceur, comme une berceuse, par des spectateurs transformés en un chœur fredonnant d'une seule voix : « Entre Rita et mes yeux, il y a un fusil… »
Les quatre notes ont résonné, une fois encore, le dimanche 27 septembre 2026 à l'Institut du monde arabe (IMA), à Paris. Si leur effet ne se dément pas, le public qui connaît pourtant par cœur chaque syllabe de ce texte, comme un fidèle catholique connaît son « Notre Père » sur le bout des doigts, ne chante pas ; exceptionnellement, il n'accompagne pas la voix de l'interprète, car il est là pour écouter, religieusement et en sa présence, le réenregistrement, 50 ans plus tard, d'un album devenu culte dans l'histoire de la musique arabe contemporaine : Promesses de la tempête de Marcel Khalifé.
Le jeune Marcel qui enregistre cet album à Paris, en 1976, ne se doute pas de la postérité que celui-ci va connaître ni de la carrière qui va s'ouvrir à lui. Du haut de ses 26 ans, il s'exile à Paris, fuyant son Amchit natal dans le nord du Liban où son soutien pour les Palestiniens en ce début de guerre, comme il était de mise dans les rangs de la gauche libanaise, faisait peser sur sa vie une vraie menace.
Le culot de la jeunesse a ses vertus : Marcel Khalifé choisit, sans le consulter, quatre textes du poète palestinien Mahmoud Darwich pour les mettre en musique dans un studio parisien, auxquels il ajoute un cinquième morceau intitulé « Jafra ». Il les interprète ensuite sur la scène de la Fête de l'Huma, où son 33 tours se vend sur un stand libanais, entre une assiette de hommous et un sandwich chawarma. Succès fulgurant : plus de 500 exemplaires sont écoulés. Quelques années plus tard, il rencontre le poète palestinien chez l'écrivain Elias Khoury, à Beyrouth sur le point d'être assiégée par l'armée israélienne. Darwich, de 9 ans son aîné, interpelle Khalifé : « Alors, jeune homme, il paraît que tu utilises ma poésie sans m'en demander la permission ? » Devant celui qui est déjà un monument, le musicien revendique une poésie propriété publique. C'est le début d'un compagnonnage qui a duré le temps d'une vie, rendant leurs deux noms indissociables.
C'est à ce point de départ que le chanteur revient en réenregistrant en 2026 l'album Promesses de la tempête. Les morceaux sont depuis devenus des classiques de la chanson arabe engagée, autant d'hymnes qu'on se transmet de génération en génération, pour celles et ceux qui placent leurs convictions politiques côté cœur – toujours à gauche. Des cinq titres que comptait l'album original, la reprise en retient quatre – « Rita et le fusil », « Promesses de la tempête », « Ma mère » et « Passeport » —, précisément ceux dont les textes sont signés par le camarade-poète, et qui font que l'on associe toujours Marcel Khalifé autant au Liban qu'à la Palestine.
Lui-même porte toujours ces (ses) deux terres serrées contre son cœur. Devant la salle comble de l'IMA, il commence par demander « une minute de silence pour ceux qui sont tombés sur la terre pure de Palestine, du Sud-Liban et du Liban », lui qui, pendant des décennies, a dédié, sur toutes les scènes arabes qu'il a foulées, sa chanson « Asfour » (Un oiseau), interprétée à ses côtés par Oumaima Al-Khalil, « à tous les prisonniers arabes dans les geôles israéliennes… et à tous les prisonniers arabes dans les geôles arabes ».
Darwich n'a jamais cherché à créer une véritable collaboration avec Marcel Khalifé, comme celles qu'a pu par exemple tisser le poète syrien Nizar Kabbani avec un certain nombre d'interprètes de son répertoire, malaxant ensemble poésie et musique. Ici, malgré l'amitié, chacun se mêle de son art : pour l'un, les mots, pour l'autre, les notes, toujours accompagné de son instrument fétiche, le oud. Le musicien a toujours eu la latitude de choisir, parmi les textes préexistants, lesquels il allait, en totalité ou en partie, mettre en musique. Il en est sorti de belles fresques, à l'instar des « Oiseaux de Galilée » — qui figure sur la version rééditée en 1999 de Promesses de la tempête —, ou des morceaux patchwork, faits d'un collage que le compositeur opère à partir de vers cueillis au gré des strophes d'un poème, comme avec « Beyrouth, notre étoile ».
Tout au long de ses décennies de concerts, Marcel Khalifé a livré diverses versions de certains morceaux de son premier album, accompagné par sa troupe Al-Mayadine, qui comptait parmi ses membres sa femme Yolla et plus tard ses enfants Rami et Bachar. Il s'est également pris de passion, ces dernières années, pour l'orchestration symphonique, produisant des albums au succès plus confidentiel que ceux des décennies précédentes. Mais dans ce retour aux origines que symbolise le réenregistrement de son premier opus, nulle fioriture : c'est à nouveau le tandem oud / voix qui, seul, est à l'honneur. Seul… avec le passage du temps. Le tempo se fait plus lent, qu'il s'agisse d'entrapercevoir dans la tempête actuelle les promesses qui tardent à se réaliser, ou de chanter la mère — terre natale ou génitrice, dont Marcel Khalifé rappelle toujours qu'elle était la première à croire en son talent. On est moins pressé à 76 ans. La tonalité originale a été conservée, mais cette voix que Mahmoud Darwich qualifiait de « chaleureuse » est désormais moins portée sur les notes aiguës qu'elle ne peut plus atteindre. Elle n'en est pas moins tranchante, coupant court à certaines phrases, s'arrêtant, presque de manière abrupte, là où celle du jeune homme prolongeait les notes en vibrato. La place est davantage laissée au oud pour se déployer.
« Pendant la guerre, j'ai mis en musique ma blessure, pour qu'elle échappe aux mains de mon bourreau », écrit Marcel Khalifé en ressuscitant ses souvenirs, du temps où il composait et chantait pour défier la mort, la guerre et l'injustice qui l'entouraient, dans une ode double à la vie et à la Palestine. Cinq décennies plus tard, alors que l'horizon de la Palestine et du Liban est plus que jamais assombri, que le génocide et le nettoyage ethnique sont toujours en cours et que l'occupation du Sud-Liban est à nouveau une réalité de facto, réécouter le premier album de Marcel Khalifé, toujours savoureux malgré le passage du temps, est un geste salutaire, presque un pied de nez pour les temps qui courent. Et plus que jamais, l'espoir d'une promesse à venir :
Car si je chante pour la joieQui se terre sous les paupières des yeux apeurésC'est parce que la tempête m'a promis du vinDe nouvelles coupesEt des arc-en-ciel…
01.10.2026 à 06:00
Premier recueil de la poétesse palestinienne exilée en France, Ceci est ma maison dépeint le génocide et sa trace, tant sur le corps que sur l'esprit. Dans sa première chronique pour Mediapart parue le 19 mai 2025, moins de deux mois avant son évacuation de Gaza, la journaliste et poétesse Nour Elassy s'interrogeait : « Combien de temps le monde regardera-t-il Gaza mourir ? » Aujourd'hui, alors que paraît son premier recueil en français, cette question est toujours d'actualité. Le (…)
- Lu, vu, entendu / Palestine, Bande de Gaza, Génocide, Poésie, Livres, Gaza 2023-2025
Premier recueil de la poétesse palestinienne exilée en France, Ceci est ma maison dépeint le génocide et sa trace, tant sur le corps que sur l'esprit.
Dans sa première chronique pour Mediapart parue le 19 mai 2025, moins de deux mois avant son évacuation de Gaza, la journaliste et poétesse Nour Elassy s'interrogeait : « Combien de temps le monde regardera-t-il Gaza mourir ? » Aujourd'hui, alors que paraît son premier recueil en français, cette question est toujours d'actualité. Le génocide se poursuit, mais le monde a largement détourné le regard. Comme le souligne Mona Chollet dans sa préface incisive au recueil, « la façade officielle de compassion minimale dissimule mal la complicité sanglante, l'hostilité foncière, la lâcheté, l'esquive continuelle ».
Née en 2002 au nord de la bande de Gaza, Nour Elassy a suivi des études de littérature anglaise et française à l'Université Al-Azhar et devait obtenir son diplôme en juin 2025. En octobre 2023, elle est forcée de quitter Gaza-ville en compagnie de ses parents et de sa sœur cadette pour se réfugier chez son frère aîné à Deir El-Balah, dans le centre de l'enclave. Après un bref retour à leur quartier en ruines en janvier 2025, la famille est contrainte à un nouveau déplacement.
Collaborant avec l'Associated Press et contribuant dès 2024 à plusieurs médias dont l'agence de presse The New Humanitarian, Al Jazeera et AOC, Elassy publie des articles poignants qui restituent le quotidien des Gazaouies tout en pointant le silence complice des puissances occidentales. Le 9 juillet 2025, elle est évacuée grâce à un programme d'accueil en France des universitaires et artistes palestiniennes, programme désormais entravé par les suspensions et les blocages administratifs. Depuis septembre 2025, Elassy prépare un master en sciences politiques à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Ceci est ma maison est un recueil qui traduit aussi bien les tourments de l'exil à Paris que la mémoire vive du génocide à Gaza, condensée dans cette autre question lancinante :
De quel univers accepte-t-onque les gens puissent mourir ainsi ?
Si la poésie d'Elassy ne se réduit pas au reportage, on y retrouve des scènes horrifiantes, mais devenues familières, faisant face à un « monstre-monde » qui laisse faire :
Un bébé portant une couchemais pas sa tête
Et
un homme adultecherchant ses propres membres
L'une des forces de cette poésie est son acharnement à interpeller et à prendre à témoin :
Vous étiez tous d'accordVous avez signéPour nous jeter dans la gueule du vide.
Dans sa postface, l'écrivain palestinien Karim Kattan note à juste titre que les poèmes de sa consœur « nous regardent » et « nous mettent face à nos échecs et à nos renoncements ». À ceux qui, pour se dédouaner, s'obstinent à enfermer les Palestiniennes dans le rôle de super-héros invincibles, la poétesse remet les pendules à l'heure :
Pas vos phénixni non plusvos légendes vivantesSimplement des hommes, fragiles.
Pour en finir avec le déni et l'aveuglement, le poème opère une immersion dans l'univers sensoriel du génocide, qu'il s'agisse de reconnaître « le son d'une tente en flammes » ou de méditer « l'éclat que produit une âme quand elle s'élève ». Une question rhétorique permet souvent de traduire la violence inouïe qui hante le langage et anéantit le sens :
Comment expliquer le concept de « murs » à un enfant déplacéet qui vit sous une tente ?
Il suffit alors d'écouter cet autre enfant qui s'interroge :
Comment puis-je continuer à courirpar-dessus les restes dispersés de ma famille ?
Tout au long du recueil, les références récurrentes aux éléments naturels et à la matrice du vivant alertent sur l'étendue de l'écocide à Gaza :
J'ai mesuré mon deuil au nombre de chevauxmorts sur la grève.
D'un poème à l'autre, le constat effarant est le même :
Une seule mort, mais un nombre infinide variantes.
Annoncé dès le titre, le thème structurant du recueil est le besoin de dire l'appartenance et l'ancrage, d'opposer la force du geste démonstratif à la main génocidaire qui déracine et détruit :
Ceci n'est pas, et n'a jamais étédes décombres.Ceci est ma maison.
À l'image du poème « Mienne », longue litanie d'objets, de lieux et de sentiments déterminants, il s'agit de marteler la ténacité du possessif face à la machine de la spoliation. Pour Elassy, la maison est le centre polysémique et rayonnant autour duquel se noue le poème. Elle est à la fois Gaza, la patrie, la famille, les corps, les visages, mais aussi l'habitation qui brûle et accuse. Ce lien organique à la maison se prolonge dans le rapport corporel à la terre natale :
Je suis une côte issuede la cage thoracique de GazaFracturée, mais vibrant encore.
Pour Elassy comme pour tous les évacuées qui ont quitté la bande assiégée, l'exil n'apporte pourtant ni quiétude ni soulagement mais réactive plutôt le souvenir tourmenté des Palestiniennes de la Nakba et les clés de leurs maisons spoliées en 1948
Je suis partie,mais Gaza a gardé la clé.Elle est pendue à mes côtes,et cliquète à chaque fois que je souris.
La terre palestinienne, « mère de toutes les mères », ne cesse de se réincarner dans ses maisons et ses champs, ses oliviers et ses citronniers, ses nuits et ses souvenirs, autant de « figures d'une cosmologie intime » et surtout miraculeuse : « Je dis retour et sens ma bouche gommer ses propres frontières. »
Pour mesurer le poids insoutenable d'un exil « qui a la forme précise du remords », la poétesse se regarde dans le miroir de l'écriture :
Ici, une autrice s'efforce, avec difficulté, d'écriresur autre choseque sa maison.
Mais comment continuer à dire « maison » et à manier un langage habité par le chaos ? Comment s'habituer à « une non-vie », celle d'une « invitée » hantée par la culpabilité et la honte d'avoir abandonné sa terre ? Le recueil s'ouvre sur deux vers qui condensent cette tension insurmontable :
Je ne dis pas maisonLe mot est un champ de mines.
Pour déminer le langage en temps de génocide, nous dit Elassy, il faut commencer par arracher les étiquettes assignées aux Palestiniennes :
Survivante, étudianteVoilà les mots qu'ils m'ont donnésSeulement, dans ma bouche, ils pourrissent.
À Gaza, chaque nouveau déplacement annonce un énième arrachement et chaque miraculé emporte avec lui la mémoire des martyrs : « la survie est un pays construit sur des tombes. »
Interpellant cette Europe « qui pense ses murs éternels » et continue, entre l'Ukraine et la Palestine, de mener la politique du deux poids, deux mesures, Elassy dénonce les discours indignes qui hiérarchisent les souffrances :
Vous chantez la libertémais seulement pourle réfugié blancaux yeux bleus.
Il y a dans l'écriture d'Elassy un lien entre le poème et le sang, entre la langue torturée et le corps malmené :
La pastèque saigne, rouge et crueMes mains se serrent, j'ai peur
Ou encore :
Je n'écris pas un poèmeJe saigne en métaphore.
Pour écrire le génocide, il faut nécessairement inventer de nouvelles formes poétiques, à l'image de ces strophes qui s'apparentent à des haïkus où la vie, comme la mort, devient un instantané tranchant :
Sol détrempé, rouge carminpoussière grise, corps empiléset pas un seul reconnaissable
Ou :
Des mères mettent au mondeau martèlement des bombesL'aube déborde.
Consciente de ses limites, la poésie d'Elassy esquisse parfois des univers alternatifs, portés par la force de l'imaginaire, comme dans le poème « Et si ? » où l'on voit des muets chanter, des infertiles enfanter, des larmes fleurir et la résistance émerger de la peur. Ici et là, le double anéantissement des vies et des morts n'a d'égal que l'obsession d'un avenir incertain :
Je t'écris, futurque je ne verrai peut-être jamaisdes mots maculéspour mes doigts tremblants.
La voix d'Elassy porte la trace des aînés et des contemporains, contribuant ainsi à l'élan de continuité et de renouvellement de la poésie palestinienne. Le poème « Sur cette terre », par exemple, s'appuie sur un célèbre vers de Mahmoud Darwich1 pour dire l'impératif de justice et la permanence de la lutte et du sacrifice. Dans « Espoir », l'image des enfants qui font « voler très haut / leurs cerfs-volants » convoque le souvenir inaltérable de Refaat Alareer et son poème-manifeste « Si je dois mourir ».
Lire les poèmes d'Elassy, c'est écouter la voix de Gaza qui résonne désormais depuis Paris, portant dans un même souffle l'amour de la terre et la douleur de l'exil, le désarroi du cœur et l'ébranlement de la raison. Pour la traductrice Lisa Ducasse, ce livre est le fruit d'« une urgence absolue » et « la persistance d'une mémoire faite d'un langage autre », constamment en lutte contre le déni et l'indifférence. En arabe, nour signifie « lumière ». Chaque poème du recueil est un regard lumineux qui éclaire la face sombre du monde et rejette la fatalité du supplice sans fin de Gaza :
Alors, haute falaise au-dessus de la merTu as tort.J'ai un monde entier à l'intérieur de moipour m'aider à guérir.
1Dans le recueil « La terre nous est étroite et autres poèmes », Gallimard, Paris, 2000.