
12.04.2026 à 11:06
F.G.
■ Après la mise en ligne, en décembre 2025, du texte de Pierre Clastres – « Pouvoir et sociétés primitives » – originellement paru dans le n° 7 (juin 1976) de la revue anarchiste Interrogations, il nous a semblé intéressant de revenir sur la polémique qui opposa Clastres au sociologue et politologue Pierre Birnbaum à la suite de la parution de La Société contre l'État. La première raison, c'est que son adresse d'octobre 1976 à Birnbaum révèle un vrai talent de pamphlétaire ; la seconde, (…)
- Odradek
■ Après la mise en ligne, en décembre 2025, du texte de Pierre Clastres – « Pouvoir et sociétés primitives » [1] – originellement paru dans le n° 7 (juin 1976) de la revue anarchiste Interrogations, il nous a semblé intéressant de revenir sur la polémique qui opposa Clastres au sociologue et politologue Pierre Birnbaum [2] à la suite de la parution de La Société contre l'État. La première raison, c'est que son adresse d'octobre 1976 à Birnbaum révèle un vrai talent de pamphlétaire ; la seconde, c'est qu'elle vise plutôt juste, surtout au vu des évolutions régressives du temps présent. Car Birnbaum, adversaire résolu de toute « conception libertaire hostile à toute forme de pouvoir entendue comme nécessairement violente, source de domination sur l'Un sur les autres » [3] a visiblement lu La Société contre l'État comme un livre dérangeant ses convictions de démocrate étatiste assumé, au sens wébérien du terme. Avancer qu'il a peu compris le livre de Clastres et sa portée historique est peu dire. Passée au tamis de ses convictions durkheimiennes consensuellement démocratiques, son approche de Clastres est faussée par les intentions qu'il lui prêtait. C'est ce que cette polémique révèle, mais aussi, pour qui l'a connu ou simplement fréquenté, la perte qu'a signifiée sa disparition dans un stupide accident de voiture en 1977, soit très peu de temps après cette joute. Pierre Birnbaum, lui, est toujours vivant, et encore résolument démocrate, malgré toutes les infamies que trimballent l'étatisme et la démocratie dite représentative. Pour lui, ce serait confondre « autorité et violence [quand] on pourrait soutenir que la fin de l'État et son remplacement par un parti totalitaire ou un leader charismatique [incarneraient] la forme ultime de la violence » [4]. Au nom de quoi, ce « remplacement » serait fatal ? Pourquoi la disparition – ou le dépérissement – de la forme-État devrait-elle fatalement conduire au pire quand toutes les expériences de révolutions antiautoritaires, libertaires ou citoyennes ont prouvé – sur de courtes périodes historiques, il est vrai – tant les étatistes de tout bord ont tout fait pour les contrarier ou réprimer, que leurs projets étaient viables de vouloir en finir avec l'État en réorganisant la société politique sur la base de fédérations de communes libres, coordonnées entre elles, se prêtant mutuellement assistance et s'autogouvernant sur la base de la rotation des mandats. Du Chiapas au Rojava, et bien au-delà, c'est indéniablement cet esprit qui anime les combats les plus féconds de notre temps. Sauf à croire que l'État wébérien, qui reste la référence fétichisée de Birnbaum, pourrait être encore capable de résister à sa dérive postfasciste. Ici comme ailleurs.
Bonne lecture !
À contretemps.
Le retour des Lumières
« Je m'expliquerai : mais ce sera prendre le soin
le plus inutile ou le plus superflu ;
car tout ce que je vous dirai ne saurait être entendu
que par ceux à qui l'on n'a pas besoin de le dire. »
Jean-Jacques Rousseau
C'est bien de l'honneur qu'il me fait, Pierre Birnbaum, et je serai le dernier à me plaindre du voisinage où il me situe. Mais là n'est pas le mérite principal de son essai. Cet écrit me paraît en effet très digne d'intérêt en ce qu'il est, en quelque sorte, anonyme (comme un document ethnographique) : je veux dire qu'un tel travail est absolument illustratif d'une manière, très répandue, dans ce que l'on appelle les sciences sociales, d'aborder (de ne pas aborder) la question du politique, c'est-à-dire la question de la société. Plutôt donc qu'à en dégager les aspects comiques, et sans trop m'attarder devant la conjonction, apparemment inévitable chez certains, entre l'assurance dans le ton et le flou dans les idées, je tenterai de cerner peu à peu le lieu « théorique » à partir duquel Pierre Birnbaum a produit son texte.
Non sans corriger au préalable certaines erreurs et combler quelques lacunes. Il paraît, d'après l'auteur, que j'invite mes contemporains « à envier le sort des sauvages ». Candeur ou roublardise ? Pas plus que l'astronome n'engage autrui à envier le sort des astres, je ne milite en faveur du monde des sauvages. Birnbaum me confond avec les promoteurs d'une entreprise dont je ne suis pas actionnaire (Robert Jaulin et ses acolytes). Birnbaum ne sait donc pas repérer les différences ? Analyste d'un certain type de société, je tente de dévoiler des modes de fonctionnement et non d'élaborer des programmes : je me contente de décrire les sauvages, mais peut-être est-ce lui qui les trouve bons ? Passons donc sur ces futiles et très peu innocents bavardages sur le retour du bon sauvage. D'autre part, les références constantes de Birnbaum à mon livre sur les Guayaki me laissent un peu perplexe : imaginerait-il par hasard que cette tribu constitue mon seul point d'appui ethnographique ? Auquel cas il laisse apparaître dans son information une inquiétante lacune. Ma présentation des faits ethnographiques concernant la chefferie indienne n'est pas du tout nouvelle : elle traîne, jusqu'à la monotonie, dans les écrits de tous les voyageurs, missionnaires, chroniqueurs, ethnographes qui, depuis le début du XVIe siècle, se succèdent au Nouveau Monde. Ce n'est pas moi qui, de ce point de vue, ai découvert l'Amérique. J'ajouterai également que mon travail est bien plus ambitieux encore que ne le croit Birnbaum : ce n'est pas seulement sur les sociétés primitives américaines que je tente de réfléchir, mais sur la société primitive en général, en tant qu'elle rassemble sous son concept toutes les sociétés primitives particulières. Apportés ces divers éclaircissements, venons-en maintenant aux choses sérieuses.
Avec une rare clairvoyance, Birnbaum inaugure son texte d'une erreur qui augure mal de la suite : « On s'est depuis toujours, écrit-il, interrogé sur les origines de la domination politique... » C'est exactement le contraire : on ne s'est jamais interrogé sur la question de l'origine, car, dès son antiquité grecque, la pensée occidentale a toujours saisi la division sociale en dominants et dominés comme immanente à la société en tant que telle. Appréhendée comme une structure ontologique de la société, comme l'état naturel de l'être social, la division en maîtres et sujets a constamment été pensée comme appartenant à l'essence de toute société réelle ou possible. Il ne saurait donc y avoir, dans cette visée du social, aucune origine à la domination politique puisqu'elle est consubstantielle à la société humaine, puisqu'elle est une donnée immédiate de la société. D'où la grande stupéfaction des premiers observateurs des sociétés primitives : sociétés sans division, chefs sans pouvoir, gens « sans foi, sans loi, sans roi ». Quel discours les Européens pouvaient-ils dès lors tenir sur les sauvages ? Ou bien mettre en question leur conviction que la société ne peut pas se penser sans la division, et admettre du même coup que les peuples primitifs constituaient des sociétés au sens plein du terme ; ou bien décider qu'un groupement non divisé, où les chefs ne commandent pas et où personne n'obéit, ne peut pas être une société : donc les sauvages sont vraiment sauvages, et il convient de les civiliser, de les « policer ». Voie théorique et pratique en laquelle, unanimement, ne manquèrent pas de s'engager les Occidentaux du XVIe siècle. À une exception près, cependant : celle de Montaigne et de La Boétie, le premier peut-être sous l'influence du second. Eux, et eux seuls, pensèrent à contre-courant, ce qui, bien sûr, a échappé à Birnbaum. Il n'est certes ni le premier, ni le dernier à pédaler dans le contresens ; mais La Boétie n'ayant pas besoin de moi pour se défendre, je voudrais revenir à l'intention qui anime Birnbaum.
Où veut-il en venir ? Son but (sinon son cheminement) est parfaitement clair. Il s'agit pour lui d'établir que « la société contre l'État se présente... comme une société de contrainte totale ». En d'autres termes, si la société primitive ignore la division sociale, c'est au prix d'une aliénation bien plus effroyable, celle qui soumet la communauté au système écrasant des normes auxquelles il n'est permis à personne de rien changer. Le « contrôle social » s'y exerce de manière absolue : ce n'est plus la société contre l'État, c'est la société contre l'individu. Ingénument Birnbaum nous explique pourquoi il en sait si long sur la société primitive : il a lu Durkheim. Lecteur confiant, aucun doute ne l'effleure : l'opinion de Durkheim sur la société primitive, c'est vraiment la vérité de la société primitive. Passons. Il en résulte donc que la société des sauvages se distingue, non par la liberté individuelle des hommes, mais par « la prééminence de la pensée mystique et religieuse qui symbolise l'adoration du tout ». Birnbaum a manqué là l'occasion d'une formule-choc : je la lui fournis. Il pense, mais sans parvenir à l'exprimer, que le mythe, c'est l'opium du sauvage. Humaniste et progressiste, Birnbaum souhaite naturellement la libération des sauvages : il faut les désintoxiquer (il faut les civiliser). Tout cela est plutôt risible. Birnbaum, en effet, ne se rend pas du tout compte que son athéisme de banlieue, solidement enraciné dans un scientisme déjà démodé à la fin du XIXe siècle, rejoint tout droit, pour les justifier, le discours le plus épais des entreprises missionnaires et la pratique la plus brutale du colonialisme. Il n'y a pas de quoi être fier.
Envisageant, par ailleurs, la question du rapport entre société et chefferie, Birnbaum appelle à la rescousse un autre éminent spécialiste des sociétés primitives, J.-W. Lapierre, dont il fait sienne l'opinion : « Le chef... a le monopole de l'usage de la parole légitime et... nul ne peut prendre la parole pour s'opposer à celle du chef sans commettre un sacrilège condamné par l'opinion publique, unanime. » Voilà au moins qui est parler clair. Mais il est bien péremptoire, le professeur Lapierre. Et d'où est-il si savant ? Dans quel livre a-t-il lu cela ? Prend-il bien la mesure du concept sociologique de légitimité ? Ainsi, les chefs dont il parle détiennent le monopole de la parole légitime ? Et que dit-elle cette parole légitime ? On serait bien curieux de le savoir. Ainsi, nul ne pourrait, « sans commettre un sacrilège », s'opposer à cette parole ? Mais ce sont alors des monarques absolus, des Attilas ou des Pharaons ! On perd dès lors son temps à réfléchir sur la légitimité de leur parole : car s'ils sont seuls à parler, c'est qu'ils commandent ; s'ils commandent, c'est qu'ils détiennent le pouvoir politique ; s'ils détiennent le pouvoir politique, c'est que la société est divisée en maîtres et sujets. Hors du sujet : je m'intéresse, pour l'instant, aux sociétés primitives et non aux despotismes archaïques. J.-W. Lapierre et Pierre Birnbaum devraient, pour faire l'économie d'une légère contradiction, choisir : ou bien la société primitive subit « la contrainte totale » de ses normes, ou bien elle est dominée par la « parole légitime du chef ». Laissons donc méditer le professeur et revenons à l'élève qui, c'est visible, a besoin d'explications supplémentaires, si brèves soient-elles.
Qu'est-ce qu'une société primitive ? C'est une société non divisée, homogène, telle que si elle ignore la différence entre riches et pauvres, a fortiori l'opposition entre exploiteurs et exploités en est absente. Mais là n'est pas l'essentiel. En elle est absente surtout la division politique entre dominants et dominés : les « chefs » ne sont pas là pour commander, personne n'est destiné à obéir, le pouvoir n'est pas séparé de la société qui, comme totalité une, en est le détenteur exclusif. J'ai, à maintes reprises – et, semble-t-il, ce n'est pas encore assez – écrit [5] que le pouvoir n'existe que dans son exercice : un pouvoir qui ne s'exerce pas n'est en effet rien. Que fait donc la société primitive du pouvoir qu'elle détient ? Elle l'exerce, bien entendu, et d'abord sur le chef, pour l'empêcher précisément de réaliser un éventuel désir de pouvoir, pour l'empêcher de faire le chef. Plus généralement, la société exerce son pouvoir en vue de le conserver, en vue d'empêcher la séparation de ce pouvoir, en vue de conjurer l'irruption de la division dans le corps social, la division entre maîtres et sujets. En d'autres termes, l'exercice du pouvoir par la société en vue d'assurer la conservation de son être indivisé met en rapport l'être social avec lui-même. Quel troisième terme établit cette mise en rapport ? C'est justement ce qui cause tant de souci à Birnbaum-Durkheim, c'est le monde du mythe et des rites, c'est la dimension du religieux. L'être social primitif est en rapport avec lui-même par la médiation de la religion. Birnbaum ignore-t-il qu'il n'est de société que sous le signe de la Loi ? C'est probable. La religion assure ainsi le rapport de la société à sa Loi, c'est-à-dire à l'ensemble des normes qui règlent les rapports sociaux. D'où vient la Loi ? Quelle est la terre natale de la Loi comme fondement légitime de la société ? C'est le temps d'avant la société, le temps mythique, c'est, à la fois immédiat et infiniment lointain, l'espace des Ancêtres, des héros culturels, des dieux. C'est là que s'institua la société comme corps indivisé, ce sont eux qui édictèrent la Loi comme système de ses normes, cette Loi que la religion a pour mission de transmettre et de faire éternellement respecter. Qu'est-ce à dire ? C'est que la société trouve son fondement à l'extérieur d'elle-même, c'est qu'elle n'est pas autofondatrice d'elle-même : la fondation de la société primitive ne relève pas de la décision humaine, mais de l'action des divins. Devant cette idée, développée de façon absolument originale par Marcel Gauchet, Birnbaum se déclare surpris : comme c'est surprenant, en effet, que la religion ne soit pas de l'opium, que le fait religieux, loin d'agir comme « superstructure » sur la société soit au contraire immanent à l'être social primitif, comme c'est surprenant que cette société doive se lire comme un fait social total !
Est-ce que Birnbaum-Lapierre, apôtre un peu retardataire des Lumières, voit mieux maintenant ce qu'a de légitime la parole du chef sauvage ? Ayant toute raison d'en douter, je le lui précise. Le discours du chef est légitime à dire la tradition (et, à ce titre, il n'en a pas, bien sûr, le monopole) – respectons les normes enseignées par les Ancêtres ! Ne changeons rien à l'ordre de la Loi ! –, il est légitime à dire la Loi qui fonde à jamais la société comme un corps indivisé, la Loi qui exorcise le spectre de la division, la Loi commise à garantir la liberté des hommes contre la domination. Titulaire du poste de porte-parole de la Loi ancestrale, le chef ne peut en dire plus ; il ne peut pas, sans courir les risques les plus graves, se poser en législateur de sa propre société, substituer la loi de son désir à la Loi de la communauté. À quoi pourraient conduire, dans une société indivisée, le changement et l'innovation ? À rien d'autre qu'à la division sociale, à la domination de quelques-uns sur le reste de la société. Birnbaum peut bien, après cela, pérorer sur la nature oppressive de la société primitive ; ou encore sur ma conception organiciste de la société. Serait-ce qu'il ne comprend pas ce qu'il lit ? La métaphore de la ruche (métaphore et pas modèle) n'est pas de moi, mais des indiens Guayaki : ces irrationalistes se permettent en effet, contre toute logique, de se comparer à une ruche lorsqu'ils célèbrent la fête du miel ! Ce n'est pas à Birnbaum que ça arriverait ; lui n'est pas poète, mais un savant qui a pour lui la froide Raison. Qu'il la garde [6]
À la p. 11 de son essai, Birnbaum me déclare « dans l'impossibilité de donner une explication sociologique de la naissance de l'État ». Mais voilà qu'à la p. 19, il semble que cette naissance « puisse maintenant s'expliquer par un rigoureux déterminisme démographique... ». C'est, en somme, au choix du lecteur. Quelques précisions pourront guider ce choix. Effectivement je n'ai, jusqu'à présent, jamais rien dit sur l'origine de l'État, c'est-à-dire sur l'origine de la division sociale, sur l'origine de la domination. Pourquoi ? Parce qu'il s'agit là d'une question (fondamentale) de sociologie, et non de théologie ou de philosophie de l'histoire. En d'autres termes, poser la question de l'origine relève de l'analytique du social : à quelles conditions la division sociale peut-elle surgir dans la société indivisée ? Quelle est la nature des forces sociales qui conduisirent les sauvages à accepter la division en maîtres et sujets ? Quelles sont les conditions de mort de la société primitive comme société indivisée ? Généalogie du “malencontre”, recherche du clinamen social qui ne peuvent, bien sûr, se développer que dans l'interrogation de l'être social primitif : le problème de l'origine est strictement sociologique et ni Condorcet ni Hegel, ni Comte ni Engels, ni Durkheim ni Birnbaum, ne sont là-dessus d'aucun secours. Pour comprendre la division sociale, il faut partir de la société qui existait pour l'empêcher. Quant à savoir si je puis ou non articuler une réponse à la question de l'origine de l'État, je n'en sais encore trop rien, et Birnbaum encore moins. Attendons, travaillons, rien ne presse !
Deux mots maintenant à propos de ma théorie de l'origine de l'État : « Un rigoureux déterminisme démographique » explique son apparition, me fait dire Birnbaum. Ce serait un vrai soulagement si l'on pouvait, d'une seule gambade, passer de la croissance démographique à l'institution de l'État, on aurait le temps de s'occuper d'autre chose. Malheureusement, les choses ne sont pas aussi simples. Substituer un matérialisme démographique au matérialisme économique ? La pyramide n'en resterait pas moins posée sur sa pointe. Ce qui, en revanche, est certain, c'est qu'ethnologues, historiens et démographes ont pendant très longtemps partagé une certitude fausse : à savoir que la population des sociétés primitives était forcément faible, stable, inerte. Des recherches récentes démontrent le contraire : la démographie primitive évolue et, le plus souvent, dans le sens de la croissance. J'ai, pour ma part, tenté de montrer que, dans certaines conditions, le démographique ne peut pas rester sans effets sur le sociologique, et que ce paramètre-là doit, à l'égal des autres (pas plus, mais pas moins), être pris en compte si l'on veut déterminer les conditions de possibilité du changement dans la société primitive. De là à une déduction de l'État...
Comme tout le monde, Birnbaum accueillait placidement ce qu'enseignait l'ethnologie : les sociétés primitives sont les sociétés sans État – sans organe séparé de pouvoir politique. Fort bien. Prenant au sérieux, d'une part, les sociétés primitives et, d'autre part, le discours ethnologique sur ces sociétés, je me demande pourquoi elles sont sans État, pourquoi le pouvoir n'y est pas séparé du corps social. Et il m'apparaît peu à peu que cette non-séparation du pouvoir, que cette non-division de l'être social tiennent non point à un état fœtal ou embryonnaire des sociétés primitives, non point à un inachèvement ou à une incomplétude, mais se rapportent à un acte sociologique, à une institution de la socialité comme refus de la division, comme refus de la domination : si les sociétés primitives sont sans État, c'est parce qu'elles sont contre l'État. Birnbaum, du coup, et bien d'autres avec lui, ne l'entendent plus de cette oreille. Ça les dérange. Ils veulent bien du sans-État, mais du contre-l'Etat, halte-là ! C'est un tollé. Et Marx alors ? Et Durkheim ? Et nous ? On ne peut donc plus digérer tranquillement ? Nous ne pourrions plus continuer à raconter nos petites histoires ? Ah non ! Ça ne se passera pas comme ça ! Bref. Il y a là un cas intéressant de ce que la psychanalyse nomme résistance. On voit très bien à quoi résistent tous ces docteurs, et que la thérapeutique sera de longue haleine.
Il est à craindre que les lecteurs de Birnbaum ne se fatiguent d'avoir sans cesse à choisir. En effet, l'auteur parle – p. 11 – de mon « volontarisme qui écarte toute explication structurelle de l'État », pour constater – p. 20 –
que j'abandonne « la dimension volontariste qui anime le Discours de La Boétie... ». Peu habitué, semble-t-il, à penser logiquement, Birnbaum confond deux plans distincts de réflexion : un plan théorique et un plan pratique. Le premier s'articule autour d'une question historique et sociologique : quelle est l'origine de la domination ? Le second renvoie à une question politique : que devons-nous faire pour abolir la domination ? Ce n'est pas ici le lieu d'aborder ce dernier point. Revenons donc au premier. Il me semble que Birnbaum n'a tout simplement pas lu mon bref essai sur La Boétie : rien, bien sûr, ne l'y oblige, mais pourquoi diable prendre alors la plume pour écrire à propos de choses dont il n'a pas la moindre idée ? Je me citerai donc, quant au caractère volontaire de la servitude et à l'enjeu proprement anthropologique du Discours de La Boétie : « Et de n'être pas délibérée, cette volonté recouvre dès lors sa véritable identité : elle est le désir » (p. 237). Un élève de terminale sait déjà tout cela : que le désir renvoie à l'inconscient, que le désir social renvoie à l'inconscient social et que la vie socio-politique ne se déploie pas seulement dans la comptabilité des volontés consciemment exprimées. Pour Birnbaum, dont les conceptions psychologiques doivent dater du milieu du XIXe siècle, la catégorie de désir, c'est sans doute le « porno », tandis que la volonté, ce serait la Raison. Je tente, pour ma part, de cerner le champ du désir comme espace du politique, d'établir que le désir de pouvoir ne peut pas se réaliser sans le désir inverse et symétrique de soumission ; j'essaie de montrer que la société primitive est le lieu de répression de ce double mauvais désir, et je me demande : à quelles conditions ce désir est-il plus puissant que sa répression ? Pourquoi la communauté des égaux se partage-t-elle en maîtres et sujets ? Comment le respect de la Loi put-il céder à l'amour de l'Un ?
N'approchons-nous pas de la vérité ? Il le semble. L'analyseur ultime de tout cela, ne serait-ce point la question de ce que l'on appelle le marxisme ? Il est exact que j'ai utilisé, pour décrire l'anthropologie qui s'en réclame, l'expression (qui paraît peiner Birnbaum) de « marécage marxiste ». C'était dans un moment d'excessive bienveillance. L'étude et l'analyse de la pensée de Karl Marx, c'est une chose, l'examen de tout ce qui s'affirme « marxiste » en est une autre. En ce qui concerne le « marxisme » anthropologique – l'anthropologie marxiste –, une évidence commence (lentement) à se faire jour : ladite « anthropologie » se constitue au travers d'une double imposture. Imposture, d'une part, dans son affirmation effrontée d'un quelconque rapport à la lettre et à l'esprit de la pensée marxienne ; imposture, d'autre part, dans son fanatique projet de dire « scientifiquement » l'être social de la société primitive. Ils s'en moquent bien, les « anthropologues marxistes », des sociétés primitives ! Elles n'existent même pas pour ces théologiens obscurantistes qui ne savent parler que de sociétés « précapitalistes ». Rien fors le saint Dogme ! La Doctrine avant tout ! Avant, surtout, la réalité de l'être social.
Les sciences sociales (et notamment l'ethnologie) sont actuellement, on le sait, le théâtre d'une puissante tentative d'investissement idéologique. Marxisation ! glapit une droite qui, finaude comme de coutume, a depuis longtemps perdu l'habitude de comprendre. Mais Marx, à ce qu'il me semble, n'a pas grand-chose à voir avec cette cuisine-là. Il voyait, quant à lui, un peu plus loin que le nez d'Engels, il les voyait venir de loin les « marxistes » en béton armé. Leur idéologie de combat, sombre, élémentaire, dominatrice – ça ne lui parle pas à Birnbaum, la domination ? –, on la reconnaît sous ses masques interchangeables qui ont nom léninisme, stalinisme, maoïsme (ils ont l'air fin, depuis quelque temps, ses partisans !) : c'est cette idéologie de conquête du pouvoir total – ça ne lui dit rien à Birnbaum, le pouvoir ? –, c'est cette idéologie de granit, dure à détruire, que Claude Lefort a commencé à perforer [7]. Ne serait-ce pas là, au bout du compte, le lieu à partir duquel Birnbaum tente de parler – le marécage où il a l'air d'avoir envie de barboter ? Ça ne serait pas à cette entreprise-là qu'il veut apporter sa modeste contribution ? Et il ne craint pas, après cela, de me parler de liberté, de pensée, de pensée de la liberté. Il n'a pas froid aux yeux.
Quant à ses espiègleries à propos de mon pessimisme, des textes comme le sien ne sont sûrement pas de nature à me rendre optimiste. Mais je peux assurer Birnbaum d'une chose : je ne suis pas défaitiste.
Pierre CLASTRES
octobre 1976.
RÉPONSE DE PIERRE BIRNBAUM
À poser des questions, on s'expose aux sarcasmes. Qu'il soit pourtant permis à un « athée de banlieue », à un « apôtre un peu retardataire des Lumières » de garder raison devant le déferlement actuel d'irrationalisme que provoquent de nouveaux gourous en mal de religiosité.
Comment Clastres peut-il affirmer que mon texte néglige « la question du politique » alors qu'explicitement il constitue tout entier, à travers la critique d'une société de contrainte absolue, telle que celle des indiens Guayaki, un plaidoyer en faveur d'une autodétermination qui ne peut s'effectuer qu'avec le concours de la raison ? Clastres voit tour à tour dans mon article un « écrit anonyme », une réflexion anachronique qui se contente de prolonger celle de Durkheim, voire même un texte qui « parlerait » au nom d'un marxisme mâtiné de terreur stalinienne. Disons en passant qu'il est surprenant de se faire traiter de stalinien parce qu'on a eu le malheur de s'inquiéter de l'aspect totalitaire que semblait revêtir une société. Pourquoi cette série de travestis et d'où lui viennent ces amalgames d'une autre époque ?
Clastres refuse de voir le « lieu » d'où je tente de parler. Il se satisfait quant à lui de cette contrainte absolue qui règne chez les Guayaki et dont il cite lui-même un grand nombre de redoutables exemples. Il faudrait, parce que ces Indiens ignorent l'État et qu'ils font tout pour en empêcher la naissance, considérer comme légitime la coercition qui pèse sur eux. Clastres reconnaît explicitement qu'aucune liberté ne leur est accordée par rapport aux normes collectives, que jamais ils n'ont la possibilité de prendre des distances, de critiquer, de raisonner, et que la société exerce donc « un pouvoir absolu » qui interdit toute « autonomie » [8].
Clastres accepte sans peine que les Guayakis soient totalement privés de ce que Gauchet appelle une « autogestion théorique », notion que les révoltés du Goulag semblent, d'après Soljenitsyne cité par Lefort, retrouver spontanément lorsqu'ils tentent de mettre un terme à leur servitude [9].
Mais le « retour des Lumières » doit au contraire nous faire refuser qu'il n'y ait, comme le dit Pierre Clastres, « de société que sous le signe d'une Loi “élaborée” à l'extérieur d'elle-même ». Si, comme Clastres le répète avec insistance, la société « n'est pas autofondatrice d'elle-même », si c'est la religion qui fait « éternellement respecter » cette Loi que les hommes se voient imposer, que devient la liberté, comment peut se manifester la résistance à la servitude ? D'autant plus que, dans la perspective de Clastres, cette dernière se fonde sur les « désirs » respectifs des maîtres et des esclaves, « désir » auquel il ne donne aucune origine sociale, alors que La Boétie, lui, mettait bien en lumière les processus par lesquels la société en venait à organiser la servitude dont il estimait, malgré tout, que les hommes pourraient parvenir à se libérer. Refuser le caractère inné du désir de servitude n'a pas grand-chose à voir avec la « pornographie ». Voilà d'ailleurs une société où Clastres avoue lui-même n'avoir jamais entendu « le moindre soupir d'abandon ». Ce « poète », qui sait se prémunir contre les « froideurs » de la raison, s'accommode fort bien de cette situation.
En acceptant que la société ne trouve pas en elle-même son propre fondement, Clastres ne peut cacher son adhésion au courant de pensée qui se réclame du traditionalisme. Et pourquoi accepte-t-il si aisément le « bon sens » des sauvages qui se comparent eux-mêmes spontanément aux abeilles d'une ruche ? Pourquoi ne voit-il pas là l'illustration d'une pensée organiciste qui sert de « formule politique » à une société de contrainte ? D'ailleurs, Clastres n'ose pas dire que ces sauvages n'ont aucune possibilité de s'épanouir pour devenir de véritables « hommes riches ».
Enfin, puisqu'il faut en revenir là, Clastres ne répond à aucune des questions qu'on a soulevées. Il ne s'explique nulle part sur son utilisation uniforme des concepts de pouvoir, d'autorité et de force (voir, par exemple, La Société contre l'État, pp. 174-176) ; il ne semble pas voir qu'un pouvoir demeure d'autant plus redoutable qu'il n'a même pas besoin de s'exercer. Il ne veut pas imaginer que le pouvoir propre à l'État puisse ne pas se ramener seulement à celui dont peut bénéficier une classe sociale. Clastres ne précise pas non plus comment il entend « remettre Durkheim sur ses pieds » alors qu'il accorde, par ailleurs, une importance décisive, dans la transformation des sociétés primitives, à la croissance démographique qui les mènerait vers l'État. Enfin, il ne justifie pas davantage le silence qu'il observe sur la structure économique de la société des Guayakis, comme il refuse de s'interroger sur la profonde et très contraignante division des rôles qui rend seule possible son fonctionnement.
En préférant manier l'ironie et la dérision plutôt que d'accepter de tenir compte de ces quelques interrogations, Pierre Clastres rompt le dialogue et se cantonne malheureusement dans les procès d'intention.
Pierre BIRNBAUM
[1] En ligne sur https://acontretemps.org/spip.php?article1133.
[2] Pierre Birnbaum, « Sur les origines de la domination politique : à propos d'Étienne de La Boétie et de Pierre Clastres », « Le retour des Lumières », Revue française de science politique, février 1977, XXVII, pp. 22 et 24.
[3] Pierre Birnbaum, « Pierre Clastres contre l'État “despote” », Revue d'histoire des facultés de droit, n° 14, janvier 2026.
[4] Pierre Birnbaum, « Pierre Clastres contre l'État “despote” », Revue d'histoire des facultés de droit, n° 14, janvier 2026.
[5] Cf., par exemple, « La question du pouvoir dans les sociétés primitives » in : Interrogations, revue internationale de recherche anarchiste, juin 1976, pp. 3-9. Cf. aussi ma préface au livre de Sahlins, Âge de pierre, âge abondance, Gallimard, 1976.
[6] Si Birnbaum s'intéresse aux conceptions organicistes de la société, il devrait lire Leroi-Gourhan – Le Geste et la Parole – ; il sera comblé. Une devinette, d'autre part : en Amérique du Sud, les Blancs se nomment eux-mêmes racionales [rationnels]. Par rapport à qui ? !
[7] Cf. Claude Lefort, Un homme en trop. Réflexions sur L'Archipel du Goulag, Paris, Le Seuil, 1976.
[8] Pierre Clastres, La Société contre l'État, op. cit., p. 180. Il serait intéressant de comparer de manière systématique La Société contre l'État et Tristes Tropiques. Lévi-Strauss montre lui aussi que chez les Nambikwaras, le chef ne peut utiliser la contrainte, mais son pouvoir n'en est pas moins réel alors qu'il demeure inexistant, dans les périodes normales, chez les Guayakis. De plus, il trouve son fondement dans le consentement des Indiens, concept que Clastres n'utilise jamais et sur lequel Lévi-Strauss insiste à plusieurs reprises en montrant que les philosophes du XVIIIe siècle, et en particulier Rousseau, utilisaient eux aussi pour fonder la légitimité une société rationnelle. Voir Tristes Tropiques, Paris, Union générale édition, 10/18, 1955, pp. 276-282.
[9] Claude Lefort, op. cit., p. 236.
06.04.2026 à 09:25
F.G.
Victoire ! J'ai réussi à obliger « la direction » à me changer de logo, et, donc, d'identité. Parce que, franchement, Louis XIV en jupette minaudant à l'adresse de tout ce qui bouge ! Il faut que ce soit bien clair entre nous, je conchie la royauté et l'État avec, notamment son actionnariat identitaire. C'est choses-là étant dites, j'ai prévu de vous partager ici quelques vues sur le « logiciel du parti » qui m'est cher. Mais voilà que j'ai à peine fini ma ligne que la direction me hurle à (…)
- Marginalia
Victoire ! J'ai réussi à obliger « la direction » à me changer de logo, et, donc, d'identité. Parce que, franchement, Louis XIV en jupette minaudant à l'adresse de tout ce qui bouge ! Il faut que ce soit bien clair entre nous, je conchie la royauté et l'État avec, notamment son actionnariat identitaire.
C'est choses-là étant dites, j'ai prévu de vous partager ici quelques vues sur le « logiciel du parti » qui m'est cher. Mais voilà que j'ai à peine fini ma ligne que la direction me hurle à l'oreille que « vous partager » serait un anglicisme. Je ne suis pas sourde ! Pas comme ces vieux has been qui n'ont jamais mis le début de leur nez dans une messagerie et prétendent pourtant détenir la vérité. Car, « vous partager » n'a rien d'un anglicisme, il faut vraiment tout leur expliquer. T'es sur Facebook par exemple, tu mets une photo sur ton mur virtuel et tu veux la partager. Mais non, crétin ! Ça ne veut pas dire que je veux la déchirer en plusieurs morceaux ! « Je vous partage une photo de Louis XIV » est bien la formulation correcte, puisque ce n'est pas moi qui vais la faire partager : c'est Facebook. C'est lui qui fait le boulot – l'action est sous-tendue par le verbe « faire » –, et en plus c'est gratuit. J'accorde à la direction qu'ici on n'est pas sur Facebook, mais bon, il faut que ce soit bien clair entre nous, je conchie les vieux principes éculés et les directions.
Bon alors, est-ce que je vais enfin pouvoir parler du « logiciel du parti » qui m'est cher ? Ben nan, c'est foutu, en gros c'est la guerre, parce que la direction vient tout juste de m'insulter en ces termes : « Ranges tes parties, ça va grave chauffer là ! » Sont peut-être pas si vieux là-haut, finalement ? N'empêche qu'au bout du compte, ils ne me laissent pas le choix puisqu'il ne reste plus rien, sauf à parler du logiciel. Et, là, c'est vraiment chiant.
Je fais une pause, car cette chronique devient dangereusement scatologique et je commence à me poser des questions : d'où vient que la direction est capable de réagir, à peine une ligne écrite ? Dieu logerait-il dans mon ordinateur ? Cette idée est flippante en fait. Donc je pars faire un tour et voilà ce qui m'est arrivé (temporalité de feedback). J'ai bien un Pass Navigo, des fois que je sois trop chargée ou qu'il y ait des contrôleurs en vue, mais je ne m'en sers pratiquement jamais. J'étais donc entrée tranquille à la station Gambetta, en poussant fort sur les portillons vitrés, mais au changement, à République, les contrôleurs étaient disposés en brochette en travers du couloir, pas moyen de les éviter. Je prends la mine pressée de quelqu'un qui doit aller conclure sa chronique et je lui tends mon Pass. Il plonge sur l'écran de sa décodeuse à bip, et là, miracle, il me laisse passer, alors que ça fait au moins deux mois que je n'ai pas pointé. Donc, suivez bien : le schmilblick loge entre l'écran de la décodeuse à bip et le regard trop rapide de celui qui décode.
Crétins d'humains ! Un robot contrôleur, lui, ne s'y serait pas laissé prendre !
À peine rentrée chez moi, voilà ce que j'ai pu lire, ici même, sur cette ligne : « T'as les neurones collés ou quoi ? Me traiter de crétin à propos d'une photo de Louis XIV, puis faire de cette insulte une vérité universelle basée sur les contrôleurs du métro ! Tu te prends pour qui, là ? Je te rappelle que ce site a de sérieuses affinités anarchistes, on ne va pas se laisser confondre avec des salopards. Et puis, une photo de Louis XIV, on se demande vraiment où tu vas chercher tes exemples ! De toute façon, saches-le bien, ton billet est en passe d'être périmé, parce qu'on croyait que ça pourrait être amusant d'avoir une queer qui nous livre ses vues sur le monde, mais si c'est pour nous parler du « logiciel de ton parti » ou de l'ADN des « systèmes de management » tout en prenant la mine supérieure de qui a tout compris, on n'en a déjà grave marre en fait. Je te préviens, la partie n'est pas loin d'être jouée. »
Merde, si je me fais virer, c'est comment que je fais pour bouffer ? C'est sûr que ça rapporte pas gros leur site, mais, par les temps qui galopent, c'est toujours ça de pris. J'ai commencé à flipper ma race, donc j'ai laissé passer une bonne semaine, il me fallait au moins ça pour me recoller les morceaux. J'ai gambergé comme jamais je crois, et voilà ce que j'ai envoyé à la direction :
Le patron est commun
Et puis vire-moi si tu veux, mais j'en ai marre d'être traitée de totalitaire au prétexte que j'aurais inventé la notion d'identité ! Attends, le prends pas mal, laisse-moi parler, merde ! C'est pas toi que j'épingle en titre, car je ne sache pas que tu sois couturière, or c'est précisément de ça dont il est question. Le « patron », c'est comme un modèle, ça se plaque sur les tissus et t'en tires des fringues en série, si tu veux. Donc, ça commence avec le patron capitaliste, évidement, c'est lui le costume maître, et son modèle, celui qui s'applique au reste, c'est le cycle infini des gains de productivité et des profits. C'est comme un manège qui ne devrait jamais s'arrêter, ça tourne dans le temps ad libidum, comme toute la surproduction de produits déjà bons à jeter ou l'amélioration continue ou la formation tout au long de la vie, tous ces trucs avec lesquels on ne cesse de nous casser les burnes au boulot. L'idéal de ce patron, c'est l'universalisme de la compétition.
Ne me dis pas que t'étais déjà au courant, tout le monde le sait, et c'est une très vieille histoire. Comme la biologisation devenue efficace, ces délires conquérants et meurtriers objectivés par la pureté de la race – ceux, en particulier, de la Shoah. Il s'agissait d'un point ultime d'aboutissement de ce qu'avaient été les modalités de justification du racisme, du génocide des Amérindiens, des exactions esclavagistes et coloniales, etc. La biologisation était alors un moyen « objectif » de hiérarchiser les « races », en se plaçant au sommet. Mais, depuis, la Seconde Guerre mondiale est passée par là, et le « plus jamais ça » a posé un tabou sur cette différenciation hiérarchisante. Un peu plus tard, on a appris que l'ADN est universel. L'idéal de ce patron-là, c'est l'universalisme biologique : tous égaux, humains et non-humains, végétaux, etc. Soit tout un humanisme recyclé en théories contemporaines du Vivant qui font de gros budgets et départements universitaires.
L'ADN universel est certes une très bonne nouvelle dans l'absolu, mais pourquoi cela devrait-il en être une, dans quel contexte politique ? La question semble idiote, parce que, vraiment, on ferait de la politique avec la biologie ? Laissons cela de côté et poursuivons du côté des patrons. Ça te dit quelque chose les réseaux de neurones formels ? Non ? Reste là, ne t'en vas pas relire un extrait de poétique reclusienne au prétexte que tout le fatras informatique t'emmerde. Allez, reste pour une fois, et je te file une minute de divertissement gratos. Lis un peu comment ça causait dans les temps reculés, donc avant que ChatGPT ne fasse péter la baraque. Il s'agit d'une expérience faite dans le domaine de l'IA, en 2012, entre chercheurs rivaux dans le domaine de la vision par ordinateur. Les tenants des réseaux de neurones, qui vont gagner la partie, nous la racontent comme ça : « Et le mec, il arrive avec une grosse boîte noire de deep [1] , il a 100 millions de paramètres dedans, il a entraîné ça et il explose tout le domaine. Les autres lui demandent : « « Est-ce que vos modèles sont invariants si l'image bouge ? » Le gars, il a même pas compris la question ! Donc c'est Yann qui répond : « Alors, ces modèles sont invariants parce que... » et il est trop content parce que, là, Fei Fei lui demande : « Mais Yann, est-ce que ces modèles sont fondamentalement différents des modèles que tu as inventés dans les années 1980 ? » Et, là, Yann il peut dire : « Nan, c'est exactement les mêmes, et on a gagné toutes les compétitions avec !” » [2].
Ben la compétition, y'a que ça de vrai ! Et, je n'entre pas dans les détails, mais patrons et modèles ne sont pas loin de s'équivaloir. Du coup, l'universalisme de l'ADN et l'universalisme bio-informationnel virtualisé dans les réseaux de neurones formels font de très bonnes politiques. Sur le versant biologique, c'est la porte ouverte aux trop bien connus radicalismes de la pureté, qu'elle soit raciale, sexuelle ou de genre, voire écologique ; sur le versant informationnel, c'est la porte ouverte aux radicalismes accélérationistes et transhumanistes. Dans les deux cas, la logique pure s'applique, celle de la hiérarchisation par critères et de l'éviction. Au fait, ça te dit quelque chose l'identité biologique [3] ou numérique [4]
On n'en est pas là encore, mais vu que les versions miniaturisées des moyens de production sont dans nos poches et sur l'ordi à partir duquel je t'écris, et que ça commence à faire un moment qu'on est un paquet à avoir grandi avec… Sûr qu'avec le portable dès la naissance on va bientôt pouvoir râler que tous les jeunes sont des crétins qui ont laissé perdre leurs moyens d'émancipation.
Mais, reprenons… Dans le contexte de sa virtualisation informationnelle, l'universalisme bio fait fi de la complexité humaine effective, laquelle n'est pas strictement biologique, car à la différence des machines et des animaux, bien des humains font, par exemple, de la politique… Nombreux sont ceux qui, s'ils sont encore vivants sous les bombes, en savent quelque chose. Donc, pour conclure, l'universalisme de la concurrence et de la consommation n'est plus seul à mettre le paquet pour nous crétiniser. Ainsi, nul besoin de m'excuser, puisque l'insulte que je t'ai adressée me concerne moi aussi, logiquement, tout autant.
Tu n'es pas convaincu ? En fait, je n'arriverai pas à te convaincre, parce que ça demanderait tout un livre pour montrer comment les machines fonctionnent de façon bio-informationnelle, et encore comment les mêmes patrons sont utilisés pour nous faire bosser, et encore, comment ce sont les mêmes que ceux de la gouvernance et les mêmes que ceux de l'économie.
La gouvernance en question nous casse les parties – même politiques (recyclés en « logiciel du parti ») – depuis bientôt un demi-siècle. Donc me faire la guerre de l'identité quand ce sont les États qui les instrumentalisent pour mieux les hiérarchiser, les contrôler et réprimer des boucs émissaires, c'est comme de dire que le prétendu « wokisme » serait responsable de tous les maux de la Terre, et que ce serait donc avantageux qu'on continue à se foutre sur la gueule toi et moi, tandis que, sur Téhéran, c'est jusqu'à la pluie qui a été transformée en pétrole.
Je t'embrasse, et n'oublie pas mon chèque, je suis grave dans la dèche là.
Babaly NARSOUACK
[1] « Apprentissage profond » en français.– NDLR.
[2] Interview de V., chercheur en vision par ordinateur, cité par Dominique Cardon et all., La Revanche des neurones. L'Invention des machines inductives et la controverse de l'intelligence artificielle, Réseau, n° 211 (2018), Éditions la Découverte, consultable sur CAIRN.
[3] « La biologie, qui étudie le monde vivant, utilise le concept d'identité à de multiples échelles. Cette notion intervient au niveau des organismes, des cellules, des organes qui les composent, mais aussi au niveau des colonies d'organismes, des espèces ou des écosystèmes. » Virginie Courtier et Alexandre Peluffo, L'Identité en biologie : une notion qui s'applique à diverses échelles (voir www.normalesup.org).
[4] Wikipedia, au moins, me comprend : « L'identité numérique (« IDN ») est définie comme un lien technologique entre une entité réelle (personne, organisme ou entreprise) et des entités virtuelles (sa ou ses représentations numériques). Elle permet l'identification de l'individu en ligne ainsi que la mise en relation de celui-ci avec l'ensemble des communautés virtuelles présentes sur le Web. L'identité numérique est non seulement construite par l'entité réelle ou le « Sujet ». Mais elle est aussi grandement influencée par le rapport qu'entretient ce dernier à autrui de même qu'à la société. » Voir [[Identité numérique-https://fr.wikipedia.org/wiki/Identit%C3%A9_num%C3%A9rique].
30.03.2026 à 15:59
F.G.
■ Jamais un parti d'extrême droite n'a été, en France, si près du pouvoir depuis la fin du régime de Vichy. Le Rassemblement national a pu pour cela compter sur le jeu dangereux des gouvernements précédents. Doit-on croire encore ces derniers lorsqu'ils avancent que l'exercice du pouvoir décrédibiliserait le parti et ses idées ? Certainement pas. Dans un livre sobrement intitulé, L'Antifascisme, son passé, son présent et son avenir (2017), récemment réédité en poche chez Lux, l'historien (…)
- En lisière
■ Jamais un parti d'extrême droite n'a été, en France, si près du pouvoir depuis la fin du régime de Vichy. Le Rassemblement national a pu pour cela compter sur le jeu dangereux des gouvernements précédents. Doit-on croire encore ces derniers lorsqu'ils avancent que l'exercice du pouvoir décrédibiliserait le parti et ses idées ? Certainement pas. Dans un livre sobrement intitulé, L'Antifascisme, son passé, son présent et son avenir (2017), récemment réédité en poche chez Lux, l'historien Mark Bray aborde cinq points primordiaux au sujet de l'ascension du fascisme. Et il nous met en garde : « Le fascisme n'a pas gagné les hautes sphères du pouvoir en enfonçant les portes, il a poliment convaincu le gardien de les ouvrir. » Voilà une vérité historique incontestable : toujours le fascisme sert de recours au capitalisme en crise. C'est sa mission de chien de garde.
Jusque récemment, Mark Bray exerça comme professeur d'histoire au Darmouth College (New Hampshire), puis, depuis 2019, à l'université Rutgers (New Jersey). C'était avant qu'un décret présidentiel trumpien n'assimila, le 22 septembre 2025, la mouvance « antifa » à un « mouvement terroriste international ». Depuis, le « Docteur Antifa », comme l'appellent les trumpiens, a fait l'objet d'une authentique chasse à l'homme. Menacé de mort par l'extrême droite, il s'est vu contraint, lui et sa famille – son épouse Yersenia Barragan et leurs deux enfants – de fuir, non sans entraves, les États-Unis pour l'Espagne où il réside depuis le 10 octobre dernier, devenant ainsi l'un des premiers universitaires à avoir été chassé de son pays.
Auteur de plusieurs livres de grand intérêt historique : Traduire l'anarchie : l'anarchisme d'Occupy Wall Sreet (Zero Books, 2013) ; Antifa : le manuel antifasciste (Melville House, 2017), traduit en français par Lux en 2024 ; L'Éducation anarchiste et l'École moderne : un recueil d'articles de Francisco Ferrer, en collaboration avec Robert H. Worth (PM Press, 2018) ; L'Inquisition anarchiste : assassins, activistes et martyrs en Espagne et en France (Cornell University Press, 2022).
En solidarité avec Mark Bray, et comme pour saluer son combat qui est aussi le nôtre, nous avons décidé de publier sur notre site ces « cinq leçons historiques sur l'antifascisme » dont on ne doute pas qu'elles seront appréciées de nos lecteurs, notamment les plus jeunes. En tout cas, il est clair, à nos yeux, qu'elles justifient en quoi la résistance à la bête immonde est, aujourd'hui, plus nécessaire que jamais. Signalons que ce texte, extrait d'Antifa, le manuel antifasciste (Melville House, 2017), de Mark Bray, a été originellement publié le 4 juillet 2024 par le site Ballast.
Bonne lecture à vous ! Et salut et fraternité en résistance !
À contretemps
1) Les révolutions fascistes n'ont jamais abouti. Les fascistes ont gagné le pouvoir légalement.
Avant toute chose, des faits primordiaux : la marche sur Rome de Mussolini était uniquement un spectacle destiné à légitimer son invitation à former un gouvernement. Le putsch de la Brasserie de Hitler, en 1923, avait lamentablement échoué. Hitler a fini par prendre le pouvoir quand le président Hindenburg l'a nommé chancelier. Le Parlement a voté la loi qui lui conférait les pleins pouvoirs. Pour les antifascistes militants, ces faits historiques jettent le doute sur la tactique libérale de lutte contre le fascisme. Celle-ci enjoint principalement à croire au débat raisonné qui annihilerait les idées fascistes, à la police qui materait la violence fasciste et aux institutions parlementaires qui empêcheraient les prises de pouvoir des fascistes. Cette tactique a sans aucun doute déjà fonctionné. Mais elle a aussi, sans aucun doute là encore, déjà échoué. Le fascisme et le nazisme ont été perçus comme des appels émotionnels et irrationnels ancrés dans les promesses masculines du renouveau de la vigueur nationale. L'argumentation politique est toujours nécessaire pour attirer la base populaire potentielle du fascisme, mais son efficacité disparaît dès qu'elle se frotte à des idéologies qui refusent tout débat rationnel. La rationalité n'a arrêté ni les nazis ni les fascistes. La raison est encore indispensable, mais elle ne suffit malheureusement pas d'un point de vue antifasciste.
Ainsi n'est-il pas surprenant que l'histoire nous montre l'inefficience du gouvernement parlementaire comme rempart au fascisme. À l'inverse, il lui a déroulé le tapis rouge à plusieurs reprises. Quand les élites politiques et économiques de l'entre-deux-guerres se sont senties trop menacées par la révolution, elles se sont tournées vers des figures comme Mussolini et Hitler pour écraser sans pitié l'opposition et protéger la propriété privée. Ce serait une erreur de réduire entièrement le fascisme à un ultime recours pour sauver le système capitaliste en péril, mais cet élément a joué un rôle central et déterminant dans son destin. Quand les dirigeants autoritaires de l'entre-deux-guerres se sont sentis moins menacés, ils ont immédiatement imposé des politiques fascisantes. Pour la plupart des révolutionnaires, cela prouve que l'antifascisme ne peut être qu'anticapitaliste. Aussi longtemps que le capitalisme continuera d'alimenter la lutte des classes, affirment-ils, la tentation du fascisme pour mater les révoltes populaires sera toujours tapie dans l'ombre.
Quant à l'opposition de la police à la violence fasciste, même si la police a parfois arrêté et persécuté des fascistes, l'Histoire montre plutôt qu'elle est, avec l'armée, la plus empressée à « rétablir l'ordre ». Des études indiquent que de nombreux policiers ont voté pour « Aube dorée » et le FN/RN ces dernières années. Aux États-Unis, il est clair que beaucoup de policiers ont accueilli Trump comme le président des « vies bleues [qui] comptent » (Blue Lives Matter), celui qui autorisera les forces de l'ordre à harceler et assassiner impunément les communautés de couleur. Récemment, on a découvert que le FBI enquêtait sur l'infiltration des suprémacistes blancs dans les forces de l'ordre, et que les résultats sont (sans surprise) alarmants. De plus, la composition de la police et son histoire (elle s'est créée à partir des patrouilles esclavagistes au Sud et de l'opposition au mouvement ouvrier au Nord) nous donnent un aperçu de son rôle dans ce système de « justice » suprémaciste.
Tout cela pour dire que les défaites successives des révoltes fascistes n'atténuent pas les risques d'une insurrection fasciste. La « stratégie de la tension » fasciste en Italie, le développement du concept individuel de « résistance sans chef » que promeut le dirigeant américain du Ku Klux Klan, Louis Beam et la lutte armée fasciste qui s'est répandue des deux côtés du conflit ukrainien d'Euromaïdan attestent du danger matériel que représente la violence fasciste insurrectionnelle. Mais le fascisme n'a pas gagné les hautes sphères du pouvoir en enfonçant les portes, il a poliment convaincu le gardien de les ouvrir.
2) À des degrés divers, de nombreux dirigeants et théoriciens antifascistes de l'entre-deux-guerres considéraient le fascisme comme une simple variante des idées contre-révolutionnaires traditionnelles. Ils ne l'ont pas suffisamment pris au sérieux avant qu'il ne soit trop tard.
À chaque révolution, sa contre-révolution. Pour chaque prise de la Bastille, il y a eu un Thermidor. Après la Commune de Paris, des centaines de personnes ont été exécutées et des milliers emprisonnées et déportées. Plus de 5 000 prisonniers politiques ont été exécutés et 38 000 emprisonnés après la révolution russe avortée de 1905 et 390 pogroms antisémites ont provoqué la mort de plus de 3 000 personnes. La violence de la réaction n'a épargné ni les radicaux européens ni les minorités ethniques. Pourtant, le fascisme représentait une nouveauté : les innovations idéologiques, technologiques et bureaucratiques fascistes ont réintroduit en Europe l'impérialisme, le génocide et les guerres d'extermination qu'elle avait exportés dans le monde. On ne s'en étonnera pas, de nombreux observateurs de gauche ont associé le fascisme aux forces contre-révolutionnaires existantes. Selon la Fédération des travailleurs socialistes, les fascistes italiens étaient « au sens le plus strict une Garde blanche » – ils se référaient là aux contre-révolutionnaires de la Révolution russe. Le Parti communiste de Grande-Bretagne les appelait les « Black and Tans italiens », évoquant par-là les forces contre-révolutionnaires britanniques de la guerre d'indépendance irlandaise. Dans les années 1920, des marxistes ont repris les analyses du communiste hongrois Georg Lukács sur la « terreur blanche » pour dire que les squadristi de Mussolini étaient simplement un rempart de la classe dirigeante sans idéologie.
D'un autre côté, les observateurs ont été nombreux à souligner les spécificités du fascisme. Ils ont reconnu la nouveauté de son nationalisme flirtant avec le socialisme et de son élitisme populiste. Ils ont remarqué comment des groupes auparavant antagonistes, comme les propriétaires terriens et les capitalistes bourgeois, formaient dorénavant un mouvement contre-révolutionnaire unifié. L'analyse marxiste des dynamiques de classes sous-jacentes au fascisme a mis au jour les éléments de cette nouvelle doctrine déconcertante que les observateurs centristes n'avaient pas saisis. Elle a tenté par ailleurs de circonscrire le danger potentiel du fascisme aux limites de son prétendu rôle de garde du corps de la classe dirigeante. Par conséquent, des marxistes – et d'autres – n'ont pas réussi à anticiper la portée que sa violence aurait au-delà de la « nécessaire » sauvegarde de l'entreprise capitaliste. Le fascisme de l'entre-deux-guerres s'est surtout répandu parmi les classes moyennes, soutenu par les classes supérieures, mais cette idéologie a aussi reçu le soutien de la classe ouvrière – ce que les marxistes n'ont compris que tardivement.
Beaucoup de politiciens socialistes et communistes ont gouverné comme si la disparition de leurs mouvements n'entrait pas en ligne de compte. Les socialistes italiens ont ainsi signé le pacte de pacification avec Mussolini en 1921, et ni eux ni les communistes n'ont pensé que son arrivée au pouvoir représentait autre chose qu'un balancement vers la droite du mouvement pendulaire implacable du parlementarisme bourgeois. Ainsi n'étaient-ils pas si différents de la majorité socialiste espagnole qui avait collaboré avec le gouvernement militaire fascisant de Primo de Rivera dans les années 1920. En Allemagne, les communistes ont cru que le fascisme était déjà arrivé quand les « gouvernements présidentiels » du début des années 1930 ont commencé à gouverner par décrets. Pourtant, ni les prétendus « gouvernements présidentiels » fascistes ni la nomination d'Adolf Hitler comme chancelier n'ont convaincu la direction du parti qu'elle faisait face à une menace existentielle. Pour elle, le fascisme n'appelait pas à une résistance par tous les moyens, il fallait être patient. Leur slogan était : « Hitler d'abord, puis nous ensuite ». Au tournant du siècle, les militants de gauche avaient des raisons de s'attendre à ce que les périodes de répression soient cycliques. Le fascisme a changé les règles du jeu.
La première prise de conscience de l'essence du péril fasciste a lieu avec le « soulèvement de février » 1934, quand les socialistes autrichiens répliquent aux attaques sur les centres socialistes menées par le chancelier Dollfuss (mais commandées par Mussolini). Le soulèvement est brutalement réprimé – 200 personnes trouvent la mort, 300 sont blessées et le parti est interdit. Mais leur bravoure va inspirer les mineurs socialistes espagnols qui vont se rebeller la même année dans les Asturies. Leur slogan était : « Plutôt Vienne que Berlin », là où personne ne s'était opposé par la force à la prise du pouvoir par Hitler. Quand la guerre civile espagnole éclate, on a largement compris que l'antifascisme était une lutte désespérée contre l'extermination.
La tendance des théoriciens et des politiciens de gauche à conceptualiser à l'excès le fascisme comme une contre-révolution traditionnelle a fait obstacle à la capacité d'adaptation de la gauche à la nouvelle menace. Puisque la forme de la résistance doit constamment s'ajuster à ce qui est combattu, il revient aux antifascistes de réévaluer sans arrêt leurs arsenaux théorique, stratégique et tactique pour répondre aux virages de l'idéologie et de la praxis de leurs adversaires d'extrême droite. Matthew N. Lyons met cette leçon en pratique en critiquant les auteurs qui affirment qu'on pourrait simplement qualifier l'alt-right [courant de l'extrême droite américaine, ndlr] de néo-nazie. Si certains sont bien entendu des néonazis, Lyons pense que cela « contient l'idée malheureuse que tous les suprémacistes blancs sont pareils, […], que nous n'avons pas besoin de comprendre notre ennemi ». Concevoir leurs ennemis dans des termes dépassés a coûté cher aux antifascistes de l'entre-deux-guerres. L'évolution de l'extrême droite, plus nous nous éloignons du XXe siècle, pourrait même demander de transcender entièrement le cadre conceptuel du fascisme.
Les antifascistes doivent en développer une compréhension claire et précise. Mais pour se saisir de la nature robuste et flexible des idées antifascistes, il faut étudier la relation entre deux registres de l'antifascisme : l'analytique et le moral. Le registre analytique consiste à mobiliser des définitions et des interprétations du fascisme historiquement construites et, à partir de là, à concevoir une stratégie antifasciste adaptée aux défis idéologiques que posent les mouvements et les groupes fascistes. Des méthodes de lutte contre des groupes néonazis n'auraient guère de sens si elles étaient appliquées à d'autres formations d'extrême droite. Comprendre leurs différences devrait influer sur les choix stratégiques et tactiques. Le registre moral provient du pouvoir rhétorique de l'épithète « fasciste » – traiter quelqu'un ou quelque chose de fasciste – dans la période d'après-guerre. Il intervient quand l'analyse antifasciste s'applique à un phénomène qui n'est pas forcément fasciste techniquement parlant, mais fascisant. Par exemple, les Black Panthers avaient-ils tort de traiter les flics qui tuaient des Noirs en toute impunité de « porcs fascistes », alors qu'ils n'avaient pas forcément de convictions fascistes et que le gouvernement américain n'était pas littéralement fasciste ? Lors d'une manifestation à Madrid, j'ai vu un drapeau arc-en-ciel avec ce slogan écrit dessus : « L'homophobie, c'est du fascisme ». L'existence de fascistes non homophobes invalide-t-elle l'argument ? Les guérillas qui ont combattu Franco en Espagne ou Pinochet au Chili avaient-elles tort de considérer leurs luttes comme « antifascistes » alors que, selon la plupart des historiens, ces régimes n'étaient pas exactement fascistes ?
Comme nous l'avons dit, il faut scrupuleusement étudier chacun de ces cas – et beaucoup d'autres – pour élaborer une analyse rigoureuse. Mais le registre moral de l'antifascisme permet de comprendre comment le « fascisme » est devenu un signifiant moral. Ceux qui luttent contre un ensemble d'oppressions l'ont utilisé pour souligner la férocité de leurs opposants politiques et les éléments de continuité qu'ils partagent avec le vrai fascisme. L'Espagne de Franco relevait peut-être plus d'un régime militaire catholique traditionaliste que du fascisme à proprement parler, mais ces différences importaient peu pour ceux que la Guardia Civil traquait. Définir le fascisme crée un flou entre ces deux registres. Le registre analytique contient une critique morale, tout comme le registre moral comporte une analyse approximative de la relation entre une source donnée d'oppression et le fascisme. Peut-être l'épithète « fasciste » perd-il de son pouvoir si on l'emploie à outrance, c'est vrai, mais un élément fondamental de l'antifascisme reste l'organisation contre les idées fascistes et fascisantes, en solidarité avec toutes celles et tous ceux qui souffrent et qui luttent. Les questions de définition doivent influencer nos stratégies et nos tactiques, pas infléchir notre solidarité.
3) Pour des raisons idéologiques et partisanes, les dirigeants socialistes et communistes ont souvent été plus lents que leur base à prendre la juste mesure de la menace du fascisme, et encore plus lents à promouvoir des réponses antifascistes militantes.
De nombreux socialistes et communistes ont d'abord considéré le fascisme comme une contre-révolution traditionnelle, ce qui les a poussés à s'affronter entre eux. Les deux groupes raisonnaient de la même façon : s'ils pouvaient rallier le prolétariat sous leur bannière, peu importeraient alors les obstacles qu'ils rencontreraient à droite. Ainsi, en Italie dans les années 1920, pour cheminer encore sur la voie légaliste de l'élection, et contrairement à certains militants de base, la direction du parti ne s'engage pas dans les Arditi del popolo afin de combattre les Chemises noires. Quand cette route sera définitivement bloquée, le parti devra lutter pour changer de cap.
Il en est allé ainsi en Allemagne. Les socialistes adhèrent à une course uniquement légaliste dans les années 1920-1930, malgré le malaise grandissant de sa base. Les socialistes du Reichsbanner, et plus tard du Front de fer, ont beau promouvoir des mesures plus musclées, l'appareil léthargique du parti est bien mal équipé pour envisager des stratégies nouvelles. La base du socialisme autrichien se démène elle aussi pour convaincre sa direction d'adopter une autodéfense militante contre l'assaut de l'extrême droite. En Grande-Bretagne, des membres du Parti travailliste et du Trades Union Congress combattent les fascistes dans les rues, en dépit des remontrances de leur direction. Celle-ci condamne même ceux qui ont participé à la bataille de Cable Street et refuse de soutenir ceux qui rejoignent les Brigades internationales en Espagne. L'historien Larry Ceplair affirme que les sociaux-démocrates « jouèrent le jeu parlementaire trop longtemps, et leurs dirigeants devinrent idéologiquement et psychologiquement incapables d'organiser, d'ordonner, voire même d'approuver, la résistance armée ou la révolution préventive ».
Pourtant, beaucoup de socialistes, bien moins encombrés d'idéologie légaliste et d'ambitions électorales, semblent avoir été sensibles au changement de conditions sur le terrain et bien plus enclins à combattre le fascisme. Au début des années 1920, l'Internationale communiste croyait que la tâche la plus urgente pour la révolution était de distinguer clairement et radicalement le marxisme-léninisme de la social-démocratie pour diriger l'insurrection qui couvait sur le continent. Cet objectif est revenu sur le devant de la scène au début de la « troisième période » du Komintern, en 1928. Le modèle d'organisation léniniste du « centralisme démocratique » exigeait une hiérarchie disciplinée, partant du Komintern à Moscou vers les partis nationaux, puis les branches régionales et les groupes locaux. Ce modèle a permis au mouvement communiste international d'agir au diapason par-delà de vastes territoires, mais cela signifiait aussi que les querelles intestines au sein de l'élite du parti à Moscou avaient des répercussions sur les politiques locales. La ligne « social-fasciste » n'est qu'un exemple parmi d'autres. Beaucoup de dirigeants nationaux l'ont adoptée à contrecœur et abandonnée avec empressement lors du changement de politique du Komintern en 1935, avec l'adoption du Front populaire. Les communistes et les socialistes de la base ne se détestaient généralement pas autant que leurs dirigeants respectifs. Des tentatives d'alliance par le bas entre socialistes et communistes ont eu lieu en France et en Autriche, par exemple. Tout cela révèle les inconvénients d'une organisation hiérarchique.
4) Le fascisme vole à la gauche son idéologie, ses stratégies, son imagerie et sa culture.
Le fascisme et le nazisme proviennent du désir de libérer le nationalisme, le libéralisme et la masculinité de la bourgeoisie capitaliste « décadente » à la tête des gouvernements italien et allemand, d'une part, et de s'emparer des idées collectivistes populaires de la gauche socialiste « dégénérée », d'autre part. Avant même qu'Hitler prenne le pouvoir, le NSDAP s'est mis à teindre ses drapeaux et ses affiches en rouge et ses membres s'appelaient « camarades » entre eux. Ce qui a produit des paradoxes idéologiques irrationnels, comme le « syndicalisme national » et le « national-socialisme ». Une fois au pouvoir, les partis nazi et fasciste vont se défaire de leurs membres « de gauche », proches des élites économiques. La rhétorique d'un populisme à destination de la classe ouvrière alliée au nationalisme a joué un rôle fondamental pour y parvenir.
Les nazis créent leurs propres ressources de travail pour employer les chômeurs, en profitant de leurs bonnes relations avec les industriels. D'une certaine façon, il s'agit d'une variante de la collaboration de classe des syndicats pour obtenir une porte d'entrée vers l'emploi dans l'industrie. Les tavernes nazies des SA sont aussi construites sur le modèle des tavernes socialistes du XIXe siècle. Les nazis fournissent également de la nourriture gratuite et des hébergements à leurs partisans au cœur de la Grande Dépression – ce qui marque une distinction claire avec les conservateurs traditionnels qui dédaignaient les pauvres et les chômeurs, contribuant à l'occasion à des œuvres charitables apolitiques et religieuses. Ce modèle de la charité politique d'extrême droite est repris par Aube dorée en Grèce, CasaPound en Italie, Hogar Social à Madrid, la British National Action en Grande-Bretagne et le Bastion social en France, mais on ne donne de la nourriture et des provisions qu'aux « Blancs ». Les militants de CasaPound commencent à imiter les squatteurs autonomes en occupant des bâtiments abandonnés. Hogar Social agit de la même façon et, surtout, organise une opposition aux expulsions des Espagnols « de souche », tentant ainsi de tirer profit du mouvement de gauche pour le droit au logement très fort dans le pays.
Plus largement, les fascistes d'après-guerre ont continué de se tourner vers la gauche révolutionnaire pour des idées de stratégie. Les fascistes de la « troisième position » tentent d'appliquer les théories maoïstes de la révolution tiers-mondiste afin de « libérer l'Europe » des « non-Européens ». Dans les années 1980, une faction de la Troisième Voie française essaie d'user d'une « stratégie trotskiste » pour noyauter le FN. Des fascistes ukrainiens cherchent à s'approprier l'histoire de l'anarchiste Nestor Makhno et les fascistes espagnols de Bases Autónomas chantent les louanges de l'anarchiste Buenaventura Durruti.
Des fascistes européens ont même tenté, depuis la fin des années 1980, et surtout dans les années 2000, d'imiter la tactique des autonomes allemands, le Black Bloc. Ces « autonomes nationalistes » habillés en noir, qui brandissent parfois des drapeaux antifas avec des slogans nazis ou portent des keffiehs, ont tenté d'imiter l'attrait de la gauche radicale en s'opposant à l'anticapitalisme, à l'antimilitarisme et à l'antisionisme en Allemagne, en Grèce, en République tchèque, en Pologne, en Ukraine, en Angleterre, en Roumanie, en Suède, en Bulgarie et aux Pays-Bas. Cette tendance s'est atténuée en Europe de l'Ouest à partir de 2013. Le « national-anarchisme » est une autre variation sur le même thème. Les « national-anarchistes » usurpent le concept anarchiste de l'autonomie pour promouvoir des « enclaves ethniques » séparées et homogènes – des pays seulement pour les Blancs. On pourrait citer bien d'autres exemples, mais ceux-ci suffisent à montrer à quel point l'antifascisme ne consiste pas seulement à affronter les fascistes, mais aussi à se protéger contre le fascisme rampant. Ils montrent aussi l'importance de l'idéologie de gauche. Sans établir comment ils peuvent s'accorder, des concepts comme l'autonomie, la libération nationale, voire le socialisme, des tactiques comme le squat, la distribution de nourriture ou les Black Blocs peuvent être récupérés sous nos yeux.
5) Le fascisme n'a pas besoin de beaucoup de fascistes pour advenir.
En 1919, les fasci de Mussolini n'étaient que quelques centaines. Quand on nomme Mussolini premier ministre, en 1922, seuls 7 % à 8 % de la population italienne et 35 parlementaires sur 500 appartiennent au parti fasciste. Le NSDAP ne compte que 54 membres quand Hitler prononce son premier discours après la Première Guerre mondiale. Tandis qu'on le nomme chancelier en 1933, seul 1,33 % de la population appartient au parti. En Europe, des partis fascistes embryonnaires sont devenus des partis de masse. Plus récemment, après la crise financière de 2008 et la vague d'immigration, le succès électoral de nombreux partis fascisants, autrefois microscopiques, témoigne de l'avènement potentiel très rapide de l'extrême droite quand les conditions sont réunies.
Ces partis ont grossi, puis ces régimes ont consolidé leur pouvoir en gagnant le soutien des élites conservatrices, des industriels inquiets, des petits commerçants aliénés, des nationalistes au chômage, etc. Les récits triomphalistes d'après-guerre sur la résistance ont peut-être nié que, si les idéologues fascistes les plus fervents ont bien soutenu des personnages comme Mussolini et Hitler, une large assise populaire a permis à ces régimes d'exister. Par-là, ils obstruent notre compréhension de ce qu'être nazi ou fasciste dans les années 1930 voulait dire. En ce sens, le fascisme n'a pas eu besoin de beaucoup de fascistes. Ce que je veux dire par-là, c'est qu'avant de parvenir à un tel soutien populaire, les fascistes et les nazis n'étaient rien d'autre que de petits groupes d'idéologues. Il ne faut pas non plus oublier que si Mussolini a pu rassembler une bande de truands – une centaine d'anciens combattants amers et de socialistes nationalistes bizarres – et que Hitler a pu combattre pour la direction du minuscule NSDAP, c'est parce que l'Italie et l'Allemagne étaient au bord de la révolution sociale. La gauche n'avait aucune raison de s'intéresser à l'un ou l'autre de ces mouvements. Ces groupes minuscules ne pouvaient être plus insignifiants.
Étant donné ce que les anarchistes, les communistes et les socialistes savaient à l'époque, rien ne justifiait qu'ils y dévouent du temps et de l'attention. Mais on ne peut s'empêcher de se demander ce qui serait arrivé s'ils l'avaient fait. Il est impossible de répondre à cette question, et trop en parler met de côté les facteurs sociaux plus larges qui fondent le fascisme. Pour autant, les antifascistes ont conclu que, dans la mesure où le futur reste à écrire, et que le fascisme émerge souvent de petits groupes marginaux, tous les groupes fascistes ou suprémacistes blancs devaient être traités comme s'il s'agissait de la centaine de fasci mussoliniens ou des 54 membres du NSDAP. L'ironie tragique de l'antifascisme contemporain est que, plus il réussit, plus on remet en question sa raison d'être. Ses plus grands succès errent dans des limbes hypothétiques : combien de mouvements fascistes meurtriers ont-ils été tués dans l'œuf durant ces soixante-dix dernières années par des groupes antifas, avant que leur violence ne puisse se répandre ? Nous ne le saurons jamais – et c'est tant mieux.
Mark BRAY
23.03.2026 à 10:16
F.G.
■ Contrairement à ce qu'en pensent probablement certains « blochiens » de stricte obédience, l'initiative qu'a prise Libertalia de publier en volume de poche et au prix modique de 10 euros, des extraits choisis, annotés et commentés par Joël Gayraud, bon connaisseur de son grand-œuvre – Le Principe Espérance – est non seulement opportune, mais assurément excellente. Parce que la vie est chère, que les temps sont durs et que l'espérance est en train de se noyer dans les eaux putrides d'un (…)
- Odradek
■ Contrairement à ce qu'en pensent probablement certains « blochiens » de stricte obédience, l'initiative qu'a prise Libertalia de publier en volume de poche et au prix modique de 10 euros, des extraits choisis, annotés et commentés par Joël Gayraud, bon connaisseur de son grand-œuvre – Le Principe Espérance [1] – est non seulement opportune, mais assurément excellente. Parce que la vie est chère, que les temps sont durs et que l'espérance est en train de se noyer dans les eaux putrides d'un techno-fascisme de guerre aussi odieux que criminel dont les figures d'un Netanyahou, d'un Poutine et d'un Trump sont aujourd'hui quintessentielles.
À suivre quotidiennement – et dans un certain désarroi, il faut bien l'avouer – les piteuses prouesses guerrières de ces trois salauds, le risque est de succomber par soi-même et de soi-même dans une sorte d'apathie sans fin ou de désarroi sans limites. Comme si ces crétins majuscules et leurs cohortes de suiveurs avaient déjà gagné la partie en nous prouvant par avance, en bons impérialistes qu'ils sont, que notre monde était leur monde et qu'ils en feraient ce qu'ils voudraient : une riviera pour les riches, des camps de rétention pour les pauvres et des goulags pour les dissidents antifascistes de toutes obédiences. C'est dans ce contexte apocalyptique qu'un capitalisme à l'agonie joue peut-être, en se livrant au fascisme, ses dernières cartes, et conséquemment le sort du monde.
L'espérance donc, puisqu'il est question plus que jamais de cela, c'est de tenir tête par tous les moyens dont nous disposons à ce glissement progressif vers l'invivable. Et l'un de ces moyens, c'est de s'armer – ou se réarmer – intellectuellement pour comprendre ce qui est en train de se jouer – ou rejouer – sous nos yeux. À lire – ou relire Ernst Bloch –, il est frappant que les concepts qu'il travailla – le « non-encore-conscient », l' « obscurité de l'instant vécu », le « pré-apparaître », la « conscience anticipante », l' « utopie concrète » – sont encore, et peut-être plus que jamais, opérants pour fixer l'horizon de cet autre monde possible et désirable auquel, hors les fascistes et les ploutocrates, aspire la majorité des peuples. Un monde que ne borneraient plus la menace guerrière permanente et la catastrophe écologique majuscule qui s'avance. Un monde délivré du poids de la domination et de l'exploitation capitaliste. « Ce que l'homme veut – écrivait, en son temps, Ernst Bloch –, c'est réaliser son bonheur ; ce sont là de bien vieilles paroles, mais elles sont sans doute plus dignes de foi que tous ces discours péjoratifs relatifs à l'éternel instinct prédateur ».
Nous en sommes toujours là, à l'heure des choix et de la résistance aux impostures qui nous pourrissent la vie. Il n'y aura jamais aucune équivalence entre un fasciste et un antifasciste. Le fasciste est une ordure ; l'antifasciste est un résistant. Cela semblait acquis depuis belle lurette. Cela ne l'est plus. « Penser, c'est outrepasser », disait Bloch.
Dans les pages qui suivent, notre ami Pascal Dumontier, grand connaisseur de la complexe pensée d'Ernst Bloch, fait œuvre d'élucidation de son apport théorique, mais aussi de sa riche contribution à la pensée marxienne critique, qu'on peut inscrire dans la tradition de l'École de Francfort et de l'œuvre de Walter Benjamin. Bonne lecture à vous !
Freddy GOMEZ
POUR CHAQUE MONDE IL Y A DEUX REGARDS
Lire Ernst Block aujourd'hui
« L'esprit utopique anime à la fois et mêle indissolublement le discours et le geste, sans séparer non plus la réflexion et le désir. La pensée utopique n'est pas une pensée savante ni une pensée sage, mais c'est la pensée qui féconde l'engagement et l'avenir de l'homme dans le monde. » Mikel Dufrenne, Art et politique.
Bien qu'elle ne soit pas complètement inconnue, la figure du philosophe allemand Ernst Bloch (1885-1977) reste encore, du moins en France, celle d'un penseur obscur dont les écrits réputés difficiles attirent trop peu de lecteurs. S'ajoute à ce constat l'idée largement répandue que, dans l'époque si bouleversée qui est la nôtre, ses réflexions sur l'utopie et sur l'affect d'espoir appartiendraient à un autre temps et, de fait, n'auraient rien à nous apporter, ceci renforçant le désintérêt pour son œuvre. L'auteur s'étant reconnu marxiste jusqu'à la fin de sa vie, on comprendra aisément que, de par ce simple aveu, un motif de plus l'éloigne des modes intellectuelles du moment. Devant les sombres perspectives du temps, c'est plutôt le ton du désespoir qui est mis en avant. Désormais, on se « délecte » plus apparemment d'un Günther Anders qui fustigeait l'« espérantite » de Bloch, en déclarant : « Persister à voir un “Principe Espérance” après Auschwitz et Hiroshima me paraît complètement inconcevable. [2] » Mais cet esprit du temps, imprégné d'images apocalyptiques de fin du monde, ne fait que traduire le point de vue incertain de ceux et celles qui ont lié leur sort à la perpétuation d'un système social qui ne tient plus debout. Bloch lui-même constatait : « Ce n'est que dans les sociétés vieilles et agonisantes, comme celles de l'Occident aujourd'hui, qu'une certaine intention partielle et passagère s'oriente vers le bas. C'est alors que s'installe chez ceux qui ne trouvent pas d'issue dans ce déclin, la crainte de l'espoir et opposée à l'espoir. Le phénomène de crise revêt alors le masque subjectiviste de la crainte et le masque objectiviste du nihilisme : il est enduré mais non élucidé, déploré mais non changé. [3] »
Dans ce contexte, il importe tout d'abord de dissiper un malentendu : la philosophie de Bloch ne relève pas d'un optimisme impitoyable qui devrait censément nous bercer d'illusions sur l'avenir. Elle est bien plutôt ce geste primordial de la pensée consistant à ne pas se résigner devant le monde des faits, aussi cauchemardesque soit-il. Fortement impressionné, tout comme Walter Benjamin et Gershom Scholem, par la lecture du premier livre de Bloch, L'Esprit de l'utopie (1918, version remaniée en 1923) [4], Adorno a pu ainsi dire très justement : « Ce livre, le premier que Bloch eût écrit et qui portait en lui tout ce qu'il devait écrire par la suite, m'apparaissait comme un unique mouvement de révolte contre le défaitisme qui s'étend dans la pensée, jusque dans son caractère purement formel [5] ». Et, plus récemment, Didi-Huberman estimait que « L'Esprit de l'utopie pourrait être aisément compris comme un appel lancé ‒ une voix qui s'élève, qui se soulève ‒ à partir de l'échec subi par la révolution allemande [6] ». J'ajouterais que ce livre, écrit durant les sombres temps de la Première Guerre mondiale, exprime plus largement un immense cri de protestation contre la pensée dominante de son temps [7], peut-être celui dont les échos résonneront encore plus longtemps que tout autre.
Il faut donc comprendre le projet philosophique de Bloch, non comme la construction de châteaux en Espagne, ou comme la « réhabilitation » de l'utopie, mais bel et bien comme une confrontation avec les événements historiques de son temps qui illustraient la crise profonde de la modernité dite « occidentale », qu'il serait plus juste d'identifier à la crise du système capitaliste : guerres mondiales, révolutions, montée des totalitarismes, crise économique de 1929, génocides, menace de la guerre atomique, etc. Bloch, en élaborant son œuvre de pensée, chercha avant tout à répondre à cette situation proprement démoralisante. Cette réponse, il la trouva dès l'abord dans la force persistante et vivante de la subjectivité humaine. « Je suis, nous sommes. Il n'en faut pas davantage. À nous de commencer. C'est entre nos mains qu'est la vie. Il y a beau temps déjà qu'elle s'est vidée de tout contenu. Absurde, elle titube de-ci de-là, mais nous tenons bon et ainsi nous voulons devenir son poing et ses buts », écrit-il en ouverture de L'Esprit de l'utopie [8]. Ce geste inaugural donne la tonalité de toute son œuvre, « geste d'espérer », comme le dit si bien Didi-Huberman, consistant à « ne rien lâcher sur l'expérience concrète de l'histoire, de la politique au jour le jour avec les émotions, les incertitudes ou les prises de décision qu'elle suscite, et ne jamais renoncer cependant aux constructions conceptuelles dans l'ordre de ce qu'il nomma, dans Experimentum Mundi [9], les “catégories de l'élaboration”. » [10]
Mais il ne suffit pas de se cantonner à ce geste, aussi indispensable soit-il. Il faut aussi savoir espérer, comme veut nous l'enseigner Bloch. Ce savoir commence toujours chez lui par l'examen du sujet qui espère, en vue d'atteindre ce qu'il appelle « le visage de notre volonté ». Aussi la plongée dans notre intériorité, dans le fond le plus obscur de nos désirs, ne s'accomplit pas pour s'y noyer et fuir l'extérieur de la vie, mais pour saisir qu'« il y a encore en nous un mouvement neuf qui tend vers l'intérieur et vers les hauteurs » [11]. C'est la recherche non de ce qui est inconscient, mais de ce qui n'est pas encore conscient. « On sent, on évoque ici toujours la même chose : c'est notre vie, notre avenir, l'instant tout juste vécu et l'illumination de son obscurité, de sa latence contenant tout, dans l'étonnement le plus immédiat. C'est notre souci moral-mystique, notre auto-confirmation en soi (...) » [12]. Cependant, cette orientation incontestablement mystique de la pensée blochienne n'a pas pour but ni l'extase ni l'ivresse, mais l'éclaircissement de notre Moi, et relève davantage du « connais-toi toi-même » qui doit s'étendre, selon Bloch, à un « connaissons-nous nous-mêmes ». Ainsi, en redonnant une prééminence à l'interrogation du sujet sur lui-même, Bloch veut indiquer un chemin nouveau pour la question du Nous, qui sous-tend nécessairement pour lui la rencontre avec soi-même la plus authentique : « Dès lors le brasier que nous avons allumé ailleurs, a fortiori le brasier intérieur, ne doit pas se contenter de couver sous sa surface, mais il doit aussi, neuf et immense, envahir dans toutes ses dimensions la vie intermédiaire. Dès lors, de ce lieu de la rencontre avec soi-même doit découler nécessairement le lieu d'une action dirigée vers le politique et le social, afin que cette rencontre en devienne une pour tous (...). Avoir ainsi une pratique, aider ainsi dans l'horizon constructif de la vie quotidienne et indiquer la bonne direction, être ainsi précisément politique et social : voilà qui touche la conscience morale de près et avec force, voilà une mission révolutionnaire tout entière inscrite dans l'utopie. [13] »
Apprendre à espérer commence donc par l'attention portée à ce « rêver-en-avant » où nous construisons imaginativement la réalisation de nos désirs, de nos souhaits. C'est là l'espace propre où l'utopie prend naissance, le domaine même de son esprit ; esprit qui intéresse bien plus Bloch que l'utopie comme modèle à réaliser. Ce qui importe, c'est la compréhension toujours plus lucide de ces « images-souhaits » qui nous travaillent et qui orientent notre pensée vers la dimension de l'avenir, vers un temps ouvert sur ce qui n'est pas encore. En ce sens, l'utopie chez Bloch change de signification, en tant qu'elle ne se cantonne pas à la rêverie mais qu'elle motive notre intention pratique à intervenir dans le monde, compris comme un processus inachevé et ouvert. Elle est rappel de cette aspiration ancestrale à une communauté humaine authentique, mais surtout invitation à la praxis politique et sociale ; ce que Bloch désigne par le terme d'« utopie concrète ». La philosophie de Bloch est une philosophie critique de l'utopie, elle n'en est ni l'apologie, ni le rejet inconditionnel. Elle nous apprend par conséquent à comprendre ces rêves de monde meilleur qui nous possèdent comme des phénomènes vécus dans le champ des réalités historiques partagées, comme des phénomènes que l'on peut expliciter historiquement. « Le rêve participe à l'histoire », disait aussi Benjamin [14]. Mais Bloch pourrait ajouter qu'il n'y participe pas seulement comme souvenir nostalgique ou trace résiduelle d'un passé traumatique, mais aussi comme préfiguration du possible objectif contenu dans l'histoire elle-même. En sorte que son analyse critique cherche à aller au-delà des acquis de la psychanalyse freudienne, en mettant l'accent sur ces rêves diurnes qui surgissent quand nous sommes éveillés et qui nous orientent vers l'avenir, dans le flux ouvert du temps. Nous héritons de l'imaginaire utopique pour le rendre plus clairvoyant du processus historique qui le porte, et non pour le faire régresser dans la dimension métahistorique du mythe dont l'héritage mérite aussi d'être assumé et élucidé.
Ainsi, on peut dire : « Il ne suffit donc pas d'espérer : il faut savoir espérer. Ce qui suppose d'abord une attitude éthique, puisque savoir espérer, c'est avoir le courage de persister dans son désir, de résister à tout ce qui nous porterait au renoncement, à la désolation, aux petits arrangements, à la soumission. Mais cela suppose également une approche épistémique, savante, historique et théorique des problèmes : Ernst Bloch nomma cette approche, dans le premier volume du Principe Espérance, un docta spes, un “espoir savant”, un “savoir-espoir”. [15] » Lire Bloch aujourd'hui, c'est inscrire cette double exigence, éthique et épistémique, au centre de notre pensée afin de la rendre prête à s'affronter aux temps. Il s'agit d'un fortifiant, non d'un opium.
On a encore trop peu compris ce qu'impliquait une telle exigence. Il en va dans la philosophie de Bloch d'un projet pour une autre rationalité, comme l'avait fort bien remarqué Gérard Raulet, un de ses meilleurs commentateurs [16]. Cela rejoint les intentions primordiales du jeune Marx de « réforme de la conscience » ou de « dépassement de la philosophie » qu'il faut comprendre, non comme rejet de l'activité de la pensée, mais plutôt comme abandon de sa position contemplative devant le monde. Car « c'est la pensée qui crée d'abord le monde dans lequel on peut transformer et non simplement bâcler. [17] » C'était affirmer en son temps la reprise nécessaire d'un geste théorique critique dans un marxisme qui se rigidifiait et se dogmatisait. Bloch voulait un marxisme ouvert aux questions de son temps, un marxisme vivant capable de répondre aux défis nouveaux qui se dressaient alors. Il se montra ainsi très critique vis-à-vis de ce qu'il nomma le « marxisme vulgaire » pour s'être révélé parfaitement incapable de comprendre et de se confronter au phénomène inédit du nazisme [18]. Et il sut aussi montrer que le marxisme pouvait s'ouvrir à des questions autres que celles concernant la nécessaire réorganisation économique de la société, des questions éthiques, esthétiques, épistémiques, etc., rappelant que de limiter le point de vue à l'économique, « le regard réaliste ne peut devenir fécond, l'homme ne vit pas seulement de pain [19] ». Il rejoint ainsi, par bien des aspects, la constellation « hérétique » des penseurs de l'École de Francfort [20]. Mais sa particularité aura sans doute été de vouloir maintenir par-dessus tout la perspective de la praxis révolutionnaire, d'où sa volonté de se présenter toujours comme un penseur marxiste. À cet égard, il resta, comme Marcuse, une personnalité influente dans le mouvement étudiant allemand des années soixante, comme le prouve ses relations avec le leader étudiant Rudi Dutschke [21].
Il s'agissait pour Bloch de recommencer le marxisme. Mais, bien entendu, de le recommencer en dehors de la raison étroite et très positiviste dans laquelle il s'était enfermé. « La raison reste l'instrument de la réalité effective, mais il faut préciser : la raison matérialiste concrète qui rend justice à la totalité de la réalité, par conséquent même à ses éléments compliqués et imaginaires [22] ». Aussi, la forme du discours blochien cherche-t-elle à étendre, dans une teneur explosive et expressionniste, toute empreinte de sensibilité musicale, le domaine de la pensée rationnelle au-delà de la dimension instrumentale dans laquelle elle a été réduite. Atteindre une autre forme d'expressivité, rendant compte de l'essence utopique contenue dans la raison.
Mais cette nouvelle rationalité, axée sur un humanisme révolutionnaire, peut-elle encore correspondre avec les interrogations propres à ce début de XXIe siècle ? Peut-être non, si l'on s'en tient au pied de la lettre des écrits de Bloch. Mais plus certainement oui, si ceux-ci sont pris comme l'expression d'un système ouvert. Devant, par exemple, l'étendue de la crise écologique présente, il ne serait sans doute pas inutile d'approfondir le concept blochien d'une « alliance avec la nature », ou de reprendre la réflexion à partir de la finalité utopique proposée par le jeune Marx, et soutenue par Bloch, d'une « humanisation-naturalisation » du monde. Ne serait-il pas important également, pour conjurer les menaces actuelles de nouvelles pestes émotionnelles, de prêter attention aux analyses de Bloch sur le péril nazi, développées dans son ouvrage Héritage de ce temps ? Ne faudrait-il pas faire retour, comme Bloch le fit dans son livre [Droit naturel et dignité humaine [23], sur la question d'un bonheur commun défini en liaison avec celle de la liberté et de la dignité de chacun ? Enfin, face à l'attrait hypnotique des scénarios dystopiques qui se répandent à notre époque, réévaluer le rôle de l'imagination utopique dans nos actes politiques devrait-elle être considérée comme une tâche secondaire ? Ce ne sont que quelques indications de ce qui peut faire, dans son inactualité, l'actualité même de l'œuvre blochienne.
Mais ce qui touche particulièrement dans les écrits de Bloch, c'est cette confiance audacieuse dans le mouvement même de la pensée. « Penser veut dire franchir », aimait-il répéter constamment. Tout part pour lui de cette attention à notre vie intérieure, notre véritable richesse inépuisable, entre mémoire et désir, qui nous relie au monde. Il me semble que c'est bien cela que Benjamin avait deviné lorsqu'il rendit compte à son ami Scholem de sa lecture de L'Esprit de l'utopie : « Bloch donne cette citation du Zohar : “ Sachez que pour chaque monde il y a deux regards. L'un voit son extérieur, à savoir les lois universelles des mondes suivant leur forme extérieure. L'autre voit l'essence interne des mondes, à savoir le contenu des âmes humaines. Il s'ensuit qu'il y a aussi deux niveaux d'activité, les œuvres et les prescriptions de la prière ; les œuvres sont là pour parfaire les mondes sous l'aspect de leur extérieur, mais la prière pour faire tenir le monde unique dans les autres et les emporter vers les hauteurs. ” Je n'ai jamais rien lu sur la prière qui soit évident comme l'est cela. » [24]
Ne faut-il pas encore tenir le monde ?
Pascal DUMONTIER
[1] Cet opus magnum de Bloch – 1 500 pages – est disponible en trois volumes chez Gallimard.
[2] Günther Anders Antwortet, Berlin, Tiamat, 1987, p. 85, cité par David Munnich, L'Utopie, le messianisme et la mort, Sens & Tonka, 2024, p. 27.
[3] Ernst Bloch, Le Principe Espérance, tome I, Gallimard, 1976, pp.10-11.
[4] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, Gallimard, 1977.
[5] Theodor W. Adorno, « L'Anse, le pichet et la première rencontre », Notes sur la littérature, Champs Flammarion, 1999, pp. 386-387.
[6] Georges Didi-Huberman, Imaginer Recommencer, Minuit, 2021, p.257.
[7] Il y aurait une réflexion très certainement féconde à opérer dans le rapprochement de L'Esprit de l'utopie (1918) avec Histoire et conscience de classe (1923) de Lukács, L'Étoile de la rédemption (1921) de Franz Rosenzweig et Être et temps (1927) de Martin Heidegger, ces quatre œuvres constituant une sorte de constellation philosophique inaugurant l'ère de rupture de l'après-1918. Sans les confondre, un rapprochement très instructif a été mené entre Lukács et Heidegger par Lucien Goldmann, Lukács et Heidegger, Denoël, 1973. Georges Steiner, – constatant, dans son Martin Heidegger (Albin Michel, 1981), qu' « Il y a de réels échos entre Sein und Zeit et les écrits d'Ernst Bloch comme des “méta-marxistes” de l'École de Francfort » – nous indique leur intérêt commun pour les questionnements ontologiques. Rosenzweig, quant à lui, n'est malheureusement que fort peu connu au-delà des cercles qui se passionnent pour la philosophie du judaïsme ; Arno Münster est peut-être le seul cependant à remarquer, dans Ernst Bloch. Messianisme et utopie, PUF, 1989, p.171, que « personne n'a encore vu ou analysé la profonde parenté spirituelle existant entre la pensée d'E. Bloch et celle de Rosenzweig ».
[8] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, op.cit., p. 9.
[9] Ernst Bloch, Experimentum mundi, Payot, 1981 ; réédition, avec une préface de Gérard Raulet : Klincksieck, 2025.
[10] Georges Didi-Huberman, Imaginer Recommencer, op.cit., p.253.
[11] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, op.cit., p.235.
[12] Ibid., p.236.
[13] Ibid., p.284.
[14] Walter Benjamin, « Kitsch onirique », in Œuvres II, Gallimard, Folio essais, 2000, p. 7.
[15] Georges Didi-Huberman, Imaginer Recommencer, op.cit., pp. 253-254.
[16] Gérard Raulet, Humanisation de la nature. Naturalisation de l'homme. Ernst Bloch ou le projet d'une autre rationalité, Klincksieck, 1982. Signalons également les ouvrages d'Arno Münster, l'autre grand spécialiste de Bloch, qui, par de nombreux aspects, se rapprochent de cette idée : Figures de l'utopie dans la pensée d'Ernst Bloch, Aubier, 1985 ; Ernst Bloch. Messianisme et utopie, PUF, 1989 ; L'Utopie concrète d'Ernst Bloch. Une biographie, Kimé, 2001 ; Espérance, rêve, utopie dans la pensée d'Ernst Bloch, L'Harmattan, 2015.
[17] Ernst Bloch, Traces, Gallimard, 1968, collection Tel, p. 175.
[18] Cf. Ernst Bloch, Héritage de ce temps, Payot, 1978 ; réédition : Klincksieck, 2017.
[19] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, op. cit., p. 292.
[20] Cf. Rolf Wiggershaus, L'École de Francfort. Histoire, développement, signification, PUF, 1993.
[21] Rudi Dutschke « s'entendit parfaitement avec Bloch sur le point décisif qu'un renouveau du marxisme en tant que philosophie de la praxis ne peut se faire que dans la tradition du marxisme libertaire et démocratique de Rosa Luxemburg, pour laquelle la construction de la société socialiste ne peut s'effectuer qu'en respectant toutes les libertés des citoyens ; car la “liberté”, “c'est toujours et d'abord la liberté d'expression de l'adversaire politique.” » (Arno Münster, L'Utopie concrète d'Ernst Bloch, op. cit., p.319).
[22] Ernst Bloch, Héritage de ce temps, op. cit., p.136.
[23] Ernst Bloch, Droit naturel et dignité humaine, Payot, 1976.
[24] Walter Benjamin, Correspondance tome I - 1910-1928, Aubier, 1979, pp. 200-201.
16.03.2026 à 11:40
F.G.
■ RÉFRACTIONS, n° 54 LES HABITS NEUFS DU FASCISME Septembre 2025, 272 p. Vous, je ne sais pas, mais moi, ce que je ressens chaque matin en faisant ma revue de presse ou en consultant, sur Mediapart, le fil AFP, c'est une invariable sensation de nausée. Quelque chose qui noue le bide tant le degré d'infamie que produit ce monde en train de se défaire tient de l'inédit. Bien sûr, le café faisant son effet et le temps passant, on se reprend et l'accablement mute en questionnement. Que (…)
- Recensions et études critiques
■ RÉFRACTIONS, n° 54
LES HABITS NEUFS DU FASCISME
Septembre 2025, 272 p.
Vous, je ne sais pas, mais moi, ce que je ressens chaque matin en faisant ma revue de presse ou en consultant, sur Mediapart, le fil AFP, c'est une invariable sensation de nausée. Quelque chose qui noue le bide tant le degré d'infamie que produit ce monde en train de se défaire tient de l'inédit.
Bien sûr, le café faisant son effet et le temps passant, on se reprend et l'accablement mute en questionnement. Que s'est-il donc passé pour qu'on en soit arrivé à un point tel de déliquescence de la pensée pour que la perspective de l'accession au pouvoir, après Trump et quelques autres lumières dans son genre, l'hypothèse d'un néofascisme soit aujourd'hui envisagée comme probable dans divers pays d'Europe ? La question reste ouverte, et elle taraude.
Dans son dernier livre – Contre-révolution et révolte (1972) –, Herbert Marcuse (1898-1979), proche de l'École de Francfort, n'écartait pas l'hypothèse d'un retour du fascisme comme « contre-révolution » ou, dans le cas du Chili d'Allende, en 1973, comme « contre-insurrection » préventive [1]. L'idée de prévention est importante. Il faut l'entendre comme participant d'un dispositif général de sauvetage du système global d'exploitation – le capitalisme – contre toute remise en cause ou levée en masse des peuples. C'est pourquoi la fascisation des esprits touche d'abord la haute bourgeoisie et ses commis : la caste journalistique, notamment. Comme le poisson, qui pourrit par la tête, les princes du CAC 40 ont choisi leur camp. Plutôt le Rassemblement national et ses satellites fascisants qu'un appel d'air réformiste radical ou révolutionnaire qui mettrait en danger son destructeur business.
Le phénomène est général. La trumpisation du politique, aussi. Au bout du compte, ce qui peut venir partout – et qui en rapport direct avec les évolutions au long cours d'une social-démocratie plus traître à la cause de l'émancipation qu'elle ne l'a jamais été en légitimant les processus néo-libéraux d'individualisation et de précarisation –, c'est un retour massif de l'ignoble.
Le principal intérêt de cette 54e livraison de la revue-livre Réfractions – sous-titrée « Recherches et expressions anarchistes » – est sans doute de prendre le taureau par les cornes et, partant d'une constatation simple, à savoir que la fascisation des esprits est une donnée de base de cette sombre époque, d'imaginer des pistes sur la meilleure manière de résister à ses effets mortifères. Intitulé Les Habits neufs du fascisme, l'équipe rédactionnelle admet d'entrée que les qualifications sont diverses pour caractériser le phénomène : « fascisme », « néofascisme », « fascisme tardif » ou, plus simplement, « extrême droite » ou même « nouvelle droite », mais la chose importe peu finalement. Ce qui fait sens, en revanche, et sens plein, c'est, dans leur pluralité d'approches, la qualité des contributions qui sont réunies dans ce dense volume.
Pour que le lecteur ait une idée de l'ampleur du champ visité, il est bon de s'arrêter sur celles qui nous ont semblé novatrices ou probantes. Par exemple, l'entretien avec Ghassan Age, anthropologue libanais officiant à l'université de Melbourne (Australie) et auteur du livre Du Loup et du Musulman, qui nous livre une réflexion de première importance sur ce qu'il appelle la « domestication générale » et sur le parallélisme entre la gestion des déchets matériels du capitalisme extractiviste et les populations qu'il a réduites au statut de déchets humains à force de racisme et de colonialisme. À le lire, on perçoit comment l'un des traits communs des processus de néo-fascisation, de Trump à Netanyahu, repose sur un même délire mental d'épuration de l'étrange étranger. Ce n'est d'ailleurs pas nouveau concernant l'Australie, dont la colonisation s'est construite sur un génocide de grande ampleur. En Israël, de même, ce qui demeure du sionisme, qui fut à ses origines relativement pluriel, c'est une forme de monstrueuse irrationalité pathologique et guerrière.
De même, « Le droit de jouir de ses haines et de ses peurs », conversation sur « les ressorts du “fascisme tardif” avec Alberto Toscano, auteur d'une Généalogie des extrêmes droites contemporaines, publiée, en 2024, aux éditions de La Tempête, vaut le détour. Pour Toscano, il y aurait une certaine « joie fasciste » (Brasillach) à « jouir de ses haines et de ses peurs ». Le « cycle réactionnaire que nous vivons » serait directement lié aux « symptômes morbides qui peuplent notre époque ». Si Toscano tient au concept de « fascisme tardif », c'est qu'il est, à ses yeux, le seul qui permette de mettre l'accent, comme quand on parle de capitalisme ou de marxisme tardifs, sur la nouveauté de ce fascisme ancré « dans des fantasmes d'une modernité blanche, industrielle et patriarcale issus de la période postfasciste, d'après- guerre », nouveauté qui oblige l'antifascisme à « remettre en question son propre cadre théorique et les définitions sur lesquelles il se base. Enfin, Toscano rappelle opportunément cette vérité d'évidence : « Qui ne veut pas entendre parler d'anticapitalisme devrait aussi se taire sur l'antifascisme. Celui-ci ne peut pas se résumer à résister au pire, mais sera toujours inséparable de la construction collective de formes de vie à même de défaire les visions mortifères à base d'identité, de hiérarchie et de domination que la crise du capitalisme vomit à intervalles réguliers. »
Pour Jean-Pierre Duteuil – « De chacun son fascisme à chacun son intérêt » –, si le fascisme (historique) procéda bien d'une sorte de contre-révolution préventive s'inscrivant dans le prolongement de l'écrasement des soulèvements conseillistes en Allemagne et des occupations d'usine en Italie, on est en droit de se demander, comme lui, quels équivalents pourraient confirmer cette thèse d'une contre-révolution préventive aujourd'hui. La guerre sociale, pour l'auteur, c'est la bourgeoisie qui la mène. Partout. Ce fut le cas contre les Gilets jaunes, qui se radicalisèrent quand le lourd mépris, puis la sauvage répression que leur opposa l'État les poussa à changer de méthodes, et ce faisant à ouvrir les yeux. Il n'est donc pas faux de penser que le capitalisme porte en permanence avec lui le fascisme, thèse qu'exposait déjà Daniel Guérin dans Fascisme et grand capital (1936).
De son côté, Norman Ajari – « Maga ou l'État méga-corporatif » –, auteur de La Dignité ou la mort (La Découverte, 2019), brosse un portrait saisissant des « Lumières obscures », mais aussi paralysantes, qui, depuis janvier 2025 et le second mandat de l'homme à la moumoute orange, ont plongé les États-Unis d'Amérique dans la dépression. Il le fait en insistant sur la cohérence du projet que portent, dans une étrange convergence idéologique, ses inspirateurs – néo-réactionnaires outranciers, conservateurs bon teint, chrétiens évangélistes et siliconés de Californie. Ce projet – Make America Great Again (Maga) –, nous dit Ajari, c'est « une manière de penser une épuration sociale » fondée sur « l'idée que, pour le capital, pour garantir les investissements, pour garantir la stabilité du marché, il faut des institutions et des lois claires et immuables permettant aux capitalistes de se projeter dans l'avenir ». Du Hayek pur jus en quelque sorte, qui rêvait d'inscrire les règles du « libre marché » dans la Constitution pour que les électeurs votent sur tout et n'importe quoi, sans que l'essentiel bouge.
Sur l'homme à la tronçonneuse, et plus encore le pays qui est tombé dans sa pogne – cette Argentine qui fut terre de luttes et de résistance –, Agustín Tillet – « L'extrême droite en Argentine » – nous livre une analyse fouillée de la longue période – péroniste – de dégénérescence sociale qui a précédé l'arrivée au pouvoir du psychotique Javier Milei, qui désormais le dirige. Car l'effondrement vient toujours de loin. Quand un peuple ne s'inscrit plus dans aucune forme de régulation collective, quand tous les repères sont brouillés, quand la seule chose qu'on partage est le manque, le ressentiment devient un ressort d'action puissant.
Enfin, au milieu de cette litanie de mauvaises nouvelles, le texte de Jean-René Delépine – « Une histoire de vaches et de chevaux » – détonne. L'angle choisi est, ici, littéraire, voire poétique. Il commence par une citation d'Henri Michaux et se poursuit par une réflexion sensible sur le monde tel qu'il se défait autour d'une très pertinente réflexion sur « l'individualisation de notre rapport aux autres » et notre « perte d'autonomie » comme « stratégie du pouvoir ». Cette stratégie – « axe de la contre-attaque du patronat aux mouvements des années 1960 » – n'a pas cessé de s'affiner au cours de ce demi-siècle parcouru depuis. Avec les ravages qu'on sait en tous domaines. Delépine, qui cherche désespérément des points de résistance à ce naufrage, en trouve, à raison, dans le beau livre de Jean-Christophe Bailly intitulé Le Dépaysement [2], un « ouvrage de géographie humaine », un livre sillonnant en quête de ce qu'est, non pas « la France » ou « l'être français », mais une « réflexion sur une identité qui ne serait pas un noyau menacé à protéger de l'altérité, mais au contraire un accueil de ces altérités ne cessant de s'ajouter à ce patchwork vivant qu'est un pays. Là où Delépine touche particulièrement juste, c'est en élargissant le champ de réflexion sur la question identitaire à celle, plus générale, des identités, si obsessionnellement présente dans certains milieux militants de la gauche dite radicale. « La diversité, écrit-il, [y] est devenue la diversité des identités, chacune fonctionnant selon la même pente totalitaire que l'identité nationale de l'extrême droite. » C'est sans doute un peu sévère, mais non dénué de fondement.
Ce recueil, d'indispensable lecture par les temps qui courent, contient également, sous forme d'entretiens ou de textes, des contributions de Jesse Oslavsky, de Gwenola Ricordeau, de Mathias Reymond, de Tomás Ibáñez et de Patrick Samzun ainsi que de précieuses notes de lecture.
Freddy GOMEZ
09.03.2026 à 06:42
F.G.
Des fois les choses se font sur un coup de tête. L'annonce d'un concert dans une ville voisine, Sergio sur les planches, l'occase à ne pas rater. L'ami Quim est d'accord pour en être. Alors on trace la route. On croit partir pour une soirée mais c'est toute une époque qui se ramène. Il fait nuit quand on arrive à Béziers. Un panneau indique que la ville est la plus vieille de France. 2500 ans au compteur. La datation est suspecte : « En 2020, le maire de Béziers embrasse sans ciller cette (…)
- MarginaliaDes fois les choses se font sur un coup de tête. L'annonce d'un concert dans une ville voisine, Sergio sur les planches, l'occase à ne pas rater. L'ami Quim est d'accord pour en être. Alors on trace la route. On croit partir pour une soirée mais c'est toute une époque qui se ramène.
Il fait nuit quand on arrive à Béziers. Un panneau indique que la ville est la plus vieille de France. 2500 ans au compteur. La datation est suspecte : « En 2020, le maire de Béziers embrasse sans ciller cette thèse selon laquelle sa ville aurait été fondée par des Rhodiens avant que les Phocéens n'installent une colonie à l'emplacement de la future Marseille – conjecture faisant de sa commune la plus ancienne de France. Qui l'autorise à clamer : « Ici, vous êtes dans la plus vieille ville de France ! Les Marseillais nous le refusent envers et contre tout. Mais, à un moment donné, il y a des études, des recherches, des fouilles. Tant pis pour les Marseillais, tant mieux pour nous. » Une hypothèse jugée hautement fantaisiste par la communauté scientifique » [1]. Fantaisiste Ménard ? Pourquoi pas repenti socialiste tant qu'on y est !
Sur la gauche, au-dessus de l'Orb gonflé par les pluies, le millénaire Pont Vieux témoigne de l'immuable. On passe devant les allées Paul-Riquet où tout est désert à part quelques bagnoles. Béziers a toujours eu du glauque en elle. J'y ai vécu ado. Souvenirs de collégien d'une ville déjà dure. En 2015, j'y suis revenu en reportage pour [2]. Ménard venait de prendre la mairie et cranait en Dirty Harry biterrois. Des placards municipaux affichaient en gros plan un pistolet Beretta 92-FS, calibre 9 × 19 mm Parabellum : « Désormais, la police municipale a un nouvel ami. » Un flingot pour déclarer ouverte la guerre sociale, le message était clair !
Durant le trajet, avec Quim, on a causé violence politique. Le sujet revient entre nous comme un marronnier, en fonction de l'actu. Il y a dix ans, l'ami campait sur une certaine non-violence. Aujourd'hui il a changé et refait l'histoire : il est le premier à saluer l'action des chasseurs de skins des années 1980 et je salue le courage des copains ayant viré les fachos des ronds-points en 2018. Les nazis ont fait un lied de la mort de Horst Wessel, la députation française une minute de silence en l'honneur de Deranque. C'est un bon début et ça promet de swinguer dans nos prochaines années trente.
On se gare rue Général-Thomières, du nom d'un officier qui, en 1793, s'est battu contre les monarchies ibériques voulant venger un Louis XVI étêté. Devenu général d'Empire, Thomières calanchera sabre au clair en 1812 lors de la bataille des Arapiles en Espagne. Mais qu'importe la bio du haut bidasse : à Béziers, sa rue est moche et planquée.
Théâtre des Franciscains, on est en avance. On prend langue avec une jeune ouvreuse. Elle est épatée qu'on ait fait le trajet depuis Perpignan pour une sortie de résidence. Je lui explique que Sergio est une de mes icônes. Je suis un quinqua-groupie. Et puis Perpignan-Béziers, on change pas trop de biotope, ça reste Facholand. L'ouvreuse ne cache pas s'emmerder la life à Béziers. Heureusement, l'été y'a la plage au Cap d'Agde ou à Vias. Pour les bars, Montpellier n'est pas loin mais c'est chaud la route quand on a bu. Le problème, c'est pas l'alcool, c'est les flics, ironise Quim qui déteste la police depuis ses premiers squats toulousains.
On s'assoit au troisième rang. Au concert, faut que je sois collé à la scène pour voir les visages : les sourires complices, les tics de concentration, les grimaces hantées. Les musicos arrivent. Les membres du quatuor Debussy, le oudiste syrien Khaled Al Jaramani et Sergio. Comme de coutume, Sergio est nippé en noir et pieds nus. Toujours la même Stratocaster et sa rugueuse patine. Jeune, Sergio sautait en l'air comme un cabri et ses riffs crevaient les ventres mous. Son groupe de rock provoquait la bête qui rampait lentement – We never stand fascism anymore.
Serge Teyssot-Gay était le guitariste de Noir Désir.
Officiellement Noir Désir n'existe plus. Tout le monde sait pourquoi et on ne va pas refaire le film. Mais ne plus exister ne suffit pas ; ne pas avoir existé serait mieux. Canceller Noirdez, v'là qui a de la gueule et une certaine réalité puisque les radios se sont engagées à ne plus diffuser ses chansons. On appelle ça soigner le mal à la racine. Un jour mon fils cadet s'est retrouvé dans le camp du mal. En l'espace d'un bref échange musical, le jeune ado qu'il était est passé côté obscur de la force mâle. J'étais là, j'ai tout entendu.
Cadrons la scène : un jardin d'été avec des gens de gauche dedans. Navarro junior a quinze ou seize piges. Une adulte le questionne sur ses goûts musicaux. Il se trouve que ladite adulte est un oxymore bien actuel : quand l'extraction bourgeoise se coule dans le féminisme en vogue.
Question de l'émancipée :
– Et toi, tu écoutes quoi comme musique ?
– Noir Désir.
Et vlan, la bourde, la béance.
À côté, anticipant le bordel à venir, le daron sue à grandes gouttes. Il sait obscurément qu'après des années passées à écouter Nekfeu, PNL et Damso, son fils a lâché le rap et découvert Noirdez. Précisons qu'il l'a découvert par ses propres moyens parce qu'à la maison on n'écoute plus le groupe de rock depuis au moins sa naissance.
La bourge de gauche se redresse tel un dard et cause au minot comme s'il était un trentenaire votant Place publique :
– Tu fais donc la différence entre l'homme et l'artiste ?
Sentence ad hoc, hésitation de l'ado.
– Euh… oui.
– Eh bien, moi non.
Fin de l'échange et de la leçon.
À l'ado de macérer dans son jus trouble. De sonder, à l'aune d'un paquet de chansons, sa jeune masculinité toxique. De se demander si écouter Marlène ne revient pas à cogner symboliquement une nana jusqu'à la tuer.
Oh Marlène, c'est la haine
Qui nous a amené là
Mais Marlène, dans tes veines
Coulait l'amour des soldats
Tout ça est grotesque mais tout ça est l'époque. Car telle est la puissance de la morale, notre église à tous qui œuvre au grand partage : d'un côté les ouailles, de l'autre les impies. D'un côté les mâles déconstruits, de l'autre les bastonneurs.
Sur sa chaise, le daron essaie de refroidir son sang, mais rien n'y fait.
Sur la scène du Théâtre des Franciscains, les Debussy boys soit Christophe (premier violon), Emmanuel (deuxième violon), Vincent (alto) et Cédric (violoncelle) jouent une pièce du compositeur américain Marc Mellits. C'est plein de boucles et de motifs répétitifs. Je décolle. Quim gigote. Petit, sa mélomane de mère l'amenait régulièrement à des concerts de musique classique ; c'était une torture qu'il taisait. Il en garde des stigmates, une nervosité de l'enfance. Dans quelques minutes, il fermera les yeux et ça ira mieux. La musique le prendra.
Sur scène, à gauche, accroupi derrière son rack de pédales, Sergio semble méditer. Je l'observe souriant ou clignant des yeux. Derrière lui, Khaled est impassible et aux anges. Son oud est calé sur son ventre. Ce type a survécu à l'effondrement de la Syrie et aux milices. Une pensée parasite traverse mon cerveau : et dire que c'est Ménard-Ville qui finance un moment pareil.
FN souffrance, qu'on est bien en France.
« Les faits sont là : Noir Désir est désormais banni de la mémoire collective. L'éclat du souvenir a pâli pour produire l'étrange sentiment d'une Cité interdite. Cet effacement de la vie publique est en lui-même très étonnant, car il n'est pas jusqu'à la mémoire du métier, des institutions, des industries musicales qui trébuche et peine à retrouver son équilibre dans son effort hygiénique de bien-pensance, dans cette fuite en avant qui marque l'existence, ou plutôt la non-existence du groupe. » Ces mots font du bien, ils sont signés Luc Robène et Solveig Serre. Luc Robène est historien à la fac de Bordeaux et guitariste – au mitan des années 80, il a comblé l'éphémère départ de Sergio au sein du groupe qui s'appelait alors Noirs Désirs. Directrice de recherche au CNRS, Solveig Serre est historienne et musicologue – son champ d'investigation va de l'opéra au punk. Le couple a dirigé la récente publication de Noir Désir [3], livre collectif riche de plus d'une dizaine de témoignages. Musiciens, techniciens, chercheurs, tous parlent, tous racontent : la genèse, la débrouille, le succès. Les studios, les répètes, les concerts jusqu'à l'épuisement. L'engagement : contre l'extrême droite, en soutien au GISTI [4].
Les débuts de Noirdez sont grattés jusque dans « la chaleur intense des nuits bordelaises des années 1980 ». C'est là que tout se joue, dans la naissance d'une colère lycéenne nourrie par l'énergie punk. Au-delà, il y a l'aura de la « mythologie du rock » qui va se matérialiser dans « la frugalité du matériel, la dureté du son ou la simplicité des liens humains, dans une recherche de sens et d'appartenance au collectif ».
Pour les auteurs du livre, l'objectif est clair : il s'agit d'« archiver la mémoire », de combler un « vide mémoriel », de rendre « très humblement son histoire » à un groupe majeur du rock français. Factuel, multifocal, dévoué, il y réussit.
La musique par la bande donc, celle des potes, celle du temps long au gré duquel la formation se compose et recompose, se soude et s'éclate. Jamais apaisés, jamais tranquilles avec leur succès, les gars de Noirdez cherche le son comme d'autres le Graal. Un son qui amalgame, hurle le monde et crache ses chicots. Quand les tripes sont à l'air, faut virer les mouches et les pisse-froid.
Allez, enfouis-moi, passe-moi par-dessus tous les bords
Encore un effort, on sera de nouveau
Calmes et tranquilles, calmes et tranquilles
Tu parles.
Pourquoi Noir Désir, sujet éminemment mineur et polémique par temps de fascisation galopante et de catastrophe climatique ? Parce que l'incident entre la bourge de gauche et mon fils a réveillé quelque chose. Le soudain besoin d'une vérification. De revisiter l'énigme : le don des nues, le fantôme pendu de Cortez – ah mais où sont les mots secrets ?
Élan nostalgique. Années 1990, le monde chancelant mais ouvert, la révolution au bout des slogans ; années 2000, le dur s'annonce, vient la manif contre Le Borgne en 2002 où je rencontre ma compagne. Le vent nous porte, c'est notre bande son, le pouls de nos étreintes et de nos combats.
Ma biographie intime et politique est liée aux chansons de Noirdez. Les nœuds sont multiples et indémêlables. Je le constate et l'assume car tout ça forme une cohérence qui me remplit les moments de doute. Par exemple il me souvient d'une récente et convenue mobilisation contre les retraites où, sur la plateforme d'un camion Sud, trois jeunettes guinchent en damnées sur Le Temps des cerises version des Bordelais. Mon cœur fait boum, j'ai vingt piges et la banane qui va avec. Je prends un pote à témoin :
– Putain Noirdez !
Regard suspect et sombre du camarade qui me douche froid. À l'évidence il ne partage pas une miette de mon enthousiasme. Ma joie s'ampute et se barre en me traitant de connard. Seul sur la chaussée, une bagnole klaxonne dans mon dos. Une Austin. Sûrement celle d'Ernestine. Je délire. À moins que depuis toutes ces années elle ait enfin réussi à démarrer.
Ernestine
Les places sont chères, ici-bas
Le chant des cimes
S'atteint ou ne s'atteint pas
« Faire la différence entre l'homme et l'artiste », face à mon fils, la moralisatrice avait ressorti le mantra creux du moment.
Qu'est-ce qu'un artiste ? C'est une personne qui a des pensées, visions étranges, parfois décalées, qui s'en saisit, les met en forme et les sublime dans un exutoire poétique. Comme tout un chacun, l'artiste n'est jamais la somme de ses pensées. C'est pas moi qui le dit mais un psychiatre avec qui j'ai longuement discuté.
– M. Navarro, vous n'êtes pas vos pensées.
Il m'a fallu des années pour métaboliser l'axiome. Comprendre ce qu'il impliquait, cette étrange dissociation entre mon moi profond et ce qui virevoltait autour.
La création est une transe : au moment où j'écris ces lignes ; je les découvre apparaissant sur l'écran. Écrivant, je suis mon premier lecteur et c'est toujours une découverte.
Dans Comme une mule, François Bégaudeau commente les mystères de la création : « L'homme et l'artiste ont en commun un corps et ce n'est pas rien. Mais ce n'est pas le même corps. Au point de frottement de la voix de Bertrand et de l'ouïe de François se forme un corps tiers qui n'est ni de Bertrand ni de François. Un corps informe, vaporeux, fantomatique, et qui se remodèle au gré des notes tel un nuage au gré du vent. Quand je réécoute Tostaky avec une immuable allégresse, Cantat n'est pas dans ma chambre. Il n'était pas là non plus dans celle que j'occupais en 1992, à la survenue de ce morceau éponyme d'un album non moins puissant. (…) Cantat n'était que l'entremetteur négligeable de l'insatiable copulation entre Tostaky et moi. (…) La voix sort du ventre et justement elle en sort. Elle s'en échappe. Dans l'espace mental que l'écoute creuse dans le monde physique, elle flotte seule et sans port, comme les vers qu'elle charrie. « Diagonales perdues et les droites au hasard » n'appartient plus à Cantat, ne lui a jamais appartenu. C'est passé par lui et ça repart loin de lui, une diagonale perdue en effet, traçant au hasard des droites dans le volume que déploie, en toute autonomie, libre comme l'air qu'elle joue, portée par l'air qu'elle emplit, mue par sa seule force, la musique. »
Conclusions : chacun s'arrange avec sa conscience (et lit Céline s'il veut).
Sur la scène du Théâtre des Franciscains, on y revient, car la soirée commence à peine. Sergio et Khaled jouent Paradis perdu. C'est une balade tissée de notes lumineuses et tristes. L'oud arpège ses attaques, on dirait un essaim qui se noircit et se saborde. Khaled chante en arabe le rêve enseveli sous les décombres : « Et les chansons joyeuses sont devenues des pleurs ». Le concert a une visée pédagogique, chacune des deux formations – Interzone et le Quatuor Debussy – raconte la rencontre, l'apprivoisement mutuel et la fécondité du métissage.
Pendant deux décennies, Sergio et Khaled ont formé le duo Interzone. Dialogues filants de la guitare électrique et du oud, où tout flambe et émerveille, accouche d'arabesques rock et de polyrythmies narratives. Cinq disques au compteur, tout un monde. Le nôtre. Disloqué et disputé. Dans le troisième figure Sur la route de Homs. Avant de jouer le morceau sur scène, Khaled explique la genèse du morceau. Syrie, 2011. Le joueur d'oud a été arrêté et fiché dans un bus reliant Damas à Homs. Deux heures de route. Au bout, quoi ? La mort ? la torture ? la geôle ? Khaled ne sait pas. Pour taire l'angoisse, le musicien regarde le paysage et compose dans sa tête un motif mélodique. Ses pensées font un travail de création et de diversion. Sur scène, le musicien raconte la survie et la beauté pour brosser le triste.
Sergio n'a pas participé au livre collectif sur Noir Désir. Il a totalement coupé les ponts. C'est un artiste intègre qui vomit l'indécence et le bruit médiatique. Je le respecte. De même que les autres membres du groupe. À chacun ses serments de fidélité, ses héritages à sauver.
Quand le feu révolutionnaire déserte le champ social, les moralisateurs prennent tout l'espace. On ne change plus un monde dégueulasse qui s'autodétruit mais on l'habite avec plus de décence. C'est ainsi qu'on s'offusque en plateau et condamne les violences. De préférence celles chaudement monétisées sur le comptoir de l'opinion publique. De préférence celles portées par des stars car les stars, victimes ou bourreaux, sont avant tout des icônes dont la pureté cristallise le mal à abattre.
À titre indicatif, il n'y aura pas de buzz pour le millier de décès liés au travail en 2025. Les mains calleuses et les dos broyés manquent de cet entregent qui rend les causes œcuméniques.
« Ce qui est gênant dans la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres », récite Léo Ferré dans Préface où il tance la molle corruption des poètes. Graphomane, Léo a tout écrit, notamment le texte halluciné Des armes, que Noirdez a mis en musique.
Des armes, des chouettes, des brillantes,
Des qu'il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu'il faut caresser comme pour le plaisir
L'autre, celui qui fait rêver les communiantes
Quand j'écoute Des armes, ça me met les poils. Au nom de quelle mère morale supérieure devrais-je m'en priver ?
Je me suis longtemps demandé pourquoi cette anecdote, très secondaire, entre la bourge de gauche et mon fils m'avait à ce point travaillé.
La première hypothèse est que je m'en voulais de ne pas être intervenu pour dire à une adulte qui avait deux fois l'âge de mon minot de tenir sa bouche coite. On ne juge pas un gamin à sa playlist.
La seconde, plus sournoise, impliquait que le reproche n'était pas tant destiné au fils qu'au père. Si un ado se fourvoie à ce point dans ses goûts musicaux, c'est que ça a forcément merdé dans son éducation. Un père sensible aux violences faites aux femmes n'aurait pas décemment permis un tel dérapage de son fils. De fait, c'est la lignée mâle qui en prenait pour son grade. Peu importe si tout prouvait que le père ne s'était jamais construit en mâle dominant. Peu importe son féminisme réel : son statut de quinqua hétéro adossé au patriarcat parlait pour lui. Inutile de nier, juste faire en sorte que sa rédemption ne souffre d'aucun angle mort : le daron avait peut-être 600 disques à inspecter chez lui.
Après la discothèque viendraient les livres. Les jours du Onfray préfasciste étaient comptés. À la benne le postanarchiste de mes deux.
Le concert fini, je ne suis pas allé serrer Sergio dans mes bras. Pourtant j'aurais pu : un apéro entre public et musiciens était prévu au Théâtre des Franciscains. La jeune ouvreuse était là qui servait des drinks et Khaled expliquait la vieille histoire du oud – ce sublime luth arabe.
Avec Quim on avait la dalle ; alors on a zoné dans Béziers. Notre errance tourna court ; la ville était sans entrailles, creusée par la désertion. En attendant la commande d'un Pizzacosy, on a bu une mousse dans une brasserie dont le boucan faisait d'elle un îlot au sein d'une mer de silence. À l'étage, une vingtaine de lycéens fêtait un anniversaire. Ça piaillait criard et la musique était affreuse. La magie du oud se dissolvait et l'autotune, cette voix-machine sans chair ni âme, régnait en cerbère.
On a bâfré notre pizza sur un bout de trottoir en deux-deux, genre diable aux trousses. Avant de détaler, Quim a photographié une affiche municipale annonçant prochainement « La nuit des tapas ». Sur un visuel fait par IA, des gogos à gueule de Gaulois et des pimbêches à bonnet tendaient leur verre de vin et leur chope de bière en souriant, repus, devant des plateaux de charcutaille. Dix ans après, Ménard avait peut-être abandonné la stratégie du Beretta 92-FS.
Trop frontal.
Sébastien NAVARRO
[1] Roxana Azimi et Laurent Telo, « Béziers antique, l'extravagant chantier historico-touristique de Robert Ménard », Le Monde du 27-02-2026.
[3] Sous la direction de Luc Robène et Solveig Serre, Noir Désir, Riveneuve, 2025.
[4] Le GISTI – Groupe d'information et de soutien des immigrés –, association de soutien et de défense des travailleurs immigrés, fut fondé en 1972. Il est toujours en activité.
05.03.2026 à 19:45
F.G.
Un des slogans centraux de la gauche en appelle avec constance à une meilleure répartition des richesses. Certes, toutes choses égales par ailleurs, il vaut encore mieux tendre à réduire les écarts de richesses qu'à les conforter… Mais il faut tout de suite pointer les limites d'une telle revendication : elle suppose presque explicitement que l'on ne touche pas fondamentalement à l'appareillage économique du capitalisme, en particulier du capitalisme mondialisé, ce qui explique en partie au (…)
- En lisière
Un des slogans centraux de la gauche en appelle avec constance à une meilleure répartition des richesses. Certes, toutes choses égales par ailleurs, il vaut encore mieux tendre à réduire les écarts de richesses qu'à les conforter… Mais il faut tout de suite pointer les limites d'une telle revendication : elle suppose presque explicitement que l'on ne touche pas fondamentalement à l'appareillage économique du capitalisme, en particulier du capitalisme mondialisé, ce qui explique en partie au moins la désaffection et la perte d'influence de la gauche. Il faut noter que l'actuelle diffusion planétaire des populismes s'inscrit directement dans une forme très particulière de remise en question de la globalisation économique, tout particulièrement au vu des conséquences vécues par des secteurs de plus en plus larges des populations mondiales, qui pointent la contradiction entre un cosmopolitisme idéalisé par les élites (en général de gauche) et une réalité quotidienne qui se délite sous les effets directs de cette mondialisation (pertes de repères, destructions des emplois, désocialisations, pollutions, pandémies, etc.). La gauche ayant substantiellement lié son sort à la mythologie du progrès est, de fait, incapable de répondre de façon pertinente aux conséquences effectives de ce « progrès », à travers une dynamique indissociablement liée à la poursuite de la diffusion désormais incontrôlée de la mondialisation économique.
Le problème, monumental, est évidement que la dénonciation populiste de cette mondialisation est majoritairement néo-réactionnaire et néo-nationaliste, réactivant partout des mythologies de la grandeur et de l'autosuffisance nationales, sans voir, sans pouvoir ou vouloir voir, que c'est précisément ce même cadre national qui aura déjà été détruit, du moins significativement affaibli, par la mondialisation capitaliste. Je signale ici que le développement des totalitarismes du début du XXe siècle était un moment d'une phase ascendante de la mondialisation, lié à une mutation des logiques impériales du XIXe siècle, quand les diverses variantes des actuels populismes de ce début de XXIe siècle actent au contraire l'émergence d'une impasse des dynamiques de mondialisation que le siècle précédent avait activées. Les totalitarismes du début du XXe siècle noyaient l'individu dans la masse, les néo-totalitarismes de ce début de XXIe siècle fractionnent la masse dans une myriade infinie de particularismes. La globalisation économique est, aujourd'hui, en train de rompre les diverses digues étatiques entre lesquelles elle se développait, changeant ainsi de nature.
Face à un déluge de flux globaux, divers et interconnectés, les logiques populistes cherchent à se barricader derrières des remparts et des forteresses, simultanément physiques, sous la formes de murs frontaliers, comme psychiques, sous la formes de fondamentalismes idéologiques, pour tenter de donner corps à un monde fantasmé comme immobile : cela explique que les populismes sont très généralement liés à des intégrismes religieux, qui fonctionnent comme des sortes d'exorcismes d'un monde qui aura factuellement banni les points fixes.
Jusqu'à la fin du XXe siècle, en gros jusqu'à l'effondrement de l'URSS, on aura encore pu considérer que les États-nations de l'espace occidental arrivaient à garder une maîtrise toute relative de la globalisation économique, d'ailleurs encore largement définie comme internationalisation de l'économie, ce qui n'est aujourd'hui visiblement plus le cas. Et pourtant, cette mondialisation effective est largement un impensé médiatique comme politique : il n'y a d'ailleurs qu'à voir la place résiduelle et anecdotique qui est accordée à ces problèmes dans les divers contextes nationaux, qui souffrent tous d'un très grave tropisme d'auto-aveuglement national, voire de plus en plus largement nationaliste.
Encore pourrait-on sans doute considérer que le nationalisme lui-même aura muté, passant d'une approche « positive » (la nation X avant tout, indépendamment des autres) à une approche largement « négative » (la nation X contre toutes les autres). Cette dernière mutation doit être corrélée avec la diffusion parallèle de la négation des socialités héritées, à travers les dérives algorithmiques des réseaux sociaux qui ont largement débordé sur les pratiques publiques incarnées, en particulier, par les dérives trumpistes. Ces pseudo-socialités cherchent à se construire sur la haine partagée de l'autre plutôt que sur le commun : les dérives populistes contemporaines se caractérisent en effet par des logiques de partage de haines singulières, celles précisément exacerbées par les algorithmes numériques, plutôt que sur des projections positives valorisant la multiplicité supranationale sur des fondements égalitaires, socle indispensable d'une réactualisation-redéfinition des communs.
Les géants de la Tech partagent avec les populistes une identique approche désocialisée de l'humain, les amplifications de cette désocialisation se repérant tant à l'intérieur des nations qu'à l'extérieur : on peut alors considérer que l'augmentation de la désocialisation interne joue également sur le renforcement du rejet croissant et simultané du multilatéralisme entre les États.
Survient ici un paradoxe : les géants de la Tech numérique sont bel et bien des incarnations de la globalisation la plus aboutie, et ils ont pourtant, avec une belle quasi-unanimité, été amenés à soutenir de plus en plus significativement les nationalismes-populismes qui font leur fonds de commerce du refus de la mondialisation. Comme on ne peut pas invoquer un manque de cohérence, il faut donc bien chercher une rationalité cachée, que je suggère de trouver dans le basculement de l'internationalisme à la globalisation économique, globalisation qui ne laisse pas face à face des acteurs étatiques institués, avec chacun leurs éventuels champions économiques nationaux, mais des acteurs globaux qui ne sont plus descriptibles et appréhendables avec des logiques nationales classiques.
L'économie globalisée doit être dissociée de l'économie multinationale : cette dernière ne se conçoit, en effet, jusque dans ses versions ultralibérales (avant donc leurs mutations libertariennes) qu'à travers une régulation internationale minimale, qui suppose donc un multilatéralisme politique et une régulation optimisée entre des États qui se reconnaissent un minimum de légitimité réciproque. Or, de fait, l'économie globalisée cherche aujourd'hui à dénoncer le principe même de la régulation internationale, en particulier parce que les États ne sont plus les acteurs qu'ils ont été : pour les acteurs globalisés, dont les big tech numériques sont des incarnations paradigmatiques, ce sont l'ensemble des réglementations nationales qui deviennent des freins à leurs logiques de puissance déterritorialisées. Le refus du multilatéralisme étatique se conjugue désormais avec le refus de la régulation économique revendiqué par les acteurs globaux.
L'économie internationalisée se jouait « positivement » des différences nationales, désormais, avec l'économie globalisée et ses produits standardisés au niveau mondial, les différences nationales n'ont plus de justification et de pertinence : ce ne sont plus les firmes multinationales qui devraient s'adapter aux divers contextes nationaux, ce sont au contraire les diverses entités nationales qui sont sommées de s'adapter à la logique des acteurs économiques globaux. Le démantèlement des logiques multinationales aujourd'hui promu par les populistes et les firmes globales n'est cependant une option douteuse que pour les USA, qui conjuguent puissance militaire et financière avec une géolocalisation technologique des grands acteurs globaux : le trumpisme est le liant de cette sauce indigeste pour le reste du monde. Ces acteurs globaux ont en effet besoin d'un relais politique pour accélérer le démantèlement des anciennes (timides) régulations, tant internationales qu'intra-nationales : rien d'étonnant, dans un tel contexte, à ce que le (timide) projet de coordination européenne représente une forme d'antithèse absolue, tout comme les (timides) tentatives de contrôle du dérapage climatique et écologique. Le déni climatique et écologique est consubstantiel au populisme, car assis sur le refus des contraintes et des enjeux de la socialisation interhumaine, qui ne peuvent s'apprécier que dynamiquement et non pas statiquement, le refus de l'universalisme organisationnel interne ne peut qu'entraîner et/ou supposer le refus de l'universalisme pratique externe.
Ce qui explique une grande partie de la situation présente, c'est le découplage de plus en plus marqué entre les conditions pratiques d'existence de la vie quotidienne, telles qu'elles sont contradictoirement vécues, et l'ignorance de leurs conditions sociales de production, désormais à l'échelle planétaire, donc hors de portée de l'expérience concrète. Ce découplage, de plus en plus abyssal, relève directement du découplage entre la sphère étatique et la sphère globalisée, quand la dynamique spécifique du XXe siècle ambitionnait au contraire une régulation croissante, une forme croissante d'intégration. S'en suivent une déréalisation symétrique de la conception héritée de l'universalisme classique, tout comme des référentiels démocratiques qui y sont adossés.
La crise sociétale majeure qui nous enserre et nous étrangle s'origine, de façon tout à fait nouvelle, dans les contradictions entre les sphères étatiques et les sphères globalisées, avec cette particularité qu'elles fracturent transversalement tous les référentiels hérités. Il faut rappeler que, classiquement, il y avait historiquement congruence entre logique étatique et logique universelle, chaque État s'enorgueillissant d'en être l'expression par excellence (et ce ne sont pas les Français qui vont prétendre le contraire…). Ce temps est désormais révolu, la crise ouvre une nouvelle exigence de redéfinition des universaux, dont les logiques algorithmiques s'évertuent en creux à occuper l'espace et à en nier l'urgence, et donc une refondation de leurs conditions paradigmatiques.
Les populismes à la Trump sont de fait des négations pratiques du principe de possibilité d'un universalisme au profit d'une hiérarchisation brute de la puissance, quand, en parallèle, les technophiles de la Tech ne conçoivent leur puissance que dans un univers dématérialisé et déshistoricisé où toutes les cultures héritées ne sont plus que des chicanes administratives à aplanir. Ce qui montre bien qu'il est advenu une symbiose entre le trumpisme et le monde numérique algorithmique, sur la base d'un rejet assumé du libéralisme historique.
La démocratie moderne (représentative) a accompagné comme une sœur jumelle le développement du capitalisme libéral, certes avec d'énormes vicissitudes et contradictions, aussi longtemps que la sphère productive était peu ou prou congruente avec la sphère politique, quand bien même la gestion de cette sphère échappait à l'ordre politique pour cause d'attribution à une prétendue « sphère privée ». Durant toutes ces décennies, les luttes politiques consistaient à faire bouger les lignes entre, précisément, sphères publiques et sphères privées, ce qui s'est finalement traduit par la création d'un État social, d'un État dit providence, jusqu'à son contournement par les dynamiques de délocalisations massives des industries productives au cours de la fin du XXe siècle, à travers le déploiement des idéologies néolibérales d'ouverture maximales des marchés au nom de la libre circulation des marchandises et des capitaux.
Cette dynamique néolibérale, qui a manifestement échoué, aura du moins produit des conséquences généralement imprévues, en particulier une déstructuration sociale et sociétale majeure, actant une scission interne des diverses entités étatiques entre les agents impliqués à des degrés divers dans la globalisation et les laissés-pour-compte de cette même globalisation. C'est cette situation que les populismes contemporains cherchent à nier magiquement, en particulier en revendiquant une relocalisation des industries productives exportatrices, incapables qu'ils sont de voir que le problème vient du principe même de la libre circulation des marchandises, et pas du lieu central de leur exportation. Car, ne nous y trompons pas, lorsqu'ils revendiquent ces relocalisations, c'est essentiellement pour inverser les flux entre importations et exportations. Ce faisant, le statut de ces entreprises globalisées ne changerait pas fondamentalement, et les laissés-pour-compte de la globalisation resteraient pour l'essentiel les mêmes, ces relocalisations ne devenant généralement possibles qu'à travers leur robotisation accélérée dopée à l'IA, qui gomme plus ou moins largement le paramètre des coûts salariaux caractéristique de la période précédente.
Le point commun de toutes les dynamiques populistes contemporaines est ainsi de nier l'échelon désormais planétaire des crises multiformes qui nous assaillent, qu'il s'agisse des problèmes climatiques et écologiques, mais également des problématiques économiques issues de la globalisation capitaliste : il s'agit à chaque fois de nier la perte de pertinence de l'échelon étatique au regard des enjeux désormais globaux, dont aucune solution ne peut plus être dictée par un État particulier à l'encontre de tous les autres, selon les anciens critères de puissance. Cette situation explique en partie au moins le fait que les États les plus puissants et les plus impliqués dans la globalisation – les États-Unis et la Chine en particulier – se livrent à une course à la surpuissance en espérant que leur taille et leur puissance relative leur permettent de réduire, illusoirement, l'écart entre le niveau global et leur niveau spécifique, et espérer ainsi un ascendant sur le reste du monde au nom d'un postulat biaisé selon lequel la puissance dominante incarnerait « nécessairement » les enjeux globaux.
Ce qui a changé depuis les anciennes logiques de puissance impériale, c'est qu'alors il s'agissait de véritablement devenir une puissance incontournable en mesure de dicter ses conditions de vassalisation quand aujourd'hui il s'agit, pour elles, de s'exonérer des contraintes globales qui les dépassent également, voire d'externaliser leurs conséquences négatives sur (tous) les autres. Une telle politique est par essence incompatible avec les logiques de régulation (limitée) qui s'étaient développées durant le XXe siècle.
Placer la question écologique et climatique au centre des enjeux existentiels de l'humanité, c'est nécessairement acter la non-pertinence de l'échelon étatique, qui ne peut donc relever de la solution mais seulement incarner le problème. Ce qui, très probablement, donne une partie de l'explication au renforcement policier et militaire des États : la simultanéité de ces développements ne peut pas avoir d'explications locales, mais implique presque nécessairement une explication globale sous la forme de contraintes et d'enjeux qui s'appliquent en même temps à tous les États concernés, qui, certes, peuvent ensuite en faire des déclinaisons plus singulières. Dénoncer le renforcement policier des États, la montée significatives des populismes nationalistes, chaque fois et systématiquement au nom et à partir de cadres nationaux particuliers, me semble voué à l'échec : c'est se focaliser sur le doigt du sage qui montre la lune…
Il faut bien comprendre que le capitalisme contemporain n'est pas, n'est plus (s'il l'a jamais été !), réductible à la somme des capitalismes nationaux : il est largement devenu hors de contrôle des entités étatiques, quand bien mêmes celles-ci ne sont pas égales pour en limiter à la marge, avec des performances variables, les abus. Ce qui se passe par exemple avec les mastodontes américains ou chinois de la Tech numérique le montre avec éclat : les logiques de dérégulation libertarienne n'auraient aucun sens si les entreprises globalisées n'avaient pas acquis, ces dernières décennies, une autonomie significative à l'égard des logiques étatiques.
Il me semble, même si cela pose d'incommensurables problèmes pratiques, que la critique du capitalisme contemporain ne peut plus se faire sur des bases nationales et qu'il faille absolument essayer de partir d'une position de surplomb à l'égard des États : cette position intègre nécessairement le caractère globalisé des enjeux climatiques et écologiques, le caractère globalisé de l'économie capitaliste. Que chacun combatte les problématiques sociales et sociétales dans son petit État particulier ne mène visiblement nulle part, comme l'atteste l'effondrement des gauches en symétrie d'un renforcement des illusions nationalistes et xénophobes. Les résultats obtenus par la logique des solutions locales aux problèmes globaux sont sujet à caution, même si on ne peut pas non plus ne pas considérer que ce soit mieux que rien, ne serait-ce que pour le moral et la sociabilité : mais cela ne sera jamais suffisant.
Si le capitalisme se caractérise (entre autres avec la libre circulation des capitaux) par la libre circulation des marchandises, la critique du capitalisme suppose également la critique et la remise en question de cette liberté de circulation des marchandises. Une des conditions de possibilité de leur circulation est leur production centralisée, idéalement en un point unique sur la planète, pour cause d'optimisation des coûts et de rationalisation des modèles (comme tendance de fond d'une dynamique de centralisation et de monopolisation). Le problème des gauches est qu'elles ne contestent pas véritablement ce modèle archétypal, se contentant de promouvoir une « socialisation » des moyens de production pour un « meilleur partage des richesses », sauf que cette revendication était parlante lorsque les productions étaient, pour l'essentiel, locales (nationales) à destination locale (nationale). Cela ne fonctionne visiblement plus dans le contexte d'une économie globalisée, dont le développement aura été parallèle à l'effondrement des gauches populaires.
On peut retenir que, depuis le tournant du siècle, une certaine tendance à vouloir relocaliser les entreprises productives revient à l'ordre du jour, mais ce n'est jamais au nom de la critique de cette libre circulation des marchandises, seulement pour en réguler autrement les flux globaux et tenter, pour les acteurs étatiques, d'en capter une part financière moins anecdotique.
Parler de critique de la circulation des marchandises signifie bien autre chose ; c'est refuser, par principe, leur circulation et donc refuser une production avec une logique d'exportation en dehors d'une sphère (optimale à définir) de consommation localisée. Mais refuser cette circulation des marchandises implique deux contraintes : la première, c'est la libre reproductibilité des moyens de production ainsi que leur calibrage et leur adaptation à des sphères géographiques de production optimisées et circonscrites ; la seconde, c'est un libre accès à ces moyens et aux compétences techniques éventuellement indispensables. Il va de soi que ces moyens ne peuvent relever que d'une gestion collective de leurs usagers comme de leurs bénéficiaires.
Si le principe général ici posé est relativement simple dans sa formulation, son application l'est infiniment moins. D'une part, parce que tous les intrants des « biens d'usage » ne sont pas universellement disponibles partout. D'autre part, parce que, en fonction des dispositifs techniques spécialisés concernés, tous les moyens nécessaires ne sont pas généralisables géographiquement à n'importe quelle échelle : s'il est pertinent de prévoir une boulangerie pour un quartier urbain, le problème n'est pas le même pour un haut-fourneau. Des aléas locaux, en particulier climatiques ou épidémiques, catastrophe géologique ou autre, peuvent par ailleurs nécessiter des transferts d'urgences d'une région à une autre, proche ou lointaine, à plus ou moins longue échéance et durée. Tous ces éléments demandent des degrés variables de coopération et d'échanges. La défense du principe de l'accès universel aux moyens me semble être la condition de la coopération volontaire, et donc non subie.
Toute réalité historique relève nécessairement d'une contradiction irréductible entre logiques de continuité et logiques de rupture : on reconnaît les logiques de pouvoir dans leur nécessaire parti-pris en faveur des logiques de continuité, ce qui suppose des jeux complexes et contorsionnistes variables pour rendre compte des phénomènes émergents de rupture, qui sont fondamentalement niés, car logiques de continuité et logiques de rupture ont des bases paradigmatiques qui ne se recouvrent que très mal. Il faut rappeler que le fondement historique des États est de garantir la double cohérence et stabilité du monde, que ce soit dans sa dimension cosmique comme dans sa dimension sociale, l'une étant, sur le plan historique long, le miroir de l'autre. On peut alors considérer que la guerre aura été le moyen par excellence de résoudre cette contradiction originelle entre dynamiques de continuité et dynamiques entropiques de rupture. Ce début de XXIe siècle se caractérise ainsi par un niveau inégalé de forces de rupture, la réalité vécue n'ayant sans doute encore jamais été remise en question avec une telle intensité dans ses modalités pratiques comme idéelles alors que les cohérences sociétales, instituées autour des logiques d'État, s'enfoncent dans des logiques de négation réactionnaire du gouffre béant qui délégitime, comme rarement auparavant, les référentiels de stabilité antérieurement définis. Le premier carburant de la guerre est le refus de la prise en compte de la transformation déjà réalisée de la réalité au nom d'une réalité mythifiée dans une tentative de réaffirmation magico-religieuse des continuités fondatrices face à des dynamiques largement incomprises et non maîtrisées. Encore faut-il préciser, contrairement à ce que l'on a pu penser dans le contexte des logiques progressistes, que ces dynamiques de rupture ne sont pas des préfigurations d'une réalité future qu'il suffirait de laisser émerger, qu'elles seraient par essence « positives » : ces dynamiques ne sont que l'expression d'une impossibilité de continuer comme avant, ne présageant en rien d'une positivité à construire, imaginer, inventer, non à partir d'une table rase, mais sur une base héritée, comme fondement d'un nouveau pôle de stabilité, comme fondement d'une nouvelle « originellité » historique mais pourtant nécessairement provisoire, car devant refuser désormais tout référentiel conçu comme absolu et intemporel.
Plus les contradictions entre forces centrifuges et centripètes, forces de continuité et forces de rupture, s'accroissent, s'amplifient, se densifient, plus celles-ci se traduisent sous des formes violentes : la violence ne mesure cependant pas l'amplification de la domination, mais est directement fonction de la perte d'emprise des cadres institués sur leur réalité pour tenter de la sauvegarder, serait-ce envers et contre tout. La violence, certes, paralyse, démobilise, brutalise, incarcère, torture, viole, tue, massacre les oppositions et les opposants ; il n'empêche, la violence instituée doit être mise en relation avec une perte d'emprise sur la transformation de la réalité, et pas sur un renforcement de cette emprise : plus cette perte d'emprise s'amplifiera, plus la violence institutionnelle s'accélérera et s'intensifiera, comme le démontrent jour après jour les diverses variantes des « Make nation X great again », le mot important étant bien entendu « again », comme expression d'une dépossession réalisée. Comment ne pas penser ici à l'Iran, à la Palestine, sans oublier tant d'autres situations dramatiquement et tragiquement honteuses...
C'est cette dépossession de la maîtrise de la réalité par le cœur institué de la société qui doit devenir le cœur de la contestation, l'expression des ruptures actives sous-jacentes qui rendent illégitimes les revendications de continuité, de permanence, de puissance de tous les pouvoirs établis. Penser la possibilité, la désirabilité, d'une révolution, c'est essayer de sortir des approches sociétales et historiques qui placent les processus continus et cumulatifs au cœur des dynamiques de transformation de la réalité. Si un point de bascule, de bifurcation, doit se trouver, ce ne sera jamais (uniquement) parce que la contradiction entre les riches et les pauvres aura atteint un plafond, ce ne sera jamais (uniquement) parce que les dominés auraient touché un fond de la résignation, etc. Tout point de bifurcation suppose l'irruption d'une originalité historique qui empêche de considérer le présent comme la continuation essentielle du passé. L'irréversibilité de l'histoire doit être comprise comme une des clés de lecture du réel. Et ce point existe : c'est le phénomène qui a été désigné comme anthropocène-capitalocène, et qui s'exprime comme un changement structurel et qualitatif – au sens de rupture, de basculement, de bifurcation dans un processus d'abord quantitatif qui mute substantiellement – de la mondialisation, qui vide de leur substance et de leur cohérence les anciennes dynamiques nationales-étatiques, dont le pseudo-retour des empires est une manifestation idéologique qui vise fallacieusement à banaliser le passé et le déjà-connu. Il y a certes des apparences de continuité, déclinées à l'envi sur toutes les scènes médiatiques (cf. toutes les déclinaisons des multiples formes de « retours » – des empires, des colonies, des nations, des chefs, des religions, des fascismes, des traditions, etc. ad nauseam). Derrières tous ces « retours », il s'agit de pointer des tentatives actives, formelles et informelles, de négation des ruptures et des bifurcations qui empêchent la continuation effective des mondes d'avant. Mais il faut le répéter encore et encore : constater l'impossibilité de la continuation de ces mondes d'avant n'implique strictement rien sur l'émergence de mondes alternatifs, et surtout pas une quelconque nécessité prédéfinie qu'il suffirait d'identifier et de reconnaître.
Articuler les violences étatiques néo-impériales contemporaines à des logiques de domination capitaliste, c'est à mon sens passer à côté de plusieurs points fondamentaux. La logique de la mondialisation n'est pas réductible à des logiques étatiques, bien au contraire, car elles sont en concurrence directes et seulement marginalement complémentaires : cette contradiction entre niveaux nationaux et niveaux globaux n'a d'ailleurs fait que se développer jusqu'à devenir incontournable dans la compréhension du moment présent. Ce qui explique, au moins partiellement, les violences étatiques contemporaines, ce n'est pas un stade supérieur atteint par l'organisation étatique, mais sa perte de substance face à des dynamiques qui le dépassent. La pseudo-réactivation des logiques impériales que l'on essaye de nous vendre est l'indice d'une perte de cohérence historique de la forme État-nation porté par la modernité réactivant une forme appauvrie et pré-libérale de la puissance : ce n'est pas pour rien que les références historiques des Trump, Poutine, Xi, Modi, Erdogan, Netanyahu et consorts font toutes l'impasse sur le XXe siècle...
Nous assistons à une remise en question sans précédent de l'État libéral historique : mais ce ne sont pas les forces néo-réactionnaires contemporaines, dont on ne soulignera jamais assez la dynamique planétaire et globale qui les porte et qui interdit de facto les tentatives d'explication sur des bases nationales, qui en sont à l'origine (quand bien même elles peuvent, par effet rebond, en renforcer la dynamique). Ces forces néo-réactionnaires sont la conséquence d'une dynamique de dévitalisation de l'État-nation libéral. La clé de compréhension de la situation présente réside dans le divorce de plus en plus profond entre les pratiques effectives qui transforment le monde et sa réalité et les cohérences intellectuelles héritées qui sont censées en rendre compte. D'ailleurs, lorsque l'on signale que ce ne sont plus seulement aujourd'hui les rapports de force brute qui importent au final, on ne dit pas autre chose, on ne fait que constater l'échec des rationalités historiques héritées à rendre compte du réel.
De la même manière, lorsque l'on déplore avec force larmes de crocodile la démonétisation du droit international, sous l'effet supposé de la gangstérisation de l'économie et des logiques de puissance, il faudrait plutôt chercher à lire cette situation comme le résultat du fait qu'il ne peut plus y avoir de droit international quand son fondement, à savoir les États-nations, est en pleine déliquescence, déliquescence qui laisse le champ libre à la prolifération des logiques mafieuses et libertariennes qui infusent dans les interstices et les zones grises juridiques et extra-juridiques encadrant les diverses légalités nationales (et ce, quand bien même on continue à vouloir nous faire croire que le problème ne relèverait que des mauvais acteurs qui tenteraient – pour de mesquins et hypocrites intérêts particuliers – de s'abstraire d'un droit international positivement défini et pertinent). L'effondrement du droit international n'est pas le résultat de tentatives de s'émanciper des anciennes références universalistes, mais de la prise en compte de l'inadéquation de ces fondements universalistes à rester en phase avec la transformation effective du monde : l'universalisme issu du référentiel westphalien ne peut survivre à la disqualification des référentiels étatiques dont il dépendait.
Le Manifeste du Parti communiste proclamait que les ouvriers n'ont pas de patrie. La réalité a dramatiquement démenti ce beau postulat : le paradoxe actuel serait plutôt que les ouvriers (au moins une partie d'entre eux) se lamentent de ne plus avoir de patrie, par déliquescence en cours des patries elles-mêmes, ce qui explique la montée des populismes, la crise des représentations politiques classiques et les néo-impérialismes trumpiste ou poutinien en tant qu'incantations magiques pour conjurer les forces de leur déchéance et leur décadence dans des promesses apocalyptiques des plus sérieuses.
Les forces dominantes qui cadencent la réalité globale sont désormais toutes d'échelle planétaire, qu'il s'agisse des contraintes écologiques et climatiques, des stratégies globales des acteurs économiques mondialisés, des ressources environnementales, aquifères, minérales, agricoles, énergétiques, etc. Et pourtant, avec une redoutable unanimité, les référentiels idéologiques qui s'expriment encore dans les différents espaces étatiques mettent tous la tête dans leurs sables nationaux : c'est à qui chaussera désormais les œillères nationalistes les plus clinquantes pour proposer des solutions nationales aux grands enjeux globaux quand il s'agit de redéfinir les enjeux globaux eux-mêmes, de les prendre à bras le corps sans passer par les niveaux locaux en première instance. Le temps de l'adaptation passive à des défis considérés comme « externes » est révolu : ils sont bien devenus des contraintes sociales « internes ». Le problème est que nos sociétés sont historiquement formatées pour traiter tous les problèmes envisageables sur des bases nationales, et au mieux dans le cadre de coopération interétatiques : or c'est bien ce niveau étatique qui est devenu le problème, tant conceptuellement que pratiquement. Cela ne veut bien entendu pas dire que le capitalisme globalisé qui tend à s'abstraire des contraintes nationales puisse être une quelconque solution ; il n'est et ne reste en effet qu'une forme parasitaire des logiques étatiques.
LOUIS
Colmar, 13 janvier 2026
[Texte repris du blog « En finir avec ce monde » ]
23.02.2026 à 11:15
F.G.
■ Libre FLOT ANTICIPER LE BRUIT SEC DES VERROUS Les éditions du bout de la ville, 2025, 96 p. On va la jouer franco : on connaît les Ariégeois animant Les éditions du bout de la ville. On pourrait même dire qu'on les kiffe. Si on les kiffe c'est parce qu'on a bossé avec eux une paire d'années sur un bouquin promis à une sortie imminente. Une meuf, trois gars, quatre tronches remplies de choses précieuses : capacité d'écoute, pertinence, ténacité, gentillesse, souffle littéraire – on n'est (…)
- Recensions et études critiques
■ Libre FLOT
ANTICIPER LE BRUIT SEC DES VERROUS
Les éditions du bout de la ville, 2025, 96 p.
On va la jouer franco : on connaît les Ariégeois animant Les éditions du bout de la ville. On pourrait même dire qu'on les kiffe. Si on les kiffe c'est parce qu'on a bossé avec eux une paire d'années sur un bouquin promis à une sortie imminente. Une meuf, trois gars, quatre tronches remplies de choses précieuses : capacité d'écoute, pertinence, ténacité, gentillesse, souffle littéraire – on n'est pas là pour écrire des tracts –, intelligence politique – on n'est pas là pour radoter les éternels poncifs. Récit, essai, fiction : tout est question de féconde hybridation et la parole n'est jamais autant précieuse que quand elle monte des rangs de la plèbe.
Les éditions du bout de la ville ont leur marotte mais pas que : la condition paysanne, le fléau atomique, la question carcérale. Récemment, ils ont publié, signé Moben et préfacé par Jacky Durand, Mange ta peine : les recettes du prisonnier à l'isolement. Tout est dans le titre. Incarcéré à la taule de Moulins-Yzeure (Allier), l'auteur a été puni par la pénitentiaire pour avoir coécrit… un livre de cuisine, puis transféré au sein du quartier de lutte contre la « criminalité organisée » de Condé-sur-Sarthe (Orne). En zonzon, même la tambouille peut servir de prétexte punitif. En zonzon, l'absurde n'a pas de limite et Kafka peut aller se rhabiller.
Il en va ainsi du texte de Libre Flot, Anticiper le bruit sec des verrous. Libre Flot est le pseudo de Florian. Dans une vie antérieure, Florian était un punk itinérant. À trente-trois ans, il est devenu combattant en rejoignant le Rojava, et plus précisément les rangs des YPG, tenaces Unités de protection du peuple kurde. Entre 2013 et 2018, environ deux mille Occidentaux auraient ainsi eu la même démarche. Autant de volontaires internationalistes formant une vraie tour de Babel : de l'ancien bidasse versé dans le mercenariat au militant de gauche radicale séduit par le projet fédéraliste, féministe et écologique du Rojava. Inutile de préciser dans quelle catégorie se range Libre Flot.
On va encore la jouer franco : on n'aurait peut-être jamais lu Anticiper le bruit sec des verrous si on n'avait pas connu l'équipe du bout de la ville. La raison n'est pas bien claire, mais elle est peut-être à chercher du côté d'un obscur sentiment de culpabilité ou de gêne face à la détermination et au courage de ces internationalistes du XXIe siècle quittant soudain le confort de leur foyer pour aller risquer leur peau dans la poudrière syrienne en se confrontant aux djihados de Daesh (État islamique). Face à la pusillanime déferlante postmoderne, même issu d'une minorité de volontaires, un tel engagement aurait dû inspirer plus d'un essayiste en mal d'utopie. À des milliers de kilomètres de nos démocraties avachies et autocentrées, quelque chose se rééquilibrait : le nerf cru d'un idéal, les corps mis en danger dans un jeu de solidarité sans frontière ni filet. La guerre contre les « islamo-fascistes », nouvelle incarnation du bigotisme martial et despotique, un patriarcat de couillards à kalache.
Ce faisant, les volontaires internationalistes ranimaient, quatre-vingts ans plus tard, la flamme ardente des Brigades de 1936 – sans leur matrice stalinienne, ce qui n'est pas rien. En 2017, certains – dont Libre Flot – participèrent à la libération de Raqqa, capitale autoproclamée de l'État islamique. Soutenu un temps par la coalition internationale, on crut un temps que les YPG allaient pouvoir consolider les bases de leur confédéralisme démocratique. C'était mal connaître ces « alliés » qui, globalement, ne s'intéressaient aux Kurdes que tant qu'ils pouvaient fournir des troupes au sol contre les kamikazes de Daesh ; c'était mal mesurer, de même, la détermination du pouvoir turc à les éradiquer. Plus tard, ce sera mal saisir le nouveau régime syrien et la volonté de son nouveau taulier, Ahmed al-Charaa, ancien cadre du Front al-Nosra, de purger la nouvelle « République arabe syrienne » en effaçant de sa carte le rêve émancipateur du Rojava.
Torture blanche
Mais lâchons la sinistre géopolitique et revenons à Libre Flot.
En mars 2017, le trentenaire part donc pour le Rojava. Il revient en France trois mois après la libération de Raqqa, soit en janvier 2018. Libre Flot a beau ne pas s'attendre à recevoir une médaille de sa patrie-des-droits-de-l'Homme reconnaissante, il est loin de se douter que son engagement contre les authentiques terroristes de Daesh va faire de lui un suspect aux yeux de la Sécurité intérieure. « À leur retour dans leur pays d'origine, explique Pierre E. Guérinet dans l'avant-propos au livre, bien qu'ils aient combattu Daesh aux côtés d'une coalition internationale qui comprend alors la France, les volontaires internationalistes se trouvent dans le viseur des services de renseignement. Ils sont considérés comme des “revenants”, au même titre que les personnes qui avaient rejoint les troupes islamo-fascistes de Daesh. Pour la DGSI (Direction générale de la Sécurité intérieure), le scénario est simple : Libre Flot aurait l'intention d'utiliser, sur le territoire français, des connaissances militaires acquises au Rojava. »
Dix ans après l'affaire et le fiasco de « Tarnac », la flicaille antiterroriste nous ressort l'inépuisable menace anarcho-autonome tendance ultra-gauche. Pour nourrir le récit flicardier, il faut un groupe et un projet sanguinaire, ils seront fabriqués artificiellement ; il faut surtout un leader charismatique : ce sera Libre Flot. Tant il est vrai qu'une caboche à képi ne peut imaginer ses « ennemis » que sous la forme pyramidale d'une entité fortement hiérarchisée – celles et ceux qui ont tenu les ronds-points en savent quelque chose.
C'est donc parti pour plusieurs mois de surveillance. Début 2020, la DGSI transmet son rapport à charge au parquet national antiterroriste. S'ensuit une enquête préliminaire et l'arrestation, le 8 décembre, de neuf personnes par les mastards du RAID (Recherche, assistance, intervention, dissuasion). Direction les bureaux de la DGSI à Levallois-Perret. Sous les néons du Renseignement, Libre Flot est cuisiné : qu'est-il vraiment allé foutre au Rojava ? Quel est son camp politique ? Que pense-t-il de Macron, d'Erdogan ? Une fois les interrogatoires terminés, il est placé à l'isolement au centre pénitentiaire de Bois-d'Arcy. Une détention provisoire qui durera seize mois.
Anticiper le bruit sec des verrous débute par une lettre que le détenu envoie à l'émission de radio L'Envolée. La claque arrive, on ne s'en remet pas. Tournant les pages on comprend qu'il y a pire que la guerre contre Daesh, il y a la solitude dans une cage, le cerveau qui part en miettes, le corps qui se dérobe, la lucidité qui s'effiloche sous le dépeçage patient d'une effroyable « torture blanche ».
Datée du 3 juin 2021, la première lettre de Libre Flot commence ainsi : « Pour moi qui ai vécu la majeure partie de ma vie de manière collective, j'avais pourtant récemment accepté les bienfaits de courtes périodes de solitude. En disant cela, j'ai comme un arrière-goût âpre dans la bouche tant mes semblables me manquent. Ce sentiment n'est pourtant pas justifié, mais provient de l'amalgame dont, dans ce contexte, j'ai du mal à me séparer, entre solitude et régime d'isolement. Il m'est pourtant simple de constater que l'isolement est à la solitude ce que la lobotomie est à la méditation. »
Ses lettres vont ainsi, s'échelonnant, jusqu'à la dernière datée du 27 mars 2022. Libre Flot les termine souvent par la formule « Salutations & Respects », avec majuscules et pluriel parce que, même dans une cage éclairée H24, la déférence s'impose. De même que l'écriture inclusive qui rassemble dans le grand bestiaire humain les « surveillant.es » et les « gardien.nes ». Libre Flot a un défaut : il ne peut s'empêcher d'« empathiser ». À l'isolement, son rapport à l'altérité étant limité, il empathise avec les matons. Empathie ne veut pas dire sympathie, on précise parce que ce n'est jamais clair cette affaire. L'empathie, c'est grosso modo la capacité de chacun à pouvoir se mettre dans la tête de quelqu'un d'autre. Celle d'un promoteur d'acétamipride ou d'un danseur de zumba, par exemple. Matant les matons, Libre Flot s'interroge sur « leurs parcours de vie », « ce qui les a amené.es là, à maintenir des êtres vivants enfermés ». Questions sans réponse. Il n'y a pas de vocation maton. La taule, on s'y retrouve comme derrière un bureau à la Sécurité sociale : parce qu'il faut bien croûter et que, traversant la rue, un job peut vous amener à pointer derrière un mur d'enceinte haut de six mètres flanqué de miradors.
Le punk n'est pas qu'une musique bourrine avec trois accords. C'est aussi une tenue morale où le véganisme tient une place conséquente. Libre Flot a beau être enfermé avec lui-même, il a des principes auxquels il ne compte pas déroger. On peut supputer que cet échafaudage axiologique n'a pas été pour rien dans sa capacité à résister à l'enfer de l'enfermement. De barbaque il ne mangera pas. Ses lettres témoignent de son combat pour que son régime alimentaire soit respecté. Car tout est bataille et infernale tracasserie en prison : soigner une rage dentaire, soulager des douleurs articulaires, consulter un psy. Libre Flot a beau jouer le jeu du détenu modèle, les mois passent et rien ne se passe. Rien pour desserrer l'étau de ses conditions de détention. Il s'astreint à des leçons quotidiennes de kurde mais sent bien que ses capacités cognitives dévissent. Les jours se dupliquent et le temps n'est plus qu'un plâtre où tout s'empêtre et se rigidifie. « Le plus pernicieux dans l'isolement est de rendre le réel irréel. » Le monde extérieur n'a plus de substance, les événements plus d'effectivité. « La seule réalité (pathétique), c'est cette cellule, ces livres, ces salles des spores (hihi), cette douche, cette “pseudo-promenade” individuelle. » L'enfermé ironise, preuve qu'au fond de lui ça tient encore. Bientôt il trouvera un mot-valise pour désigner la promenade : « opprimenade ». Pas mal, mec !
« Amis de chez Daesh »
Plus d'une année passe et bientôt ça ne tient plus. Ou bien juste à un fil. Le 27 février 2022, Libre Flot écrit pour annoncer son intention imminente de ne plus s'alimenter. Foutu pour foutu autant y aller franco. « Cela fait plus de quatorze mois que je comprends que ce sont mes opinions politiques et ma participation aux forces kurdes des YPG dans la lutte contre Daesh qu'on essaie de criminaliser ». Quant au juge d'instruction, il « se permet la pire des insultes en se référant aux barbares de l'État islamique comme étant “[ses] amis de chez Daesh” ». Un crachat à la gueule que Libre Flot ne peut supporter. On le comprend. Contre l'État islamique, il s'est battu à Raqqa où avaient été planifiés les attentats du 13 novembre. On devrait le fêter en héro, on le traite en terroro. Pour la justice bourgeoise, un anar révolutionnaire ou un islamo décapiteur, c'est la même lie qui sape sa mainmise sur le corps social ; alors on les fourre dans un même sac d'opprobre et Dieu reconnaîtra les siens.
– 17e jour de grève de la faim. RAS.
La pénitentiaire laisse faire. Officiellement, elle n'a pas le droit de forcer un détenu à se nourrir. Affaibli, Libre Flot continue à empathiser et témoigne de la perte de raison de ses voisins : « Je les entends changer au cours des mois qui passent, j'en entends certains perdre pied, si ce n'est sombrer dans la folie. »
En fin de lettre, il supplie : « Sortez-moi de ce tombeau ! »
– 23e jour de grève de la faim. RAS.
Libre Flot adresse une lettre aux volontaires internationalistes tentés d'aller défendre l'Ukraine. Il les met en garde : aujourd'hui on vous encense, mais à votre retour « vous serez sûrement épié.es et surveillé.es, toute votre vie pourra être redessinée, réécrite, réinterprétée, et de simples blagues pourront devenir des éléments à charge lorsque ces institutions auront décidé de vous instrumentaliser pour répondre aux besoins de leur agenda politique. »
– 30e jour de grève de la fain. RAS.
Dernière lettre. « Pfff ! Hier c'était rude. Aucune énergie. Même lire était au-delà de mes forces ».
– 37e jour de grève de la faim.
Il pèse 45 kilos, le poids d'une liberté conditionnelle à venir.
Après les lettres, Anticiper le bruit sec des verrous offre un temps d'entretien. L'occasion, pour le lecteur, de s'approprier le parcours de Florian. Les squats punks, Sivens, la jungle de Calais où il file un coup de main à « l'école du chemin des dunes ». C'est là qu'il rencontre ses premiers Kurdes : des minots venus du Başûr, le Kurdistan irakien. Puis viendra le temps de la gamberge, assis sur le toit de son camion. « Je ne sais pas ce que c'est une guerre. C'est un choix difficile qui m'interroge sur mes convictions, mes capacités. (…) Je repense à toutes les belles phrases que j'ai pu entendre ou que j'ai pu moi-même dire pendant des années, du genre : “Si j'avais vécu en 1936, j'aurais rejoint les anarchistes espa-gnol.es” ».
Plus qu'un trésor, la filiation historique est une force. Elle met des mots sur nos engagements. Les arrime au passé, les tend au-dessus du présent vers des futurs soudain possibles. On a beau en savoir la visée précaire, l'impulsion est là qui soudain commande. Mieux vaut un saut dans le vide qu'un surplace en camisole.
Salutations & Respects, Florian, fallait y aller ; fallait tenir et revenir. Raconter. Les anarchistes espagnols auraient été fiers de toi.
Sébastien NAVARRO
19.02.2026 à 18:58
F.G.
Donc ils ont eu une éducation. Ils sont allés aux écoles – enfin à Sciences-Po, ou en école de journalisme. Donc on leur a enseigné. Donc, ils ont appris. Ils ont appris l'Histoire. L'ont régurgitée – dans des copies, puis dans des articles, dans des discussions mondaines. Ils ont vu des documentaires – sur Arte. Des films. Sur la montée. Sur ce qui s'est passé, les processus à l'œuvre, les accélérations. À quoi les processus ont conduit. Ils ont été invités – et ont invité – à « méditer ». (…)
- Odradek
Donc ils ont eu une éducation. Ils sont allés aux écoles – enfin à Sciences-Po, ou en école de journalisme. Donc on leur a enseigné. Donc, ils ont appris. Ils ont appris l'Histoire. L'ont régurgitée – dans des copies, puis dans des articles, dans des discussions mondaines. Ils ont vu des documentaires – sur Arte. Des films. Sur la montée. Sur ce qui s'est passé, les processus à l'œuvre, les accélérations. À quoi les processus ont conduit. Ils ont été invités – et ont invité – à « méditer ». Comment tout ça avait bien pu se passer. Au milieu de quelle inconscience, de quelle passivité, de quelles faillites, politiques, intellectuelles, morales. Après quoi, ils ont solennellement juré que « plus jamais ». Donc ils savent. Normalement.
Et puis voilà que tout se reproduit – mais comme à la parade. Il n'y a même pas à faire effort de généralisation ou de conceptualisation. Tout est à nouveau sous leurs yeux : l'enchaînement. À l'identique ou presque. Il n'y a qu'à regarder, et puis à qualifier. Mais rien. Non, non, il ne se passe rien – enfin rien de remarquable. En tout cas ici. Ailleurs, ah oui, c'est différent. Aux États-Unis, par exemple. C'est très différent, les États-Unis. Selon la règle la plus éprouvée du journalisme national, quand c'est « loin », on peut y voir – attention : ne pas utiliser pour Israël. À propos des États-Unis, par exemple, il est même autorisé maintenant de s'adonner au frisson de dire « fascisme ». En France ? Montée, enchaînement ? Franchement, non, on ne voit pas. Rien. RN, oui – quand même, on lit les sondages. Mais parfaitement républicain ; fascisme, non.
Inverser
À tout prendre, et dans la situation où nous sommes, « rien » serait de très loin préférable. Car, il n'y a pas « rien » : il y a l'inversion. Le problème politique en France n'est pas l'inexorable montée du fascisme, il est le bloc de la gauche antifasciste. Qui, à la limite, suggère-t-on mezza voce, pourrait bien être le « vrai fascisme ». Il n'est donc pas exact que « tout se reproduit » à l'identique. Le deuxième fascisme historique a cette particularité de nier absolument être un fascisme et d'en réserver l'infamie à ses opposants. À cet égard, une vidéo déjà ancienne a tout dit – c'est une parodie, mais elle est du dernier sérieux. On y voit un officier SS, apostrophé par un passant qui le traite de nazi, réagir outré et sarcastique : « Et pourquoi pas d'extrême droite pendant que vous y êtes ; voilà quand on est à court d'argument, on ressort la polémique nazie ; et notre Führer, je suppose que c'est aussi un nazi », etc. Tel est très exactement l'état réel du débat aujourd'hui. Un reportage de France Info se clôt sur l'évocation des « fleurs pour Quentin ».
Il suffirait pourtant de trois minutes de vidéo pour faire connaître la nature des groupes auxquels ce malheureux appartenait. Nous aurons plutôt le « choriste et philosophe », ou l'« étudiant en mathématiques », ça varie, en tout cas une figure de sagesse, de modération et d'empathie chrétienne. Mais ce à quoi il était réellement affilié, les hordes noires, les parades aux flambeaux, les bannières à croix celtiques, les bras tendus, le défilé néonazi auquel il participa le 10 mai dernier par exemple – c'est-à-dire toutes les manifestations d'authentique fascisme aimablement autorisées par Darmanin-Retailleau-Nunez – cela, les médias ne le montreront pas. Ils ne montreront pas non plus les vidéos, pourtant largement disponibles, des milices fascistes à l'œuvre, manches de pioche à la main, dans les rues d'Angers, de Rennes, de Lyon et d'ailleurs. Ils ne diront pas ce que devient la vie nocturne, dans des bars, des boîtes ou des librairies, quand une descente peut avoir lieu à tout instant. Ils ne montreront pas la photo de Retailleau en agréable compagnie du « Jarl », notoire chef de milice, illustration pourtant parfaite de ce que c'est qu'un arc fasciste. Ils n'égrèneront pas la liste de tous les tués de l'extrême droite – il est vrai qu'ils ont tous des noms à consonances bien trop peu chrétiennes, et puis personne alors n'en avait pas parlé. Ils ne diront pas les compassions différentielles de Macron qui prend quasiment le deuil pour un militant fasciste mais ne dit rien pour les meurtres commis par des militants fascistes – occasions pourtant nombreuses.
Bref, ils ne diront pas que s'il y a un antifascisme, c'est peut-être parce qu'en premier lieu, il y a un fascisme – parce qu'on ne peut logiquement pas précéder ce contre quoi on se définit. Et que, lorsque la société est abandonnée à des milices, tolérées par tout l'appareil d'État, depuis les bas-fonds de sa police jusqu'aux sommets de l'administration et du gouvernement, préfets et ministres, ignorées par les médias qui, eux, auraient le pouvoir de faire naître une réprobation sociale à l'échelle du pays, alors, oui, quand plus rien ne dissuade les milices, il n'est pas étonnant que certains n'aient plus envie de subir, forment le projet de se défendre – accessoirement de défendre les autres –, s'en donnent les moyens. Et il n'est pas étonnant non plus que se passe ce qui doit prévisiblement se passer quand la désertion d'un État complice ne laisse plus que la possibilité des face-à-face violents. Auxquels il appartiendrait normalement à la police de s'opposer – mais tout le monde sait désormais de quel côté est la police. Tout le monde, sauf les médias.
La montée fasciste ôtée du paysage, il ne reste qu'un incompréhensible « antifascisme », une absurde aberration, une violence pure et sans cause. Alors, franchissant d'un coup dix crans dans le mensonge, on peut titrer « LFI, le nouvel ennemi », comme France-Info, la radio publique d'extrême droite, dont on a ici retiré le « ? » parce qu'on n'est pas obligé de valider tous les degrés de l'hypocrisie. Ou bien, comme Sandrine Cassini, « LFI mise en cause par la droite et l'extrême droite », quand il est assez évident que le titre véritable devrait être « LFI mise en cause par Le Monde ». Il va falloir se souvenir de ce week-end de février 2026, parce qu'il restera sans le moindre doute possible comme un moment historique. Non pas que ce qui s'y est passé soit absolument inédit – la négation de la course au fascisme sous Macron, l'accablement de l'unique formation politique réellement d'opposition (puisque le RN ne propose que des intensifications de ce qui se fait déjà, et pour le reste un parfait statu quo). Non pas donc que tout soit inédit, mais que tout y a été porté à ce genre de degré extraordinaire où les variations quantitatives font des différences qualitatives. La bascule dans ce que, par commodité, on appelle la trumpisation, c'est-à-dire une manière hors norme de mentir, de déformer et de fabriquer, a saisi l'entièreté du paysage politique et médiatique, et cette bascule est totale.
Falsifier
Il n'est pas du tout adventice que cet événement suive de quelques jours à peine les propos de Nunez soutenant que les « contrôles au faciès n'existent pas », alors qu'ils ont été documentés par la Cour de cassation, la Cour européenne des droits de l'homme et le Conseil d'État. Et plus encore, l'ahurissante sortie du ministre des Affaires étrangères, exigeant la démission de Francesca Albanese sur la base de propos qu'elle n'a simplement pas tenus. L'une et l'autre déclaration survenues sans qu'aucun média n'en relève la gravité exceptionnelle, se contentant (dans le meilleur des cas) de rendre compte pour solde de tout compte. Un système médiatique normalement « sain » est une instance de rectification, et même de dénonciation pour indécence de ces falsifications. Or le système contemporain est devenu lui-même un agent de la corruption intellectuelle contre laquelle il est censé lutter, désormais tout occupé à ne pas dire ce qui est, quand il ne travaille pas à dire que ce qui est est le contraire de ce qui est. Aussi la presse de « fact-checking », en croisade, d'après ses propres prétentions, contre la post-vérité, a-t-elle elle-même tourné – retournement voué à lui rester pour toujours incompréhensible – en formidable machine à post-vérité. Il n'y a pas de fascisme, et l'antifascisme est un fascisme ; la FI est la violence même en politique et les milices réellement meurtrières n'existent pas ; les mots de la FI tuent mais pas ceux du Grand Remplacement, d'ailleurs « À bas le voile » n'a pas valu un clapotis de scandale à Retailleau ; la FI est l'antisémitisme reconstitué, quoique ceci ne puisse être documenté par la moindre procédure, mais la boue épaisse qui recouvre tout au RN – candidats ordinaires, groupes de messagerie, connexions miliciennes – est tenue pour non avenue, puisque le RN soutient Israël.
Israël, et son génocide. Voilà peut-être le lieu princeps – et symptomatique – de la bascule politique et médiatique. Le génocide à Gaza y fait l'objet de la même négation que la montée fasciste à l'intérieur, pour donner lieu à une alliance qui défie l'entendement, la logique et l'Histoire : le sionisme dans sa variante génocidaire (pas seulement) et le bloc aggloméré de défense de l'ordre bourgeois, depuis le PS jusqu'à l'extrême droite la plus antisémite. Avec pour unique ciment la haine de la FI. Il est vrai que seule dans le champ institutionnel à dénoncer le génocide et seule de gauche, elle se désignait à tous. Viendra-t-il à un média de s'interroger sur ce monde parallèle devenu le nôtre, dans lequel, par exemple, le fils d'un chasseur de nazis en appelle à « des grandes rafles » ? S'étonnera-t-on que, dans ce renversement des pôles magnétiques, le mensonge extrême règne en maître.
Et ceci jusque dans les cénacles bien élevés, celui de C politique, par exemple, équivalent dominical sur France 5 de la machine à sédation quotidienne C ce soir. Jean-Yves Camus, supposément un universitaire, y délire, car il n'y a pas d'autre mot, que Rima Hassan a qualifié tous les juifs de « génocidaires ». Aussitôt enchaîné d'une autre falsification qui lui fait dire que « du Jourdain à la mer » signifie expulsion des juifs – quand elle a systématiquement dit le contraire. Et pas un mot de reprise de Thomas Snegaroff, pas un mouvement d'interruption sèche et nette devant la fabrication à l'état pur. On préférera passer à autre chose – par exemple (au hasard) terminer avec la FI. Dont l'animateur note pour la formalité qu'elle n'est a priori nullement impliquée dans le drame de Lyon, mais ne tient pas moins à lui consacrer un bon dernier quart d'heure, qui donnera abondance d'occasions d'insinuer… qu'un peu quand même.
Sans surprise, on pouvait compter sur Macron pour offrir une synthèse parfaite : LFI / extrême-gauche / arc républicain (hors de) / antisémite – à l'aimable invitation de Frédéric Haziza, camelot de Radio J, à qui le journalisme est aussi étranger que le harcèlement sexuel est familier. En tout cas, on n'en attendait pas moins de celui par qui tout sera arrivé, et dont le système médiatique se sera acharné à nier que tout sera arrivé par lui. Pétain (grand soldat), Maurras (référence), Zemmour (consolation téléphonique), Valeurs Actuelles (entretien), mais aussi : violences policières déchaînées, impunité garantie, menées législatives ahurissantes (interdiction de filmer la police, présomption de légitime défense), racisme autorisé des expressions ministérielles, police idéologique à l'université, surveillance des réseaux sociaux sous couleur de protection de la jeunesse, répression ou interdiction des manifestations de soutien à la Palestine – effondrement général des libertés et droits fondamentaux, rétrogradation de la France au rang de « démocratie empêchée » (Civicus->https://monitor.civicus.org/globalfindings_2025/] ou de « démocratie défectueuse » (The Economist. Et enfin, et surtout : l'obsession, documentée, de livrer le pouvoir au RN, au prix, s'il le faut, de s'assoir sur le résultat électoral, comme en 2024. Car, dans la presse française, on se prépare déjà à s'inquiéter avec délice de ce que Trump pourrait faire des midterms, sans jamais rappeler que, piétiner les élections, chez nous, c'est déjà fait. Dans un silence total.
Collaborer
Le génocide à Gaza aura été le premier lieu de la trumpisation, mais tout sera venu s'y accrocher, et notamment « la violence » – de la seule FI, bien sûr. De la même manière qu'il n'y a pas d'antifascisme sans un fascisme qui le précède, il n'y a pas de violence qui monte de la société sans une violence qui lui a d'abord été faite – elle n'aura pas manqué depuis trois décennies, mais singulièrement sous la dernière, celle du macronisme. Plaise au ciel qu'il se soit trouvé une formation politique d'importance comme la FI pour capter cette violence réactionnelle, pour l'exprimer, mais en la mettant en forme, en lui donnant une élaboration, c'est-à-dire en transmutant la colère en conflictualité réglée – et que serait-elle advenue sinon, quels débouchés ne se serait-elle pas donnés ? On en finirait presque par rêver d'une insurrection en bonne et due forme, façon Gilets jaunes redux mais sous stéroïdes, qui viendrait chercher la bourgeoisie de pouvoir jusque chez elle pour lui enseigner de première main la différence entre vraie violence et conflictualité politique. Mais la bourgeoisie ne tolère même plus la simple conflictualité, et la seule opposition de gauche qu'elle est capable d'envisager, c'est la droite – Hollande, Glucksmann, Cazeneuve, qui on veut mais la droite. En vérité, elle n'est plus en état de comprendre quoi que ce soit, et n'est plus menée que par l'unique désir de préserver son ordre – dont elle voit au moins que le RN ne lui ferait rien risquer. Et ce désir fanatique s'est emparé avec furie de toutes ses têtes, politiques et médiatiques, raison pour quoi il n'est nul besoin, comme disait Bourdieu, de l'hypothèse d'un chef d'orchestre pour penser cette orchestration. Car c'en est une. En réalité c'est même une campagne.
On peut, et on doit, qualifier de campagne une entreprise aussi générale, aussi cohérente et aussi violente d'élimination d'une formation politique, la seule de gauche dans le paysage institutionnel électoral. Benjamin Duhamel, face à Manuel Bompard, peut bien battre de ses petits bras, trépigner qu'« on en a parlé » – des connexions du RN et du GUD, par exemple responsable du meurtre d'Aramburu. La vérité est que non, ils n'en ont pas parlé – pas comme ils parlent, dans une explosion de jouissance, de ce qui s'est passé à Lyon, pas comme ils somment à comparaître la FI, et la FI seulement. Car il y a belle lurette que le RN ne comparaît plus. Des transfuges de médias d'extrême droite sont devenus chroniqueurs du service public, jusqu'à France 5, à France Info surtout, devenue par excellence la radio de la collaboration. On y accroche quotidiennement les deux négationnismes, celui du crime contre l'humanité là-bas, celui de la montée fasciste ici, désormais profondément solidaires. Et dont le nouage ne s'exprime jamais si bien que dans ce topos inepte, mais repris partout, de « l'arc républicain », de qui y entre et de qui en sort –, il restera sans doute comme le fétiche de cette classe imbécile qui n'a même pas pour elle la grandeur particulière du cynisme : elle y croit dur comme fer. En réalité, elle restera comme le fait d'armes canonique des collaborateurs.
On en était à écrire, à propos de Quentin Deranque, que nous sommes à deux doigts de l'hommage national ou de la marche blanche, quand est tombée l'annonce de la minute de silence à l'Assemblée nationale. Un militant de l'extrême droite la plus violente. Honoré à l'Assemblée. Il fallait un dessinateur politique de génie comme Fred Sochard pour produire immédiatement l'antidote. « Et pour les victimes de crimes racistes ? », demande un personnage. « Des années de silence, ça vous suffit pas ? », répond Yaël Braun-Pivet.
Mais tout de même. Une classe entière, minoritaire, nuisible, radicalisée dans la défense fanatique de ses privilèges, prête à tout, installe littéralement l'extrême droite, quand elle ne l'appelle pas de ses vœux, niant bien sûr avoir la moindre intention de cette sorte, n'en faisant pas moins tout ce qui est nécessaire. L'extrême droite, ça n'est pas grave. Après tout, nous avons déjà bien dégagé la piste, bien préparé le terrain, nous sommes déjà racistes, libérés de l'État de droit et des élections, militants de toutes les autorisations policières, peu inquiets des milices – ne rendons-nous pas un bel hommage à l'un des leurs ? Non, ce qui est grave, ce sont « les autres », leurs impôts, leur passion pour les Arabes, ici et à Gaza, leurs objections au capitalisme, leur pénible tropisme pour les dominés, leur défaut de sympathie pour les puissants – pour nous, quoi. Mais nous ferons tout ce qu'il faut. Nous avons appris, mais en fait non, nous avons tout oublié : de l'Histoire – nous nous sentons beaucoup plus légers. Alors nous distordrons, nous fabriquerons, nous falsifierons, nous inverserons – pour tout dire, nous ne nous voyons pas beaucoup de limites, un peu comme Epstein (c'était un trait d'humour). Nous n'aurons même pas l'impression de mentir car à force d'intoxiquer le public, nous nous sommes auto-intoxiqués et, maintenant, nous croyons à tout ce que nous disons. C'est l'âme claire et d'un mouvement très libre que nous collaborons. Donc non, nous n'avons rien appris de l'Histoire. C'est notre manière d'y entrer !
Frédéric LORDON
18 février 2026
« La pompe à phynance », blog hébergé par Le Monde diplomatique
Illustration : Odilon Redon.
16.02.2026 à 08:24
F.G.
Un de ces tristes matins d'hiver, Raoul , un vieux copain, m'appela aux aurores, me tirant brutalement d'une nuit insomniaque et comateuse. Le bougre, à 7 h du mat, souhaitait prendre de mes nouvelles, mais surtout confronter nos points de vue sur l'état désastreux d'un monde dont ses dirigeants sont en train de rouvrir toutes les vannes du refoulé d'un temps – les années 1930 – qu'à tort on a longtemps relégué au musée de l'histoire ancienne. De fait, j'avais prévu de dormir un chouïa de (…)
- Digressions...
Un de ces tristes matins d'hiver, Raoul [1], un vieux copain, m'appela aux aurores, me tirant brutalement d'une nuit insomniaque et comateuse. Le bougre, à 7 h du mat, souhaitait prendre de mes nouvelles, mais surtout confronter nos points de vue sur l'état désastreux d'un monde dont ses dirigeants sont en train de rouvrir toutes les vannes du refoulé d'un temps – les années 1930 – qu'à tort on a longtemps relégué au musée de l'histoire ancienne. De fait, j'avais prévu de dormir un chouïa de plus pour récupérer un peu d'allant. « On dit 11 h au rade de la Bastoche que tu connais », a annoncé impérativement Raoul ! Et quand il dit, il dit, Raoul. On ne discute pas. D'autant que c'est un homme doté d'un don de conversation inégalable et que, malgré son presque grand-âge – quatre-vingt piges passées –, il lui en faut beaucoup pour succomber à l'accablement. Du moins le croyais-je. Mais là, dès que nous fûmes réunis, j'ai vite compris que, quelque part, sa superbe et sa cuirasse avaient cédé devant les avanies que le destin autoritaire, voire postfasciste, du monde nous infligeait jour après jour. D'entrée, ses premiers mots laissaient, en effet, peu de doute sur son état moral : « Je ne sais pas si tu l'as remarqué, compagnon, mais l'ombre gagne partout. » Dans sa bouche, ce constat ravageur relevait d'un appel. La mécanique ironique habituelle qui huilait depuis toujours son très spécial usage de la dialectique s'était visiblement enrayée.
– Ça commence bien, dis-je.
– Mais tout atteste que ça finira très mal ! ponctua Raoul, sérieux comme un pape gagné à l'humour noir.
Le premier round fut d'élucidation. Aux dires de l'ami, qui connaissait très bien les États-Unis – où il s'était rendu souvent et où, dans les années 1970, il s'était lié d'amitié avec Murray Bookchin –, le second mandat de Trump, dont il suivait assidûment, et sur tous supports, les « dingueries », sonnait comme une alarme dont la puissance se faisait chaque jour plus stridente.
– Le postfascisme, c'est cela, précisément cela : un étalage permanent de la force brute, une ignorance crasse de l'histoire, un mépris insolent de toute règle et la toute-puissance d'une “intelligence” artificielle mise au service d'une cause abjecte.
Je le laissai parler, étonné de l'usage que lui, plutôt technophobe, fit, ce matin-là, de son téléphone portable où il avait stocké quantité d'images, captées sur les réseaux asociaux, des abominations commises par la police-milice anti-immigration de l'agence ICE [2], dont celles, visibles sur divers angles, des exécutions gratuites, à Minneapolis (Minnesota), le 7 janvier dernier, de Renée Nicole Good, une mère de famille de 37 ans, et celle, le 26 janvier, d'Alex Pretti, un infirmier en réanimation, âgé lui-aussi de 37 ans, abattu alors qu'il était venu filmer les probables exactions des agents de l'US Customs and Border Protection (USBP), une agence relevant, comme l'ICE, du département de la Sécurité intérieure étatsunien. À chaque clic, le visage de Raoul se crispait.
– Ce sont des fascistes, compagnon, de purs fascistes des temps archaïquement postmodernes que nous vivons ; cette gangrène, tu le sais autant que moi, peut s'étendre comme un brasier. Toutes les digues sont en train de sauter.
– Mais tu ne penses pas – ai-je tenté, pour le sortir de la pression affective que visiblement il ressentait – que, d'une certaine manière, ce que recherche Trump et sa bande, c'est à nous terroriser en nous enfermant dans nos affects, et ce faisant en nous désarmant. J'ai toujours, pour ce qui me concerne, la faiblesse de penser que notre meilleure arme, c'est précisément de penser sérieusement le monde tel qu'il va en nous entraînant vers le chaos, mais aussi de réfléchir collectivement à la meilleure manière de résister à cette fuite en avant vers le pire.
– Tu as raison, amigo. On se connaît depuis belle lurette : un presque demi-siècle, tu te rends compte… Chaque fois que nous avons été confrontés à des situations concrètes, on les a d'abord pensées, analysées. Mais chaque fois, nos affects étaient au cœur de nos impulsions. Ils n'enferment pas, compagnon, les affects, ils disent un état d'âme, ils mobilisent d'abord le corps. La tête vient après, quand elle vient penser l'affect et l'objectiver. La grande différence entre le temps dont nous parlons – celui d'avant la grande défaite de la pensée – et de notre présent de catastrophes répétées, c'est le rythme effréné de prolifération de la barbarie. On ne peut suivre ses effets qu'en spectateur accablé, mais désireux de n'en pas perdre une miette. Debord avait raison : « Le spectacle est le discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux » [3]. Quand des monstres comme Trump, Poutine, Netanyahu, tant d'autres le dominent, les médiocres qui le promeuvent sont, non seulement, complices du crime, mais porte-voix du néant éthique qui les habite. Donc pensons, si tu y tiens, mais sans chasser nos affects.
Bien sûr, la balle était dans mon camp. Je savais Raoul assez habile pour rétablir l'équilibre en la renvoyant à son interlocuteur quand il se sentait déstabilisé par un défaut de faiblesse.
– Nous serons d'accord, j'en suis sûr, pour nous entendre sur le fait que l'affect est au cœur de toute démarche de pensée qui, elle, s'arrime à le dépasser pour le rendre opérationnel. Car il ne suffit pas d'haïr les monstres susnommés pour les contrarier. Il faut comprendre les motivations et les réflexes prédateurs qui fondent leurs actes criminels. Les États-Unis et leurs alliés, l'Occident plus généralement, sont en train de subir un choc de réalité. De fait, Big Brother, sa pièce maîtresse, n'existe plus que comme souvenir d'une surpuissance. Son déclin prolongé est avéré et, probablement, irréversible. Économiquement, il a perdu tous ses atouts au profit de la Chine, qui est en train de gagner – et dans les grandes largeurs – la guerre économique inter-capitaliste. C'est elle qui alimente le marché de ses marchandises. L'industrie américaine est tombée à un niveau tellement bas que son relèvement semble impossible. D'où son désir – assurément fou – de se réinventer comme Néo-empire interventionniste et guerrier alors que, depuis presque quarante ans, toutes ses aventures militaires se sont soldées par des échecs cuisants. Le parallèle est ici évident avec la chute de l'Union soviétique, en 1991, qui intégra son déclin en se débarrassant d'un communisme largement inexistant et en ralliant le monde dit libre, mais sans cesser de se penser comme État opérant, conquérant et despotique. Dans le cas russe, Poutine, pur produit kagébiste, remonta avec succès la mécanique nationale-populiste pour maintenir la Russie dans le concert des puissants. Sa sale guerre contre l'Ukraine fut sa manière de confirmer sa capacité de nuisance. Dans le cas américain, Trump et la bande de dangereux illuminés qui l'entourent s'ingénient à fomenter des opérations guerrières assez grotesques, comme celle du Venezuela, dont le seul but serait de mettre la main sur sa copieuse réserve de mauvais pétrole, aventure dont le seul effet, à ce jour, est, semble-t-il, d'avoir capturé à la mafieuse, parfaitement illégalement en tout cas, Maduro et son épouse.
Quant à ses prétentions sur une conquête du Groenland, elles sont d'autant plus grotesques que les States disposent déjà, et depuis 1951, non seulement d'une base militaire opérationnelle en territoire groenlandais, celle de Pituffik (ex-Thulé), mais aussi d'un accord d'extension possible de son périmètre signé à la même date avec le Danemark – devenu de facto protectorat américain. Quant au sort des Groenlandais depuis que les Yankees s'y sont installés, tout le monde s'en fout. Et pourtant, il en dit beaucoup de la folie d'un monde qui couve depuis longtemps : déplacements massifs de populations attachées à leur territoire, expérimentations douteuses comme cette tentative de construction sous la glace d'une base de lancement de missiles et d'un dépôt d'armes chimiques que le réchauffement climatique pourrait ramener à la surface, accumulation de déchets toxiques en tout genre. De quoi donc est fait le soudain intérêt de Trump pour un territoire déjà placé (encore de facto) sous son contrôle ? De rien. D'un coup de tête, d'un bluff, d'une lubie. Ou, possiblement, d'une vague promesse qu'il aurait faite à son pote transhumaniste nazi Elon Musk, patron de SpaceX, de lui offrir de la place pour la construction d'infrastructures servant ses sordides intérêts commerciaux. C'est ainsi qu'il faut probablement saisir ce mafieux qui préside aujourd'hui aux destinées d'un pays hébété par ces outrances. La culture de Trump, c'est le business, cette idée pathologiquement criminogène qui prône que tout s'achète et tout se vend, même les consciences, doublée dans son cas d'un prolongement qui fait sa marque, à savoir que le viol – des âmes, des esprits, des corps, des territoires – reste l'arme du fort, la preuve même de sa puissance. C'est ce type odieux au-delà du raisonnable qui a remporté l'élection américaine de 2025 avec 49,8 % des suffrages, mais un petit 1,5 % de différence avec sa peu brillante rivale démocrate.
Raoul m'avait écouté sans m'interrompre, mais en manifestant quelques moments de doute. Ses mimiques en attestaient.
– Je t'accorde un avantage. C'est ta capacité à transcender l'affect que nous partageons en une vision globale et indéniablement pensée d'une situation où Trump ne serait, in fine, pour la classe dominante d'un Empire en voie d'effondrement, que le parangon du type qui osera tout, même le pire, surtout le pire, pour la sauver d'un naufrage à venir.
– C'est une manière de me comprendre, mais un peu biaisée. Au-delà de Trump et des États-Unis, nous assistons depuis longtemps déjà à une médiocratisation générale du monde. Sa caractéristique, c'est de toucher toutes les classes. Si une ombre gagne, l'ami, c'est celle-là, et elle se propage désormais à grande vitesse. L' « enseignement de l'ignorance », si justement analysé en son temps par Jean-Claude Michéa [4], a largement produit ses effets dans l'effondrement culturel et éthique d'un monde qui produit – à la chaîne, dirais-je – des femmes et des hommes de pouvoir d'une médiocrité affligeante. Pour nous, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, le compte y est. Michéa y voyait l'effet d'un « déclin régulier de l'intelligence critique, c'est-à-dire de cette aptitude fondamentale de l'homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale [5]. » Pour ma part, j'aurais évité de qualifier de « morale » cette impérative « nécessité ». Car, sans repères temporels, sans connaissances minimales de l'histoire des anciens temps, l'horreur que provoquent des images comme celles des crimes gratuits de Minneapolis, est certes constatable par n'importe quel humain non déshumanisé, mais elle ne l'affecte que moralement sans qu'il en tire forcément une leçon sur la portée politique de ces crimes gratuits commandités par une puissance en voie de fascisation absolue. Ce que je veux dire par-là, c'est que cela fait longtemps que l'indignation ne suffit plus. Il faut l'inscrire dans l'Histoire, à sa place et selon ses capacités. En cessant d'en être le spectateur affligé mais impuissant. Notre rôle, compagnon, au vu de ce qu'on a vécu, c'est de faire en sorte que cette jeunesse qui bouge et se mobilise ne soit pas simplement affectée par tant d'inhumanité, mais transforme ses affects en actes de résistance. C'est, de mon point de vue, ce qui se passe précisément à Minneapolis et dans bien des villes des États-Unis. On y voit se constituer un mouvement massif et pluriel de résistance active et organisée à l'ignoble. Une résistance qui, si elle s'élargit, se structure et tient, face à la répression de l'ICE, dans le soutien sans faille aux immigrés traqués par le fascisme trumpien, aura tracé la route à suivre partout ailleurs. Les temps que nous vivons, ai-je tendance à penser, sont trop durs pour se laisser aller au seul désespoir des défaites annoncées. Il convient de s'armer pour les comprendre et les retourner en victoires. Tu ne crois pas, Raoul ?
En guise d'approbation, l'ami leva son verre et entonna L'Internationale.
Oui, il ne dépend que de nous que les mauvais jours finissent !
Freddy GOMEZ
[1] Voir « Digression sur les boomers »
[2] Immigration and Customs Enforcement, agence fédérale américaine chargée de l'application des lois sur l'immigration et les douanes, fut officiellement créée par l'administration Bush le 1er mars 2003, dans le cadre d'une vaste réorganisation gouvernementale consécutive aux attentats du 11 septembre 2001. Le retour de Trump à la Maison Blanche, en janvier 2025, marque un tournant majeur pour l'ICE, dont les moyens financiers ont spectaculairement augmenté.
[3] Guy Debord, La Société du spectacle, thèse 24, Buchet-Chastel, 1967.
[4] Jean-Claude Michéa, L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, 1999, Climats.
[5] Op. cit., p. 15.