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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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28.05.2026 à 06:00

L’Allemagne doit sortir du déni

Matheo Malik

La stratégie pour un Nie wieder allein de la cheffe des Verts allemands.

L’article L’Allemagne doit sortir du déni est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6770 mots)

L’Europe est seule 1. Certes pas entièrement, ni de manière irrévocable, mais force est de constater qu’elle ne l’avait jamais vraiment été depuis 1945. Cette solitude aurait sans doute stupéfié les architectes de l’ordre mondial d’après-guerre, de Monnet, à Schuman, en passant par Adenauer, Bevin, Spinelli et Churchill, voire de Gaulle lui-même lorsqu’il était d’humeur frondeuse. Pour la première fois depuis trois générations, nous nous retrouvons contraints de réfléchir sérieusement à la défense de notre continent, à la sécurité de son voisinage et à la crédibilité de ses moyens de dissuasion, sans pouvoir compter sur l’hypothèse qu’une cavalerie alliée viendra toujours nous sauver depuis l’étranger.

Alors comment s’en sortir ? Cette situation largement inédite exige la construction d’une réponse structurée.

Tout d’abord, l’autonomie stratégique de l’Europe, qui a longtemps été une obsession française en même temps qu’une source d’embarras pour les Allemands et d’irritation pour les Britanniques, est aujourd’hui devenue, nolens volens, une nécessité. Non pas parce que les arguments en faveur de cette autonomie nous auraient convaincus, mais parce que les alternatives qui s’offrent à nous désormais sont tout simplement inacceptables. 

D’une certaine manière, nous avons déjà commencé à la mettre en pratique : en témoignent les sommes sans précédent mises sur la table, les nouvelles institutions, des prises de décision plus rapides, qui s’enchaînent à un rythme encore impensable en 2019. Mais les moyens financiers mobilisés et les acronymes ne sauraient constituer à eux seuls une stratégie. Autrement dit : nous avons un budget, mais pas encore de doctrine. C’est un problème.

Par ailleurs, si la réponse proposée doit être une vraie réponse européenne, la question allemande doit occuper une place prépondérante. L’essor de l’Allemagne comme puissance militaire constitue l’une des évolutions les plus marquantes au sein de l’arsenal sécuritaire de l’Europe depuis la chute du Rideau de Fer. La question de savoir si cette transformation est une chance ou un problème pour le reste du continent dépendra de son ancrage en Europe. Dans cette perspective, Berlin a besoin d’une feuille de route renouvelée pour entrer dans cette nouvelle ère. 

Enfin, cette solitude européenne n’est pas seulement militaire. Elle est aussi, par nature, liée à la préservation de notre intégrité politique. Nous sommes devenus les gardiens de quelque chose qui va au-delà de notre territoire, une tradition politique dont les autres piliers sont aujourd’hui en difficulté.

Comment nous en sommes arrivés là ?

L’expression « autonomie stratégique européenne » n’est entrée dans le vocabulaire officiel de l’Union qu’en 2013, dans les conclusions du Conseil européen de décembre consacré à la défense. Elle avait alors été soigneusement formulée, afin de ne pas être perçue comme quelque chose de trop menaçant. Elle faisait référence à la base industrielle de l’Union, à sa capacité à fabriquer ses propres hélicoptères et frégates, et avait été accueillie à Londres et à Washington avec le sourire indulgent que l’on réserve aux propos des Français.

Ce sourire n’a pas tardé à s’estomper, d’abord lentement, puis avec une certaine précipitation. À partir des années 2010, il nous est devenu de plus en plus difficile de sourire face à la remise en cause d’un certain nombre de nos certitudes. Si l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a mis fin à la trêve historique de l’après-guerre froide, nous ne l’avions pas tout à fait admis à l’époque. L’approche de la première administration Trump vis-à-vis de l’OTAN — les remontrances publiques concernant les contributions de 2 %, la suggestion que l’article 5 pourrait être conditionnel — a bel et bien ébranlé les fondements psychologiques de l’Alliance, même si son architecture institutionnelle a tenu bon. Le Brexit a privé l’Union de sa puissance militaire la plus importante en même temps que l’un de ses deux États dotés de l’arme nucléaire. Le retrait non concerté d’Afghanistan en 2021 a démontré que même une administration américaine atlantiste fixerait toujours un ordre du jour auquel les Européens seraient contraints de s’adapter.

C’est à partir du 24 février 2022 que ce sourire poli s’est totalement effacé. L’invasion russe de l’Ukraine n’a pas tout changé pour nous, certes, mais elle a bouleversé l’essentiel. Elle a montré qu’une guerre terrestre de grande envergure en Europe n’était pas seulement un lointain souvenir, mais une nouvelle réalité. Elle a démontré que les industries de défense européennes, affaiblies par des décennies placées sous le signe des « dividendes de la paix », étaient incapables de produire des obus d’artillerie au rythme où la guerre les consommait. Elle a rendu manifeste que les pays européens, pris individuellement, ne disposaient pas des moyens stratégiques — ravitaillement en vol, renseignement par satellite, neutralisation des défenses aériennes ennemies, frappes de précision à longue portée — nécessaires à la transformation de nos armées, par ailleurs pleines de bonne volonté, en armées efficaces. À nous tous, nous avions plus de chars à notre disposition que la Russie, mais nous étions incapables de les acheminer jusqu’au front.

Jamais, dans l’histoire moderne, notre continent n’a eu en son centre une Allemagne à la fois pacifique et militairement dominante.

Franziska Brantner

La guerre d’Ukraine a surtout permis de prendre acte que, même si les États-Unis de Biden restaient — à l’époque — disposés à jouer un rôle de premier plan, la sécurité européenne ne pouvait plus être un bien militaire produit aux États-Unis et passivement consommé par les Européens.

La deuxième administration Trump a explicité ce constat : de même que le pivot vers l’Asie est bien réel, le désengagement de l’Europe est concret. Les conditions liées à l’article 5, autrefois murmurées, sont désormais énoncées haut et fort. Le retrait récemment annoncé de cinq mille soldats américains d’Allemagne — motivé, nous dit-on, moins par un calcul stratégique que par le mécontentement du président face aux critiques du chancelier Merz à l’égard de la guerre contre l’Iran — est un détail mineur — les États-Unis ayant annoncé qu’ils allaient envoyer le même nombre de troupes en Pologne, pays dont le président est un allié politique de Donald Trump — mais révélateur. La défense de l’Europe dépend désormais en partie des sautes d’humeur d’un homme à Washington. Or ce constat est tout aussi évident qu’il est évidemment impossible de baser la sécurité d’un demi-milliard de personnes sur la seule personne de Trump.

Ce contexte est là pour rester. Au fil de plusieurs scrutins, les électeurs américains, tant républicains que démocrates, ont clairement indiqué que l’équilibre dans le partage des charges au sein de l’Alliance atlantique devait changer. C’est ce qu’ils souhaitent et nous devons en prendre acte et agir en conséquence. Quelles options s’offrent à nous ?

L’Union européenne de la défense

Depuis mars 2025, nous avons commencé à prendre la situation plus au sérieux. Le livre blanc de la Commission sur la défense européenne — Readiness 2030, initialement baptisé « ReArm Europe », a été dévoilé l’année dernière. Il proposait de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros de dépenses de défense dans toute l’Union au cours des prochaines années. Son premier pilier — l’instrument « Security Action for Europe » (SAFE) — prévoit 150 milliards d’euros de prêts à long terme aux États membres pour l’acquisition conjointe de capacités de défense. SAFE a été adopté par le Conseil en mai 2025 et, en l’espace de quelques mois, a été entièrement souscrit par dix-neuf États membres. Dix-sept pays ont par ailleurs désormais activé la clause d’exemption nationale du Pacte de stabilité et de croissance, ce qui leur permet d’augmenter leurs dépenses de défense sans enfreindre les règles budgétaires. En Allemagne, nous avons même modifié notre Constitution afin que les dépenses de défense supérieures à 1 % du PIB puissent, de facto, être financées par un endettement illimité. Ces décisions constituent les engagements les plus importants en faveur de la défense collective européenne depuis soixante-dix ans.

Au passage, l’écosystème européen de défense a multiplié les acronymes à un rythme qui ferait rougir jusqu’au Pentagone : SAFE, PESCO, EDIRPA, ASAP, EDIP. Chacun d’entre eux constitue un instrument véritablement utile. Ensemble, ils traduisent l’absence d’autorité politique unique sur les sujets de défense. Au mieux, c’est le début d’une stratégie qui doit encore répondre à quatre questions : contre qui nous défendons-nous ? Avec quels moyens ? À travers quelle structure de commandement ? Dans quel but politique ?

La première question a déjà un début de réponse : la Russie constitue la menace la plus grave, la plus immédiate et la plus proche pour l’ordre de sécurité européen. Elle le restera pendant au moins une génération, quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine. Cela ne fait plus l’objet d’aucun débat sérieux dans aucune capitale européenne, y compris celles qui s’entêtent à le contester sur le plan rhétorique.

À la deuxième question nous avons commencé à répondre avec des financements. S’ils se concrétisent, les 800 milliards d’euros annoncés constituent une hypothèse sérieuse sur les moyens à notre disposition. Le problème, c’est qu’on ne fait pas apparaître des obus d’artillerie comme par magie, simplement en allouant des fonds à cet effet. Par ailleurs, l’essentiel de ces fonds continue de transiter par les canaux nationaux : or qui dit vingt-sept budgets distincts dit également vingt-sept procédures d’achat distinctes et vingt-sept priorités distinctes. Le dispositif tel qu’il se présente aujourd’hui ne permettra pas d’assurer la dimension européenne commune nécessaire à la mise en place d’une force de dissuasion globale et crédible face à tout agresseur potentiel.

Nous commençons à peine à répondre à la troisième question : il n’existe pas de commandement européen et l’Agence européenne de défense est un organisme de coordination des marchés publics et l’état-major de l’Union une cellule de planification. Aujourd’hui, dans tout scénario plausible, le commandement des forces européennes reste soit une prérogative nationale, soit un commandement interarmées de l’OTAN. Autrement dit, dans les scénarios les plus exigeants, nous dépendons toujours de la bonne volonté des États-Unis ou de leur humeur.

Enfin, nous n’avons pas encore vraiment commencé à répondre à la quatrième question : dans quel but politique nous réarmons-nous ? Pour dissuader la Russie, certes. Mais la dissuasion n’est qu’un moyen. Nous réarmons-nous pour permettre la victoire de l’Ukraine, ou pour maintenir le statu quo ? En fin de compte, que défendons-nous ? Ce ne sont pas là des questions théoriques. Elles déterminent de quelles forces et de quelle base industrielle nous avons besoin, et la posture nucléaire qu’il faut adopter en conséquence. Pas un seul gouvernement européen n’a pour l’instant formulé une réponse à cette question. La mienne tient en quelques mots : l’Union européenne de la défense. Les grands États qui devraient en faire partie sont la France, l’Allemagne, la Pologne, l’Espagne, l’Italie, ainsi que les pays qui ont une expérience de la ligne de front, à savoir les pays baltes et les pays nordiques. Enfin, les États qui apportent un poids industriel et naval sérieux en matière de défense : les Pays-Bas, idéalement la Norvège et, c’est indispensable, le Royaume-Uni.

De manière plus concrète, une Union de la défense devrait reposer sur quatre piliers distincts qui, ensemble, constitueront cette entité dont l’Europe n’a jamais disposé jusqu’à présent.

Premièrement, des forces armées européennes déployables et non des formations qui ne valent que sur le papier ou un système de rotations de personnel ; des unités permanentes capables d’agir sous une chaîne de commandement européenne lorsque la situation l’exige. Deuxièmement, des structures décisionnelles qui fonctionnent réellement, plus rapides que l’OTAN, mais aptes à prendre le temps de la réflexion malgré la panique, avec des règles claires sur qui décide de quoi et au nom de qui. Troisièmement, des achats conjoints qui soient la règle plutôt que l’exception, et une agence européenne de l’armement dotée des pouvoirs nécessaires, avec l’autorité de prendre des décisions et le budget pour les soutenir. Quatrièmement, un complexe industriel européen de défense et de sécurité véritablement intégré — plutôt que vingt-sept champions nationaux en concurrence, un marché unique de la défense structuré de manière concertée dans lequel les Finlandais, les Français, les Allemands, les Néerlandais, les Polonais, les Italiens, les Espagnols, les Suédois, les Tchèques, les Britanniques et tous les autres membres de l’Union européenne de la défense — ainsi que, le moment venu, nos héros et amis ukrainiens dont l’ingéniosité et au savoir-faire seront précieux — sont réunis en un tout.

La formule que je proposerais est la suivante : Nie wieder allein, « plus jamais seuls ».

Franziska Brantner

Nous devons être pleinement lucides sur ce que cette architecture doit apporter. Les lacunes capacitaires les plus révélatrices en 2026 ne sont pas seulement celles que la guerre en Ukraine a déjà mises en évidence — artillerie, défense aérienne intégrée, frappes de précision à longue portée, renseignement par satellite, moyens stratégiques. Elles sont aussi de plus en plus d’ordre numérique. Les drones ont bouleversé l’économie du champ de bataille moderne. Nous avons mis trop de temps à en tirer les leçons. L’Union européenne de la défense doit être un projet de souveraineté couvrant l’ensemble des éléments sur lesquels repose aujourd’hui la puissance militaire moderne : une infrastructure cloud souveraine, des communications sécurisées, nos propres puces, nos propres capacités d’IA pour les applications de défense, ainsi qu’un effort sérieux et soutenu pour réduire la dépendance européenne vis-à-vis des terres rares et des minéraux critiques importés. Sans cette colonne vertébrale numérique et industrielle, chaque obus que nous produisons et chaque avion que nous déployons fonctionnera encore à partir d’une infrastructure contrôlée ailleurs. 

Tout cela n’est pas une chimère. C’est l’architecture minimale nécessaire pour répondre à notre solitude stratégique et c’est grâce à elle que nous commencerons à disposer d’une réponse crédible à la question de savoir à quoi servent ces moyens, et sous quelle autorité ils seront utilisés.

Enfin, la vocation de l’Europe n’est pas seulement de dissuader mais aussi de rester, comme elle l’a été à son apogée, une force au service de la paix grâce à la diplomatie, au développement et à la mise en place patiente d’institutions permettant d’offrir des solutions aux conflits avant qu’ils ne dégénèrent en luttes armées.

Nie wieder allein : une stratégie pour l’Allemagne

Dans une récente tribune publiée à l’occasion du 81e anniversaire de la fin de la guerre, Timothy Garton Ash rappelait un fait et posait une question 2. Le fait est que l’Allemagne redeviendra la première puissance militaire européenne. Dès l’année prochaine, les dépenses de défense allemandes atteindront un niveau équivalent à celui de la France et de la Grande-Bretagne réunies. D’ici 2030, elles leur seront nettement supérieures. L’objectif déclaré du gouvernement allemand, énoncé dans sa toute première stratégie militaire nationale — intitulée Verantwortung für Europa, « Responsabilité pour l’Europe » —, est de disposer de l’armée conventionnelle la plus puissante du continent. Sauf imprévu, c’est ce qui se produira.

Garton Ash pose ensuite la question suivante : comment pouvons-nous faire en sorte que, cette fois-ci, le renforcement de la puissance militaire allemande soit une évolution positive pour toute l’Europe ?

De la peur allemande à la peur de l’Allemagne

Le sens de l’histoire a cruellement fait défaut au chancelier Merz lorsqu’il s’est exprimé sur la puissance militaire allemande la semaine du 8 mai sans se soucier un instant de ce que ces mots signifiaient et signifient encore dans la mémoire collective du continent. Cette désinvolture a de quoi surprendre. Née à la frontière franco-allemande, je suis une enfant du projet de réconciliation entre les deux pays. Mais je m’interroge de plus en plus sur la vitesse à laquelle mes concitoyens « oublient » les cicatrices que l’impérialisme allemand et le nazisme ont laissées partout en Europe. Verdun et la Somme. Varsovie et Coventry, Lidice et Rotterdam. Auschwitz. La République allemande d’après-guerre s’est construite précisément sur la reconnaissance que cela ne devait et ne pouvait plus jamais se reproduire. Nie wieder sont les deux mots les plus simples et les plus puissants du langage politique allemand moderne : « plus jamais ». 

Depuis soixante-dix ans, nie wieder a été synonyme de retenue. Aujourd’hui encore, ce principe implique une réticence constitutionnelle à recourir à la force. Il s’est traduit par la mise en place délibérée d’une culture stratégique dont la prudence parfois extrême a pu exaspérer nos alliés ; par une déférence, aussi, sur les questions militaires, envers Washington, Paris et Londres. Cette retenue est l’un des acquis fondamentaux de l’ordre d’après-guerre. C’était le prix à payer pour être admis dans une communauté de nations qui avait toutes les raisons de se méfier de nous.

​​Mais le nie wieder qui prend la forme de la retenue, du report, d’une armée plus réduite que ne l’exigent les circonstances, n’est plus le nie wieder dont le monde d’aujourd’hui a besoin. Le nie wieder doit désormais passer par un engagement de l’Allemagne pour ce que les catastrophes du XXe siècle ne fassent jamais leur retour sur ce continent. La retenue face à une Russie agressive et à une Amérique peu fiable est une mauvaise interprétation du nie wieder. Aujourd’hui, ce mot d’ordre doit être retraduit pour se transformer en une contribution à la paix en Europe.

La question n’est pas de savoir si nous devons nous réarmer, mais comment. Et ce « comment » touche à la perception que l’Allemagne a d’elle-même.

Nos voisins scrutent le réarmement allemand, ses efforts et ses intentions. La classe politique allemande aimerait croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais les sondages racontent une autre histoire : celle du malaise éprouvé par les pays européens face à une Allemagne en pleine remilitarisation, et de notre apparente réticence à répondre à leurs craintes. Ce n’est pas une critique gratuite : le plus elle restera taboue parmi nous, le plus cela causera des dégâts. À Berlin, depuis trois ans, nous nous sommes bercés avec une histoire bien réconfortante : que la Zeitenwende était attendue depuis longtemps, que l’Europe nous en était reconnaissante, que nos partenaires attendaient que nous prenions nos responsabilités et nous en félicitaient aujourd’hui. Il y a là une part de vérité : nos partenaires sont, dans l’ensemble, soulagés que l’Allemagne se soit réveillée de son long sommeil stratégique. Mais derrière ce soulagement, ces mêmes partenaires, qui se réjouissent d’une Bundeswehr plus forte, éprouvent un sentiment que leur politesse empêche d’exprimer haut et fort : un malaise discret, persistant et ancré dans l’histoire face à la perspective d’un continent où la puissance militaire hégémonique serait à nouveau l’Allemagne. Ils ne le disent pas haut et fort parce qu’ils sont nos amis, parce que l’Union s’est construite sur la suppression patiente de ces mêmes inquiétudes, et parce qu’ils reconnaissent que la menace immédiate vient de Moscou, et non de Berlin. Mais le malaise est bien là. Il est réel et ce n’est pas de la paranoïa. Il serait illusoire de croire qu’il s’atténuera à mesure que le président américain réduira son engagement vis-à-vis de l’OTAN et se désintéressera de la sécurité européenne : au contraire, il s’intensifiera.

« Les Allemands sous tutelle »

Lord Ismay, premier secrétaire général de l’OTAN, avait déclaré dans une phrase restée célèbre que le but de l’Alliance était de « garder les Russes à l’extérieur, les Américains à l’intérieur et les Allemands sous tutelle ». Cette formule simpliste et ironique dissimulait en creux une architecture bien réelle. C’est la présence des États-Unis qui a permis de maintenir les Allemands à leur place et qui a fait en sorte que la puissance allemande, de retour parmi ses voisins et alliés, puisse s’intégrer dans les structures européennes plutôt que de les menacer. À mesure que les Américains se retirent, la question refait surface. Nos voisins en ressentent les effets. Nous, Allemands, devons les éprouver aussi. 

La réaction de la droite polonaise au réarmement allemand et au retrait américain n’est pas une irrationalité qu’il suffirait d’éradiquer avec un peu de pédagogie. C’est la mémoire collective qui s’exprime. Cette même mémoire s’exprime à Prague, à Paris, à La Haye, à Athènes, à Bruxelles. Elle s’exprime aussi de manière plus discrète chez nos amis britanniques et américains. Nous, Allemands, devons l’entendre. Nous devons l’entendre non pas parce que nos voisins ont tort, mais parce qu’ils ont historiquement raison. Jamais, dans l’histoire moderne, ce continent n’a eu en son centre une Allemagne à la fois pacifique et militairement dominante. Nous ne pouvons pas balayer cela d’un revers de main en mettant en avant les réalisations de la République fédérale. Nous devons gagner la confiance — contre l’expérience historique, contre les instincts mêmes — de populations qui ont toutes les raisons de ne pas nous faire confiance.

Or ce débat fait défaut en Allemagne depuis 2022. 

On y parle de la Zeitenwende comme d’un projet allemand — ce que nous devons faire, ce que nous devons dépenser, ce que nous devons construire — mais rarement de la façon dont cela est perçu depuis Varsovie, Paris et Londres. On s’interroge tout aussi rarement sur la manière dont nous menons ce réarmement — en grande partie par le biais d’achats américains, le reste étant majoritairement national, acheminé par notre propre base industrielle, nos propres usines, nos propres circonscriptions — et s’il est un moyen de rassurer nos voisins ou, au contraire, un élément propre à raviver discrètement leurs peurs les plus anciennes. 

Le malaise ressenti par nos voisins est bien sûr exacerbé par la situation politique actuelle de l’Allemagne, où l’Alternative für Deutschland est actuellement en tête dans les sondages nationaux. Paradoxalement, un gouvernement dirigé par l’AfD serait apparemment plus enclin à adopter une politique d’apaisement envers Moscou qu’à recourir de manière agressive à la puissance militaire allemande : telle est l’ironie historique du nationalisme allemand d’aujourd’hui. Mais l’horizon de planification de la nouvelle stratégie militaire allemande s’étend jusqu’en 2035. Nul ne peut prédire la politique allemande de 2035. La nouvelle Bundeswehr qui est aujourd’hui en train de prendre forme sera aux mains de coalitions politiques que nous ne pouvons pas encore nommer, dans des conditions géopolitiques que nous ne pouvons pas encore prévoir. Tous les Allemands devraient y voir matière à réflexion. Et le fait que cela ne soit pas encore le cas est en soi une raison de s’inquiéter.

Il ne s’agit pas de remplacer le nie wieder mais de le développer en l’adaptant au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Il doit désormais aussi signifier : « plus jamais d’exceptionnalisme allemand ». Il doit être synonyme d’une Allemagne qui œuvre à la paix européenne.

La formule que je proposerais est la suivante : Nie wieder allein, « plus jamais seuls ». 

Plus jamais seuls

Notre intérêt le plus profond réside dans le fait de faire partie d’une Europe forte et de contribuer généreusement à ce que le continent le soit suffisamment pour dissuader tout agresseur de porter atteinte à l’ordre européen.

Ce principe constitue également un appel à nos partenaires. Nie wieder allein doit signifier que la puissance allemande ne s’exercera plus jamais seule non pas au sens où nous ne pourrions pas avoir d’armée nationale mais dans le sens où les grands choix — que construire, que déployer, où l’envoyer, sous quel commandement, dans quel but — seraient faits de concert, au sein de structures, dans des cadres contraignants, avec des alliés qui ont un véritable mot à dire et qu’on ne consulte pas par simple courtoisie. Nous devrions soumettre cette architecture nous-mêmes à nos voisins avant qu’ils ne se sentent obligés de l’exiger de nous.

Les catastrophes du XXe siècle ne se sont pas produites parce que l’Allemagne était trop intégrée à l’Europe. Elles se sont produites parce que nous n’étions pas assez intégrés. Helmut Kohl l’avait compris dans les années 1990, lorsqu’il a rattaché l’Allemagne nouvellement unifiée au marché unique et à la monnaie unique, malgré les doutes de bon nombre de mes compatriotes. Aucun pays n’en a tiré davantage profit que le nôtre.

Certes, les structures de la défense européenne ne seront pas aussi bien organisées que celles du marché unique et la sécurité ne se résume pas à une question économique. Mais le principe reste le même. La puissance allemande, bien ancrée, est une opportunité d’envergure pour le continent. À l’inverse, une puissance allemande déconnectée de son contexte régional deviendrait une source d’inquiétude pour nos voisins et pour l’Allemagne elle-même.

De l’application du principe Nie wieder allein au réarmement en cours en Allemagne découlent au moins quatre implications.

Tout d’abord, sur le plan industriel, la forte augmentation des dépenses allemandes en matière de défense ne doit pas être automatiquement captée par une base industrielle nationale. Les pressions qui poussent en ce sens sont pourtant considérables. En effet, notre modèle économique fondé sur les exportations est en crise ; la défense est l’un des rares secteurs de croissance qui s’offrent à nous. Certaines de nos grandes usines sont déjà en train de se reconvertir dans la production d’armes. Tout contrat d’acquisition supérieur à vingt-cinq millions d’euros doit être autorisé par la commission budgétaire du Bundestag : c’est un mécanisme parfait pour transformer des décisions stratégiques en querelles régionales. Si ce réarmement aboutit à une industrie de défense nationale considérablement élargie mais qui se sera contentée de remplacer les importations américaines sans véritable intégration avec les capacités françaises, néerlandaises, polonaises, italiennes, espagnoles, suédoises, voire britanniques, nous n’aurons pas construit de défense européenne. Nous aurons construit une industrie de défense allemande qui deviendra le terreau de cette nervosité européenne que le nie wieder allein est justement censé empêcher. 

Deuxièmement, une implication au niveau de notre système d’acquisitions. Aujourd’hui, alors que les États-Unis exploitent trente-trois grands systèmes d’armes, l’Europe en exploite cent soixante-quatorze à l’échelle de ses forces armées — dont douze types différents de chars et quatorze d’avions de combat. C’est une incohérence stratégique qui nous coûte cher.

Troisièmement, en matière de commandement et d’opérations, ce nouveau principe implique d’intégrer les nouvelles forces allemandes dans des structures multinationales, dont un futur gouvernement allemand ne pourra pas se retirer facilement. Mais il faut également des corps multinationaux permanents, une défense aérienne intégrée, des moyens stratégiques mis en commun, un déploiement à l’Est qui constitue des engagements, et pas de simples gestes symboliques. L’idée est que l’Allemagne de 2026 — lucide, consciente de son histoire, attentive à ses propres fragilités politiques — contraigne d’avance l’Allemagne imprévisible de 2035. 

Quatrièmement, et c’est là le point le plus délicat, le principe de nie wieder allein doit être étendu à la dissuasion nucléaire, y compris par la France, le Royaume-Uni et, à terme, par les Allemands. Le débat sur l’extension de la couverture nucléaire britannique et française à l’Est, jusqu’à récemment impensable, commence à s’ouvrir. C’est un débat que nous, Allemands, ne pouvons avoir seuls, et auquel la Grande-Bretagne et la France ne peuvent se soustraire. Plus largement, nous avons besoin de l’appui britannique. Nous ne demandons pas à la Grande-Bretagne de choisir entre sa souveraineté et la solidarité avec ses voisins ; nous lui demandons de mettre la première au service de la seconde. L’Union européenne de la défense se construira avec la Grande-Bretagne, ou, sans elle, échouera.

Ce que nous défendons

Dans L’Histoire oubliée du libéralisme 3, Helena Rosenblatt montre que le « libéralisme » n’était pas, à ses origines, la doctrine anglo-américaine des droits individuels et du libre marché à laquelle nous l’associons aujourd’hui. Il s’agissait avant tout d’une tradition continentale — française, allemande, suisse, italienne — axée sur la vertu civique, les devoirs envers la communauté, ainsi que la formation morale et éducative de citoyens capables de s’autogouverner. Le mot « libéral » lui-même, dans son sens politique moderne, a été inventé au début du XIXe siècle, non pas à Londres ou à Boston, mais à Paris, Madrid et Berlin. Le libéralisme de Constant, de Tocqueville, de Guizot ou de la tradition allemande du Rechtsstaat ne visait pas principalement à débarrasser les citoyens du joug du gouvernement. Il s’agissait de rendre les citoyens aptes à assumer la liberté qu’ils avaient conquise.

Pour Hannah Arendt, qui connaissait intimement et de l’intérieur cette tradition, la liberté n’est pas une propriété de l’individu isolé. Ce n’est pas l’absence d’ingérence. Ce n’est même pas d’abord un état intérieur de la volonté. La liberté n’apparaît, affirmait-elle, que dans l’espace qui existe entre les personnes — c’est-à-dire dans la pluralité, dans la sphère publique, dans ce qu’elle appelait l’action concertée. Être libre, c’est ne pas être laissé seul. C’est agir avec les autres, en public, sur des questions qui nous concernent tous. C’est une pratique active plutôt qu’un état de fait. Elle n’existe qu’autant que dure l’action.

Rosenblatt et Arendt nous rappellent toutes deux que la liberté est un acquis civique, et non un bien privé. Elle nécessite des institutions, des habitudes, des vertus et, surtout, une communauté de citoyens prêts à la préserver. L’individu isolé, souverain sur ses propres choix mais indifférent à la sphère publique, n’est pas l’incarnation de la liberté mais son destructeur.

La tradition politique à laquelle doit se rattacher l’autonomie stratégique européenne — cette tradition pour laquelle nous dépensons aujourd’hui 800 milliards d’euros en vue de sa défense — relève de cette définition.  La liberté n’est pas ce que l’on possède lorsqu’on est laissé à soi-même, mais ce que l’on fait lorsqu’on agit ensemble. C’est précisément cette conception qui se trouve au fondement de l’Union européenne : celle qui parie sur la mise en commun de la souveraineté entre les États, qui ne doit pas être vue comme une diminution de la liberté, mais au contraire comme son extension.

Nul ne peut prédire la politique allemande de 2035. La nouvelle Bundeswehr qui est aujourd’hui en train de prendre forme sera aux mains de coalitions politiques que nous ne pouvons pas encore nommer.

Franziska Brantner

Or cette liberté est aujourd’hui soumise à de fortes pressions de la part des États-Unis,  qui sont en proie à un dilemme illibéral dont personne ne peut prédire l’issue. Des amis américains que je respecte se demandent ouvertement si leur tradition libérale a encore la capacité de se réinventer. Ils se tournent, de manière significative, vers les penseurs européens pour y trouver des principes propres à les inspirer, des idées qui ont été oubliées : Constant, Tocqueville, Arendt. Ce libéralisme civique, continental et imprégné de vertus dont nous, Européens, nous souvenons un peu timidement comme étant le nôtre. 

C’est là le sens profond de la solitude européenne. Nous sommes seuls car nous devons désormais défendre notre territoire par nos propres moyens mais aussi parce que nous sommes les derniers gardiens d’une tradition politique à laquelle les États-Unis sont en train de renoncer. 

Le continent le plus solitaire est donc aussi le porte-voix d’un libéralisme politique devenu largement isolé. 

Il ne s’agit pas de faire de l’Europe un continent qui se tiendrait, avec arrogance, seul face au reste du monde, en tant que seul gardien de la liberté. Les Indiens, les Brésiliens et les Sud-Coréens défendent leur démocratie, soumise à une pression intense. Des démocrates, de l’Afrique du Sud à Taïwan, du Sénégal au Costa Rica, mènent leurs propres combats pour la liberté civique — souvent au prix de sacrifices personnels plus lourds que ce qu’on a jamais demandé à la plupart des Européens d’aujourd’hui. Notre solitude est celle d’un vieux gardien découvrant que la structure sur laquelle il s’appuyait s’est affaiblie — et non celle du dernier survivant.

Ce qui signifie qu’une Europe forte n’est pas un aboutissement en soi. C’est plutôt la base d’un projet politique qui réunira  tous ceux qui s’identifient à cette  conception civique de la liberté. Le monde post-américain n’est pas un monde dans lequel l’Europe remplacerait l’Amérique en tant que seule garante de ces valeurs. C’est un monde dans lequel garantir la liberté doit se faire de manière plurielle — partagée entre de nombreuses démocraties. Pour cela, il ne suffit pas de nous réarmer. Il ne suffit pas d’intégrer la puissance allemande dans les structures européennes. Il ne suffit pas d’étendre la dissuasion nucléaire française et britannique à l’Est. Nous devons aussi vivre réellement la conception de la liberté que nous défendons. Nous devons maintenir la vitalité de nos sphères publiques. Nous devons résister à  la tentation de concevoir la liberté comme une possession privée que la politique ne peut que menacer, plutôt que comme une pratique publique que seule la politique rend possible. Nous devons, selon les préconisations  d’Arendt, continuer à agir de concert, grâce à nos  institutions et nos partenaires démocratiques.

La défense de l’Europe et la défense de la liberté européenne ne font qu’un ; menées sur des fronts différents, elles exigent les mêmes vertus : la solidarité, la diversité, la volonté d’agir de concert, le refus de rester seul. Si nous réussissons à comprendre cela, nous aurons fait bien plus que simplement rebâtir nos armées. Nous aurons renoué avec notre raison d’être. C’est la tâche qui incombe à notre génération.

La philosophe française Élisabeth Badinter a passé sa vie à montrer que les Lumières ne correspondent pas à une période de l’histoire, mais à un projet. Elles ne sont pas quelque chose dont nous héritons sous une forme achevée, comme venu directement du XVIIIe siècle, mais quelque chose que chaque génération doit reprendre à son compte, défendre et faire avancer, sous peine de le voir s’éroder. Elle a raison : les Lumières sont un projet, le libéralisme est un projet, l’Europe est un projet, la liberté — au sens civique où l’entendaient Rosenblatt et Arendt — est un projet. Il est temps de le réaliser.

Sources
  1. Germany’s military power is on the rise. This time it must be firmly embedded in Europe », The Guardian, 4 mai 2026.
  2. Helena Rosenblatt, L’histoire oubliée du libéralisme. De la Rome antique au XXIe siècle, Genève, Markus Haller, coll. « Modus vivendi », 2021, trad. Sylvie Kleiman-Lafon.
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28.05.2026 à 06:00

L’ennemi qui nous désigne

Matheo Malik

Apprendre à résister aux prédateurs.

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Texte intégral (528 mots)
le Grand Continent, L'ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs, Paris, Gallimard, 2025, 384 pages, ISBN 9782073155146
Auteur
Giuliano da Empoli, Gilles Gressani
Date

La scène qui résume le mieux notre moment aurait pu se jouer bien loin du bruit du monde et du spectacle du politique, lors d’une soutenance de thèse dans une salle d’université en 1965. 

Un jeune philosophe est assis derrière une table. Face à lui, plusieurs grands maîtres de la philosophie française, dont l’un des plus grands, Jean Hyppolite, l’écoutent avec un mélange d’intérêt et d’inquiétude.

L’impétrant s’appelle Julien Freund et il est venu défendre une thèse profondément inconfortable. Comme souvent avec les idées politiques qui nous dérangent à juste titre, elle a été pensée par Carl Schmitt : la politique, affirme-t-il, commence au moment précis où apparaît la distinction entre l’ami et l’ennemi.

Hyppolite soupire et il lâche une phrase qui ressemble à une retraite élégante : « Si vous avez raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin. »

Nous sommes dans le monde feutré de l’université d’avant 1968, dans un rituel extrêmement codifié, un peu byzantin et plutôt mandarinal. Faut-il vraiment répondre à l’objection apparemment définitive de celui a été son maître ? Est-ce vraiment une bonne idée ?

C’est pourtant ce que fait Julien Freund : « Je crains, répond-il, Monsieur Hyppolite, que vous ne soyez en train de commettre une autre erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. »

Et il ajoute : « L’ennemi vous empêchera même de cultiver votre jardin. »

Hyppolite conclut alors, désarmé : « Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider. »

Raymond Aron, le directeur de la thèse de Julien Freund, aurait commenté : « Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que d’admettre que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. »

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27.05.2026 à 18:30

La diplomatie russe appelle à s’armer contre le « Quatrième Reich » européen

Matheo Malik

Pour justifier l’escalade, la revue du ministère des Affaires étrangères affirme que Merz et les Européens seraient sur le point d’attaquer la Russie.

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Texte intégral (5041 mots)

Les prises de parole diplomatiques sont un discours doté d’une force illocutoire spécifique  : un discours qui signifie en même temps qu’il engage. La tradition diplomatique veut que chaque mot y soit longuement soupesé avant d’être prononcé, les manquements à cette règle étant aussitôt perçus comme une forme de sortie du jeu. La diplomatie russe n’y fait pas exception. Bien au contraire, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, le conseiller du président pour la politique étrangère Iouri Ouchakov, le ministre des Affaires étrangères Sergeï Lavrov et le représentant permanent de la Russie au Conseil de sécurité Vassili Nebenzia savent parfaitement ce qu’ils disent, à quelles fins et dans quel contexte géopolitique précis. Les sorties agressives d’un Dmitri Medvedev, reconverti en propagandiste hargneux sur les réseaux sociaux, font ici figure d’exception à la règle et le placent dans une position marginale.

Cependant, il existe autour de cette sphère diplomatique tout un écosystème de revues spécialisées, de cercles d’experts et de formations universitaires, dans lequel les intervenants russes tiennent un tout autre langage, convaincus de ne s’adresser qu’à l’élite politique de leur pays au sein d’une chaîne de communication en circuit clos. Bien souvent, cet écosystème est une focale utile pour aller au-delà des allocutions policées et avoir une idée plus précise de l’univers intellectuel et politique dans lequel baignent au quotidien les hauts responsables russes.

L’article que nous traduisons ci-dessous a paru dans La vie internationale, revue de référence du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. C’est dans cette publication qu’un auteur appelait il y a quelques mois à peine à « tout brûler jusqu’à la Manche ». Cette fois-ci, l’organe du ministère annonce ouvertement la formation d’un « Quatrième Reich » en Europe, dont l’Ukraine serait le principal poste avancé 1.

Selon Denis Batourine, l’auteur de cet article, l’Europe serait en passe de mettre en place un système offensif fondé sur la militarisation de l’Europe de l’Ouest, l’utilisation de l’Ukraine comme « pays-combattant » et la constitution d’un « arrière » d’échelle continentale fournissant les ressources humaines, militaires, financières, politiques et médiatiques nécessaires à l’écrasement de la Fédération de Russie.

Si on croirait cette publication sortie de la plume d’un « Z-blogueur » particulièrement enragé, elle émane bien d’un auteur présenté comme « politologue », dans une publication teintée de sérieux institutionnel. Après avoir occupé diverses fonctions de direction dans les médias et les agences d’information de Crimée, Batourine a été membre de la Chambre publique de la République de Crimée entre 2014 et 2020. Depuis 2005 en Russie et 2014 dans les territoires temporairement occupés, ces organes consultatifs rassemblent des experts, journalistes, associations et syndicats dans le but affiché de faire le lien entre le pouvoir et la « société civile ». Dans les faits, il s’agit essentiellement d’une institution de pure légitimation du pouvoir russe, toujours soucieux de conserver des apparences démocratiques, doublée d’une caisse de résonance d’opinions favorables au Kremlin.

Avec plus de 400 articles depuis l’annexion de la Crimée en 2014, Denis Batourine ne s’est pas seulement illustré comme l’un des auteurs les plus prolixes de La vie internationale, il figure aussi parmi les intervenants les plus acharnés et virulents. Début 2025, le Service de sécurité d’Ukraine a ouvert une instruction à son encontre pour atteinte à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, activité collaborationniste et justification de l’agression armée de la Fédération de Russie contre l’Ukraine, y compris les frappes de missiles contre les infrastructures civiles 2.

Les lecteurs français s’étonneront peut-être de voir un propagandiste de Crimée s’appuyer sur les derniers écrits d’Emmanuel Todd, fustigeant l’Amérique et dénonçant la « guerre d’agression » menée par l’Occident contre la Russie. Mais s’il n’y a rien de surprenant à ce que le Kremlin sache utiliser les plumes les plus loyales de la République de Crimée, il n’y a rien de plus à ce que celles-ci sachent, à leur tour, se trouver des soutiens en Occident.

Tout a commencé avec la livraison par l’Allemagne de 5 000 casques militaires à l’Ukraine en février 2022, au tout début de l’opération militaire spéciale. Du fait de sa propre législation, Berlin s’était longtemps refusé à approvisionner l’Ukraine en armes létales 3. Et pourtant, les cendres du passé nazi et une soif profondément ancrée de revanche historique, combinées au virus du mondialisme et aux pressions de l’Administration Biden, ont convaincu l’Allemagne de « franchir le Rubicon ».

La propagande russe fonctionne par substantialisation d’entités pseudo-historiques figées dans le temps. L’Allemagne de 2026 conserverait à ce titre quelque chose de son passé nazi, tandis que la Russie serait, éternellement et en miroir, le grand libérateur de la Seconde Guerre mondiale. Aussi n’est-il pas surprenant de voir l’auteur parler plus loin de « Quatrième Reich », dans le cadre d’une comparaison historique entièrement dysfonctionnelle. Le Troisième Reich n’a jamais, jusqu’à nouvel ordre, fonctionné à la manière d’une « alliance » ou même d’un « bloc » comme celui décrit dans l’article. 

Une fois de plus, l’Allemagne se montre prête à affronter la Russie. Elle est déjà à l’œuvre. Des tanks Leopard arborant des croix sur leurs tourelles brûlent depuis longtemps sur le sol ukrainien. 

Cette phrase est trompeuse à plus d’un titre. Elle suggère tout d’abord que la Russie aurait détruit en toute facilité les chars ennemis et que les tanks seraient un élément central de cette guerre, deux affirmations infirmées par les réalités du terrain. Elle laisse surtout planer un certain flou sur ces « croix », comme pour instiller l’idée qu’il s’agirait de la Balkenkreuz utilisée en Allemagne entre 1918 et 1945, là où les croix blanches peintes sur les tanks ont été le symbole de la contre-offensive ukrainienne sans aucune référence à des conflits antérieurs.

En substance, l’Allemagne est déjà en guerre contre la Russie par l’intermédiaire de l’Ukraine. Elle n’est d’ailleurs pas la seule, comme nous l’avons souligné plus d’une fois.

Au-delà de la complexité juridique de la notion de cobelligérance, le fait de livrer des armes ou du renseignement à un État souverain ne constitue pas en soi un acte de guerre du point de vue du droit international, sans quoi il faudrait admettre, à suivre ce raisonnement, que la Russie est en guerre contre Israël et les États-Unis par l’intermédiaire de l’Iran.

Dans ce contexte, le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré, selon Die Welt, que « la situation actuelle en Europe exigeait un soutien renforcé à Kiev ». Merz indiquait également que le changement de pouvoir en Hongrie et la levée du veto de Budapest sur le crédit de l’Union européenne à l’Ukraine créaient des conditions favorables à la consolidation des capacités de défense de l’Europe. Il ajoutait enfin que ces mesures concernaient notamment l’industrie allemande et que les sommes consacrées au soutien militaire devaient être dégagées dans les meilleurs délais 4.

Cette dernière remarque représente une démonstration supplémentaire de la logique des dirigeants européens qui voient dans la militarisation des économies des pays membres de l’Union européenne une opportunité de sortie de la crise économique. En parallèle, le représentant de l’Ukraine, Vladimir Zelensky, s’épuise en arguments pour justifier cette militarisation. 

Il est attendu de la part d’un russophone d’écrire « Kiev » au lieu de « Kyïv », relativement attendu d’écrire « Vladimir » Zelensky au lieu de « Volodymyr », puisqu’il s’agit là des versions russes de noms ukrainiens. En revanche, le fait de qualifier le président d’un État souverain de « représentant » n’a rien d’anodin. D’un côté, cette appellation réduit Volodymyr Zelensky à des fonctions d’ambassadeur de la cause de son pays à l’étranger, là où le président ukrainien démontre en réalité chaque jour qu’il est pleinement un responsable politique, ne serait-ce que dans la gestion de la crise liée aux récentes affaires de corruption en Ukraine. Par ailleurs, parler de « représentant » et non de « président » est une manière de nier jusqu’à la substance politique de l’État ukrainien, autrement dit de nier l’État en tant qu’État, conformément à la thèse de « l’État failli » ou de « l’État artificiel » développée par Vladimir Poutine et ses conseillers.

Il a ainsi profité de son allocution à Kiev, lors de la « Journée de l’armement ukrainien », pour proclamer avec emphase que « les drones ukrainiens » avaient effectivement changé l’approche de la guerre moderne et que l’étape suivante devait être la création d’un « système de défense antiaérienne ukrainien », mais sans dire un mot de la dépendance totale et absolue de l’Ukraine vis-à-vis des financements et des livraisons d’armes et de composants venus d’Occident.

À l’évidence, les ukrainazis et les euromondialistes savent pertinemment que la production militaire réelle sur le territoire de l’Ukraine soi-disant « indépendante » est extrêmement vulnérable. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils la délocalisent vers les pays d’Europe.

Les termes traduits par « ukrainazis » (ukronacisty) et « euromondialistes » (evroglobalisty) s’inscrivent dans une rhétorique désormais bien connue du Kremlin : le régime en place à Kyïv serait converti au nazisme, justifiant donc l’opération russe de « dénazification », tandis que les élites déracinées de l’Europe libérale et « mondialiste » auraient perdu tout lien avec leur population et combattraient la Russie pour maintenir leur emprise coloniale sur la planète entière. Il est surtout frappant de constater que la terminologie de cette propagande grossière et belliqueuse imprègne désormais jusqu’aux publications du ministère des Affaires étrangères. 

Il n’est pas exclu que ce qui est à l’œuvre en Europe soit en réalité une planification militaire globale, s’apprêtant à viser les voies de communication, les plus importantes routes logistiques mondiales et régionales (dont la route maritime du Nord et la mer Baltique) ainsi que les infrastructures de transport, des pétroliers aux terminaux en passant par les gazoducs en mer Noire. Quelles ressources sont mobilisées à cette fin  ? 

  • La Commission européenne est déterminée à solliciter un minimum de 131 milliards d’euros pour les dépenses de défense sur la période 2028-2034. Le commissaire européen Andrius Kubilius a déjà appelé les pays membres du bloc

À l’évidence, la désignation de l’Union comme un « bloc » ne sert d’autres fins que rhétoriques et mobilisatrices, dans une logique d’entretien systématique des parallèles entre la guerre du XXIe siècle et l’époque de la Guerre froide. Les dissensions politiques au sein de l’Union européenne, y compris sur la politique à tenir vis-à-vis de l’Ukraine et sur les modalités concrètes de sa mise en œuvre, suffisent à démontrer que le « bloc » fantasmé par Moscou est dans les faits beaucoup plus divers.

  • Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a déclaré lors de la réunion en format Ramstein que les pays de l’Alliance de l’Atlantique-Nord devaient tous investir davantage en 2026 afin d’atteindre l’objectif de 60 milliards de dollars dans le cadre du soutien à la sécurité et à l’armement de l’Ukraine ; 
  • L’Ukraine et l’Allemagne ont convenu d’un nouveau « paquet » de défense de 4 milliards d’euros, Berlin s’étant engagé à financer un contrat portant sur plusieurs centaines de missiles destinés au système Patriot et à livrer 36 lanceurs IRIS-T. Les parties en présence se sont également accordées sur 300 millions d’euros d’investissements dans les équipements à longue portée afin d’accroître la production d’armements ukrainiens 5 ; 
  • L’industrie allemande subit une profonde reconversion de l’industrie automobile vers les industries de défense, se transformant ainsi en une véritable « usine d’armement », selon le Wall Street Journal 6. Berlin entend faire de l’Allemagne le principal pôle de production de l’ensemble de l’industrie de défense européenne. Cette réorientation intervient dans le contexte de la plus longue stagnation économique depuis la sortie de la Seconde Guerre mondiale, aggravée par l’intensification de la concurrence chinoise dans le secteur de la production automobile et du recul de la demande extérieure en véhicules allemands ; 
  • Le Royaume-Uni a annoncé une livraison colossale de drones : 120 000 appareils devraient ainsi être remis à l’Ukraine dans le courant de l’année, les envois ayant d’ores et déjà débuté au mois d’avril, selon le gouvernement britannique 7 ;
  • Denis Shtilerman, copropriétaire de la société ukrainienne Fire Point, affirme que « l’Ukraine disposera bientôt de missiles balistiques » 8. Pour l’heure, les missiles Fire Point « Flamingo » ne peuvent voler que sur une distance de 300 kilomètres, mais des missiles capables d’atteindre les 850 kilomètres devaient être disponibles dès le milieu de l’année en cours. 

Nous assistons donc au déploiement agressif d’une base de production diversifiée, comprenant des missiles et des drones fabriqués en Allemagne, en France et en Angleterre, l’Ukraine assurant pour sa part une partie de l’assemblage des grands ensembles.

L’accusation de mise en place d’une infrastructure internationale de production d’armement à destination d’un conflit unique est pour le moins incongrue, de la part d’un propagandiste d’un pays, la Fédération de Russie, qui emprunte ses drones Geran aux Shahed iraniens, mobilise des troupes nord-coréennes en Ukraine et repose largement sur la Chine pour sa chaîne de production militaire.

Voici le vrai visage de la guerre par proxy que l’Union européenne mène contre la Russie en exploitant l’Ukraine à ses fins. Dans ce cadre, la production d’armements à longue portée est largement reportée vers l’arrière du front européen. L’Europe est donc en train de créer une profondeur stratégique au profit de l’Ukraine.

Dans un second article, le même auteur tirait argument de l’engagement de formateurs et d’opérateurs de drones ukrainiens au Mali pour soutenir que « derrière la façade d’un noble affrontement avec la Russie sur tous les continents se dissimule en réalité un système de vente d’armes à des terroristes de toute obédience » 9.

En réponse, Moscou a déjà adressé un avertissement. Le ministère de la Défense de la Fédération de Russie a rendu publics les noms et les adresses des entreprises ukrainiennes implantées en Europe, d’où proviennent les drones destinés aux frappes contre le territoire russe. Des filiales de ces sociétés ukrainiennes ont été identifiées dans des villes de huit pays européens, dont Londres, Munich, Prague et Riga 10.

L’Europe a douloureusement reçu cet avertissement. Le ministère allemand des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur russe, Sergueï Netchaïev, à Berlin, arguant de « menaces directes de la Russie à l’encontre d’objectifs situés en Allemagne » 11. Il y voyait une « tentative d’affaiblir notre soutien à l’Ukraine et de mettre notre résolution à l’épreuve. Notre réponse est sans appel : nous ne nous laisserons pas intimider », a écrit le service de presse du ministère. Il ressort de cette logique que « l’aide » à l’Ukraine est admissible, et même souhaitable, mais que l’Europe ne voit aucune raison d’en assumer les responsabilités et les conséquences.

De fait, la publication de cette liste s’est notamment accompagnée de menaces explicites de la part de Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de Russie, écrivant notamment : « La déclaration du ministère russe de la Défense doit être comprise de manière tout à fait littérale : la publication des sites de production de drones et d’autres équipements militaires en Europe est un registre de cibles potentielles légitimes pour les forces armées russes ». Les menaces directes contre des civils sur le territoire de pays tiers sont contraires au droit international derrière lequel la Russie prétend se retrancher dans chacune de ses interventions à l’ONU. 

L’Europe s’achemine donc vers la guerre, mais selon sa logique propre. Elle n’a que faire des réalités auxquelles doivent faire face les Forces armées ukrainiennes sur la ligne de contact, des pertes humaines et territoriales du régime de Kiev.

Tout rend de plus en plus manifeste que les plans échafaudés par l’Europe contre la Russie s’inscrivent dans le temps long. Dans quel but  ? À mon sens, l’Europe a tout intérêt à chercher à résoudre ses difficultés économiques et géopolitiques au détriment de la Russie, dans un premier temps par la militarisation du continent, puis par l’abaissement de la Russie elle-même, de ses ressources et de son potentiel. 

Le « Quatrième Reich » est en voie de constitution. Pour l’heure, c’est une structure encore diffuse, qui sera peut-être même amenée à conserver cet état, mais le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov, en a déjà esquissé les contours et principes d’organisation en soulignant que l’Ukraine pourrait devenir l’avant-poste d’un nouveau bloc militaire élaboré par l’Occident : « Les États-Unis et l’Europe ont bien l’intention de créer un nouveau bloc, au sein duquel le rôle prépondérant irait à Kiev. Cette idée est activement défendue par l’ancien envoyé spécial du président américain, Keith Kellogg » 12. Au sein de cette alliance, l’Ukraine ferait office de pays combattant, véritable avant-garde des euromondialistes. 

Dans un autre article paru en mai 2026 13, le même auteur s’interroge sur la source de cette conviction chez les Européens, se demandant comment ils ont pu en venir à faire de l’Ukraine « le bélier militaire et l’avant-garde de la sécurité européenne ». Contre toute attente, Denis Batourine citait ici à l’appui de son propos La défaite de l’Occident d’Emmanuel Todd, dans son édition russe, et plus précisément le passage déclarant : « la farouche résistance d’un pays en décomposition pose un problème historique. Ce que personne ne pouvait prévoir, c’est qu’il allait trouver dans la guerre une raison de vivre, une justification de sa propre existence » 14.

S’improvisant spécialiste de la Russie, l’auteur juge bon de s’appuyer sur les écrits d’Anatole Leroy-Beaulieu, datant de 1881, pour décrire des phénomènes anthropologiques et culturels étudiés dans des milliers de publications entre le XIXe siècle et notre époque. Sa Défaite de l’Occident considère les États-Unis comme l’acteur central de la « marche à la guerre », se conclut sur une dénonciation du « nihilisme » américain, affirme que la Russie mène « une guerre défensive contre un monde occidental offensif » et renverse littéralement la réalité au point d’accuser l’Occident de « guerre d’agression ». Chez les propagandistes de la Crimée temporairement annexée, les écrits de cet auteur français ont connu une réception triomphale.

L’Europe et l’OTAN représenteraient pour leur part l’arrière de cet affrontement contre la Russie, le centre délocalisé de production du complexe militaro-industriel ukrainien, la principale source de ressources humaines sous la forme à la fois de mercenaires et d’Ukrainiens déportés dans leur pays d’origine — une politique appelée à se généraliser dans un avenir proche — ainsi que la tribune médiatique permettant de mettre en circulation des récits et discours antirusses. 

Sans que cette situation préjuge en rien de la suite des événements ni ne laisse entendre que la situation des réfugiés ukrainiens en Europe serait d’une stabilité remarquable, il faut souligner que, pour l’heure, les seules déportations qui ne relèvent pas du fantasme ou de la propagande mais de la réalité factuelle sont celles des civils ukrainiens enlevés par les forces russes à chaque conquête territoriale. Les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova, la « commissaire aux droits de l’enfant » de Russie, sont d’ailleurs liés aux transferts illégaux d’enfants lors de l’invasion de l’Ukraine.

Il est clair que ce schéma considère le territoire européen lui-même comme une sorte de sanctuaire inviolable, ce qui est cohérent avec la ligne dominante de la propagande, voulant que la Russie fasse la guerre à l’Ukraine. À mesure que les tensions s’exacerbent, les nombreux faits qui attestent de la complicité européenne dans cette guerre deviennent de plus en plus évidents. Une telle situation ne saurait se prolonger indéfiniment.

L’opération militaire spéciale de 2022 a permis de « renverser l’échiquier » du Grand Jeu international. Depuis cette date, le monde présente un tout autre aspect. Or il devient de plus en plus clair que nous approchons du moment où il faudra de nouveau renverser l’échiquier, tant les adversaires de la Russie se montrent sourds aux avertissements, se dérobent à leurs responsabilités sous des prétextes fallacieux et semblent incapables de prendre au sérieux la menace bien réelle qui pèse sur eux.

L’auteur ne va pas ici jusqu’à emboîter le pas aux propagandistes russes les plus belliqueux qui n’hésitent pas à menacer l’Europe de frappes nucléaires. En ce sens, son article est conforme aux discussions internes du Kremlin, qui envisagent à l’issue de la guerre de « tempérer le niveau de radicalisme et de bellicisme », de normaliser ou marginaliser le discours des Z-blogueurs les plus extrémistes, et de « limiter la présence médiatique des turbo-radicaux aux passions nucléaires » — sans doute une référence sous-jacente aux invités de Sergueï Soloviev ou aux sorties régulières de Sergueï Karaganov. Pour autant, Denis Batourine n’est pas insensible à la rhétorique de l’escalade militaire. Son dernier article de La vie internationale commentait la rencontre entre Volodymyr Zelensky et Alex Karp, le PDG de Palantir Technologies, en assurant que la Russie saurait répondre à cette nouvelle menace avec son missile « Sarmat » : « Nous avons le Sarmat, nous avons le soldat russe, qui continue toujours de progresser vers l’Ouest dans le cadre de l’Opération militaire spéciale, sapant avec constance l’image du monde montée par les libéraux-globalistes » 15

À moins que l’Europe ait suffisamment de raison et de discernement pour ne pas déclencher ce qui serait inévitablement une catastrophe d’échelle mondiale.

Sources
  1. « Милитаризация Европы — “четвёртый рейх” и Украина », Международная жизнь, 22 avril 2026.
  2. « В Украине будут судить крымского политолога Батурина », Крым.Реалии, 13 mars 2026.
  3. « Германия передала Украине обещанные месяц назад 5 тыс. касок », ТАСС, 26 février 2022.
  4. « Мерц считает, что Россия не сможет победить в конфликте с Украиной », vesti.ru, 14 avril 2026.
  5. « Украина и Германия согласовали новый оборонный пакет на €4 млрд », RT на русском, 14 avril 2026.
  6. « WSJ рассказала о превращении Германии в “оружейный завод” », РБК, 20 avril 2026.
  7. « Британия анонсировала крупнейшую в истории поставку дронов Украине », РИА Новости, 15 avril 2026.
  8. Post Telegram de Политика страны ; « Рютте призвал страны НАТО больше вкладывать в военную помощь Украине », Интерфакс, 15 avril 2026 ; « Зеленский сообщил, что Украине выделят новую помощь », Газета.ру, 16 avril 2026.
  9. « Украина — война и коррупция как стимул существования », Международная жизнь, 5 mai 2026.
  10. « Компании Европы, производящие дроны для ВСУ. Данные Минобороны РФ », ТАСС, 15 avril 2026.
  11. « МИД Германии вызвал посла России », lenta.ru, 20 avril 2026.
  12. « Лавров : в США продвигают идею военного блока с Украиной как ведущим участником », ТАСС, 15 avril 2026.
  13. « Украина — война и коррупция как стимул существования », Международная жизнь, 5 mai 2026.
  14. La défaite de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024, cité dans l’édition russe de 2026.
  15. « “Сармат” против Palantir, или на пороге “цифрового НАТО” », Международная жизнь, 15 mai 2026.
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27.05.2026 à 16:38

Le trafic dans le détroit d’Ormuz est à son niveau le plus bas. Les médias iraniens évoquent une version préliminaire d’un accord avec les États-Unis

Marin Saillofest

Seulement 6 navires sont passés par le détroit d’Ormuz en moyenne chaque jour depuis le début du mois de mai, soit deux fois moins qu’en avril (11) et en mars (13).

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Texte intégral (1016 mots)

Selon un document en 14 points non-officiel diffusé le 27 mai par la télévision d’État iranienne, dont la date n’est pas précisée, le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz pourrait revenir à la normale dans le mois suivant la conclusion d’un accord avec les États-Unis. 

  • L’accord inclurait la levée du blocus américain sur les ports iraniens. 
  • Dans le même temps, selon cette version du document, l’Iran et Oman mettraient en place un « mécanisme » de supervision du trafic maritime dans le détroit 1.
  • Ali Bagheri, le vice-secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien a déclaré mercredi : « Il n’y a aucun doute sur le fait que les conditions de passage dans le détroit d’Ormuz et la procédure à suivre ne seront plus les mêmes qu’auparavant […] Une procédure totalement différente sera mise en place. L’Iran et Oman, en tant qu’États côtiers voisins, mènent actuellement des discussions afin de définir un nouveau mécanisme de passage dans le détroit d’Ormuz ».
  • Le document inclurait aussi un engagement des États-Unis à « retirer leurs forces militaires des zones entourant l’Iran ».
  • La Maison-Blanche a qualifié mercredi 27 le document de « pure fabrication », et affirmé que « personne ne devrait croire ce que les médias d’État iraniens diffusent ».

La gestion conjointe par Téhéran et Oman du détroit n’apparaissait pas dans une version précédente du document, dont les points clefs avaient été rapportés par Axios le 23 mai. Il n’est pas certain que les États-Unis, qui ont à plusieurs reprises mis en avant la libre circulation dans les eaux internationales, l’accepteraient.

  • Selon Axios, le protocole d’accord prévoirait plutôt l’ouverture du détroit d’Ormuz pendant 60 jours, sans aucun péage iranien.
  • En échange, les États-Unis leveraient leur blocus et accorderaient des dérogations à Téhéran pour permettre la vente de son pétrole 2.

Seulement 4 navires ont transité chaque jour par le détroit d’Ormuz depuis le début de la semaine avec leurs signaux AIS activés. En moyenne, depuis le début du mois de mai, 6 navires sont sortis ou entrés chaque jour dans le golfe Persique, soit deux fois moins qu’en avril (11) et en mars (13).

  • Selon le UK Maritime Trade Operations Centre (UKMTO), 8 attaques ont eu lieu à proximité des côtes iraniennes depuis le début du mois.
  • Hier, mardi 26, un pétrolier grec sous pavillon des Îles Marshall, l’Olympic ⁠Life, a signalé une explosion alors qu’il se trouvait à 60 milles marins au large de Mascate, la capitale d’Oman.

Ce protocole d’accord, dont Trump a plusieurs fois annoncé la conclusion ces derniers jours, devrait permettre aux deux parties de prolonger le cessez-le-feu et d’ouvrir des négociations plus approfondies sur le programme nucléaire de Téhéran. 

  • Selon la télévision iranienne, le document n’inclut pas de clauses sur le nucléaire. 
  • La question figure toutefois dans le document révélé par Axios, qui contiendrait une clause dans laquelle l’Iran s’engage à « ne jamais chercher à se doter d’armes nucléaires » et à « négocier la suspension de son programme d’enrichissement d’uranium ainsi que l’élimination de ses stocks d’uranium hautement enrichi ».
Sources
  1. اقدام در برابر اقدام، شرطی که ایران در تفاهم نامه اولیه برای پایان جنگ مد نظر قرار داد », IRIB, 27 mai 2026.
  2. Exclusive : What’s inside the Iran deal Trump is close to signing », Axios, 23 mai 2026.
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