Depuis hier, dimanche 11 janvier, la durée de la guerre d’agression russe contre l’Ukraine a dépassé celle qui a opposé l'Union soviétique à l’Allemagne nazie entre 1941 et 1945.
Au cours de près de quatre années de guerre contre Kiev, la progression de l’armée russe a été 30 fois plus lente que celle de l’Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale.
1 418 jours se sont écoulés entre l’annonce par l’Allemagne nazie du début des hostilités contre l’Union soviétique, le 22 juin 1941, et l’entrée en vigueur de l’acte de capitulation inconditionnelle du Troisième Reich, le 9 mai 1945 1. Ainsi, depuis hier, dimanche 11 janvier, la guerre russe contre l’Ukraine a dépassé en termes de durée la guerre de l’Union soviétique contre le Troisième Reich.
Il est difficile de comparer les deux conflits tant leur nature diffère. L’exercice permet néanmoins de relativiser les « succès militaires » régulièrement mis en avant par Poutine.
La guerre contre l’Allemagne nazie avait mobilisé jusqu’à 17 % de la population soviétique, soit 34 millions de personnes dont 23 millions ont pris part aux combats. Plus de 8 millions de soldats soviétiques ont trouvé la mort 2.
En comparaison, Kiev estime les pertes russes en Ukraine depuis février 2022 à 1,2 million (tués et blessés), tandis que l’armée russe maintient une force de 700 à 800 000 hommes en Ukraine.
Depuis février 2022, la Russie a échangé 1 % de sa population contre 1,25 % du territoire ukrainien.
Au cours des quatre années de guerre contre le Troisième Reich, l’armée soviétique avait, dans un premier temps, été repoussée jusqu’à Moscou avant de prendre l’avantage sur la Wehrmacht à partir de l’hiver 1941 3.
S’en est suivie, au cours de trois années et demi, une marche de plus de 1 600 kilomètres qui a abouti, à la fin du mois d’avril 1945, à l’entrée de l’Armée rouge dans Berlin.
Il n’existe pas de chiffre consensuel dans la littérature portant sur la surface de la progression soviétique entre fin 1941 et le printemps 1945 — qui ne correspond d’ailleurs pas à une « conquête » au sens strict. On peut toutefois l’estimer grossièrement à environ 2 millions de kilomètres carrés.
Dans ce laps de temps, les forces soviétiques avaient réclamé le contrôle de la totalité du territoire de l’URSS pris par la Wehrmacht en 1941, des frontières actuelles de la Bulgarie, de la Roumanie, de la Pologne, de la Slovaquie, de la Hongrie, d’une partie de l’Autriche et de l’Est de l’Allemagne.
Depuis 2022, le groupe d’analystes ukrainiens DeepState estime que l’armée russe a conquis moins de 70 000 km² de territoire ukrainien — dont 90 % au cours de la première année de l’invasion à grande échelle. Bien que les objectifs de Poutine ne sont, évidemment, pas comparables avec ceux de Staline, la progression russe depuis 2022 est 30 fois plus lente que celle de l’Armée rouge.
Pour la première fois depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, un haut responsable institutionnel américain a décidé d'engager publiquement un rapport de force avec le président des États-Unis.
Nous publions et commentons le discours du président de la Réserve fédérale qui s'adresse au peuple américain, au Congrès, au Sénat et aux investisseurs internationaux.
À Washington, l’administration Trump accélère la transformation interne. Après une semaine marquée par un aventurisme géopolitique sans précédent et par la mort de Renee Gonzalez, abattue par un agent de l’ICE, le New York Times a révélé que le bureau du procureur fédéral du district de Columbia avait signifié une assignation à comparaître devant un grand jury au président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, le menaçant de poursuites pénales pour la rénovation d’un bâtiment historique.
Cette enquête approuvée en novembre par l’ancienne présentatrice de Fox News et alliée de longue date de Donald Trump, Jeanine Pirro, comprendrait une analyse des déclarations publiques du président de la Réserve fédérale et un examen de ses registres de dépenses.
Jerome Powell a réagi immédiatement à la parution de l’article du New York Times concernant l’enquête. Au lieu de publier un communiqué de presse, il a enregistré une vidéo qui est désormais virale.
C’est la première fois depuis le début du second mandat que le responsable d’une institution fédérale indépendante — et donc d’un contre-pouvoir — engage publiquement un rapport de force avec le président.
Le professeur de sciences politiques de Stanford Michael McFaul a déclaré : « C’est un moment fou. Les Républicains doivent dénoncer avec véhémence cette attaque contre Powell et la Réserve fédérale. Nous ne pouvons pas laisser Trump détruire notre démocratie. Dirigeants républicains, notre République a besoin de vous. »
Jason Furman, professeur à Harvard et ancien vice-président du Council of Economic Advisers sous Barack Obama, a pour sa part écrit sur X que le président Powell devait « résister à cette tentative scandaleuse du président d’utiliser l’asénalisation du droit pour contourner la responsabilité de la Fed de poursuivre les objectifs que la loi lui a fixés : le plein emploi et la stabilité des prix ».
Diffusée à la veille de l’ouverture des marchés, cette vidéo met en lumière la profondeur de la tentative de transformation du régime engagée par l’administration Trump, mais aussi l’existence de contre-pouvoirs aux États-Unis.
Jerome Powell — l’un des rares dirigeants américains à bénéficier selon les derniers sondages de la confiance des Républicains (34 %) comme des Démocrates (49 %) et l’une des personnalités publiques les plus appréciées des Américains (44 %) — s’adresse directement au peuple américain et en appelle à l’ensemble des institutions politiques, du Sénat au Congrès.
Publiée à la veille de l’ouverture des marchés, cette déclaration risque de mettre sous tension les U.S. Treasuries — la remise en cause de l’indépendance de la Fed augmentant la prime de risque institutionnelle et les rendements longs. Le dollar pourrait également faiblir, l’érosion perçue de l’autonomie de la Fed minant sa crédibilité et sa valeur refuge.
Bonsoir.
Vendredi, le ministère de la Justice a signifié à la Réserve fédérale des citations à comparaître devant un grand jury, menaçant de lancer des poursuites pénales liées à mon témoignage devant la commission bancaire du Sénat en juin dernier. Ce témoignage concernait en partie un projet pluriannuel de rénovation des bâtiments historiques de la Réserve fédérale.
Le projet pluriannuel de rénovation de la Réserve fédérale concerne deux bâtiments historiques de son siège à Washington, construits dans les années 1930 et jamais rénovés en profondeur. Lancés en 2022 et prévus jusqu’en 2027, les travaux visent à moderniser des infrastructures obsolètes — électricité, chauffage, sécurité, accessibilité — tout en retirant l’amiante et le plomb et en restaurant les éléments architecturaux d’origine.
Estimé aujourd’hui à environ 2,5 milliards de dollars, le coût du projet dépasse les prévisions initiales en raison de l’inflation post-pandémie, de contraintes liées à la préservation historique et de difficultés techniques imprévues. La Fed affirme que ces dépenses sont nécessaires et financées sur ses propres ressources, et non par des fonds du Congrès, tandis que l’ampleur du projet et ses dépassements budgétaires alimentent désormais la controverse politique autour de Jerome Powell.
J’ai un profond respect pour l’État de droit et la responsabilité dans notre démocratie. Personne, et certainement pas le président de la Réserve fédérale, n’est au-dessus des lois. Mais cette action sans précédent doit être replacée dans le contexte plus large des menaces et des pressions constantes exercées par l’administration.
Depuis le début du second mandat de Donald Trump, la Réserve fédérale et son président, Jerome Powell, font l’objet de pressions publiques répétées : attaques personnelles du président, exigences explicites de baisses agressives des taux, menaces de révocation pourtant juridiquement encadrées, et tentatives d’affaiblir d’autres gouverneurs de la Fed.
Dans ce contexte, l’action judiciaire actuelle apparaît comme une escalade visant à contraindre la politique monétaire par la pression politique et juridique, remettant en cause un principe central de l’État de droit américain : l’indépendance de la banque centrale face au pouvoir exécutif.
Cette nouvelle menace ne concerne pas mon témoignage de juin dernier ni la rénovation des bâtiments de la Réserve fédérale. Elle ne concerne pas non plus le rôle de contrôle du Congrès ; la Fed a tout mis en œuvre, par le biais de témoignages et d’autres actes de transparence publique, pour tenir le Congrès informé du projet de rénovation. Ce ne sont que des prétextes. La menace de poursuites pénales est une conséquence du fait que la Réserve fédérale fixe les taux d’intérêt en se basant sur notre meilleure évaluation de ce qui servira le public, plutôt qu’en suivant les préférences du président.
L’indépendance de la Réserve fédérale consiste dans le droit et le devoir de fixer la politique monétaire sans intervention du pouvoir exécutif, sur la base de l’analyse économique et du mandat confié par le Congrès — stabilité des prix et plein emploi. Elle implique que les décisions de taux ne puissent être ni dictées par des préférences politiques, ni sanctionnées a posteriori par des pressions juridiques ou personnelles, dès lors qu’elles relèvent de l’exercice légitime de ce mandat.
Il s’agit de savoir si la Fed pourra continuer à fixer les taux d’intérêt en se basant sur des preuves et les conditions économiques, ou si, au contraire, la politique monétaire sera dictée par des pressions politiques ou des intimidations.
Les pressions de l’exécutif visant à influencer ou contrôler la diffusion et l’interprétation des données économiques — comme les accusations sans preuve de manipulation des chiffres de l’emploi par le BLS et le congédiement de sa commissaire — ont mis en lumière une tentative de politisation des statistiques publiques, affaiblissant la confiance dans les indicateurs officiels et la base factuelle sur laquelle reposent les décisions économiques.
J’ai servi à la Réserve fédérale sous quatre administrations, républicaines et démocrates.
Dans tous les cas, j’ai exercé mes fonctions sans pression ni favoritisme politiques, en me concentrant uniquement sur notre mandat de stabilité des prix et de plein emploi. Le service public exige parfois de rester ferme face aux menaces. Je continuerai à faire le travail pour lequel le Sénat m’a confirmé, avec intégrité et engagement au service du peuple américain.
Dans l’obscurité d’une coupure d’Internet à l’échelle nationale, la répression se déploie en Iran, tandis que les manifestations s’étendent et s’intensifient.
Internet est coupé dans la majeure partie de l’Iran depuis vendredi 17h, comme cela s’est déjà produit lors de précédents mouvements de mobilisation.
Cette situation a des effets paradoxaux sur l’analyse de la situation sur place : elle favorise les interprétations des manifestations formulées par les commentateurs étrangers.
En l’absence de porte-parole identifié, de journalistes sur place, et compte tenu du nombre limité de chercheurs ayant travaillé en Iran ces dernières années, les analyses de l’évolution du mouvement et de ses revendications doivent être prises avec prudence.
Cette difficulté est redoublée par la multiplication des campagnes d’information et de désinformation menées par des nombreux acteurs.
Au cours du week-end, les manifestations, qui durent désormais depuis quinze jours, ont pris davantage d’ampleur et se sont déroulées dans 96 villes et 27 des 31 régions d’Iran, soit dans la quasi-totalité du pays, notamment dans les grandes villes de Téhéran, Chiraz et Zahedan 1.
Selon le groupe d’activistes Human Rights Activists News Agency, 538 personnes ont trouvé la mort au cours des derniers jours, dont 48 membres des forces de sécurité du régime 2.
Des responsables israéliens et américains estiment que le nombre réel de victimes est probablement plus élevé — certains parlent de 1 000, d’autres de 2 000, d’autres encore de « beaucoup », sans qu’aucun de ces chiffres ne puisse être confirmé précisément 3.
Hier, 11 janvier, le président iranien, Masoud Pezeshkian, a déclaré à la télévision nationale que le régime écoutera les revendications des manifestants et reconnu la légitimité des préoccupations, notamment économiques, mais ajoutant : « Notre responsabilité première est d’empêcher un groupe d’émeutiers de détruire toute la société. ». Ces derniers seraient d’après lui des terroristes entraînés à l’étranger : « [Les États-Unis et Israël] ont entraîné des gens à l’intérieur et à l’extérieur, et ont importé en Iran des terroristes pour enflammer les mosquées, les bazaars et les lieux publics » 4.
Ali Larijani, l’une des figures clef de la vie politique iranienne, membre du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime et ancien président de l’Assemblée nationale entre 2008 et 2020, a déclaré à la télévision nationale que les manifestants commettent des « crimes semblables à ceux de Daech » 5.
Trois jours de deuil national ont été décrétés en hommage aux « martyrs de la résistance », la répression des manifestations étant qualifiée de « bataille de résistance nationale iranienne contre l’Amérique et le régime sioniste ». Le régime a également appelé la population à participer aujourd’hui à une marche de « résistance nationale ».
Les États-Unis pourraient décider d’intervenir dans les prochains jours. Donald Trump a déclaré hier que le régime « commençait à franchir le seuil » nécessitant une intervention.
Selon Axios, plusieurs options ont été présentées au président américain pour mener des frappes contre le régime iranien.
Ces options seraient toutefois, dans leur majorité, « non cinétiques », c’est-à-dire qu’elles n’incluraient pas de frappes militaires, mais plutôt des sanctions ou des cyberattaques 6.
Les États-Unis n’ont plus de porte-avions dans la région, alors qu’ils en déployaient deux en juin, lors des frappes contre les infrastructures nucléaires du pays.
La question clef est celle de l’utilité et des effets d’une telle attaque : pourrait-elle limiter la capacité répressive du régime ou, au contraire, renforcer la répression si elle menaçait sans l’affaiblir véritablement ?
Donald Trump devrait rencontrer demain, mardi 13 janvier Marco Rubio, Pete Hegseth et le chef d’État-Major des armées, Dan Caine, pour envisager les scénarios possibles 7.
L’administration américaine souhaiterait éviter tout embrasement régional — Pezeshkian a menacé de ripostes militaires en cas d’attaque américain de tout ordre 8.
Samedi, le chef de la diplomatie omanaise s’est entretenu avec les dirigeants iraniens pour servir d’intermédiaire entre Washington et Téhéran 9. Donald Trump a confirmé qu’une réunion était en cours de préparation avec l’Iran tout en ajoutant que les États-Unis pourraient « devoir agir » avant.
Marco Rubio et Benjamin Netanyahou se sont également entretenu par téléphone samedi, 10 janvier 10.
Pour s'opposer à la recolonisation promise par la Maison-Blanche, selon l'historien français Ludovic Tournès « il faut autant décoloniser la défense que les esprits européens. »
Il n’est pas exagéré de considérer que l’Europe d’aujourd’hui se trouve dans une « situation coloniale » 1.
Depuis 1918, le continent s’est installé dans un rapport de dépendance à l’égard des États-Unis, qui s’est accentué après la Seconde Guerre mondiale.
Depuis janvier 2025, il s’est engagé, dans la douleur, sur le chemin de l’indépendance vis-à-vis de sa puissance tutélaire. Une telle émancipation se voit notamment dans le domaine de la défense, Donald Trump ayant sèchement invité les Européens à assurer eux-mêmes leur protection mais en maintenant le lien de subordination consistant à les obliger à acheter leurs armes, leur pétrole et leur gaz aux États-Unis — une forme de « racket de protection ».
L’Europe est en train de comprendre qu’elle doit sortir de cette position de dépendance — mais sa prise de conscience est lente.
Car autant que la défense, ce sont les esprits européens qu’il faut décoloniser.
L’Europe a besoin d’armes pour se défendre, mais elle a besoin d‘un récit pour exister.
Ludovic Tournès
Entre la situation en Ukraine et les appétits étatsuniens sur le Groenland, on pourrait penser qu’il y a d’autres priorités plus urgentes pour l’Europe. Pourtant, il serait dangereux de considérer la culture comme un élément purement secondaire ou une cerise que l’on ajoutera sur le gâteau européen une fois celui-ci terminé.
La culture est au contraire au fondement de l’Europe.
On connaît la phrase apocryphe de Jean Monnet : « Si c’était à refaire, je commencerais par la culture. » Peu importe si lui ou un autre l’a prononcée : il avait raison.
Sans la culture, l’Europe continuera d’être une structure technocratique. Dans ces pages, Pascal Lamy reconnaissait l’avoir compris tardivement. La culture ne peut pas être un supplément d’âme ou une ligne budgétaire supprimée en premier lorsqu’une crise impose des restrictions de crédits.
La culture, ce ne sont pas simplement des livres, des films, des tableaux ou des jeux vidéo.
Plus fondamentalement, c’est la mise en récit, en sons, en images, en objets, en pratiques, en symboles, d’une aventure collective constitutive d’un sentiment d’appartenance.
Les livres ou les films ne servent pas seulement à nous divertir ; ils sont le support essentiel d’un récit collectif.
L’Europe a besoin d’armes pour se défendre, mais elle a besoin d‘un récit pour exister.
Or depuis 1945, elle a été privée de son propre récit collectif.
Ce sont les États-Unis qui l’ont écrit pour elle au sortir de la guerre : le récit d’un continent que ses propres démons ont mené à la ruine, et que le grand frère américain doit guider sur la voie de la reconstruction et de la modernisation.
La sidération qui fige les dirigeants européens à chaque déclaration de Donald Trump depuis janvier 2025 n’est pas seulement due au fait que l’Europe découvre sa fragilité et sa dépendance militaire vis-à-vis des États-Unis.
Si le continent reste littéralement sans voix à chaque nouvelle prise de parole du président étatsunien, c’est aussi parce qu’il ne possède pas de récit propre, et parce que l’année 2025 a vu sa relégation à une place encore plus anecdotique dans le récit étatsunien, désormais tout entier orienté vers la seule prise en compte de ses propres intérêts nationaux.
Pour sortir de la sidération, il faudra bien sûr produire des armes, il faudra conclure d’autres alliances.
Mais il faudra aussi sortir du récit étatsunien et se réapproprier le récit européen.
Provincialiser les États-Unis : trois mythes à déconstruire
Décoloniser culturellement l’Europe, c’est d’abord penser en dehors des catégories intellectuelles étatsuniennes.
L’Europe est dans une situation proche de celle de ses anciennes colonies.
Elle les a dépossédées de leurs histoires ; elle leur a imposé l’histoire de leurs métropoles, qu’elles soient britannique, française, hollandaise, belge, espagnole, portugaise ou allemande — et elle les a ravalés au rang de peuples inférieurs qu’il fallait civiliser.
Les États-Unis n’ont pas traité l’Europe très différemment depuis 1945.
Alors que les maîtres d’école de la République française enseignaient aux enfants de l’empire colonial d’Afrique que les Gaulois étaient leurs ancêtres, les États-Unis ont internationalisé leur récit national de manière certes très différente mais beaucoup plus massive, à travers le cinéma hollywoodien, qui a enseigné en détail aux publics européens la conquête de l’Ouest.
Il en résulte qu’aujourd’hui, l’Europe est prisonnière d’un récit qui n’est pas le sien.
En 2000, Dipesh Chakrabarty écrivait, dans livre devenu classique, qu’il fallait « provincialiser l’Europe » 2. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis qu’il faut provincialiser — et d’abord en déconstruisant l’image que les Européens en ont.
Première idée à déconstruire : celle de « l’allié » ou de « l’ami » américain.
Depuis janvier 2025, les dirigeants européens ne cessent de répéter que les États-Unis sont les alliés de l’Europe. Un coup d’œil à l’histoire étatsunienne d’avant 1945 suffira à montrer qu’il n’en est rien : dans son adresse inaugurale au Congrès le 4 mars 1801, le président Thomas Jefferson annonçait la doctrine à laquelle les États-Unis se sont toujours tenus depuis, sans exception : « paix, commerce et amitié loyale avec toutes les nations ; alliance contraignante avec aucune ».
On pourrait évidemment gloser sur le terme « loyale », mais le cœur de cette déclaration est que les États-Unis n’envisagent que des partenariats ponctuels, qu’ils peuvent rompre quand ils ne leur conviennent plus.
Par ailleurs, une deuxième ligne directrice s’est imposée au fur et à mesure de la montée en puissance du pays : dans tout partenariat, les États-Unis ne se conçoivent qu’en situation dominante.
Les dirigeants européens ne peuvent plus se masquer, à eux et à leurs opinions publiques, cette réalité pourtant ancienne : pour les États-Unis, l’Europe n’a jamais été une alliée.
Au XIXe siècle, elle représentait le continent des tyrannies dont les États-Unis devaient s’éloigner à tout prix.
Depuis 1945, elle est, au mieux, un partenaire que l’on peut bousculer, au pire un protectorat que l’on peut violenter sans état d’âme : elle est d’abord et avant tout un marché pour les produits étatsuniens.
Deuxième idée à déconstruire : les États-Unis incarneraient le futur de l’humanité.
Depuis le début du XXe siècle, il est vrai qu’ils ont réussi à préempter l’idée de modernité, auparavant incarnée par l’Europe, grâce aux innovations technologiques et au système de production fordiste qui leur ont donné une avance économique considérable sur le reste du monde, et qui leur ont permis de se présenter comme un modèle à suivre.
Cela a particulièrement été le cas en Europe après 1945, à travers la rhétorique de la « modernisation » portée notamment par le plan Marshall.
Mais à y regarder de plus près, la modernité étatsunienne est loin d’être évidente.
Non seulement le modèle fordiste a été adapté, modifié et transformé à peu près partout où il a été utilisé. Mais surtout, bien des pays ont mis au point des méthodes de production aussi, voire plus modernes que celles des États-Unis, en particulier dans le domaine de l’automobile. Cela a été le cas, dans l’entre-deux-guerres, de Citroën, ou, dans les années 1960, de Toyota. Au cours des années 1970 et 1980, Toyota est même devenue un modèle pour les entreprises étatsuniennes, lorsque le modèle fordiste est entré en crise.
Plus récemment, alors que les systèmes d’intelligence artificielle développés aujourd’hui aux États-Unis requièrent des centaines de milliards de dollars d’investissements et une consommation d’énergie abyssale, la Chine a mis au point en 2025 un modèle à l’efficacité équivalente et au coût bien moindre.
En somme, le système économique étatsunien produit plus, dépense plus et consomme plus, mais il ne produit pas mieux. Il n’est pas le nec plus ultra de la modernité.
Troisième idée à déconstruire : les États-Unis seraient un modèle de démocratie.
Ce mythe puissant remonte au début de l’histoire étatsunienne, lorsque les pères fondateurs se sont persuadés d’avoir élaboré une synthèse politique parfaite et l’ont proclamé à la face du monde.
Il a acquis un rayonnement considérable après 1945 dans une Europe qui, à l’exception de la Grande-Bretagne, avait succombé au fascisme, et aux yeux de laquelle les États-Unis apparaissaient comme un phare.
Mais l’évolution de la démocratie étatsunienne depuis ces dernières décennies montre aisément que ce n’est plus le cas : depuis 2000, le pays a élu par deux fois des présidents minoritaires en nombre de voix — George W. Bush en 2000, Donald Trump en 2016 —, signe d’un système politique dysfonctionnel.
Par ailleurs, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump a été suivie de nombreuses entorses à l’état de droit depuis 2016, et la contestation par son électorat de l’élection de 2020 a débouché sur une tentative de coup d’État le 6 janvier 2021.
En termes de démocratie, les États-Unis n’ont plus de leçons à donner à personne.
Tout se passe comme si, traumatisée par son passé, l’Europe était incapable de penser son avenir en dehors des États-Unis.
Ludovic Tournès
Face à Poutine et Trump, inventer une modernité européenne
Mais l’Europe ne peut pas se contenter de déconstruire le récit exporté par les États-Unis.
Elle doit aussi construire le sien propre. Ou plutôt le reconstruire, car ce récit existe, et il est ancien.
Mais le fil de l’histoire européenne a été brisé au XXe siècle par deux traumatismes qui ont empêché le continent de se construire un futur : le colonialisme et les deux guerres mondiales.
Le premier a permis à l’Europe de dominer le monde, mais sur la base de conquêtes territoriales et d’exploitation des populations et de leurs ressources, tout en prétendant mener une « mission civilisatrice ».
Les guerres mondiales, elles, ont pour origine des conflits entre nationalismes, déclenchés par l’Europe et en Europe, avant de se propager, via les empires, sur l’ensemble de la planète, provoquant des dizaines de millions de victimes, un génocide, ainsi que des destructions matérielles et environnementales considérables.
Elles ont entraîné le déclin de l’Europe, passée entre 1914 et 1945 du statut de dirigeante du monde à celui de terrain d’affrontement pour les superpuissances issues de la Deuxième guerre mondiale, les États-Unis et l’URSS.
Près d’un siècle après ces événements, l’Europe continue d’être hantée par ce passé qui ne passe pas 3 — comme le montrent les débats mémoriels très vifs qui se déroulent aujourd’hui dans les anciennes métropoles.
Tout se passe comme si, traumatisée par son passé, l’Europe était incapable de penser son avenir en dehors des États-Unis, qui lui ont imposé en 1945 une feuille de route, celle d’une unification économique destinée à en faire un immense marché ouvert aux produits étatsuniens, mais pas plus.
De fait, les États-Unis ont systématiquement torpillé les tentatives européennes d’approfondir l’intégration politique.
Washington est le négatif exact de ce que nous devons être.
Ludovic Tournès
À cet égard, la politique de Donald Trump n’est pas radicalement nouvelle.
Elle est en revanche beaucoup plus agressive que celle de ses prédécesseurs.
L’Europe a pourtant tout en main pour « raconter » son propre avenir : un niveau de développement économique parmi les plus élevés du monde, une concentration de richesse et d’innovations importante, un marché intérieur parmi les plus importants du monde, et une civilisation brillante, qui a tout pour rayonner à nouveau, si elle tire les leçons de son passé.
Le récit que peut écrire l’Europe ne doit pas se limiter à la production de normes.
Celles-ci sont devenues la marque de fabrique, et d’une certaine façon, le boulet, de l’Union européenne.
Ce récit doit dégager une perspective et un futur.
La bonne nouvelle du début de l’année 2026, c’est que l’administration Trump, à son corps défendant, est en train de nous fournir les ingrédients de ce récit.
En se positionnant clairement contre l’Europe, elle nous oblige à assumer notre destin collectif.
En se présentant comme une puissance impériale, agressive, prédatrice, indifférente aux règles démocratiques et à la dignité humaine, et en ignorant la catastrophe climatique qui menace l’humanité, elle nous montre exactement ce que nous ne sommes pas.
Sous Trump, Washington est le négatif exact de ce que nous devons être.
Nous sommes aujourd’hui pris en tenaille entre la Russie et les États-Unis, deux empires aux motivations différentes mais qui partagent un souhait commun : notre mort.
C’est une situation très dangereuse.
Mais c’est aussi une opportunité à saisir pour donner corps au récit européen.
L’Europe peut et doit donner l’exemple d’une puissance non agressive et non impérialiste, au message universel — voire pluriversel 4.
Elle pourrait ainsi poser les bases d’une nouvelle modernité, à rebours de la régression passéiste dans laquelle s’enfoncent les États-Unis.
Et il n’y a pas de fatalité qui interdirait à l’Europe de se doter d’industries culturelles de niveau mondial.
Ludovic Tournès
Du streaming au cinéma : un plan européen pour une politique industrielle de la culture
La culture, ce ne sont pas seulement des idées et un récit.
Mais ce sont aussi des dispositifs matériels pour les diffuser.
Les États-Unis l’ont bien compris qui ont mis sur pied dès le début du XXe siècle de puissantes industries culturelles — notamment dans le domaine du cinéma — avec le double but de divertir la population et de lui raconter un récit de l’histoire du pays largement réécrit et magnifié par Hollywood.
L’industrie du cinéma a ainsi développé des stratégies d’internationalisation agressives qui ont été soutenues avec constance par le gouvernement fédéral tout au long du XXe siècle et du début du XXIe siècle.
Cette internationalisation a non seulement généré des revenus considérables, mais aussi participé au rayonnement culturel des États-Unis et à l’adoption de son récit national par une partie du monde.
L’exemple de la Chine est également intéressant : il montre comment une industrie cinématographique vieillissante et produisant des films de propagande sans nuance s’est modernisée en l’espace d’une vingtaine d’années, entre les années 1990 et 2010, grâce au soutien financier et à l’expertise technique des studios hollywoodiens.
Désormais, elle est capable de produire des blockbusters qui concurrencent les films étatsuniens, non seulement sur le marché chinois — devenu autosuffisant — mais aussi sur le marché international.
En 2025, Ne Zha 2 a ainsi été le premier film non étatsunien à occuper la première place au box office depuis 1975. Il est également en cinquième position des films ayant réalisé le plus de gains de tous les temps 5, avec plus de 2 milliards de recettes dans le monde, réalisées à 98 % sur le marché étranger, ce qui en fait le film le plus mondialisé de l’histoire.
Il témoigne du savoir-faire acquis par le cinéma chinois d’aujourd’hui et de sa capacité à rivaliser avec le cinéma étatsunien.
La conclusion que l’on peut en tirer de ces exemples est simple : il n’y a pas de main invisible de la culture — pas plus qu’il n’y a de main invisible du marché.
Et il n’y a pas de fatalité qui interdirait à l’Europe de se doter d’industries culturelles de niveau mondial.
Comme la défense, la culture doit faire l’objet d’une politique volontariste.
Il ne s’agit pas pour autant de l’utiliser à des fins de propagande comme le font le cinéma chinois et, dans une moindre mesure, le cinéma hollywoodien.
Il reste qu’un cinéma européen puissant constituerait un véhicule évident d’un récit collectif européen.
Concrètement, cela passe par la promotion de la culture dans le dispositif institutionnel européen au même rang que les autres domaines. Aujourd’hui, parmi les 27 commissaires européens, la culture n’apparaît que dans le portefeuille du commissaire à « l’équité intergénérationnelle, jeunesse, culture et sport », autant dire un sous-commissariat où ont été regroupés tous les domaines considérés comme mineurs par la bureaucratie européenne. N’en déplaise à J. D. Vance qui moque les « commissars » de l’Union, il faut à la culture un commissariat de plein droit, qui devrait également englober dans son périmètre les industries culturelles, car la culture est indissociablement liée à l’économie.
La culture est aussi une industrie qui rapporte.
Un tel commissariat devrait développer les programmes qui existent déjà — tels que le programme MEDIA 6 —, soutenir les productions européennes, mais aussi les partenariats entre industries culturelles des différents pays membres.
Il devrait aussi soutenir la création d’industries culturelles de taille mondiale, tant s’agissant de la production de contenu (studios cinématographiques, industries musicales) que de contenant (organisation de concerts, plateformes de streaming).
Tout cela nécessiterait de repenser en profondeur les règles économiques sur lesquelles s’est construit le grand marché européen. Mais une intégration culturelle plus poussée est sans doute à ce prix.
Symboliquement comme économiquement, l’Europe peut encore gagner.
Sources
Cahiers internationaux de sociologie, n°11, 1951, p. 44-79.
Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Amsterdam, 2025 [édition originale : Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton, Princeton University Press, 2000].
Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994.
En 2003, un chef d’État prononça une fatwa interdisant les armes nucléaires afin de dissimuler les efforts de son pays pour produire de l’uranium de qualité militaire.
Dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, un troisième commanda à son armée de l’air de bombarder une installation nucléaire située à 16 000 km de sa villa en Floride.
Quelques jours auparavant, un quatrième, poursuivi pour corruption dans son pays, avait ordonné l’attaque des mêmes installations, et l’assassinat des plus importants scientifiques y étant liés.
Ces quatre dirigeants — Ali Khamenei, Vladimir Poutine, Donald Trump et Benjamin Netanyahou — ont un point commun.
Ils sont lancés dans une course aux armements nucléaires que la fin de la Guerre froide semblait avoir rendue impossible.
Considérant les armes de destruction massive comme des instruments infaillibles de politique étrangère et convaincus que leurs gesticulations nucléaires reflètent des décisions politiques rationnelles, ils ignorent les traités, jouent avec la sécurité internationale et menacent le monde de destruction.
Depuis le début des années 2000, la « fin » de la course aux armements, qu’on croyait pouvoir dater de celle de la guerre froide, s’est révélée n’être qu’une pause. Signant le début d’une nouvelle ère, les États-Unis ont été les premiers parmi les nations à abandonner les accords de contrôle des armements.
Vingt ans plus tard, la Russie menace l’Europe d’une guerre nucléaire.
Aujourd’hui, les États-Unis, la Russie, l’Iran et Israël sont responsables d’une nouvelle course aux armements : leurs dirigeants contribuent à accélérer un tel phénomène
Vladimir Poutine refuse de reconnaître les faiblesses militaires et économiques de la Russie depuis l’effondrement de l’URSS 1 et insiste sur le fait que le pays doit être prêt à mener une guerre nucléaire.
Donald Trump a abrogé les traités qui ne lui plaisaient pas, bombardé les installations nucléaires iraniennes et ordonné la reprise des essais américains.
L’ayatollah Khamenei et ses conseillers, enfin, n’ont laissé aucun doute sur leur capacité à construire une bombe nucléaire en quelques semaines.
À quel moment le monde que nous connaissons a-t-il cédé sa place à celui-ci ?
Le nouvel ordre nucléaire au Moyen-Orient
L’effondrement actuel des accords sur les armes nucléaires a commencé en 2002, lorsque George W. Bush retira les États-Unis du traité ABM 2 interdisant le déploiement d’un système de défense antimissile sur le territoire américain ou russe.
Pour le président américain, de telles défenses antimissiles étaient nécessaires contre les « terroristes » et les « États voyous ». En vérité, un tel système peut difficilement détecter, et encore moins arrêter, une attaque terroriste.
Ce retrait ne fut qu’un début. Près de vingt ans plus tard, en 2020, les traités Ciel ouvert et New START, ainsi que le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, ont tous manqué de devenir caducs.
Le refus en 2017 des neuf puissances nucléaires de signer le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires 3 n’était pas pour convaincre des pays comme la Corée du Nord et l’Iran de se conformer aux régimes de contrôle des armements. Alors que se défont les anciens accords, une nouvelle course à l’armement voit le jour, encouragée par les puissances historiques et qui rallie ainsi d’autres pays.
Les grandes puissances nucléaires sont aussi des hors-la-loi : en violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.
Paul Josephson
La genèse du programme iranien
Depuis la fin de la Guerre froide, la plupart des efforts se sont concentrés sur la prévention du développement d’armes nucléaires par de nouveaux pays ; en 1992, peu de temps après le démantèlement de l’Union soviétique, le Protocole de Lisbonne 4 a conduit l’Ukraine, le Bélarus et le Kazakhstan à céder leurs arsenaux nucléaires à la Russie.
Plus tard, au début des années 2000, les programmes nucléaires de la Corée du Nord et de l’Iran ont suscité des inquiétudes dans le monde entier ; en particulier, les dirigeants européens et américains étaient préoccupés par la construction de l’usine d’enrichissement de Fordow en Iran, destinée à produire de l’uranium enrichi.
À bien des égards, l’Iran avait été avant 1979 un partenaire nucléaire fiable.
Téhéran s’était longtemps intéressé à l’énergie nucléaire et aux technologies associées, avec une participation importante des États-Unis et de la Russie depuis les années 1950 sous le règne du shah ; il était l’un des premiers signataires du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1970 5, et avait conclu un accord de garanties globales avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 1974, autorisant l’inspection sur place des installations nucléaires pacifiques.
Akbar Etemad, fondateur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, a quitté le pays trois mois seulement avant la révolution de 1979. Bien qu’il affirmait que le shah ne souhaitait pas développer d’armes nucléaires 6, il avait néanmoins supervisé le développement d’un programme pacifique extrêmement vaste, allant de l’enrichissement de l’uranium à la co-conception et au co-développement de réacteurs — en passant par la recherche liée à la conception des fusées, qui constituent la base des armes nucléaires.
L’avènement d’un nouveau régime à Téhéran redessina les cartes.
Après la révolution, les religieux ont continué à qualifier publiquement le programme nucléaire de trahison de l’Iran, proclamant que la construction de centrales nucléaires était un acte de trahison ; pourtant, les religieux ont appelé à plusieurs reprises Etemad à revenir pour reprendre la direction des programmes nucléaires.
Pendant la guerre Iran-Irak, qui a duré huit ans, les dirigeants du pays ont reconsidéré la question des armes nucléaires. Les mollahs ont alors décidé de poursuivre l’enrichissement d’uranium, considérant l’atome comme le seul moyen de défense contre les pressions internationales, notamment celles des États-Unis.
À partir des années 2000, avec la multiplication des preuves d’un programme iranien de fabrication de bombes, les États-Unis et l’E3 (Royaume-Uni, France et Allemagne) ont imposé des sanctions économiques et autres par l’intermédiaire des Nations unies, pour non-respect des engagements de l’Iran sur le nucléaire. À plusieurs reprises, l’Iran a été reconnu coupable par l’AIEA de violations de l’accord7 ; celles-ci ont donné lieu à des efforts diplomatiques, des sanctions et des attaques informatiques visant à mettre fin au programme naissant de fabrication de bombes.
Face à ces accusations, l’Iran a continué de nier tout intérêt pour la fabrication d’armes nucléaires et appelle au contraire au désarmement et à la non-prolifération.
Avec cette escalade, plus d’une décennie de négociations se trouve mise à bas.
La fatwa de l’ayatollah Khamenei sur l’interdiction de la production et de l’utilisation d’armes nucléaires, dont la première annonce publique aurait eu lieu en 2003, a jeté les bases des négociations entre les États-Unis et l’Iran en avril 2012 et contribué à ouvrir la voie à l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPoA) de 2015 8. L’accord a limité les activités nucléaires de l’Iran, accru la transparence concernant les centrifugeuses, l’enrichissement et les stocks d’uranium, et conduit à la levée des sanctions contre l’Iran.
À plusieurs égards, le JCPoA était une aubaine pour le régime — réduisant les sanctions, attirant les entreprises internationales et améliorant la transparence. L’accord n’était pas seulement un traité nucléaire, mais une porte d’entrée pour les Iraniens qui aspiraient à un avenir sans guerre ; au contraire, le Guide suprême iranien s’opposait au JCPoA précisément parce qu’il préférait un état permanent d’isolement et de tension.
Le retrait de Trump du JCPoA n’a fait que renforcer cet état que recherchait Khamenei — tout en permettant à la Chine et à la Russie d’obtenir de la part de l’Iran des concessions, du pétrole et de nouveaux accords nucléaires 9.
Dans sa tentative pour geler le programme iranien, ce fut la première grande erreur géopolitique du président américain.
L’endiguement raté du nucléaire iranien
Alors que les négociations étaient censées reprendre pour un nouveau « deal » porté par lui, Trump s’est convaincu de l’existence d’une bombe iranienne, même si sa directrice du renseignement national lui avait rapporté le contraire 10. Dans la séquence de l’opération israélienne, une attaque11 fut ainsi conduite contre les installations iraniennes de Fordow, Natanz et Ispahan — trois sites soumis aux garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
En vingt ans, les nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements ; elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.
Paul Josephson
À la suite de ces opérations, Trump a proclamé que les attaques étaient « un succès militaire spectaculaire » 12 et que les installations d’enrichissement avaient été « complètement et totalement détruites ». Après s’être réjoui de ses victoires, il a insisté sur le fait que les États-Unis devaient reprendre leurs propres essais nucléaires.
Bien qu’impressionnante au plan opérationnel, « Midnight Hammer » a involontairement révélé l’échec des bombes « bunker buster » 13 — une arme de treize tonnes dont chacune coûte 20 millions de dollars — longtemps vantées mais jamais utilisées auparavant par les États-Unis. Ces bombes n’ont en effet pas « détruit » le site d’enrichissement 14, mais tout au plus retardé le programme de « quelques mois » 15. Du reste, même après cette attaque et comme le remarquent Mark Goodman et Mark Fitzpatrick, l’Iran « conserve les connaissances nécessaires pour construire des centrifugeuses et les assembler en cascades, ainsi que l’expertise acquise lors des travaux secrets menés jusqu’à présent sur le développement d’armes » 16.
L’échec est aussi diplomatique. En renforçant la détermination de l’Iran, comme celle de la Corée du Nord, à se doter de bombes nucléaires pour assurer la préservation du régime, elle n’a fait qu’accélérer la course aux armements.
À la suite de l’attaque américaine, le président iranien Masoud Pezeshkian avait qualifié celle-ci d’« agression sauvage en violation flagrante des principes les plus élémentaires du droit international », survenant « précisément au moment où nous nous engagions sur la voie des négociations diplomatiques » et « constitu[ant] une grave trahison de la diplomatie et une subversion des efforts visant à établir la stabilité et la paix » 17 : « ceux qui possèdent eux-mêmes les plus grands arsenaux nucléaires et qui, en violation flagrante du Traité de non-prolifération, rendent leurs armes encore plus meurtrières et destructrices, soumettent depuis des années notre peuple à des pressions fondées sur des allégations fallacieuses. »
L’attaque a donné carte blanche aux mollahs iraniens pour se tourner vers les armes nucléaires.
En septembre 2025, après que le Conseil de sécurité des Nations Unies a réimposé à la demande de l’E3 des sanctions et des restrictions sur les programmes nucléaires et balistiques de Téhéran, l’Iran a déclaré qu’il suspendrait sa coopération avec l’AIEA, tout en menaçant de se retirer du Traité de non-prolifération.
L’opération américaine a ainsi offert deux autres victoires nucléaires substantielles à Khamenei : alors que l’ayatollah avait affirmé que la diplomatie était vaine et que le JCPoA était un accord imparfait et inefficace, l’événement lui a aussi fourni un prétexte pour déclarer que les armes nucléaires étaient légitimes et nécessaires à la survie du régime clérical.
En réalité, la guerre a servi les intérêts politiques personnels de Netanyahou et de Trump, faisant face dans leurs pays à une contestation croissante de leur politique intérieure. L’attaque américano-israélienne a ainsi contribué à éroder la légitimité des accords nucléaires internationaux.
En conséquence de cette perte de confiance, les nations aspirant à se doter de l’arme nucléaire apprendront à développer des programmes clandestins ; il leur semblera inutile d’accepter les inspections et les traités de désarmement si les États puissants peuvent se retirer de ceux-ci à leur guise et attaquer les sites surveillés quand bon leur semble.
À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable — elle a seulement produit un document qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.
Paul Josephson
Une fatwa antinucléaire ?
La course aux armements russo-américaine s’est aujourd’hui étendue au reste du Moyen-Orient. Si les dirigeants iraniens avaient besoin de justifications pour se doter d’armes nucléaires, ils les ont trouvées dans l’abrogation du JCPoA par Trump, dans sa recherche de nouveaux systèmes d’armes et dans l’attention européenne focalisée sur la guerre en Ukraine et les dangereux programmes d’armes nucléaires de Poutine.
Les attaques de juin 2025 contre les installations nucléaires iraniennes ont renforcé la détermination de Téhéran de construire une bombe nucléaire ; au fil du temps, les scientifiques iraniens se sont affairés à développer « tous les composants nécessaires » à la fabrication d’une arme nucléaire 18.
La fatwa existante contre les armes nucléaires est probablement un écran de fumée 19, alors que les fatwas n’ont aucune valeur juridique contraignante au niveau international et ne nécessitent pas l’approbation du parlement, sans parler d’un consensus national.
Sur le site web officiel du Guide suprême, plusieurs pages sont consacrées à l’explication de sa position sur les armes nucléaires 20. Parmi les quatre-vingt-cinq commentaires sur le sujet que répertorie l’une d’elle 21, le mot haram (interdit) n’est utilisé que trois fois, et exclusivement à propos de « l’utilisation des armes nucléaires », et non de leur production ou de leur stockage.
En juin 2023, Khamenei a averti les puissances mondiales qu’elles « ne pourraient pas arrêter » son régime s’il décidait de construire des armes nucléaires 22, une menace reprise par l’ancien chef du programme nucléaire iranien, Ali Akbar Salehi. Le 22 avril 2024, un membre de la Commission de sécurité nationale du Parlement, Javad Karimi Ghodousi, a de même écrit : « Si [le Guide suprême] donne son autorisation, nous serions à une semaine de tester la première [bombe nucléaire]. » 23
Le Premier ministre israélien a aussi contribué à engager Téhéran dans la course aux armements : le 9 mai 2024, Kamal Kharrazi, le principal conseiller en politique étrangère de Khamenei, a averti que si Israël menaçait l’existence de la République islamique, Téhéran modifierait sa doctrine nucléaire 24.
Plus généralement, les attaques de Netanyahou contre la Palestine et l’Iran ont ébranlé la sécurité nucléaire dans le monde entier, alors que les installations et les armes nucléaires israéliennes n’ont jamais fait l’objet d’inspections internationales.
Les conflits au Proche-Orient révèlent en effet les rapports d’alliances entre puissances maniant l’arme atomique : alors que les États-Unis soutiennent les manœuvres nucléaires d’Israël, la Russie critique l’État hébreu pour ses attaques, tout en faisant de l’Iran un partenaire commercial important dans le domaine nucléaire 25.
Les échecs russo-américains
L’incapacité à freiner le programme nucléaire iranien s’inscrit dans le contexte des désaccords entre la Russie et les États-Unis au cours des vingt-cinq dernières années sur les principaux traités de contrôle des armements.
Alors qu’ils ont laissé échouer plusieurs accords cruciaux sur les armes nucléaires, les États-Unis sont peut-être les principaux responsables de cette situation 26.
Le démantèlement américain
En 2019, Trump fut à l’initiative de l’effondrement du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), signé en 1987.
Accord significatif et fructueux, signé par les dirigeants américains et soviétiques Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, il interdisait aux deux pays de produire, tester ou déployer des missiles balistiques ou lancés depuis le sol d’une portée comprise entre 500 kilomètres et 5 500 kilomètres.
Les tensions commencèrent en décembre 2017, lorsque l’administration Trump affirma que les Russes testaient un missile de croisière lancé depuis le sol dans cette gamme de portée 27 — ce bien que, d’un point de vue technique, les missiles de croisière, avec leur portée plus courte, constituent une menace directe pour l’Europe et l’Asie, mais pas pour les États-Unis 28.
En réponse à ce qu’ils considéraient comme une violation du traité FNI, les États-Unis annoncèrent des sanctions économiques et renouvelèrent leurs plans de développement de missiles 29, afin de contraindre la Russie à se conformer pleinement et de manière vérifiable aux obligations du traité.
Face à ces mesures, la Russie a rejeté les allégations américaines, accusant à son tour les États-Unis de violer le traité en installant un système de défense antimissile balistique en Pologne, membre de l’OTAN 30.
La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.
Paul Josephson
Avec l’effondrement du traité FNI le 2 août 2019, la Russie et les États-Unis ont été libres de poursuivre le déploiement de missiles à portée intermédiaire lancés depuis le sol 31, leur retrait de l’accord accélérant le développement des missiles de croisières.
Alors que les deux nations ont déclaré qu’elles « répondraient à toute escalade de la situation par l’autre partie », les États-Unis ont été les premiers à intensifier les tensions en testant un missile de croisière Tomahawk 32.
Ce n’est pas là le seul pas en arrière accompli par la première administration Trump.
En mai 2020, l’administration Trump a annoncé le retrait des États-Unis du traité Ciel ouvert, en vigueur depuis 1992, qui permettait aux États membres d’effectuer des vols de reconnaissance au-dessus du territoire des autres pour vérifier le respect des accords et renforcer la confiance mutuelle.
Trump et Poutine ont également commencé à démanteler le traité New START de 2011, limitant les arsenaux nucléaires stratégiques des deux pays en matière de missiles intercontinentaux 33, de missiles balistiques lancés par sous-marins et de bombardiers lourds. Si les deux pays ne se sont pas pour l’instant retirés de cet accord, reconnaissant qu’il valait mieux ne pas s’engager dans une course aux armements, plusieurs fragilités se font pourtant jour.
Après son élection en 2017, Trump s’est d’abord montré peu intéressé par la prolongation de New START, probablement en raison du rôle joué par Obama dans sa conclusion ; son administration a également insisté pour que la Chine participe à toute prolongation du traité.
C’est là une façon indirecte de saper l’accord : la Chine refusant de prendre part à l’extension du traité, celle-ci est ainsi vouée à l’échec 34.
L’essor des armes nucléaires russes
La Russie, quant à elle, ne cherche pas seulement à retrouver la grandeur nucléaire de l’ère soviétique mais poursuit aussi activement la modernisation de son arsenal 35 — rouvrant des bases militaires dans l’Arctique 36, qu’elle équipe de bombardiers, d’avions à réaction et de nouveaux radars.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires si l’Occident — les États-Unis, l’OTAN, la Grande-Bretagne et l’Allemagne — franchissait une « ligne rouge » arbitraire et sans cesse mouvante.
C’est avec une fierté jubilatoire que Poutine a annoncé l’ajout de nouvelles armes à l’arsenal russe : la torpille nucléaire Poseidon, dotée de « capacités inégalées » et destinée à libérer des radiations sur une côte cible, et le missile Bourevestnik à propulsion et à charge nucléaire 37.
De tels essais ont suscité des réactions : aux États-Unis, ils ont donné lieu à un « essai de routine » 38 d’un missile balistique intercontinental Minuteman III.
Trump relance la course aux armements
La production de nouveaux vecteurs ne signe pas pour autant par elle seule la fin de la politique de désarmement.
En septembre 2025, Poutine a annoncé que la Russie était « prête à continuer à respecter les restrictions quantitatives centrales » 39 du traité New START si les États-Unis « agissaient dans un esprit similaire ». Le président russe a déclaré que « renoncer complètement à l’héritage du New START serait, à bien des égards, une grave erreur et un manque de vision à long terme » qui aurait « des conséquences néfastes pour les objectifs du [Traité de non-prolifération nucléaire] ».
Deux semaines plus tard, Trump répondait : « Cela me semble être une bonne idée » — bien qu’il ait précédemment déclaré que les négociations sur le désarmement avec la Russie ne pourraient avoir lieu qu’après la fin de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine 40.
Le président américain semblait donc avoir changé d’avis.
Ce n’était pourtant qu’un premier revirement.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires
Paul Josephson
Le début d’une escalade ?
En octobre 2025, Trump a menacé de manière ambiguë sur les réseaux sociaux — et non dans un discours officiel ou un document de position du Pentagone — de reprendre les essais nucléaires américains interrompus depuis 1992, probablement sur le site d’essais du Nevada, où plus de 900 essais d’armes ont été effectués.
Le président américain justifié cette décision en affirmant que d’autres pays avaient commencé à effectuer des essais 41 et que les États-Unis avaient pris du retard — tout en affirmant de manière confuse que le pays possédait plus d’armes nucléaires que tout autre 42.
La reprise des essais d’armes au Nevada nécessitera des milliards de dollars et l’approbation du Congrès. Elle prendra plusieurs années et exigera de déterminer si ces essais violent d’autres engagements pris par les États-Unis dans le cadre de traités. Ces nombreux obstacles ne sont probablement pas compris par le président américain.
Aujourd’hui, avec leurs sous-marins Trident, leurs bombardiers furtifs, leurs missiles balistiques Minuteman et MX, et leurs missiles de croisière lancés depuis les airs et la mer, les États-Unis disposent déjà de la plus grande capacité de dissuasion au monde ; néanmoins, il est manifeste que Trump semble « jaloux » des annonces audacieuses de Poutine : lui aussi souhaite disposer de nouvelles armes, vecteurs et défenses antimissiles.
Alors que Trump cherche un argumentaire pour mettre en œuvre la production de nouvelles armes, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, et le président de la commission du renseignement du Sénat, Tom Cotton 43, ont publiquement soutenu l’idée de la Maison-Blanche selon laquelle la Russie et la Chine mèneraient des essais nucléaires secrets.
Poutine a en effet répondu aux menaces de Trump en ordonnant à ses commandants militaires de préparer le site d’essais nucléaires russe de Nouvelle-Zemble 44.
La force défensive à laquelle aspire le président américain montre pourtant dès aujourd’hui ses limites.
Dôme doré ou passoire de fer
La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.
Elle sape la dissuasion que maintient la certitude d’une destruction mutuelle des belligérants, incite à lancer une première frappe en cas de crise et encourage les nations à construire de nouvelles armes offensives.
Trump insiste sur le fait que le prochain système de défense antimissile des États-Unis offrira davantage de sécurité grâce au « Golden Dome » 46, inspiré du « Dôme de fer » israélien.
Lors de sa création en décembre 2019 47, le président américain a chargé la nouvelle Force spatiale de s’attaquer aux « graves menaces qui pèsent sur notre sécurité nationale » ; donner aux États-Unis la supériorité dans l’espace « nous aidera à dissuader toute agression et à avoir l’avantage en dernier ».
La mise en place du « Golden Dome » conduirait à l’abrogation de facto du Traité sur l’espace de 1967, interdisant les armes de destruction massive en orbite. Les analystes craignent déjà que certains pays, dont la Russie, développent des armes nucléaires antisatellites (ASAT) qui pourraient causer des dommages importants aux satellites et créer des débris en cas d’explosion 48.
À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable, mais a seulement produit un recueil de « doctrines, stratégies et concepts » 49 qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.
Un analyste a fait remarquer que l’outil sur lequel fantasme Trump, celui qui devrait lui permettre d’occuper le « dernier des domaines stratégiques » n’est pas un dôme doré, mais une passoire 50 présentant les mêmes failles techniques que celles auxquelles la défense antimissile a été confrontée dès le début : la capacité de l’ennemi à submerger un système avec des missiles offensifs ; la capacité de survie discutable des armes spatiales ; l’incapacité à faire la distinction entre les ogives réelles et les leurres, etc.
Pour fonctionner sans failles, le Dôme devrait couvrir des millions de kilomètres carrés, détecter les missiles hypersoniques, faire face aux missiles à plusieurs têtes et répondre aux menaces provenant de l’arsenal russe composé de milliers d’ogives.
Le Golden Dome sera incapable de faire face aux menaces nord-coréennes ou iraniennes, qui n’ont fait que s’amplifier depuis l’échec de la diplomatie de Trump.
À ce jour, l’Initiative de défense stratégique, précurseur du Dôme, aurait coûté 415 milliards de dollars et n’aurait réussi que onze des dix-neuf interceptions lors des essais. Un tel système ne permet pas même de faire face à l’attaque terroriste, bien plus probable, que serait une bombe sale lancée depuis un bateau.
Le non-droit nucléaire
En vingt ans, certaines des nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements.
Elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.
Alors que le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, entré en vigueur le 22 janvier 2021, interdit leur développement, leur essai, leur production et leur utilisation, les neuf États aujourd’hui dotés de l’arme atomique refusent de le signer 51.
Un tel chiffre représente certes une baisse significative par rapport aux quelque 70 000 ogives prêtes à être lancées au pic de la Guerre froide.
Mais de nouveaux arsenaux nucléaires pourraient se développer au Moyen-Orient et en Asie au cours des prochaines décennies.
Les grandes puissances nucléaires sont aussi hors-la-loi. En violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.
Au cours de son invasion de l’Ukraine, la Russie a attaqué les centrales nucléaires de Zaporijia et de Tchernobyl, ignorant les garanties internationales en matière de sûreté nucléaire telles que celles énoncées par l’AIEA et les Conventions de Genève 53. Aujourd’hui, Moscou continue de compromettre la stabilité de la centrale de Zaporijia, mettant l’Ukraine et l’Europe en grand danger 54.
Bien qu’à l’exception de la Corée du Nord, aucun pays n’a testé d’ogive depuis les années 199055, la Russie et les États-Unis ont tous deux brisé un tabou en bombardant des installations de combustible fissile en Iran et en Ukraine.
En ce début de XXIe siècle le nombre de points chauds économiques et militaires exposés au risque d’une guerre ou d’un accident nucléaire ne fait qu’augmenter — qu’il s’agisse de la Chine et des États-Unis, de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, ou bien de l’Inde et du Pakistan.
Did Russia Violate 1987 INF Arms Control Treaty ? », Brookings, 30 juin 2014. Les observateurs militaires russes considèrent depuis longtemps le traité FNI comme discriminatoire, car il impose une charge plus lourde à la Russie, qui est entourée de pays tiers possédant d’importantes capacités en matière de missiles de croisière à portée intermédiaire.
On Arms Control, Little Reason for Optimism », Defense One, 17 mai 2020. Les États-Unis n’ont pas non plus présenté de propositions sérieuses au Kremlin sur la manière de procéder à cette extension.
Stockpile Stewardship at 20 years », Science and Technology review, juillet-août 2015. Aujourd’hui, les États-Unis possèdent 5 177 ogives, contre 5 459 pour la Russie ; ces armes nucléaires nécessitent un entretien en raison du vieillissement des composants et de la désintégration des matériaux des bombes, réalisé avec succès grâce à un programme de gestion scientifique des stocks.