12.04.2026 à 11:00
Matheo Malik
Trump annonce mettre en place un « blocus » naval du détroit d'Ormuz — mais est-ce seulement possible ?
Il y a un siècle, un amiral français avait compris les limites de la théorie de la domination maritime et tenté de penser le futur d’une guerre sans choc.
Entretien fleuve avec l’historien Martin Motte sur la modernité de Raoul Castex.
L’article La puissance par la mer : les leçons stratégiques de l’amiral Castex après Ormuz est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Castex était fils et petit-fils d’officiers de l’armée de terre. Si son grand-père paternel avait plafonné au grade de capitaine, son père, officier de chasseurs à pied, est devenu général. Ce père, qui venait du Comminges, avait épousé la fille d’un sabotier flamand alors qu’il était en garnison à Saint-Omer. C’est dans cette ville qu’est né en 1878 Raoul Castex, futur amiral.
Le double ancrage occitan et flamand de Raoul Castex, qu’il a explicitement mentionné pour évoquer sa personnalité, a pu contribuer à lui ouvrir les yeux sur la diversité du monde. Sur le plan sociologique, l’histoire des Castex est celle d’une famille de petite bourgeoisie promue par la méritocratie impériale puis républicaine.
Dans ce contexte, le choix d’une carrière militaire a pu tenir au souci de perpétuer une tradition familiale, mais sans doute a-t-il aussi été porté par le climat de l’après-1870 : dans un pays vaincu et amputé de deux provinces, l’appel des armes allait de soi pour beaucoup de patriotes.
Quant au choix de la marine, il a pu représenter pour le jeune Castex une façon de tracer sa voie propre au sein de la tradition familiale. Mais là encore, le climat a compté : non seulement l’adolescence du futur amiral a été bercée par la lecture de Jules Verne, mais le colonialisme de la IIIe République, conçu comme une revanche indirecte sur la défaite de 1870, battait son plein et mettait en lumière la marine.
La scolarité de Castex à Navale, en 1896-1898, a d’ailleurs eu pour toile de fond l’expédition Congo-Nil, qui devait conduire à la crise de Fachoda et avait à ce titre d’évidentes implications navales.
L’expression « Jeune École » recouvre un courant doctrinal de la marine française dont on peut repérer les origines dès le début du XIXe siècle, mais qui est arrivé sur le devant de la scène dans les années 1880 et dont l’influence est restée forte jusque vers 1905.
Le cœur de sa doctrine était que les transformations impulsées par la révolution industrielle au matériel naval comme à l’économie mondiale bouleversaient la hiérarchie des formes de la guerre maritime. Traditionnellement, la guerre d’escadres, ou « grande guerre navale », primait la guerre au commerce et les opérations littorales : en effet, pour anéantir le trafic maritime de l’ennemi ou attaquer ses côtes, il fallait d’abord avoir coulé ses escadres dans une grande bataille navale. Cette bataille exigeait beaucoup de navires de la plus grande puissance de feu possible ; à l’époque de Castex, il s’agissait de cuirassés. Or, constatait la Jeune École, la France ne pouvait s’offrir à la fois la grande armée dont elle avait besoin face à l’Allemagne (compétiteur continental) et une flotte cuirassée assez puissante pour tenir tête au Royaume-Uni (compétiteur colonial) ; il était donc aberrant de prétendre vaincre la Royal Navy dans une grande rencontre d’escadres.
Dès lors, la Jeune École préconisait de renoncer aux cuirassés et de reporter l’effort naval français sur la défense du littoral et sur la guerre au commerce. L’invulnérabilité des côtes françaises au blocus ou aux débarquements serait assurée par des torpilleurs, unités de faible tonnage, donc économiques, mais capables de couler des cuirassés lors d’attaques-surprises en essaims. La guerre au commerce, quant à elle, serait conduite par des croiseurs, voire par des torpilleurs à grand rayon d’action. Selon la Jeune École, elle serait l’outil de la décision, parce que la révolution industrielle avait rendu l’économie britannique extrêmement dépendante du transport maritime. En arrêtant les importations de matières premières dont dépendaient les manufactures britanniques ainsi que leurs exportations de produits, on porterait un coup fatal à l’économie du Royaume-Uni et on le contraindrait à renoncer à son hégémonie sur les mers du globe.
Les écrits de Castex permettent de penser l’action des marines sur tout le spectre, allant de l’intimidation au choc frontal.
Martin Motte
Dans sa brochure Le péril japonais en Indo-Chine 1, parue début 1904, Castex reconnaissait une certaine valeur à ces thèses, puisqu’il préconisait de baser des torpilleurs et des croiseurs dans cette colonie pour mettre en échec une possible tentative d’invasion japonaise.
Mais c’était un pis-aller lié au fait que les cuirassés français ne pouvaient s’éloigner des eaux européennes vu les tensions franco-allemandes et franco-britanniques. Dès l’année suivante du reste, Castex publiait son livre Jaunes contre Blancs. Le problème militaire indochinois 2, dans lequel il plaidait pour l’envoi des cuirassés en Extrême-Orient.
Ce revirement tenait à une cause diplomatique : l’Entente cordiale du 8 avril 1904 avait conjuré le risque d’une guerre franco-britannique et fait de la Royal Navy la meilleure garantie contre une attaque des côtes françaises par la flotte allemande. Il tenait aussi et plus profondément à une cause stratégique : la Jeune École s’illusionnait en postulant que des croiseurs et des torpilleurs pourraient opérer durablement en haute mer. Les torpilleurs n’avaient ni l’autonomie ni l’endurance nécessaire pour cela et les croiseurs auraient tôt ou tard été coulés par les cuirassés adverses. La guerre d’escadres restait donc la clef de voûte de la stratégie navale.
Alfred T. Mahan est en effet l’adversaire numéro un de la Jeune École de 1890 jusqu’à sa mort en 1914.
Il défendait le primat de la guerre d’escadres à partir de considérations factuelles (les limites inhérentes aux torpilleurs et aux croiseurs), mais plus encore à partir d’une conviction philosophique diamétralement opposée au matérialisme de la Jeune École. Mahan pensait que la guerre est régie par des principes dont l’étude de l’histoire militaire avère le caractère pérenne. En d’autres termes, ces principes transcendent l’évolution technologique du matériel et conditionnent son emploi.
Or les formules de la Jeune École violaient le principe de concentration, tel qu’appliqué à la défense littorale — parce que la Jeune École enjoignait de disséminer les torpilleurs au long des côtes françaises — et à la guerre au commerce — parce qu’elle imposait d’éparpiller les croiseurs sur les routes maritimes. À l’inverse, la guerre d’escadre tend à la bataille décisive, qui suppose la plus stricte application de la concentration.
Castex fut très marqué par cet argumentaire, d’autant que la victoire des cuirassés japonais sur la 2e escadre russe du Pacifique à Tsushima, les 27-28 mai 1905, sembla en donner une éclatante confirmation.
Dès lors, il est devenu l’une des figures de proue d’un « mahanisme à la française », comme en témoignent ses ouvrages des années 1911-1914 : ils relèvent de la « méthode historique » préconisée par Mahan, puisqu’ils consistent à revisiter des épisodes navals du passé pour en dégager des principes intemporels.
La Grande Guerre a été un chemin de Damas pour Castex, car elle lui a fait toucher du doigt les limites du mahanisme.
De 1914 à 1916, il a servi à bord des cuirassés Danton et Condorcet, tous deux affectés à l’escadre de Méditerranée, fer de lance de la marine française. En liaison avec la Royal Navy, la mission de cette force était d’anéantir ou tout au moins de bloquer dans leurs ports la flotte austro-hongroise et la flotte ottomane. Mais ces dernières, sous-calibrées par rapport à leurs rivales franco-britanniques, se sont bien gardées d’accepter le choc frontal : elles se sont retranchées à l’abri de leurs défenses littorales — mines, batteries côtières, torpilleurs, sous-marins —, qui ont infligé de lourdes pertes à leurs adversaires, notamment aux Dardanelles en 1915.
Dans un second temps, en 1916-1917, Castex a commandé l’aviso Altaïr, chargé de patrouiller les routes commerciales de Méditerranée pour défendre le trafic allié contre les sous-marins allemands, les U-Boote. En fait, les navires patrouilleurs étaient trop peu nombreux pour remplir leur mission et les torpillages de navires marchands ont failli entraîner l’effondrement de l’économie alliée au printemps 1917. C’est également à cette période que le cuirassé Danton, à bord duquel Castex avait commencé la guerre, a été coulé par un U-Boot devant les côtes de la Sardaigne.
La menace sous-marine a été conjurée in extremis par le regroupement des marchands en convois escortés, par l’entrée en lice de l’US Navy et par l’arrivée de nouveaux équipements, mais le volet maritime de la Grande Guerre n’en a pas moins provoqué un séisme doctrinal, car les déconvenues subies par les Alliés ont été interprétées comme une revanche de la Jeune École sur Mahan.
Les théories de Castex restent très actuelles : elles envisagent aussi bien l’acquisition de la maîtrise de la mer par la bataille que son utilisation dans le cadre d’une « stratégie générale ».
Martin Motte
De fait, la fameuse bataille décisive prônée par ce dernier n’avait jamais eu lieu. La guerre d’escadre avait été détrônée par une guérilla navale devant les côtes et sur les routes marchandes. Le sous-marin, descendant direct du torpilleur, y avait acquis un rôle majeur.
Enfin, comme l’avait annoncé la Jeune École, la guerre au commerce s’était avérée bien plus dangereuse que par le passé en raison de la dépendance croissante des économies modernes aux flux maritimes.
Un esprit aussi lucide que Castex ne pouvait donc plus adhérer au mahanisme dogmatique dont il avait été l’un des hérauts avant la guerre. Pour autant, Mahan ne s’était pas complètement trompé, car si les intuitions de la Jeune École avaient été confirmées au niveau opératif, elles n’avaient pas empêché la défaite des Puissances centrales au niveau stratégique. L’heure était donc à une nouvelle synthèse doctrinale tempérant les principes mahaniens par les procédés de la Jeune École et vice-versa. Il s’agissait en somme de faire dialoguer les enseignements pérennes de l’histoire et les caractéristiques des nouveaux matériels au lieu de nier l’un des deux termes de l’équation.
Julian Corbett a réalisé une synthèse doctrinale dès l’avant-guerre : elle apparaissait en 1911 dans ses Principes de stratégie maritime 4. Cet avocat, qui était alors conseiller de l’Amirauté britannique, concédait à Mahan que l’élimination des escadres ennemies par une bataille décisive était la manière la plus simple d’obtenir la maîtrise de la mer, mais objectait que la marine la plus faible ne se laisserait pas attirer dans ce traquenard et attendrait que l’adversaire vienne se casser les dents sur ses défenses littorales. Mesurant bien la dangerosité de ces dernières, Corbett conseillait à la Royal Navy de reporter son blocus au large, ce qui le rendrait nécessairement moins efficace, donc permettrait la sortie d’un certain nombre de croiseurs ennemis qui attaqueraient le commerce britannique. Dès lors, l’issue de la guerre se jouerait sur la capacité de la Royal Navy à protéger les flux marchands dont dépendait l’économie britannique et à saigner lentement mais sûrement ceux dont dépendait l’économie allemande.
Tout ceci amenait Corbett à redéfinir la maîtrise de la mer : elle ne consistait pas en une occupation permanente de cet élément, comme avait incliné à le croire Mahan en transposant naïvement à la stratégie maritime une catégorie relevant de la stratégie terrestre, mais en la capacité à y transiter librement et à y interdire les transits ennemis. Corbett notait d’autre part que cette maîtrise de la mer était rarement totale. Bref, il annonçait avec une étonnante précision les grandes lignes du conflit à venir, d’où la rapide diffusion de ses thèses dans la Royal Navy vers la fin de la Grande Guerre.
En 1919, Castex devint le premier chef du Service historique de la Marine, créé pour tirer les enseignements doctrinaux de la Grande Guerre. Il a alors lu les Principes dans une traduction sommaire qu’en avait fait faire l’état-major de la Marine en 1918 et a été si intéressé par cet ouvrage qu’il a voulu en diligenter une traduction plus soignée. Le projet a buté sur des difficultés budgétaires, mais Castex l’a relancé ultérieurement et la nouvelle traduction a été menée à bien en 1932. Entretemps, la substantifique moelle de la pensée corbettienne était passée dans l’œuvre de Castex.
Il faut malheureusement reconnaître que ce dernier n’a pas été d’une grande élégance envers les mânes de son prédécesseur, décédé en 1922 : non seulement il n’a pas publié la traduction des Principes — cet honneur revint à Hervé Coutau-Bégarie en 1993 —, mais il n’a pas ménagé ses critiques envers Corbett, accusé de scepticisme et d’ethnocentrisme. Tout se passe comme si Castex avait voulu diminuer son importance à proportion des emprunts qu’il lui faisait.
Il lui a reconnu toutefois le mérite d’avoir ébranlé le dogmatisme mahanien, donc obligé la pensée navale à faire son examen de conscience pour intégrer le retour d’expérience de la Grande Guerre.
Durant la Grande Guerre, la fameuse bataille décisive prônée par Mahan n’a jamais eu lieu : la guerre d’escadre a été détrônée par une guérilla navale devant les côtes et sur les routes marchandes.
Martin Motte
Pour l’essentiel, il faut voir les Théories stratégiques comme un développement systématique des intuitions corbettiennes dans un contexte que Corbett n’a pas connu, surtout si l’on compte les deux volumes que Coutau-Bégarie a ajoutés au corpus original dans sa réédition de 1997, puisqu’ils regroupent des textes postérieurs à 1945.
Ces sept volumes sont une mine extraordinaire pour qui s’intéresse à la guerre navale, de la stratégie à la tactique en passant par les opérations, mais aussi pour les passionnés de stratégie en général, de géopolitique et de relations internationales, envisagées au prisme d’un dialogue entre l’histoire et l’actualité.
Particulièrement éclairantes sont les réflexions de Castex sur la manœuvre (tome 2), sur les facteurs externes de la stratégie que sont la politique, la géographie, les coalitions, l’opinion publique et les servitudes de divers ordres, économiques, juridiques et autres (tome 3), la dialectique terre-mer (tome 5), sans oublier un texte magnifique sur les deux sources de la stratégie, l’histoire et le matériel (dans le tome 6).
L’ensemble ne forme pas seulement une traversée stratégique du court XXe siècle, de la Grande Guerre à la bombe atomique, mais aussi une synthèse des stratégistes navals antérieurs et un legs extrêmement précieux pour la pensée stratégique actuelle ou à venir.
Question difficile ! Il y a à boire et à manger chez Castex et tout dépend de l’appétit du lecteur, de ses centres d’intérêt et aussi du temps qu’il peut y consacrer, car lire tout Castex, c’est gravir l’Everest.
Pour une simple mise en bouche, je conseillerais le texte déjà cité sur les deux sources de la stratégie, dans le tome 6 des Théories. Pour une expérience immersive, je recommande le tome 5 dans sa totalité, car c’est là sans doute, à travers l’étude des guerres de la Révolution et de l’Empire, de la Grande Guerre et du rapport de la Russie à la mer, que l’on voit le mieux se déployer à la fois les conceptions de Castex en matière de stratégie générale, sa dialectique terre-mer comme les aspects géopolitiques et géostratégiques de sa pensée.
L’Institut en question s’appelait à l’époque le Centre des Hautes Études de la Défense nationale. Son idée de départ, née en 1871 dans l’entourage de Gambetta et restée très présente dans certains milieux radicaux-socialistes, mais aussi chez certains militaires conservateurs comme Foch ou Lyautey, était que la Défense nationale suppose par définition la mobilisation de toute la nation.
Pour atteindre son plein rendement, elle exige donc des connaissances militaires poussées dans les élites civiles et des connaissances civiles poussées dans les élites militaires. Le CHEDN dispensait une formation commune à ces deux catégories, auxquelles il servait de forum d’échange et de réflexion. Il permettait aussi d’explorer les dimensions interarmées de la stratégie, puisque les officiers stagiaires venaient de l’Armée de terre, de la Marine et de l’Armée de l’air.
Castex était l’homme idoine pour diriger un tel établissement.
Fils d’un officier de terre, il se définissait comme « un fantassin dans la marine » et avait donc au plus haut point le sens de l’interarmées. En tant que marin d’autre part, il était habitué à opérer dans un milieu ouvert à toutes les nations, d’où un sens aigu des contraintes économiques, politiques et juridiques conditionnant l’action navale, et par extension tout choix stratégique.
J’ajoute qu’il semble avoir été de sensibilité radicale, comme Daladier, principal artisan de la création du CHEDN. À travers cette institution, Castex a joué un rôle important dans l’approfondissement de la notion de Défense nationale, influençant notamment le lieutenant-colonel de Gaulle, stagiaire en 1936-1937. Ce dernier s’en est souvenu en 1959 : lorsque l’amiral Castex a été élevé à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur, il lui a écrit pour lui dire tout ce qu’il devait à ses idées et à son exemple.
Ce que Castex appelle la « théorie du perturbateur » s’applique bien aux ambitions poutiniennes.
Martin Motte
En 1938, Castex était devenu Inspecteur général des forces maritimes — ce qui faisait de lui le numéro trois de la Marine.
Au début de la guerre, en août 1939, il a reçu le commandement des forces chargées d’opérer dans la partie méridionale de la mer du Nord et en Manche, dont le quartier-général était à Dunkerque. Il a signalé très rapidement la vulnérabilité de cette place à un assaut venu de la terre — ce dont François Darlan a profité pour le démonter de son commandement en novembre 1939 sous prétexte de défaitisme et de mauvaise santé. En réalité, Castex semble avoir payé son indépendance d’esprit face à l’Amiral de la flotte.
En juin 1940, la chute de Dunkerque a confirmé la justesse de son analyse. Castex, alors âgé de 62 ans, s’était retiré en Haute-Garonne et ne jouait plus aucun rôle militaire, se contentant d’analyser le conflit en cours dans des articles écrits pour La Dépêche. Estimant qu’on aurait pu continuer la guerre depuis l’Afrique du Nord, il a désapprouvé l’armistice, mais n’a pas condamné explicitement le régime de Vichy ni n’a cherché à prendre contact avec De Gaulle. Ceci rend d’autant plus remarquable l’hommage que ce dernier lui a rendu en 1959.
Il lui a consacré un article dans la Revue Défense nationale dès octobre 1945 5, soit environ deux mois après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. Il y notait en particulier que la bombe ne conduirait pas à l’hégémonie planétaire des États-Unis, parce que toutes les puissances développées s’en doteraient rapidement ; qu’elle jouerait le rôle d’égalisateur de puissance entre les grandes puissances et les puissances moyennes ; mais que son emploi effectif serait soumis à des restrictions d’ordre géographique (en raison du risque de dommages collatéraux sur des neutres, par exemple), stratégique (par mise en place d’une dissuasion réciproque) et éthico-médiatique (l’utilisateur risquant de se discréditer aux yeux de l’opinion publique mondiale).
Cette justesse d’analyse tenait au fait que Castex avait été amené à réfléchir sur l’idée de dissuasion bien avant l’invention de la bombe.
Dans un livre de 1920 intitulé Synthèse de la guerre sous-marine 6, en particulier, il avait montré que la nette supériorité des escadres alliées sur celles des Puissances centrales avait dissuadé ces dernières de s’aventurer au large entre 1914 et 1918. La bataille décisive était restée virtuelle, mais ses effets avaient été bien réels, comme aurait dit Clausewitz.
Par la suite, Castex avait étudié la façon dont une dissuasion réciproque s’était établie entre puissances dotées de gaz de combat. Bref, si l’arme atomique était radicalement nouvelle par son potentiel de destruction, elle n’était pas pour autant déconnectée d’une grammaire stratégique que Castex possédait sur le bout des doigts.
Le fait que Castex ait été nommé premier directeur du CHEDN en 1936 puis soit devenu numéro trois de la Marine en 1938 prouve que ses idées ont joui d’une notoriété certaine dans l’entre-deux guerres.
Sur fond de renaissance des tensions coloniales franco-britanniques liées au partage de l’Empire ottoman, il avait tenté de promouvoir le concept de « guerre des communications » associant étroitement les navires de surface, les sous-marins et les avions grâce à la coordination en temps réel permise par la radio. La flotte équilibrée dont se dota la France des années 1920 et 1930 se serait assez bien prêtée à l’exercice sans la catastrophe de 1940, mais il serait abusif d’y voir l’aboutissement linéaire de la pensée castexienne : celle-ci me semble avoir tout au plus accompagné des orientations qui étaient dans l’air du temps.
Quant au rôle de Castex au CHEDN, il a été trop tardif pour pouvoir influencer la stratégie française avant la catastrophe de 1940. C’est plutôt dans l’après-guerre, et spécialement à travers la stratégie gaullienne, qu’il faut en chercher l’influence différée.
Les théories de Castex envisagent aussi bien la stratégie navale que la stratégie maritime.
Martin Motte
Castex a été lu à l’étranger : les Théories stratégiques ont été intégralement traduites en Argentine et partiellement en Grèce, en Yougoslavie et au Japon. Elles ont fait l’objet de synthèses élogieuses au Royaume-Uni et en Allemagne.
Castex a notamment été étudié par Herbert Rosinski, un des esprits les plus brillants de la marine allemande, qui a dû s’exiler en 1936 en raison de son ascendance juive, pour se réfugier au Royaume-Uni puis aux États-Unis.
La stratégie poursuivie par la Kriegsmarine en 1940-1941 illustra bien le concept de « guerre des communications », mais là encore, il serait hasardeux de parler d’une influence castexienne directe et unilatérale.
Enfin, aux dires de l’amiral Lepotier, l’amiral King, chef de l’US Navy pendant la Seconde Guerre mondiale, se référait à Castex ; il semble toutefois qu’il s’agisse d’un cas isolé.
Oui, incontestablement. On a d’ailleurs assisté à une redécouverte de Castex dès la fin du siècle dernier, dans les conditions que voici : en 1990, l’US Naval War College avait célébré le centenaire du maître-ouvrage de Mahan sur fond de victoire américaine dans la Guerre froide ; mais en 1992, dans un colloque significativement intitulé Mahan is not enough, la même institution a admis que la théorie mahanienne n’était pas la plus adaptée au contexte de l’après-Guerre froide : trop centrée sur la bataille décisive, elle n’insistait pas assez sur le rôle des marines en temps de paix ou de crise, sur les servitudes économiques, juridiques, médiatiques conditionnant l’action navale, etc.
Or toutes ces données avaient été prises en compte par Castex, comme Hervé Coutau-Bégarie l’a fait redécouvrir à ses interlocuteurs à l’occasion de ce colloque. Le message a si bien porté que deux ans plus tard, le Naval Institute Press publiait une anthologie des Théories stratégiques ! Mieux encore, cette anthologie a été rééditée en 2017, dans un contexte stratégique pourtant très différent de celui de 1994, puisqu’on était passé de la gestion de crises au retour des menaces de haute intensité.
Cet épisode éclaire l’une des raisons pour lesquelles les théories de Castex restent très actuelles : elles envisagent aussi bien la stratégie navale que la stratégie maritime, pour reprendre une distinction corbettienne. La première concerne l’acquisition de la maîtrise de la mer par la bataille, la seconde son utilisation dans le cadre de ce que Castex appelait la stratégie générale, qui coordonne les stratégies particulières (terrestre, maritime, aérienne, diplomatique, économique). Ce cadre très large permet de penser l’action des marines sur tout le spectre allant de l’intimidation au choc frontal : il suffit de lui ajouter des domaines contemporains, comme l’espace ou le cyber, pour en faire un outil pleinement adapté aux problèmes de notre temps. C’est ce qu’a fait en 2015 Lars Wedin, un officier de marine suédois passé par l’École de Guerre française et disciple de Coutau-Bégarie, dans un livre intitulé Stratégies maritimes au XXIe siècle. L’apport de l’amiral Castex 7.
Mais il y a bien d’autres raisons à l’actualité de Castex ; je n’en évoquerai que deux.
Sur le plan de la théorie stratégique tout d’abord, ses réflexions sur la dialectique des principes et des matériels conservent une valeur permanente. Avec les drones, qui évoquent les torpilleurs par leur faible coût et leur usage en essaims visant à saturer les défenses adverses, nous assistons aujourd’hui à un emballement technologique rappelant celui qui avait caractérisé la Jeune École. Les risques sont les mêmes qu’alors : trop accorder au facteur matériel sans voir comment il s’articule à la grammaire de la stratégie, ou au contraire le marginaliser au nom de principes pérennes qui suffiraient à assurer la victoire. Castex permet d’échapper à ce dilemme, qui ne se pose pas qu’aux marins mais caractérise tous les milieux.
D’autre part, Castex est un géopoliticien et un géostratège de grande classe dont les réflexions sur la Russie, en particulier, redeviennent très actuelles dans le contexte de la nouvelle Guerre froide que nous connaissons aujourd’hui. Ce qu’il a appelé la « théorie du perturbateur », c’est-à-dire la succession dans l’Histoire de grandes puissances continentales défiant la thalassocratie dominante, s’applique bien aux ambitions poutiniennes. Castex avait également souligné combien la Russie, en tant qu’État-continent riche en ressources de toutes sortes et pourvu d’immenses frontières — actuellement plus de 20 000 kilomètres, avec 14 voisins différents —, serait relativement peu vulnérable au blocus — un point qui a été sous-estimé par les dirigeants occidentaux depuis 2022.
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09.04.2026 à 12:00
Matheo Malik
Pourquoi l’élimination ciblée des maîtres de Téhéran et de leurs alliés n’a-t-elle pas permis de tuer le régime ?
Pour la sociologue franco-iranienne Azadeh Kian, on assiste en Iran à une profonde mutation : la République islamique s’est transformée en un « Régime des Gardiens » — un État militariste qui s’est renforcé en resserrant son contrôle de la société civile.
Entretien.
L’article Le nouveau régime des Gardiens : comment l’État iranien s’est renforcé dans la guerre est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Malgré l’assassinat d’un certain nombre de ses dirigeants, le régime a en effet montré sa résilience face à deux des armées les plus puissantes au monde, l’armée américaine et l’armée israélienne. Dans ce contexte, le régime a pu survivre, voire se renforcer puisqu’ils ont montré qu’ils avaient prévu pour chaque poste décisionnaire des substituts, parfois jusqu’à trois ou quatre personnes.
Par conséquent, l’élimination de tel commandant en chef des Gardiens de la Révolution n’a pas abouti à la neutralisation des Gardiens comme corps puisqu’il se trouvait toujours un remplaçant.
Il en va de même pour les personnalités politiques, comme Ali Larijani, remplacé par Mohammad Bagher Zolghadr au poste de secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, qui détermine la stratégie du pays en interne et à l’international.
Or à la faveur de ces remplacements, ce sont les plus durs des Gardiens de la Révolution qui renforcent leur autorité et leur contrôle du pays.
Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.
Azadeh Kian
Les Gardiens et leurs alliés en Iran ont encore accru leur rôle au cours de la guerre.
Prenons l’exemple de Mohammed Qalibaf, qui joue un rôle central aujourd’hui en tant qu’ancien commandant des Gardiens. Il avait certes déjà un rôle politique auparavant, mais il est désormais considéré comme celui qui pourrait discuter avec J. D. Vance au Pakistan — si les négociations se poursuivent…
Le discours des Gardiens consiste à dire : « nous avons protégé l’Iran pendant cette guerre imposée ». Ils utilisent cet argument comme outil de justification d’un contrôle encore accru sur la société civile iranienne, qui a été très largement affaiblie du fait des massacres de janvier 2026. En plus des milliers de morts, 50 000 personnes ont été arrêtées au cours de ces manifestations. Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.
Par conséquent, cette guerre a renforcé le régime islamique et en particulier les militaires en son sein, a affaibli davantage la société civile iranienne et a augmenté la misère économique du pays.
Mohammed Qalibaf est intéressant à observer, non pas en tant que président du Parlement, parce que le Parlement ne joue pas un rôle central, mais en tant que personnalité politique qui a des relations avec les Gardiens de la Révolution et avec les forces de police qu’il a dirigées par le passé. Il a toujours eu l’ambition de diriger le pays et s’est présenté trois fois aux élections présidentielles, sans succès. Pour lui, cette guerre est sa dernière chance d’émerger comme une figure de dirigeant, dans la mesure où il a également été adoubé par les États-Unis qui disaient pouvoir discuter avec lui.
Mohammad Bagher Zolghadr est également central, même s’il ne semble pas proche de Qalibaf. S’ils ont tous les deux été sur le front pendant la guerre Iran-Irak en tant que Gardiens de la Révolution, leurs chemins ont divergé par la suite, Zolghadr faisant carrière dans le système judiciaire et Qalibaf dans la politique locale et municipale, comme maire de Téhéran.
Enfin, la troisième personne clef me semble être Ahmad Vahidi, qui a été le chef des très redoutables services de renseignement des Gardiens de la Révolution et qui dirige désormais l’ensemble des Gardiens. Il représente aussi une forme de radicalisation à la tête des Gardiens. Après la mort de Hossein Salami, lors de la guerre de juin 2025, puis celle de Mohammad Pakpour le 1er mars 2026, Ahmad Vahidi a pris la tête des Gardiens, sur une ligne encore plus radicale que ses prédécesseurs.
Ces personnes sont les réels dirigeants du pays. Le président de la République, Massoud Pezechkian, ne semble pas avoir d’influence réelle : ce qu’il disait pendant la guerre avait très peu d’écho.
Il faut bien insister sur un point : Mojtaba Khamenei a été élu sous la pression des Gardiens de la Révolution. Au sein de l’Assemblée des Experts, sur quatre-vingt-huit membres, près de vingt-cinq se sont opposés à son élection, ce qui est sans précédent pour une Assemblée qui prend plutôt ses décisions à l’unanimité.
C’est à la fois sans précédent et attendu, puisque Mojtaba Khamenei n’a aucune assise au sein de l’institution cléricale, ni autorité religieuse. Il a donc dû être élu sous la pression.
Pour moi, Mojtaba Khamenei ne représente donc pas l’institution cléricale, mais seulement les Gardiens. C’est pourquoi il me semble qu’il serait plus correct de dire « Régime des Gardiens » que « Régime des Mollahs ».
On a vu circuler une photo de ses blessures, qui a été rapidement retirée. Peu importe qu’il soit en vie, blessé grièvement ou non. À mon sens, nous avons largement dépassé le régime de wilayat al-faqih, ou le gouvernement de jurisconsulte. Aujourd’hui, l’Iran s’est transformé en un régime militariste, où les Gardiens de la Révolution et d’autres forces armées jouent un rôle prépondérant, bien plus que les mollahs.
La guerre a renforcé le pouvoir militaire, affaibli la société civile et augmenté la misère économique de l’Iran.
Azadeh Kian
L’un des éléments les plus remarquables de cette guerre est que les rues, autrefois occupées par les protestataires — que ce soit lors du mouvement Femme, vie, Liberté en 2022 ou des soulèvements de décembre 2025 et janvier 2026 —, sont désormais aux mains des partisans du régime, qui ont organisé, tout au long de la guerre, de jour ou de nuit, des manifestations de soutien très visibles dans l’espace public.
C’est un changement radical dans l’occupation de l’espace public. Il reflète un basculement des rapports de force entre contestataires et soutiens du pouvoir. Le régime a réussi à réoccuper les rues des villes, en mobilisant ses partisans.
Il a également recruté des volontaires au sein des milices Bassidji, parfois des enfants de 12 ans seulement, à qui ils confiaient des armes pour « assurer la sécurité » des rues.
Pendant ce temps, la répression se poursuit sans relâche. Cette semaine encore, un jeune homme arrêté en janvier a été exécuté. Nasrin Sotoudeh, avocate et militante des droits des femmes, lauréate du prix Sakharov en 2012, a de nouveau été arrêtée alors qu’elle était déjà en résidence surveillée.
La guerre a malheureusement aggravé les problèmes sociaux de manière dramatique.
Les destructions matérielles sont colossales : selon le dernier rapport du Croissant-Rouge iranien, 93 000 immeubles — résidentiels et commerciaux — ont été détruits. Cela représente 3 millions de personnes déplacées ou privées de logement.
Le chômage a explosé, le coût de la vie s’est envolé, et l’inflation atteint 83 %.
Les femmes sont parmi les premières victimes de cette guerre. Beaucoup travaillaient dans le secteur informel — dans les bazars ou les petits commerces, aujourd’hui fermés. Elles ont perdu leurs revenus, tout en devant prendre en charge les enfants et les rassurer au quotidien.
Les traumatismes psychologiques, souvent ignorés, sont dévastateurs : vivre sous la menace permanente des bombardements, même indirects, crée une angoisse insupportable, tant pour les enfants que pour les adultes. Les femmes sont en première ligne face à cette détresse familiale.
Je sais ce que cela signifie. J’ai vécu une année de la guerre Iran-Irak, et je me souviens de l’impuissance ressentie. Quand les avions irakiens bombardaient Téhéran, il n’y avait aucun abri. Donc on restait chez soi, résigné, en se disant : « Si c’est notre tour, on mourra. » J’ai retrouvé cette même résignation chez mes amis et ma famille qui se trouvent en Iran. Les gens se sont résignés à mourir.
La situation est même encore pire qu’à l’époque, car la guerre Iran-Irak touchait surtout l’Ouest et le Sud du pays. Aujourd’hui, les bombardements touchent toutes les plus grandes villes de l’Iran : Téhéran, Ispahan, Mashhad. Des dizaines de millions de personnes sont directement touchées.
Il serait désormais plus correct de parler du « Régime des Gardiens » que du « Régime des Mollahs ».
Azadeh Kian
Cela impliquerait déjà que le cessez-le-feu se maintienne, et qu’il faille ensuite construire une paix durable. Mais, dans l’immédiat, mon hypothèse est que le régime sortira renforcé de cette guerre. Il devrait rester au pouvoir, faute d’une opposition structurée capable de le remplacer.
Dans un premier temps, le régime va chercher à maintenir son contrôle sur la société, en réprimant toute velléité de révolte — qu’il s’agisse de manifestations ou de mécontentements diffus.
Toutefois, il devra aussi affronter une difficulté : la reconstruction. Je mentionnais les 93 000 bâtiments détruits. Pour reconstruire, les militaires et le régime n’auront d’autre choix que de s’appuyer sur la société civile iranienne, sur les entreprises. Il ne pourra pas reconstruire le pays seul.
Cette évolution pourrait survenir, mais pas immédiatement.
On peut penser à l’hypothèse pakistanaise — non pas pour comparer les deux pays, car les contextes sont très différents, mais pour donner un exemple d’un système où l’armée détient l’essentiel du pouvoir, tandis que les civils occupent des fonctions symboliques ou administratives.
Un tel modèle permettrait d’assurer une certaine responsabilité civile, tout en adoptant un discours moins militariste pour apaiser une société civile contestataire. C’est envisageable, mais les conditions sont très nombreuses : d’abord, un cessez-le-feu durable, ensuite, un accord de paix et, enfin, les moyens financiers nécessaires à la reconstruction.
Pour l’instant, je ne vois pas les militaires renoncer spontanément à leurs privilèges ou à leur pouvoir, encore moins dans le contexte actuel.
Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont publiquement évoqué l’idée de mobiliser des forces kurdes depuis le Kurdistan irakien pour envahir l’Iran. Mais cette stratégie se heurte à plusieurs difficultés. D’abord, les responsables du Kurdistan irakien, comme les Barzani, ont rejeté cette proposition. Malgré les tensions avec Téhéran — notamment les frappes de missiles iraniens sur leur territoire —, ils ont préféré éviter de s’aliéner l’Iran, avec lequel ils entretiennent des relations relativement stables. Ensuite, les partis kurdes iraniens — qu’ils soient autonomistes ou indépendantistes — ont également refusé de servir de proxys à Israël ou de s’engager dans ce conflit. Plusieurs organisations kurdes ont déclaré qu’elles ne participeraient pas à une telle offensive.
Quant aux Baloutches, leur situation est différente. Certains groupuscules armés existent depuis longtemps dans la région, et les affrontements sporadiques avec les forces iraniennes persistent. Mais il n’y a pas de mouvement séparatiste massif parmi les Baloutches. Les figures religieuses, comme Abdolhamid Ismaeelzahi — très respecté dans la communauté — ne soutiennent pas une telle démarche.
En résumé, les tentatives d’instrumentaliser les minorités ethniques contre le régime iranien ont échoué — du moins pour l’instant. La question qui demeure en suspens est : comment les Gardiens de la Révolution traiteront-ils ces minorités à l’avenir ? Leur attitude déterminera en grande partie les dynamiques futures.
La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs.
Azadeh Kian
C’est une question difficile mais on peut partir de l’exemple du fils du Shah d’Iran. Son positionnement pendant cette guerre a aliéné une grande partie de ses soutiens en Iran. Il a soutenu les frappes israéliennes et américaines sans jamais exprimer la moindre compassion pour les victimes iraniennes. Quand des enfants ont été tués dans une école au début du conflit, il n’a pas dit un mot. En revanche, dès que des soldats américains ont été tués, il a envoyé des messages de condoléances. Il a par conséquent perdu une partie de sa base.
Par ailleurs, les républicains iraniens laïcs et démocrates se sont réunis pendant la guerre, en Iran même, avec des personnalités à la fois en prison et en liberté. Mais ce groupe émerge à peine et ne représente pas, pour l’instant, une opposition crédible.
La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs : reconstruire le pays, reloger les déplacés, recréer des emplois pour les chômeurs, réparer les infrastructures détruites. Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer que les Iraniens descendent massivement dans la rue pour réclamer liberté et démocratie.
Cela dit, on ne peut pas exclure des manifestations de colère. Mais ces mouvements ne constitueront probablement pas une menace existentielle pour le régime. Ils seront avant tout l’expression d’une détresse sociale, pas d’une révolution politique.
L’article Le nouveau régime des Gardiens : comment l’État iranien s’est renforcé dans la guerre est apparu en premier sur Le Grand Continent.
08.04.2026 à 11:22
Matheo Malik
Hier soir, l’Iran et les États-Unis ont accepté un cessez-le-feu et l’ouverture de négociations sur la base d’une liste d’exigences hautement défavorables à Washington — et que la Maison-Blanche a contesté un jour après leur publication.
Si elles étaient effectivement mises en œuvre, elles placeraient Téhéran dans une position bien plus forte que celle qu’il avait à la veille de l’attaque du 28 février.
L’article Cessez-le feu : 8 des 10 points proposés par Téhéran donneraient à l’Iran une position plus favorable qu’avant la guerre est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Donald Trump a accepté comme « base » de la négociation 10 points communiqués par la partie iranienne par l’entremise du Pakistan avec la médiation indirecte de la Chine.
Dans un communiqué sur Truth Social, le président des États-Unis en effet annoncé qu’il avait « retenu » hier soir les forces dévastatrices qu’il s’était promis de déployer contre l’Iran et que le régime avait accepté un cessez-le-feu de deux semaines au cours desquelles les deux parties allaient travailler à rouvrir le détroit d’Ormuz.
Parallèlement, Téhéran étudierait toujours la proposition américaine en 15 points, qui inclurait notamment un engagement de l’Iran à ne pas se doter de l’arme nucléaire, la remise de ses stocks d’uranium hautement enrichi, des limitations de ses capacités balistiques, la fin de son soutien aux groupes alliés dans la région et la réouverture du détroit d’Ormuz.
Dans la région, la nouvelle est accueillie avec soulagement et circonspection. Si Benjamin Netanyahou a officiellement soutenu cette trêve, Israël a précisé qu’elle ne s’appliquait pas à ses actions au Liban contre le Hezbollah. Dans le Golfe, cette décision a été saluée mais les pays membres du Conseil de coopération du Golfe ont adopté une position de retenue.
La liste que nous traduisons ci-dessous est celle communiquée par l’agence de presse iranienne Fars News Agency. À la suite de l’annonce de Trump mentionnant le plan en 10 points, le ministre des Affaires étrangères iranien a à son tour confirmé qu’ils étaient pour l’Iran la condition du cessez-le-feu et la base de toute négociation. Ces dix points, les communications de la partie iranienne et les premiers éléments de mise en œuvre du cessez-le-feu — notamment l’annonce selon laquelle, aux termes de l’arrangement, l’Iran et Oman percevraient une taxe sur les navires transitant par le détroit d’Ormuz — laissent en effet planer de sérieux doutes sur sa viabilité. Ces demandes restent dans la droite ligne des volontés maximalistes de la République islamique et constitueraient, dans l’hypothèse peu probable où ils étaient tous mis en œuvre, une victoire stratégique massive pour l’Iran.
Si l’on compare en effet la liste des exigences iraniennes avec la situation d’avant-guerre, 80 % de ces demandes, si elles étaient acceptées, mettraient Téhéran dans une meilleure situation géopolitique qu’avant le 28 février 2026.
À titre de comparaison, les points de la médiation pakistano-chinoise en faveur d’un cessez-le-feu « élargi » ne se retrouvent quasiment pas dans les demandes de Téhéran, qui, pour son plan de cessez-le-feu, ne mentionne d’ailleurs nullement la perspective d’une paix future mais seulement des engagements de non-agression — étendus, même, à Israël (point 9).
Après la menace de Trump de « rayer de la carte toute la civilisation iranienne », il y avait trois scénarios possibles : l’Iran reculerait ; l’Iran ne reculerait pas, mais Trump ferait marche arrière ; ou l’Iran ne reculerait pas et Trump mettrait sa menace à exécution. Le cessez-le-feu semble se situer entre les scénarios 1 et 2, et chaque partie le présente désormais comme une concession de l’autre.
Mais le risque d’une future escalade n’est pas pour autant écarté : l’Iran pourrait en effet conclure que la menace proférée hier par Trump n’avait pas de base matérielle réelle. Le fait que les États-Unis acceptent de discuter à partir des demandes maximalistes de Téhéran, ainsi que l’intention de l’Iran d’imposer une taxe pour le passage dans le détroit d’Ormuz, pourraient rendre la position du régime plus intransigeante encore — ce qui augmenterait le risque d’une reprise de la guerre.
Un haut responsable israélien a déclaré hier soir que le cessez-le-feu avait été coordonné à l’avance avec Israël et que Téhéran avait accepté de rouvrir le détroit d’Ormuz sans que ses exigences ne soient acceptées au préalable : « L’Iran a reculé sur ses exigences et a cédé à la demande d’ouvrir le détroit. » Il a ajouté que l’administration Trump avait assuré qu’elle insisterait lors des négociations sur des points d’intérêt commun : le retrait de l’uranium enrichi à 60 % du territoire iranien, la fin de l’enrichissement d’uranium par Téhéran et l’élimination de la menace que représentent les programmes balistiques.
1 — Cessation complète de toute agression contre l’Iran et les groupes de résistance alliés.
Avant la guerre ouverte le 28 février, l’Iran avait déjà été attaqué directement par les États-Unis en juin 2025. Israël, avec l’appui des États-Unis, continuait à cibler les proxies iraniens dans la région. À la suite de l’annonce d’un cessez-le-feu par Trump, le Premier ministre israélien a d’ailleurs précisé que celui-ci ne s’appliquait pas aux actions menées par Israël sur le territoire libanais contre le Hezbollah, affaibli par la campagne israélienne mais toujours directement soutenu et commandé par Téhéran.
2 — Retrait des forces de combat américaines de la région, interdiction de toute attaque contre l’Iran depuis des bases, et refus d’adopter des postures de combat.
La présence militaire américaine dans le Golfe est l’une des plus importantes au monde. Ce point est cohérent avec la position de la République islamique vis-à-vis des pays du Golfe depuis le début de la guerre — c’était l’objet du premier message public diffusé par le nouveau Guide Suprême Mojtaba Khamenei. Un retrait total des États-Unis de la région n’a cependant jamais été réellement évoqué auparavant et constituerait une victoire stratégique nette pour Téhéran.
3 — Limitation du passage quotidien des navires à travers le détroit d’Ormuz pendant deux semaines, dans le cadre du protocole de passage sécurisé, sous la supervision et selon les règles spécifiques de ce pays.
Aux termes de ces demandes, le détroit d’Ormuz ne serait donc pas ouvert mais directement contrôlé par Téhéran, ce qui constituerait, là encore, une situation nouvelle par rapport à l’avant-guerre. Dans sa publication sur Truth Social a pourtant conditionné le cessez-le-feu à l’« OUVERTURE TOTALE, IMMÉDIATE ET SÉCURISÉE » du détroit d’Ormuz.
Quelques heures après l’annonce, l’agence iranienne Tasnim déclarait que les passages dans le détroit seraient même conditionnés au paiement d’une taxe aux pays riverains du cours d’eau : l’Iran et Oman.
4 — Levée de toutes les sanctions primaires, secondaires et onusiennes.
Le régime iranien est sous sanction des États-Unis — à des degrés plus ou moins importants — depuis sa création en 1979.
5 — Compensation des pertes iraniennes par la création d’un fonds d’investissement et financier.
Il s’agirait d’un élément nouveau, consécutif aux destructions causées par les frappes israélo-américaines contre l’Iran, clairement à l’avantage de Téhéran puisqu’aucune réciprocité n’est mentionnée — même si, en comparaison, les pertes matérielles américaines sont très faibles. Fait notable, les 10 points iraniens ne mentionnent nulle part une garantie et des réparations spécifiques contre les infrastructures, notamment énergétiques.
6 — Engagement de l’Iran à ne pas fabriquer d’armes nucléaires.
Il s’agit d’un point qui serait également présent dans les 15 points américains. Toutefois, il ne constituerait pas une avancée nouvelle : le régime joue sur l’ambiguïté en s’interdisant déjà formellement, par le biais d’une fatwa du Guide Suprême de construire des armes nucléaires.
7 — Reconnaissance par les États-Unis du droit de l’Iran à enrichir l’uranium et négociation sur le niveau d’enrichissement.
La question de l’enrichissement de l’uranium est particulièrement délicate : lors des négociations à Genève qui ont eu lieu avant le 28 février, les États-Unis ont demandé à Téhéran de renoncer à tout enrichissement, en échange de quoi Washington a promis de fournir gratuitement du combustible nucléaire pour toute la durée de vie de leur programme nucléaire civil. Cette offre a été refusée par les négociateurs iraniens.
8 — Accord de l’Iran pour négocier des traités de paix bilatéraux et multilatéraux avec les pays de la région, conformément à ses intérêts.
L’une des demandes américaines avant le début de la guerre, le 28 février, était que l’Iran cesse de soutenir ses proxies dans la région. À Genève, Téhéran avait refusé de discuter de limitations de son programme de missiles balistiques ou de mettre fin à son soutien à ses alliés dans la région, notamment le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les milices en Irak et les Houthis au Yémen.
9 — Extension d’un engagement de non-agression à tous les agresseurs vis-à-vis de l’ensemble des groupes de résistance.
Il s’agit d’un point en partie redondant avec le premier. Mais — parce qu’il vise implicitement et sans le nommer Israël — c’est aussi l’un de ceux qui rend en pratique inacceptable ces demandes : en pratique, cela impliquerait que Washington se porte garant qu’Israël n’attaque aucun groupe menaçant sa sécurité. Formulé de manière détournée, Téhéran demande en fait un renversement d’alliances.
10 — Abrogation de toutes les résolutions du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique et du Conseil de sécurité des Nations unies, et ratification de l’ensemble des engagements dans une résolution officielle des Nations unies.
Là encore, un engagement rétroactif et total des agences onusiennes constituerait pour Téhéran une victoire stratégique — et lui laisserait de facto les mains libres pour poursuivre ses activités de recherche et de développement de technologies nucléaires.
L’article Cessez-le feu : 8 des 10 points proposés par Téhéran donneraient à l’Iran une position plus favorable qu’avant la guerre est apparu en premier sur Le Grand Continent.