03.07.2026 à 17:03
Ramona Bloj
Pour répondre au défi chinois et à la politique interne, Berlin abandonne plusieurs tabous de son modèle économique.
L’article Le plan de Friedrich Merz pour faire repartir l’Allemagne est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Après l’« automne des réformes » de 2025, qui avait largement déçu les observateurs, et une croissance économique autour de zéro pour la troisième année consécutive, le gouvernement allemand présente, en 2026, un paquet législatif estival visant à libérer l’économie des contraintes qui pèsent sur elle 6.
Réforme des retraites, de l’impôt sur le revenu, du droit du travail, de l’assurance chômage, politique d’investissements, réduction de la bureaucratie, numérisation : le gouvernement fédéral, qui a frôlé la crise terminale au printemps, met en scène son activité et son accord sur différentes mesures économiques dans des domaines variés.
Les petits et moyens revenus devraient bénéficier de plusieurs mesures allégeant la charge de l’impôt sur le revenu, avec différentes exemptions fiscales en faveur des familles. En revanche, les hauts revenus seront plus fortement mis à contribution. Une « taxe sur les riches » (en réalité une tranche supplémentaire de l’impôt sur le revenu) sera instaurée pour les revenus imposables supérieurs à 280 000 euros. À l’inverse, certaines mesures désavantagent les artisans dont les travaux seront moins déductibles des impôts de leurs clients, ainsi que les actifs occupant des « mini-jobs » qui verront leur imposition augmenter.
Le paquet de mesures prévoit également des modifications en matière de droit du travail, notamment l’élargissement de la durée légale du contrat à durée déterminée à quatre ans au lieu de deux ans actuellement. Parmi les mesures les plus discutées de ce paquet de réforme, les conditions d’obtention d’un arrêt maladie seront nettement durcies. Un salarié devra désormais présenter un certificat d’incapacité de travail dès le premier jour (contre trois jours actuellement) et ne pourra donc plus se déclarer lui-même en arrêt par téléphone. Le chancelier Merz a plusieurs fois déploré le nombre élevé d’arrêts de travail en Allemagne. L’accord prévoit également un renforcement de la lutte contre la fraude sociale. En ce qui concerne les accords d’entreprise ou de branche, le gouvernement souhaite permettre des accords moins contraignants en matière de durée de travail pour les entreprises évoluant dans le secteur de l’intelligence artificielle.
Dans la lignée de l’accord de coalition, le gouvernement annonce également une réduction significative de la bureaucratie, avec la suppression massive d’obligations légales ou réglementaires pesant sur les entreprises. Cependant, le projet de loi allemand adopte parfois des accents protectionnistes, notamment lorsqu’il s’agit de défendre les industries clefs. Le gouvernement allemand met en avant ces mesures au nom de la souveraineté économique et numérique.
Écho au projet du groupe parlementaire CDU/CSU présenté au printemps dernier, qui souhaitait une simplification radicale de la législation européenne, le projet de loi prévoit également une suppression drastique des obligations légales des entreprises, à l’exception de quelques domaines liés aux droits humains et sociaux. Enfin, le gouvernement annonce une réduction de 8 % des effectifs de l’administration, rendue possible par la numérisation.
Ce paquet de mesures est clairement libéral et s’inscrit dans une politique de l’offre assumée. Comme le répète Friedrich Merz dans ses discours, la relance de l’économie est la première priorité de son gouvernement, alors que l’Allemagne entre dans une troisième année consécutive de stagnation. Si le SPD peut présenter l’aspect fiscal de cette réforme comme une mesure sociale de redistribution en faveur des classes populaires et moyennes, la CDU/CSU la présente comme un choc de simplification nécessaire pour relancer l’économie.
Dans le contexte d’élections législatives à l’automne dans deux Länder de l’Est (Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie occidentale), où le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) est proche d’obtenir une majorité absolue des sièges, le gouvernement fédéral ne peut plus se permettre de donner l’image d’un pouvoir incapable d’agir.
Nous vivons dans une époque de changements. De nombreux citoyennes et citoyens se font du souci pour l’avenir, pour leur travail et pour la sécurité du pays. La révolution technologique et le changement démographique accélèrent le processus. Les guerres et la dégradation des relations commerciales dans le monde augmentent la pression extérieure. L’Allemagne peut s’appuyer sur ses forces mais ne peut pas s’accrocher au passé. Nous devons maintenant identifier et saisir les opportunités avec détermination et nous tourner vers l’avenir. La coalition gouvernementale composée de la CDU/CSU et du SPD ouvriront la voie pour cela. Nous voulons générer de la croissance, garantir l’emploi et renforcer la cohésion en Allemagne. C’est pourquoi la coalition s’est mise d’accord sur 34 mesures dans un paquet global et équitable. Nous allégeons les contraintes bureaucratiques pour les citoyennes et citoyens tout comme pour les entreprises, nous renforçons la compétitivité et agissons dans le respect de l’équilibre social.
Nous souhaitons que nos enfants puissent eux aussi profiter de la prospérité et du progrès, et que les générations les plus âgées puissent profiter des fruits de leur travail. C’est une question de justice. C’est pourquoi la sauvegarde de notre système de santé et de retraite est au cœur de nos efforts de réforme.
Notre système est social et encourage la participation et la codécision, mais il exige aussi l’engagement et la responsabilité individuelle. Nous ne laissons personne de côté mais nous voulons aller de l’avant.
1 — La commission sur l’assurance retraite s’est consacrée avec une grande expertise à un des projets de réforme les plus complexes de notre époque et a accompli un travail remarquable. Le rapport de la commission ouvre des perspectives pour notre modèle social, pour la compétitivité de l’Allemagne mais aussi pour la société dans son ensemble. Nous allons mettre en œuvre les recommandations dans un paquet législatif. Ce dernier sera adopté d’ici la fin 2026 au Bundestag.
Le régime allemand des retraites repose sur trois systèmes distincts : Il s’agit de la retraite de base ou « assurance retraite légale » (Gesetzliche Rentenversicherung), de l’assurance retraite d’entreprise (Betriebliche Rentenversicherung) et de la prévoyance privée (Private Altersvorsorge). Les deux derniers fonctionnent déjà sur le principe de la capitalisation. La réforme des retraites présentée en juin par la commission d’experts prévoit notamment qu’une part croissante des cotisations du régime de base, qui repose actuellement entièrement sur le principe de la répartition, soit désormais investie sur les marchés financiers. Cette réforme, qui s’inspire explicitement du modèle suédois, doit concerner à terme 2 % des cotisations versées, qui iront abonder un fonds d’État. Ces investissements seront en partie financés par des prélèvements sur les employeurs, qui pourraient réclamer ailleurs des allègements fiscaux. Par ailleurs, les personnes relevant actuellement de régimes spéciaux (fonctionnaires, indépendants, députés) devront cotiser au régime général. Enfin, la commission recommande de revoir l’âge légal de départ, qui pourrait être fixé en fonction de l’espérance de vie de chaque classe d’âge à partir de 2031 7.
2 — La coalition allège la charge fiscale des citoyennes et citoyens à partir du 1er janvier 2027 au titre de l’impôt sur le revenu. L’allègement sera obtenu grâce à l’augmentation de l’abattement de base (Grundfreibeitrag), l’augmentation de l’abattement fiscal pour enfant à charge (Kinderfreibeitrag), l’augmentation des allocations familiales (Kindergeld), un relèvement de l’abattement forfaitaire pour les salariés et un aplatissement de la deuxième tranche de progression, qui est accompagnée d’un déplacement vers le haut de la tranche d’impôt maximal. Cet allègement est conçu pour profiter davantage aux familles avec enfants. Ainsi, la coalition facilite de manière ciblée le quotidien des familles.
À compter de 2028, une famille de travailleurs actifs avec deux enfants et un revenu imposable de 60 000 euros verra sa charge fiscale allégée de 600 euros par an par rapport à aujourd’hui. Le volume des allègements fiscaux se monte à environ 10 milliards d’euros par an.
Les pertes de recettes fiscales pour les Länder et les communes qui dépassent le relèvement exigé par la constitution de l’abattement de base et de l’abattement pour enfant à charge seront compensées par l’État fédéral, déduction faite des recettes supplémentaires pour les Länder et les communes issues des autres mesures fiscales.
Le financement de ces mesures est réalisé par le changement suivant de ‘l’impôt sur les riches’ (Reichensteuer) : à hauteur de 45 % à partir d’un revenu imposable de 250 000 euros et à hauteur de 47 % à partir d’un revenu imposable de 280 000 euros.
Le taux d’imposition forfaitaire pour les « mini-jobs » sera relevé de deux à cinq pourcents. En 2027 et 2028, une rétrocession des bénéfices à hauteur de 500 millions d’euros par an sera effectuée auprès de la Kreditanstalt für Wiederaufbau. La déductibilité fiscale des travaux d’artisans sera réduite de 20 % à 15 % (c’est à dire de 1200 euros maximum à 900 euros maximum par an).
Les « mini-jobs » sont des emplois dont la rémunération mensuelle ne dépasse pas 603 euros ou dont la durée de travail ne dépasse pas 70 jours par année civile. En l’absence de cotisations sociales, les « mini-jobs » n’offrent aucune protection sociale. Généralisés en Allemagne par la réforme du marché du travail dite Hartz II en 2003, ils employaient au premier trimestre 2026 environ 6,6 millions de personnes 8.
3 — Notre but est de stabiliser les cotisations à l’assurance chômage et de garantir durablement la capacité d’action de l’agence fédérale pour le travail (Bundesangentur für Arbeit, BfA).
4 — En ce qui concerne la prime pour le travail le dimanche et les jours fériés bénéficiant d’un traitement fiscal favorable, les plafonds prévus à l’article 3b de la loi allemande relative à l’impôt sur le revenu (Einkommenssteuergesetz, EStG) seront relevés au 1er janvier 2027 pour un salaire horaire allant jusqu’à 75 euros ; parallèlement, la prime exonérée d’impôt sera entièrement exonérée de cotisations dans le cadre d’une convention collective.
5 — Pour les salariés embauchés jusqu’au 31 décembre 2030, un contrat à durée déterminée sans motif objectif sera possible pour une durée maximale de 48 mois, renouvelable jusqu’à six fois. À cet égard, une nouvelle embauche initiale auprès du même employeur sera également possible.
6 — Pour les hauts revenus, nous introduirons, à compter du 1er janvier 2027, une disposition analogue à celle applicable aux porteurs de risques dans le secteur financier, qui permettra, pour les revenus annuels supérieurs à 1,75 fois le plafond de l’assurance vieillesse obligatoire (Gesetzliche Rentenversicherung, GRV), la résiliation du contrat de travail avec option d’indemnité de départ.
Cette somme représente 69 750 euros par an en 2026.
7 — Afin de rendre plus attrayante la transition rapide d’un emploi à un autre, les indemnités de licenciement bénéficient d’un traitement fiscal privilégié lorsque le salarié reprend rapidement une nouvelle activité professionnelle. L’avantage fiscal est d’autant plus important que la reprise d’un nouvel emploi est rapide.
8 — L’Agence fédérale pour le travail (BfA) joue un rôle central dans les transitions professionnelles en période de transformation. Grâce à l’orientation professionnelle tout au long de la vie active, aux plateformes de transition sur le marché du travail en tant qu’instrument réglementaire prévu par le titre 3 du code des affaires sociales (SGB III) et aux formations « d’emploi à emploi » correspondantes, le chômage est évité et la transition d’un emploi à un autre est facilitée. Grâce à de nouveaux outils – tels que l’expérimentation d’une perspective d’emploi et le renforcement de la promotion de la formation continue au sein des « sociétés de transition » –, l’Agence fédérale pour l’emploi peut encore mieux accompagner la transformation et soutenir les personnes concernées de manière ciblée.
9 — Nous développons un programme « Deuxième chance », dont l’objectif est de réduire considérablement le nombre de jeunes sans diplôme de fin d’études et de jeunes sans diplôme de formation professionnelle. Dans un deuxième temps, nous souhaitons réformer le dispositif d’éducation et de participation (Bildungs- und Teilhabepaket, BuT) afin qu’aucun jeune ne reste sans diplôme de fin d’études.
10 — Les autres propositions de la Commission sur la réforme de l’État-providence (Kommission zur Sozialstaatreform, KSR) seront mises en œuvre dès que possible, comme le propose la Commission. Cela inclut également le modèle relatif aux « taux de retrait des prestations » visant à améliorer les incitations à l’emploi.
11 — L’arrêt de travail par téléphone est supprimé et la délivrance frauduleuse d’un certificat d’incapacité de travail, au sens de l’article 278 du Code pénal (StGB), est sanctionnée plus sévèrement. Nous instaurons l’obligation de présenter un certificat d’incapacité de travail dès le premier jour de la maladie ainsi qu’une « garantie de rendez-vous chez les médecins spécialistes » dans le cadre de la mise en œuvre de la loi sur le médecin traitant. De plus, nous mettons en place un programme de prévention des infarctus réglementé par la loi.
Actuellement, un salarié allemand peut se déclarer en arrêt maladie par téléphone, une attestation n’étant nécessaire qu’à partir du troisième jour d’arrêt. Le chancelier Friedrich Merz a à plusieurs reprises regretté que le nombre de jours d’arrêt maladie en Allemagne soit trop élevé. Selon l’une des principales caisses d’assurance maladie (AOK), le nombre moyen de jours d’arrêt maladie par an s’élève à 23, un chiffre en augmentation depuis 2017 (19 jours), mais qui s’explique également par l’introduction d’un formulaire en ligne facilitant l’agrégation des données par les caisses. L’introduction du certificat médical dès le premier jour est saluée par les organisations patronales, mais critiquée par les syndicats et les ordres des médecins, qui craignent que leurs cabinets soient désormais surchargés de patients, alors que la pénurie de personnel est déjà très aiguë.
12 — Renforcement des technologies d’avenir : nous soutiendrons résolument les secteurs d’avenir, notamment le secteur automobile, l’industrie chimique et pharmaceutique, les technologies propres (Clean Tech), l’économie circulaire, la construction mécanique, la production de cellules de batterie et de semi-conducteurs, ainsi que l’ensemble du domaine de l’intelligence artificielle.
À cette fin, nous encouragerons les innovations « Made in Germany », telles que le développement de la conduite autonome, par exemple en simplifiant les règles d’immatriculation et en mettant en place des régions pilotes pour la conduite autonome. Les projets de centres de données doivent présenter un intérêt pour les communes locales. En raison du système de taxe professionnelle, celles-ci ne tirent pratiquement aucun bénéfice de l’implantation d’un centre de données. Il est donc nécessaire de mettre en place une réglementation qui définisse les critères de répartition de l’assiette de la taxe professionnelle pour les centres de données, en alternative au cas standard.
13 — Le ministère fédéral du Travail et des Affaires sociales (BMAS) et le ministère fédéral de l’Intérieur (BMI) présenteront dès juillet 2026 un plan d’action visant à lutter contre l’abus des prestations sociales, comprenant des mesures législatives et réglementaires qui seront mises en œuvre d’ici fin 2026. Ces mesures prévoient un échange de données aussi complet que possible entre toutes les autorités compétentes (notamment les services sociaux, les services des étrangers, les services d’état civil, les services fiscaux, les services de sécurité et les services de l’urbanisme, ainsi que les caisses d’assurance maladie et d’assurance dépendance, des notifications push émanant du Registre central des étrangers à l’intention des autorités chargées des prestations en cas de faits justifiant une restriction des prestations, ainsi qu’une consultation des données auprès de l’Office fédéral central des impôts lors des déclarations auprès du service d’état civil), un recours à la notion de « séjour légal » plutôt qu’à celle de « séjour habituel » pour les prestations sociales après cinq ans à l’article 7, paragraphe 1, au titre II du Code de la sécurité sociale (SGB II) ainsi qu’à l’article 23, paragraphe 3, au titre XII du Code de la sécurité sociale (SGB XII), une exclusion du droit aux prestations des titres II et XII du Code de la sécurité sociale (SGB II/XII) pour les personnes recherchées par mandat d’arrêt, une obligation pour les fournisseurs d’énergie de renseigner les autorités chargées des prestations sur les autres lieux de résidence et les relations clients, ainsi que des modifications de la loi sur la libre circulation (FreizügigkeitsG) et de la législation relative à l’Union européenne.
14 — Une protection des données moderne au service de la croissance : nous simplifions la réglementation nationale en matière de protection des données et exploitons systématiquement toutes les marges de manœuvre offertes par le règlement général sur la protection des données (RGPD). Au niveau européen, nous souhaitons que les activités non commerciales (par exemple au sein d’associations), les petites et moyennes entreprises ainsi que les traitements de données à faible risque (par exemple les listes de clients d’artisans) soient exclus du champ d’application du RGPD. Afin d’assurer une plus grande clarté juridique et une interprétation uniforme, un Code des données sera créé ; en tant que cadre réglementaire cohérent, il harmonisera et simplifiera le droit des données dans la mesure où cela est approprié, tout en garantissant la protection des données et en favorisant leur utilisation. Les procédures relatives à la protection des données seront considérablement allégées, et les structures de contrôle simplifiées et regroupées (notamment par la concentration des compétences auprès du délégué fédéral à la protection des données et la liberté d’information, BfDI). Nous inscrivons la Conférence sur la protection des données (Datenschutzkonferenz, DSK) dans la loi afin d’élaborer des normes communes. Dans les petites et moyennes entreprises, nous souhaitons réduire le nombre de délégués à la protection des données au sein des entreprises.
15 — Fonds pour l’Allemagne (Deutschlandfonds) : la coalition va développer le Fonds pour l’Allemagne pour en faire un instrument de participation stratégique et le renforcer en y ajoutant une dimension de résilience. Pour ce faire, il s’agit de mobiliser autant de capitaux privés que possible. Il s’agit notamment de renforcer les investissements dans les domaines de l’approvisionnement en matières premières et des infrastructures énergétiques. Le Fonds allemand deviendra ainsi un pilier de notre politique de sécurité économique. Grâce à des participations systématiques et à des objectifs stratégiques, les jeunes entreprises, les petites et moyennes entreprises ainsi que les entreprises communales devraient également en bénéficier.
Le Deutschlandfonds est un fonds souverain créé en 2025 et abondé à hauteur de 30 milliards d’euros par l’État fédéral avec l’objectif de mobiliser du capital privé autour de grands projets d’infrastructure, des PME et du capital risque pour les start-ups 9.
16 — Accélération de la planification des réseaux de distribution : les progrès et la viabilité financière de la transition énergétique dépendent de manière décisive du développement des réseaux. Énergies renouvelables et systèmes de stockage, installations industrielles, centres de données, infrastructures de recharge, pompes à chaleur : tous doivent être raccordés au réseau électrique. L’accélération du développement des réseaux de distribution, en particulier, est donc cruciale. D’ici la fin de l’année, nous lancerons un ensemble de mesures en faveur des réseaux de distribution afin d’accélérer leur extension, de faire progresser leur modernisation et leur numérisation, et d’améliorer les possibilités de financement. L’objectif est de réduire de moitié le délai de réalisation des projets de réseau. Nous voulons mieux exploiter les réseaux existants et, grâce au paquet européen sur les réseaux (« EU Grids Package »), accélérer encore les procédures d’autorisation, assouplir et accélérer les procédures d’approbation des plans, rationaliser les procédures d’évaluation des incidences sur l’environnement et créer la possibilité de fixer des dates butoirs claires.
Nous souhaitons par ailleurs accélérer la numérisation des réseaux. Nous affinons les objectifs relatifs au déploiement des compteurs intelligents : d’ici fin 2030, le déploiement devra être achevé à plus de 90 % pour tous les points de mesure concernés. Pour les clients qui ne sont pas concernés par ce déploiement obligatoire, nous mettons en place un « compteur intelligent allégé » (Smart Meter Light) à moindre coût, qui leur permettra d’optimiser leur facture d’électricité de manière économique et sécurisée sur le plan cybernétique. Toutes les données importantes relatives à l’extension du réseau, à sa charge et aux capacités de raccordement seront mises à disposition de manière standardisée sur une plateforme centrale. Nous souhaitons renforcer la coopération entre les gestionnaires de réseau, par exemple en mettant en place des mesures incitatives pour qu’ils développent conjointement un logiciel selon le principe « un pour tous » et le rendent disponible dans toute l’Allemagne. Nous offrons une garantie de raccordement aux entreprises industrielles : celles-ci se verront attribuer un délai précis avant la date à laquelle leur site sera raccordé au réseau électrique avec la capacité requise.
17 — Commerce extérieur et défense commerciale : nous élaborons une nouvelle stratégie en matière de commerce extérieur qui, en étroite collaboration avec nos partenaires européens, renforce la politique commerciale commune et s’adapte à un monde multipolaire.
L’Europe tire profit d’un commerce mondial ouvert et équitable. C’est pourquoi le gouvernement fédéral s’engage en faveur de la conclusion de nouveaux accords commerciaux et d’investissement, ainsi que de l’harmonisation des accords existants. La diversification de nos relations commerciales renforce également notre sécurité économique.
Pour cela, il est nécessaire de mettre en place une protection solide contre la concurrence déloyale, notamment grâce à une application plus rapide et à l’échelle sectorielle des mesures antidumping et antisubventions au niveau européen. Il faut empêcher efficacement tout contournement de ces mesures de protection et lutter contre les disparités et les déséquilibres géoéconomiques. Afin de garantir la souveraineté économique, nous estimons nécessaire d’imposer, au cas par cas, des obligations de transfert de technologie pour les investissements non européens provenant de certains pays tiers dans des secteurs stratégiques définis et dans les infrastructures critiques.
Le gouvernement allemand rejoint ainsi les positions défendues par la France au Conseil européen, notamment en ce qui concerne les pratiques concurrentielles chinoises.
Afin de renforcer la demande et la résilience européennes en cette période d’instabilité géopolitique, le gouvernement fédéral s’engage en outre en faveur d’une adoption rapide de l’Industrial Accelerator Act sous une forme adaptée. Nous soutenons, dans des domaines stratégiques définis, l’introduction de règles de préférence européenne en matière d’aides publiques. Dans les domaines d’importance stratégique, des commandes publiques garanties (l’État comme client clé) et des mesures de protection de l’investissement doivent avoir un effet de soutien, par exemple pour renforcer notre souveraineté numérique.
18 — Construction de logements : une société de construction de logements abordables (Wohnungsbaugesellschaft für bezahlbares Wohnen, WBG) sera créée. L’objectif est de construire davantage de logements dans le segment des prix abordables, là où le marché immobilier ne fournit pas, à long terme, suffisamment de logements abordables. La WBG devra soutenir la construction de logements sociaux ainsi que le développement industriel de la construction en série, et intervenir en particulier dans les régions où il existe une pénurie avérée de logements.
Selon une enquête réalisée pour l’Union allemande des locataires (Deutscher Mieterbund) en janvier 2026, la pénurie est évaluée à 1,4 million de logements au niveau national 10.
Nous supprimerons en outre, à compter du 1er janvier 2027, les réserves de fonds propres nationales supplémentaires pour les crédits immobiliers, libérant ainsi des moyens financiers supplémentaires considérables pour le financement de la construction de logements par les banques allemandes.
Afin de ne pas mettre en péril la construction de logements privés, une loi fédérale prévoira que la nationalisation des parcs de logements locatifs privés par le biais de lois de socialisation au niveau des Länder ne sera plus possible.
En 2021, une votation populaire intitulée « exproprier Deutsche Wohnen & Co » a eu lieu à l’échelle du Land de Berlin, portée par une initiative citoyenne de locataires et soutenue par le parti de gauche Die Linke. Malgré son succès avec 57 % des suffrages exprimés, la loi a fait face au veto de la CDU berlinoise 11.
19 — Nous demanderons aux parties signataires des conventions collectives des secteurs particulièrement touchés par la crise actuelle de proposer au gouvernement fédéral, dans le cadre d’un dialogue sectoriel d’ici mi-octobre 2026, des mesures concrètes visant à renforcer la compétitivité et la résilience de leur secteur respectif. Cela vaut en particulier pour l’industrie automobile et l’industrie chimique, ainsi que pour la sidérurgie et la construction mécanique.
20 — Dérogations aux dispositions légales, partenaires sociaux et cogestion dans le domaine de l’IA : nous demanderons aux parties signataires des conventions collectives de proposer, dans le cadre d’un dialogue entre elles d’ici mi-octobre 2026, au gouvernement fédéral, des domaines réglementaires concrets dans lesquels des dispositions dérogatoires aux lois en vigueur, par exemple en matière de droit du travail (notamment en ce qui concerne les contrats à durée déterminée pour motif objectif ou la sécurité et la santé au travail) ou de droit des sociétés (par exemple les obligations de reporting ou de diligence), puissent être adoptées par des accords entre les partenaires sociaux.
Afin d’aider les entreprises à mettre en œuvre l’IA dans leur pratique quotidienne et de préserver les emplois dans le cadre de la transformation numérique, nous voulons veiller à ce que les logiciels et leurs mises à jour, ainsi que les mises à niveau des équipements techniques, puissent être introduits plus facilement et plus rapidement, dans le respect des droits de cogestion du comité d’entreprise. C’est pourquoi nous demanderons aux partenaires sociaux d’élaborer également des propositions visant à faciliter la coopération dans ce domaine grâce à des dispositions appropriées, notamment en matière de droit de l’organisation du travail.
21 — Il sera mis fin à la possibilité de contourner le droit allemand à la cogestion en recourant à ce que l’on appelle les « Sociétés Européennes de provision » (Vorrat-SE). Dans le cadre des discussions sur l’introduction d’une nouvelle forme de société à l’échelle de l’Union (28e régime), le gouvernement fédéral s’engage fermement à ce que la protection de la cogestion dans les entreprises ne soit pas remise en cause.
22 — Les agences locales pour l’emploi seront tenues d’utiliser des interfaces informatiques et de procéder à l’échange de données.
23 — En cette période de hausse du chômage, nous limiterons, à compter du 1er janvier 2027, le quota d’immigration dit « des Balkans occidentaux » à 25 000 personnes par an, comme le prévoit l’accord de coalition.
En juin 2026, 2,9 millions de personnes sont au chômage en Allemagne, soit un taux de 6,2 % 12.
24 — L’allongement des horaires d’ouverture le dimanche pour les boulangeries, les pâtisseries et les bibliothèques, convenu dans l’accord de coalition, entrera en vigueur le 1er janvier 2027.
25 — Suppression des obligations de déclaration et de documentation : nous adopterons une loi d’allègement des obligations de déclaration, qui supprimera de manière générale les obligations légales de déclaration auprès des autorités publiques. Seules seront maintenues les obligations dont la nécessité particulière sera explicitement justifiée par le ministère concerné dans le cadre de la législation relative à la loi d’allègement des obligations de déclaration (renversement de la charge de la preuve) ou celles qui, sur la base d’une justification appropriée, seront désignées comme restant applicables dans les règlements du ministère fédéral compétent. La loi prévoit à cet effet une habilitation réglementaire correspondante.
Selon une enquête de 2024 de l’Institut de recherche en économie IFO pour la Chambre de commerce et d’industrie de Munich, la bureaucratie coûterait jusqu’à 146 milliards d’euros par an à l’Allemagne en rendements non réalisés 13.
Pour toute future législation, les nouvelles obligations de déclaration devront en principe être évitées (« frein aux obligations de déclaration »). Les ministères examineront toutes les obligations de documentation qui ne relèvent pas de l’Union européenne ou de la Loi fondamentale, avec pour objectif, dans un premier temps, de supprimer au moins une de ces obligations sur quatre dans un délai de 12 mois. Nous n’abaisserons pas pour autant les normes relevant des domaines des droits de l’homme, des droits civils, des droits des consommateurs, des droits des travailleurs ou de la lutte contre la fraude fiscale.
26 — Suppression de l’obligation de désigner des délégués au sein des entreprises : une fois le niveau de protection atteint, les fonctions de délégués au sein des entreprises dont la désignation ne repose pas sur des exigences de l’UE seront supprimées. La responsabilité du respect des exigences de fond incombera davantage aux entreprises, ce qui s’accompagnera de sanctions sévères en cas d’infraction.
27 — Extension de la présomption d’autorisation : dans la loi fédérale sur la procédure administrative, la présomption d’autorisation est établie comme règle générale. Les demandes sont automatiquement considérées comme approuvées quatre mois après la réception du dossier complet, à moins que l’autorité compétente ne signale un besoin particulier d’examen. Les exceptions doivent être justifiées séparément dans les lois sectorielles concernées. Dans la mesure où cela s’avère judicieux, la présomption d’autorisation est combinée à une présomption de conformité au dossier au profit des demandeurs, notamment dans le cas des demandes de renouvellement. Parallèlement, nous invitons les Länder à réviser également leurs lois sur la procédure administrative. L’entrée en vigueur complète est prévue pour le 31 décembre 2027.
28 — Nous voulons soulager le contribuable de charges inutiles et simplifier le dépôt de la déclaration d’impôts. À cette fin, les ministres des Finances de l’État fédéral et des Länder mènent des échanges intensifs et élaborent des propositions communes. Sur cette base, le gouvernement fédéral regroupera d’ici à l’automne 2026, dans une loi sur la simplification fiscale, des propositions visant à simplifier la fiscalité, à améliorer le modèle optionnel et à accélérer les procédures. Dans un premier temps, la coalition mettra en place une déclaration d’impôt numérique préremplie automatiquement et imposera aux services fiscaux l’obligation d’attribuer un numéro d’identification fiscale aux entreprises dans un délai maximal de quatre semaines. En outre, afin de simplifier et d’automatiser les processus, ainsi que de mieux prévenir les erreurs et lutter contre les abus, le numéro d’identification fiscale pourra à l’avenir être utilisé et traité sans restriction par les organismes de sécurité sociale. Nous mettrons en œuvre la modification législative nécessaire à cette utilisation d’ici au 1er janvier 2027.
29 — Nous mettrons en œuvre la directive européenne sur les chaînes d’approvisionnement (Corporate Sustainability Due Diligence, CSDD) telle quelle. Légalement, à l’automne 2026, le champ d’application sera limité aux entreprises comptant au moins 5 000 salariés et dont le chiffre d’affaires net annuel mondial dépasse 1,5 milliard d’euros ; les obligations de diligence seront définies en fonction des risques et les obligations d’information et de vérification, notamment à l’égard des fournisseurs de taille plus modeste et indirects, s’appuieront sur des informations disponibles à un coût raisonnable.
Le niveau de protection des droits de l’homme sera notamment garanti par la nouvelle édition d’un Plan d’action national (Nationaler Aktionsplan) « Économie et droits de l’homme » 2026-2031, ambitieux et conçu pour faciliter la vie des entreprises. La mise en œuvre relèvera de la compétence du ministère fédéral du travail et des affaires sociales (BMAS).
30 — Surveillance axée sur les risques : nous allégerons la charge pesant sur les entreprises, l’administration et les citoyens en réduisant considérablement les obligations de déclaration. À cette fin, nous mettrons également en œuvre une application systématique de l’approche fondée sur les risques et une simplification des contrôles étatiques par l’administration fédérale (règles de contrôle par sondage, seuils de minima, forfaits). En contrepartie, les infractions seront sanctionnées plus sévèrement qu’auparavant (droit du commerce, droit pénal fiscal).
31 — Il convient d’accroître le rendement de la numérisation dans toutes les administrations. À cet égard, l’objectif d’une réduction systématique de 8 % des effectifs s’applique en principe à toutes les administrations fédérales et à l’administration fédérale indirecte. Cette réduction de 8 % ne fera l’objet que d’exceptions très limitées, par exemple pour les infrastructures critiques et les autorités chargées de la sécurité. Toutefois, même dans ces domaines, les économies doivent porter sur les frais administratifs (frais généraux) ; l’exécution des missions ne doit pas être affectée.
32 — Cette exigence s’applique à l’administration fédérale indirecte dans la mesure où l’État fédéral exerce une influence sur le budget de l’autorité ou de l’institution concernée ou lui alloue des crédits budgétaires. Les réductions d’effectifs devraient s’accompagner d’efforts de modernisation au sein de l’administration fédérale, par exemple la centralisation des tâches, l’assouplissement du droit relatif à la carrière des fonctionnaires fédéraux ainsi que l’examen de la mise en place d’un système budgétaire axé sur les objectifs et les résultats. Toutes les autorités sur lesquelles l’État fédéral peut exercer une influence directe examinent, dans le cadre d’une analyse critique des missions, dans quelle mesure elles peuvent recourir à des services partagés (par exemple en matière de gestion du personnel) et dans quelle mesure des fusions et des suppressions d’autorités sectorielles sont possibles.
Nous allons poursuivre le développement de la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgestz, IFG) tout en préservant le droit d’accès aux informations officielles et en concertation avec le délégué fédéral à la protection des données et la liberté d’information (BfDI), afin de l’adapter aux défis actuels. Nous rendrons cette loi complexe plus compréhensible et plus transparente pour les citoyennes et citoyens. À l’avenir, nous souhaitons concentrer les droits d’accès à l’information sur les personnes physiques qui ont un intérêt légitime à obtenir ces informations et qui ne peuvent y accéder par le biais d’autres réglementations. Dans ce cadre, nous examinerons s’il convient de limiter le cercle des personnes concernées aux Allemands et aux citoyens de l’Union européenne résidant en Allemagne. Nous voulons protéger nos employés contre les hostilités et les menaces en masquant leurs noms. Dans un contexte de menaces complexes, tant internes qu’externes, nous souhaitons renforcer la résilience de l’État et mieux prendre en compte les besoins particuliers de certains domaines en matière de protection, tels que les infrastructures critiques, la lutte contre l’espionnage, la lutte contre le terrorisme ou encore la recherche scientifique. Nous adapterons les redevances prévues par la loi sur la liberté de l’information (IFG) conformément au principe de couverture des coûts 14.
Adoptée sous le premier mandat d’Angela Merkel en 2005, la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgesetz) permet à chaque citoyen d’accéder aux informations détenues par l’État fédéral. Les associations, les personnes physiques ou morales peuvent en principe demander l’accès à l’ensemble des données ou dossiers, à l’exception des informations classifiées. Cette loi a permis de dévoiler plusieurs affaires de détournement de subventions et a globalement amélioré la transparence de la vie publique en Allemagne. Cependant, au nom de la résilience de l’État, de la protection des infrastructures et de la défense contre le terrorisme ou l’espionnage, le projet de loi du gouvernement allemand prévoit que seules les personnes physiques ayant un « intérêt légitime » puissent déposer de telles demandes d’information, ce qui fait craindre aux ONG et aux groupes d’investigation un recul de la liberté d’informer. Dans un communiqué, Transparency International a condamné la « suppression de facto du droit de demander des informations ». En outre, la communication des données sera rendue payante et réservée aux citoyens de l’Union européenne 15.
Adoptée sous le premier mandat d’Angela Merkel en 2005, la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgesetz) permet à chaque citoyen d’accéder aux informations détenues par l’État fédéral. Les associations, les personnes physiques ou morales peuvent en principe demander l’accès à l’ensemble des données ou dossiers, à l’exception des informations classifiées. Cette loi a permis de dévoiler plusieurs affaires de détournement de subventions et a globalement amélioré la transparence de la vie publique en Allemagne. Cependant, au nom de la résilience de l’État, de la protection des infrastructures et de la défense contre le terrorisme ou l’espionnage, le projet de loi du gouvernement allemand prévoit que seules les personnes physiques ayant un « intérêt légitime » peuvent déposer de telles demandes d’information, ce qui fait craindre aux ONG et aux groupes d’investigation un recul de la liberté d’informer. Dans un communiqué, Transparency International a condamné la « suppression de facto du droit de demander des informations ». En outre, la communication des données sera rendue payante et réservée aux citoyens de l’Union européenne.
33 — Réforme de la réglementation relative aux installations soumises à surveillance : il est désormais renoncé aux autorisations administratives préalables à la mise en service et en cas de modifications ayant une incidence sur la sécurité des installations soumises à surveillance. Les économies annuelles pour les entreprises s’élèvent à environ 4,6 millions d’euros.
Révision de l’obligation de contrôle des installations électriques prévue dans les prescriptions 3 et 4 de l’Assurance allemande des accidents du travail (Deutsche Gesetzliche Unfallsversicherung, DGUV) : Dans le cadre de l’autogestion, et donc en dehors de la compétence directe du gouvernement fédéral, la fusion des prescriptions 3 et 4 de la DGUV est poursuivie de manière cohérente et, en particulier, l’obligation de contrôle des installations et équipements électriques est révisée et simplifiée. Du point de vue du gouvernement fédéral, cela représente un potentiel d’allègement annuel pour l’économie et l’administration d’environ 720 millions d’euros par an.
Amélioration de l’échange de données entre l’État fédéral, les organismes d’assurance accidents (Unfallsversicherungsträgern, UVT) et les Länder : la coopération et l’échange de données entre l’État fédéral, les Länder et les UVT sont améliorés. Renforcement des contrôles par les autorités de contrôle (y compris les opérations ciblées) : le ministère du travail et des affaires sociales (BMAS) s’engage en particulier en faveur de contrôles réguliers et interinstitutionnels en matière de sécurité et de santé au travail.
34 — Comme prévu dans l’accord de coalition, l’obligation de la forme écrite pour les contrats à durée déterminée sera supprimée au 1er janvier 2027.
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01.07.2026 à 10:49
Louis Puel
Dans les bouleversements de la nouvelle mondialisation, Rabat transforme sa position d’interface entre l’Europe, l’Afrique et la Chine en levier de croissance.
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Le Maroc offre un exemple éclairant parmi les pays à revenu intermédiaire, dans un contexte marqué par une fragmentation croissante de l’environnement international, une croissance mondiale atone et un ralentissement de la convergence. Depuis 2022, sa trajectoire se distingue par une certaine robustesse, avec un rythme d’expansion supérieur à celui des autres économies de même catégorie. Dépassant de 1,3 point sa tendance historique, l’activité non agricole progresse ainsi en moyenne de 4,4 % depuis 2022, puis de 4,8 % à partir de 2024. Cette dynamique permet au pays de se remettre progressivement des pertes de production héritées de la pandémie.
Cette reprise repose principalement sur l’accumulation du capital, portée par un effort public d’ampleur et un taux d’investissement qui devrait avoisiner 30 % du PIB. Toutefois, elle met en évidence une tension classique des cycles tirés par l’investissement : leur contenu élevé en importations limite les effets d’entraînement internes et pèse sur les équilibres externes. Les exportations nettes contribuent ainsi négativement à la croissance, malgré la bonne tenue des secteurs exportateurs. Paradoxalement, un environnement international pourtant instable s’est révélé favorable. Le Maroc tire parti de la recomposition des chaînes de valeur mondiales, qui renforce son attractivité pour de nouveaux investissements directs étrangers, notamment chinois. Par ailleurs, la résilience des transferts de la diaspora et l’amélioration des termes de l’échange ont produit un effet revenu favorable, soutenant la demande domestique.
La principale question réside désormais dans la soutenabilité de cette trajectoire. Pour maintenir ce rythme, le Maroc devra convertir l’impulsion de la dépense publique en investissement privé et en gains de productivité, afin d’accompagner une transformation structurelle encore inachevée. Celle-ci devra aussi être repensée à la lumière du potentiel démontré de certaines activités tertiaires échangeables, dont le rôle pourrait compléter les leviers manufacturiers traditionnels. À défaut, la reprise actuelle pourrait rester une simple phase d’expansion conjoncturelle.
À l’échelle mondiale, les trajectoires de croissance se différencient plus nettement entre régions et catégories de revenu. Si l’économie mondiale a évité une rupture durable de l’activité après le choc pandémique, le processus de normalisation qui a suivi a rapidement révélé une réalité plus contrastée : les pays n’ont pas retrouvé leur trajectoire pré-crise avec la même intensité, ni avec les mêmes marges de manœuvre. La croissance reste faible au regard des normes historiques, tandis que le rattrapage des pays à revenu intermédiaire et faible par rapport aux économies avancées s’effectue désormais plus lentement, ce qui contribue à creuser les écarts de développement. 16. L’après-Covid marque ainsi une phase de différenciation accrue entre économies, sous l’effet des transformations profondes de l’environnement mondial. Au cœur de ces tensions, on observe d’abord une fragmentation productive, à laquelle s’ajoute une fragmentation financière plus graduelle, qui constitue néanmoins une contrainte pour les économies en développement. Sur le plan productif, les incertitudes géopolitiques et la recomposition des chaînes de valeur ravivent l’arbitrage entre efficacité et résilience, avec des signaux croissants de géo-fragmentation et de réallocation productive 17. Sur le plan financier, la fragmentation se manifeste par une remise en question graduelle de certains repères du système monétaire international, comme l’illustre notamment le recul tendanciel de la part du dollar dans les réserves de change mondiales. Dans ce contexte moins porteur, les moteurs classiques qui avaient soutenu certaines économies apparaissent moins puissants et plus incertains. Le défi reste donc de dynamiser l’activité économique, mais dans un environnement où les conditions de rattrapage sont devenues plus exigeantes.
Ce constat interpelle directement les pays à revenu intermédiaire, engagés dans la préservation d’un rythme de croissance suffisamment robuste.
C’est dans ce cadre que la trajectoire du Maroc mérite une attention particulière. Le pays présente à la fois un profil et un parcours singuliers : économie à revenu intermédiaire située à l’interface de l’Europe et de l’Afrique, non dépendante des ressources naturelles, relativement diversifiée, fondamentalement ancrée sur l’économie mondiale et caractérisée par une empreinte encore importante du secteur public dans l’activité économique. Sur les deux dernières décennies, outre les crises de portée mondiale, il a été traversé par plusieurs chocs régionaux ou idiosyncratiques d’envergure : les répercussions du printemps arabe, le séisme d’Al Haouz et, plus largement, la montée des contraintes climatiques pesant directement sur l’activité. Au terme de cette séquence, il s’est toutefois révélé globalement résilient, combinant une expansion raisonnablement modérée, une gestion macroéconomique prudente et une insertion marquée dans les chaînes de valeur mondiales.
L’après-Covid constitue une nouvelle épreuve pour le Maroc. Cet article en examine la performance économique récente, à travers ses ressorts domestiques et ses soutiens externes, pour en évaluer la portée : le mouvement observé depuis la pandémie relève-t-il d’un simple rebond conjoncturel, ou de l’amorce d’une consolidation durable ? Cette question renvoie aux conditions de soutenabilité de la trajectoire marocaine, une expérience qui peut nourrir une réflexion plus large sur les marges de manœuvre des économies à revenu intermédiaire.
La reprise post-Covid de l’économie marocaine a été vigoureuse, avec des performances supérieures à celles de la période pré-pandémique. Après le choc récessionniste de 2020, des interrogations avaient émergé quant à la capacité du pays à retrouver son sentier de croissance, compte tenu de l’ampleur de la crise et de ses effets potentiellement persistants. Or, après la contraction de 2020 et le rebond de 2021, la croissance non agricole s’est établie à une moyenne de 4,4 % depuis 2022, et devrait se stabiliser à ce niveau à l’horizon 2027 18. Cette performance dépasse de 1,3 point la moyenne pré-Covid et se rapproche des niveaux élevés des années 2000.
En comparaison internationale, le Maroc surpasse la moyenne des pays de niveau comparable. Entre 2022 et 2025, son PIB par habitant a augmenté de 2,7 % par an en moyenne, soit 0,8 point de plus que dans ces derniers. Sur cette période, la tendance à la convergence semble s’être inversée à l’échelle mondiale : les économies à revenu élevé ont surperformé les autres, creusant les inégalités entre pays 19
Le Maroc a enregistré ses taux de croissance les plus élevés durant la période 2000-2008, avant que ce modèle ne montre des signes d’essoufflement. Après une décennie 1990 marquée par une activité morose, le pays s’est inscrit dans une trajectoire favorable, avec des taux avoisinant 4,5 % en moyenne, et 4,9 % pour les activités non agricoles. Cette dynamique reflète la combinaison de facteurs internes et externes favorables.
Elle repose notamment sur un effort d’investissement soutenu, en particulier de la part des autorités publiques, qui a permis de porter le ratio de la formation brute de capital fixe (FBCF) au PIB de 24,6 % à 31 % sur la période. La consommation privée y a également contribué de manière significative, portée par des revalorisations du salaire minimum dans un contexte d’inflation modérée. Parallèlement, le crédit a accompagné l’expansion de la demande domestique, avec une croissance de 7,5 % en moyenne annuelle. Le contexte international, lui aussi favorable, a renforcé cette dynamique, à travers la progression des transferts des MRE et une hausse marquée des IDE 20. Avec la crise financière de 2008, la croissance a non seulement ralenti, mais s’est durablement installée à un régime inférieur.
Entre 2008 et 2019, la croissance économique a perdu 1,5 point, pour s’établir autour d’une moyenne de 3,3 %, traduisant un ajustement d’un modèle reposant principalement sur la demande domestique. Les déséquilibres, internes et externes, se sont nettement dégradés, le déficit budgétaire atteignant 6,6 % en 2012, tandis que le solde du compte courant s’est établi la même année à -9,9 % du PIB. Le retour à une trajectoire plus soutenable a nécessité un resserrement de la demande domestique, notamment à travers une contraction de l’investissement public. En effet, la baisse de la contribution du facteur capital à la création de richesse explique en grande partie cet ajustement de la croissance, en particulier celle du capital non informatique 21. Par ailleurs, le partenaire européen, fortement affecté par la crise, a réduit la demande externe ce qui s’est répercuté sur l’activité économique. Dans ce contexte, la croissance s’est durablement stabilisée autour de 3,3 %.
La formation brute du capital fixe (FBCF) a joué un rôle clé dans la reprise post-Covid, avec une contribution moyenne de près de 2 points de croissance par an entre 2022 et 2026, soit environ 50 % de la croissance moyenne sur la période. L’investissement se positionne à nouveau comme un relais de la reprise post-Covid. En effet, la contribution de la FBCF à la croissance s’est nettement renforcée, particulièrement à partir de 2023 pour atteindre le niveau le plus élevé en 2025, soit 3.7 points de croissance, après 3 points en 2024. Ces niveaux historiquement élevés, devraient porter le taux d’investissement à près de 30 % du PIB en 2025 et 2026 22, un niveau qui reste relativement élevé en comparaison à des pays de revenu similaire.
La dynamique de la FBCF a été portée en grande partie par l’investissement public, notamment celui des Établissements et Entreprises Publics (EEP) 23. Cet effort s’est nettement accéléré à partir de 2023 dans une logique à la fois contracyclique et de rattrapage post-crise, où l’investissement public (au sens des finances publiques) devrait se stabiliser autour de 19 % du PIB 24 sur la période 2025–2026, si l’investissement public post-Covid a été initialement dominé par le Budget Général de l’État, une inflexion s’opère à partir de 2024 au profit des EEPs, en ligne avec la tendance structurelle qui prévalait avant la crise sanitaire. Cette recomposition vise à limiter le recours direct aux ressources du Trésor pour financer les grands projets 25, et mobiliser davantage l’expertise des EEP dans la mise en œuvre effective d’investissements relevant directement de leur champ d’intervention.
La consommation finale des ménages constitue le deuxième contributeur à cette reprise, à hauteur de 2 points par an en moyenne, soit environ 42 % de la croissance sur la période. La contribution de la consommation privée à la croissance s’est consolidée au fil des années, après le choc inflationniste de 2021 et 2022. Elle s’est révélée vulnérable à l’épisode inflationniste, où le taux d’évolution de l’indice des prix à la consommation a atteint 6,3 % en moyenne sur cette période, ce qui a pesé sur le pouvoir d’achat des ménages et réduit leur demande. Avec l’apaisement des tensions à partir de 2023, la demande des ménages a retrouvé sa dynamique, permettant à la consommation finale des ménages de contribuer en moyenne à hauteur de près de 1,7 point à la croissance annuelle entre 2022 et 2026, soit environ 42 % de la croissance moyenne sur la période.
Le corollaire d’une expansion de la demande domestique, notamment de l’investissement, est une contribution négative des exportations nettes à la croissance, en lien avec les importations de biens d’équipement. L’accroissement de l’investissement s’est accompagné mécaniquement d’une hausse des importations de biens d’équipement et de matériaux de construction, creusant le déficit du compte courant. Ce dernier s’est établi à environ −3,5 % du PIB en 2024 26, après un redressement notable en 2021–2022 lié à la contraction des importations et à la reprise des transferts des MRE. Les phases d’accélération de l’investissement s’accompagnent généralement d’une contribution négative des exportations nettes à la croissance, qui a atteint en moyenne -1,7 points sur la période 2022–2026. Cette évolution intervient alors même que les secteurs exportateurs ont enregistré des performances favorables ces dernières années. Ce schéma interroge l’efficacité du multiplicateur budgétaire de la dépense publique, dans un contexte de fuites importantes vers l’extérieur.
L’économie marocaine se caractérise par une empreinte publique encore fortement présente dans l’activité. La dépense ordinaire du Trésor s’élève à 23 % du PIB, tandis que l’investissement public, au sens des finances publiques, atteint 19 % du PIB en 2025. Il est ainsi essentiel d’apprécier dans quelle mesure l’effort budgétaire se transmet à la dynamique économique, et d’en mesurer l’ampleur à court et long terme, afin de distinguer une impulsion temporaire d’un effet plus durable.
Le multiplicateur budgétaire mesure le gain de PIB généré par une unité supplémentaire de dépense publique. L’estimation des multiplicateurs budgétaires repose sur des données trimestrielles couvrant la période 2004T1–2024T4 pour l’activité non agricole. Elle est conduite à partir d’un modèle VAR structurel (SVAR) identifié selon l’approche de Blanchard et Perotti. Les données relatives aux dépenses publiques totales, aux dépenses d’investissement et aux recettes ordinaires proviennent du ministère de l’Économie et des Finances, tandis que les données du PIB non agricole sont issues du Haut-Commissariat au Plan. Son estimation fait ressortir un multiplicateur de court terme de 0,3 pour les dépenses publiques totales et de 0,7 pour l’investissement public 27.
Ces résultats s’inscrivent dans la littérature internationale. Dans les économies émergentes, les multiplicateurs des dépenses publiques totales apparaissent généralement faibles et hétérogènes, souvent compris entre 0 et 0,5 à court terme, bien qu’ils puissent être plus élevés selon la conjoncture macroéconomique, le régime de change et la qualité des institutions. Dans les économies avancées, les estimations tendent à être plus élevées, généralement proches de l’unité ou légèrement inférieures. Ces ordres de grandeur doivent toutefois être interprétés avec prudence, car ils dépendent des méthodologies d’estimation retenues, des horizons considérés et de la nature des chocs identifiés 28.
Cet écart s’explique notamment par une ouverture commerciale plus forte dans les économies émergentes, des marchés financiers moins profonds, des primes de risque plus élevées et une capacité d’exécution budgétaire parfois plus limitée 29.
Les travaux récents montrent également que, dans les économies émergentes, les effets de la relance budgétaire tendent à s’aplanir après environ un an, reflétant l’épuisement progressif de l’impulsion initiale lorsque le relais privé demeure insuffisant 30.
La littérature souligne également que le multiplicateur de l’investissement public est généralement supérieur au multiplicateur global. Au-delà de son effet de soutien à la demande à court terme, l’investissement public améliore les infrastructures, la productivité et peut stimuler l’investissement privé lorsque les contraintes financières restent contenues 31.
Le secteur tertiaire est le principal moteur de la croissance sur l’ensemble de la période 2022-2026, avec une contribution moyenne de près de 3,1 points par an, soit environ 80 % de la moyenne sur cette période. Si côté demande, l’investissement demeure le principal vecteur de la reprise, sa traduction côté offre se manifeste principalement par le dynamisme des activités tertiaires. Cette configuration suggère que les projets d’investissement, notamment en infrastructures, génèrent des effets d’entraînement qui passent également par les services d’accompagnement, notamment le commerce de gros, transport, logistique, ingénierie, finance, et certaines activités non marchandes. De plus, la bonne tenue des activités tertiaires a contribué également à cette dynamique. Le secteur du tourisme (le pays a accueilli près de 20 millions de touristes en 2025), a fait grimper sa part dans le PIB à 7,3 % en 2024, contre 6,8 % en 2019 32. Au-delà d’un simple effet de rattrapage post-Covid, cette performance traduit un gain relatif d’attractivité dans un contexte où le tourisme mondial peine à retrouver ses niveaux d’avant crise Covid. Comparée aux pays de la région, la performance du secteur national dépasse celle observée au Moyen-Orient (+ 5,7 % en moyenne annuelle) et en Afrique du Nord (+ 4,1 %).
L’activité secondaire affiche une contribution modérée à la croissance entre 2022 et 2026, avec une contribution moyenne de près de 0,8 point à la croissance annuelle, soit environ 19 % de la croissance moyenne sur la période 33. Cette contribution marque toutefois une inflexion significative à partir du troisième trimestre 2023, atteignant en moyenne 1,1 point de pourcentage jusqu’au quatrième trimestre de 2025. Ce rebond est principalement imputable aux activités de la construction — portées par les grands chantiers d’infrastructure — et des industries extractives 34.
Le secteur primaire marque une contribution négative à la croissance, avec une contribution moyenne de près de -0,8 point à la croissance annuelle sur la période 2022-2026. En effet, la valeur ajoutée agricole oscille autour d’un même palier stationnaire depuis 2014, avec un taux de croissance moyen estimé à seulement 1,1 %. Cette stagnation traduit la capacité limitée du secteur à générer des gains de productivité soutenus dans un environnement marqué par la récurrence des épisodes de sécheresse et une pression croissante sur les ressources en eau. La variabilité des précipitations, combinée à l’épuisement progressif des nappes phréatiques dans plusieurs régions, réduit les possibilités d’intensification productive et pèse sur les décisions d’investissement agricole 35. Les fluctuations de l’activité agricole ne se limitent pas uniquement à leur impact direct sur la valeur ajoutée primaire : elles se diffusent à l’ensemble de l’économie à travers les revenus ruraux, l’emploi et la demande intérieure, contribuant à accentuer la variabilité de la croissance globale 36.
La reconfiguration des chaînes de valeur mondiales a conforté la position stratégique du Maroc aux yeux des investisseurs internationaux, notamment chinois, dans les nouveaux secteurs porteurs. La pandémie, les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine et la recherche de sécurité d’approvisionnement ont conduit les entreprises multinationales à diversifier leurs bases productives et le Maroc figure parmi les pays les mieux placés pour en bénéficier 37.
Le redressement des IDE, notamment chinois, en est la preuve. Les flux nets d’IDE ont représenté environ 1 % du PIB en 2024, puis 1,8 % en 2025, contre 0,7 % en 2023. Parmi ces investissements, on trouve la « Gigafactory Gotion » à Kénitra pour la production de batteries électriques, d’un montant pouvant atteindre 6,5 milliards de dollars à terme, ainsi que l’usine de matériaux pour batteries de « CNGR Advanced Material » à Jorf Lasfar, représentant un investissement de 2 milliards de dollars. Cette progression suggère que l’environnement international, bien qu’incertain, s’était révélé relativement favorable au positionnement du Maroc comme plateforme industrielle et exportatrice. Elle traduit également une perception positive du pays comme destination capable d’offrir stabilité macroéconomique, accès préférentiel aux marchés et base manufacturière compétitive.
La répartition sectorielle des IDE révèle ainsi une transformation structurelle significative. En termes de flux nets, l’industrie manufacturière a représenté 44,7 % du total reçu en 2024, contre 21,4 % en 2020. Plus particulièrement, la part de l’automobile est passée de 7,3 % en 2020 à 13,7 % en 2024, tandis que celle des équipements électriques a progressé de 0,6 % à 13,3 %. Si les partenaires classiques ont conservé leur rôle structurant, les capitaux chinois dans les branches liées aux batteries, aux composants électriques, aux activités liées à la mobilité électrique et à l’hydrogène vert 38, ont gagné en importance.
La crédibilité macroéconomique du Maroc a conforté la confiance des investisseurs et s’est traduite par une détente graduelle du risque souverain perçu par les marchés. Le recul du contrat d’échange sur le risque de défaut souverain (CDS) à 10 ans du Maroc a traduit une amélioration de la perception du risque pays, tandis que la solidité des réserves de change a constitué un ancrage important de la stabilité extérieure. En parallèle, la réforme graduelle du régime de change et l’amélioration progressive de la situation budgétaire ont renforcé la capacité de l’économie marocaine à absorber les chocs externes 39. Ces évolutions ont contribué à rassurer les investisseurs dans un environnement où la stabilité macroéconomique est devenue un critère central dans les décisions d’implantation industrielle.
Les transferts des Marocains résidant à l’étranger et l’amélioration des termes de l’échange ont renforcé les équilibres extérieurs et soutenu la demande intérieure. En sus des IDE, les transferts des Marocains résidant à l’étranger ont constitué une source importante de devises et un soutien à la demande intérieure. Leur résilience pendant et après la pandémie a contribué à stabiliser les revenus des ménages et à amortir les chocs externes, principalement via le canal de la consommation, qui absorbe environ 75 % des montants transférés, contre 15 % orientés vers l’épargne et seulement 10 % vers l’investissement, essentiellement immobilier 40.
Parallèlement, l’amélioration des termes de l’échange à partir de 2023 a soutenu la reprise en allégeant la facture extérieure et en modérant les pressions inflationnistes importées. Elle a également généré un effet revenu positif, dans la mesure où une hausse des termes de l’échange accroît le revenu réel d’une économie ouverte en renforçant son pouvoir d’achat extérieur 41.
Ce contexte externe globalement favorable est toutefois désormais nuancé par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, dont les effets se transmettent à l’économie marocaine à travers les termes de l’échange et les conditions de financement. Depuis le déclenchement de la guerre fin février, les prix de l’énergie ont augmenté de l’ordre de 50 % à 60 % à fin avril, entraînant un renchérissement de la facture d’importation et un risque de ravivement de l’inflation domestique. En parallèle, le renchérissement des cours du phosphate et des fertilisants, composantes majeures des exportations nationales, constitue un facteur d’amortissement partiel. Sur le plan financier, les CDS souverains à 10 ans ont rapidement réagi au lendemain du choc, avant de revenir vers leurs niveaux d’avant-crise, signalant une stabilisation de la prime de risque externe. Les tensions apparaissent en revanche plus persistantes sur le marché domestique, où les taux des bons du Trésor sur le marché secondaire semblent déjà intégrer l’anticipation de besoins de financement additionnels et demeurent supérieurs à leurs niveaux d’avant-guerre, en particulier sur les maturités longues 42. In fine, la décision du gouvernement d’ouvrir des crédits supplémentaires de l’ordre de 20 milliards de dirhams, soit près de 1,873 milliard d’euros, montant très proche des ressources nécessaires pour amortir la transmission de la hausse des cours des hydrocarbures aux prix domestiques 43, suggère une pression additionnelle sur les finances publiques avoisinant 1 % du PIB en 2026.
Le maintien d’un rythme de croissance aussi élevé suppose un effort d’investissement durablement soutenu, dont la soutenabilité se heurte à trois limites : les contraintes d’endettement, la baisse des rendements marginaux du capital et les faiblesses structurelles du secteur privé domestique. Pour un pays à revenu intermédiaire comme le Maroc, le défi n’est donc pas seulement de préserver une performance de croissance favorable, mais de transformer cette dynamique en trajectoire intensive, davantage portée par l’investissement privé, l’innovation et les gains de productivité. Il s’agit donc de chercher à entretenir ce rythme de croissance au-delà du cycle actuel d’investissement. Dès lors, une telle dynamique se heurte à une double contrainte : d’une part, l’existence d’un plafond implicite d’endettement, qui limite la capacité à prolonger ce rythme d’accumulation du capital et, d’autre part, la question du rendement de ces investissements, dont l’efficacité marginale tend à décroître. En effet, une part significative de la dynamique récente d’investissement, portée par les différentes déclinaisons du secteur public, repose sur un recours à l’endettement, principalement bancaire (plus de la moitié du financement), complété par des émissions obligataires domestiques et, de manière plus marginale, par des financements externes concessionnels 44. D’autre part, l’efficacité de l’investissement au Maroc demeure problématique, en dépit du rattrapage réalisé en matière d’infrastructures physiques, aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif. L’ICOR 45 a montré des signes de détérioration au fil des années : il est passé d’environ 6,0 en moyenne sur 2000-2007 à 11,5 sur 2008-2019, avant de se situer à 8,8 en moyenne entre 2022 et 2025. Ce phénomène de capital-intensification à rendements décroissants est d’ailleurs empiriquement documenté : Abbad montre qu’une accumulation du stock de capital de 5,9 % par an suffisait, entre 2001 et 2007, à générer une croissance moyenne du PIB de 5,1 % 46, alors qu’entre 2008 et 2014, il a fallu porter ce rythme à 6,4 % pour n’obtenir qu’une croissance de 4,2 %.
Le régime de croissance marocain peut ainsi être qualifié d’extensif, reposant sur l’augmentation des facteurs de production, plutôt qu’intensif, c’est-à-dire tiré par des gains de productivité globale des facteurs (PGF). Cette dégradation de l’efficience de l’investissement n’est pas dissociable des faiblesses structurelles du secteur privé domestique, qui en constituent l’un des principaux ressorts explicatifs. En effet, l’accès limité au crédit, aggravé par l’éviction exercée par le financement public, pénalise en premier lieu les PME, qui subissent par ailleurs une concurrence déloyale du secteur informel et des distorsions fiscales en leur défaveur. L’efficience de l’investissement reste faible en raison d’une spécialisation dans des secteurs à faible valeur ajoutée, d’une productivité stagnante malgré la croissance des entreprises, et d’un écosystème d’innovation sous-développé qui limite l’absorption des technologies étrangères 47. Par ailleurs, une concentration récente observée dans les dépenses d’investissement des EEP en faveur des régions les plus riches depuis 2021, pourrait être un facteur agissant sur l’efficience de l’investissement public au Maroc.
Le principal défi de l’économie marocaine réside dans la capacité de l’investissement public à générer des effets d’entraînement sur celui privé et, in fine, sur la productivité. L’expérience des années 2000 a montré que la dépendance à l’investissement public atteint ses limites en l’absence de relais et d’un engagement accru du secteur privé. Dans le contexte actuel, cette question revêt une importance particulière, où la soutenabilité du rythme de croissance actuel dépend de la capacité de cet investissement public à catalyser l’investissement privé et à générer des gains de productivité, autrement dit à jouer un rôle de complément et non de substitut à l’initiative privée. En l’absence de tels mécanismes de diffusion, la croissance serait appelée à s’ajuster vers un palier inférieur, davantage aligné sur les taux de croissance de la période pré-Covid. Bien que les statistiques officielles ne fournissent pas une ventilation précise, les estimations disponibles suggèrent que le secteur public est à l’œuvre de la moitié, et peut-être des deux tiers de l’investissement total. Cette composition pourrait peser sur la productivité, à travers trois mécanismes distincts : une faible sélectivité des projets publics, un effet d’éviction sur le crédit au secteur privé, et une présence étatique qui pourrait distordre le fonctionnement des marchés et décourager l’émergence d’acteurs privés plus productifs 48.
L’évolution du crédit bancaire au Maroc fait apparaître deux séquences principales : une expansion soutenue entre 2000 et 2007, suivie d’un ralentissement et d’une normalisation à partir de 2008. Par agent institutionnel, cette évolution n’est pas uniforme et soulève la question des ressources allouées au secteur privé, surtout en période de pression accrue sur les finances publiques et d’un possible déplacement du financement bancaire vers le secteur public.
Entre 2000 et 2007, la croissance du crédit est portée par les ménages et les sociétés non financières, la contribution du secteur public demeurant marginale. À partir de 2008, cette structure se modifie : la contribution des sociétés non financières s’érode progressivement à partir de 2011, tandis que celle du secteur public gagne en importance de manière continue. Sur la période 2020–2025, cette nouvelle configuration se consolide. La contribution du secteur public reste élevée sur l’ensemble de la période et structure la dynamique du crédit. Les sociétés non financières enregistrent un renforcement temporaire de leur contribution entre 2020 et 2023. Tandis qu’en fin de période, la contribution des ménages se redresse.
L’effet d’éviction désigne ainsi le mécanisme par lequel une expansion du financement public mobilise les ressources financières domestiques au détriment du secteur privé, affectant l’investissement et, plus largement, les conditions de financement de l’économie.
Afin de tester empiriquement la présence d’un tel effet pour le cas du Maroc, nous estimons un modèle reliant les besoins de financement du secteur public aux conditions de financement du secteur privé 49. Les données relatives au crédit bancaire, aux taux d’intérêt et aux taux des bons du Trésor proviennent de Bank Al-Maghrib, les données d’inflation du Fonds monétaire international, et les estimations de l’output gap reposent sur les données du Haut-Commissariat au Plan. Les résultats indiquent l’existence d’un effet d’éviction financière : à l’horizon de quatre trimestres, un choc de financement public entraîne une réduction de la croissance du crédit privé de 1,24 point de pourcentage (soit −0,66 unité monétaire en termes cumulés), effet qui s’amplifie à moyen terme pour atteindre 2,31 points de pourcentage à l’horizon de 12 trimestres (soit −1,23 unité monétaire).
Ces résultats sont cohérents avec la littérature empirique, qui confirme l’existence d’un effet négatif dont l’ampleur varie selon les contextes institutionnel et financier.
Empiriquement, il est difficile d’appréhender et d’analyser l’ampleur de l’effet d’éviction au regard de la complexité des mécanismes de transmission et, parfois, de l’absence de données pertinentes pour évaluer son ampleur. Toutefois, certaines approximations mettant en relation les besoins de financement du secteur public, notamment par la dette, le déficit ou les créances du système bancaire sur l’État, et les conditions de financement du secteur privé, généralement appréhendées à travers l’investissement privé, mesuré par la formation brute de capital fixe, ainsi que le crédit bancaire au secteur privé, qui constitue un canal central de financement externe dans les économies à intermédiation bancaire dominante 50.
Dans ce cadre, l’effet d’éviction pourrait passer par le bilan des banques. Une augmentation du financement public domestique conduirait à une réallocation des portefeuilles bancaires vers les titres publics, perçus comme des actifs sûrs et liquides, au détriment du crédit au secteur privé 51. Une hausse de l’exposition des banques à la dette publique est associée à une réduction de la croissance du crédit privé de l’ordre de 0,5 à 3 points de pourcentage 52. Dans les économies émergentes, une unité monétaire supplémentaire de financement public domestique peut entraîner une contraction du crédit privé comprise entre 1,00 et 1,50 unité 53.
Ces limites de la complémentarité investissement public-privé renvoient à une contrainte plus profonde : celle de la transformation structurelle inachevée de l’économie marocaine. Durant la période 2001-2023, la PGF a affiché une contribution moyenne négative de -0,3 % à la croissance, contre +0,2 % pour la moyenne des économies émergentes et en développement, un écart qui traduit des inefficiences fondamentales dans l’allocation du capital 54. Plus révélateur, encore, la main-d’œuvre libérée par l’agriculture n’est que faiblement absorbée par le secteur manufacturier, et se dirige principalement vers des activités à faible valeur ajoutée (commerce de détails, activité de réparation, services divers) dont la productivité est inférieure à celle de l’industrie et seulement légèrement supérieure à celle de l’agriculture. Ce déplacement vers le tertiaire reflète également une dynamique préoccupante : la part des secteurs non-échangeables dans la valeur ajoutée totale est passée de 63,9 % en 2000 à 67,1 % en 2023, tandis que celle des secteurs échangeables reculait de 36,1 % à 32,9 %. La majorité de ces activités sont caractérisées par une faible valeur ajoutée et une création d’emplois limitée 55. De plus, les services non-échangeables présentent de faibles liaisons intersectorielles en amont et en aval, limitant leurs effets multiplicateurs sur le reste de l’économie. Autrement dit, la transformation structurelle a peut-être bien eu lieu, mais elle reste inachevée.
Le tourisme et les technologies de l’information et de la communication (TIC) se distinguent au sein d’un tertiaire encore peu productif, invitant à repenser la transformation structurelle au-delà du seul levier manufacturier.
Le tourisme apparaît comme l’un des principaux moteurs de croissance du tertiaire échangeable : sa part dans l’emploi total est passée de 1,7 % en 2000 à 4,0 % en 2023, avec une croissance annuelle moyenne de l’emploi de 4,6 % sur la période, la plus élevée parmi les secteurs échangeables. Les TIC s’imposent quant à elles comme un vecteur complémentaire de montée en gamme : les services de programmation, de conseil informatique et de télécommunications ont contribué en moyenne à hauteur de 2,4 % et 1,6 % à la valeur ajoutée des exportations brutes sur 2010-2020, dépassant respectivement de 1,6 % et 0,7 % les moyennes observées dans les pays de l’OCDE.
Ces dynamiques suggèrent que le tourisme et les services numériques peuvent constituer des relais crédibles de transformation, à condition d’être pensés non comme de simples substituts à l’industrie, mais comme des activités exportables, intensives en emplois et porteuses de gains de productivité — à intégrer comme des relais productifs à part entière, alors que la capacité du seul levier manufacturier à absorber l’emploi et diffuser ces gains apparaît aujourd’hui plus limitée dans les économies en développement 56.
La montée des fragmentations géopolitiques et géoéconomiques constitue un nouveau défi pour les pays en développement, mais elle ouvre également des marges d’opportunité pour les économies capables d’attirer, d’absorber et de valoriser les flux liés à la réorganisation des chaînes de valeur. Dans un contexte de relocalisation partielle des investissements, de diversification des bases productives et de recherche de plateformes stables d’accès à plusieurs marchés, les pays jouant un rôle de connecteurs entre différents espaces économiques peuvent tirer parti des recompositions en cours. Des économies comme le Mexique, la Pologne ou le Vietnam illustrent cette aptitude, qui ne relève pas seulement de la géographie, mais aussi de la qualité des infrastructures, de la stabilité institutionnelle et de la capacité à inscrire les investissements dans un tissu productif local.
La trajectoire récente du Maroc s’inscrit dans cette perspective. La performance observée depuis 2022, notamment le maintien d’une croissance non agricole supérieure à sa moyenne pré-pandémique, s’appuie sur des acquis importants : proximité avec les marchés européens, infrastructures logistiques, stabilité macroéconomique, consolidation de certaines filières industrielles et amélioration de l’attractivité pour les IDE. Ces éléments renforcent la fonction de connecteur du Maroc et peuvent améliorer les conditions externes de sa croissance. Mais ils ne constituent pas, à eux seuls, une stratégie de croissance. Ils doivent être compris comme un levier, dont les effets dépendront de la capacité de l’économie marocaine à transformer cette position en gains de productivité, en investissement privé et en montée en gamme productive.
C’est précisément là que se situe l’enjeu central. Les contraintes structurelles qui freinent la montée en régime de l’économie marocaine sont bien identifiées : fonctionnement du marché du travail, qualité du système d’éducation et de formation, politique d’innovation et cadre de développement du secteur privé. Elles doivent rester au cœur de l’action publique, non seulement parce qu’elles conditionnent la libération du potentiel de croissance interne, mais aussi parce qu’elles déterminent la capacité du Maroc à bénéficier pleinement de son nouveau positionnement dans les chaînes de valeur. La connectivité externe et les réformes internes sont donc complémentaires : la première ouvre des opportunités, les secondes permettent de les convertir en croissance durable.
L’article La stratégie de l’État connecteur est en train de faire gagner le Maroc est apparu en premier sur Le Grand Continent.
29.06.2026 à 15:00
Louis Puel
Les conséquences de la stratégie du parti sur le modèle industriel européen sont tout simplement trop massives pour continuer à faire semblant.
L’article L’Europe marche comme un somnambule vers le nouveau choc chinois est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Sander Tordoir est un économiste néerlandais. Ancien de la Banque centrale européenne, il travaille au Centre pour la réforme européenne, un think tank britannique de premier plan. Avec Brad Setser, il est l’auteur d’une des études les plus influentes du moment sur l’impact de l’économie chinoise sur l’économie européenne et sur les contradictions de la politique allemande 57. Il s’explique en exclusivité dans une conversation avec son autre coauteur, Shahin Vallée 58.
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Depuis l’éclatement de la bulle immobilière, qui a plus ou moins coïncidé avec la pandémie au début de la décennie, la Chine a refusé de stimuler la consommation intérieure, qui y est depuis longtemps très faible. Cette faiblesse a été masquée par l’accélération des investissements immobiliers dans les années 2010, associée à une politique industrielle de grande envergure, notamment à travers la stratégie Made in China 2025, mais aussi par des programmes de moindre envergure comme 10 000 petits géants, qui vise spécifiquement à supplanter, reproduire puis dépasser sur les marchés mondiaux les champions industriels de taille moyenne allemands et, au-delà de l’Allemagne, européens.
Il en a résulté une offre en constante expansion dans l’économie chinoise que sa propre demande ne peut absorber, ce qui a entraîné une explosion des exportations sans augmentation proportionnelle des importations. Pour donner quelques chiffres : les subventions industrielles chinoises sont estimées à environ 4,4 % du PIB par an, soit 800 milliards de dollars. La consommation chinoise représente moins de 40 % du PIB ; en volume, les exportations ont augmenté de plus de 40 % au cours des cinq dernières années, tandis que les importations sont restées pratiquement stables. Si l’on exclut les semi-conducteurs, celles-ci sont en baisse en dollars. Il en résulte pour les partenaires commerciaux une surabondance de l’offre chinoise à des prix très bas et une pression à la désindustrialisation prématurée.
Les derniers chiffres de la balance commerciale chinoise pour le mois de mai publiés cette semaine sont alarmants : le surplus chinois avec l’Allemagne a augmenté de 31 % par rapport à l’année dernière, de 50.8 % vis à vis de l’Autriche, de 45.6 %, par rapport au Portugal et de 24 % par rapport à la Pologne. Pour l’UE, il s’agit d’une augmentation de 15 %. C’est une dynamique inédite.
L’Europe n’est pas la seule à être touchée. Les États-Unis l’ont été également, alors même qu’ils disposent de marchés de capitaux dynamiques et d’un secteur technologique puissant.
Les industries assaillies par une concurrence chinoise soutenue par des subventions publiques massives — et favorisée par une monnaie sous-évaluée — cessent d’innover ; ainsi, l’Europe et les États-Unis ont manqué vingt ans d’innovation dans les procédés de raffinage des terres rares après la disparition de cette industrie sur leur sol par exemple et elles se retrouvent entièrement dépendantes de chaînes de valeurs dominées par la Chine.
Absolument. Et il est important de comprendre qu’il ne s’agit plus d’une domination dans certains secteurs spécifiques, mais d’une domination généralisée. Nous devons considérer aujourd’hui que Pékin ne croit plus au commerce comme un échange réciproque, ni à la théorie des avantages comparatifs qui sous-tend toute l’idée du commerce international et du libre échange.
Et c’est parce que l’Allemagne est le premier exportateur européen qu’elle est donc singulièrement touchée ?
La montée en gamme des exportations chinoises impacte en premier lieu, le moteur industriel de l’Europe. L’Allemagne a perdu 3 % de son PIB en exportations nettes depuis 2023. En raison de la nouvelle composition sectorielle de la nouvelle économie chinoise, l’Europe est particulièrement touchée.
Ce choc touche de nombreux autres pays à travers le monde, dont les pays en développement qui peinent à s’implanter dans les industries manufacturières d’entrée de gamme. Alors même qu’elle remonte la chaîne de valeur vers les secteurs de l’automobile, des machines, de la chimie ou de la construction aéronautique, la Chine n’a pas encore montré la moindre volonté de renoncer à la production d’électronique grand public bas de gamme, aux textiles ou à d’autres industries. Cette distorsion est mondiale et touche donc tous les partenaires commerciaux.
Il est en effet frappant de constater que la Chine a fait très peu de choses pour stimuler sa propre croissance. Bien qu’il s’agisse en principe d’un régime communiste attaché à la stabilité interne et d’un objectif annoncé. Le gouvernement s’est montré à maintes reprises réticent à renforcer les filets de sécurité et transferts sociaux, que ce soit par un système de santé plus abordable et plus largement accessible, ou par un meilleur système de retraite, ou d’assurance chômage. Ceci conduit les ménages chinois à sur-épargner. Il s’agit là d’un défi de longue date que la Chine a longtemps négligé.
La croissance tirée par l’immobilier des années 2010 a permis de masquer cette faiblesse structurelle plus qu’à l’atténuer réellement.
La Chine a fait le choix de s’appuyer sur ses exportations pour soutenir sa croissance. Pour une économie de cette taille — la première du monde en parité de pouvoir d’achat —, c’est assez exceptionnel que la croissance soit si fortement tirée par les exportations. C’est une situation que l’on observe pour des économies moins avancées ou les exportateurs de matières premières.
En effet. La Chine prévoit même d’élargir son offre grâce à des politiques industrielles dont l’objectif est clair : se passer de ce qui est encore importé de l’Union européenne, notamment les semi-conducteurs, les machines pour semi-conducteurs et les turbines haut de gamme.
La France est particulièrement visée : la Chine souhaite réduire sa dépendance aux avions européens et aux composants produits par Airbus, au profit d’une production chinoise, qu’elle compte ensuite exporter sur les marchés mondiaux. Cette perspective a de quoi inquiéter.
Aucun signal politique ne laisse entendre que la Chine serait disposée à engager une réforme en profondeur de sa politique économique. La révision du système du hukou, qui limite la capacité des citoyens chinois à se déplacer d’une région à l’autre pour trouver un emploi, est certes très symbolique pour l’économie politique chinoise, mais elle est soumise à des contraintes telles que la mobilité est autorisée uniquement vers les villes de deuxième et troisième rang, ce qui limitera considérablement ses effets.
Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a souligné à juste titre, lors du G7 et au Conseil européen, que cette monnaie pourrait être sous-évaluée jusqu’à 30 %. La présidente de la BCE a confirmé cette analyse en citant des travaux du FMI.
La politique de change de la Chine est connue pour être une variable de politique économique gérée par le système bancaire sous l’égide de la Banque Populaire de Chine. Une Chine affichant un excédent de deux mille milliards de dollars dans le secteur des produits manufacturés et un excédent commercial global de 1,200 milliards de dollars devrait en principe connaître une appréciation non négligeable de sa monnaie, ce que nous ne constatons pas.
Dans l’ensemble, le signal est malheureusement que Xi Jinping ne croit ni à la construction d’un État-providence, ni à un ensemble de politiques qui amélioreraient le pouvoir d’achat et la consommation du peuple chinois et il ne semble pas y avoir de véritable volonté de laisser le taux de change s’apprécier même s’il est notable que le RMB s’apprécie très doucement depuis avril 2025. Ce n’est pas un hasard, c’est un geste chinois d’apaisement envers les États-Unis.
Le rôle de la présidence française du G7 à ce sujet a été décisif : c’est à elle qu’on doit une première tentative de freiner l’explosion des excédents chinois et de répondre aux risques d’une désindustrialisation prématurée que la Chine impose à l’Europe et à d’autres pays à travers le monde.
Il existe actuellement un projet de loi européen appelé Industrial Accelerator Act (IAA), qui introduit un certain nombre d’exigences en matière de contenu local et un contrôle des investissements directs étrangers (IDE) afin de résister à la pression chinoise sur les chaînes d’approvisionnement européennes et de garantir que des segments importants des technologies propres et de l’industrie de base en Europe restent sur le continent. Ce sont des bougés intellectuels importants pour l’Europe, mais il reste à voir s’ils seront suivis d’effets.
Il est clair que la Chine exige depuis longtemps des entreprises étrangères qu’elles s’engagent dans des coentreprises avec des sociétés chinoises, comme condition d’accès au marché. L’Industrial Accelerator Act proposé par l’Union est un dispositif de même nature. Malheureusement, Pékin n’y a pas répondu par une attitude très constructive. La Chine continue de répondre par une rhétorique très agressive plutôt que de considérer les préoccupations de l’Europe comme légitimes et d’essayer de parvenir à un accord.
L’Europe peut véritablement affirmer qu’elle a tenté à plusieurs reprises de résoudre ces tensions commerciales avec la Chine par la voie diplomatique, et que ces efforts ont échoué.
La question est maintenant de savoir si l’Europe est prête à agir en conséquence. L’Europe a en effet des raisons légitimes de tenter de protéger son marché intérieur, sur lequel elle exerce un contrôle — un très vaste marché de 450 millions de consommateurs — contre certaines distorsions de la concurrence provoquées par la Chine.
Le chancelier allemand a certes mis en avant la sous-évaluation de la monnaie chinoise comme la principale distorsion macroéconomique, ce qui est économiquement justifié. Mais il est également révélateur, selon moi, qu’il estime qu’une solution diplomatique soit encore possible. Je ne suis pas convaincu que la Chine réévaluera sa monnaie à moins que l’Europe ne mette non pas seulement une carotte sur la table, sous la forme d’un accès continu au marché européen, mais aussi une menace crédible, sous la forme d’un accès restreint à ce même marché. Hélas, je ne suis pas certain que l’Europe soit réellement disposée à déployer ce type d’outils pour le moment, alors même qu’ils me paraissent nécessaires pour parvenir à un accord négocié définitif.
Si l’Europe s’en tient à une approche exclusivement diplomatique, assortie d’un peu de politique industrielle et d’un ensemble d’instruments de défense commerciale très dispersés et fragmentaires, on aboutira alors à un véritable déséquilibre dans lequel une grande partie de la production européenne dans les secteurs de l’automobile, des machines pour les technologies propres et des produits chimiques sera délocalisée en Chine. C’est la trajectoire vers laquelle tendent toutes les données disponibles.
Un certain courant de pensée au sein du débat européen suggère que l’UE devrait céder à la Chine ses secteurs clés de l’ingénierie — la construction de machines et l’automobile — pour se tourner vers de « nouveaux secteurs plus innovants ». Outre les conséquences désastreuses qu’une telle décision aurait pour les 30 millions de travailleurs européens du secteur manufacturier, je ne suis pas convaincu que l’on puisse dissocier l’innovation de la production.
Cette vision témoigne également d’une méconnaissance de l’économie européenne, tant dans sa réalité actuelle que dans son histoire. Les technologies de l’information et l’industrie manufacturière ont généré les plus fortes hausses de productivité en Europe. Pourtant, le débat se résume souvent à une fausse dichotomie entre start-ups de haute technologie ou soutien aux secteurs établis des secteurs de moyenne technologie — pharmacie, automobile, technologies propres, aéronautique et machines-outils.
C’est absurde, ces secteurs de technologie intermédiaire sont vitaux, productifs et innovants. Les exportations du secteur aérospatial dépassent les 100 milliards d’euros par an. Les exportations de technologies propres représentent 4 % du PIB allemand. L’idée selon laquelle seules les entreprises soutenues par du capital-risque sont vectrices d’innovation méconnaît le fonctionnement des écosystèmes. Même Tesla a largement bénéficié de subventions américaines.
Souvent, l’ancien donne naissance au nouveau. On oublie souvent l’histoire économique et industrielle à la faveur de mythes construits sur des mirages : ASML est issue de Philips, entreprise qui fabriquait à l’origine des ampoules ; Airbus est née du regroupement de champions nationaux de l’aérospatiale. Siemens a contribué à bâtir la base industrielle allemande dans le domaine des technologies propres.
ASML en est l’exemple le plus frappant. C’est la première entreprise européenne de semi-conducteurs, mais elle est née du déclin progressif de Philips dans le sud des Pays-Bas, dont les effectifs sont passés d’environ 400 000 à moins de 100 000 personnes. L’essentiel était que les composantes clés de l’écosystème sous-jacent — notamment l’optique, la construction de machines et les semi-conducteurs — demeurent à proximité immédiate les unes des autres. Ces compétences n’ont pas été laissées à l’abandon ; on leur a laissé le temps de se recombiner et de se réinventer, favorisant ainsi l’émergence d’un nouveau pôle mondial d’excellence dans le domaine des équipements pour semi-conducteurs. Fait crucial, les autorités néerlandaises qui sont en principe très opposées à la politique industrielle ont en réalité soutenu ce processus en prenant en charge environ la moitié du budget de R&D d’ASML durant ses premières décennies d’existence.
J’ai bien conscience que l’Europe est confrontée à un dilemme difficile. Mais, si les dirigeants européens estiment que l’Europe n’est plus en mesure de fixer les règles et les limites de son propre marché, l’Union n’aura-t-elle pas déjà capitulé et renoncé à sa propre souveraineté ? Ce sera l’aveu que l’Europe n’a d’autre choix que d’accepter que la Chine puisse imposer une dépendance toujours plus grande vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises, en s’appuyant sur la dépendance existante. C’est une perspective plutôt sombre.
Heureusement, tous les dirigeants européens ne partagent pas ce point de vue. Par exemple, le Premier ministre belge Bart De Wever a explicitement évoqué le fait qu’il pourrait valoir la peine d’accepter quelques sacrifices à court terme afin d’obtenir des gains à long terme, sous la forme d’une protection de la base industrielle européenne et du maintien d’un certain degré de souveraineté industrielle.
Il faut bien comprendre que nous ne sommes plus dans un monde où la Chine se contente de croître : elle réduit activement ses importations, tandis qu’elle est en passe d’atteindre une part de 40 % de la production manufacturière mondiale, voire 50 % à long terme. Il est évident que ce pourcentage, dans certaines chaînes d’approvisionnement, sera bien plus élevé, de l’ordre de 80, voire 100 % de l’offre.
Et si telle est la donne, alors le moment d’agir, c’est aujourd’hui, pas demain.
L’Europe dispose encore d’un certain nombre de chaînes d’approvisionnement pour lesquelles la Chine a besoin de l’Union. Cela inclut les équipements pour semi-conducteurs au sein du pôle développé par la société néerlandaise ASML, qui compte des centaines, voire des milliers de fournisseurs européens. La Chine dépend également toujours des moteurs et des pièces d’avion européens. Elle dépend également toujours des turbines à gaz les plus à la pointe. Certaines de ces chaînes de valeur industrielles sous-jacentes sont très importantes pour l’essor de l’IA, qui nécessite des équipements pour semi-conducteurs et de l’énergie. L’Europe dispose bel et bien d’atouts et de leviers si la Chine venait à déclencher immédiatement une guerre des chaînes d’approvisionnement.
En effet, l’Europe a désespérément besoin d’accélérer ses efforts pour rapatrier (« onshoring ») ou délocaliser vers des pays amis (« friendshoring ») plusieurs chaînes d’approvisionnement extrêmement vulnérables à la coercition chinoise. Cela inclut le raffinage et l’extraction des terres rares, dont une grande partie se faisait encore en Europe jusqu’en 1990. Ce rapatriement concerne en premier lieu l’Allemagne et les Pays-Bas, qui avaient délocalisé en Chine leurs activités de test et de conditionnement des puces de Nexperia. Ce n’est pas le maillon le plus haut de gamme de la chaîne de valeur, mais il s’agit d’une vulnérabilité. Dans le domaine pharmaceutique, nous devons également lever la dépendance de l’Europe vis-à-vis des précurseurs chimiques utilisés dans toute une série de médicaments, ce qu’on appelle les « principes actifs pharmaceutiques ».
Il existe toute une série de secteurs qui se sont révélés être des leviers de coercition économique, mais qui relèvent d’une industrie manufacturière à faible valeur ajoutée, difficile à implanter de manière rentable au sein de l’Union, comme le raffinage des terres rares, le conditionnement et les tests de puces électroniques, ou encore la production de principes actifs pharmaceutiques. L’échelle continentale élargie offre des opportunités pour délocaliser ces activités à proximité.
Il pourrait également être judicieux de produire des pièces automobiles et des intrants industriels à proximité de l’Union. Bâtir des partenariats dans la région peut aider à résoudre ce casse-tête, mais l’Union devrait réussir à faire respecter les règles d’origine afin de s’assurer que celles-ci ne deviennent pas des failles permettant à des composants chinois intégrés de pénétrer le marché européen.
Il y a là une ironie plus large. L’Europe cherche en effet de toute urgence à diversifier ses échanges commerciaux par rapport à la Chine et aux États-Unis, alors que ces deux puissances bafouent les règles et faussent les conditions de concurrence. Mais en faisant cela, elle conclut une série d’accords de libre-échange avec des pays lointains qui généreront relativement peu de valeur ajoutée. Les bénéfices les plus importants pourraient provenir d’un rapprochement avec de grandes économies proches. Notamment le Royaume-Uni, la Turquie et l’Ukraine — si la paix revient et que Kiev entrevoit une voie vers l’Union européenne, cette dernière pourrait devenir l’une des économies à la croissance la plus rapide au monde.
L’Europe devra consacrer un peu de fonds publics à la construction de son propre marché. Le coût global reste dans des limites raisonnables. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’il faudrait 60 milliards de dollars pour ramener en Occident – aux États-Unis, dans l’Union européenne et chez ses alliés – le raffinage des terres rares, leur extraction et la production d’aimants permanents à base de terres rares, qui constituent le principal produit intermédiaire issu de ce secteur. 60 milliards de dollars, c’est un chiffre considérable. Ce n’est toutefois pas un chiffre insurmontable ; cela représente seulement 0,3 % du PIB de l’Union, d’autant plus que sa part ne couvrirait pas l’entièreté de la somme, puisqu’elle concerne également les États-Unis.
Bien sûr, cela nécessite de prendre des risques, d’investir dans des entreprises et de mettre en place des prix planchers et des obligations minimales, par exemple pour nos entreprises de défense, afin qu’elles achètent des produits à base de terres rares fabriqués en Europe.
Une rétorsion rapide de la Chine est possible mais aurait un coût également pour la Chine, car elle nuirait certainement à sa réputation auprès d’une grande partie de l’élite politique et de l’opinion publique européennes, alors qu’en réalité, l’Europe reste intéressée par les échanges commerciaux avec la Chine et par des investissements réciproques, mais recherche un partenariat plus équilibré plutôt qu’un partenariat extrêmement déséquilibré et préjudiciable à la croissance européenne et au bien-être industriel. Par conséquent, il n’est pas certain que la Chine réagirait à un recours plus large aux restrictions européennes à l’importation dans les secteurs de l’automobile, des produits chimiques et de la construction mécanique par un blocage total de ses terres rares.
C’est en effet ce qui explique pourquoi les États-Unis ont été largement affaiblis par leur croisade anti-chinoise. Sous le premier mandat de Trump comme sous la présidence de Biden, les Américains ont réussi, dans une certaine mesure, à réduire la dépendance bilatérale des États-Unis vis-à-vis de la Chine. Sous le premier mandat de Trump, le ministre américain du Commerce, Lighthizer, a mené une guerre commerciale qui visait spécifiquement la Chine, non sans efficacité. Mais, lors de son second mandat, Trump a déclaré la guerre commerciale au monde entier. C’est ce manque de vision qui a beaucoup fait perdre aux États-Unis.
Si l’Union européenne a clairement manifesté ses inquiétudes concernant ses relations commerciales avec la Chine, elle cherche dans le même temps à approfondir ses liens commerciaux avec tous les autres acteurs. En d’autres termes, les Européens ne souhaitent en aucun cas voir s’étendre les conflits commerciaux. L’Europe, en développant une politique commerciale spécifiquement adressée à la Chine, pourrait avoir bien plus de marge de manœuvre et donc atténuer le risque d’une riposte chinoise violente.
Il est difficile de répondre à cette question avec certitude à ce stade. L’IAA est, sans conteste, une innovation majeure : c’est la première fois que l’Union impose à tous les États membres l’obligation d’élaborer leurs exigences en matière de contenu local et leurs politiques industrielles de la même manière. Jusqu’à présent, l’Union laissait aux États membres une plus grande marge de manœuvre pour octroyer des aides d’État dans des secteurs stratégiquement importants, mais il n’y avait aucune harmonisation au sein du bloc. L’Union se fragmentait sous le coup d’injonctions nationalistes : « Achetez allemand », « Achetez français » ou « Achetez suédois », ce n’était pas « Achetez européen ». Cela empêchait l’Europe de rivaliser véritablement avec la Chine et les États-Unis. La seule façon d’y parvenir est maintenant d’harmoniser les politiques.
Néanmoins, il ne faudrait pas être idéaliste : l’Union dispose d’un budget très modeste, représentant environ 1 % de son PIB, dévolu aux programmes industriels existants. Les fonds devront donc toujours provenir des États membres, même si les dépenses publiques européennes représentent généralement plus de 40 % du PIB. Le nœud du problème consiste à s’assurer que tous les États membres mettent en œuvre leurs politiques de manière cohérente entre elles et qu’elles soient ouvertes aux entreprises des autres États membres, afin qu’il y ait une concurrence au sein du marché européen, même si ces politiques établissent des conditions de concurrence équitables vis-à-vis de la Chine. L’IAA ouvre en principe cette voie, mais il n’est pas exempt de défauts.
La première faiblesse est une faille dans les exigences relatives aux marchés publics : une entreprise issue d’un pays qui n’est pas considéré comme un partenaire de confiance au regard de la définition de l’Union peut tout de même remporter un marché public si elle propose une offre 25 à 30 % moins chère que la meilleure alternative. Dans un contexte où la seule sous-évaluation de la monnaie chinoise est de cet ordre de grandeur, il s’agit d’une faille qui compromettrait l’ensemble de la législation.
Le deuxième problème est que, dans sa version actuelle, l’IAA prévoit que pour les règles de contenu local, le fameux « made in Europe », l’ensemble des 76 partenaires des accords de libre-échange de l’Europe soient inclus, ce qui me semble être une définition trop large de nature à diluer complètement les effets de cette préférence locale.
Sur ces deux aspects, il me semble indispensable que la loi soit renforcée pendant le processus législatif.
Je pense que l’objectif consistant à évoluer vers un monde où l’on opte pour le « made with Europe » est le bon. L’Europe devrait en effet rechercher une forme de souveraineté économique en réseau, dans laquelle nous partageons nos chaînes d’approvisionnement avec des alliés et des amis en qui nous avons confiance, afin de ne pas utiliser notre interdépendance pour nous contraindre mutuellement. C’est un objectif raisonnable à long terme, mais l’Union ne doit pas faire preuve de naïveté. Intégrer tous ses partenaires de libre-échange dans ses programmes de politique industrielle est une approche trop optimiste, qui sape l’autonomie stratégique du réseau. J’ai le sentiment que le débat « made in Europe/made with Europe » constitue une ligne de fracture avant tout franco-allemande. La France prône une approche initiale plus stricte, selon laquelle le label « Made in Europe » ne s’appliquerait qu’à l’UE-27 et peut-être à une poignée d’autres pays. Les Allemands estiment quant à eux que le label « Made in Europe » devrait immédiatement englober la majeure partie du globe. Les deux parties devront négocier de manière à ce que les objectifs à court et à long terme soient définis plus clairement.
L’Europe devrait également user de son influence et n’accorder ses mesures d’incitation en matière de politique industrielle qu’aux pays qui nous ouvrent leurs marchés publics et leurs programmes de subventions. On ne peut pas renoncer au principe de réciprocité. Ma préférence personnelle serait de commencer par une définition plus stricte, puis de l’assouplir progressivement pour inclure des partenaires commerciaux tels que le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni ou même la Turquie, plutôt que de partir d’une approche trop ouverte qui suppose la réciprocité alors qu’on sait qu’elle n’existe pas.
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