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Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits.

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06.04.2026 à 09:25

Politique de l'ADN

F.G.

Victoire ! J'ai réussi à obliger « la direction » à me changer de logo, et, donc, d'identité. Parce que, franchement, Louis XIV en jupette minaudant à l'adresse de tout ce qui bouge ! Il faut que ce soit bien clair entre nous, je conchie la royauté et l'État avec, notamment son actionnariat identitaire. C'est choses-là étant dites, j'ai prévu de vous partager ici quelques vues sur le « logiciel du parti » qui m'est cher. Mais voilà que j'ai à peine fini ma ligne que la direction me hurle à (…)

- Marginalia
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Victoire ! J'ai réussi à obliger « la direction » à me changer de logo, et, donc, d'identité. Parce que, franchement, Louis XIV en jupette minaudant à l'adresse de tout ce qui bouge ! Il faut que ce soit bien clair entre nous, je conchie la royauté et l'État avec, notamment son actionnariat identitaire.

C'est choses-là étant dites, j'ai prévu de vous partager ici quelques vues sur le « logiciel du parti » qui m'est cher. Mais voilà que j'ai à peine fini ma ligne que la direction me hurle à l'oreille que « vous partager » serait un anglicisme. Je ne suis pas sourde ! Pas comme ces vieux has been qui n'ont jamais mis le début de leur nez dans une messagerie et prétendent pourtant détenir la vérité. Car, « vous partager » n'a rien d'un anglicisme, il faut vraiment tout leur expliquer. T'es sur Facebook par exemple, tu mets une photo sur ton mur virtuel et tu veux la partager. Mais non, crétin ! Ça ne veut pas dire que je veux la déchirer en plusieurs morceaux ! « Je vous partage une photo de Louis XIV » est bien la formulation correcte, puisque ce n'est pas moi qui vais la faire partager : c'est Facebook. C'est lui qui fait le boulot – l'action est sous-tendue par le verbe « faire » –, et en plus c'est gratuit. J'accorde à la direction qu'ici on n'est pas sur Facebook, mais bon, il faut que ce soit bien clair entre nous, je conchie les vieux principes éculés et les directions.

Bon alors, est-ce que je vais enfin pouvoir parler du « logiciel du parti » qui m'est cher ? Ben nan, c'est foutu, en gros c'est la guerre, parce que la direction vient tout juste de m'insulter en ces termes : « Ranges tes parties, ça va grave chauffer là ! » Sont peut-être pas si vieux là-haut, finalement ? N'empêche qu'au bout du compte, ils ne me laissent pas le choix puisqu'il ne reste plus rien, sauf à parler du logiciel. Et, là, c'est vraiment chiant.

Je fais une pause, car cette chronique devient dangereusement scatologique et je commence à me poser des questions : d'où vient que la direction est capable de réagir, à peine une ligne écrite ? Dieu logerait-il dans mon ordinateur ? Cette idée est flippante en fait. Donc je pars faire un tour et voilà ce qui m'est arrivé (temporalité de feedback). J'ai bien un Pass Navigo, des fois que je sois trop chargée ou qu'il y ait des contrôleurs en vue, mais je ne m'en sers pratiquement jamais. J'étais donc entrée tranquille à la station Gambetta, en poussant fort sur les portillons vitrés, mais au changement, à République, les contrôleurs étaient disposés en brochette en travers du couloir, pas moyen de les éviter. Je prends la mine pressée de quelqu'un qui doit aller conclure sa chronique et je lui tends mon Pass. Il plonge sur l'écran de sa décodeuse à bip, et là, miracle, il me laisse passer, alors que ça fait au moins deux mois que je n'ai pas pointé. Donc, suivez bien : le schmilblick loge entre l'écran de la décodeuse à bip et le regard trop rapide de celui qui décode.

Crétins d'humains ! Un robot contrôleur, lui, ne s'y serait pas laissé prendre !

À peine rentrée chez moi, voilà ce que j'ai pu lire, ici même, sur cette ligne : « T'as les neurones collés ou quoi ? Me traiter de crétin à propos d'une photo de Louis XIV, puis faire de cette insulte une vérité universelle basée sur les contrôleurs du métro ! Tu te prends pour qui, là ? Je te rappelle que ce site a de sérieuses affinités anarchistes, on ne va pas se laisser confondre avec des salopards. Et puis, une photo de Louis XIV, on se demande vraiment où tu vas chercher tes exemples ! De toute façon, saches-le bien, ton billet est en passe d'être périmé, parce qu'on croyait que ça pourrait être amusant d'avoir une queer qui nous livre ses vues sur le monde, mais si c'est pour nous parler du « logiciel de ton parti » ou de l'ADN des « systèmes de management » tout en prenant la mine supérieure de qui a tout compris, on n'en a déjà grave marre en fait. Je te préviens, la partie n'est pas loin d'être jouée. »

Merde, si je me fais virer, c'est comment que je fais pour bouffer ? C'est sûr que ça rapporte pas gros leur site, mais, par les temps qui galopent, c'est toujours ça de pris. J'ai commencé à flipper ma race, donc j'ai laissé passer une bonne semaine, il me fallait au moins ça pour me recoller les morceaux. J'ai gambergé comme jamais je crois, et voilà ce que j'ai envoyé à la direction :

Le patron est commun

Et puis vire-moi si tu veux, mais j'en ai marre d'être traitée de totalitaire au prétexte que j'aurais inventé la notion d'identité ! Attends, le prends pas mal, laisse-moi parler, merde ! C'est pas toi que j'épingle en titre, car je ne sache pas que tu sois couturière, or c'est précisément de ça dont il est question. Le « patron », c'est comme un modèle, ça se plaque sur les tissus et t'en tires des fringues en série, si tu veux. Donc, ça commence avec le patron capitaliste, évidement, c'est lui le costume maître, et son modèle, celui qui s'applique au reste, c'est le cycle infini des gains de productivité et des profits. C'est comme un manège qui ne devrait jamais s'arrêter, ça tourne dans le temps ad libidum, comme toute la surproduction de produits déjà bons à jeter ou l'amélioration continue ou la formation tout au long de la vie, tous ces trucs avec lesquels on ne cesse de nous casser les burnes au boulot. L'idéal de ce patron, c'est l'universalisme de la compétition.

Ne me dis pas que t'étais déjà au courant, tout le monde le sait, et c'est une très vieille histoire. Comme la biologisation devenue efficace, ces délires conquérants et meurtriers objectivés par la pureté de la race – ceux, en particulier, de la Shoah. Il s'agissait d'un point ultime d'aboutissement de ce qu'avaient été les modalités de justification du racisme, du génocide des Amérindiens, des exactions esclavagistes et coloniales, etc. La biologisation était alors un moyen « objectif » de hiérarchiser les « races », en se plaçant au sommet. Mais, depuis, la Seconde Guerre mondiale est passée par là, et le « plus jamais ça » a posé un tabou sur cette différenciation hiérarchisante. Un peu plus tard, on a appris que l'ADN est universel. L'idéal de ce patron-là, c'est l'universalisme biologique : tous égaux, humains et non-humains, végétaux, etc. Soit tout un humanisme recyclé en théories contemporaines du Vivant qui font de gros budgets et départements universitaires.

L'ADN universel est certes une très bonne nouvelle dans l'absolu, mais pourquoi cela devrait-il en être une, dans quel contexte politique ? La question semble idiote, parce que, vraiment, on ferait de la politique avec la biologie ? Laissons cela de côté et poursuivons du côté des patrons. Ça te dit quelque chose les réseaux de neurones formels ? Non ? Reste là, ne t'en vas pas relire un extrait de poétique reclusienne au prétexte que tout le fatras informatique t'emmerde. Allez, reste pour une fois, et je te file une minute de divertissement gratos. Lis un peu comment ça causait dans les temps reculés, donc avant que ChatGPT ne fasse péter la baraque. Il s'agit d'une expérience faite dans le domaine de l'IA, en 2012, entre chercheurs rivaux dans le domaine de la vision par ordinateur. Les tenants des réseaux de neurones, qui vont gagner la partie, nous la racontent comme ça : « Et le mec, il arrive avec une grosse boîte noire de deep [1] , il a 100 millions de paramètres dedans, il a entraîné ça et il explose tout le domaine. Les autres lui demandent : « « Est-ce que vos modèles sont invariants si l'image bouge ? » Le gars, il a même pas compris la question ! Donc c'est Yann qui répond : « Alors, ces modèles sont invariants parce que... » et il est trop content parce que, là, Fei Fei lui demande : « Mais Yann, est-ce que ces modèles sont fondamentalement différents des modèles que tu as inventés dans les années 1980 ? » Et, là, Yann il peut dire : « Nan, c'est exactement les mêmes, et on a gagné toutes les compétitions avec !” » [2].

Ben la compétition, y'a que ça de vrai ! Et, je n'entre pas dans les détails, mais patrons et modèles ne sont pas loin de s'équivaloir. Du coup, l'universalisme de l'ADN et l'universalisme bio-informationnel virtualisé dans les réseaux de neurones formels font de très bonnes politiques. Sur le versant biologique, c'est la porte ouverte aux trop bien connus radicalismes de la pureté, qu'elle soit raciale, sexuelle ou de genre, voire écologique ; sur le versant informationnel, c'est la porte ouverte aux radicalismes accélérationistes et transhumanistes. Dans les deux cas, la logique pure s'applique, celle de la hiérarchisation par critères et de l'éviction. Au fait, ça te dit quelque chose l'identité biologique [3] ou numérique [4]

On n'en est pas là encore, mais vu que les versions miniaturisées des moyens de production sont dans nos poches et sur l'ordi à partir duquel je t'écris, et que ça commence à faire un moment qu'on est un paquet à avoir grandi avec… Sûr qu'avec le portable dès la naissance on va bientôt pouvoir râler que tous les jeunes sont des crétins qui ont laissé perdre leurs moyens d'émancipation.

Mais, reprenons… Dans le contexte de sa virtualisation informationnelle, l'universalisme bio fait fi de la complexité humaine effective, laquelle n'est pas strictement biologique, car à la différence des machines et des animaux, bien des humains font, par exemple, de la politique… Nombreux sont ceux qui, s'ils sont encore vivants sous les bombes, en savent quelque chose. Donc, pour conclure, l'universalisme de la concurrence et de la consommation n'est plus seul à mettre le paquet pour nous crétiniser. Ainsi, nul besoin de m'excuser, puisque l'insulte que je t'ai adressée me concerne moi aussi, logiquement, tout autant.

Tu n'es pas convaincu ? En fait, je n'arriverai pas à te convaincre, parce que ça demanderait tout un livre pour montrer comment les machines fonctionnent de façon bio-informationnelle, et encore comment les mêmes patrons sont utilisés pour nous faire bosser, et encore, comment ce sont les mêmes que ceux de la gouvernance et les mêmes que ceux de l'économie.

La gouvernance en question nous casse les parties – même politiques (recyclés en « logiciel du parti ») – depuis bientôt un demi-siècle. Donc me faire la guerre de l'identité quand ce sont les États qui les instrumentalisent pour mieux les hiérarchiser, les contrôler et réprimer des boucs émissaires, c'est comme de dire que le prétendu « wokisme » serait responsable de tous les maux de la Terre, et que ce serait donc avantageux qu'on continue à se foutre sur la gueule toi et moi, tandis que, sur Téhéran, c'est jusqu'à la pluie qui a été transformée en pétrole.

Je t'embrasse, et n'oublie pas mon chèque, je suis grave dans la dèche là.

Babaly NARSOUACK


[1] « Apprentissage profond » en français.– NDLR.

[2] Interview de V., chercheur en vision par ordinateur, cité par Dominique Cardon et all., La Revanche des neurones. L'Invention des machines inductives et la controverse de l'intelligence artificielle, Réseau, n° 211 (2018), Éditions la Découverte, consultable sur CAIRN.

[3] « La biologie, qui étudie le monde vivant, utilise le concept d'identité à de multiples échelles. Cette notion intervient au niveau des organismes, des cellules, des organes qui les composent, mais aussi au niveau des colonies d'organismes, des espèces ou des écosystèmes. » Virginie Courtier et Alexandre Peluffo, L'Identité en biologie : une notion qui s'applique à diverses échelles (voir www.normalesup.org).

[4] Wikipedia, au moins, me comprend : « L'identité numérique (« IDN ») est définie comme un lien technologique entre une entité réelle (personne, organisme ou entreprise) et des entités virtuelles (sa ou ses représentations numériques). Elle permet l'identification de l'individu en ligne ainsi que la mise en relation de celui-ci avec l'ensemble des communautés virtuelles présentes sur le Web. L'identité numérique est non seulement construite par l'entité réelle ou le « Sujet ». Mais elle est aussi grandement influencée par le rapport qu'entretient ce dernier à autrui de même qu'à la société. » Voir [[Identité numérique-https://fr.wikipedia.org/wiki/Identit%C3%A9_num%C3%A9rique].

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30.03.2026 à 15:59

L'antifascisme en cinq leçons historiques

F.G.

■ Jamais un parti d'extrême droite n'a été, en France, si près du pouvoir depuis la fin du régime de Vichy. Le Rassemblement national a pu pour cela compter sur le jeu dangereux des gouvernements précédents. Doit-on croire encore ces derniers lorsqu'ils avancent que l'exercice du pouvoir décrédibiliserait le parti et ses idées ? Certainement pas. Dans un livre sobrement intitulé, L'Antifascisme, son passé, son présent et son avenir (2017), récemment réédité en poche chez Lux, l'historien (…)

- En lisière
Texte intégral (4763 mots)



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■ Jamais un parti d'extrême droite n'a été, en France, si près du pouvoir depuis la fin du régime de Vichy. Le Rassemblement national a pu pour cela compter sur le jeu dangereux des gouvernements précédents. Doit-on croire encore ces derniers lorsqu'ils avancent que l'exercice du pouvoir décrédibiliserait le parti et ses idées ? Certainement pas. Dans un livre sobrement intitulé, L'Antifascisme, son passé, son présent et son avenir (2017), récemment réédité en poche chez Lux, l'historien Mark Bray aborde cinq points primordiaux au sujet de l'ascension du fascisme. Et il nous met en garde : « Le fascisme n'a pas gagné les hautes sphères du pouvoir en enfonçant les portes, il a poliment convaincu le gardien de les ouvrir. » Voilà une vérité historique incontestable : toujours le fascisme sert de recours au capitalisme en crise. C'est sa mission de chien de garde.

Jusque récemment, Mark Bray exerça comme professeur d'histoire au Darmouth College (New Hampshire), puis, depuis 2019, à l'université Rutgers (New Jersey). C'était avant qu'un décret présidentiel trumpien n'assimila, le 22 septembre 2025, la mouvance « antifa » à un « mouvement terroriste international ». Depuis, le « Docteur Antifa », comme l'appellent les trumpiens, a fait l'objet d'une authentique chasse à l'homme. Menacé de mort par l'extrême droite, il s'est vu contraint, lui et sa famille – son épouse Yersenia Barragan et leurs deux enfants – de fuir, non sans entraves, les États-Unis pour l'Espagne où il réside depuis le 10 octobre dernier, devenant ainsi l'un des premiers universitaires à avoir été chassé de son pays.

Auteur de plusieurs livres de grand intérêt historique : Traduire l'anarchie : l'anarchisme d'Occupy Wall Sreet (Zero Books, 2013) ; Antifa : le manuel antifasciste (Melville House, 2017), traduit en français par Lux en 2024 ; L'Éducation anarchiste et l'École moderne : un recueil d'articles de Francisco Ferrer, en collaboration avec Robert H. Worth (PM Press, 2018) ; L'Inquisition anarchiste : assassins, activistes et martyrs en Espagne et en France (Cornell University Press, 2022).

En solidarité avec Mark Bray, et comme pour saluer son combat qui est aussi le nôtre, nous avons décidé de publier sur notre site ces « cinq leçons historiques sur l'antifascisme » dont on ne doute pas qu'elles seront appréciées de nos lecteurs, notamment les plus jeunes. En tout cas, il est clair, à nos yeux, qu'elles justifient en quoi la résistance à la bête immonde est, aujourd'hui, plus nécessaire que jamais. Signalons que ce texte, extrait d'Antifa, le manuel antifasciste (Melville House, 2017), de Mark Bray, a été originellement publié le 4 juillet 2024 par le site Ballast.

Bonne lecture à vous ! Et salut et fraternité en résistance !

À contretemps


1) Les révolutions fascistes n'ont jamais abouti. Les fascistes ont gagné le pouvoir légalement.

Avant toute chose, des faits primordiaux : la marche sur Rome de Mussolini était uniquement un spectacle destiné à légitimer son invitation à former un gouvernement. Le putsch de la Brasserie de Hitler, en 1923, avait lamentablement échoué. Hitler a fini par prendre le pouvoir quand le président Hindenburg l'a nommé chancelier. Le Parlement a voté la loi qui lui conférait les pleins pouvoirs. Pour les antifascistes militants, ces faits historiques jettent le doute sur la tactique libérale de lutte contre le fascisme. Celle-ci enjoint principalement à croire au débat raisonné qui annihilerait les idées fascistes, à la police qui materait la violence fasciste et aux institutions parlementaires qui empêcheraient les prises de pouvoir des fascistes. Cette tactique a sans aucun doute déjà fonctionné. Mais elle a aussi, sans aucun doute là encore, déjà échoué. Le fascisme et le nazisme ont été perçus comme des appels émotionnels et irrationnels ancrés dans les promesses masculines du renouveau de la vigueur nationale. L'argumentation politique est toujours nécessaire pour attirer la base populaire potentielle du fascisme, mais son efficacité disparaît dès qu'elle se frotte à des idéologies qui refusent tout débat rationnel. La rationalité n'a arrêté ni les nazis ni les fascistes. La raison est encore indispensable, mais elle ne suffit malheureusement pas d'un point de vue antifasciste.

Ainsi n'est-il pas surprenant que l'histoire nous montre l'inefficience du gouvernement parlementaire comme rempart au fascisme. À l'inverse, il lui a déroulé le tapis rouge à plusieurs reprises. Quand les élites politiques et économiques de l'entre-deux-guerres se sont senties trop menacées par la révolution, elles se sont tournées vers des figures comme Mussolini et Hitler pour écraser sans pitié l'opposition et protéger la propriété privée. Ce serait une erreur de réduire entièrement le fascisme à un ultime recours pour sauver le système capitaliste en péril, mais cet élément a joué un rôle central et déterminant dans son destin. Quand les dirigeants autoritaires de l'entre-deux-guerres se sont sentis moins menacés, ils ont immédiatement imposé des politiques fascisantes. Pour la plupart des révolutionnaires, cela prouve que l'antifascisme ne peut être qu'anticapitaliste. Aussi longtemps que le capitalisme continuera d'alimenter la lutte des classes, affirment-ils, la tentation du fascisme pour mater les révoltes populaires sera toujours tapie dans l'ombre.

Quant à l'opposition de la police à la violence fasciste, même si la police a parfois arrêté et persécuté des fascistes, l'Histoire montre plutôt qu'elle est, avec l'armée, la plus empressée à « rétablir l'ordre ». Des études indiquent que de nombreux policiers ont voté pour « Aube dorée » et le FN/RN ces dernières années. Aux États-Unis, il est clair que beaucoup de policiers ont accueilli Trump comme le président des « vies bleues [qui] comptent » (Blue Lives Matter), celui qui autorisera les forces de l'ordre à harceler et assassiner impunément les communautés de couleur. Récemment, on a découvert que le FBI enquêtait sur l'infiltration des suprémacistes blancs dans les forces de l'ordre, et que les résultats sont (sans surprise) alarmants. De plus, la composition de la police et son histoire (elle s'est créée à partir des patrouilles esclavagistes au Sud et de l'opposition au mouvement ouvrier au Nord) nous donnent un aperçu de son rôle dans ce système de « justice » suprémaciste.

Tout cela pour dire que les défaites successives des révoltes fascistes n'atténuent pas les risques d'une insurrection fasciste. La « stratégie de la tension » fasciste en Italie, le développement du concept individuel de « résistance sans chef » que promeut le dirigeant américain du Ku Klux Klan, Louis Beam et la lutte armée fasciste qui s'est répandue des deux côtés du conflit ukrainien d'Euromaïdan attestent du danger matériel que représente la violence fasciste insurrectionnelle. Mais le fascisme n'a pas gagné les hautes sphères du pouvoir en enfonçant les portes, il a poliment convaincu le gardien de les ouvrir.

2) À des degrés divers, de nombreux dirigeants et théoriciens antifascistes de l'entre-deux-guerres considéraient le fascisme comme une simple variante des idées contre-révolutionnaires traditionnelles. Ils ne l'ont pas suffisamment pris au sérieux avant qu'il ne soit trop tard.

À chaque révolution, sa contre-révolution. Pour chaque prise de la Bastille, il y a eu un Thermidor. Après la Commune de Paris, des centaines de personnes ont été exécutées et des milliers emprisonnées et déportées. Plus de 5 000 prisonniers politiques ont été exécutés et 38 000 emprisonnés après la révolution russe avortée de 1905 et 390 pogroms antisémites ont provoqué la mort de plus de 3 000 personnes. La violence de la réaction n'a épargné ni les radicaux européens ni les minorités ethniques. Pourtant, le fascisme représentait une nouveauté : les innovations idéologiques, technologiques et bureaucratiques fascistes ont réintroduit en Europe l'impérialisme, le génocide et les guerres d'extermination qu'elle avait exportés dans le monde. On ne s'en étonnera pas, de nombreux observateurs de gauche ont associé le fascisme aux forces contre-révolutionnaires existantes. Selon la Fédération des travailleurs socialistes, les fascistes italiens étaient « au sens le plus strict une Garde blanche » – ils se référaient là aux contre-révolutionnaires de la Révolution russe. Le Parti communiste de Grande-Bretagne les appelait les « Black and Tans italiens », évoquant par-là les forces contre-révolutionnaires britanniques de la guerre d'indépendance irlandaise. Dans les années 1920, des marxistes ont repris les analyses du communiste hongrois Georg Lukács sur la « terreur blanche » pour dire que les squadristi de Mussolini étaient simplement un rempart de la classe dirigeante sans idéologie.

D'un autre côté, les observateurs ont été nombreux à souligner les spécificités du fascisme. Ils ont reconnu la nouveauté de son nationalisme flirtant avec le socialisme et de son élitisme populiste. Ils ont remarqué comment des groupes auparavant antagonistes, comme les propriétaires terriens et les capitalistes bourgeois, formaient dorénavant un mouvement contre-révolutionnaire unifié. L'analyse marxiste des dynamiques de classes sous-jacentes au fascisme a mis au jour les éléments de cette nouvelle doctrine déconcertante que les observateurs centristes n'avaient pas saisis. Elle a tenté par ailleurs de circonscrire le danger potentiel du fascisme aux limites de son prétendu rôle de garde du corps de la classe dirigeante. Par conséquent, des marxistes – et d'autres – n'ont pas réussi à anticiper la portée que sa violence aurait au-delà de la « nécessaire » sauvegarde de l'entreprise capitaliste. Le fascisme de l'entre-deux-guerres s'est surtout répandu parmi les classes moyennes, soutenu par les classes supérieures, mais cette idéologie a aussi reçu le soutien de la classe ouvrière – ce que les marxistes n'ont compris que tardivement.

Beaucoup de politiciens socialistes et communistes ont gouverné comme si la disparition de leurs mouvements n'entrait pas en ligne de compte. Les socialistes italiens ont ainsi signé le pacte de pacification avec Mussolini en 1921, et ni eux ni les communistes n'ont pensé que son arrivée au pouvoir représentait autre chose qu'un balancement vers la droite du mouvement pendulaire implacable du parlementarisme bourgeois. Ainsi n'étaient-ils pas si différents de la majorité socialiste espagnole qui avait collaboré avec le gouvernement militaire fascisant de Primo de Rivera dans les années 1920. En Allemagne, les communistes ont cru que le fascisme était déjà arrivé quand les « gouvernements présidentiels » du début des années 1930 ont commencé à gouverner par décrets. Pourtant, ni les prétendus « gouvernements présidentiels » fascistes ni la nomination d'Adolf Hitler comme chancelier n'ont convaincu la direction du parti qu'elle faisait face à une menace existentielle. Pour elle, le fascisme n'appelait pas à une résistance par tous les moyens, il fallait être patient. Leur slogan était : « Hitler d'abord, puis nous ensuite ». Au tournant du siècle, les militants de gauche avaient des raisons de s'attendre à ce que les périodes de répression soient cycliques. Le fascisme a changé les règles du jeu.

La première prise de conscience de l'essence du péril fasciste a lieu avec le « soulèvement de février » 1934, quand les socialistes autrichiens répliquent aux attaques sur les centres socialistes menées par le chancelier Dollfuss (mais commandées par Mussolini). Le soulèvement est brutalement réprimé – 200 personnes trouvent la mort, 300 sont blessées et le parti est interdit. Mais leur bravoure va inspirer les mineurs socialistes espagnols qui vont se rebeller la même année dans les Asturies. Leur slogan était : « Plutôt Vienne que Berlin », là où personne ne s'était opposé par la force à la prise du pouvoir par Hitler. Quand la guerre civile espagnole éclate, on a largement compris que l'antifascisme était une lutte désespérée contre l'extermination.

La tendance des théoriciens et des politiciens de gauche à conceptualiser à l'excès le fascisme comme une contre-révolution traditionnelle a fait obstacle à la capacité d'adaptation de la gauche à la nouvelle menace. Puisque la forme de la résistance doit constamment s'ajuster à ce qui est combattu, il revient aux antifascistes de réévaluer sans arrêt leurs arsenaux théorique, stratégique et tactique pour répondre aux virages de l'idéologie et de la praxis de leurs adversaires d'extrême droite. Matthew N. Lyons met cette leçon en pratique en critiquant les auteurs qui affirment qu'on pourrait simplement qualifier l'alt-right [courant de l'extrême droite américaine, ndlr] de néo-nazie. Si certains sont bien entendu des néonazis, Lyons pense que cela « contient l'idée malheureuse que tous les suprémacistes blancs sont pareils, […], que nous n'avons pas besoin de comprendre notre ennemi ». Concevoir leurs ennemis dans des termes dépassés a coûté cher aux antifascistes de l'entre-deux-guerres. L'évolution de l'extrême droite, plus nous nous éloignons du XXe siècle, pourrait même demander de transcender entièrement le cadre conceptuel du fascisme.

Les antifascistes doivent en développer une compréhension claire et précise. Mais pour se saisir de la nature robuste et flexible des idées antifascistes, il faut étudier la relation entre deux registres de l'antifascisme : l'analytique et le moral. Le registre analytique consiste à mobiliser des définitions et des interprétations du fascisme historiquement construites et, à partir de là, à concevoir une stratégie antifasciste adaptée aux défis idéologiques que posent les mouvements et les groupes fascistes. Des méthodes de lutte contre des groupes néonazis n'auraient guère de sens si elles étaient appliquées à d'autres formations d'extrême droite. Comprendre leurs différences devrait influer sur les choix stratégiques et tactiques. Le registre moral provient du pouvoir rhétorique de l'épithète « fasciste » – traiter quelqu'un ou quelque chose de fasciste – dans la période d'après-guerre. Il intervient quand l'analyse antifasciste s'applique à un phénomène qui n'est pas forcément fasciste techniquement parlant, mais fascisant. Par exemple, les Black Panthers avaient-ils tort de traiter les flics qui tuaient des Noirs en toute impunité de « porcs fascistes », alors qu'ils n'avaient pas forcément de convictions fascistes et que le gouvernement américain n'était pas littéralement fasciste ? Lors d'une manifestation à Madrid, j'ai vu un drapeau arc-en-ciel avec ce slogan écrit dessus : « L'homophobie, c'est du fascisme ». L'existence de fascistes non homophobes invalide-t-elle l'argument ? Les guérillas qui ont combattu Franco en Espagne ou Pinochet au Chili avaient-elles tort de considérer leurs luttes comme « antifascistes » alors que, selon la plupart des historiens, ces régimes n'étaient pas exactement fascistes ?

Comme nous l'avons dit, il faut scrupuleusement étudier chacun de ces cas – et beaucoup d'autres – pour élaborer une analyse rigoureuse. Mais le registre moral de l'antifascisme permet de comprendre comment le « fascisme » est devenu un signifiant moral. Ceux qui luttent contre un ensemble d'oppressions l'ont utilisé pour souligner la férocité de leurs opposants politiques et les éléments de continuité qu'ils partagent avec le vrai fascisme. L'Espagne de Franco relevait peut-être plus d'un régime militaire catholique traditionaliste que du fascisme à proprement parler, mais ces différences importaient peu pour ceux que la Guardia Civil traquait. Définir le fascisme crée un flou entre ces deux registres. Le registre analytique contient une critique morale, tout comme le registre moral comporte une analyse approximative de la relation entre une source donnée d'oppression et le fascisme. Peut-être l'épithète « fasciste » perd-il de son pouvoir si on l'emploie à outrance, c'est vrai, mais un élément fondamental de l'antifascisme reste l'organisation contre les idées fascistes et fascisantes, en solidarité avec toutes celles et tous ceux qui souffrent et qui luttent. Les questions de définition doivent influencer nos stratégies et nos tactiques, pas infléchir notre solidarité.

3) Pour des raisons idéologiques et partisanes, les dirigeants socialistes et communistes ont souvent été plus lents que leur base à prendre la juste mesure de la menace du fascisme, et encore plus lents à promouvoir des réponses antifascistes militantes.

De nombreux socialistes et communistes ont d'abord considéré le fascisme comme une contre-révolution traditionnelle, ce qui les a poussés à s'affronter entre eux. Les deux groupes raisonnaient de la même façon : s'ils pouvaient rallier le prolétariat sous leur bannière, peu importeraient alors les obstacles qu'ils rencontreraient à droite. Ainsi, en Italie dans les années 1920, pour cheminer encore sur la voie légaliste de l'élection, et contrairement à certains militants de base, la direction du parti ne s'engage pas dans les Arditi del popolo afin de combattre les Chemises noires. Quand cette route sera définitivement bloquée, le parti devra lutter pour changer de cap.

Il en est allé ainsi en Allemagne. Les socialistes adhèrent à une course uniquement légaliste dans les années 1920-1930, malgré le malaise grandissant de sa base. Les socialistes du Reichsbanner, et plus tard du Front de fer, ont beau promouvoir des mesures plus musclées, l'appareil léthargique du parti est bien mal équipé pour envisager des stratégies nouvelles. La base du socialisme autrichien se démène elle aussi pour convaincre sa direction d'adopter une autodéfense militante contre l'assaut de l'extrême droite. En Grande-Bretagne, des membres du Parti travailliste et du Trades Union Congress combattent les fascistes dans les rues, en dépit des remontrances de leur direction. Celle-ci condamne même ceux qui ont participé à la bataille de Cable Street et refuse de soutenir ceux qui rejoignent les Brigades internationales en Espagne. L'historien Larry Ceplair affirme que les sociaux-démocrates « jouèrent le jeu parlementaire trop longtemps, et leurs dirigeants devinrent idéologiquement et psychologiquement incapables d'organiser, d'ordonner, voire même d'approuver, la résistance armée ou la révolution préventive ».

Pourtant, beaucoup de socialistes, bien moins encombrés d'idéologie légaliste et d'ambitions électorales, semblent avoir été sensibles au changement de conditions sur le terrain et bien plus enclins à combattre le fascisme. Au début des années 1920, l'Internationale communiste croyait que la tâche la plus urgente pour la révolution était de distinguer clairement et radicalement le marxisme-léninisme de la social-démocratie pour diriger l'insurrection qui couvait sur le continent. Cet objectif est revenu sur le devant de la scène au début de la « troisième période » du Komintern, en 1928. Le modèle d'organisation léniniste du « centralisme démocratique » exigeait une hiérarchie disciplinée, partant du Komintern à Moscou vers les partis nationaux, puis les branches régionales et les groupes locaux. Ce modèle a permis au mouvement communiste international d'agir au diapason par-delà de vastes territoires, mais cela signifiait aussi que les querelles intestines au sein de l'élite du parti à Moscou avaient des répercussions sur les politiques locales. La ligne « social-fasciste » n'est qu'un exemple parmi d'autres. Beaucoup de dirigeants nationaux l'ont adoptée à contrecœur et abandonnée avec empressement lors du changement de politique du Komintern en 1935, avec l'adoption du Front populaire. Les communistes et les socialistes de la base ne se détestaient généralement pas autant que leurs dirigeants respectifs. Des tentatives d'alliance par le bas entre socialistes et communistes ont eu lieu en France et en Autriche, par exemple. Tout cela révèle les inconvénients d'une organisation hiérarchique.

4) Le fascisme vole à la gauche son idéologie, ses stratégies, son imagerie et sa culture.

Le fascisme et le nazisme proviennent du désir de libérer le nationalisme, le libéralisme et la masculinité de la bourgeoisie capitaliste « décadente » à la tête des gouvernements italien et allemand, d'une part, et de s'emparer des idées collectivistes populaires de la gauche socialiste « dégénérée », d'autre part. Avant même qu'Hitler prenne le pouvoir, le NSDAP s'est mis à teindre ses drapeaux et ses affiches en rouge et ses membres s'appelaient « camarades » entre eux. Ce qui a produit des paradoxes idéologiques irrationnels, comme le « syndicalisme national » et le « national-socialisme ». Une fois au pouvoir, les partis nazi et fasciste vont se défaire de leurs membres « de gauche », proches des élites économiques. La rhétorique d'un populisme à destination de la classe ouvrière alliée au nationalisme a joué un rôle fondamental pour y parvenir.

Les nazis créent leurs propres ressources de travail pour employer les chômeurs, en profitant de leurs bonnes relations avec les industriels. D'une certaine façon, il s'agit d'une variante de la collaboration de classe des syndicats pour obtenir une porte d'entrée vers l'emploi dans l'industrie. Les tavernes nazies des SA sont aussi construites sur le modèle des tavernes socialistes du XIXe siècle. Les nazis fournissent également de la nourriture gratuite et des hébergements à leurs partisans au cœur de la Grande Dépression – ce qui marque une distinction claire avec les conservateurs traditionnels qui dédaignaient les pauvres et les chômeurs, contribuant à l'occasion à des œuvres charitables apolitiques et religieuses. Ce modèle de la charité politique d'extrême droite est repris par Aube dorée en Grèce, CasaPound en Italie, Hogar Social à Madrid, la British National Action en Grande-Bretagne et le Bastion social en France, mais on ne donne de la nourriture et des provisions qu'aux « Blancs ». Les militants de CasaPound commencent à imiter les squatteurs autonomes en occupant des bâtiments abandonnés. Hogar Social agit de la même façon et, surtout, organise une opposition aux expulsions des Espagnols « de souche », tentant ainsi de tirer profit du mouvement de gauche pour le droit au logement très fort dans le pays.

Plus largement, les fascistes d'après-guerre ont continué de se tourner vers la gauche révolutionnaire pour des idées de stratégie. Les fascistes de la « troisième position » tentent d'appliquer les théories maoïstes de la révolution tiers-mondiste afin de « libérer l'Europe » des « non-Européens ». Dans les années 1980, une faction de la Troisième Voie française essaie d'user d'une « stratégie trotskiste » pour noyauter le FN. Des fascistes ukrainiens cherchent à s'approprier l'histoire de l'anarchiste Nestor Makhno et les fascistes espagnols de Bases Autónomas chantent les louanges de l'anarchiste Buenaventura Durruti.

Des fascistes européens ont même tenté, depuis la fin des années 1980, et surtout dans les années 2000, d'imiter la tactique des autonomes allemands, le Black Bloc. Ces « autonomes nationalistes » habillés en noir, qui brandissent parfois des drapeaux antifas avec des slogans nazis ou portent des keffiehs, ont tenté d'imiter l'attrait de la gauche radicale en s'opposant à l'anticapitalisme, à l'antimilitarisme et à l'antisionisme en Allemagne, en Grèce, en République tchèque, en Pologne, en Ukraine, en Angleterre, en Roumanie, en Suède, en Bulgarie et aux Pays-Bas. Cette tendance s'est atténuée en Europe de l'Ouest à partir de 2013. Le « national-anarchisme » est une autre variation sur le même thème. Les « national-anarchistes » usurpent le concept anarchiste de l'autonomie pour promouvoir des « enclaves ethniques » séparées et homogènes – des pays seulement pour les Blancs. On pourrait citer bien d'autres exemples, mais ceux-ci suffisent à montrer à quel point l'antifascisme ne consiste pas seulement à affronter les fascistes, mais aussi à se protéger contre le fascisme rampant. Ils montrent aussi l'importance de l'idéologie de gauche. Sans établir comment ils peuvent s'accorder, des concepts comme l'autonomie, la libération nationale, voire le socialisme, des tactiques comme le squat, la distribution de nourriture ou les Black Blocs peuvent être récupérés sous nos yeux.

5) Le fascisme n'a pas besoin de beaucoup de fascistes pour advenir.

En 1919, les fasci de Mussolini n'étaient que quelques centaines. Quand on nomme Mussolini premier ministre, en 1922, seuls 7 % à 8 % de la population italienne et 35 parlementaires sur 500 appartiennent au parti fasciste. Le NSDAP ne compte que 54 membres quand Hitler prononce son premier discours après la Première Guerre mondiale. Tandis qu'on le nomme chancelier en 1933, seul 1,33 % de la population appartient au parti. En Europe, des partis fascistes embryonnaires sont devenus des partis de masse. Plus récemment, après la crise financière de 2008 et la vague d'immigration, le succès électoral de nombreux partis fascisants, autrefois microscopiques, témoigne de l'avènement potentiel très rapide de l'extrême droite quand les conditions sont réunies.

Ces partis ont grossi, puis ces régimes ont consolidé leur pouvoir en gagnant le soutien des élites conservatrices, des industriels inquiets, des petits commerçants aliénés, des nationalistes au chômage, etc. Les récits triomphalistes d'après-guerre sur la résistance ont peut-être nié que, si les idéologues fascistes les plus fervents ont bien soutenu des personnages comme Mussolini et Hitler, une large assise populaire a permis à ces régimes d'exister. Par-là, ils obstruent notre compréhension de ce qu'être nazi ou fasciste dans les années 1930 voulait dire. En ce sens, le fascisme n'a pas eu besoin de beaucoup de fascistes. Ce que je veux dire par-là, c'est qu'avant de parvenir à un tel soutien populaire, les fascistes et les nazis n'étaient rien d'autre que de petits groupes d'idéologues. Il ne faut pas non plus oublier que si Mussolini a pu rassembler une bande de truands – une centaine d'anciens combattants amers et de socialistes nationalistes bizarres – et que Hitler a pu combattre pour la direction du minuscule NSDAP, c'est parce que l'Italie et l'Allemagne étaient au bord de la révolution sociale. La gauche n'avait aucune raison de s'intéresser à l'un ou l'autre de ces mouvements. Ces groupes minuscules ne pouvaient être plus insignifiants.

Étant donné ce que les anarchistes, les communistes et les socialistes savaient à l'époque, rien ne justifiait qu'ils y dévouent du temps et de l'attention. Mais on ne peut s'empêcher de se demander ce qui serait arrivé s'ils l'avaient fait. Il est impossible de répondre à cette question, et trop en parler met de côté les facteurs sociaux plus larges qui fondent le fascisme. Pour autant, les antifascistes ont conclu que, dans la mesure où le futur reste à écrire, et que le fascisme émerge souvent de petits groupes marginaux, tous les groupes fascistes ou suprémacistes blancs devaient être traités comme s'il s'agissait de la centaine de fasci mussoliniens ou des 54 membres du NSDAP. L'ironie tragique de l'antifascisme contemporain est que, plus il réussit, plus on remet en question sa raison d'être. Ses plus grands succès errent dans des limbes hypothétiques : combien de mouvements fascistes meurtriers ont-ils été tués dans l'œuf durant ces soixante-dix dernières années par des groupes antifas, avant que leur violence ne puisse se répandre ? Nous ne le saurons jamais – et c'est tant mieux.

Mark BRAY


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23.03.2026 à 10:16

« Penser, c'est outrepasser »

F.G.

■ Contrairement à ce qu'en pensent probablement certains « blochiens » de stricte obédience, l'initiative qu'a prise Libertalia de publier en volume de poche et au prix modique de 10 euros, des extraits choisis, annotés et commentés par Joël Gayraud, bon connaisseur de son grand-œuvre – Le Principe Espérance – est non seulement opportune, mais assurément excellente. Parce que la vie est chère, que les temps sont durs et que l'espérance est en train de se noyer dans les eaux putrides d'un (…)

- Odradek
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■ Contrairement à ce qu'en pensent probablement certains « blochiens » de stricte obédience, l'initiative qu'a prise Libertalia de publier en volume de poche et au prix modique de 10 euros, des extraits choisis, annotés et commentés par Joël Gayraud, bon connaisseur de son grand-œuvre – Le Principe Espérance [1] – est non seulement opportune, mais assurément excellente. Parce que la vie est chère, que les temps sont durs et que l'espérance est en train de se noyer dans les eaux putrides d'un techno-fascisme de guerre aussi odieux que criminel dont les figures d'un Netanyahou, d'un Poutine et d'un Trump sont aujourd'hui quintessentielles.

À suivre quotidiennement – et dans un certain désarroi, il faut bien l'avouer – les piteuses prouesses guerrières de ces trois salauds, le risque est de succomber par soi-même et de soi-même dans une sorte d'apathie sans fin ou de désarroi sans limites. Comme si ces crétins majuscules et leurs cohortes de suiveurs avaient déjà gagné la partie en nous prouvant par avance, en bons impérialistes qu'ils sont, que notre monde était leur monde et qu'ils en feraient ce qu'ils voudraient : une riviera pour les riches, des camps de rétention pour les pauvres et des goulags pour les dissidents antifascistes de toutes obédiences. C'est dans ce contexte apocalyptique qu'un capitalisme à l'agonie joue peut-être, en se livrant au fascisme, ses dernières cartes, et conséquemment le sort du monde.

L'espérance donc, puisqu'il est question plus que jamais de cela, c'est de tenir tête par tous les moyens dont nous disposons à ce glissement progressif vers l'invivable. Et l'un de ces moyens, c'est de s'armer – ou se réarmer – intellectuellement pour comprendre ce qui est en train de se jouer – ou rejouer – sous nos yeux. À lire – ou relire Ernst Bloch –, il est frappant que les concepts qu'il travailla – le « non-encore-conscient », l' « obscurité de l'instant vécu », le « pré-apparaître », la « conscience anticipante », l' « utopie concrète » – sont encore, et peut-être plus que jamais, opérants pour fixer l'horizon de cet autre monde possible et désirable auquel, hors les fascistes et les ploutocrates, aspire la majorité des peuples. Un monde que ne borneraient plus la menace guerrière permanente et la catastrophe écologique majuscule qui s'avance. Un monde délivré du poids de la domination et de l'exploitation capitaliste. « Ce que l'homme veut – écrivait, en son temps, Ernst Bloch –, c'est réaliser son bonheur ; ce sont là de bien vieilles paroles, mais elles sont sans doute plus dignes de foi que tous ces discours péjoratifs relatifs à l'éternel instinct prédateur ».

Nous en sommes toujours là, à l'heure des choix et de la résistance aux impostures qui nous pourrissent la vie. Il n'y aura jamais aucune équivalence entre un fasciste et un antifasciste. Le fasciste est une ordure ; l'antifasciste est un résistant. Cela semblait acquis depuis belle lurette. Cela ne l'est plus. « Penser, c'est outrepasser », disait Bloch.

Dans les pages qui suivent, notre ami Pascal Dumontier, grand connaisseur de la complexe pensée d'Ernst Bloch, fait œuvre d'élucidation de son apport théorique, mais aussi de sa riche contribution à la pensée marxienne critique, qu'on peut inscrire dans la tradition de l'École de Francfort et de l'œuvre de Walter Benjamin. Bonne lecture à vous !

Freddy GOMEZ


POUR CHAQUE MONDE IL Y A DEUX REGARDS
Lire Ernst Block aujourd'hui


« L'esprit utopique anime à la fois et mêle indissolublement le discours et le geste, sans séparer non plus la réflexion et le désir. La pensée utopique n'est pas une pensée savante ni une pensée sage, mais c'est la pensée qui féconde l'engagement et l'avenir de l'homme dans le monde. » Mikel Dufrenne, Art et politique.

Bien qu'elle ne soit pas complètement inconnue, la figure du philosophe allemand Ernst Bloch (1885-1977) reste encore, du moins en France, celle d'un penseur obscur dont les écrits réputés difficiles attirent trop peu de lecteurs. S'ajoute à ce constat l'idée largement répandue que, dans l'époque si bouleversée qui est la nôtre, ses réflexions sur l'utopie et sur l'affect d'espoir appartiendraient à un autre temps et, de fait, n'auraient rien à nous apporter, ceci renforçant le désintérêt pour son œuvre. L'auteur s'étant reconnu marxiste jusqu'à la fin de sa vie, on comprendra aisément que, de par ce simple aveu, un motif de plus l'éloigne des modes intellectuelles du moment. Devant les sombres perspectives du temps, c'est plutôt le ton du désespoir qui est mis en avant. Désormais, on se « délecte » plus apparemment d'un Günther Anders qui fustigeait l'« espérantite » de Bloch, en déclarant : « Persister à voir un “Principe Espérance” après Auschwitz et Hiroshima me paraît complètement inconcevable. [2] » Mais cet esprit du temps, imprégné d'images apocalyptiques de fin du monde, ne fait que traduire le point de vue incertain de ceux et celles qui ont lié leur sort à la perpétuation d'un système social qui ne tient plus debout. Bloch lui-même constatait : « Ce n'est que dans les sociétés vieilles et agonisantes, comme celles de l'Occident aujourd'hui, qu'une certaine intention partielle et passagère s'oriente vers le bas. C'est alors que s'installe chez ceux qui ne trouvent pas d'issue dans ce déclin, la crainte de l'espoir et opposée à l'espoir. Le phénomène de crise revêt alors le masque subjectiviste de la crainte et le masque objectiviste du nihilisme : il est enduré mais non élucidé, déploré mais non changé. [3] »

Dans ce contexte, il importe tout d'abord de dissiper un malentendu : la philosophie de Bloch ne relève pas d'un optimisme impitoyable qui devrait censément nous bercer d'illusions sur l'avenir. Elle est bien plutôt ce geste primordial de la pensée consistant à ne pas se résigner devant le monde des faits, aussi cauchemardesque soit-il. Fortement impressionné, tout comme Walter Benjamin et Gershom Scholem, par la lecture du premier livre de Bloch, L'Esprit de l'utopie (1918, version remaniée en 1923) [4], Adorno a pu ainsi dire très justement : « Ce livre, le premier que Bloch eût écrit et qui portait en lui tout ce qu'il devait écrire par la suite, m'apparaissait comme un unique mouvement de révolte contre le défaitisme qui s'étend dans la pensée, jusque dans son caractère purement formel [5] ». Et, plus récemment, Didi-Huberman estimait que « L'Esprit de l'utopie pourrait être aisément compris comme un appel lancé ‒ une voix qui s'élève, qui se soulève ‒ à partir de l'échec subi par la révolution allemande [6] ». J'ajouterais que ce livre, écrit durant les sombres temps de la Première Guerre mondiale, exprime plus largement un immense cri de protestation contre la pensée dominante de son temps [7], peut-être celui dont les échos résonneront encore plus longtemps que tout autre.

Il faut donc comprendre le projet philosophique de Bloch, non comme la construction de châteaux en Espagne, ou comme la « réhabilitation » de l'utopie, mais bel et bien comme une confrontation avec les événements historiques de son temps qui illustraient la crise profonde de la modernité dite « occidentale », qu'il serait plus juste d'identifier à la crise du système capitaliste : guerres mondiales, révolutions, montée des totalitarismes, crise économique de 1929, génocides, menace de la guerre atomique, etc. Bloch, en élaborant son œuvre de pensée, chercha avant tout à répondre à cette situation proprement démoralisante. Cette réponse, il la trouva dès l'abord dans la force persistante et vivante de la subjectivité humaine. « Je suis, nous sommes. Il n'en faut pas davantage. À nous de commencer. C'est entre nos mains qu'est la vie. Il y a beau temps déjà qu'elle s'est vidée de tout contenu. Absurde, elle titube de-ci de-là, mais nous tenons bon et ainsi nous voulons devenir son poing et ses buts », écrit-il en ouverture de L'Esprit de l'utopie [8]. Ce geste inaugural donne la tonalité de toute son œuvre, « geste d'espérer », comme le dit si bien Didi-Huberman, consistant à « ne rien lâcher sur l'expérience concrète de l'histoire, de la politique au jour le jour avec les émotions, les incertitudes ou les prises de décision qu'elle suscite, et ne jamais renoncer cependant aux constructions conceptuelles dans l'ordre de ce qu'il nomma, dans Experimentum Mundi [9], les “catégories de l'élaboration”. » [10]

Mais il ne suffit pas de se cantonner à ce geste, aussi indispensable soit-il. Il faut aussi savoir espérer, comme veut nous l'enseigner Bloch. Ce savoir commence toujours chez lui par l'examen du sujet qui espère, en vue d'atteindre ce qu'il appelle « le visage de notre volonté ». Aussi la plongée dans notre intériorité, dans le fond le plus obscur de nos désirs, ne s'accomplit pas pour s'y noyer et fuir l'extérieur de la vie, mais pour saisir qu'« il y a encore en nous un mouvement neuf qui tend vers l'intérieur et vers les hauteurs » [11]. C'est la recherche non de ce qui est inconscient, mais de ce qui n'est pas encore conscient. « On sent, on évoque ici toujours la même chose : c'est notre vie, notre avenir, l'instant tout juste vécu et l'illumination de son obscurité, de sa latence contenant tout, dans l'étonnement le plus immédiat. C'est notre souci moral-mystique, notre auto-confirmation en soi (...) » [12]. Cependant, cette orientation incontestablement mystique de la pensée blochienne n'a pas pour but ni l'extase ni l'ivresse, mais l'éclaircissement de notre Moi, et relève davantage du « connais-toi toi-même » qui doit s'étendre, selon Bloch, à un « connaissons-nous nous-mêmes ». Ainsi, en redonnant une prééminence à l'interrogation du sujet sur lui-même, Bloch veut indiquer un chemin nouveau pour la question du Nous, qui sous-tend nécessairement pour lui la rencontre avec soi-même la plus authentique : « Dès lors le brasier que nous avons allumé ailleurs, a fortiori le brasier intérieur, ne doit pas se contenter de couver sous sa surface, mais il doit aussi, neuf et immense, envahir dans toutes ses dimensions la vie intermédiaire. Dès lors, de ce lieu de la rencontre avec soi-même doit découler nécessairement le lieu d'une action dirigée vers le politique et le social, afin que cette rencontre en devienne une pour tous (...). Avoir ainsi une pratique, aider ainsi dans l'horizon constructif de la vie quotidienne et indiquer la bonne direction, être ainsi précisément politique et social : voilà qui touche la conscience morale de près et avec force, voilà une mission révolutionnaire tout entière inscrite dans l'utopie. [13] »

Apprendre à espérer commence donc par l'attention portée à ce « rêver-en-avant » où nous construisons imaginativement la réalisation de nos désirs, de nos souhaits. C'est là l'espace propre où l'utopie prend naissance, le domaine même de son esprit ; esprit qui intéresse bien plus Bloch que l'utopie comme modèle à réaliser. Ce qui importe, c'est la compréhension toujours plus lucide de ces « images-souhaits » qui nous travaillent et qui orientent notre pensée vers la dimension de l'avenir, vers un temps ouvert sur ce qui n'est pas encore. En ce sens, l'utopie chez Bloch change de signification, en tant qu'elle ne se cantonne pas à la rêverie mais qu'elle motive notre intention pratique à intervenir dans le monde, compris comme un processus inachevé et ouvert. Elle est rappel de cette aspiration ancestrale à une communauté humaine authentique, mais surtout invitation à la praxis politique et sociale ; ce que Bloch désigne par le terme d'« utopie concrète ». La philosophie de Bloch est une philosophie critique de l'utopie, elle n'en est ni l'apologie, ni le rejet inconditionnel. Elle nous apprend par conséquent à comprendre ces rêves de monde meilleur qui nous possèdent comme des phénomènes vécus dans le champ des réalités historiques partagées, comme des phénomènes que l'on peut expliciter historiquement. « Le rêve participe à l'histoire », disait aussi Benjamin [14]. Mais Bloch pourrait ajouter qu'il n'y participe pas seulement comme souvenir nostalgique ou trace résiduelle d'un passé traumatique, mais aussi comme préfiguration du possible objectif contenu dans l'histoire elle-même. En sorte que son analyse critique cherche à aller au-delà des acquis de la psychanalyse freudienne, en mettant l'accent sur ces rêves diurnes qui surgissent quand nous sommes éveillés et qui nous orientent vers l'avenir, dans le flux ouvert du temps. Nous héritons de l'imaginaire utopique pour le rendre plus clairvoyant du processus historique qui le porte, et non pour le faire régresser dans la dimension métahistorique du mythe dont l'héritage mérite aussi d'être assumé et élucidé.

Ainsi, on peut dire : « Il ne suffit donc pas d'espérer : il faut savoir espérer. Ce qui suppose d'abord une attitude éthique, puisque savoir espérer, c'est avoir le courage de persister dans son désir, de résister à tout ce qui nous porterait au renoncement, à la désolation, aux petits arrangements, à la soumission. Mais cela suppose également une approche épistémique, savante, historique et théorique des problèmes : Ernst Bloch nomma cette approche, dans le premier volume du Principe Espérance, un docta spes, un “espoir savant”, un “savoir-espoir”. [15] » Lire Bloch aujourd'hui, c'est inscrire cette double exigence, éthique et épistémique, au centre de notre pensée afin de la rendre prête à s'affronter aux temps. Il s'agit d'un fortifiant, non d'un opium.

On a encore trop peu compris ce qu'impliquait une telle exigence. Il en va dans la philosophie de Bloch d'un projet pour une autre rationalité, comme l'avait fort bien remarqué Gérard Raulet, un de ses meilleurs commentateurs [16]. Cela rejoint les intentions primordiales du jeune Marx de « réforme de la conscience » ou de « dépassement de la philosophie » qu'il faut comprendre, non comme rejet de l'activité de la pensée, mais plutôt comme abandon de sa position contemplative devant le monde. Car « c'est la pensée qui crée d'abord le monde dans lequel on peut transformer et non simplement bâcler. [17] » C'était affirmer en son temps la reprise nécessaire d'un geste théorique critique dans un marxisme qui se rigidifiait et se dogmatisait. Bloch voulait un marxisme ouvert aux questions de son temps, un marxisme vivant capable de répondre aux défis nouveaux qui se dressaient alors. Il se montra ainsi très critique vis-à-vis de ce qu'il nomma le « marxisme vulgaire » pour s'être révélé parfaitement incapable de comprendre et de se confronter au phénomène inédit du nazisme [18]. Et il sut aussi montrer que le marxisme pouvait s'ouvrir à des questions autres que celles concernant la nécessaire réorganisation économique de la société, des questions éthiques, esthétiques, épistémiques, etc., rappelant que de limiter le point de vue à l'économique, « le regard réaliste ne peut devenir fécond, l'homme ne vit pas seulement de pain [19] ». Il rejoint ainsi, par bien des aspects, la constellation « hérétique » des penseurs de l'École de Francfort [20]. Mais sa particularité aura sans doute été de vouloir maintenir par-dessus tout la perspective de la praxis révolutionnaire, d'où sa volonté de se présenter toujours comme un penseur marxiste. À cet égard, il resta, comme Marcuse, une personnalité influente dans le mouvement étudiant allemand des années soixante, comme le prouve ses relations avec le leader étudiant Rudi Dutschke [21].

Il s'agissait pour Bloch de recommencer le marxisme. Mais, bien entendu, de le recommencer en dehors de la raison étroite et très positiviste dans laquelle il s'était enfermé. « La raison reste l'instrument de la réalité effective, mais il faut préciser : la raison matérialiste concrète qui rend justice à la totalité de la réalité, par conséquent même à ses éléments compliqués et imaginaires [22] ». Aussi, la forme du discours blochien cherche-t-elle à étendre, dans une teneur explosive et expressionniste, toute empreinte de sensibilité musicale, le domaine de la pensée rationnelle au-delà de la dimension instrumentale dans laquelle elle a été réduite. Atteindre une autre forme d'expressivité, rendant compte de l'essence utopique contenue dans la raison.

Mais cette nouvelle rationalité, axée sur un humanisme révolutionnaire, peut-elle encore correspondre avec les interrogations propres à ce début de XXIe siècle ? Peut-être non, si l'on s'en tient au pied de la lettre des écrits de Bloch. Mais plus certainement oui, si ceux-ci sont pris comme l'expression d'un système ouvert. Devant, par exemple, l'étendue de la crise écologique présente, il ne serait sans doute pas inutile d'approfondir le concept blochien d'une « alliance avec la nature », ou de reprendre la réflexion à partir de la finalité utopique proposée par le jeune Marx, et soutenue par Bloch, d'une « humanisation-naturalisation » du monde. Ne serait-il pas important également, pour conjurer les menaces actuelles de nouvelles pestes émotionnelles, de prêter attention aux analyses de Bloch sur le péril nazi, développées dans son ouvrage Héritage de ce temps ? Ne faudrait-il pas faire retour, comme Bloch le fit dans son livre [Droit naturel et dignité humaine [23], sur la question d'un bonheur commun défini en liaison avec celle de la liberté et de la dignité de chacun ? Enfin, face à l'attrait hypnotique des scénarios dystopiques qui se répandent à notre époque, réévaluer le rôle de l'imagination utopique dans nos actes politiques devrait-elle être considérée comme une tâche secondaire ? Ce ne sont que quelques indications de ce qui peut faire, dans son inactualité, l'actualité même de l'œuvre blochienne.

Mais ce qui touche particulièrement dans les écrits de Bloch, c'est cette confiance audacieuse dans le mouvement même de la pensée. « Penser veut dire franchir », aimait-il répéter constamment. Tout part pour lui de cette attention à notre vie intérieure, notre véritable richesse inépuisable, entre mémoire et désir, qui nous relie au monde. Il me semble que c'est bien cela que Benjamin avait deviné lorsqu'il rendit compte à son ami Scholem de sa lecture de L'Esprit de l'utopie : « Bloch donne cette citation du Zohar : “ Sachez que pour chaque monde il y a deux regards. L'un voit son extérieur, à savoir les lois universelles des mondes suivant leur forme extérieure. L'autre voit l'essence interne des mondes, à savoir le contenu des âmes humaines. Il s'ensuit qu'il y a aussi deux niveaux d'activité, les œuvres et les prescriptions de la prière ; les œuvres sont là pour parfaire les mondes sous l'aspect de leur extérieur, mais la prière pour faire tenir le monde unique dans les autres et les emporter vers les hauteurs. ” Je n'ai jamais rien lu sur la prière qui soit évident comme l'est cela. » [24]

Ne faut-il pas encore tenir le monde ?

Pascal DUMONTIER


[1] Cet opus magnum de Bloch – 1 500 pages – est disponible en trois volumes chez Gallimard.

[2] Günther Anders Antwortet, Berlin, Tiamat, 1987, p. 85, cité par David Munnich, L'Utopie, le messianisme et la mort, Sens & Tonka, 2024, p. 27.

[3] Ernst Bloch, Le Principe Espérance, tome I, Gallimard, 1976, pp.10-11.

[4] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, Gallimard, 1977.

[5] Theodor W. Adorno, « L'Anse, le pichet et la première rencontre », Notes sur la littérature, Champs Flammarion, 1999, pp. 386-387.

[6] Georges Didi-Huberman, Imaginer Recommencer, Minuit, 2021, p.257.

[7] Il y aurait une réflexion très certainement féconde à opérer dans le rapprochement de L'Esprit de l'utopie (1918) avec Histoire et conscience de classe (1923) de Lukács, L'Étoile de la rédemption (1921) de Franz Rosenzweig et Être et temps (1927) de Martin Heidegger, ces quatre œuvres constituant une sorte de constellation philosophique inaugurant l'ère de rupture de l'après-1918. Sans les confondre, un rapprochement très instructif a été mené entre Lukács et Heidegger par Lucien Goldmann, Lukács et Heidegger, Denoël, 1973. Georges Steiner, – constatant, dans son Martin Heidegger (Albin Michel, 1981), qu' « Il y a de réels échos entre Sein und Zeit et les écrits d'Ernst Bloch comme des “méta-marxistes” de l'École de Francfort » – nous indique leur intérêt commun pour les questionnements ontologiques. Rosenzweig, quant à lui, n'est malheureusement que fort peu connu au-delà des cercles qui se passionnent pour la philosophie du judaïsme ; Arno Münster est peut-être le seul cependant à remarquer, dans Ernst Bloch. Messianisme et utopie, PUF, 1989, p.171, que « personne n'a encore vu ou analysé la profonde parenté spirituelle existant entre la pensée d'E. Bloch et celle de Rosenzweig ».

[8] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, op.cit., p. 9.

[9] Ernst Bloch, Experimentum mundi, Payot, 1981 ; réédition, avec une préface de Gérard Raulet : Klincksieck, 2025.

[10] Georges Didi-Huberman, Imaginer Recommencer, op.cit., p.253.

[11] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, op.cit., p.235.

[12] Ibid., p.236.

[13] Ibid., p.284.

[14] Walter Benjamin, « Kitsch onirique », in Œuvres II, Gallimard, Folio essais, 2000, p. 7.

[15] Georges Didi-Huberman, Imaginer Recommencer, op.cit., pp. 253-254.

[16] Gérard Raulet, Humanisation de la nature. Naturalisation de l'homme. Ernst Bloch ou le projet d'une autre rationalité, Klincksieck, 1982. Signalons également les ouvrages d'Arno Münster, l'autre grand spécialiste de Bloch, qui, par de nombreux aspects, se rapprochent de cette idée : Figures de l'utopie dans la pensée d'Ernst Bloch, Aubier, 1985 ; Ernst Bloch. Messianisme et utopie, PUF, 1989 ; L'Utopie concrète d'Ernst Bloch. Une biographie, Kimé, 2001 ; Espérance, rêve, utopie dans la pensée d'Ernst Bloch, L'Harmattan, 2015.

[17] Ernst Bloch, Traces, Gallimard, 1968, collection Tel, p. 175.

[18] Cf. Ernst Bloch, Héritage de ce temps, Payot, 1978 ; réédition : Klincksieck, 2017.

[19] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, op. cit., p. 292.

[20] Cf. Rolf Wiggershaus, L'École de Francfort. Histoire, développement, signification, PUF, 1993.

[21] Rudi Dutschke « s'entendit parfaitement avec Bloch sur le point décisif qu'un renouveau du marxisme en tant que philosophie de la praxis ne peut se faire que dans la tradition du marxisme libertaire et démocratique de Rosa Luxemburg, pour laquelle la construction de la société socialiste ne peut s'effectuer qu'en respectant toutes les libertés des citoyens ; car la “liberté”, “c'est toujours et d'abord la liberté d'expression de l'adversaire politique.” » (Arno Münster, L'Utopie concrète d'Ernst Bloch, op. cit., p.319).

[22] Ernst Bloch, Héritage de ce temps, op. cit., p.136.

[23] Ernst Bloch, Droit naturel et dignité humaine, Payot, 1976.

[24] Walter Benjamin, Correspondance tome I - 1910-1928, Aubier, 1979, pp. 200-201.

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