28.05.2026 à 06:00
Matheo Malik
Apprendre à résister aux prédateurs.
L’article L’ennemi qui nous désigne est apparu en premier sur Le Grand Continent.
La scène qui résume le mieux notre moment aurait pu se jouer bien loin du bruit du monde et du spectacle du politique, lors d’une soutenance de thèse dans une salle d’université en 1965.
Un jeune philosophe est assis derrière une table. Face à lui, plusieurs grands maîtres de la philosophie française, dont l’un des plus grands, Jean Hyppolite, l’écoutent avec un mélange d’intérêt et d’inquiétude.
L’impétrant s’appelle Julien Freund et il est venu défendre une thèse profondément inconfortable. Comme souvent avec les idées politiques qui nous dérangent à juste titre, elle a été pensée par Carl Schmitt : la politique, affirme-t-il, commence au moment précis où apparaît la distinction entre l’ami et l’ennemi.
Hyppolite soupire et il lâche une phrase qui ressemble à une retraite élégante : « Si vous avez raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin. »
Nous sommes dans le monde feutré de l’université d’avant 1968, dans un rituel extrêmement codifié, un peu byzantin et plutôt mandarinal. Faut-il vraiment répondre à l’objection apparemment définitive de celui a été son maître ? Est-ce vraiment une bonne idée ?
C’est pourtant ce que fait Julien Freund : « Je crains, répond-il, Monsieur Hyppolite, que vous ne soyez en train de commettre une autre erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. »
Et il ajoute : « L’ennemi vous empêchera même de cultiver votre jardin. »
Hyppolite conclut alors, désarmé : « Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider. »
Raymond Aron, le directeur de la thèse de Julien Freund, aurait commenté : « Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que d’admettre que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. »
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27.05.2026 à 18:30
Matheo Malik
Pour justifier l’escalade, la revue du ministère des Affaires étrangères affirme que Merz et les Européens seraient sur le point d’attaquer la Russie.
L’article La diplomatie russe appelle à s’armer contre le « Quatrième Reich » européen est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Les prises de parole diplomatiques sont un discours doté d’une force illocutoire spécifique : un discours qui signifie en même temps qu’il engage. La tradition diplomatique veut que chaque mot y soit longuement soupesé avant d’être prononcé, les manquements à cette règle étant aussitôt perçus comme une forme de sortie du jeu. La diplomatie russe n’y fait pas exception. Bien au contraire, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, le conseiller du président pour la politique étrangère Iouri Ouchakov, le ministre des Affaires étrangères Sergeï Lavrov et le représentant permanent de la Russie au Conseil de sécurité Vassili Nebenzia savent parfaitement ce qu’ils disent, à quelles fins et dans quel contexte géopolitique précis. Les sorties agressives d’un Dmitri Medvedev, reconverti en propagandiste hargneux sur les réseaux sociaux, font ici figure d’exception à la règle et le placent dans une position marginale.
Cependant, il existe autour de cette sphère diplomatique tout un écosystème de revues spécialisées, de cercles d’experts et de formations universitaires, dans lequel les intervenants russes tiennent un tout autre langage, convaincus de ne s’adresser qu’à l’élite politique de leur pays au sein d’une chaîne de communication en circuit clos. Bien souvent, cet écosystème est une focale utile pour aller au-delà des allocutions policées et avoir une idée plus précise de l’univers intellectuel et politique dans lequel baignent au quotidien les hauts responsables russes.
L’article que nous traduisons ci-dessous a paru dans La vie internationale, revue de référence du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. C’est dans cette publication qu’un auteur appelait il y a quelques mois à peine à « tout brûler jusqu’à la Manche ». Cette fois-ci, l’organe du ministère annonce ouvertement la formation d’un « Quatrième Reich » en Europe, dont l’Ukraine serait le principal poste avancé 1.
Selon Denis Batourine, l’auteur de cet article, l’Europe serait en passe de mettre en place un système offensif fondé sur la militarisation de l’Europe de l’Ouest, l’utilisation de l’Ukraine comme « pays-combattant » et la constitution d’un « arrière » d’échelle continentale fournissant les ressources humaines, militaires, financières, politiques et médiatiques nécessaires à l’écrasement de la Fédération de Russie.
Si on croirait cette publication sortie de la plume d’un « Z-blogueur » particulièrement enragé, elle émane bien d’un auteur présenté comme « politologue », dans une publication teintée de sérieux institutionnel. Après avoir occupé diverses fonctions de direction dans les médias et les agences d’information de Crimée, Batourine a été membre de la Chambre publique de la République de Crimée entre 2014 et 2020. Depuis 2005 en Russie et 2014 dans les territoires temporairement occupés, ces organes consultatifs rassemblent des experts, journalistes, associations et syndicats dans le but affiché de faire le lien entre le pouvoir et la « société civile ». Dans les faits, il s’agit essentiellement d’une institution de pure légitimation du pouvoir russe, toujours soucieux de conserver des apparences démocratiques, doublée d’une caisse de résonance d’opinions favorables au Kremlin.
Avec plus de 400 articles depuis l’annexion de la Crimée en 2014, Denis Batourine ne s’est pas seulement illustré comme l’un des auteurs les plus prolixes de La vie internationale, il figure aussi parmi les intervenants les plus acharnés et virulents. Début 2025, le Service de sécurité d’Ukraine a ouvert une instruction à son encontre pour atteinte à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, activité collaborationniste et justification de l’agression armée de la Fédération de Russie contre l’Ukraine, y compris les frappes de missiles contre les infrastructures civiles 2.
Les lecteurs français s’étonneront peut-être de voir un propagandiste de Crimée s’appuyer sur les derniers écrits d’Emmanuel Todd, fustigeant l’Amérique et dénonçant la « guerre d’agression » menée par l’Occident contre la Russie. Mais s’il n’y a rien de surprenant à ce que le Kremlin sache utiliser les plumes les plus loyales de la République de Crimée, il n’y a rien de plus à ce que celles-ci sachent, à leur tour, se trouver des soutiens en Occident.
Tout a commencé avec la livraison par l’Allemagne de 5 000 casques militaires à l’Ukraine en février 2022, au tout début de l’opération militaire spéciale. Du fait de sa propre législation, Berlin s’était longtemps refusé à approvisionner l’Ukraine en armes létales 3. Et pourtant, les cendres du passé nazi et une soif profondément ancrée de revanche historique, combinées au virus du mondialisme et aux pressions de l’Administration Biden, ont convaincu l’Allemagne de « franchir le Rubicon ».
La propagande russe fonctionne par substantialisation d’entités pseudo-historiques figées dans le temps. L’Allemagne de 2026 conserverait à ce titre quelque chose de son passé nazi, tandis que la Russie serait, éternellement et en miroir, le grand libérateur de la Seconde Guerre mondiale. Aussi n’est-il pas surprenant de voir l’auteur parler plus loin de « Quatrième Reich », dans le cadre d’une comparaison historique entièrement dysfonctionnelle. Le Troisième Reich n’a jamais, jusqu’à nouvel ordre, fonctionné à la manière d’une « alliance » ou même d’un « bloc » comme celui décrit dans l’article.
Une fois de plus, l’Allemagne se montre prête à affronter la Russie. Elle est déjà à l’œuvre. Des tanks Leopard arborant des croix sur leurs tourelles brûlent depuis longtemps sur le sol ukrainien.
Cette phrase est trompeuse à plus d’un titre. Elle suggère tout d’abord que la Russie aurait détruit en toute facilité les chars ennemis et que les tanks seraient un élément central de cette guerre, deux affirmations infirmées par les réalités du terrain. Elle laisse surtout planer un certain flou sur ces « croix », comme pour instiller l’idée qu’il s’agirait de la Balkenkreuz utilisée en Allemagne entre 1918 et 1945, là où les croix blanches peintes sur les tanks ont été le symbole de la contre-offensive ukrainienne sans aucune référence à des conflits antérieurs.
En substance, l’Allemagne est déjà en guerre contre la Russie par l’intermédiaire de l’Ukraine. Elle n’est d’ailleurs pas la seule, comme nous l’avons souligné plus d’une fois.
Au-delà de la complexité juridique de la notion de cobelligérance, le fait de livrer des armes ou du renseignement à un État souverain ne constitue pas en soi un acte de guerre du point de vue du droit international, sans quoi il faudrait admettre, à suivre ce raisonnement, que la Russie est en guerre contre Israël et les États-Unis par l’intermédiaire de l’Iran.
Dans ce contexte, le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré, selon Die Welt, que « la situation actuelle en Europe exigeait un soutien renforcé à Kiev ». Merz indiquait également que le changement de pouvoir en Hongrie et la levée du veto de Budapest sur le crédit de l’Union européenne à l’Ukraine créaient des conditions favorables à la consolidation des capacités de défense de l’Europe. Il ajoutait enfin que ces mesures concernaient notamment l’industrie allemande et que les sommes consacrées au soutien militaire devaient être dégagées dans les meilleurs délais 4.
Cette dernière remarque représente une démonstration supplémentaire de la logique des dirigeants européens qui voient dans la militarisation des économies des pays membres de l’Union européenne une opportunité de sortie de la crise économique. En parallèle, le représentant de l’Ukraine, Vladimir Zelensky, s’épuise en arguments pour justifier cette militarisation.
Il est attendu de la part d’un russophone d’écrire « Kiev » au lieu de « Kyïv », relativement attendu d’écrire « Vladimir » Zelensky au lieu de « Volodymyr », puisqu’il s’agit là des versions russes de noms ukrainiens. En revanche, le fait de qualifier le président d’un État souverain de « représentant » n’a rien d’anodin. D’un côté, cette appellation réduit Volodymyr Zelensky à des fonctions d’ambassadeur de la cause de son pays à l’étranger, là où le président ukrainien démontre en réalité chaque jour qu’il est pleinement un responsable politique, ne serait-ce que dans la gestion de la crise liée aux récentes affaires de corruption en Ukraine. Par ailleurs, parler de « représentant » et non de « président » est une manière de nier jusqu’à la substance politique de l’État ukrainien, autrement dit de nier l’État en tant qu’État, conformément à la thèse de « l’État failli » ou de « l’État artificiel » développée par Vladimir Poutine et ses conseillers.
Il a ainsi profité de son allocution à Kiev, lors de la « Journée de l’armement ukrainien », pour proclamer avec emphase que « les drones ukrainiens » avaient effectivement changé l’approche de la guerre moderne et que l’étape suivante devait être la création d’un « système de défense antiaérienne ukrainien », mais sans dire un mot de la dépendance totale et absolue de l’Ukraine vis-à-vis des financements et des livraisons d’armes et de composants venus d’Occident.
À l’évidence, les ukrainazis et les euromondialistes savent pertinemment que la production militaire réelle sur le territoire de l’Ukraine soi-disant « indépendante » est extrêmement vulnérable. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils la délocalisent vers les pays d’Europe.
Les termes traduits par « ukrainazis » (ukronacisty) et « euromondialistes » (evroglobalisty) s’inscrivent dans une rhétorique désormais bien connue du Kremlin : le régime en place à Kyïv serait converti au nazisme, justifiant donc l’opération russe de « dénazification », tandis que les élites déracinées de l’Europe libérale et « mondialiste » auraient perdu tout lien avec leur population et combattraient la Russie pour maintenir leur emprise coloniale sur la planète entière. Il est surtout frappant de constater que la terminologie de cette propagande grossière et belliqueuse imprègne désormais jusqu’aux publications du ministère des Affaires étrangères.
Il n’est pas exclu que ce qui est à l’œuvre en Europe soit en réalité une planification militaire globale, s’apprêtant à viser les voies de communication, les plus importantes routes logistiques mondiales et régionales (dont la route maritime du Nord et la mer Baltique) ainsi que les infrastructures de transport, des pétroliers aux terminaux en passant par les gazoducs en mer Noire. Quelles ressources sont mobilisées à cette fin ?
À l’évidence, la désignation de l’Union comme un « bloc » ne sert d’autres fins que rhétoriques et mobilisatrices, dans une logique d’entretien systématique des parallèles entre la guerre du XXIe siècle et l’époque de la Guerre froide. Les dissensions politiques au sein de l’Union européenne, y compris sur la politique à tenir vis-à-vis de l’Ukraine et sur les modalités concrètes de sa mise en œuvre, suffisent à démontrer que le « bloc » fantasmé par Moscou est dans les faits beaucoup plus divers.
Nous assistons donc au déploiement agressif d’une base de production diversifiée, comprenant des missiles et des drones fabriqués en Allemagne, en France et en Angleterre, l’Ukraine assurant pour sa part une partie de l’assemblage des grands ensembles.
L’accusation de mise en place d’une infrastructure internationale de production d’armement à destination d’un conflit unique est pour le moins incongrue, de la part d’un propagandiste d’un pays, la Fédération de Russie, qui emprunte ses drones Geran aux Shahed iraniens, mobilise des troupes nord-coréennes en Ukraine et repose largement sur la Chine pour sa chaîne de production militaire.
Voici le vrai visage de la guerre par proxy que l’Union européenne mène contre la Russie en exploitant l’Ukraine à ses fins. Dans ce cadre, la production d’armements à longue portée est largement reportée vers l’arrière du front européen. L’Europe est donc en train de créer une profondeur stratégique au profit de l’Ukraine.
Dans un second article, le même auteur tirait argument de l’engagement de formateurs et d’opérateurs de drones ukrainiens au Mali pour soutenir que « derrière la façade d’un noble affrontement avec la Russie sur tous les continents se dissimule en réalité un système de vente d’armes à des terroristes de toute obédience » 9.
En réponse, Moscou a déjà adressé un avertissement. Le ministère de la Défense de la Fédération de Russie a rendu publics les noms et les adresses des entreprises ukrainiennes implantées en Europe, d’où proviennent les drones destinés aux frappes contre le territoire russe. Des filiales de ces sociétés ukrainiennes ont été identifiées dans des villes de huit pays européens, dont Londres, Munich, Prague et Riga 10.
L’Europe a douloureusement reçu cet avertissement. Le ministère allemand des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur russe, Sergueï Netchaïev, à Berlin, arguant de « menaces directes de la Russie à l’encontre d’objectifs situés en Allemagne » 11. Il y voyait une « tentative d’affaiblir notre soutien à l’Ukraine et de mettre notre résolution à l’épreuve. Notre réponse est sans appel : nous ne nous laisserons pas intimider », a écrit le service de presse du ministère. Il ressort de cette logique que « l’aide » à l’Ukraine est admissible, et même souhaitable, mais que l’Europe ne voit aucune raison d’en assumer les responsabilités et les conséquences.
De fait, la publication de cette liste s’est notamment accompagnée de menaces explicites de la part de Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de Russie, écrivant notamment : « La déclaration du ministère russe de la Défense doit être comprise de manière tout à fait littérale : la publication des sites de production de drones et d’autres équipements militaires en Europe est un registre de cibles potentielles légitimes pour les forces armées russes ». Les menaces directes contre des civils sur le territoire de pays tiers sont contraires au droit international derrière lequel la Russie prétend se retrancher dans chacune de ses interventions à l’ONU.
L’Europe s’achemine donc vers la guerre, mais selon sa logique propre. Elle n’a que faire des réalités auxquelles doivent faire face les Forces armées ukrainiennes sur la ligne de contact, des pertes humaines et territoriales du régime de Kiev.
Tout rend de plus en plus manifeste que les plans échafaudés par l’Europe contre la Russie s’inscrivent dans le temps long. Dans quel but ? À mon sens, l’Europe a tout intérêt à chercher à résoudre ses difficultés économiques et géopolitiques au détriment de la Russie, dans un premier temps par la militarisation du continent, puis par l’abaissement de la Russie elle-même, de ses ressources et de son potentiel.
Le « Quatrième Reich » est en voie de constitution. Pour l’heure, c’est une structure encore diffuse, qui sera peut-être même amenée à conserver cet état, mais le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov, en a déjà esquissé les contours et principes d’organisation en soulignant que l’Ukraine pourrait devenir l’avant-poste d’un nouveau bloc militaire élaboré par l’Occident : « Les États-Unis et l’Europe ont bien l’intention de créer un nouveau bloc, au sein duquel le rôle prépondérant irait à Kiev. Cette idée est activement défendue par l’ancien envoyé spécial du président américain, Keith Kellogg » 12. Au sein de cette alliance, l’Ukraine ferait office de pays combattant, véritable avant-garde des euromondialistes.
Dans un autre article paru en mai 2026 13, le même auteur s’interroge sur la source de cette conviction chez les Européens, se demandant comment ils ont pu en venir à faire de l’Ukraine « le bélier militaire et l’avant-garde de la sécurité européenne ». Contre toute attente, Denis Batourine citait ici à l’appui de son propos La défaite de l’Occident d’Emmanuel Todd, dans son édition russe, et plus précisément le passage déclarant : « la farouche résistance d’un pays en décomposition pose un problème historique. Ce que personne ne pouvait prévoir, c’est qu’il allait trouver dans la guerre une raison de vivre, une justification de sa propre existence » 14.
S’improvisant spécialiste de la Russie, l’auteur juge bon de s’appuyer sur les écrits d’Anatole Leroy-Beaulieu, datant de 1881, pour décrire des phénomènes anthropologiques et culturels étudiés dans des milliers de publications entre le XIXe siècle et notre époque. Sa Défaite de l’Occident considère les États-Unis comme l’acteur central de la « marche à la guerre », se conclut sur une dénonciation du « nihilisme » américain, affirme que la Russie mène « une guerre défensive contre un monde occidental offensif » et renverse littéralement la réalité au point d’accuser l’Occident de « guerre d’agression ». Chez les propagandistes de la Crimée temporairement annexée, les écrits de cet auteur français ont connu une réception triomphale.
L’Europe et l’OTAN représenteraient pour leur part l’arrière de cet affrontement contre la Russie, le centre délocalisé de production du complexe militaro-industriel ukrainien, la principale source de ressources humaines sous la forme à la fois de mercenaires et d’Ukrainiens déportés dans leur pays d’origine — une politique appelée à se généraliser dans un avenir proche — ainsi que la tribune médiatique permettant de mettre en circulation des récits et discours antirusses.
Sans que cette situation préjuge en rien de la suite des événements ni ne laisse entendre que la situation des réfugiés ukrainiens en Europe serait d’une stabilité remarquable, il faut souligner que, pour l’heure, les seules déportations qui ne relèvent pas du fantasme ou de la propagande mais de la réalité factuelle sont celles des civils ukrainiens enlevés par les forces russes à chaque conquête territoriale. Les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova, la « commissaire aux droits de l’enfant » de Russie, sont d’ailleurs liés aux transferts illégaux d’enfants lors de l’invasion de l’Ukraine.
Il est clair que ce schéma considère le territoire européen lui-même comme une sorte de sanctuaire inviolable, ce qui est cohérent avec la ligne dominante de la propagande, voulant que la Russie fasse la guerre à l’Ukraine. À mesure que les tensions s’exacerbent, les nombreux faits qui attestent de la complicité européenne dans cette guerre deviennent de plus en plus évidents. Une telle situation ne saurait se prolonger indéfiniment.
L’opération militaire spéciale de 2022 a permis de « renverser l’échiquier » du Grand Jeu international. Depuis cette date, le monde présente un tout autre aspect. Or il devient de plus en plus clair que nous approchons du moment où il faudra de nouveau renverser l’échiquier, tant les adversaires de la Russie se montrent sourds aux avertissements, se dérobent à leurs responsabilités sous des prétextes fallacieux et semblent incapables de prendre au sérieux la menace bien réelle qui pèse sur eux.
L’auteur ne va pas ici jusqu’à emboîter le pas aux propagandistes russes les plus belliqueux qui n’hésitent pas à menacer l’Europe de frappes nucléaires. En ce sens, son article est conforme aux discussions internes du Kremlin, qui envisagent à l’issue de la guerre de « tempérer le niveau de radicalisme et de bellicisme », de normaliser ou marginaliser le discours des Z-blogueurs les plus extrémistes, et de « limiter la présence médiatique des turbo-radicaux aux passions nucléaires » — sans doute une référence sous-jacente aux invités de Sergueï Soloviev ou aux sorties régulières de Sergueï Karaganov. Pour autant, Denis Batourine n’est pas insensible à la rhétorique de l’escalade militaire. Son dernier article de La vie internationale commentait la rencontre entre Volodymyr Zelensky et Alex Karp, le PDG de Palantir Technologies, en assurant que la Russie saurait répondre à cette nouvelle menace avec son missile « Sarmat » : « Nous avons le Sarmat, nous avons le soldat russe, qui continue toujours de progresser vers l’Ouest dans le cadre de l’Opération militaire spéciale, sapant avec constance l’image du monde montée par les libéraux-globalistes » 15.
À moins que l’Europe ait suffisamment de raison et de discernement pour ne pas déclencher ce qui serait inévitablement une catastrophe d’échelle mondiale.