LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

▸ Les 5 dernières parutions

27.05.2026 à 18:30

La diplomatie russe appelle à s’armer contre le « Quatrième Reich » européen

Matheo Malik

Pour justifier l’escalade, la revue du ministère des Affaires étrangères affirme que Merz et les Européens seraient sur le point d’attaquer la Russie.

L’article La diplomatie russe appelle à s’armer contre le « Quatrième Reich » européen est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5041 mots)

Les prises de parole diplomatiques sont un discours doté d’une force illocutoire spécifique  : un discours qui signifie en même temps qu’il engage. La tradition diplomatique veut que chaque mot y soit longuement soupesé avant d’être prononcé, les manquements à cette règle étant aussitôt perçus comme une forme de sortie du jeu. La diplomatie russe n’y fait pas exception. Bien au contraire, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, le conseiller du président pour la politique étrangère Iouri Ouchakov, le ministre des Affaires étrangères Sergeï Lavrov et le représentant permanent de la Russie au Conseil de sécurité Vassili Nebenzia savent parfaitement ce qu’ils disent, à quelles fins et dans quel contexte géopolitique précis. Les sorties agressives d’un Dmitri Medvedev, reconverti en propagandiste hargneux sur les réseaux sociaux, font ici figure d’exception à la règle et le placent dans une position marginale.

Cependant, il existe autour de cette sphère diplomatique tout un écosystème de revues spécialisées, de cercles d’experts et de formations universitaires, dans lequel les intervenants russes tiennent un tout autre langage, convaincus de ne s’adresser qu’à l’élite politique de leur pays au sein d’une chaîne de communication en circuit clos. Bien souvent, cet écosystème est une focale utile pour aller au-delà des allocutions policées et avoir une idée plus précise de l’univers intellectuel et politique dans lequel baignent au quotidien les hauts responsables russes.

L’article que nous traduisons ci-dessous a paru dans La vie internationale, revue de référence du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. C’est dans cette publication qu’un auteur appelait il y a quelques mois à peine à « tout brûler jusqu’à la Manche ». Cette fois-ci, l’organe du ministère annonce ouvertement la formation d’un « Quatrième Reich » en Europe, dont l’Ukraine serait le principal poste avancé 1.

Selon Denis Batourine, l’auteur de cet article, l’Europe serait en passe de mettre en place un système offensif fondé sur la militarisation de l’Europe de l’Ouest, l’utilisation de l’Ukraine comme « pays-combattant » et la constitution d’un « arrière » d’échelle continentale fournissant les ressources humaines, militaires, financières, politiques et médiatiques nécessaires à l’écrasement de la Fédération de Russie.

Si on croirait cette publication sortie de la plume d’un « Z-blogueur » particulièrement enragé, elle émane bien d’un auteur présenté comme « politologue », dans une publication teintée de sérieux institutionnel. Après avoir occupé diverses fonctions de direction dans les médias et les agences d’information de Crimée, Batourine a été membre de la Chambre publique de la République de Crimée entre 2014 et 2020. Depuis 2005 en Russie et 2014 dans les territoires temporairement occupés, ces organes consultatifs rassemblent des experts, journalistes, associations et syndicats dans le but affiché de faire le lien entre le pouvoir et la « société civile ». Dans les faits, il s’agit essentiellement d’une institution de pure légitimation du pouvoir russe, toujours soucieux de conserver des apparences démocratiques, doublée d’une caisse de résonance d’opinions favorables au Kremlin.

Avec plus de 400 articles depuis l’annexion de la Crimée en 2014, Denis Batourine ne s’est pas seulement illustré comme l’un des auteurs les plus prolixes de La vie internationale, il figure aussi parmi les intervenants les plus acharnés et virulents. Début 2025, le Service de sécurité d’Ukraine a ouvert une instruction à son encontre pour atteinte à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, activité collaborationniste et justification de l’agression armée de la Fédération de Russie contre l’Ukraine, y compris les frappes de missiles contre les infrastructures civiles 2.

Les lecteurs français s’étonneront peut-être de voir un propagandiste de Crimée s’appuyer sur les derniers écrits d’Emmanuel Todd, fustigeant l’Amérique et dénonçant la « guerre d’agression » menée par l’Occident contre la Russie. Mais s’il n’y a rien de surprenant à ce que le Kremlin sache utiliser les plumes les plus loyales de la République de Crimée, il n’y a rien de plus à ce que celles-ci sachent, à leur tour, se trouver des soutiens en Occident.

Tout a commencé avec la livraison par l’Allemagne de 5 000 casques militaires à l’Ukraine en février 2022, au tout début de l’opération militaire spéciale. Du fait de sa propre législation, Berlin s’était longtemps refusé à approvisionner l’Ukraine en armes létales 3. Et pourtant, les cendres du passé nazi et une soif profondément ancrée de revanche historique, combinées au virus du mondialisme et aux pressions de l’Administration Biden, ont convaincu l’Allemagne de « franchir le Rubicon ».

La propagande russe fonctionne par substantialisation d’entités pseudo-historiques figées dans le temps. L’Allemagne de 2026 conserverait à ce titre quelque chose de son passé nazi, tandis que la Russie serait, éternellement et en miroir, le grand libérateur de la Seconde Guerre mondiale. Aussi n’est-il pas surprenant de voir l’auteur parler plus loin de « Quatrième Reich », dans le cadre d’une comparaison historique entièrement dysfonctionnelle. Le Troisième Reich n’a jamais, jusqu’à nouvel ordre, fonctionné à la manière d’une « alliance » ou même d’un « bloc » comme celui décrit dans l’article. 

Une fois de plus, l’Allemagne se montre prête à affronter la Russie. Elle est déjà à l’œuvre. Des tanks Leopard arborant des croix sur leurs tourelles brûlent depuis longtemps sur le sol ukrainien. 

Cette phrase est trompeuse à plus d’un titre. Elle suggère tout d’abord que la Russie aurait détruit en toute facilité les chars ennemis et que les tanks seraient un élément central de cette guerre, deux affirmations infirmées par les réalités du terrain. Elle laisse surtout planer un certain flou sur ces « croix », comme pour instiller l’idée qu’il s’agirait de la Balkenkreuz utilisée en Allemagne entre 1918 et 1945, là où les croix blanches peintes sur les tanks ont été le symbole de la contre-offensive ukrainienne sans aucune référence à des conflits antérieurs.

En substance, l’Allemagne est déjà en guerre contre la Russie par l’intermédiaire de l’Ukraine. Elle n’est d’ailleurs pas la seule, comme nous l’avons souligné plus d’une fois.

Au-delà de la complexité juridique de la notion de cobelligérance, le fait de livrer des armes ou du renseignement à un État souverain ne constitue pas en soi un acte de guerre du point de vue du droit international, sans quoi il faudrait admettre, à suivre ce raisonnement, que la Russie est en guerre contre Israël et les États-Unis par l’intermédiaire de l’Iran.

Dans ce contexte, le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré, selon Die Welt, que « la situation actuelle en Europe exigeait un soutien renforcé à Kiev ». Merz indiquait également que le changement de pouvoir en Hongrie et la levée du veto de Budapest sur le crédit de l’Union européenne à l’Ukraine créaient des conditions favorables à la consolidation des capacités de défense de l’Europe. Il ajoutait enfin que ces mesures concernaient notamment l’industrie allemande et que les sommes consacrées au soutien militaire devaient être dégagées dans les meilleurs délais 4.

Cette dernière remarque représente une démonstration supplémentaire de la logique des dirigeants européens qui voient dans la militarisation des économies des pays membres de l’Union européenne une opportunité de sortie de la crise économique. En parallèle, le représentant de l’Ukraine, Vladimir Zelensky, s’épuise en arguments pour justifier cette militarisation. 

Il est attendu de la part d’un russophone d’écrire « Kiev » au lieu de « Kyïv », relativement attendu d’écrire « Vladimir » Zelensky au lieu de « Volodymyr », puisqu’il s’agit là des versions russes de noms ukrainiens. En revanche, le fait de qualifier le président d’un État souverain de « représentant » n’a rien d’anodin. D’un côté, cette appellation réduit Volodymyr Zelensky à des fonctions d’ambassadeur de la cause de son pays à l’étranger, là où le président ukrainien démontre en réalité chaque jour qu’il est pleinement un responsable politique, ne serait-ce que dans la gestion de la crise liée aux récentes affaires de corruption en Ukraine. Par ailleurs, parler de « représentant » et non de « président » est une manière de nier jusqu’à la substance politique de l’État ukrainien, autrement dit de nier l’État en tant qu’État, conformément à la thèse de « l’État failli » ou de « l’État artificiel » développée par Vladimir Poutine et ses conseillers.

Il a ainsi profité de son allocution à Kiev, lors de la « Journée de l’armement ukrainien », pour proclamer avec emphase que « les drones ukrainiens » avaient effectivement changé l’approche de la guerre moderne et que l’étape suivante devait être la création d’un « système de défense antiaérienne ukrainien », mais sans dire un mot de la dépendance totale et absolue de l’Ukraine vis-à-vis des financements et des livraisons d’armes et de composants venus d’Occident.

À l’évidence, les ukrainazis et les euromondialistes savent pertinemment que la production militaire réelle sur le territoire de l’Ukraine soi-disant « indépendante » est extrêmement vulnérable. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils la délocalisent vers les pays d’Europe.

Les termes traduits par « ukrainazis » (ukronacisty) et « euromondialistes » (evroglobalisty) s’inscrivent dans une rhétorique désormais bien connue du Kremlin : le régime en place à Kyïv serait converti au nazisme, justifiant donc l’opération russe de « dénazification », tandis que les élites déracinées de l’Europe libérale et « mondialiste » auraient perdu tout lien avec leur population et combattraient la Russie pour maintenir leur emprise coloniale sur la planète entière. Il est surtout frappant de constater que la terminologie de cette propagande grossière et belliqueuse imprègne désormais jusqu’aux publications du ministère des Affaires étrangères. 

Il n’est pas exclu que ce qui est à l’œuvre en Europe soit en réalité une planification militaire globale, s’apprêtant à viser les voies de communication, les plus importantes routes logistiques mondiales et régionales (dont la route maritime du Nord et la mer Baltique) ainsi que les infrastructures de transport, des pétroliers aux terminaux en passant par les gazoducs en mer Noire. Quelles ressources sont mobilisées à cette fin  ? 

  • La Commission européenne est déterminée à solliciter un minimum de 131 milliards d’euros pour les dépenses de défense sur la période 2028-2034. Le commissaire européen Andrius Kubilius a déjà appelé les pays membres du bloc

À l’évidence, la désignation de l’Union comme un « bloc » ne sert d’autres fins que rhétoriques et mobilisatrices, dans une logique d’entretien systématique des parallèles entre la guerre du XXIe siècle et l’époque de la Guerre froide. Les dissensions politiques au sein de l’Union européenne, y compris sur la politique à tenir vis-à-vis de l’Ukraine et sur les modalités concrètes de sa mise en œuvre, suffisent à démontrer que le « bloc » fantasmé par Moscou est dans les faits beaucoup plus divers.

  • Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a déclaré lors de la réunion en format Ramstein que les pays de l’Alliance de l’Atlantique-Nord devaient tous investir davantage en 2026 afin d’atteindre l’objectif de 60 milliards de dollars dans le cadre du soutien à la sécurité et à l’armement de l’Ukraine ; 
  • L’Ukraine et l’Allemagne ont convenu d’un nouveau « paquet » de défense de 4 milliards d’euros, Berlin s’étant engagé à financer un contrat portant sur plusieurs centaines de missiles destinés au système Patriot et à livrer 36 lanceurs IRIS-T. Les parties en présence se sont également accordées sur 300 millions d’euros d’investissements dans les équipements à longue portée afin d’accroître la production d’armements ukrainiens 5 ; 
  • L’industrie allemande subit une profonde reconversion de l’industrie automobile vers les industries de défense, se transformant ainsi en une véritable « usine d’armement », selon le Wall Street Journal 6. Berlin entend faire de l’Allemagne le principal pôle de production de l’ensemble de l’industrie de défense européenne. Cette réorientation intervient dans le contexte de la plus longue stagnation économique depuis la sortie de la Seconde Guerre mondiale, aggravée par l’intensification de la concurrence chinoise dans le secteur de la production automobile et du recul de la demande extérieure en véhicules allemands ; 
  • Le Royaume-Uni a annoncé une livraison colossale de drones : 120 000 appareils devraient ainsi être remis à l’Ukraine dans le courant de l’année, les envois ayant d’ores et déjà débuté au mois d’avril, selon le gouvernement britannique 7 ;
  • Denis Shtilerman, copropriétaire de la société ukrainienne Fire Point, affirme que « l’Ukraine disposera bientôt de missiles balistiques » 8. Pour l’heure, les missiles Fire Point « Flamingo » ne peuvent voler que sur une distance de 300 kilomètres, mais des missiles capables d’atteindre les 850 kilomètres devaient être disponibles dès le milieu de l’année en cours. 

Nous assistons donc au déploiement agressif d’une base de production diversifiée, comprenant des missiles et des drones fabriqués en Allemagne, en France et en Angleterre, l’Ukraine assurant pour sa part une partie de l’assemblage des grands ensembles.

L’accusation de mise en place d’une infrastructure internationale de production d’armement à destination d’un conflit unique est pour le moins incongrue, de la part d’un propagandiste d’un pays, la Fédération de Russie, qui emprunte ses drones Geran aux Shahed iraniens, mobilise des troupes nord-coréennes en Ukraine et repose largement sur la Chine pour sa chaîne de production militaire.

Voici le vrai visage de la guerre par proxy que l’Union européenne mène contre la Russie en exploitant l’Ukraine à ses fins. Dans ce cadre, la production d’armements à longue portée est largement reportée vers l’arrière du front européen. L’Europe est donc en train de créer une profondeur stratégique au profit de l’Ukraine.

Dans un second article, le même auteur tirait argument de l’engagement de formateurs et d’opérateurs de drones ukrainiens au Mali pour soutenir que « derrière la façade d’un noble affrontement avec la Russie sur tous les continents se dissimule en réalité un système de vente d’armes à des terroristes de toute obédience » 9.

En réponse, Moscou a déjà adressé un avertissement. Le ministère de la Défense de la Fédération de Russie a rendu publics les noms et les adresses des entreprises ukrainiennes implantées en Europe, d’où proviennent les drones destinés aux frappes contre le territoire russe. Des filiales de ces sociétés ukrainiennes ont été identifiées dans des villes de huit pays européens, dont Londres, Munich, Prague et Riga 10.

L’Europe a douloureusement reçu cet avertissement. Le ministère allemand des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur russe, Sergueï Netchaïev, à Berlin, arguant de « menaces directes de la Russie à l’encontre d’objectifs situés en Allemagne » 11. Il y voyait une « tentative d’affaiblir notre soutien à l’Ukraine et de mettre notre résolution à l’épreuve. Notre réponse est sans appel : nous ne nous laisserons pas intimider », a écrit le service de presse du ministère. Il ressort de cette logique que « l’aide » à l’Ukraine est admissible, et même souhaitable, mais que l’Europe ne voit aucune raison d’en assumer les responsabilités et les conséquences.

De fait, la publication de cette liste s’est notamment accompagnée de menaces explicites de la part de Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de Russie, écrivant notamment : « La déclaration du ministère russe de la Défense doit être comprise de manière tout à fait littérale : la publication des sites de production de drones et d’autres équipements militaires en Europe est un registre de cibles potentielles légitimes pour les forces armées russes ». Les menaces directes contre des civils sur le territoire de pays tiers sont contraires au droit international derrière lequel la Russie prétend se retrancher dans chacune de ses interventions à l’ONU. 

L’Europe s’achemine donc vers la guerre, mais selon sa logique propre. Elle n’a que faire des réalités auxquelles doivent faire face les Forces armées ukrainiennes sur la ligne de contact, des pertes humaines et territoriales du régime de Kiev.

Tout rend de plus en plus manifeste que les plans échafaudés par l’Europe contre la Russie s’inscrivent dans le temps long. Dans quel but  ? À mon sens, l’Europe a tout intérêt à chercher à résoudre ses difficultés économiques et géopolitiques au détriment de la Russie, dans un premier temps par la militarisation du continent, puis par l’abaissement de la Russie elle-même, de ses ressources et de son potentiel. 

Le « Quatrième Reich » est en voie de constitution. Pour l’heure, c’est une structure encore diffuse, qui sera peut-être même amenée à conserver cet état, mais le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov, en a déjà esquissé les contours et principes d’organisation en soulignant que l’Ukraine pourrait devenir l’avant-poste d’un nouveau bloc militaire élaboré par l’Occident : « Les États-Unis et l’Europe ont bien l’intention de créer un nouveau bloc, au sein duquel le rôle prépondérant irait à Kiev. Cette idée est activement défendue par l’ancien envoyé spécial du président américain, Keith Kellogg » 12. Au sein de cette alliance, l’Ukraine ferait office de pays combattant, véritable avant-garde des euromondialistes. 

Dans un autre article paru en mai 2026 13, le même auteur s’interroge sur la source de cette conviction chez les Européens, se demandant comment ils ont pu en venir à faire de l’Ukraine « le bélier militaire et l’avant-garde de la sécurité européenne ». Contre toute attente, Denis Batourine citait ici à l’appui de son propos La défaite de l’Occident d’Emmanuel Todd, dans son édition russe, et plus précisément le passage déclarant : « la farouche résistance d’un pays en décomposition pose un problème historique. Ce que personne ne pouvait prévoir, c’est qu’il allait trouver dans la guerre une raison de vivre, une justification de sa propre existence » 14.

S’improvisant spécialiste de la Russie, l’auteur juge bon de s’appuyer sur les écrits d’Anatole Leroy-Beaulieu, datant de 1881, pour décrire des phénomènes anthropologiques et culturels étudiés dans des milliers de publications entre le XIXe siècle et notre époque. Sa Défaite de l’Occident considère les États-Unis comme l’acteur central de la « marche à la guerre », se conclut sur une dénonciation du « nihilisme » américain, affirme que la Russie mène « une guerre défensive contre un monde occidental offensif » et renverse littéralement la réalité au point d’accuser l’Occident de « guerre d’agression ». Chez les propagandistes de la Crimée temporairement annexée, les écrits de cet auteur français ont connu une réception triomphale.

L’Europe et l’OTAN représenteraient pour leur part l’arrière de cet affrontement contre la Russie, le centre délocalisé de production du complexe militaro-industriel ukrainien, la principale source de ressources humaines sous la forme à la fois de mercenaires et d’Ukrainiens déportés dans leur pays d’origine — une politique appelée à se généraliser dans un avenir proche — ainsi que la tribune médiatique permettant de mettre en circulation des récits et discours antirusses. 

Sans que cette situation préjuge en rien de la suite des événements ni ne laisse entendre que la situation des réfugiés ukrainiens en Europe serait d’une stabilité remarquable, il faut souligner que, pour l’heure, les seules déportations qui ne relèvent pas du fantasme ou de la propagande mais de la réalité factuelle sont celles des civils ukrainiens enlevés par les forces russes à chaque conquête territoriale. Les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova, la « commissaire aux droits de l’enfant » de Russie, sont d’ailleurs liés aux transferts illégaux d’enfants lors de l’invasion de l’Ukraine.

Il est clair que ce schéma considère le territoire européen lui-même comme une sorte de sanctuaire inviolable, ce qui est cohérent avec la ligne dominante de la propagande, voulant que la Russie fasse la guerre à l’Ukraine. À mesure que les tensions s’exacerbent, les nombreux faits qui attestent de la complicité européenne dans cette guerre deviennent de plus en plus évidents. Une telle situation ne saurait se prolonger indéfiniment.

L’opération militaire spéciale de 2022 a permis de « renverser l’échiquier » du Grand Jeu international. Depuis cette date, le monde présente un tout autre aspect. Or il devient de plus en plus clair que nous approchons du moment où il faudra de nouveau renverser l’échiquier, tant les adversaires de la Russie se montrent sourds aux avertissements, se dérobent à leurs responsabilités sous des prétextes fallacieux et semblent incapables de prendre au sérieux la menace bien réelle qui pèse sur eux.

L’auteur ne va pas ici jusqu’à emboîter le pas aux propagandistes russes les plus belliqueux qui n’hésitent pas à menacer l’Europe de frappes nucléaires. En ce sens, son article est conforme aux discussions internes du Kremlin, qui envisagent à l’issue de la guerre de « tempérer le niveau de radicalisme et de bellicisme », de normaliser ou marginaliser le discours des Z-blogueurs les plus extrémistes, et de « limiter la présence médiatique des turbo-radicaux aux passions nucléaires » — sans doute une référence sous-jacente aux invités de Sergueï Soloviev ou aux sorties régulières de Sergueï Karaganov. Pour autant, Denis Batourine n’est pas insensible à la rhétorique de l’escalade militaire. Son dernier article de La vie internationale commentait la rencontre entre Volodymyr Zelensky et Alex Karp, le PDG de Palantir Technologies, en assurant que la Russie saurait répondre à cette nouvelle menace avec son missile « Sarmat » : « Nous avons le Sarmat, nous avons le soldat russe, qui continue toujours de progresser vers l’Ouest dans le cadre de l’Opération militaire spéciale, sapant avec constance l’image du monde montée par les libéraux-globalistes » 15

À moins que l’Europe ait suffisamment de raison et de discernement pour ne pas déclencher ce qui serait inévitablement une catastrophe d’échelle mondiale.

Sources
  1. « Милитаризация Европы — “четвёртый рейх” и Украина », Международная жизнь, 22 avril 2026.
  2. « В Украине будут судить крымского политолога Батурина », Крым.Реалии, 13 mars 2026.
  3. « Германия передала Украине обещанные месяц назад 5 тыс. касок », ТАСС, 26 février 2022.
  4. « Мерц считает, что Россия не сможет победить в конфликте с Украиной », vesti.ru, 14 avril 2026.
  5. « Украина и Германия согласовали новый оборонный пакет на €4 млрд », RT на русском, 14 avril 2026.
  6. « WSJ рассказала о превращении Германии в “оружейный завод” », РБК, 20 avril 2026.
  7. « Британия анонсировала крупнейшую в истории поставку дронов Украине », РИА Новости, 15 avril 2026.
  8. Post Telegram de Политика страны ; « Рютте призвал страны НАТО больше вкладывать в военную помощь Украине », Интерфакс, 15 avril 2026 ; « Зеленский сообщил, что Украине выделят новую помощь », Газета.ру, 16 avril 2026.
  9. « Украина — война и коррупция как стимул существования », Международная жизнь, 5 mai 2026.
  10. « Компании Европы, производящие дроны для ВСУ. Данные Минобороны РФ », ТАСС, 15 avril 2026.
  11. « МИД Германии вызвал посла России », lenta.ru, 20 avril 2026.
  12. « Лавров : в США продвигают идею военного блока с Украиной как ведущим участником », ТАСС, 15 avril 2026.
  13. « Украина — война и коррупция как стимул существования », Международная жизнь, 5 mai 2026.
  14. La défaite de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024, cité dans l’édition russe de 2026.
  15. « “Сармат” против Palantir, или на пороге “цифрового НАТО” », Международная жизнь, 15 mai 2026.
PDF

27.05.2026 à 16:38

Le trafic dans le détroit d’Ormuz est à son niveau le plus bas. Les médias iraniens évoquent une version préliminaire d’un accord avec les États-Unis

Marin Saillofest

Seulement 6 navires sont passés par le détroit d’Ormuz en moyenne chaque jour depuis le début du mois de mai, soit deux fois moins qu’en avril (11) et en mars (13).

L’article Le trafic dans le détroit d’Ormuz est à son niveau le plus bas. Les médias iraniens évoquent une version préliminaire d’un accord avec les États-Unis est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (1016 mots)

Selon un document en 14 points non-officiel diffusé le 27 mai par la télévision d’État iranienne, dont la date n’est pas précisée, le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz pourrait revenir à la normale dans le mois suivant la conclusion d’un accord avec les États-Unis. 

  • L’accord inclurait la levée du blocus américain sur les ports iraniens. 
  • Dans le même temps, selon cette version du document, l’Iran et Oman mettraient en place un « mécanisme » de supervision du trafic maritime dans le détroit 1.
  • Ali Bagheri, le vice-secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien a déclaré mercredi : « Il n’y a aucun doute sur le fait que les conditions de passage dans le détroit d’Ormuz et la procédure à suivre ne seront plus les mêmes qu’auparavant […] Une procédure totalement différente sera mise en place. L’Iran et Oman, en tant qu’États côtiers voisins, mènent actuellement des discussions afin de définir un nouveau mécanisme de passage dans le détroit d’Ormuz ».
  • Le document inclurait aussi un engagement des États-Unis à « retirer leurs forces militaires des zones entourant l’Iran ».
  • La Maison-Blanche a qualifié mercredi 27 le document de « pure fabrication », et affirmé que « personne ne devrait croire ce que les médias d’État iraniens diffusent ».

La gestion conjointe par Téhéran et Oman du détroit n’apparaissait pas dans une version précédente du document, dont les points clefs avaient été rapportés par Axios le 23 mai. Il n’est pas certain que les États-Unis, qui ont à plusieurs reprises mis en avant la libre circulation dans les eaux internationales, l’accepteraient.

  • Selon Axios, le protocole d’accord prévoirait plutôt l’ouverture du détroit d’Ormuz pendant 60 jours, sans aucun péage iranien.
  • En échange, les États-Unis leveraient leur blocus et accorderaient des dérogations à Téhéran pour permettre la vente de son pétrole 2.

Seulement 4 navires ont transité chaque jour par le détroit d’Ormuz depuis le début de la semaine avec leurs signaux AIS activés. En moyenne, depuis le début du mois de mai, 6 navires sont sortis ou entrés chaque jour dans le golfe Persique, soit deux fois moins qu’en avril (11) et en mars (13).

  • Selon le UK Maritime Trade Operations Centre (UKMTO), 8 attaques ont eu lieu à proximité des côtes iraniennes depuis le début du mois.
  • Hier, mardi 26, un pétrolier grec sous pavillon des Îles Marshall, l’Olympic ⁠Life, a signalé une explosion alors qu’il se trouvait à 60 milles marins au large de Mascate, la capitale d’Oman.

Ce protocole d’accord, dont Trump a plusieurs fois annoncé la conclusion ces derniers jours, devrait permettre aux deux parties de prolonger le cessez-le-feu et d’ouvrir des négociations plus approfondies sur le programme nucléaire de Téhéran. 

  • Selon la télévision iranienne, le document n’inclut pas de clauses sur le nucléaire. 
  • La question figure toutefois dans le document révélé par Axios, qui contiendrait une clause dans laquelle l’Iran s’engage à « ne jamais chercher à se doter d’armes nucléaires » et à « négocier la suspension de son programme d’enrichissement d’uranium ainsi que l’élimination de ses stocks d’uranium hautement enrichi ».
Sources
  1. اقدام در برابر اقدام، شرطی که ایران در تفاهم نامه اولیه برای پایان جنگ مد نظر قرار داد », IRIB, 27 mai 2026.
  2. Exclusive : What’s inside the Iran deal Trump is close to signing », Axios, 23 mai 2026.
PDF

27.05.2026 à 14:33

Quatre mois après son lancement, le Conseil de la paix de Trump n’a reçu aucun financement

Marin Saillofest

Les membres du Conseil de la paix, organisation lancée et présidée par Trump, ont promis 17 milliards de dollars de financement.

L’article Quatre mois après son lancement, le Conseil de la paix de Trump n’a reçu aucun financement est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (823 mots)

Sur les 17 milliards de dollars promis pour la reconstruction de Gaza par les pays membres du « Conseil de la paix », une organisation lancée et présidée par Trump à Davos en janvier, le fonds financier du Conseil d’administration, mis en place par la Banque mondiale, n’a reçu aucun versement 1.

  • L’organisation dispose d’un deuxième compte chez J.P. Morgan, et le porte-parole du Conseil de la paix a déclaré que plusieurs dons y avaient été versés, sans toutefois en préciser les montants.
  • J.P. Morgan n’est tenue à aucune exigence en matière de transparence, et ne doit pas rendre compte de la situation financière du fonds.
  • Les Émirats arabes unis avaient annoncé financer le bureau du « Haut représentant pour Gaza », Nikolaï Mladenov, à hauteur de 20 millions de dollars et le Maroc à hauteur de 3 millions de dollars. 
  • Selon la Charte du Board of Peace, le président dispose de la capacité de gérer les fonds. L’adhésion des « pays invités » au Conseil d’administration est limitée à trois ans : si l’un d’eux souhaite rester plus d’un an, il est prévu qu’il contribue au fonds géré par Trump personnellement, à raison d’un milliard de dollars comptant.
  • La reconstruction de l’enclave est estimée par le Conseil de la paix à plus de 30 milliards de dollars 2.

L’organisation devrait soutenir l’administration, la reconstruction et le redressement économique de la bande de Gaza à la suite du cessez-le-feu entré en vigueur en octobre 2025 et selon les lignes énoncées dans le plan de paix de Trump

  • À ce jour, Israël occupe toujours environ 60 % de la surface de la bande de Gaza. 
  • Le Hamas refuse de déposer les armes. 

Dans un rapport présenté au Conseil de sécurité des Nations unies le 15 mai, le Conseil de la paix avait appelé à combler « de toute urgence » l’écart entre les engagements pris auprès de l’organisation et les versements. Le document ajoutait : « Les fonds engagés mais non encore versés représentent la différence entre un cadre qui existe sur le papier et un cadre qui produit des résultats concrets sur le terrain pour la population de Gaza ».

  • Aucune reconstruction de l’enclave ne peut débuter sans un accord sur la feuille de route pour la mise en œuvre intégrale de l’accord d’octobre 2025.
  • Or, le Hamas accuse régulièrement Mladenov et le Conseil de la paix d’adopter la position du gouvernement israélien 3.
  • Si la fréquence des bombardements a diminué depuis octobre 2025, Israël vise toujours les responsables du Hamas – le 6 mai, l’un des fils de Khalil Al-Hayya, le négociateur en chef du mouvement dans le cadre des pourparlers sur l’avenir de l’enclave, a ainsi été tué dans une frappe israélienne 4.
  • Des images satellites montrent également que Tsahal a progressivement étendu son contrôle de l’enclave au-delà de la ligne jaune fixée dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu.
Sources
PDF

27.05.2026 à 06:30

Saboter les data centers ? L’administration Trump craint l’émergence d’un « extrémisme » anti-technologique

Marin Saillofest

Selon des documents confidentiels élaborés par les services de renseignement américains, Washington s’attend à l’émergence d’une nouvelle forme de « menace extrémiste ».

L’article Saboter les data centers ? L’administration Trump craint l’émergence d’un « extrémisme » anti-technologique est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (866 mots)

Des rapports et documents élaborés par plusieurs services fédéraux et locaux, dont le département de la Sécurité intérieure et le FBI, indiquent que l’administration Trump s’attend à faire face à une opposition croissante aux projets de construction de centres de données 1.

  • En particulier, un rapport du Bureau du renseignement et de la lutte contre le terrorisme de New York alerte : « l’atmosphère chaotique qui pourrait résulter de l’émergence des technologies d’IA au cours des cinq prochaines années pourrait alimenter des manifestations à grande échelle qui dégénéreraient en troubles civils et en activités extrémistes violentes anti-technologie ».
  • La formulation « anti-technologie », utilisée pour désigner des activistes qui s’opposent notamment aux projets de construction de centres de données, n’a jamais été publiquement utilisée par les services de renseignement américains.
  • En Pennsylvanie, un autre service a averti que « ces acteurs pourraient exploiter l’importance stratégique des centres de données pour l’économie américaine en les utilisant pour des activités comme le minage de crypto monnaies, ou en s’appuyant sur des entités tierces pour accéder aux données et aux infrastructures américaines ».

Dans sa nouvelle stratégie dévoilée début mai, l’administration Trump identifait les gangs narco terroristes, les terroristes islamistes et les anarchistes et antifas comme ses trois priorités en matière de lutte antiterroriste.

  • Les « extrémistes de gauche » font déjà l’objet d’une surveillance renforcée depuis le mémorandum publié en septembre, qui ordonnait au département de la Justice de cibler les personnes qui portaient des discours jugés anti-américains, anti-chrétiens et anticapitalistes.

Les États-Unis comptent plus de 4 000 centres de données, soit plus que n’importe quel pays. Si aucun cas d’attaque menée par des groupes contre des centres de données n’a été recensé à ce jour, le groupe Data Center Opposition Report estime qu’un nouveau groupe d’opposition à des projets de construction de centres de données est créé chaque jour.

Au 5 avril, le pays comptait ainsi 268 groupes qui luttent contre la construction de centres de données 2.

  • Des centaines de centres de données sont actuellement en construction à travers le pays, dont certains pourraient polluer davantage que des pays. 
  • À Amarillo, au Texas, l’entreprise Fermi America veut construire le plus grand centre de données au monde : un méga-complexe susceptible de relâcher 40 millions de tonnes d’équivalent CO₂ par an, soit plus que la Jordanie ou la Croatie.

L’opposition aux centres de données passe principalement par des recours légaux et des moratoires. Ces actions visent pour la plupart à mieux encadrer leur construction, à donner plus de temps aux autorités pour évaluer l’impact sur les ressources en eau et sur la pollution sonore, voire à empêcher les nouvelles installations pour une certaine durée.

  • Le US Data Center Moratorium Tracker recense 86 de ces moratoires locaux – dont 61 sont actifs – au 18 mai, répartis dans 35 États.
  • Seulement quatre collectivités locales ont prononcé une interdiction permanente sur leur territoire, et trois autres projets d’interdiction sont en cours.

L’opposition aux centres de données est politiquement marquée : 50 % des démocrates considèrent qu’ils sont mauvais pour l’environnement et 44 % qu’ils contribuent à la hausse des factures d’énergie, contre 31 % et 33 % pour les électeurs républicains, selon une enquête du Pew Research Center réalisée en janvier 3.

Sources
  1. US Law Enforcement Warns of ‘Anti-Tech Extremism’ as AI Hatred Grows », Wired, 26 mai 2026.
  2. Data Center Opposition Report, avril 2026.
  3. How Americans view data centers’ impact in key areas, from the environment to jobs, Pew Research Center, 12 mars 2026.
PDF

27.05.2026 à 06:00

Continuer Foucault ?

Matheo Malik

L’historien Patrick Weil s’entretient avec l’anthropologue qui, cinquante ans plus tard, rouvre le cas Rivière.

L’article Continuer Foucault ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5577 mots)

Jeanne Favret-Saada vient de publier un livre événement pour les sciences sociales. Cinquante-trois ans après que Michel Foucault eut dirigé la publication en 1973, dans le cadre d’un séminaire fermé du Collège de France, d’un dossier « Moi Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… » 1 auquel elle avait participé, elle rouvre ce cas de parricide au XIXe siècle. 

Avec un esprit vif et acéré et une liberté de ton revigorante, elle se plonge dans le dossier Rivière en revenant sur les nombreux écrits qu’il a suscités parmi les historiens, criminologues, psychiatres et psychanalystes. Avec la même liberté, elle réfléchit aussi sur son propre travail et celui de ses collègues qui co-éditeurs Moi Pierre Rivière… avec Foucault. 

Elle aborde sous un angle inédit, l’archive qui fait le caractère exceptionnel de ce dossier  : le témoignage du meurtre de sa mère — quarante-neuf grands feuilletsécrits de sa prison à l’intention de ses juges, pour expliquer son crime et son désir de sauver son père du martyre auquel sa mère le soumettait depuis leur mariage.

Qu’est-ce qui vous a fait reprendre ce travail  ? Pourquoi avez-vous éprouvé la nécessité de revenir, en quelque sorte, sur les lieux du crime  ?

Quand Michel Foucault a exhumé le mémoire de Pierre Rivière, en 1972, je vivais dans le Bocage, où je terminais mon travail d’ethnologie de terrain sur la sorcellerie 2 : il m’a donc engagée pour ma compétence supposée sur la paysannerie normande, et demandé ce que ma discipline pouvait en dire pour l’époque où vivaient les Rivière, 1812-1835.

J’ai revisité pour lui le fonds de la bibliothèque du Musée des Arts et Traditions populaires, que je connaissais déjà. Hélas, ni les membres des sociétés savantes de la période post-révolutionnaire, ni les folkloristes de la fin du XIXe siècle n’avaient apporté de connaissances permettant d’éclairer le mémoire de Rivière. Cela pour une raison simple : au sortir de la Révolution, les érudits de Normandie connaissaient à peine les paysans, dont le plus souvent ils ignoraient le parler. Ils leur rendaient parfois de grandes visites protocolaires, en présence du maire et de conseillers municipaux, afin d’étudier des pierres et des monuments celtiques dont ils avaient appris l’existence. Pour autant qu’ils s’adressent à des paysans, ils leur parlaient d’ailleurs, non pas comme à des êtres humains ou à des compatriotes, mais comme aux vestiges ambulants d’une supposée civilisation celte, dont le parler ordinaire était censé conserver la trace, à leur insu. C’est que, pour ces érudits locaux, la France celtique était la France véritable, celle dont il était urgent de collecter et de célébrer les monuments, afin d’enterrer à jamais les aberrations de la période révolutionnaire.

Faute de pouvoir éclairer le texte de Pierre Rivière, sinon sur deux ou trois points, je me suis alors rabattue sur la co-écriture, avec Jean-Pierre Peter, d’une note générale inspirée par la lecture de Michelet. 

De toute façon, le séminaire a très vite approuvé le choix de Foucault :  livrer tel quel au lecteur le texte in extenso du manuscrit original d’un jeune paysan du début du XIXe siècle. C’était une décision politique plutôt que scientifique : Foucault était à l’époque engagé dans le mouvement qu’il avait créé en 1971 avec Pierre Vidal-Naquet, Jean-Marie Domenach et Daniel Defert, le GIP, Groupement d’Informations sur les Prisons, qui publiait dans la revue Intolérable des témoignages bruts de prisonniers français. Il avait aussi abandonné le programme sur lequel il avait été élu au Collège de France, dans la ligne de L’Archéologie du savoir, et il avait entrepris une nouvelle recherche sur le système carcéral qui aboutirait, en 1975, à Surveiller et punir. 

Une trentaine d’années plus tard, j’ai reconsidéré Moi, Pierre Rivière…, et j’ai voulu relire le mémoire de ce jeune assassin à la lumière de ce que nous avions appris depuis grâce à la micro-histoire. Cette fois, j’ai voulu m’attacher au fond même de l’affaire : que s’est-il passé dans cette famille Rivière, de 1812 à 1835 ? Quelle suite d’événements a conduit Pierre, un garçon d’à peine vingt ans, à un triple meurtre épouvantable ?  

En effet, la particularité de l’ouvrage de 1973, c’est l’absence de travail sur le témoignage de Rivière.  Foucault avait été saisi, sidéré par le manuscrit, qui le fascinait. Il le publie, mais n’en tient pas compte dans le livre. Pour Carlo Ginzburg, l’analyse de Foucault tourne essentiellement autour des recoupements de deux langages de l’exclusion, qui tendent à s’exclure l’un l’autre  : celui de la justice et de la psychiatrie 3 : « La figure de l’assassin Pierre Rivière, finit par passer au second plan, au moment où on publie un mémoire écrit par lui… La possibilité d’interpréter ce texte est explicitement exclue, car cela équivaudrait à lui faire violence, en le réduisant à une ‘raison’ qui lui est étrangère. » Foucault s’en explique ainsi  : « Par une sorte de vénération, et de terreur aussi peut-être pour un texte qui devait emporter avec lui quatre morts, nous ne voulions pas surimposer notre texte au mémoire de Rivière. Nous avons été subjugués par le parricide aux yeux roux. »  Ginzburg relie cette posture à ce qui intéressait Foucault dans L’Histoire de la folie, à savoir « le geste et les critères de l’exclusion  : les exclus, un peu moins. » Qu’en pensez-vous  ?  

Pour ma part, je n’ai jamais été « subjuguée » par les « yeux roux »  de l’assassin. Quant à la relation entre son écrit, son triple meurtre et sa propre mort, c’est moi qui l’ai soulevée au début du séminaire, en demandant quand et comment ce garçon était mort : nous ignorions alors qu’après avoir été gracié, il s’était pendu dans sa prison.

La critique de Carlo Ginzburg demande à être comprise dans son contexte. L’historien italien s’étonnait que Foucault, en même temps qu’il publiait le texte intégral d’un écrit « populaire », ait refusé de le commenter. Ginzburg voyait là un procédé « obscurantiste », un épisode supplémentaire dans l’histoire d’une culture savante acharnée à empêcher la reconnaissance d’une culture populaire. 

Cette critique m’avait piquée au vif parce que j’admirais Le fromage et les vers, et que je partageais avec Ginzburg ses détestations et nombre de ses références, dont celle de Mikhaïl Bakhtine. Je doutais néanmoins qu’une analyse détaillée du mémoire de Rivière fasse apparaître ce que Ginzburg pensait devoir y être : une culture populaire originale, irréductible à celle des élites et qui contesterait violemment l’ordre établi. 

Pourquoi ?

Pour deux raisons. D’une part, la famille Rivière ne vivait pas, comme Menocchio, le meunier frioulan de Ginzburg, au XVIe siècle italien, peu après la découverte de l’imprimerie et la Réforme protestante. Rivière vivait au début du XIXe siècle français : soit, après la fin de la décennie révolutionnaire, pendant la Restauration et la monarchie de Juillet. Souvenons-nous d’ailleurs qu’en France, au contraire de l’Italie, l’État a été très tôt centralisé, ce qui n’a pas précisément profité aux cultures locales ou « populaires » ; et que, par ailleurs, la Révolution avait récemment interdit nombre de fêtes coutumières, qu’elle avait remplacées par des fêtes républicaines. Enfin, mon enquête sur l’histoire des sociétés savantes de Normandie au sortir de la Révolution montrait déjà que nous ignorions totalement le contenu possible de la culture « populaire » en 1813, année où le couple Rivière se marie. 

Par ailleurs, en 1973, j’avais bien sûr examiné avec soin tous les livres, journaux et almanachs que Pierre Rivière citait dans son mémoire, et que Ginzburg nous reprocherait bientôt d’avoir ignorés. Or le jeune assassin n’en avait pas fait une lecture particulièrement inventive, sinon en ce qu’il avait cru y trouver ce qu’il cherchait : l’explication de la partialité des juges en faveur de sa mère. Selon Rivière, ces élites que sont les magistrats, avaient trahi la cause — sacrée et multiséculaire — de la domination masculine dans le ménage.

Voici donc un auteur dit « populaire », qui militait activement pour la restauration d’un ordre éternel révolu, un ordre que « les femmes », c’est-à-dire sa mère, auraient renversé avec la complicité des juges. En matière de relations entre les sexes dans la famille, cet auteur « populaire » s’avérait donc être un pur « réactionnaire ».

Dans votre livre, vous analysez avec une grande précision la langue dans laquelle ce paysan à peine scolarisé a rédigé son mémoire. Vous soulignez que cet écrit, à nos yeux bourré d’impropriétés, a néanmoins été parfaitement reçu par ses destinataires, les juges et la Cour d’appel de Caen en 1835.

Quand on lit les pièces judiciaires, il est clair en effet que les destinataires naturels de Rivière n’ont eu aucune difficulté à le comprendre. Une première raison tient au fait que la graphie du jeune homme est d’une exceptionnelle limpidité alors même qu’il a fort peu pratiqué l’écriture depuis sa sortie de l’école, sept ans plus tôt. Au surplus, ces notables locaux de 1835 ont été entraînés depuis l’école primaire au déchiffrage des écritures manuscrites, puisqu’il leur faudra frayer avec la majorité de leurs concitoyens dont le français n’est pas la langue naturelle. Les paysans, eux, l’apprennent à l’école, et, au contraire de leurs élites locales, ils ne le parlent qu’à l’occasion d’un contact avec un représentant de l’État. Le reste du temps, ils parlent le patois de leur village, ou le normand régional quand ils visitent les foires et les marchés provinciaux. 

Pierre Rivière a fréquenté de façon intermittente l’école communale, mais il a toujours été fou de lecture et d’instruction. Il n’a cependant jamais eu l’occasion de composer un texte écrit avant son emprisonnement. Aussi a-t-il rédigé son mémoire dans ce qu’il pense être du français, tout en ayant parfois recours sans le savoir à des formulations du normand régional ou au patois d’Aunay. 

Ses lecteurs de 1835 n’ont pas eu de difficulté à le comprendre parce qu’ils savent que les Français formés dans les écoles de village n’ont pas appris l’orthographe et la grammaire, sinon par imprégnation, en copiant chaque jour deux lignes d’un livre ; ils savent aussi qu’au contraire d’eux-mêmes, anciens élèves des écoles puis des collèges de la ville, les écoliers ruraux n’ont jamais entendu formuler aucune règle de grammaire ni fait un exercice de dictée ou de composition française.

Pierre Rivière ignore donc la plupart des règles de grammaire et à peu près toutes les conventions qui régissent l’emploi des majuscules, de la ponctuation, de l’accentuation et de la mise en page. Plus précisément : bien qu’il ne les ait pas apprises à l’école, il en connaît l’existence pour avoir lu quelques livres, mais il ne sait pas les employer parce qu’il a une connaissance surtout orale du français.

C’est pourquoi son manuscrit se présente comme un flux verbal presque ininterrompu, ainsi qu’on peut le voir dans la publication que nous en avons faite en 1973 : un préambule de quelques lignes, suivi de deux parties inégales dont seule la première est nommée, le passage à la seconde n’étant indiqué que par un trait de plume ; enfin, tout au long du texte, très peu de paragraphes, et une ponctuation réduite le plus souvent à des virgules.

Dans votre livre, vous soumettez le manuscrit de Rivière à un véritable travail d’édition, ce qu’au temps de Foucault, vous aviez pourtant refusé.

Nous avions tenu à publier le texte de Rivière tel quel pour protester contre l’unique publication, savante mais bourrée d’erreurs intentionnelles, qui en avait été faite en 1836 dans les Annales d’Hygiène Publique : il s’était agi en réalité d’une publication militante, effectuée par les aliénistes qui avaient obtenu la grâce de Rivière, après sa condamnation à mort, en assurant qu’il était fou. En 1973, nous avions donc voulu rétablir le texte original du manuscrit de Rivière.

Quand, à partir de 2017, j’ai remis en chantier la lecture de ce manuscrit — un bloc d’écriture de quatre-vingt-dix pages imprimées — j’ai voulu me représenter une à une les multiples situations familiales que Rivière avait décrites avec tant de précision. De là, un relatif travail d’editing, limité toutefois à la correction des insuffisances formelles de l’auteur : grâce à quoi, le lecteur du XXIe siècle accède enfin, sans avoir besoin de corriger mentalement la graphie des mots, à l’histoire de ce couple de paysans du début du XIXe siècle, Victoire et Pierre-Marguerin Rivière, dont le fils Pierre s’est fait le mémorialiste. Nous assistons donc aux péripéties de leur incapacité à faire famille — depuis leur première rencontre jusqu’au moment où leur fils aîné, l’auteur du mémoire, y met fin par un triple meurtre.

La grande originalité de votre travail, c’est que vous vous intéressez à la personnalité centrale du témoignage de Pierre Rivière, à celle qui est la cible principale de son triple assassinat : sa mère. Vous décalez ainsi le regard et faites surgir aux côtés de Pierre Rivière une figure de femme puissante, la personnalité clef de cette famille « impossible », dont le père est en permanence écrasé, loin de la figure du « bon père de famille » que prétend imposer le Code civil (1804). 

Le texte du mémoire, une fois débarrassé de ses impropriétés formelles, n’est rien d’autre que cette chronique, tenue par un fils, des interactions entre ses deux parents pendant plus de deux décennies. Or c’est toujours la mère, Victoire Rivière née Brion, qui prend l’initiative de l’action. Elle refuse en effet avec obstination, dès le jour de son mariage, à la sortie de la mairie, la plupart de ses devoirs d’épouse. C’est une situation sans précédent, en tout cas parmi celles qui ont été rapportées jusqu’ici dans les ouvrages de sciences sociales.

Toutefois, le père de famille, Pierre-Marguerin Rivière, n’est pas, comme vous le dites tout à fait « écrasé » par cette situation. Il tente au contraire avec dignité d’introduire un minimum de rigueur dans la relation conjugale et il impose à sa manière, non violente, son propre répertoire d’action à la révoltée : celui d’un mari chrétien plutôt que normand, qui donc refuse de battre sa femme, et qui espère la persuader d’accepter son état.

Les conduites de l’un comme de l’autre constituent donc des anomalies sociologiques remarquables et leur croisement permet de voir et de questionner ce qui en général va de soi, notamment la politique du genre pratiquée dans un groupe social donné : les places assignées aux époux par la coutume et par la loi, en l’occurrence le Code civil de 1804. Or Victoire Rivière va refuser avec obstination ce système de domination masculine dès le jour de son mariage, tandis que son époux, sans jamais recourir à la force selon le témoignage de Pierre Rivière, tentera de le lui faire accepter parce qu’il est depuis toujours dans l’ordre des choses.

L’intérêt majeur du mémoire de l’enfant de ce couple, c’est qu’il dévide une à une, pour les mettre sous le nez de ses juges, les mille situations paradoxales que suscite cet étrange mariage. Il constitue, en quelque sorte, un manuel des possibilités ignorées par les ouvrages de sociologie de la famille, d’ethnologie du couple paysan, et même d’anthropologie générale de la parenté.

Mais enfin, Victoire Brion et Pierre-Marguerin Rivière, chacun pour ses raisons propres, ont voulu ce mariage ?

Certes, mais alors, et surtout dans la paysannerie, le mariage est une fatalité pour toutes et tous, aussi inéluctable pour les filles que la venue de leurs premières règles. Quant à Pierre-Marguerin, il tentait ainsi d’échapper à l’incorporation dans la classe de 1813, dont on sait qu’elle a perdu dans les dernières guerres napoléoniennes la moitié de ses conscrits.

Victoire Rivière est encore mineure le jour de son mariage quand, au sortir de la mairie, elle refuse la fête des noces que les deux familles avaient organisée. Comment comprenez-vous cela ?

Ce refus des « noces » constitue un scandale sans précédent, dont la littérature ethnographique ne propose aucun exemple, car cette fête rassemble les relations des deux familles dans tout le canton. Faute d’informations, nous ne pouvons pas comprendre ce qui s’est passé, mais seulement conjecturer un ratage monumental dans l’inculcation de la norme matrimoniale à la jeune fille. 

Il paraît clair que l’effort combiné de ses parents, de ses maîtres d’école, de son catéchiste, de sa maîtresse de couture, des rites de sa classe d’âge, bref, de tous ces supports de la coutume villageoise dont les sciences sociales célèbrent l’efficacité, ont piteusement échoué dans ce cas particulier : ce jour-là, Victoire refuse les rituels et les réjouissances qui visent à inscrire socialement son transfert d’un village à un autre et d’une famille à une autre en conséquence de son nouvel état. L’on ignore de quoi ou de qui elle a soudain réalisé qu’elle ne voulait pas, de l’état matrimonial ou de la personne du mari. Il est néanmoins trop tard pour se dédire : à cette date, le 21 mai 1813, le recours au divorce est encore possible pour trois ans, mais la paysannerie française l’a toujours refusé, et la famille Brion ne fait pas exception. 

Et pourtant, ce n’est encore que le début…

En effet, cet acte d’insoumission de la jeune femme n’est que le premier d’une longue série de refus de ses devoirs d’épouse, ceux que le Code civil énonce mais aussi ceux que la coutume a toujours imposés. Ainsi, Victoire ne veut pas s’établir dans la famille de son mari et elle ne veut pas qu’il vienne vivre chez ses parents ; elle ne lui obéit en rien, bafouant ainsi le principe souverain de la puissance maritale ; enfin, quand il vient labourer les champs de son père, elle l’accueille avec froideur, souvent avec hargne, bien qu’elle accepte parfois un rapport sexuel.

Pierre-Marguerin, qui doit à son mariage d’avoir été exempté de service militaire, oppose à cette conduite une égalité d’humeur qu’on ne s’attendrait pas à trouver chez un garçon de vingt ans. Loin de revendiquer ses droits de mari ou de battre cette insoumise pour la dresser à l’obéissance, il espère la convaincre par la douceur et la persuasion : « pas de bruit pour cela », murmure-t-il dès qu’un conflit se profile. Il pose seulement quelques principes pour organiser au minimum cette situation irrégulière, car son état de gendre l’oblige de toute façon à venir cultiver la terre de son beau-père, qui d’ailleurs l’apprécie. 

Une convention implicite d’union sans cohabitation paraît donc régler la relation du couple Rivière : le mari assure le travail agricole de la petite ferme des Brion et, quand son épouse n’est pas de trop mauvaise humeur, il reste dormir chez elle.

Au fil des ans, leur sexualité aléatoire entraîne la naissance de six enfants, et les registres d’état civil portent la preuve de ce qu’il y a bien là une famille, encore que répartie entre deux villages. Malgré le caractère atypique de leur relation, les époux satisfont à deux normes, l’une civique et l’autre coutumière : ils contribuent à la puissance de l’État ainsi qu’à la conservation des patrimoines familiaux. De façon corrélative, les maternités de Victoire lui confèrent un plein statut de « femme », c’est-à-dire d’un être faible qu’il convient de protéger, en dépit de la véhémence avec laquelle elle ne cesse de marquer son insubordination.

C’est cette situation de fait, un simple arrangement entre deux époux condamnés au mariage, qui aboutira à un massacre.

Dans les familles paysannes, vous le savez, l’histoire des personnes est commandée par les avatars de leur existence biologique, qui font apparaître des héritiers et disparaître des propriétaires. Or le droit français, depuis le XVIe siècle et malgré la Révolution, frappe les femmes mariées d’incapacité civile. L’article 1124 du Code civil classe les femmes mariées parmi les « incapables de contracter », avec les mineurs, les idiots, et les délinquants condamnés.

De ce fait, devenir héritier n’a pas du tout les mêmes conséquences pour les deux sexes, puisque les héritières, devenues propriétaires, sont privées de l’exercice de leurs droits de possession au profit de leur époux. Ceux-ci jouissent donc à la fois de la possession des biens dont ils sont propriétaires pour les avoir hérités de leurs parents, et de la possession sans propriété des biens de leur épouse.

Chez les Rivière, Pierre-Marguerin hérite de son père en 1822, puis de son frère trois ans plus tard, mort sans laisser d’enfants. Pour la première fois de sa vie, il possède quelque chose : il s’emploie aussitôt à faire fructifier son petit capital foncier par tel achat modeste ou par la construction d’un bâtiment d’exploitation. Victoire, elle, hérite de son père en 1826 : elle dispose désormais d’un petit bien à peu près susceptible d’assurer son entretien et celui des enfants qui vivent avec elle, mais elle est empêchée par la loi d’exercer la moindre activité entrepreneuriale. En clair : elle ne peut pas acheter ou vendre du grain et des bêtes sur les marchés locaux, embaucher des journaliers agricoles (au cas où elle préférerait se passer du travail de son mari), louer ses maisons (elle en a deux, outre celle qu’elle occupe) ou ses champs. Bref, elle ne peut pas réaliser seule ses projets, ni développer des relations d’affaires avec des non-parents, ni se constituer un revenu propre, indépendant des ressources de la communauté conjugale.

Dans cette nouvelle étape de leur vie conjugale, Pierre-Marguerin s’acquitte de sa charge d’administrateur avec une honnêteté scrupuleuse et un souci perpétuel d’associer son épouse à toutes les décisions, se bornant le plus souvent à exécuter celles que Victoire a souhaité prendre. Reste que c’est toujours lui qui sort de la ferme, lui qui achète ou vend, lui qui négocie et lui qui signe. Cette situation nouvelle anéantit en quelques mois la transaction officieuse que les Rivière avaient élaborée depuis leur mariage, car elle portait seulement sur l’organisation d’une vie conjugale sans cohabitation, avec des rapports sexuels aléatoires.

À mesure que Victoire réalise ce que signifie l’incapacité civile, elle entre dans un état de fureur chronique contre Pierre-Marguerin. Celui-ci n’y comprend rien, parce qu’il n’imagine pas qu’on puisse contester un ordre des choses qui a toujours été là. La sexualité succombe après la sixième naissance. Les enfants sont alors définitivement répartis entre les maisons, quatre chez le père et deux chez la mère. 

Ce qui n’était jusque-là qu’un mariage raté va devenir une tragédie, dont l’enjeu sera la prise de contrôle par Victoire de l’administration de ses biens et, d’une façon plus générale, de son autonomie personnelle dans une société qui la refuse aux femmes mariées, tout en interdisant le célibat aux filles. L’affaire Rivière est une tragédie de l’inégalité de genre : à la façon des héros des tragédies antiques, actionnés d’en haut par les dieux de l’Olympe, les deux époux sont possédés par l’ordre souverain des genres, que Victoire se révolte contre lui ou que Pierre-Marguerin tente de le lui faire accepter, d’ailleurs avec douceur. Leurs interactions, longuement décrites dans le mémoire de leur fils aîné, aboutissent au carnage perpétré par celui-ci, mû à son tour par les idéaux du genre, et qui finit par se substituer à son père défaillant.

Vous disiez que le mémoire de Rivière met au jour nombre d’aménagements possibles dans la vie familiale que les sciences sociales, y compris l’anthropologie structurale de la parenté, ont ignorés jusqu’ici. En quoi votre livre renouvelle-t-il l’état des savoirs dans ce domaine ?

Toutes les réalités dont il est question dans mon livre se situent à l’échelle de vies singulières, envisagées sous l’angle des liens intimes entre les personnes, des liens familiaux et conjugaux. Au contraire, Lévi-Strauss, tout au long de son existence, depuis Les structures élémentaires de la parenté en 1949 jusqu’à ses travaux tardifs sur les systèmes à maisons dans la France rurale, s’est ingénié à démontrer que ces règles relèvent d’un ordre quasi mathématique ; d’un ordre tel en tout cas qu’il transcende les vies humaines singulières et la conscience que les personnes sont susceptibles d’en avoir.

Mon travail ne conteste pas la nécessité et la pertinence d’une semblable construction, mais il montre sa limite : s’il est vrai, de façon générale, que, dans les groupes humains connus jusqu’ici, les acteurs décisifs sont la classe des hommes ; et s’il est vrai que ces groupes d’hommes instituent la famille et la parenté en échangeant des femmes entre eux, cela ne nous informe pas sur la manière dont cette expropriation d’une moitié de l’humanité est rendue possible. Plus précisément : comment elle est inculquée à tous les humains au point d’apparaître à tous, y compris aux théoriciens des sciences sociales, comme l’ordre même des choses. 

Pour la première fois en 1975, une jeune anthropologue américaine, Gayle Rubin, avait soulevé cette question dans un essai auquel Lévi-Strauss s’était abstenu de répondre. Par la suite, il avait manifesté son exaspération les rares fois où des femmes anthropologues la soulevaient, y compris trente ans plus tard, dans la revue qu’il avait fondée, et dont le titre — L’Homme Structures élémentaires de la parenté  : dès lors qu’il s’agit de définir les règles d’alliance, les humains se considèrent mutuellement comme des signes mathématiques, des « plus » et des « moins ». Le grand anthropologue ne s’est jamais lassé de le répéter : il aurait aussi bien pu se faire que ce soient des groupes de femmes qui échangent des hommes, et non l’inverse. Peut-être, mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé dans l’histoire de l’humanité. Et pour autant que l’anthropologie soit une science empirique, elle est concernée par une régularité aussi massive.

Dans L’impossible famille Rivière, j’ai délibérément situé mon travail à l’autre extrémité des phénomènes envisagés : que se passe-t-il quand un spécimen de la classe des femmes oppose un refus radical à cet ordre des choses ? J’ai rencontré par hasard le cas très particulier de Victoire Rivière, une petite paysanne du Bocage qui, en 1813, accepte le mariage mais refuse ses devoirs d’épouse dès la sortie de la mairie. L’histoire de sa vie révèle l’existence de cas où cette inculcation des rapports de genre dans le mariage échoue complètement ; l’on pourrait aussi inventorier ceux où elle échoue en partie, ainsi que les nombreuses modalités possibles d’un ratage partiel. 

Il vaudrait la peine de faire entrer ces situations dans le répertoire des sciences sociales, car l’examen des cas aberrants fait lui aussi partie de leur programme, du moins si on les entend comme des disciplines empiriques. Le cas de Victoire Rivière débouche donc sur la nécessité de renouveler nos ethnographies — c’est-à-dire nos descriptions — des liens familiaux et matrimoniaux, afin d’y faire figurer les mille et une manières dont la domination de genre est inculquée et reproduite dès la prime enfance aux sujets des deux sexes, ainsi que les mille et une manières dont elle n’y réussit qu’en partie, voire échoue complètement.

D’une façon plus générale, mon travail postule que la question des vies humaines singulières — qui concerne l’ethnographie de terrain autant que l’art du roman —, est elle aussi au cœur des sciences sociales, et qu’elle a une importance ainsi qu’une dignité égales à celle de la théorie générale. Laquelle s’édifie, en tout et pour tout, sur des ethnographies, c’est-à-dire des descriptions singulières.

Sources
  1. Les mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le Bocage (Paris, 1977, Gallimard) ;  avec Josée Contreras, Corps pour corps. Enquête sur la sorcellerie dans le Bocage (Paris,1981, Gallimard), Désorceler (Paris, 2009, Editions de L’Olivier. Paris, 2024, Gallimard.
  2. Le fromage et les vers, l’univers d’un meunier du XVIe siècle, traduit de l’italien par Monique Aymard, Préface de Patrick Boucheron, Flammarion, Champs histoire, 2019, pp. 16-17.
PDF
5 / 5
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓