24.05.2026 à 06:00
Matheo Malik
La guerre en Iran est en train de saper la structure contrerévolutionnaire bâtie depuis quinze ans par MBZ, le « Metternich du Golfe ».
L’article Les idées noires de l’homme le plus puissant du Golfe est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Toute la stratégie de Mohammed ben Zayed reposait sur une idée très précise : il pensait pouvoir stabiliser le Moyen-Orient en empêchant simultanément deux dynamiques qu’il jugeait mortelles pour son pays et pour le Golfe : l’islam politique sunnite et l’expansion iranienne. Pendant plus d’une décennie, sa construction d’un nouvel ordre régional avait pour unique but de contenir ces deux poussées.
Or cet édifice est aujourd’hui de plus en plus fragilisé à cause de la guerre en Iran, qui est la pire menace à laquelle les Émirats aient été confrontés depuis des décennies, tant du point de vue économique que militaire. En mars et en avril 2026, l’Iran a tiré près de 3 000 missiles et drones sur les Émirats arabes unis : c’est bien plus que le nombre de tirs dirigés contre Israël. De nombreux expatriés et entreprises ont quitté le pays, sans qu’un retour soit toujours envisagé. Les Émirats avaient tenté de dissuader Trump d’attaquer l’Iran et avaient interdit aux États-Unis d’utiliser leur espace aérien : la férocité de l’attaque iranienne a donc été une véritable surprise. Ils abritent également l’une des plus importantes diasporas iraniennes au monde. Il est désormais difficile d’imaginer que les deux pays reviennent à leur ancien état de « paix froide ».
En conséquence, MBZ est confronté à un avenir radicalement incertain. Le détroit d’Ormuz reste bloqué, et bien que son pays dispose de pipelines terrestres, le détroit reste essentiel pour ses exportations d’énergie. Pour couronner le tout, les Émirats arabes unis sont confrontés à une région où les tensions s’accumulent et où plusieurs guerres ouvertes font rage, y compris le conflit par procuration qu’ils mènent au Soudan.
Lorsque la guerre civile actuelle a éclaté en 2023, les Émiratis ont pris le parti de Mohamed Hamdan Dagalo, connu sous le nom de « Hemedti ». La raison principale en était que le rival de Hemedti, Abdel Fattah al-Burhan, est un allié des Frères musulmans soudanais et d’autres factions islamistes. Les Émiratis considéraient Burhan comme une menace idéologique pour la région.
Les Émirats ont longtemps été une puissance commerciale qui misait sur la prudence. MBZ en a fait un pays interventionniste.
Robert F. Worth
Par ailleurs, ils entretenaient également une relation de longue date avec Hemedti, dont la famille exploite et exporte de grandes quantités d’or — transformé à Dubaï. Cette activité est devenue le pilier financier des Forces de soutien rapide (RSF) de Hemedti. Cette relation de patronage a été importante pour les Émirats, qui détiennent d’immenses exploitations agricoles et qui ont de nombreux investissements à protéger au Soudan (et ailleurs en Afrique). Tout cela permet d’expliquer pourquoi les Émirats arabes unis étaient prêts à poursuivre leur soutien aux Forces de soutien rapide (RSF), en dépit des accusations de crimes de guerre et de génocide qui ont été formulées à leur encontre, tant leurs intérêts étaient grands.
Pour comprendre la géopolitique de MBZ, il faut remonter à 2011. À l’époque, il interprète les Printemps arabes comme le début d’un terrible effondrement régional. Les régimes qui tombent les uns après les autres, les Frères musulmans qui gagnent les élections, les milices djihadistes qui prospèrent en Libye et en Syrie, l’État islamique qui émerge en même temps que les réseaux liés à Téhéran et qui avancent en Irak ou au Yémen sont autant d’éléments que MBZ interprète comme les germes d’une seule et même crise historique, qui menacerait directement son pays.
Toute sa politique sera donc définie en réaction aux Printemps arabes : c’est ce que j’appelle la contre-révolution de MBZ.
C’est en effet un point clef. MBZ reproche notamment à Barack Obama d’avoir sous-estimé l’influence des Frères musulmans et d’avoir voulu se désengager du Moyen-Orient au moment même où la région entrait, selon lui, dans une phase de chaos généralisé.
Les Émirats ont pratiqué un lobbying intense et passé plusieurs années à alerter Washington sur les dangers de l’islam politique et de l’influence iranienne. En vain : les États-Unis donnaient surtout le sentiment de vouloir s’extirper de la région plutôt que de contribuer à sa réorganisation.
Les Émirats ont longtemps été une puissance commerciale qui misait sur la prudence. Mohammed ben Zayed est la figure qui en a fait, au contraire, une puissance interventionniste. Il soutient le renversement de Mohamed Morsi en Égypte en 2013, par exemple, de même qu’il intervient en Libye aux côtés du maréchal Haftar, participe à la guerre au Yémen contre les Houthis, combat les Shebab en Somalie et orchestre l’embargo contre le Qatar. Aujourd’hui, les Émirats sont engagés au Soudan et se trouvent directement en première ligne face à l’Iran.
Toutes ces opérations répondent à une même logique : empêcher l’installation durable de forces islamistes ou pro-iraniennes dans le monde arabe.
Dans la vision de MBZ, elles prospèrent à partir d’un même phénomène : l’effondrement des États arabes traditionnels. Mohammed ben Zayed fait, au fond, peu de distinctions entre les différentes formes d’islam politique. Pour lui, les Frères musulmans, les partis islamistes et les groupes djihadistes poursuivent, sous des formes différentes, un même objectif : remplacer l’État moderne par un ordre politique religieux.
Son éducation a en partie été confiée à un enseignant égyptien affilié aux Frères musulmans. Pendant plusieurs années, il est lui-même sensible à cet univers intellectuel. Mais il finit par conclure que les ambitions politiques des Frères musulmans sont incompatibles avec la survie des monarchies du Golfe — et donc avec celle de sa propre famille.
En effet, en 2001, lorsqu’il découvre que deux Émiratis font partie des terroristes impliqués, il enclenche une réorganisation systématique de l’appareil sécuritaire : de la surveillance des circuits financiers à la lutte contre les filières djihadistes, en passant par la réécriture des programmes scolaires et la marginalisation des islamistes dans l’administration et dans l’éducation.
Il est clair que Mohammed ben Zayed veut construire un modèle alternatif, capable de concurrencer l’islam politique. Il cherche à bâtir une autocratie technologiquement avancée, économiquement performante et relativement libérale sur le plan social.
Pour faire des Émirats une sorte de Singapour arabe, il réforme la bureaucratie, développe des secteurs non pétroliers, investit massivement dans la technologie et cherche même à transformer la société émiratie elle-même via le service militaire, la discipline sociale et une forme de nationalisme modernisateur. Face à cette entreprise colossale, l’Iran est son principal adversaire, qui menace de faire exploser toute l’entreprise. Pendant des années, Mohammed ben Zayed tiendra une ligne extrêmement dure contre Téhéran. Des câbles diplomatiques du début des années 2010 montrent qu’il exhortait déjà les Américains à ne pas entrer dans une politique d’apaisement avec l’Iran et expliquait qu’un État iranien doté de l’arme nucléaire était « absolument inacceptable ».
Progressivement, il a pris conscience qu’une guerre ouverte avec l’Iran pourrait détruire ce qu’il était précisément en train d’essayer de construire : un État fondé sur la stabilité, le commerce mondial, la finance et l’image de sécurité. Les Émirats savaient combien ils étaient vulnérables à une escalade régionale d’envergure du fait de leur positionnement géographique.
C’est une dimension qu’il est essentiel d’avoir à l’esprit lorsqu’on essaye de lire la position émiratie aujourd’hui : alors qu’il était considéré comme l’un des principaux faucons anti-iraniens de la région, MBZ a commencé à ouvrir des canaux plus discrets avec Téhéran. Après les attaques lancées contre des navires dans le Golfe et la destruction d’un drone américain en 2019, il craignait qu’une confrontation directe entre Washington, Israël et l’Iran ne fasse entrer toute la région dans une spirale incontrôlable.
Le projet contre-révolutionnaire de MBZ reposait sur un équilibre très subtil : contenir l’Iran sans provoquer une guerre totale ; combattre les islamistes sans faire imploser les États où ils parvenaient à s’implanter ; construire une puissance régionale autonome tout en restant protégé par les États-Unis. Avec le blocage du détroit d’Ormuz et les projectiles iraniens visant directement les Émirats, cet équilibre devient de plus en plus difficile à maintenir.
Il y a, à cet égard, un paradoxe assez amer pour Mohammed ben Zayed : lui qui a passé dix ans à militariser la région pour empêcher son effondrement se retrouve aujourd’hui sur une poudrière.
Pendant très longtemps, MBZ a été profondément aligné sur Washington. Après la première guerre du Golfe, les Américains ont vu en lui un dirigeant d’avenir : un jeune prince ambitieux, obsédé par les questions militaires et convaincu que la survie des monarchies du Golfe dépendait du parapluie sécuritaire américain.
Le Pentagone a tant investi dans cette relation qu’il se murmure à Washington que Mohammed ben Zayed serait une créature américaine, manipulée par les Américains à des fins stratégiques. Les responsables américains de l’époque racontent qu’ils l’abreuvaient de documentation militaire américaine, afin qu’il leur achète des armes. C’est ainsi qu’il développe avec l’armée une relation étroite, commande massivement des équipements occidentaux et transforme progressivement les Émirats en l’un des partenaires militaires les mieux dotés des États-Unis dans la région.
Très jeune, MBZ se passionne pour les questions militaires et les Américains comprennent rapidement que c’est un point d’entrée essentiel dans leur relation avec lui.
Au début des années 1990, MBZ explique à Richard Clarke, qui deviendra une figure clef de l’administration Bush dans la région, qu’il veut acheter une nouvelle version extrêmement avancée du F-16 américain, celle dont il avait entendu parler dans Aviation Week. Clarke lui répond que cet appareil n’existe pas encore réellement, que les recherches et les tests nécessaires n’ont pas encore été achevés. MBZ insiste : il financera lui-même la recherche et développement.
MBZ cherche à bâtir une autocratie technologiquement avancée, économiquement performante et relativement libérale sur le plan social.
Robert F. Worth
Finalement, grâce à la pression de MBZ — qui n’hésite pas à menacer d’aller se fournir auprès de la Chine s’il n’obtient pas ce qu’il veut du Pentagone — les Émirats finiront par se faire livrer une version du F-16 encore plus sophistiquée que celle utilisée à l’époque par l’US Air Force.
MBZ a toujours été convaincu qu’il pouvait transformer les Émirats en puissance militaire malgré leur petite taille et leur faiblesse démographique, qu’il cherche à compenser par la technologie, l’entraînement et la professionnalisation. C’est dans cette logique qu’il recrute le général australien Michael Hindmarsh, pour réorganiser les forces spéciales émiraties. C’est très révélateur de son style : dans un monde arabe extrêmement sensible aux questions de souveraineté militaire, il place un étranger à la tête de l’élite opérationnelle du pays. Cela fonctionne. Les forces spéciales émiraties deviennent probablement les plus efficaces du monde arabe après Israël.
Cette proximité avec Washington a été fondamentale pour jeter les bases de sa contre-révolution régionale. Mais elle produira aussi une immense déception lorsque les États-Unis changent de cap après 2011.
À l’époque, Mohammed ben Zayed a l’impression que les Américains abandonnent tout ce qu’ils avaient défendu par le passé. Pendant des années, Washington avait soutenu les régimes autoritaires arabes au nom de la stabilité et considérait les Frères musulmans comme une menace potentielle. Après les soulèvements arabes, l’administration Obama accepte soudainement l’arrivée au pouvoir des islamistes en Égypte et ouvre la voie à des discussions avec l’Iran.
Pour MBZ, c’est un basculement géopolitique complet. Il voit les États-Unis soutenir — sinon tolérer — les forces qu’il considère comme les plus dangereuses pour l’avenir du Moyen-Orient.
On dit souvent que la nouvelle de la chute du mur de Berlin, alors qu’il était agent du KGB à Dresde, a été le moment historique qui a configuré toute la vision géopolitique de Vladimir Poutine. Pour MBZ, le cas égyptien est un traumatisme du même niveau : quand Mohamed Morsi arrive au pouvoir en 2012, il considère que les Frères musulmans sont en train de prendre le contrôle du plus grand pays arabe et que, s’ils réussissent en Égypte, ils pourront ensuite s’étendre dans toute la région.
En effet, les Émirats jouent un rôle décisif dans la préparation du renversement de Morsi. Les diplomates interrogés décrivent une implication émiratie extrêmement importante auprès de l’armée égyptienne et d’Abdel Fattah al-Sissi avant même le coup d’État de juillet 2013.
Pour Mohammed ben Zayed, c’est probablement la grande victoire fondatrice de sa contre-révolution régionale : un petit État du Golfe parvient à contribuer au renversement du président du plus grand pays arabe et à replacer l’armée au centre du pouvoir égyptien. Cette séquence est paradoxale : elle renforcera grandement sa confiance dans sa capacité à remodeler la région, mais elle contient déjà les contradictions futures de son projet.
Sissi rétablit effectivement un ordre autoritaire en Égypte mais au prix d’une répression massive. Quelques semaines seulement après la chute de Morsi, les forces égyptiennes massacrent des centaines de manifestants pro-Frères musulmans au Caire. Puis la répression s’étend aux libéraux, aux militants démocrates et à une grande partie de l’opposition politique.
Ainsi, MBZ empêche une dérive islamiste mais contribue aussi à réinstaller dans la région des régimes sécuritaires extrêmement brutaux. Or cette logique, appelée à se répéter ailleurs, l’entraîne dans un engrenage délétère.
La Libye devient un autre laboratoire de la politique contre-révolutionnaire de MBZ. Les Émirats soutiennent Khalifa Haftar parce qu’ils voient en lui un homme fort capable d’écraser les milices islamistes et de restaurer un État centralisé. Là encore, la situation leur échappe progressivement. Ils violent l’embargo de l’ONU sur les armes, construisent une base aérienne secrète dans l’est libyen et participent indirectement à une guerre civile qui finit par s’enliser. Des diplomates américains, pourtant bien disposés à l’égard de MBZ, commencent alors eux-mêmes à s’inquiéter de son interventionnisme. Certains lui reprochent de croire qu’il peut « gérer » les sociétés arabes de l’extérieur en éliminant simplement les acteurs qu’il n’aime pas.
C’est là qu’apparaît l’une des grandes faiblesses de sa vision : le Moyen-Orient est pour lui un pur problème d’ingénierie sécuritaire qu’on pourrait résoudre par de la technologie et des armes. Or, les conflits régionaux deviennent rapidement beaucoup plus incontrôlables que prévu.
Le Yémen en est probablement l’exemple le plus spectaculaire, où ce qui devait être une opération rapide se transforme en catastrophe régionale colossale. Lorsque l’Arabie saoudite et les Émirats interviennent contre les Houthis en 2015, beaucoup pensent que la guerre durera quelques semaines ou quelques mois. Elle s’enlise en fait pendant des années. Le pays était au départ une pièce essentielle du dispositif anti-iranien : il s’agissait pour MBZ d’empêcher Téhéran de consolider une force alliée au sud de la péninsule Arabique, juste à proximité des routes maritimes du Golfe. Mais la guerre a produit des effets catastrophiques : destructions massives, famine, effondrement sanitaire, fragmentation politique. Surtout, par contraste avec le « coup » égyptien, elle a montré les limites de la puissance émiratie. Abou Dhabi dispose d’une armée technologiquement avancée, de forces spéciales efficaces et d’immenses ressources financières — mais ils ne parviennent pas davantage que les autres puissances régionales à stabiliser durablement un pays arabe en guerre.
Il apparaît comme un dirigeant méthodique, extrêmement discipliné, stratège, obsédé par la modernisation et capable de penser à long terme. Quand on compare les Émirats à la Syrie, à la Libye ou même à l’Égypte, le pays semble extraordinairement stable, efficace et tourné vers l’avenir. Beaucoup de jeunes Arabes préfèrent vivre à Dubaï ou à Abou Dhabi plutôt qu’ailleurs dans la région. Le Pentagone le considère longtemps comme l’allié le plus fiable du Golfe. James Mattis compare même les Émirats à « Athènes et Sparte » à la fois : un État moderne, prospère et en même temps très militarisé.
C’est probablement ce qui le distingue le plus des autres dirigeants de la région. Mohammed ben Zayed ne veut pas seulement protéger son régime, mais il cherche à produire un nouveau type de société arabe. Il considère que la rente pétrolière a créé des populations passives, dépendantes, peu disciplinées et vulnérables aux idéologies religieuses. Une grande partie de son projet consiste donc à fabriquer des citoyens plus endurants, plus nationalistes, plus militarisés et plus tournés vers l’efficacité.
Un jour de 2013, il convoque Richard Clarke, l’ancien responsable américain de la lutte antiterroriste. Clarke monte dans une voiture sans savoir où il va. Pendant le trajet, il finit même par se demander s’il n’est pas en train d’être kidnappé. La voiture s’arrête finalement devant un bâtiment d’où proviennent des bruits de tirs. À l’intérieur, MBZ regarde ses filles et ses nièces s’exercer au pistolet dans un stand de tir militaire. Il lui explique qu’il veut instaurer le service militaire obligatoire pour toute la jeunesse émiratie en ajoutant : « Beaucoup sont gros et paresseux. »
Cette scène résume assez bien sa vision du pouvoir : la discipline, la préparation militaire et le sens du sacrifice doivent commencer par sa propre famille.
Le projet contre-révolutionnaire de MBZ reposait sur un équilibre très subtil : contenir l’Iran sans provoquer une guerre totale.
Robert F. Worth
Il voit d’ailleurs le service militaire comme un puissant vecteur de refondation nationale. Les Émirats sont un pays très récent, construit extrêmement vite grâce au pétrole, avec une population nationale très minoritaire par rapport aux expatriés. Mohammed ben Zayed craint profondément que cette société ne devienne molle, fragmentée et incapable de résister à une crise régionale majeure.
Le service militaire devient donc une manière de produire de la cohésion nationale. Après son instauration, lorsque certains jeunes Émiratis refusaient de s’enregistrer, MBZ les faisait venir devant lui, les sermonnait pendant une heure sur les sacrifices consentis par son père pour construire le pays — puis ils finissaient en prison pendant un mois.
Il y a chez lui une dimension presque pédagogique du pouvoir : il veut transformer les comportements eux-mêmes.
Un ancien diplomate raconte que Mohammed ben Zayed se moquait de la poignée de main des Émiratis, « faibles », selon lui, et incapables de regarder les gens dans les yeux. Il impose le jiu-jitsu dans les écoles, organise des réunions pendant de longues marches, conduit lui-même ses voitures, surgit sans prévenir dans des restaurants ou pilote ses propres hélicoptères. Ce genre de récits nourrit sa réputation de chef énergique, imprévisible et très différent de l’image traditionnelle des monarchies pétrolières.
La figure de Zayed ben Sultan Al Nahyane structure sa vision du monde. Mohammed ben Zayed raconte sans cesse des anecdotes destinées à montrer que son projet politique prolonge en réalité celui du fondateur des Émirats.
L’une des plus importantes concerne un voyage qu’il fait jeune officier en Tanzanie. À son retour, son père lui demande ce qu’il a vu : la pauvreté, les populations locales, leurs conditions de vie. Puis il lui demande ce qu’il a fait pour aider les gens qu’il a rencontrés. Mohammed ben Zayed répond alors qu’ils n’étaient pas musulmans. Son père lui attrape brutalement le bras et lui dit : « Nous sommes tous les enfants de Dieu. »
Cette scène souvent racontée est fondamentale dans sa mise en scène personnelle parce qu’elle lui permet ensuite de présenter sa lutte contre l’islam politique non pas comme une guerre contre l’islam, mais comme une défense d’un islam plus tolérant, plus cosmopolite et compatible avec la mondialisation.
Les Émirats dépensent énormément de temps et d’énergie à se présenter comme un modèle de coexistence religieuse et culturelle. Ils ont même créé un « ministère de la Tolérance ». Le Louvre Abu Dhabi est par ailleurs devenu l’un des symboles de cette stratégie : un musée universel où l’art européen, arabe, indien ou chinois est présenté dans un même récit civilisationnel.
Toute cette mise en scène de la tolérance est bien sûr profondément politique. Mohammed ben Zayed veut construire un islam national compatible avec le commerce mondial, le tourisme, la finance internationale et les ambitions géopolitiques des Émirats, qui veulent apparaître comme une société ouverte, futuriste, multiculturelle. Cette ouverture repose sur un contrôle politique extrêmement strict : contrôle numérique, espionnage, répression des islamistes, mais aussi des opposants plus laïques. Les autorités considèrent que le moindre relâchement pourrait permettre à l’islam politique ou à l’influence iranienne de s’infiltrer dans le pays.
Même des applications de messagerie présentées comme des outils modernes de communication sont en réalité utilisées pour la surveillance. Les critiques du pouvoir parlent souvent sous anonymat et via des applications cryptées.
Absolument. Mohammed ben Zayed veut construire un État tolérant, technologiquement avancé, ouvert au monde, mais il considère dans le même temps que cette ouverture ne peut survivre qu’à condition d’être couverte par un contrôle politique très dur.
Le paradoxe du système émirati, c’est qu’il se présente comme un modèle de tolérance et de coexistence tout en réduisant fortement l’espace du débat politique intérieur.
Lorsqu’on lui parle de démocratie, il a l’habitude de répondre que « le Golfe, ce n’est pas la Californie ». Il considère que les sociétés arabes restent trop fragiles, trop traversées par les loyautés religieuses, tribales ou idéologiques pour supporter une ouverture politique complète et que les standards politiques occidentaux ne seraient pas applicables au Golfe. Sa conviction profonde, c’est que sans un État extrêmement fort, discipliné et technologiquement avancé, le Moyen-Orient retombera dans le chaos des guerres civiles, des milices et des théocraties.
MBZ cultive l’image d’un anti-prince.
Robert F. Worth
Et c’est précisément pourquoi la guerre régionale avec l’Iran menace aujourd’hui toute son architecture : elle risque aussi de faire exploser le système de stabilité contrôlée qu’il essaie de construire depuis plus de dix ans.
Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’est progressivement persuadé que les Américains n’avaient plus ni la volonté ni la capacité d’imposer un ordre régional cohérent. C’est ce qui explique son autonomie croissante. Après l’accord nucléaire avec l’Iran, il a commencé à considérer que les États-Unis prenaient des décisions fondamentales pour la sécurité du Golfe sans même consulter leurs alliés.
À cet égard, une scène est très révélatrice si on la relit aujourd’hui : en 2013, il regarde CNN et découvre pratiquement en direct que les Américains négocient secrètement avec l’Iran sur le nucléaire. Ses proches racontent qu’il vit cela comme une humiliation stratégique. Les Émirats avaient accepté de sacrifier une partie de leurs relations commerciales avec Téhéran pour suivre les sanctions américaines. Soudain, Washington négociait dans leur dos.
À front renversé, l’attaque coordonnée du 28 février sans consultation des États du Golfe confirme son diagnostic.
Après la première élection de Donald Trump, MBZ s’est immédiatement rapproché de son entourage et a pris des initiatives diplomatiques de plus en plus indépendantes. Il agissait déjà comme un acteur régional autonome, convaincu que le Golfe devait défendre ses propres intérêts au cas où Washington hésite ou change de ligne.
Leur alliance deviendra en effet l’un des axes centraux du Moyen-Orient de l’après-2011. Vu de l’extérieur, leur rapprochement paraît naturel : deux jeunes princes du Golfe, autoritaires, nationalistes, hostiles aux Frères musulmans et obsédés par la modernisation économique.
Historiquement, cette alliance était pourtant loin d’être évidente.
Pendant longtemps, les Émirats se sont énormément méfiés de l’Arabie saoudite. Mohammed ben Zayed lui-même considérait le wahhabisme saoudien comme l’une des grandes sources historiques de l’extrémisme islamiste. Il dit même à des diplomates américains que le principal danger en Arabie saoudite n’est pas la monarchie, mais ce qui pourrait lui succéder : une théocratie encore plus radicale.
Oui car il pense que Mohammed ben Salmane peut transformer l’Arabie saoudite de l’intérieur. Il voit en lui quelqu’un capable de desserrer le lien historique entre le pouvoir saoudien et l’islam rigoriste. D’une certaine manière, MBZ espère que MBS fera avec Riyad ce qu’il tente déjà de faire aux Émirats : construire un État plus nationaliste, plus technocratique, moins dominé par les religieux.
Le problème, c’est qu’il semble aussi sous-estimer les dangers de cette stratégie.
La guerre au Yémen, toujours elle, révèle les limites du projet MBZ-MBS. Au départ, l’intervention doit empêcher l’installation durable d’une force pro-iranienne à la frontière sud de la péninsule Arabique. Mais le conflit s’enlise et finalement les Émirats eux-mêmes finissent par comprendre que cette guerre menace leur propre stabilité stratégique. Mohammed ben Zayed commence alors à prendre ses distances avec Riyad et cherche progressivement une voie plus pragmatique avec l’Iran. (cut up through here)
En effet. Les raisons de cette situation sont en partie d’ordre structurel. Les deux pays sont de plus en plus en concurrence économique, car MBS cherche à transformer Riyad et d’autres villes en pôles d’investissement, sur le modèle de Dubaï et d’Abou Dhabi. Il s’agit même d’attirer certaines entreprises internationales en les détournant des Émirats arabes unis.
MBS semble également en vouloir aux Émiratis pour le rôle militaire croissant qu’ils jouent dans la région. En décembre 2025, les forces saoudiennes ont bombardé des séparatistes soutenus par les Émirats dans le sud du Yémen, forçant ces derniers à se dissoudre. Les dirigeants des Émirats arabes unis ont été stupéfaits par une agression aussi radicale.
Mais la rupture est aussi en partie d’ordre personnel. Les Émiratis accusent MBS, lors d’une visite rendue à Donald Trump à Washington en novembre, d’avoir fait pression sur le président américain en vue d’imposer des sanctions à MBZ. Les Saoudiens ont rétorqué en précisant que MBS a seulement demandé à Trump de sanctionner les Forces de soutien rapide soudanaises, et non MBZ. Mais le mal était fait, et aucune des deux parties ne semble disposée à reprendre le dialogue.
La vulnérabilité structurelle du pays est l’un des facteurs de ce revirement : les Émirats sont une puissance commerciale hyperconnectée, dépendante des flux financiers, des expatriés, des ports, du tourisme, de l’aviation et de l’image de stabilité. Une guerre régionale majeure pourrait provoquer un choc économique et sécuritaire immense.
Autrement dit, le succès même du modèle émirati produit sa propre fragilité et c’est peut-être ce qui le distingue finalement des autres pays de la région. Contrairement à certains acteurs plus idéologiques ou plus impulsifs, Mohammed ben Zayed raisonne constamment en termes de survie systémique. S’il peut être extrêmement dur, interventionniste et autoritaire, il reste obsédé par l’idée d’éviter un effondrement général du système régional. Il est une sorte de Metternich des temps modernes pour le Golfe — et toutes choses égales par ailleurs, cette analogie est assez opératoire pour comprendre sa manière de faire de la diplomatie dans la région.
C’est pourquoi il commence progressivement à rouvrir des canaux avec Téhéran au moment même où les tensions s’accumulent avec les États-Unis et Israël. Il semble comprendre avant beaucoup d’autres qu’une confrontation totale pourrait détruire non seulement l’Iran ou ses adversaires, mais aussi l’ensemble de l’ordre économique et politique du Golfe.
Tout à fait. Pendant la guerre, de mars et avril, les médias du régime iranien ont présenté les Émirats arabes unis comme un ennemi aussi dangereux, voire pire, qu’Israël, et ont promis de « tuer l’idée » même de Dubaï. Cela s’explique en partie par le fait que les Émirats arabes unis ont signé les accords d’Abraham avec Israël en 2020, mais aussi parce que les Émirats incarnent tout ce à quoi s’oppose le régime iranien : la laïcité, la modernité, une société ouverte. En outre, la guerre semble avoir poussé MBZ vers une posture beaucoup plus offensive à l’égard de l’Iran. Il a renforcé ses relations avec Israël et les États-Unis, du moins pour l’instant, en s’empressant d’acheter davantage d’armes et de systèmes de défense antimissile à ces deux pays.
Il cultive une image très particulière dans le Golfe : celle d’un dirigeant austère et imprévisible, un anti-prince en quelque sorte. Contrairement à beaucoup de dirigeants de la région, il déteste le cérémonial trop rigide ; ses proches racontent qu’il adore prendre les gens à contre-pied. Il conduit lui-même sa Nissan Patrol dans Abou Dhabi, apparaît sans prévenir dans des restaurants, organise des réunions pendant de longues marches et cherche constamment à casser la distance entre lui et ses interlocuteurs. Il y a chez lui une volonté très visible d’incarner un chef d’État énergique, opérationnel, presque à la manière d’un chef militaire.
Un diplomate américain me raconte qu’un soir, alors qu’il attend sa voiture dans le brouillard, un hélicoptère surgit soudainement et atterrit près de lui. Mohammed ben Zayed descend lui-même du cockpit. Le diplomate explique que le temps est beaucoup trop mauvais pour voler ; MBZ lui répond : « Shut up and get in. » Puis ils décollent vers Dubaï et volent en rase-mottes. Une autre fois, il conduit un ancien ambassadeur américain à travers la ville sans escorte visible. Le diplomate remarque l’absence de sécurité ; Mohammed ben Zayed lui dit simplement de regarder sous son siège : sous le tapis de sol, le dirigeant émiratie a fait placer une arme automatique.
Toutes ces scènes participent à la construction du personnage.
C’est l’un des traits qui reviennent constamment dans les témoignages. Contrairement à beaucoup de dirigeants du Golfe, il cherche rarement la lumière. L’un de ses plus vieux amis résume cela par une phrase très simple : « il ne veut jamais être sur la photo. »
Personnellement, il m’a fallu près d’un an de préparations et d’antichambre pour obtenir un entretien. Pendant des mois, j’ai rencontré des personnes clefs à New York, Washington, Londres et Abou Dhabi dans une sorte de processus de vérification long et coûteux mené par l’entourage de MBZ. Même après nos entretiens, ses conseillers sont restés obsédés par la peur que ses propos soient déformés ou utilisés contre lui.
Je l’ai rencontré pendant le Ramadan, dans un immense majlis, juste avant l’iftar, à Abou Dhabi. MBZ était assis entre des dignitaires étrangers et des membres de la famille régnante, puis soudain il s’est levé et a commencé à circuler dans la salle comme un politicien, à serrer des mains, à embrasser des proches, à plaisanter, à faire les présentations lui-même.
Oui. L’une des plus frappantes concerne son adolescence au Maroc. Son père l’y envoie sous un faux nom pour éviter qu’il soit traité comme un prince. Mohammed ben Zayed vit alors de manière très simple, travaille comme serveur dans un restaurant, fait lui-même sa lessive et sa cuisine. Il raconte : « Il y avait un saladier de taboulé dans le réfrigérateur, et je continuais à en manger jour après jour jusqu’à ce qu’une couche de moisi se forme à la surface. »
Après les attentats du 11 septembre 2001, MBZ a informé son père que les Américains allaient envoyer des troupes en Afghanistan.
Zayed répond immédiatement qu’il veut que les Émirats participent à l’opération. Mais son fils hésite : engager des soldats musulmans aux côtés des États-Unis contre Al-Qaïda resterait politiquement extrêmement sensible dans le monde arabe. Son père lui demande alors : « Tu crois que je fais cela pour Bush ? » MBZ acquiesce. « C’est 5 % de la raison », dit son père. Puis : « Tu crois que je fais cela pour éloigner Ben Laden ? » « Encore 5 %. » Un peu étonné, MBZ demande à son père de développer : « Tu as lu le Coran et les hadiths et tu les aimes ? Tu crois vraiment que Ben Laden fait ce que le Prophète attend de nous ? » Il concluait en lui adressant une affirmation dont MBZ a depuis fait son viatique : « on est en train de détourner notre religion ».
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17.05.2026 à 06:00
Matheo Malik
La région s’était construite sur la vision inéluctable d’un futur prospère — le brouillard de la guerre est en train de l’effacer.
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Quelque chose d’encore impensable ces derniers mois est en train de transformer les États arabes du Golfe. Après les frappes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, les dirigeants de Téhéran ont riposté en visant directement ces pays. Pas moins d’un millier de projectiles et de drones ont été lancés contre eux depuis le début du conflit, sur des cibles qui ne se sont pas limitées aux installations américaines : des hôtels de luxe, des infrastructures pétrolières et des usines de dessalement ont été touchés. Dans le même temps, le détroit d’Ormuz, principale artère d’exportation mondiale et voie de transit vitale pour ces États, est fermé. Et comme l’ont révélé plusieurs médias américains cette semaine, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis auraient mené séparément des frappes contre l’Iran en représailles. Si c’est un signal fort que ces pays arabes ne comptent plus se laisser faire, les deux États gardent malgré tout des canaux de communication ouverts avec l’Iran, dans l’espoir d’éviter une escalade régionale incontrôlable.
Malgré cette disruption brutale et multiple, la région maintient l’apparence d’un « business as usual ». La persistance de ce mot d’ordre témoigne des efforts considérables déployés par les États de la région pour maintenir à tout prix leur image si durement gagnée de Luxembourg ou de Liechtenstein du Golfe. Les nombreux instagrameurs et influenceurs installés dans la région, souvent venus d’Occident, sont priés de passer sous silence les bouleversements liés à la guerre.
Mais n’en déplaise à ces riches États golfiques, les crises se multiplient. Et il devient de plus en plus difficile de fermer les yeux face à une telle réalité.
Sur le plan extérieur, les difficultés ne cessent de s’accumuler, créant un double piège : l’Iran, auquel ces États avaient longtemps tendu la main ou avec lequel ils avaient tenté de ménager des canaux de médiation, multiplie les agressions ; les États-Unis, de leur côté, ont démontré qu’ils n’étaient plus cette puissance garante de la sécurité régionale, Donald Trump ne prenant même pas la peine de prévenir ses alliés en amont de l’assaut contre Téhéran.
L’inquiétude se double désormais de divisions internes croissantes qui ont éclaté au grand jour le 28 avril, lorsque les Émirats arabes unis ont quitté l’OPEP — une prise de distance significative vis-à-vis de la puissance dominante de la péninsule arabique. Depuis des années, la politique pétrolière constitue en effet un point de friction majeur entre Abou Dhabi et l’Arabie saoudite : les Émirats privilégient une stratégie de maximisation de leur production — qui consiste à vendre autant que possible tant que la fenêtre fossile reste ouverte — tandis que l’Arabie saoudite cherche à maintenir des prix élevés sur le long terme, quitte à restreindre la production des membres de l’OPEP.
Tout cela contribue à briser la renommée et le lustre d’une région devenue, en quelques décennies, la vitrine d’un capitalisme aussi débridé que pourvoyeur d’innovations rapides. Cette réussite reposait néanmoins sur une condition fondamentale : une stabilité et une sécurité absolues — une image soigneusement construite et entretenue par les élites dirigeantes.
Une phrase a cristallisé ce modèle : « il travaille au Khalīj » — le mot arabe pour désigner le Golfe. En Égypte, on l’entendait dans toutes les couches de la société, des ouvriers du bâtiment aux ingénieurs hautement qualifiés. C’était une formule d’admiration. Elle signifiait que ces hommes et ces femmes avaient réussi : partis d’une Égypte pauvre, ils accédaient à des salaires élevés, vivaient dans un environnement proche du paradis et pouvaient soutenir financièrement leurs familles restées au pays. Les compétences venues d’Égypte, de Syrie, du Liban ou de Palestine ont joué un rôle clef dans cette transformation du Golfe. Tout cela bien avant que les stars européennes et, surtout, les influenceurs, ne s’installent à Dubaï ou à Abou Dhabi, avant que les jeunes Européens ne portent des maillots floqués Qatar Airways, et avant que les Émirats ne deviennent des aquariums touristiques scintillants, où les gratte-ciels futuristes le disputent aux friandises virales, comme le « Dubai Chocolate ».
Les États-Unis ont démontré qu’ils n’étaient plus la puissance garante de la sécurité régionale.
Asiem El Difraoui
Cette image patiemment construite est aujourd’hui profondément fissurée par le conflit en cours, peut-être de manière durable.
« Les états du monde et des nations varient », écrivait le grand penseur arabe Ibn Khaldoun, dans la Muqaddima. Rarement cette intuition n’a paru aussi actuelle qu’au regard des transformations à l’œuvre dans le Golfe. Derrière l’image de stabilité et de puissance que ses monarchies veulent projeter, la création d’une nouvelle architecture de sécurité semble essentielle à la survie du modèle économique des États du Golfe et, par extension, au bon fonctionnement de l’économie mondiale. Elle relève d’un « grand jeu » d’une extrême complexité, inscrit dans la longue durée de la région, auquel l’Europe doit participer.
Pour les États arabes du Golfe, la perturbation des exportations et des chaînes logistiques par la fermeture du détroit d’Ormuz, via lequel transitaient environ 20 % du pétrole mondial, entraîne un net ralentissement économique, une pression budgétaire accrue et une hausse des coûts.
Certains États font face à des contractions du PIB (jusqu’à −4 à −6 % selon les estimations), tandis que les prix alimentaires et logistiques ont fortement augmenté (jusqu’à +100 % dans certains cas). Parallèlement, la confiance en berne des investisseurs, couplée à une fuite des cerveaux étrangers, fragilisent des secteurs clefs.
De manière plus cruciale encore, comme le souligne Michael Köhler, ancien diplomate pour l’Union européenne et fin connaisseur du Golfe : « le conflit actuel met gravement en danger non seulement la stabilité régionale, mais aussi les efforts de diversification économique cruciaux des États du Golfe, déjà engagés dans la perspective de la fin de la rente des hydrocarbures et d’un monde post-carbone ».
Pour l’Iran, l’impact est encore plus sévère, avec une inflation élevée (40–60 %), qui se conjugue à une dépréciation de la monnaie et à une chute des exportations pétrolières, aggravant donc la crise économique structurelle du pays due aux sanctions.
Pour d’autres pays de la région, comme l’Égypte et le Pakistan, les effets sont particulièrement lourds : la hausse des coûts d’importation s’ajoute à une baisse des transferts de travailleurs expatriés dans le Golfe, qui représentent une part essentielle des revenus extérieurs : plus de 30 milliards de dollars par an pour l’Égypte, environ 25 à 30 milliards pour le Pakistan. Cette manne financière que représentent les riches pétromonarchies est en effet menacée par une redirection de ces capitaux au profit d’une probable course à l’armement, en vue d’une architecture sécuritaire renforcée. Il en va de même sur d’autres continents : ainsi l’annulation par les Saoudiens du contrat d’échanges avec le Metropolitan Opera de New York, auquel ils devaient verser des subventions de près de 200 millions de dollars, n’a rien d’anecdotique. Elle augure de plans d’investissements économiques bien plus modestes.
Ce resserrement ne se limitera pas aux institutions états-uniennes ou européennes : il risque de compromettre des projets régionaux aussi cruciaux que la reconstruction de Gaza, Donald Trump lui-même comptant sur des financements saoudiens et émiratis pour bâtir sa « nouvelle Riviera ».
Le conflit actuel met en évidence la nécessité pour les États arabes du Golfe de se protéger. Si l’opposition fondamentale entre l’Iran et les États arabes a longtemps structuré la région, il existe également des dissensions au sein de ces pays. Ces dernières s’expriment en particulier dans le Conseil de coopération du Golfe (CCG), fondé en 1981, et conçu comme un instrument intergouvernemental au service de l’union régionale, tant sur le plan politique et économique que militaire. Aujourd’hui composé de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Bahreïn, du Koweït, d’Oman et du Qatar, le CCG est né au cours de la guerre entre l’Iran et l’Irak, principalement pour permettre une coopération sécuritaire. Pendant plus d’une décennie, le Conseil a reflété des intérêts communs autour desquels il était relativement aisé de s’unir. Si Oman avait opté pour la neutralité dans le conflit 1, les cinq autres membres ont ainsi tous officiellement soutenu l’Irak. Puis, lorsque celui-ci a envahi le Koweït en 1990, ils se sont ralliés à la défense de ce dernier, en rejoignant la coalition militaire menée par les États-Unis, qui a expulsé les forces irakiennes, en 1991.
D’autres divisions persistent aujourd’hui. Malgré leurs rivalités, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït et le Qatar ont en commun d’être des États relativement récents dans leur forme actuelle. Jusqu’au début du XXe siècle, ils consistaient en de petits ports vivant du commerce maritime et de la pêche aux perles — et, jusqu’au milieu du XIXe siècle, de la piraterie. Dirigées par des familles issues de tribus originaires de l’intérieur de la péninsule arabique, ces entités politiques ne doivent leur survie qu’à l’intervention du Royaume-Uni. Avec un premier traité maritime en 1820, les Britanniques ont cherché à mettre fin à la piraterie dans cette région qu’on surnommait la « Pirate Coast », qui rendait peu sûre la si stratégique route des Indes. Les États de la côte ont ensuite été intégrés à un même ensemble — la « Trucial Coast » regroupant les « États de la Trêve » — placés sous protectorat britannique, lui-même formalisé grâce à plusieurs jalons, dont la trêve maritime permanente de 1853, puis les accords de 1892. Il s’agissait d’une prise en main de ces territoires par les Britanniques, en échange d’une protection contre les attaques extérieures, telles que l’expansion des forces wahhabites alliées à la dynastie des Al Saoud au début du XXe siècle. C’est ainsi qu’une tentative d’annexion du Koweït par l’Irak après l’effondrement de l’Empire ottoman en 1918, puis par l’Iran, a pu être repoussée. Le patronage d’une puissance protectrice semble être, depuis longtemps, la condition sine qua non de l’existence même des Émirats arabes unis.
L’Arabie saoudite est la puissance dominante de la péninsule.
Asiem El Difraoui
Constitué de sept émirats — Abou Dhabi, Dubaï, Sharjah, Ajman, Umm al-Qaïwaïn, Ras el-Khaïmah et Fujaïrah — qui se sont officiellement regroupés en 1971, lors du retrait des Britanniques, le pays s’appuie sur une répartition des rôles stratégiques. Si Abou Dhabi domine sur le plan politique grâce à ses immenses ressources pétrolières et au rôle central de la famille Al Nahyan, Dubaï constitue le moteur économique et financier du pays, avec une économie diversifiée tournée vers le commerce, le tourisme et les services. Historiquement, le président des Émirats est l’émir d’Abou Dhabi, actuellement Mohamed bin Zayed Al Nahyan (MBZ), tandis que le Premier ministre est l’émir de Dubaï, aujourd’hui Mohammed bin Rashid Al Maktoum. Le pays repose donc sur un équilibre qui fait d’Abou Dhabi le détenteur du pouvoir politique et de Dubaï le cœur battant de l’économie.
Vis-à-vis de l’Iran, les Émirats arabes unis ne cachent pas leur désapprobation et leur critique du régime de Téhéran, mais demeurent pragmatiques quand il s’agit de leurs intérêts. Durement affectés par l’instabilité régionale causée par les frappes iraniennes, ils s’en sont pris au manque de coordination du Conseil de coopération du Golfe, tout en élaborant une stratégie plus unilatérale. Leur retrait récent de l’OPEP s’inscrit pleinement dans cette affirmation d’autonomie, qui reste cependant étroitement liée à l’alliance sécuritaire en vigueur avec les États-Unis, à la normalisation des relations — bien que de façade — avec Israël, ainsi qu’au maintien de canaux économiques intéressés avec l’Iran. Le ministre des Affaires étrangères, Abdullah bin Zayed Al Nahyan, le résume ainsi : « nous privilégions la désescalade et le dialogue, tout en protégeant fermement nos intérêts nationaux. » Les Émirats se définissent dès lors comme un acteur du « post-alignement », cherchant l’équilibre entre autonomie stratégique, préservation des intérêts économiques et condamnation des agressions.
Face aux Émirats, l’Arabie saoudite est la puissance dominante de la péninsule. Ses ambitions et ses démonstrations de force inquiètent les plus petites monarchies du Golfe soucieuses de leur autonomie. Le royaume, avec à sa tête le prince héritier Mohammed bin Salman (MBS), poursuit, à l’instar des autres monarchies du Golfe, une stratégie ambitieuse de transformation économique, présentée notamment dans le projet Vision 2030, qui s’appuie sur une modernisation de l’économie, une ouverture partielle de la société et le développement du tourisme. Mais cette politique avait pour condition essentielle la stabilité absolue — critère clef aujourd’hui largement remis en cause par le conflit régional en cours.
Dans le contexte actuel, l’Arabie saoudite est certes moins exposée que les Émirats arabes unis, situés en première ligne sur le Golfe. Le royaume jouit en effet d’une longue façade sur la mer Rouge, ainsi que d’infrastructures stratégiques, notamment l’oléoduc Est-Ouest (Petroline), qui lui permettent d’exporter une partie significative de son pétrole sans avoir à emprunter le détroit d’Ormuz. Il n’en demeure pas moins que l’essentiel des réserves pétrolières et gazières saoudiennes se situent dans la partie orientale du territoire, c’est-à-dire sur le Golfe. Là vit une importante population chiite qui, parce qu’elle se considère en partie marginalisée, a déjà été le foyer de révoltes d’ampleur.
Par le passé, l’Iran a d’ailleurs cherché à tirer profit de ces tensions. Depuis la révolution iranienne de 1979, les deux pays sont devenus des rivaux politiques au Moyen-Orient et, sur le plan religieux, dans le monde musulman, dont ils se revendiquent chacun le modèle de référence. Après plusieurs années de rupture, les relations diplomatiques entre les deux pays ont été rétablies en mars 2023, grâce à une médiation conjointe de la Chine et d’Oman. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, officiellement, les autorités saoudiennes défendent le maintien de canaux de communication avec Téhéran comme l’a déclaré le ministre saoudien des Affaires étrangères, Faisal bin Farhan Al Saud : « nous privilégions le dialogue et la désescalade afin de préserver la sécurité et la stabilité de la région. » Riyad aurait même interdit aux États-Unis le survol de son territoire ainsi que l’utilisation de certaines bases militaires lorsque Donald Trump a annoncé vouloir escorter des navires dans le détroit d’Ormuz. Les autorités saoudiennes craignaient qu’une telle opération n’entraîne une nouvelle escalade régionale.
Bahreïn est la seule petite monarchie du Golfe à compter une importante population chiite — environ 50 % de sa population totale — due à des liens anciens entretenus avec l’Iran, qui a longtemps exercé une influence capitale sur l’île. La famille régnante actuelle, cependant, est sunnite ; d’où de profonds griefs entre sunnites et chiites, les seconds accusant les premiers de les discriminer, tant politiquement qu’économiquement et socialement.
Lors du Printemps arabe, en 2011, le pays a été le théâtre de manifestations de masse, concentrées autour de l’emblématique rond-point de la Perle et menées en grande partie par des chiites, qui réclamaient des réformes politiques. La monarchie sunnite, soutenue par l’Arabie saoudite, a répondu par une répression sévère : plus de 2 000 personnes ont été arrêtées, dont des figures de l’opposition, des militants et du personnel médical, avant d’être jugées par des tribunaux d’exception. Dans les années qui ont suivi, la répression s’est institutionnalisée, notamment avec la révocation de la nationalité de près de 900 à 1 000 personnes entre 2012 et 2019, souvent au prix de leur apatridie.
La répression s’est de nouveau intensifiée dans le contexte de la crise actuelle : fin avril, cinq personnes ont été condamnées à de la prison à perpétuité pour avoir prétendument collaboré avec l’Iran et planifié ce que les autorités ont qualifié d’« actes terroristes et hostiles », notamment la surveillance d’infrastructures critiques pour le compte de réseaux d’affiliation iranienne. Parallèlement, des dizaines de personnes ont été arrêtées et au moins 69 individus ont été déchus de leur nationalité, accusés d’avoir soutenu les attaques iraniennes ou exprimé leur sympathie en ligne.
Par ailleurs, Bahreïn est l’un des États du Golfe les plus étroitement alignés sur la politique de l’Arabie saoudite, notamment vis-à-vis de l’Iran, et des États-Unis. En tant que pays hôte de la Cinquième flotte des États-Unis, c’est un hub sécuritaire clef dans la région.
Le Qatar, souvent présenté comme l’un des pays les plus riches au monde en termes de PIB par habitant (environ 80 000 à 90 000 dollars selon les estimations), a toujours joué une partition à part dans le Golfe.
Grâce à son fonds souverain, la Qatar Investment Authority, dont les actifs sont estimés à plus de 450 milliards de dollars, le pays dispose d’un levier financier considérable à l’échelle mondiale. Avec une population d’environ 2,7 millions d’habitants, mais seulement 350 000 à 400 000 citoyens qataris, l’émirat est devenu depuis longtemps une puissance régionale grâce à son usage du soft power. Celui-ci s’exprime notamment via la chaîne Al-Jazeera, mais aussi par une diplomatie de médiation particulièrement active et habile. Le Qatar a ainsi joué un rôle clef dans plusieurs négociations internationales, par exemple entre les Talibans et les États-Unis, ou encore dans des échanges impliquant à la fois le Hamas, les États-Unis et Israël. Malgré son ancrage dans un islam de tradition wahhabite, il entretient depuis longtemps une rivalité avec son grand voisin, l’Arabie saoudite, notamment en raison de visions divergentes en matière de politique étrangère et d’influence régionale. Dans le même temps, Doha maintient des liens pragmatiques avec l’Iran, les deux pays exploitant conjointement le gigantesque gisement gazier offshore North Field/South Pars — le plus grand champ gazier du monde. Le Qatar accueille également d’importantes bases militaires américaines, dont celle d’Al-Udeid, élément central du dispositif militaire américain au Moyen-Orient.
Dans les crises régionales, Doha privilégie systématiquement la désescalade et la diplomatie à travers un rôle de coordination au sein du Conseil de coopération du Golfe, le pays conservant une voix indépendante.
Considéré jusqu’à l’invasion irakienne de 1990 comme l’État le plus moderne et le plus libéral du Golfe, le Koweït connaît aujourd’hui une évolution plus autoritaire.
Bahreïn reste un hub sécuritaire clef dans la région.
Asiem El Difraoui
L’émirat occupe une position particulièrement délicate dans le conflit opposant les États-Unis, Israël et l’Iran. Très dépendant du parapluie sécuritaire américain depuis la guerre du Golfe de 1991, il cherche désormais à éviter toute implication directe dans une escalade régionale. Le gouvernement koweïtien a ainsi affirmé qu’il ne permettrait pas que son territoire serve à des attaques contre un autre pays. Comme les autres monarchies du Golfe, il tente de préserver un équilibre fragile entre son alliance stratégique avec Washington et la nécessité de ne pas provoquer Téhéran. Cette prudence s’explique par une vulnérabilité géographique : sa proximité avec l’Irak et l’Iran, mais aussi sa dépendance au détroit d’Ormuz et la présence de bases américaines sur son territoire. Parallèlement, le pays cherche à diversifier ses partenariats stratégiques — notamment avec la Turquie, le Pakistan ou l’Inde — tout en renforçant ses capacités de défense aérienne, anti-missile et cyber.
On oublie souvent aujourd’hui de citer l’Irak parmi les pays golfiques. Pourtant, avec Bassorah — point de départ légendaire de Sindbad le marin — le pays possède historiquement le port le plus important du Golfe côté arabe et son territoire a été le théâtre des trois conflits que l’on a appelés « guerres du Golfe » 2.
L’Irak ne s’est stabilisé que partiellement au cours de ces dernières années. Aujourd’hui, il est l’un des pays qui aurait le plus à perdre d’un conflit durable dans le Golfe, qui pourrait à nouveau le plonger dans une guerre civile. Pour le gouvernement provisoire dominé par les chiites — un nouveau gouvernement n’ayant toujours pas été formé après les élections parlementaires de 2025 — la situation constitue une véritable ligne de crête. Les États-Unis maintiennent une présence importante dans le pays, déjà visée par des milices chiites radicales, notamment le « Hezbollah irakien ». Sous forte pression américaine, un cessez-le-feu a été obtenu avec ces forces. Comme le souligne un diplomate européen spécialiste de l’Irak : « l’administration Trump met actuellement les Irakiens sous pression », à la fois pour former rapidement un gouvernement et pour contenir les milices chiites, dont les Forces populaires de mobilisation. Or selon ce diplomate, seules une approche graduelle et des négociations fermes, mais prudentes, peuvent fonctionner. Autrement, le risque est d’alimenter de nouveaux conflits internes.
Les régions kurdes autonomes du nord du pays sont, selon certains responsables chiites irakiens, favorables aux États-Unis et entretiendraient de bonnes relations avec Israël ; il est même parfois avancé qu’elles formeraient des milices kurdes iraniennes pour « libérer » les régions kurdes d’Iran. Les autorités kurdes contestent ces accusations, mais elles se trouvent elles aussi dans une position délicate : dépendantes du soutien américain, elles doivent en même temps composer avec la supériorité militaire des forces proches de Bagdad, notamment les Hashd al-Shaabi.
Un autre problème central pour l’Irak est que près de 90 % des revenus de l’État proviennent des exportations de pétrole — dont environ 90 % transitent par les terminaux situés près de Bassorah, historiquement le principal port du Golfe. Récemment, la production irakienne a chuté jusqu’à environ 1,3 million de barils par jour, en raison de capacités de stockage saturées. Le pays dispose certes d’un oléoduc passant par les régions kurdes autonomes vers la Turquie, mais les tensions entre le gouvernement régional du Kurdistan et le gouvernement central à Bagdad ont jusqu’à présent empêché une augmentation significative des exportations par cette voie.
Ce risque n’était pourtant pas imprévisible. Si, depuis la guerre Iran-Irak dans les années 1980, Bagdad considère le détroit d’Ormuz comme un goulet d’étranglement périlleux, le pays n’a pas pour autant réussi à activer pleinement une capacité de contournement via l’oléoduc Irak-Turquie, dont le segment fonctionnel se situe dans la région du Kurdistan. Les relations entre Bagdad et Erbil pâtissent de décennies de méfiance et de conflits non résolus concernant le partage des revenus, le contrôle des ressources et la gestion des infrastructures d’exportation.
À plus long terme, la baisse des revenus pétroliers constitue une menace directe pour l’État irakien lui-même, qui doit continuer à rémunérer ses millions de fonctionnaires.
La politologue et spécialiste de la région Fatiha Dazi-Heni désigne systématiquement la (presque) mer intérieure de la région sous le nom de « Golfe persique ». D’un point de vue historique, cette dénomination est fondée : la civilisation iranienne a été, pendant de longues périodes, la puissance dominante du Golfe et y a laissé un héritage culturel non négligeable dans les États arabes. Jusqu’à très récemment, les élites et les commerçants parlaient comme seconde langue le persan, et il reste parmi eux beaucoup d’iranophones.
Les Iraniens disposent de la plus longue côte le long du Golfe, avec environ 2 400 kilomètres et, au-delà, d’une profondeur stratégique considérable. Le pays partage des frontières avec l’Irak, la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan, ce qui lui assure de nombreuses routes d’approvisionnement, même en cas de destruction de sa marine par les États-Unis, tout en lui permettant de mener des actions asymétriques et perturbatrices dans le Golfe. L’Iran compte environ 88 à 90 millions d’habitants, soit une population comparable à celle de tous les États du Golfe réunis. Il dispose également d’une base industrielle plus importante et d’une économie plus diversifiée que ses voisins. Dans le même temps, son produit intérieur brut reste nettement inférieur à celui de l’Arabie saoudite — environ un tiers selon certaines estimations — et plutôt comparable à celui du Qatar, dont la population totale n’excède pas les 3 millions d’habitants.
Les relations de l’Iran avec ses voisins arabes ne sont pas seulement gouvernées par des impératifs stratégiques : le pays y a également des intérêts économiques considérables. Cela est particulièrement vrai dans les Émirats arabes unis, où des milliards de dollars d’origine iranienne ont été investis ou déposés sur des comptes bancaires. Les métropoles économiquement libérales comme Dubaï et Abou Dhabi ont également servi de plateformes pour contourner les sanctions internationales visant l’Iran. Dans ce contexte, les détenteurs véritables du pouvoir que sont les Gardiens de la Révolution, qui contrôlent une part importante de l’économie — souvent estimée de 30 à 40 % — n’ont en réalité guère intérêt à une déstabilisation totale des riches États du Golfe.
Le choix d’une escalade horizontale — c’est-à-dire d’une extension des attaques à l’ensemble de la région plutôt qu’une escalade directe et verticale contre les États-Unis et Israël — traduit un calcul stratégique relativement simple, qui semble pour l’instant porter ses fruits : prendre en otage les économies des États du Golfe, et par extension celle du reste du monde. Cette escalade, combinée à la perception d’une moindre fiabilité des États-Unis sous l’administration Trump, a plongé le Golfe dans une profonde incertitude et remis en question son modèle économique de manière durable. Comme nous le confie un jeune politologue émirati : « même en cas de cessez-le-feu avec l’Iran, le régime des mollahs restera en place longtemps. Les Américains et Israël ont échoué. Et s’il suffit d’un drone pour frapper un hôtel de luxe ou une tour de bureaux, la panique sera immédiate — surtout dans le monde économique et des affaires — avec des conséquences durables. »
Une diplomate de haut rang de l’Union européenne le formule ainsi : « Les Émiratis restent avant tout attachés aux États-Unis et tentent de continuer à flatter Trump pour maintenir les accords d’Abraham — pourtant impopulaires — faute d’alternative rapide. Ils se comportent en quelque sorte de manière similaire aux États membres de l’OTAN vis-à-vis des États-Unis » car ils en ont « encore besoin ». Comme l’a résumé l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, dans un entretien au Spiegel : « le gouvernement allemand ne s’en est pas si mal sorti avec Trump, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte non plus. On leur reproche souvent de flatter Trump de manière excessive mais, dans cette situation, ils n’ont pas beaucoup d’autres options. »
Certains États du Golfe misent toutefois déjà clairement sur une différenciation et sur une alternative multipolaire.
L’Arabie saoudite, par exemple, a conclu le 17 septembre 2025 à Riyad un accord de défense avec le Pakistan, le Strategic Mutual Defence Agreement (SMDA), dans lequel les deux pays s’engagent à considérer une attaque contre l’un comme une attaque contre les deux. Comme le souligne un ambassadeur dans la région : « l’Arabie saoudite espère se placer sous le parapluie nucléaire pakistanais. »
Les Émiratis peuvent quant à eux compter sur un soutien potentiel de la Chine. Pékin ne dispose pas de bases militaires dans la région, mais sa seule base implantée à l’étranger se situe à Djibouti, dans la Corne de l’Afrique, à proximité des routes commerciales menant au Golfe. Une coopération sécuritaire discrète, notamment via des ventes d’armes comme des drones, des missiles et des technologies de pointe, semble être en train de prendre forme. Officiellement, la Chine se tient à l’écart des conflits au profit d’une diplomatie présentée comme purement commerciale. Ces liens naissants pourraient par ailleurs être entravés par les relations de la Chine avec l’Iran, son principal fournisseur de pétrole, à qui elle livrerait des armes, alimentant pour longtemps la méfiance des États arabes.
Une collaboration entre les Émirats et l’Inde commence en parallèle à se dessiner en matière d’armements et de technologies de pointe. Ils sont sur ce plan en concurrence avec l’Arabie saoudite, qui était parvenue à approfondir, lors d’une visite du Premier ministre indien Narendra Modi en avril 2025, les termes d’un Defence Cooperation Agreement déjà signé en 2014. Riyad et New Delhi ont par ailleurs déjà organisé deux exercices navals conjoints et une manœuvre terrestre.
Les États arabes du Golfe suscitent depuis plusieurs années l’intérêt de la Russie, qui cherche à renforcer sa coopération de défense. Comme dans le cas chinois, la proximité militaire entre Moscou et Téhéran pourrait toutefois compromettre ce rapprochement. L’Iran aurait livré à l’armée russe des milliers de drones Shahed, ainsi que la technologie permettant leur fabrication ; en échange, les États arabes du Golfe accusent la Russie d’avoir très probablement fourni à l’Iran des coordonnées de cibles, notamment des installations américaines dans la région. Dans la perspective d’une nouvelle architecture de sécurité dans le Golfe persique, où l’Iran trouverait sa place au terme de négociations et grâce à des accords, il est probable que la Russie tente d’avancer ses pions en jouant un rôle dans sa construction.
De manière encore marginale mais grâce à une habile diplomatie de l’armement, l’Ukraine semble actuellement — et avec succès — permettre aux États arabes du Golfe de combler une lacune de leur appareil militaire : la défense anti-drones.
Le scénario le plus probable aujourd’hui est celui d’une architecture de sécurité dite hybride.
Asiem El Difraoui
Après l’invasion russe, le pays a développé, au cours de plus de quatre années de guerre, des systèmes à la fois efficaces et relativement peu coûteux. Au mois d’avril, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’est rendu à deux reprises dans le Golfe. Les États-Unis eux-mêmes cherchent désormais à sécuriser leurs bases dans la région grâce à l’appui et l’expertise ukrainiens.
Un autre partenaire potentiel est la Turquie, acteur régional de plus en plus incontournable. Le Qatar, son allié le plus proche dans la région, entretient depuis longtemps une alliance stratégique avec Ankara et accueille depuis 2014 la base militaire Tariq bin Ziyad. Plusieurs milliers de soldats turcs y sont stationnés et mènent régulièrement des exercices conjoints avec les forces qataries. Cette alliance a été déterminante pour Doha dans son entreprise de résistance à l’influence de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Cette forte présence turque au Qatar témoigne aussi d’une stratégie de diversification de l’architecture de sécurité nationale du pays, en vue d’une plus grande indépendance vis-à-vis des États-Unis. Ankara est devenue un pourvoyeur d’armes de premier plan pour plusieurs États du Golfe, notamment les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, avec des drones — comme les Bayraktar TB2, qui ont fait leurs preuves au début de la guerre d’Ukraine —, des véhicules blindés, des navires et des systèmes de guerre électronique. Cependant, la Turquie reste un objet de méfiance pour de nombreux États du Golfe, en raison du soutien apporté aux Frères musulmans — un chiffon rouge pour l’Arabie saoudite. Rappelons que c’est à Istanbul que l’assassinat du journaliste et critique du régime, Jamal Khashoggi, a eu lieu, commandité par les autorités saoudiennes.
Israël, qui avait suscité de grands espoirs de la part des signataires des accords d’Abraham pour ses réussites technologiques, est aujourd’hui fortement discrédité auprès des monarchies du Golfe. La destruction de Gaza, le nombre extrêmement élevé de victimes, les frappes en Syrie, les attaques contre les leaders du Hamas au Qatar et les nouvelles attaques contre le Liban font d’Israël, pour de nombreuses années encore, un partenaire plus que problématique en matière d’alliance sécuritaire. L’Arabie saoudite, en particulier, ne rejoindra probablement pas les accords d’Abraham. Dans ce pays comme dans d’autres États du Golfe, les dynasties au pouvoir ne peuvent faire fi de leur opinion publique, très critique de la guerre à Gaza, sans risquer de se mettre elles-mêmes en danger. Quand par exemple le bureau du Premier ministre israélien a annoncé que Benjamin Netanyahu avait effectué une visite secrète à Dubaï et rencontré le président des Émirats arabes unis, l’information a été immédiatement démentie par Abou Dhabi. Le ministère émirati des Affaires étrangères a qualifié ces affirmations d’« entièrement infondées », rappelant que les relations avec Israël s’inscrivent dans le cadre public des Accords d’Abraham et non dans des arrangements secrets. Une coopération discrète avec Israël dans les domaines technologique, sécuritaire et militaire semble néanmoins se poursuivre. Selon plusieurs médias américains et israéliens, Israël aurait même déployé — voire fourni temporairement — des batteries de son système antimissile très performant « Iron Dome » aux Émirats.
« C’est par l’asabiyya (solidarité collective) que se réalisent la protection, la défense, la revendication du pouvoir et toute action collective », écrivait encore Ibn Khaldun.
Dans les réflexions actuelles sur la création d’une nouvelle architecture de sécurité, l’accent est à nouveau mis sur l’autonomie stratégique des États arabes du Golfe. Des discussions s’organisent entre pays membres, mais pas seulement, comme le montrent de premiers mouvements diplomatiques auprès de l’Irak. Du reste, comme nous l’indique une responsable européenne dans le Golfe, une main a également été tendue à l’Iran.
L’autonomie stratégique et l’intégration militaire se heurtent cependant à de très grands obstacles. Les petits États du Golfe craignent l’hégémonie de l’Arabie saoudite et une extension de sa domination, de même que des tensions entre le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.
En effet, en dépit de l’estime qu’éprouvent l’un pour l’autre les deux dirigeants de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, Mohammed bin Salmane et Mohammed ben Zayed Al Nahyane, les tensions ont culminé au Yémen en 2025.
Alors qu’un mouvement de révolte a relancé le débat sur la création d’un Yémen du Sud indépendant en décembre, un Conseil de transition du Sud, soutenu par les Émirats arabes unis, a pris le contrôle de vastes parties du sud et de l’est du pays, notamment Hadramawt et al-Mahra, faisant face aux forces soutenues par l’Arabie saoudite. Le 26 décembre 2025, des frappes aériennes saoudiennes ont visé les forces du Conseil de transition du Sud. Le 30 décembre, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a frappé le port de Mukalla, affirmant viser une livraison d’armes des Émirats. En janvier 2026, les forces soutenues par Riyad ont repris le contrôle, montrant que l’Arabie saoudite avait clairement fait la preuve de sa domination.
Le Soudan et la Libye constituent deux autres terrains d’affrontement indirect entre puissances du Golfe. Au Soudan, une guerre civile trop souvent ignorée par les médias internationaux a déjà fait des dizaines de milliers de morts et déplacé plus de 10 millions de personnes. Elle oppose deux chefs de guerre : les forces armées soudanaises, dirigées par Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide, menées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Ces dernières, issues en partie des milices janjawids, sont accusées, avec leurs composantes, de graves crimes de guerre. Au-delà de l’affrontement militaire, il s’agit fondamentalement d’un conflit d’accaparement des richesses du pays — notamment l’or, les terres et le contrôle des routes commerciales.
Les États du Golfe soutiennent différentes parties de manière moins directe qu’au Yémen, mais avec des conséquences tout aussi dévastatrices. L’Arabie saoudite, qui se présente comme la médiatrice officielle du conflit, affiche une proximité avec les forces armées soudanaises. L’Égypte en est le principal soutien et, à ce titre, une forme de « division des tâches » s’est établie entre Riyad et Le Caire : les Saoudiens privilégient la diplomatie tandis que les Égyptiens appuient les forces armées au plan militaire. Le Qatar se situe également plutôt du côté de l’armée soudanaise.
L’Europe doit comprendre que sa propre autonomie stratégique passe aussi par le Golfe persique.
Asiem El Difraoui
En revanche, les Émirats soutiennent largement les Forces de soutien rapide, à la fois financièrement, logistiquement et vraisemblablement aussi militairement. Leur objectif est de créer un acteur régional puissant comme contrepoids à l’Arabie saoudite, mais aussi de sécuriser l’accès aux ressources, notamment en or, dont une grande partie est contrôlée par les réseaux liés à Hemedti et dont Dubaï est l’un des principaux hubs de commercialisation.
De fortes tensions existent également entre le Koweït et l’Irak. Après l’invasion irakienne, les Koweïtiens restent méfiants à l’égard de leur ancien envahisseur. Dans le contexte actuel, plusieurs incidents graves ont eu lieu : l’assaut du consulat koweïtien à Bassorah par une foule chauffée à blanc par des milices chiites radicales pro-iraniennes, ainsi que des attaques de drones contre des postes-frontières koweïtiens depuis le territoire irakien.
Si une intégration de défense plus poussée et une autonomie stratégique seraient sans doute souhaitables pour la région, les États du Golfe en sont donc encore loin. La voie sera longue et difficile. Une première étape pourrait consister en des achats communs d’armements et un développement technologique conjoint.
Certains scénarios — qui semblaient excessivement pessimistes avant que les Émirats ne quittent l’OPEP mais qui regagnent une certaine centralité — suggèrent au contraire que les États du Golfe pourraient s’éloigner durablement les uns des autres. Il est à craindre que cette prise de distance les fasse entrer en concurrence, notamment pour l’acquisition de systèmes de défense auprès de différents partenaires internationaux.
L’un des défis clefs reste enfin la définition d’une position commune vis-à-vis de l’Iran et la perspective d’accords de sécurité à long terme avec Téhéran, qui semblent indispensables pour garantir l’avenir économique de la région.
Le scénario le plus probable aujourd’hui est celui d’une architecture de sécurité dite hybride : les États-Unis resteraient la principale puissance protectrice tandis que les États du Golfe diversifieraient leurs alliances et renforceraient progressivement leur coopération.
Une question essentielle pour les pays de l’Union européenne et le Royaume-Uni est de savoir comment contribuer à cette transition. Certes, la France dispose d’une base navale permanente à Abou Dhabi, avec une capacité de projection théorique dans tout le Golfe et l’océan Indien, tandis que le Royaume-Uni possède une base stratégique au Bahreïn. Mais la Royal Navy s’est révélée incapable de déployer ses principaux bâtiments — par exemple un porte-avions de type Queen Elizabeth — en direction de Chypre.
Confrontée à la guerre en Ukraine, l’Europe développe encore trop lentement son autonomie stratégique et reste un « chaînon faible, bien qu’indispensable » de la sécurité mondiale. Sans être un acteur central de la sécurité du Golfe, elle y joue un rôle de stabilisateur. Alors qu’elle n’a ni la capacité militaire des États-Unis ni le poids économique et stratégique de la Chine, elle reste influente comme médiatrice — notamment vis-à-vis de l’Iran — et comme partenaire énergétique clef. En 2026, ce rôle est surtout indirect : elle facilite le dialogue, limite les escalades et maintient des cadres de coopération. En ce sens, si elle ne structure pas l’ordre régional, on peut dire qu’elle contribue à éviter qu’il ne se fragmente davantage.
L’Union dispose d’une expérience considérable en matière de coopération sécuritaire. Comme nous le confie une haute fonctionnaire de la Commission, plusieurs pistes sérieuses sont actuellement à l’étude pour étoffer le rôle de l’Union dans le Golfe.
Il s’agit d’abord d’accompagner le Conseil de coopération du Golfe dans la mise en place d’une architecture de sécurité renouvelée par un transfert de savoir-faire fondé sur l’expérience européenne de la sécurité collective — qu’il s’agisse de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, de l’ancienne Union de l’Europe occidentale, de l’OTAN ou encore du cadre institutionnel du Traité sur l’Union européenne. Dans cette perspective, l’Union pourrait également soutenir les efforts de négociation avec l’Iran, au soutien des États du Golfe qui plaident pour un accord global dépassant la seule question nucléaire.
Une autre piste concerne le renforcement de la coopération en matière de politique de défense, à travers des accords dédiés et des dialogues structurés, tant au niveau multilatéral que bilatéral. Cela inclut également des coopérations industrielles et des exportations d’armements, dans un cadre régulé.
Par ailleurs, une coordination étroite pourrait être développée dans le domaine de la gestion et de la résolution des conflits régionaux — qu’il s’agisse du Moyen-Orient au sens large, du Liban, de la Syrie, du processus de paix israélo-palestinien, du Yémen, de l’Irak et bien sûr de l’Iran — des dossiers sur lesquels Européens et acteurs du Golfe partagent souvent les mêmes diagnostics.
Enfin, une dimension supplémentaire pourrait consister en une coopération renforcée pour la restauration d’un ordre international fondé sur des règles, incluant une réflexion commune sur la réforme du système multilatéral et des Nations Unies. Après les leçons tirées de la guerre en Ukraine et de l’imprévisibilité d’un Donald Trump, l’Europe doit comprendre que sa propre autonomie stratégique passe aussi par le Golfe persique. Crucial pour nos économies, le Golfe ne pourra plus être un terrain de partenariats si nous laissons la place à des acteurs qui poursuivent des intérêts contraires aux nôtres, en particulier la Chine.
Comme le souligne Michael Köhler, ancien diplomate de l’Union en charge de la région Afrique du Nord-Moyen-Orient, l’Europe doit pleinement jouer son rôle dans ce nouveau monde multipolaire : dans le cas contraire, elle risque d’être encore davantage marginalisée dans un environnement international de plus en plus agressif. Cela vaut tout particulièrement pour le Golfe, région avec laquelle elle entretient des relations économiques et commerciales extrêmement complexes et réciproques, allant des exportations d’hydrocarbures et des investissements stratégiques aux secteurs de la finance, des infrastructures, de la défense et des technologies de pointe.
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16.05.2026 à 16:25
Matheo Malik
Les clefs de la stratégie du gouvernement Meloni au Moyen-Orient et dans la « Méditerranée élargie » par le ministre des Affaires étrangères.
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Depuis le déclenchement de la guerre entre l’Iran et les États-Unis, l’Italie agit aux côtés de ses partenaires européens, du G7 et des organismes multilatéraux pour favoriser la cessation des hostilités, assurer la réouverture du détroit d’Ormuz et rétablir la stabilité au Moyen-Orient. Dans ce cadre, notre pays a manifesté sa disponibilité à participer, une fois le conflit terminé, à une coalition internationale à caractère défensif pour rétablir la liberté de navigation dans le détroit.
Comme je l’ai rappelé devant la Commission du Parlement italien, pour notre gouvernement, le blocage d’Ormuz ne représente pas une simple crise régionale mais un choc mondial destiné à avoir des répercussions sur la sécurité énergétique, la compétitivité industrielle et les équilibres économiques internationaux. Un risque particulièrement important pour tous les pays de la région, mais aussi pour un pays comme l’Italie, dont les exportations représentent environ 40 % du PIB.
Le détroit d’Ormuz est en effet un point névralgique du commerce international : environ 20 % du pétrole mondial y transite, ainsi qu’un quart des exportations de gaz naturel liquéfié et une part significative des matières premières nécessaires aux chaînes de production internationales. L’insécurité des routes commerciales et la hausse des prix de l’énergie ont déjà commencé à produire des effets sur les familles et les entreprises européennes. Malgré le ralentissement du commerce mondial et l’impact des droits de douane, les exportations italiennes ont tout de même progressé de 3,3 % en 2025, confirmant combien la stabilité des routes maritimes est essentielle pour l’économie nationale.
Ce qui nous préoccupe n’est pas seulement l’impact sur l’industrie nationale. Les conséquences pour les pays les plus fragiles d’Afrique et de la « Méditerranée élargie » suscitent également l’inquiétude. En effet, environ 30 % des exportations mondiales d’engrais transitent par le détroit d’Ormuz, des engrais essentiels à la sécurité alimentaire de nombreuses économies vulnérables. Le cas du Soudan, où continue de se dérouler l’une des plus graves crises humanitaires au monde, est emblématique. La hausse des prix de l’énergie et des engrais risque de réduire les productions agricoles, d’alimenter l’inflation et d’aggraver l’instabilité, les famines et les flux migratoires vers l’Europe.
Une paix durable au Moyen-Orient ne peut faire abstraction de la stabilité du Liban.
Antonio Tajani
C’est pourquoi, au début du mois de mai, nous avons convoqué une réunion avec mon homologue croate — président en exercice du MED9 — en invitant trente pays de la Méditerranée, du Moyen-Orient et des Balkans, ainsi que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), afin de lancer la « Coalition de Rome pour la sécurité alimentaire et l’accès aux engrais », un forum permanent destiné à identifier des solutions immédiates et concrètes.
Notre analyse est que la crise d’Ormuz est le reflet d’un conflit plus large, enraciné dans des décennies de tensions entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Dans ce contexte, nous continuons à soutenir que la voie diplomatique reste la seule possible, et nous réaffirmons que Téhéran ne peut se doter ni d’armes nucléaires ni de systèmes balistiques capables de déstabiliser davantage la région.
Nous ne pouvons effacer le souvenir de la répression des manifestations de la jeunesse en Iran, étouffées dans le sang par le régime. Une répression qui se poursuit encore aujourd’hui à travers des arrestations et des exécutions capitales visant les opposants. Ces dernières semaines, Téhéran a frappé sans discrimination des zones résidentielles, des hôtels, des hôpitaux et des infrastructures énergétiques dans plusieurs pays du Golfe. Des attaques qui se poursuivent encore aujourd’hui et que nous avons condamnées avec fermeté, en exprimant notre solidarité envers les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Oman et l’Arabie saoudite.
Sur le plan diplomatique, j’ai maintenu un contact constant avec mon ami, le secrétaire d’État américain Marco Rubio, que j’ai rencontré à Rome récemment. Nous sommes convenus de la nécessité de préserver le lien transatlantique et de travailler conjointement pour la paix et la stabilité internationales. J’ai également confirmé notre soutien aux négociations en cours au Pakistan, que nous considérons comme fondamentales pour maintenir ouverte une perspective diplomatique.
Nous ne pouvons effacer le souvenir de la répression des manifestations de la jeunesse en Iran.
Antonio Tajani
J’ai également poursuivi le dialogue avec le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi, en soulignant la nécessité pour Téhéran de négocier « de bonne foi » et de reprendre sa coopération avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, tout en reconstruisant des relations positives avec les pays du Golfe.
Ces dernières semaines, je me suis également rendu en Chine afin de rencontrer le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, que j’ai exhorté à jouer un rôle plus actif de Pékin dans la médiation avec Téhéran. Parallèlement, Rome maintient un canal direct avec les partenaires régionaux du Golfe, considérés comme des interlocuteurs indispensables pour toute solution diplomatique durable et pour le futur rétablissement de la liberté de navigation dans le détroit.
Sur le plan opérationnel, l’Italie est prête à mettre à disposition l’expérience acquise dans les missions navales européennes en mer Rouge, dans l’océan Indien et en Méditerranée. Nous estimons en particulier nécessaire de renforcer la mission européenne Aspides, qui ne voit actuellement que l’Italie et la Grèce engagées dans les patrouilles en mer Rouge pour garantir le transport maritime.
Dans la mission multilatérale qui sera lancée dans le détroit d’Ormuz, l’Italie pourrait contribuer aux opérations de déminage et à la sécurité de la navigation commerciale.
Nous estimons toutefois qu’une paix durable au Moyen-Orient ne peut faire abstraction de la stabilité du Liban.
Le gouvernement italien soutient le dialogue entre Israël et Beyrouth sous médiation américaine et a offert sa disponibilité pour accueillir des pourparlers directs entre les parties. Lors de ma mission au Liban en avril dernier, j’ai réaffirmé au président Joseph Aoun le soutien italien à un processus visant à transformer la trêve actuelle en un véritable processus de paix.
Washington et Bruxelles considèrent par ailleurs Rome comme un acteur de plus en plus central dans le renforcement de l’État libanais, un sujet que j’ai également abordé lors de ma récente rencontre à la Farnesina avec le ministre libanais des Affaires étrangères.
Dans le détroit d’Ormuz, l’Italie pourrait contribuer aux opérations de déminage et à la sécurité de la navigation commerciale.
Antonio Tajani
Nous sommes également très vigilants sur la sécurité de nos militaires engagés auprès de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), dans la mission militaire bilatérale italienne au Liban (MIBIL) et dans le Comité technique militaire pour le Liban dirigé par l’Italie. Parallèlement, nous ne cesserons pas de demander la protection des communautés chrétiennes du pays, après les violences commises par des colons israéliens extrémistes contre des villages du sud du Liban, y compris ceux à majorité chrétienne.
La question des violences commises par des colons israéliens extrémistes a également été abordée à Bruxelles, où les ministres européens viennent d’approuver de nouvelles sanctions sévères à leur encontre. Lors de la même réunion, nous avons approuvé de nouvelles sanctions contre les terroristes du Hamas, dont le désarmement demeure une priorité absolue. L’Italie continue de suivre avec attention la situation à Gaza et dans les territoires palestiniens, en maintenant un rôle actif dans l’aide humanitaire et dans la future reconstruction, avec l’objectif d’aboutir à deux États capables de coexister dans la paix et la sécurité.
C’est également dans cette perspective que s’inscrit l’arrivée en Italie, ces jours-ci, de 72 étudiants palestiniens bénéficiaires de bourses dans des universités italiennes : un investissement que nous considérons comme faisant partie de la formation de la future classe dirigeante palestinienne.
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11.05.2026 à 05:30
Matheo Malik
Le diagnostic sans détours du chef d'état-major de l'armée de Terre.
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Nous vivons un moment de bascule, un moment de retour des empires, et nous entrons dans un nouvel ordre où la force s’exprime de manière plus directe et plus assumée.
La Russie en offre l’illustration la plus frappante. Voisin de l’Europe doté d’un outil militaire considérable, cet État impérial s’est longtemps contenté, pensions-nous, de peser sur son environnement par la seule menace. En 2014, puis à grande échelle en février 2022, il a brisé ce tabou en s’attaquant à l’Ukraine ; alors même que son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies aurait dû en faire le garant d’un ordre international fondé sur la souveraineté et le règlement des conflits par le droit.
Plus largement, nous constatons un retour de la force comme mode de règlement des rapports internationaux. La politique étrangère des États-Unis, qui demeurent nos alliés, témoigne, elle aussi, du retour d’une logique de force et contribue, à sa manière, à l’affaiblissement du droit.
De même, Israël affirme désormais que sa survie passera moins par le droit, que par la dissuasion née de la force militaire ; ou par un droit imposé par une force sans retenue.
Je pense à la Première Guerre mondiale qui vit la superposition d’une révolution géostratégique, culturelle et technologique.
Nous traversons aujourd’hui une dynamique comparable. Une révolution industrielle est déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies : celle de l’information et du numérique. Elle se poursuivra. En transformant profondément les sociétés et en ouvrant de nouveaux espaces à l’action humaine, elle élargit aussi les terrains d’affrontement. L’information, le cyberespace, l’espace extra-atmosphérique deviennent des espaces d’activité humaine permanente ; dès lors qu’un espace s’ouvre à l’activité humaine, il s’ouvre aussi à la confrontation.
Nous vivons un moment de bascule, un moment de retour des empires.
Général Pierre Schill
À cette mutation s’ajoute une révolution culturelle : le basculement économique et démographique du Nord vers le Sud, et la contestation, par plusieurs puissances dont la Chine, de l’ordre mondial issu de la Seconde Guerre mondiale.
Ces puissances ne proposent pas encore d’ordre alternatif construit ; elles s’affirment d’abord comme des puissances de contestation. Elles affirment, en substance, que l’ordre qui a prévalu jusqu’à présent serait contingent et temporaire.
Il faut s’attendre à ce que l’empire, surtout lorsqu’il est contestataire, et plus encore lorsqu’il se réclame d’un héritage stratégique soviétique comme la Russie, cherche à vaincre sans livrer bataille. C’est ici qu’intervient la question cruciale de l’hybridité.
L’élargissement de l’activité humaine engendré par la révolution industrielle numérique favorise les postures ambivalentes. Les frontières s’estompent entre civil et militaire, entre action directe et indirecte, entre influence et guerre informationnelle, entre prouesse technologique et exigence intellectuelle ou morale. Il devient même difficile de distinguer la guerre de la paix, tant les contours de l’affrontement se brouillent.
Clausewitz définissait la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Ce monde d’hybridité, où s’enchevêtrent géostratégie, technologie et logiques impériales, nous invite à franchir un pas supplémentaire : et si, dans le monde des empires, la paix elle-même devenait la continuation de la guerre par d’autres moyens ?
Dans ce monde de la force et des empires, une nouvelle grammaire stratégique émerge. À la dualité traditionnelle entre paix et guerre s’est substitué une ligne de tensions, un axe géostratégique : compétition, contestation, affrontement.
La compétition est le cours normal des relations internationales ; la contestation, quant à elle, prospère précisément dans l’ambiguïté, dans les zones grises, dans l’hybridité ; et enfin l’affrontement, est le passage à la guerre ouverte, qu’il soit à grande échelle ou plus limité. Cet état permanent de conflictualité, latente ou ouverte, est entretenu par le jeu de l’ambiguïté et de l’hybridité, dont les puissances contestataires ont fait leur arme.
Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’effacement de la frontière entre paix et guerre, c’est la superposition permanente de ces situations. Nous ne passons plus simplement de la paix à la crise, puis de la crise à la guerre. Nous sommes simultanément dans la compétition et dans la contestation jusqu’à la confrontation, et nous devons dissuader et empêcher que cette confrontation ne bascule dans l’affrontement.
Nos sociétés sont déjà engagées dans une conflictualité permanente. Le cours normal du monde et la vie quotidienne de nos sociétés sont déjà habités par des actions d’influence, de désinformation, de pression économique, cyber ou informationnelle. C’est une réalité stratégique dont nous devons prendre conscience et qu’il faut regarder en face.
Les armées sont une assurance-vie. Elles se préparent au pire. Aujourd’hui, ce pire prend la forme d’une guerre majeure sur le continent européen, une éventualité redevenue possible, même si elle n’est pas la plus probable. C’est à cette réalité que nous devons nous préparer, et c’est elle qui nous structure en tant que force armée.
Mais se préparer à cette hypothèse ne signifie pas la considérer comme inéluctable. Notre objectif n’est pas de préparer la guerre parce qu’elle serait certaine ; il est de disposer de la force, de la crédibilité et de la détermination nécessaires pour l’empêcher.
Des conflits ouverts se déploient sous nos yeux en ce moment même. Il est important de les observer pour en tirer des enseignements.
Le premier enseignement est le suivant : si les armées gagnent les batailles, ce sont les nations qui remportent les guerres.
Nos sociétés sont déjà engagées dans une conflictualité permanente.
Général Pierre Schill
Dans un contexte où la paix n’est plus qu’une prémisse à la guerre, face à des empires qui cherchent à nous vassaliser, la question qui est posée est moins militaire ou diplomatique que fondamentalement politique : au nom de quoi voulons-nous nous défendre ?
L’Ukraine se trouve à la pointe extrême de cette question. Si les Ukrainiens tiennent aujourd’hui face aux Russes, c’est parce que la nation ukrainienne puise dans ses ressources profondes, ses tréfonds, pour se défendre. C’est ce socle national qui fait la différence, celui qui décide, en dernier ressort, de la capacité d’un peuple à résister.
Tout est affaire de rapport entre l’assaillant et le défenseur.
Certains défenseurs s’écroulent. Ceux qui résistent puisent leur capacité dans les profondeurs de leurs forces et de leur société. La Russie ne battra pas l’Ukraine tant que celle-ci n’aura pas crié grâce. Pour l’éviter, les Ukrainiens ont déjà payé le prix de centaines de milliers de soldats. La Russie, de son côté, perd aujourd’hui environ mille hommes par jour — trente mille tués, blessés, ou disparus le mois dernier. Cette guerre se déroule dans un domaine technologique avancé, on y voit toutes les innovations, et pourtant, en dernière instance, la question du tréfonds demeure, intacte.
La victoire vient lorsque cette volonté s’affaisse, que la société ou l’outil militaire qu’elle soutient cèdent. Mais quand l’attaqué se défend jusqu’au dernier souffle, il faut aller le chercher au sol. Les forces armées doivent intégrer les facteurs d’évolution des modes de combat, comme le drone ou le cyber mais, à la base de ces facteurs d’évolution, se trouvent des facteurs de continuité incontournables. L’esprit guerrier et les forces morales en sont.
Nous pouvons peser sur notre destin. Il s’agit du cœur même du sujet. Nous ne sommes pas condamnés à subir ce monde ; nous ne sommes pas à la merci de la force des autres.
De ma position dans les armées, j’ai le devoir d’aider notre pays à façonner l’avenir, et non à se laisser balloter par les temps présents. Ce moment de l’histoire constitue un appel à la puissance agissante. Il ne s’agit ni de céder au fatalisme, ni de croire que la volonté seule suffira. Il s’agit de construire la force nécessaire pour que la France soit en mesure de continuer à décider, entraîner et agir.
Il faut s’attendre à ce que l’empire cherche à vaincre sans livrer bataille.
Général Pierre Schill
Ce moment crucial constitue un tournant pour les armées en général, et pour l’armée de Terre en particulier. L’institution militaire doit aider notre pays à exercer une forme de leadership. Elle est l’un des ferments d’une souveraineté européenne, celle qui doit permettre à notre continent de se penser puissance et de peser sur notre destin.
Concrètement, cela passe par une transformation de notre modèle qui doit s’accompagner d’une nouvelle économie de défense et d’une nouvelle façon de concevoir et de produire nos équipements militaires. Depuis la naissance de la dissuasion nucléaire, au cours des années 1960, la France a organisé l’acquisition de ses équipements et mis au point ses tactiques autour de grands objets structurants : la dissuasion nucléaire elle-même, les porte-avions, les avions de chasse, les chars… Cette organisation va de pair avec une politique de l’État, avec des programmes conçus pour le long terme, dont la plupart ont été concluants. Ainsi, le programme « Scorpion » a été un succès au sein de l’armée de Terre. Nous avons anticipé le combat des années 2030 et construit en conséquence le système de communication, le combat collaboratif, et les véhicules qui permettront d’y faire face.
Mais cette approche des questions militaires est héritée d’un monde qui s’est depuis transformé. Elle repose sur une économie structurée autour de grandes industries et sur la base industrielle et technologique de défense nationale. Or aujourd’hui, une effervescence formidable agite les secteurs du numérique, de la haute technologie, et de l’intelligence artificielle. Elle relève d’une autre forme d’économie de la guerre : plus rapide, plus diffuse, plus agile et déstabilisante pour les modèles traditionnels ; plus libérale.
Ce bouillonnement crée de nouveaux moyens de se battre, mais ils n’ont pas pour autant éliminé les anciens. Nous ne sommes pas dans une logique de substitution, mais dans une logique de complémentarité.
Plutôt qu’un remplacement, on assiste à une combinaison des moyens et des modes de combat.
Les partisans de la modernité suggèrent de se détourner de nos équipements anciens pour se concentrer sur des systèmes plus simples, plus agiles, réputés plus efficaces : de petits drones et des téléphones portables — des outils numériques.
Dans sa forme la plus aboutie, cette logique conduit à une forme d’« ubérisation » du combat, telle qu’on peut l’observer aujourd’hui en Ukraine. Celle-ci s’articule autour d’un système de points attribués aux cibles : un fantassin russe représente X points ; un char, Y points, etc. Les combattants ayant détruit une cible, notamment avec leurs drones, prennent une photo et encaissent les points. Ces derniers sont ensuite échangés contre de nouveaux drones et de nouveaux équipements sur une marketplace. Les grandes unités, telles que la brigade Azov, un peu dans l’esprit cosaque, développent même des formes d’auto-financement et d’auto-promotion, mobilisant la société pour acquérir des ressources. Il y a là un risque de gamification, de considérer que la guerre est un jeu, dans une logique de performance individuelle et de récompense. La tendance à l’ultralibéralisme, y compris dans le domaine militaire, favorise cette dynamique. Mais ce modèle ne peut pas être le nôtre. Une armée comme la nôtre ne peut pas se réduire à une juxtaposition d’initiatives individuelles, aussi efficaces soient-elles.
Il est indispensable de prendre en compte ces évolutions des modes de combat et d’acquisition. Cela implique d’introduire de la souplesse dans un système planifié.
Cela appelle notamment des modifications dans la programmation budgétaire de l’État. Un exemple serait d’accepter qu’il y ait des formes de ressources ou de provisions destinées à l’innovation, conçues pour acheter des petits drones, nécessaires dans les futures guerres électroniques, ou investir dans l’intelligence artificielle, en complément des équipements massifs et coûteux que sont le porte-avions, les avions de chasse, et les chars. Cela implique de ne pas systématiquement sacrifier ces provisions pour l’innovation lors des arbitrages budgétaires.
Nous ne sommes pas condamnés à subir ce monde ; nous ne sommes pas à la merci de la force des autres.
Général Pierre Schill
Ces nouveaux outils permettent à un ensemble de paramètres, y compris les systèmes de commandement, d’évoluer à un rythme beaucoup plus rapide, parfois d’un semestre à l’autre grâce aux progrès fulgurants de l’intelligence artificielle et du numérique, implantés grâce au edge computing et au cloud. Ce principe vaut également pour augmenter la létalité, en particulier pour les feux dans la profondeur : drones, munitions téléopérées, capacités longue portée.
Il nous faut donc gérer simultanément des temporalités différentes : le temps long des grands programmes et le temps court de l’innovation et, pour cela, jongler entre différentes origines de ressources, afin de bâtir un modèle de défense puissant et réactif, sans sacrifier sa cohérence.
Il s’agit d’une mobilisation globale des nations, en vue d’une défense complète et effective, dès la période de compétition ; l’hybridation des stratégies de réponse à cette compétition se double d’une hybridation des moyens militaires et de leur acquisition.
Moins qu’une substitution, il s’agit de combiner l’économie traditionnelle de la guerre avec ces nouvelles formes d’économie. De la même manière que les modes de combat nouveaux se combinent aux anciens, la tranchée ou le recours à l’artillerie doivent être transformés par les drones et l’intelligence artificielle. Il n’y a pas d’effacement de l’ancien monde, mais une addition de couches nouvelles.
En effet, les armées doivent être stratégiques, innovantes et soudées afin de peser sur le destin de notre pays.
L’efficacité d’une armée, sa capacité à afficher sa détermination, est intimement liée à l’efficacité de la politique publique appelée « défense ». L’État y consacre des ressources : 57 milliards d’euros cette année, soit 7 milliards de plus que l’an dernier. Un projet de loi prévoit aujourd’hui 36 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2030 pour une actualisation de notre ambition militaire.
La défense est une politique publique qui produit des effets concrets, mais elle est aussi un projet régalien, un projet collectif. Cette incarnation pourrait être l’incarnation d’un projet politique global pour notre pays dans les années à venir. L’armée de Terre, avec ses 110 000 soldats issus de tous les territoires, y compris des outre-mer, incarne cette capacité de mobilisation. La fraternité d’armes, l’esprit de corps, les exigences du métier, les sacrifices consentis : tout cela constitue, une illustration, sinon un modèle, de cohésion et d’engagement.
Malgré les sujétions militaires ou l’exigence statutaire de disponibilité, les soldats de l’armée de Terre offrent un exemple de rassemblement autour d’un bien supérieur. Une telle mobilisation pour un projet efficace nous met en capacité de peser sur l’avenir de notre pays.
La France est membre fondateur de l’ONU, de l’OTAN et de l’Union européenne. Cette position est révélatrice de notre identité stratégique. Nous sommes un pays souverain, mais nous sommes aussi un pays constructeur. Nous concevons notre souveraineté comme la capacité à décider librement et à entraîner des coalitions.
D’un point de vue militaire, l’OTAN représente aujourd’hui le cadre principal de notre système de défense en coalition. Il s’agit du cadre de la défense collective. C’est aussi le langage commun de nos alliés, en particulier ceux qui se trouvent à l’Est de l’Europe et qui se sentent directement exposés à la menace russe.
L’Alliance offre l’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité de travailler selon des procédures communes. Elle offre un certain nombre d’outils tels que des postes de commandement, des plans, et la mutualisation d’un grand nombre de capacités militaires.
Notre crédibilité dans l’OTAN est une condition indispensable pour être crédible dans d’autres alliances de circonstance. Avoir un corps d’armée dans l’OTAN est par exemple un premier critère de puissance. La France a donc un corps d’armée pour prétendre être en mesure d’entraîner en coalition dans d’autres circonstances. C’est notamment le cas pour les garanties de sécurité au profit de l’Ukraine. Cette initiative politique et stratégique est portée par la Grande-Bretagne et la France plus que par l’OTAN. Mais notre crédibilité dans l’Alliance nous donne la crédibilité pour commander la composante terrestre de la coalition des volontaires, si elle devait être déployée.
Oui, mais il faut regarder les choses telles qu’elles sont. La puissance de l’OTAN repose pour une grande part sur la puissance américaine. Cette présence est éminemment souhaitable. Les États-Unis disposent de moyens qui renforcent la crédibilité de l’Alliance. Mais depuis la présidence de Barack Obama et le pivot vers le Pacifique, ils ne veulent plus être obligés de participer à l’effort de défense des pays européens. La défense représente 4,5 % de leur richesse nationale, contre 2 % seulement pour les seconds. Aux yeux de Washington, les membres de l’Alliance ont intériorisé que la puissance américaine serait toujours là pour les défendre. Aujourd’hui, les priorités stratégiques des États-Unis sont le continent américain et la Chine. Nous devons en tirer les conséquences.
Les soldats de l’armée de Terre offrent un exemple de rassemblement autour d’un bien supérieur.
Général Pierre Schill
Notre ligne doit donc tenir deux exigences. La première est de maintenir autant que possible la relation avec nos homologues américains, de continuer à nous entraîner avec eux, de conserver l’interopérabilité et le dialogue militaire tout en reconnaissant leur liberté à ne plus vouloir s’engager.
La seconde exigence est de renforcer le pilier européen de l’Alliance.
La France promeut aujourd’hui cette vision équilibrée. C’est précisément parce que nous serons prêts à prendre nos responsabilités, de concert avec les autres Européens, que les Américains pourront considérer qu’ils ont un intérêt bien compris à rester en appui, ou à être présents le jour J, le cas échéant.
La question n’est pas celle d’une simple substitution. Un réel projet européen de souveraineté et de puissance implique une solidité maximale. Il suppose ainsi de traiter la question des dépendances mutuelles. On peut imaginer des formes de complémentarité industrielle et militaire, mais elles doivent produire de la puissance réelle. L’objectif n’est pas de juxtaposer des programmes ; il est d’obtenir des effets militaires crédibles.
Cette voie n’est toutefois pas du seul ressort des acteurs militaires. Elle suppose des choix politiques, industriels, budgétaires. Mais il y a bien un besoin de sursaut, d’approfondissement des relations et de coopération structurée.
Notre alliance est donc source de puissance, mais sa cohésion est en risque. La grammaire stratégique évoquée plus tôt, notamment lorsqu’elle est mise en œuvre par la Russie dans le cadre de conflits hybrides, cible précisément la cohésion des coalitions. Un événement ambigu, perçu par certains alliés comme grave et par d’autres comme secondaire, pourrait engendrer une fracture irréconciliable.
C’est l’un des enjeux de la confrontation, phase intermédiaire entre la compétition/contestation et l’affrontement : mettre au défi la détermination, les capacités, mais aussi la solidité politique des alliances.
Le renforcement de notre souveraineté.
Militairement, la souveraineté repose sur deux éléments clefs : l’appréciation autonome de situation et la dissuasion nucléaire. Il est indispensable que les plus hautes autorités de l’État puissent disposer d’une appréciation autonome pour forger une intime conviction et décider librement. La dissuasion nucléaire protège nos intérêts vitaux. Elle est pleinement souveraine. Elle constitue le socle ultime de notre sécurité. Mais cette souveraineté ne se réduit pas au nucléaire. Elle suppose aussi des forces conventionnelles puissantes et réactives. Face aux tentations de la vassalisation heureuse, ou de l’idéalisme impuissant qui énonce les règles sans pouvoir les faire appliquer, notre pays a l’ambition d’adopter une stratégie d’action pour lui-même et pour notre continent. Le Président de la République l’a exprimé ainsi : « Pour être libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant. » Il s’agit d’une formule exigeante. Elle ne signifie pas rechercher l’affrontement ; elle signifie construire les conditions qui permettent de l’éviter.
C’est de cette façon qu’il me semble possible d’échapper au déterminisme de la loi du plus fort, selon lequel le plus agressif gagne toujours, sans tomber dans un idéalisme qui dirait que la volonté seule suffit.
Pour suivre cette ligne d’action, il nous faut faire la preuve de notre détermination : cette dernière est la combinaison de volonté, de capacités et d’endurance. La question qui se pose aujourd’hui à l’armée de Terre, c’est celle des moyens à employer pour exprimer cette détermination.
L’apport de l’armée de Terre française dans le cadre de l’épaulement évoqué par le Président de la République repose sur les notions clefs de « détermination » et de « polyvalence ». La détermination, parce que l’engagement au sol matérialise une prise de risque assumée. La polyvalence, parce que l’armée de Terre doit être capable d’agir dans le plus large spectre des espaces et des niveaux d’intensité dans un conflit, pour offrir des options militaires de gestion de l’escalade.
La crise du Groenland en est un exemple. Quand le président Donald Trump a exprimé son inquiétude à l’égard du flanc nord des territoires sous contrôle des puissances de l’OTAN, affirmant qu’il pourrait bientôt être percé par la Russie ou la Chine au Groenland, le Danemark a appelé ses alliés à l’aide. La France a répondu présent par l’envoi de soldats. L’effet stratégique fut capital, poussant les autres nations européennes à déployer leurs propres forces, envoyant le signal que les Européens étaient capables d’assumer la défense face à la Russie en demeurant souverain sur leur territoire. L’armée de Terre doit être stratégique, elle doit produire des effets par sa détermination et sa polyvalence.
Le général Burkhard a donné une clef : « gagner la guerre avant la guerre », c’est-à-dire empêcher cette montée aux extrêmes par la dissuasion et la préparation de la guerre.
Elle repose sur une mobilisation du cœur de notre nation, car c’est la nation qui doit se défendre. L’articulation entre dissuasion nucléaire, forces conventionnelles et résilience de la nation peut empêcher cette montée aux extrêmes. Afficher notre détermination, mais aussi notre efficacité et notre crédibilité dans le cadre de la coalition dès les phases préalables de l’affrontement — que j’appelle confrontation — est impératif.
Oui. Au-delà des questions d’équipements, il est fondamental pour la défense que nous soyons décidés à agir, non seulement militairement, mais aussi à travers un projet pour l’avenir. C’est l’idée de l’esprit de mobilisation, ou de défense, de la nation.
La dialectique des volontés reste le cœur de la guerre et détermine la résilience de chaque pays. Le nombre et la qualité des soldats, leur formation, leur cohésion, leur expérience, leur moral, mais aussi le soutien de la société, l’industrie, l’économie, la capacité à accepter l’effort : tout cela forge la puissance.
L’augmentation des réserves et la mise en place du service militaire sont deux moyens de renforcer l’esprit de mobilisation en donnant l’opportunité à plus de jeunes Français et Françaises de contribuer à la défense.
Les ingrédients sont à puiser dans les profondeurs de la nation.
Général Pierre Schill
La résilience ne concerne pas seulement les armées. D’un point de vue économique, il s’agit de réduire notre dépendance aux terres rares étrangères, d’obtenir les composants nécessaires à la construction de notre matériel de défense, et contrôler les investissements étatiques et privés dans les secteurs clés souverains. Ces trente dernières années, nous avons eu la chance de vivre sans menace vitale à nos frontières. Nous ne sommes ni Israël, ni la Corée du Sud, ni l’Ukraine. Mais, la résurgence d’une menace urgente et radicale aux frontières de notre continent nous impose de réapprendre à être autonomes.
À quelle vitesse le faire ? Pour mon homologue estonien, par exemple, c’est déjà une course contre la montre. Peut-être avons-nous un peu plus de temps. Mais il y a urgence.
Néanmoins, je le redis : l’investissement dans les nouveaux outils de combat, dans le cyber, les drones, l’intelligence artificielle ne saurait se substituer à la force morale, qui fait la valeur des armées et la puissance de notre pays. Les ingrédients sont à puiser dans les profondeurs de la nation. C’est là que se joue, en dernier ressort, notre capacité à peser sur notre destin.
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08.05.2026 à 18:00
Matheo Malik
Un péage à Ormuz peut-il éviter la crise économique qui vient ?
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Les États-Unis et l’Iran continuent d’échanger des propositions en vue d’un mémorandum pour mettre fin à la guerre. Mais il semble toujours impossible de sortir de l’impasse tant que de nombreuses questions restent en suspens : le statut futur du détroit d’Ormuz, le soutien de l’Iran aux groupes armés dans la région, l’allègement des sanctions, le programme nucléaire, la guerre au Liban, la reconstruction d’après-guerre et les limites de l’arsenal de missiles balistiques de Téhéran. Chacun de ces sujets nécessiterait à lui seul des semaines, voire des mois de négociations pour parvenir à une résolution. Il avait fallu vingt longs mois d’intense activité diplomatique pour parvenir à l’Accord de Vienne sur le nucléaire en 2015 — et il n’y avait alors pas de guerre.
Il est donc irréaliste de s’attendre à ce que toutes ces divergences soient réglées en quelques jours. Parallèlement, alors que les pourparlers sont dans l’impasse, le détroit d’Ormuz reste fermé. L’Iran, qui pourrait voir dans l’affirmation de son contrôle sur le détroit 3 la preuve tangible que le pays est sorti de la guerre en tant que puissance dominante dans le Golfe, est peu susceptible d’accepter de rouvrir la circulation sans obtenir quelque chose de substantiel en échange. Le problème, c’est que le temps nécessaire pour négocier ces concessions est supérieur à celui que l’économie mondiale peut encore supporter.
Pour tenter de sortir de cette impasse, les États-Unis ont mis en place un blocus visant à empêcher l’Iran d’exporter son pétrole et d’importer des marchandises essentielles. Cependant, la Maison-Blanche semble sous-estimer la capacité de l’Iran à surmonter les difficultés économiques. Une analyse de la CIA aurait d’ailleurs conclu que l’Iran pouvait résister au moins trois ou quatre mois à ce blocus naval 4.
Mais même si les États-Unis levaient le blocus et que l’Iran rouvrait le détroit, le risque que Téhéran le referme par intermittence au cours de négociations qui s’éterniseraient reste élevé. Le défi n’est donc pas seulement d’ouvrir le détroit, mais de le maintenir ouvert sur le long terme.
Pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont pour l’instant qu’indirects.
Edoardo Campanella
Face à ce constat, une hypothèse pragmatique se précise : comment relancer le trafic maritime en l’absence d’un accord de paix global ?
Aussi peu acceptable que cela puisse paraître 5, une solution consisterait à autoriser l’Iran à imposer un péage pour le passage du détroit d’Ormuz, qui serait appliqué de manière uniforme à tous les navires. Cette solution provisoire serait assortie d’un calendrier précis pour supprimer progressivement cette redevance, le temps de négocier des questions plus larges, notamment la gouvernance à long terme du détroit.
Soyons clairs : cette proposition radicale créerait un terrible précédent. Elle peut être assimilée à de l’extorsion, voire à une récompense pour le chantage exercé par l’Iran. Elle va à l’encontre des principes du droit de la mer, même en temps de paix.
Cependant, l’alternative en temps de guerre serait pire.
Le choc énergétique déclenché par la guerre en Ukraine a été en partie atténué grâce à un certain pragmatisme : sanctionner le pétrole russe aurait potentiellement supprimé près de 10 % de l’offre mondiale, y compris les produits pétroliers. Pour limiter l’impact sur l’économie mondiale, l’Union européenne et le G7 ont opté pour une approche mesurée : interdire les importations maritimes de pétrole russe tout en instaurant un plafond de prix de 60 dollars par baril au-delà duquel le pétrole russe pouvait continuer à circuler à l’échelle mondiale.
L’objectif n’était pas d’éliminer les barils russes, mais de maintenir leur circulation tout en réduisant les revenus de Moscou. Ce plafond n’a pas toujours fonctionné, car le prix de l’Ural et du Brent se négocient souvent à peu près au même prix et souvent au-dessus du plafond — comme c’est d’ailleurs le cas actuellement. Il s’agissait toutefois d’une solution pragmatique à un problème insoluble autrement.
De même, les pays occidentaux, mais aussi ceux du Golfe, doivent désormais trouver un moyen de rouvrir le détroit d’Ormuz et de garantir qu’il le reste, tout en incitant l’Iran à négocier de bonne foi.
Or pour l’instant, l’ouverture et la fermeture du passage maritime n’entraînent pas de coût direct pour Téhéran. C’est sur cette asymétrie que le régime joue : alors que les coûts de ces interruptions soudaines sont colossaux pour l’économie mondiale, pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont qu’indirects, bien que potentiellement graves, puisqu’ils vont d’un blocus naval américain à des frappes sur des infrastructures clefs.
L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre. Les routes traditionnelles qui traversent les eaux omanaises sont désormais impraticables en raison de la présence potentielle de mines marines. Les couloirs de navigation les plus sûrs et les plus prévisibles sont ceux annoncés par Téhéran et qui traversent les eaux territoriales iraniennes autour de l’île de Larak.
Un projet de loi visant à inscrire la souveraineté iranienne sur le détroit dans la législation nationale serait même en cours d’examen au Parlement à Téhéran. Le contrôle sur le détroit d’Ormuz est donc encore plus strict qu’avant la guerre, et pour l’instant, Téhéran n’est pas disposé à accepter une cogestion du détroit sous l’égide d’une coalition régionale ou multilatérale.
Autoriser l’Iran à percevoir un droit de passage de tout navire empruntant le détroit, sans distinction entre nations amies et hostiles, modifierait les incitations pour Téhéran et stabiliserait la voie navigable. Les Iraniens ont d’ores et déjà avancé le montant qu’ils réclament : 1 dollar par baril de pétrole transitant par le détroit, soit environ 2 millions de dollars par navire.
L’Iran aurait d’ailleurs déjà prélevé ce droit sur certains navires, exigeant d’être payé en yuans ou en cryptomonnaie. Si ce système était officialisé et que le trafic revenait à son niveau d’avant-guerre (environ 30 000 navires par an), un péage de 2 millions de dollars par passage générerait environ 60 milliards de dollars par an, soit l’équivalent d’environ 10 % du PIB nominal du pays.
À titre de comparaison, même si l’ensemble des exportations de pétrole iranien reprenait avec un Brent à 80 dollars le baril, les recettes pétrolières nettes annuelles ne dépasseraient probablement pas 25 à 30 milliards de dollars.
Les recettes du péage seraient, en revanche, mécaniquement liées au maintien de l’ouverture continue du détroit. La perspective de perdre ces recettes, en particulier dans le contexte d’une économie déjà mise à rude épreuve par des années de sanctions et par la guerre actuelle, rendrait le régime plus prudent quant à toute perturbation de la circulation.
Ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties.
Edoardo Campanella
Dans le même temps, le principe du péage pourrait entraîner des tensions au sein du régime : les partisans de la ligne dure et les modérés pourraient percevoir différemment le coût de la perte de ces recettes lorsque des décisions militaires difficiles devront être prises. Ce péage pourrait rendre également le régime responsable devant ses citoyens, qui s’attendraient à ce que leurs dirigeants agissent avec prudence et ne gaspillent pas une ressource économique si considérable.
Le péage d’Ormuz pourrait également servir d’outil de renforcement de la confiance. En subordonnant les recettes à un passage ininterrompu, la communauté internationale serait en mesure de tester, en temps réel, la volonté de l’Iran d’honorer ses engagements. Le régime iranien se sentirait du reste davantage légitimé sur la scène internationale et pourrait aborder les pourparlers de paix avec une vision à long terme — essentiellement motivée par la crainte de nouvelles frappes. Cela pourrait être néfaste pour l’opposition interne à court terme, mais une plus grande ouverture internationale pourrait en réalité contribuer à la renforcer au fil du temps — étant donné qu’elle n’est probablement pas assez forte actuellement pour renverser le régime.
Cette taxe de transit pourrait également constituer une solution acceptable pour les pays consommateurs de pétrole. En effet, dans la mesure où les très grands pétroliers — la catégorie dominante pour les exportations du Golfe. Qu’il soit finalement supporté par les consommateurs ou par les exportateurs de pétrole du Golfe, ce coût demeure très marginal 6.
Si 65 dollars par baril constituent une estimation raisonnable de la juste valeur du Brent, et que les prix du pétrole se sont maintenus en moyenne à environ 100 dollars par baril depuis le début de la guerre, on peut poser que la « prime géopolitique » s’est élevée à près de 35 dollars par baril. Autrement dit, même en supposant que la totalité de la taxe soit répercutée sur les consommateurs finaux, cette prime passerait de 35 à 1 dollar par baril.
Certes, les prix ne redescendraient peut-être pas immédiatement à 65 dollars par baril. Mais une stabilisation autour de 80 dollars représenterait tout de même un gain significatif pour l’économie mondiale.
Notons enfin que les aspects économiques liés au transport d’autres matières premières peuvent différer de ceux du pétrole, de sorte qu’une analyse minutieuse d’une proposition de péage devrait probablement distinguer les types de navires et de marchandises transportées.
Pour être efficace, ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties.
Toute forme de harcèlement naval de la part de Téhéran ou le déploiement de nouvelles mines marines devrait déclencher un blocus naval immédiat du détroit par les États-Unis ou par une coalition multilatérale. Le péage devrait être payé en dollars américains, et ses recettes devraient être affectées exclusivement à la reconstruction des infrastructures civiles et non à des fins militaires. Pour s’assurer que tel soit le cas, les recettes devraient être déposées sur un compte de garantie géré par un organisme multilatéral, les fonds n’étant débloqués que pour des usages civils clairement définis et transparents.
Étant donné que des recettes annuelles équivalant à 10 % du PIB seraient manifestement excessives sur le long terme, le montant du péage devrait diminuer progressivement pour atteindre zéro dans un délai de 12 mois. Cela laisserait à l’Iran et aux États-Unis le temps nécessaire pour négocier sur les autres dossiers sans compromettre la sécurité de l’utilisation d’Ormuz. Une trajectoire clairement définie permettrait également de créer les incitations nécessaires pour négocier de bonne foi : la perspective de perdre les recettes du péage une fois que celui-ci aura été supprimé pourrait encourager Téhéran à faire des concessions sur des questions épineuses comme son programme nucléaire, en échange, d’un allègement des sanctions, par exemple.
La limitation du péage dans le temps est donc indispensable pour éviter que Téhéran ne joue la montre en prolongeant indéfiniment les négociations de manière opportuniste, sans faire d’efforts sérieux pour les mener à bien.
L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre.
Edoardo Campanella
Le péage d’Ormuz est loin d’être une solution idéale.
En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et la zone contiguë, les États doivent autoriser le « passage inoffensif » des navires étrangers dans leurs eaux territoriales et ne doivent ni entraver, ni empêcher le « passage en transit » dans les détroits utilisés pour la navigation internationale. Le traité prévoit également que les pays ne peuvent pas facturer aux navires étrangers le simple fait de traverser leurs eaux territoriales.
Dans le même temps, le Corps des gardiens de la révolution islamique est classé comme groupe terroriste par les pays occidentaux et le régime iranien compte peu de sympathisants à l’étranger en raison de ses violations incessantes des droits de l’homme. Il est donc clair qu’abonder ses caisses n’est pas la solution optimale.
Mais la guerre n’est jamais idéale.
La priorité est désormais de mettre fin à cette situation et de stabiliser l’économie mondiale. Or, un détroit d’Ormuz que le régime iranien pourrait ouvrir ou fermer à volonté sans aucun coût n’est clairement pas la bonne solution. L’Iran serait en effet incité à utiliser le blocage comme une arme à chaque fois qu’il en aurait besoin, créant ainsi une perturbation géopolitique et économique.
De même, un blocus naval américain, qui augmenterait les coûts pour Téhéran de l’utilisation d’Ormuz comme arme, risquerait d’aggraver les tensions sans pour autant rouvrir le détroit de manière efficace et durable. Une redevance limitée dans le temps pourrait faciliter les pourparlers de paix, stabiliser l’économie et permettre aux pays exportateurs et importateurs d’énergie d’envisager des solutions alternatives pour l’avenir.
La vérité est que la situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps — si tant est que ce soit un jour le cas.
Des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Émirats arabes unis ont désormais de bonnes raisons d’investir dans des voies terrestres pour contourner le détroit d’Ormuz. Dans le même temps, les nations importatrices d’énergie réduiront leur dépendance vis-à-vis des ressources provenant du Golfe Persique, soit en diversifiant leurs fournisseurs, soit en diversifiant leur mix énergétique, en augmentant notamment la part des énergies renouvelables et, éventuellement, du nucléaire.
Enfin, comme l’ont montré les attaques des Houthis à Bab el-Mandeb, le trafic maritime n’a jamais retrouvé son niveau d’avant la crise, malgré l’intervention militaire des États-Unis. De même, les armateurs y réfléchiront à deux fois avant d’envoyer leurs navires dans le Golfe, compte tenu du risque de les y voir bloqués pendant des semaines, voire des mois, si les tensions s’intensifient.
Même si le péage est bien conçu — avec des recettes affectées à des usages civils et un calendrier clair pour sa suppression progressive —, le plus grand défi serait de faire accepter la proposition sur le plan politique.
Cela pourrait toutefois s’avérer beaucoup plus facile qu’il n’y paraît.
Pour Trump, l’approche des prochaines élections de mi-mandat rend indispensable de mettre un terme final à une guerre à laquelle plus de 60 % des Américains sont opposés. Il pourrait justifier cette décision en avançant, comme il l’a déjà fait, que les États-Unis ont effectivement gagné la guerre et doivent désormais instaurer un environnement stable pour les pourparlers de paix. Après tout, son administration n’a jamais clairement défini l’objectif de cette guerre. Elle pourrait simplement affirmer que les capacités militaires iraniennes ont été affaiblies au point que Téhéran ne représente plus une menace sérieuse et que l’ancien régime, ouvertement anti-américain, a été décapité.
Le langage a aussi son importance en politique. Au lieu de parler de « péage », ce qui évoque de manière gênante une taxe versée à l’Iran, l’administration pourrait présenter cela comme une redevance pour le service de navigation, à l’instar de celle prélevée au détroit du Bosphore.
La situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps.
Edoardo Campanella
Pour rendre ce projet plus acceptable, Trump pourrait également insister pour que toutes les exportations à destination des États-Unis soient exemptées de cette redevance. Comme le souligne le président américain, seule une petite partie du pétrole transitant par le détroit est en effet destinée aux États-Unis. Ce serait une solution bien meilleure pour l’image internationale du pays que l’idée initiale de Trump de créer une coentreprise avec l’Iran pour percevoir cet argent.
Une telle exemption aurait un impact limité sur les recettes globales de l’Iran, tandis que les importateurs européens et asiatiques pourraient accepter cet arrangement, car la baisse générale des prix résultant de la réouverture du détroit d’Ormuz compenserait largement le surcoût. Pour la Chine, qui ne participe pas officiellement aux négociations mais soutient clairement la médiation pakistanaise, cet arrangement ne serait pas perçu comme une défaite, mais plutôt comme un moyen pragmatique de rouvrir une artère vitale pour son économie.
Il serait particulièrement crucial que le système de péage tienne compte des intérêts des États du Golfe, car l’Arabie saoudite serait a priori réticente à voir l’Iran élargir ses sources de revenus. Toutefois, si le péage était strictement limité dans le temps et si ses recettes étaient affectées à un usage précis, Riyad pourrait finir par considérer cet arrangement comme globalement positif, en raison des avantages liés à la stabilisation des marchés mondiaux du pétrole. De plus, comme Téhéran l’a suggéré précédemment, une partie des recettes du péage pourrait être partagée avec Oman, qui pourrait ainsi financer le déminage de ses eaux territoriales.
Pour instaurer la confiance entre l’Iran et la communauté internationale, il faudrait également qu’Israël respecte le cessez-le-feu. Or, cela pourrait s’avérer particulièrement difficile à obtenir pour Trump, dont les intérêts politiques divergent de ceux du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Les élections israéliennes étant prévues pour le 27 octobre, Netanyahou est sous pression pour remporter une victoire militaire décisive, qui reste difficile à atteindre. Si Israël devait reprendre ses attaques, le mécanisme de péage seul serait probablement insuffisant pour maintenir le détroit d’Ormuz ouvert, car Téhéran tiendrait Washington pour responsable de l’incapacité à faire respecter l’accord. Israël pourrait ainsi devenir le principal facteur de déstabilisation de l’accord, ce qui nécessiterait une pression soutenue de la part de la communauté internationale pour garantir le maintien de l’arrangement.
Mettre en place un système de redevance de passage à Ormuz n’est ni idéal ni facile.
Cette solution, qui peut sembler contre-intuitive, pourrait pourtant être le meilleur levier dont on dispose pour rouvrir de manière sûre l’une des artères commerciales les plus importantes au monde, à condition que ce dispositif risqué soit temporaire et mis en place le temps des négociations.
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06.05.2026 à 18:31
Matheo Malik
Les paroles d’un proxy, analysées par quatre spécialistes.
L’article Comment le régime étend la guerre au-delà de l’Iran : entretien exclusif à Bagdad est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Le 7 avril, quatre jours avant l’annonce du cessez-le-feu négocié au Pakistan, un journaliste italien qui se trouve à Bagdad reçoit un appel : « Un membre de la Résistance a accepté de vous rencontrer à l’hôtel Rasheed. » Il est place Tahrir, lors d’une manifestation convoquée par Moqtada al-Sadr, le fils de l’ayatollah chiite irakien Mohammad Sadeq al-Sadr, exécuté sous Saddam Hussein en 1999. Plus d’un mois après le déclenchement de l’opération Epic Fury, une foule nombreuse est venue y répondre à l’appel de ce religieux chiite, figure politique encore influente malgré son retrait annoncé. La manifestation en soutien à « la Résistance iranienne » mélange les drapeaux nationaux et les slogans : de « l’Irak aux Irakiens » à « mort à l’Amérique » et « mort à Israël ».
S’ensuit une conversation sous haute sécurité, visiblement soigneusement scriptée par l’interviewé. Son contenu permet d’illustrer et d’éclairer la manière par laquelle la nouvelle stratégie iranienne de guerre par procuration est menée dans la région. Il n’est pas question de publier cet entretien en l’état. Mais ces mots nous ont paru receler des enseignements importants, captés à chaud, sur l’adaptation du système d’alliances régionales du régime iranien, dans un moment de pression maximale. Nous avons proposé à plusieurs spécialistes de l’Iran et de son influence en Irak, de la propagande djihadiste en ligne et du droit pénal de le lire et de le commenter. Après un travail de plusieurs semaines, il permet de décrypter, par l’analyse des mots et du complexe discursif mis en place par le porte-parole de la Résistance islamique, la manière dont l’Iran projette la guerre hors de ses frontières.
Afin de mieux cerner de quoi sont faites les chaînes de commandement qui conduisent à une nouvelle vague d’attaques à destination de l’Europe et des États-Unis, il faut en effet entrer au cœur d’un récit et d’éléments de langage soigneusement codés, qui mettent en scène une tension stratégique entre Téhéran et ses exécutants. Ce dispositif est la clef de la stratégie iranienne de guerre indirecte.
Au-delà du Hezbollah libanais, l’Irak est l’un des avant-postes des reliquats d’un Axe de la Résistance qui cherche, depuis le début de la guerre, à se recomposer dans une forme nouvelle.
Si le gouvernement de Bagdad maintient une position d’équilibre, les milices chiites regroupées sous l’appellation de « Résistance islamique » ont quant à elles mené des attaques contre des intérêts américains et kurdes en Irak tout en acceptant une forme de cessez-le-feu. La population se trouve prise entre les forces kurdes et pro-américaines d’un côté, et, de l’autre, des milices pro-iraniennes qui menacent de reprendre leurs actions violentes.
Héloïse HeulsDepuis le début des opérations américano-israéliennes en Iran et plus nettement encore à partir de mars 2026, l’appareil de communication des milices alignées sur Téhéran s’est réactivé de manière intense mais dans une configuration renouvelée. Leur présence en ligne, jusqu’ici réduite à un noyau de fidèles, réinvestit désormais des espaces numériques qu’elles avaient progressivement désertés. Ce retour en force ne relève pas d’un simple regain d’activité. Il s’inscrit dans une stratégie visant à imposer, par le récit, une présence symbolique portée par ce qui se présente comme la « Résistance islamique » 7.
Cette dernière repose sur une rythmique discursive précise, articulée en trois temps : premièrement, l’élaboration d’un récit de légitimation ; deuxièmement, la désignation d’un adversaire commun, érigé en figure menaçante ; troisièmement, la sacralisation du combat, qui transforme l’engagement en horizon moral. Ces trois ressorts — légitimation, désignation de l’ennemi, sacralisation — composent une matrice récurrente des dispositifs de propagande structurés, que l’on retrouve dans la prise de parole de ce combattant djihadiste.
La volonté affichée de Téhéran est de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires.
Héloïse Heuls
Presque transparente à première lecture, cette ouverture est pourtant centrale car elle permet de donner à l’ensemble du message une tonalité administrative, gage de sérieux : « Les dirigeants respectifs [des milices précitées] forment le Cadre de coordination, créé pour établir une ligne directrice unifiée et cohérente non seulement sur le terrain, sur le plan logistique et militaire, mais aussi en matière de relations publiques (…) Nous nous devons de parler d’une seule voix au public, à l’ennemi et à nos alliés ».
Cette mise en scène de la structure contraste cependant avec les pratiques en ligne des mêmes organisations. L’argumentation s’appuie ici sur ce que Michel Crozier décrit comme une autorité rendue légitime par son inscription dans une structure 9, alors même que cette structure disparaît totalement des communications virtuelles produites par les membres de ces factions 10. La survalorisation de l’unité, pourtant au cœur de la stratégie de front menée par ces organisations, se déploie ainsi différemment selon les espaces : assumée sur le terrain, elle se dissout dans la dynamique numérique des espaces de propagande en ligne.
La tension entre structure affichée et structure effacée ne peut être comprise sans le contexte plus large de recomposition interne. Si les liens entre l’Iran, ses milices mandataires et les groupes irakiens chiites affiliés n’ont jamais été rompus, l’été 2023 marque un moment de recentrage : il est admis que Téhéran aurait alors réuni discrètement les représentants des principales factions de l’Axe de la Résistance pour préparer la mise en place d’une chambre d’opérations régionale destinée à affronter Israël et les États-Unis, activée après les attaques du 7 octobre 2023 11. Derrière la continuité apparente de ces consultations, le but de ce changement de stratégie aurait été de contenir les rivalités internes autour des Unités de mobilisation populaire, dirigées par Falih Al-Fayyadh, en rassemblant leurs principaux chefs sous l’arbitrage d’officiers iraniens de premier plan 12.
Dans les mois suivants, les préparatifs décidés à Téhéran ont commencé à se matérialiser. La Résistance islamique en Irak revendique des actions contre les forces américaines tandis que le Hezbollah et les Houthis s’inscrivent progressivement dans cette dynamique, tout en se distançant publiquement des attaques menées par le Hamas et ses alliés 13. La volonté affichée de Téhéran devient alors de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires. Selon le discours présenté, une hiérarchie implicite structure cette union : le militant affirme ainsi que les ordres viennent des « dirigeants des trois factions historiques », le Kata’ib Hezbollah, le Nujaba et l’Asa’ib Ahl al-Haq. Il insiste pourtant sur un point central : si ces groupes restent en contact « permanent » avec l’Iran, ils ne recevraient pas « d’ordres directs ». Le système fonctionnerait comme une « coordination ». Cette insistance sur les mots participe d’une stratégie discursive visant à atténuer la responsabilité de Téhéran : le « djihad », selon l’expression employée par ce combattant, ne serait pas « commandé » mais « coordonné ». Une telle mise à distance de l’imputabilité renvoie à ce que Max Weber décrivait comme une forme d’irresponsabilité organisée propre aux systèmes de pouvoir complexes 14. Malgré l’union affichée, la chaîne de responsabilité se dissout dans un flou soigneusement entretenu où l’influence iranienne est reconnue — sans être jamais pleinement assumée.
Cette logique de dilution de l’imputabilité se retrouve également dans la mise en place d’une économie militante différenciée. Il est précisé que « chaque faction est soutenue et financée de différentes manières, les investissements et le commerce étant gérés à la fois par des représentants politiques et par des bureaux économiques ». Seule la Nujaba demeure en marge de ces logiques de marché afin de préserver sa « pureté » idéologique, une position héritée de son histoire, puisqu’elle a été créée en 2013 comme émanation d’Asaïb Ahl al-Haq pour défendre les lieux saints chiites en Syrie avant de faire allégeance au Guide suprême Ali Khamenei en 2016 15. Cette économie militante s’inscrit dans une architecture de pouvoir résiliente et remplaçable, fondée sur l’idée que la structure prime sur les individus. Comme le rappelle l’intéressé, « avant même qu’une figure ne tombe, un remplaçant est déjà en place (…) Les attaques contre les dirigeants de la République islamique étaient attendues ». Depuis mars 2026, la multiplication des chaînes Telegram dédiées aux martyrs liés à ces organisations, alimentant ensuite des plateformes plus visuelles comme TikTok, renforce cette logique en faisant de la figure du chef martyr un vecteur central de mobilisation 16. La diffusion de ces annonces répond à un agenda communicationnel où la perte de chefs déclenche une réponse présentée comme organisée et des opérations à forte portée symbolique.
Toute la stratégie discursive de la Résistance islamique vise à atténuer la responsabilité de Téhéran.
Héloïse Heuls
Selon ce récit linéaire, toute attaque dirigée contre l’Iran et ce qu’il représente au plan théologico-politique est présentée comme une attaque contre ses défenseurs, fondant la riposte revendiquée. C’est ainsi qu’« après l’assassinat d’Ali Khamenei », il est jugé « légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Interrogé sur la légitimité morale des actions de la Résistance islamique, le combattant insiste sur le fait que, contrairement à leurs ennemis, « la foi » de ses combattants leur interdirait d’attaquer des civils ou de mener des représailles contre eux. Il ajoute, comme une menace à peine voilée, que ce serait pour cette raison que « l’Iran n’a pas encore développé d’ogives nucléaires ».
Cette articulation entre retenue proclamée et menace implicite ouvre sur deux registres distincts. Le premier est opérationnel : en se disant incapables de frapper des civils, ces groupes s’appuient sur un recrutement périphérique, étranger ou délinquant, comme l’a montré l’attaque au couteau revendiquée par le Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia à Londres le 29 avril 2026 17. Le second tient à la menace nucléaire présentée comme suspendue à des considérations religieuses, transformant la retenue affichée en instrument de pression.
Plus largement, c’est la structure même de cette narration qui importe. La construction d’un ennemi omnipotent organise le discours et permet le renversement accusatoire, dans un mécanisme que la sociologie de la dénégation, notamment dans les travaux de Stanley Cohen, a largement documenté 18. Les soutiens iraniens se présentent en arbitres du conflit et affirment qu’après les attaques du 7 octobre 2023 — date constamment rappelée comme pivot — leurs ennemis auraient échoué à opposer sunnites et chiites. Cette position fonctionne comme un soutien informel aux milices palestiniennes armées, sans pour autant jamais les exposer en les nommant, et installe l’idée d’un front unifié contre un agresseur commun. C’est dans ce cadre discursif que s’inscrit la justification du passage à l’acte. L’intéressé explique ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme ». Le retournement est total puisque l’accusation devient preuve de persécution ; et la persécution, moteur de mobilisation.
Une telle construction ne sert pas seulement à justifier mais aussi à recruter. Sa diffusion vise à élargir le vivier militant au-delà des cercles réguliers. C’est l’apport essentiel de la propagande en ligne, relayée sur les chaînes Telegram, les comptes X et autres plateformes animés par les milices chiites ou leurs affiliés. Le récit de l’ennemi global sert à attirer des volontaires extérieurs aux structures traditionnelles, en leur offrant un cadre idéologique immédiatement opérationnel.
Cette ossature eschatologique n’est pas un simple décor ; elle reconfigure le rapport de force en imposant un agenda politique sous couvert de nécessité sacrée. Dans le discours présenté par le combattant, comme dans les espaces numériques de propagande, la lutte est décrite comme purement défensive : « Nous nous défendons. Une nation située à 15 000 kilomètres d’ici nous attaque pour servir les intérêts d’un allié régional. » Pour autant, si l’Occident est désigné comme agresseur, ses populations sont explicitement dédouanées au nom d’une foi qui prône « la paix et le pardon ». La dissociation entre États et sociétés permet à ce combattant d’affirmer une supériorité morale tout en élargissant les viviers de recrutement.
Deux éléments complètent ce cadre. D’abord, la dimension économique : les États-Unis « utilisent le dollar comme une arme », prenant « [l’]économie en otage », au point que « mourir de faim vaut mieux que de vivre comme des esclaves de leur dette ». Ensuite, la lecture des alliances internationales : Moscou offrirait un « soutien illimité en matière de technologie et de renseignement », tandis que Pékin, plus distante, agirait selon ses intérêts en soutien aux milices pro-iraniennes. Plus qu’un registre, le sacré devient la colonne vertébrale de la lutte, irriguant tous ses domaines et articulant le politique à la prophétie.
La propagande diffusée dans les interstices de la webosphère pro-iranienne renforce cette architecture en lui offrant une caisse de résonance supplémentaire. Les espaces numériques se distinguent toutefois par leur capacité à formuler des menaces explicites contre les ennemis désignés. Ainsi, lorsque le commandant militaire du Hezbollah affirme : « nous utiliserons les tactiques des années 1980 et activerons les groupes de martyrs pour empêcher la stabilité de l’ennemi » 23, la forme rejoint le fond : la défense du territoire se double d’une récupération idéologique où tous les vecteurs — médias en ligne, médias de masse, discours militants — convergent pour porter un récit pensé pour dépasser les frontières et prolonger la lutte.
Jeanne DubrocaLes milices chiites irakiennes pro-iraniennes se divisent principalement en deux ensembles.
D’une part, les Forces de Mobilisation Populaire (FMP), formellement intégrées aux forces de sécurité irakiennes, conservant des chaînes de commandement parallèles, une capacité militaire autonome et des loyautés idéologiques souvent alignées sur l’Iran. D’autre part, la Résistance Islamique en Irak regroupe des factions davantage clandestines, directement soutenues, financées ou influencées par Téhéran, et opérant avec une structure plus diffuse 24.
Dans les deux cas, leur action dépasse le seul cadre irakien : ces groupes participent à la constitution de réseaux transnationaux de coordination, d’influence et de projection de force, susceptibles d’être activés au-delà du territoire national, en relation avec les autres proxys iraniens comme le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Cette hybridité, renforcée par la multiplicité des factions et la fluidité des alliances, rend leur identification particulièrement difficile.
Or la difficulté à identifier et définir précisément un acteur a une incidence stratégique recherchée : elle complique directement sa qualification juridique, notamment au regard du droit international humanitaire et, par conséquent, l’établissement des régimes de responsabilité applicables aux violations susceptibles d’être commises, sur le territoire national — de nombreuses exactions et crimes de guerre commis par ces milices ont été documentés 25 — et à l’extérieur 26. Notons d’ailleurs que ces groupes armés irakiens pro-iraniens ne sont pas, à ce jour, inscrits comme organisations terroristes sur la liste de l’Union européenne.
L’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles.
Jeanne Dubroca
Cette projection indirecte traduit une évolution clef du mode opératoire iranien : il s’appuie sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels. Ces intermédiaires peuvent être sollicités pour accomplir des missions d’assassinat d’opposants politiques comme aux Pays-Bas en 2023 ou encore en 2025 avec le projet d’assassinat visant Masih Alinejad aux États-Unis. L’accomplissement d’actes terroristes leur est également confié, comme dans le cas de l’attaque contre une école située à proximité d’une synagogue à Bochum en Allemagne en novembre 2022, perpétrée par un germano-iranien membre du gang de motards des Hells Angels : selon le jugement du tribunal régional supérieur de Düsseldorf du 19 décembre 2023, l’accusé agissait à la demande d’un intermédiaire lié à l’Iran, lui-même décrit comme connecté à une « institution étatique iranienne », ce qui avait conduit le ministère des Affaires étrangères allemand à convoquer le chargé d’affaires iranien à Berlin le même jour et à dénoncer une tentative de violence « pilotée depuis l’étranger », tout en annonçant qu’il examinerait les motivations détaillées du jugement pour décider d’éventuelles mesures, y compris au niveau de l’Union.
Les autres attaques recensées en mars 2026 contre des synagogues en Belgique, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni illustrent cette dynamique : elles sont attribuées à des groupes écrans ou émergents qui présentent des liens informationnels et symboliques avec des milices irakiennes alignées sur l’Iran.
Ces configurations fragmentées posent un problème central d’attribution : les auteurs matériels sont souvent de jeunes exécutants sans motivation idéologique claire, recrutés via des canaux numériques (messageries, réseaux sociaux), ce qui dilue la responsabilité pénale et complique l’établissement d’un lien direct avec une organisation terroriste structurée. De telles activités terroristes s’appuient moins sur un alignement idéologique strict que sur des opportunités stratégiques, en soutenant des groupes et individus qui partagent les mêmes objectifs : affaiblir les États-Unis, Israël et l’Occident en général. Par exemple le Hamas, organisation d’obédience sunnite contrairement aux alliés chiites de l’Iran, ou encore Al-Qaïda à ses débuts.
Plusieurs affaires récentes montrent ainsi que l’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles. Les différentes tentatives d’attentats et d’assassinats coordonnées via des réseaux criminels liés à l’Iran illustrent cette porosité, démontrant la nécessité de mobiliser des outils relevant à la fois de la lutte antiterroriste, du crime organisé et du renseignement, sans toujours disposer de preuves directes exploitables en justice.
En cherchant à agir à distance tout en évitant une confrontation directe, le « déni plausible » s’inscrit étroitement dans la logique de « dissuasion élargie » 29 et de « défense avancée » 30 pratiquée par le régime iranien.
Ces approches reposent sur un même principe : faire face aux menaces au-delà des frontières nationales, par l’utilisation de moyens indirects ou asymétriques, afin d’exercer une influence sans confrontation militaire directe 31. Elles permettent ainsi d’exercer une influence stratégique dans la région tout en limitant le risque d’escalade militaire ouverte et en maintenant une certaine ambiguïté sur l’implication directe de l’État.
Le régime iranien s’appuie désormais sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels.
Jeanne Dubroca
Ce décalage crée un risque opérationnel : des réseaux peuvent continuer à agir à bas bruit, sous le seuil de qualification pénale le plus grave, tout en contribuant à une stratégie globale de déstabilisation.
Pour les autorités européennes, le défi est double : renforcer la coopération judiciaire et le partage de preuves, tout en adaptant les cadres juridiques pour mieux appréhender ces formes d’action indirectes, où la frontière entre terrorisme, influence et criminalité devient de plus en plus floue.
Pierre RamondMalgré une distanciation très scénarisée, le discours de ce combattant djihadiste révèle les liens très étroits entre ces groupes irakiens et la République islamique d’Iran, perceptibles par la similarité entre les propos rapportés ici et les éléments de langage des dirigeants iraniens, notamment le premier discours de Mojtaba Khamenei, fils d’Ali Khamenei et nouveau Guide suprême de la République islamique. On y retrouve une valorisation de l’axe de la Résistance, la promesse d’une extension régionale de la guerre et la valorisation des combattants pro-iraniens.
Le premier élément central de cette propagande est l’insistance sur le concept de « Résistance », centrale dans le vocabulaire employé par les groupes armés au Proche-Orient liés à l’Axe de la Résistance. Le Hezbollah se présente comme « La Résistance islamique au Liban » qui apparaît sur son drapeau (المقاومة الإسلامية في لبنان) et le Hamas comme « Le Mouvement de la résistance islamique » (حركة المقاومة الإسلامية).
Un deuxième axe clef est une justification de l’extension régionale de la guerre, reposant sur l’idée que tous les conflits seraient liés et que les Kurdes serviraient de cheval de Troie d’Israël dans sa lutte contre l’Iran. Le porte-parole affirme ainsi que le « Kurdistan (…) par l’intermédiaire des Peshmergas, sert souvent de base au Mossad ». Cette rhétorique éculée dans la communication de la République islamique se trouve renforcée depuis le début de la guerre menée par les États-Unis et Israël et s’appuie sur des annonces régulières d’arrestations de combattants kurdes qui seraient liés au Mossad.
Troisièmement, le combattant porte un discours d’invincibilité consistant à faire du retrait américain en Irak la conséquence d’une victoire militaire des alliés de Téhéran. Le 18 janvier 2026, le gouvernement irakien a annoncé le départ complet des troupes américaines encore présentes, dans la continuité du retrait des forces annoncé fin 2021 32. Cette décision, qui s’explique en fait par de multiples facteurs sans lien avec une défaite militaire sur le terrain, est interprétée par ce combattant comme une victoire : « Nous avons contraint les Américains à évacuer presque partout, à l’exception de la base Victoria — près de l’aéroport de Bagdad — où quelques marines subsistent. Nous avons ensuite pris pour cible les hôtels, car c’est là qu’ils se sont repliés après avoir quitté les bases, tant dans la capitale qu’à Erbil ». Ces discours occultent un élément essentiel de la réalité politique de la région : le délitement quasi-total de l’Axe de la Résistance à la suite des conséquences du 7 octobre 2023, qui ont déjà culminé dans la guerre des 12 jours qu’Israël a menée contre l’Iran en juin 2025.
Enfin, le combattant djihadiste articule une défense morale de la République islamique en mobilisant plusieurs registres argumentatifs qui, mis bout-à-bout, produisent un récit en apparence cohérent d’inspiration conspirationniste. Ainsi, niant la réalité des massacres de la population civile commis par l’Iran début janvier et dont le nombre de victimes pourrait dépasser les 30 000, il reprend fidèlement la version de la République islamique selon laquelle des groupes kurdes armés soutenus par l’étranger auraient tenté de renverser le régime, ce qui aurait justifié une répression qui, dans les faits, s’est concentrée sur la population civile. On retrouve également le trope de l’imputation du terrorisme sunnite à des acteurs extérieurs, en particulier aux États-Unis. Il affirme ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech — que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme ».
Malgré la reprise du discours politique des dirigeants iraniens, le combattant affirme que son groupe ne dépend pas de la République islamique et revendique une forme d’autonomie : « [les groupes auxquels j’appartiens] restent en contact permanent avec l’Iran, mais ne reçoivent pas d’ordres directs. Il y a une coordination, comme avec le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Mais le djihad n’est pas commandé, il est coordonné ».
Cette présentation des relations entre Téhéran et ses alliés est toutefois trompeuse. Comme l’a bien montré Christophe Ayad dans ces pages, l’Iran a joué un rôle déterminant dans la formation, le financement et l’orientation stratégique du Hezbollah — ce qui explique pourquoi une partie importante de la population libanaise le considère comme un « parti de l’étranger ». Du reste, tout en revendiquant une certaine indépendance, le combattant exprime une allégeance explicite sur le plan théologique aux dirigeants iraniens, en particulier à Ali Khamenei : « Après l’assassinat d’Ali Khamenei — à qui la plupart de nos factions avaient prêté allégeance —, nous considérons qu’il est légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Cette fidélité religieuse contraste avec la réalité du chiisme irakien, où Ali Khamenei n’a jamais eu de véritable autorité spirituelle. Les chiites d’Irak se réfèrent en effet majoritairement aux grands ayatollahs chiites de Najaf, au premier rang desquels figure Ali Sistani. Comme l’a démontré Laurence Louër dans ses travaux, le concept de wilayat al-faqih, ou « gouvernement du spécialiste en jurisprudence islamique » — qui érige le juriste-théologien en guide politique — s’est progressivement éloigné des aspirations des communautés chiites hors d’Iran : « Dès les années 1990, les islamistes chiites en Irak, au Liban ou dans les monarchies du Golfe — Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït — prennent leur distance avec l’idéologie de la wilayat al-faqih ». L’ayatollah Sistani lui-même s’est d‘ailleurs contenté de condamner les actions américaines et israéliennes, sans appeler à une quelconque vengeance.
Cette allégeance religieuse se manifeste ici également dans la martyrologie que développe le combattant. Il affirme ainsi que « le martyre de Khamenei a incroyablement uni les chiites à travers la région, tant sur le plan civil que militaire. Autrement dit, des figures dirigeantes de premier et deuxième rangs sont certes tombées, mais il ne faut pas se laisser tromper par l’efficacité de ces actions. Les mesures de sécurité des ayatollahs ont toujours été minimales : pour les chiites, le martyre est le plus grand des honneurs ». Or cette conception du martyre n’est pas consubstantielle au chiisme. Elle résulte d’une construction politique propre à la République islamique 33, qui en a fait un instrument de mobilisation, notamment durant la guerre Iran-Irak, en lui conférant une visibilité et une fonction idéologique inédites. De même dans les propos de ce combattant, le conflit est présenté comme un processus illimité. Il déclare ainsi : « Nous sommes convaincus que cette résistance à l’oppression ouvrira la voie au retour du Mahdi. Nous n’en sommes qu’au début de ce que nous considérons comme la ‘Mère de toutes les batailles’ ». Figure messianique de la tradition islamique, le Mahdi est censé revenir à la fin des temps pour restaurer la justice et racheter le monde. Dans cette perspective, non seulement la guerre se trouve justifiée, mais elle excède, au nom de l’eschatologie, toutes les limites de l’espace et du temps.
L’article Comment le régime étend la guerre au-delà de l’Iran : entretien exclusif à Bagdad est apparu en premier sur Le Grand Continent.
02.05.2026 à 08:00
Matheo Malik
Que signifie pour l’ordre mondial que les États-Unis ne parviennent pas à ouvrir le détroit ?
L’article La bataille d’Ormuz marque le retour du problème maritime est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Le blocage d’Ormuz et la guerre qui bouleverse actuellement le Moyen-Orient témoignent une nouvelle fois de l’importance cruciale de la mer. Au sein d’une économie globalisée et interconnectée, plus de 90 % du commerce mondial, en poids, s’effectue par voie maritime. Toute perturbation d’un tel système peut donc avoir des répercussions en cascade, qui nous affectent tous 34.
Ainsi, la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran a eu un impact immédiat sur le prix du carburant, tout comme sur le commerce des engrais. Avant la crise, environ 25 % du pétrole et 30 % des engrais échangés à l’échelle mondiale transitaient par ce détroit. Depuis mars, seule une poignée de navires est parvenue à emprunter cette route qui voyait auparavant passer en moyenne 129 navires par jour. L’impact économique et le coût humain engendrés s’annoncent considérables 35.
Cette fermeture était pourtant parfaitement prévisible. Dans le même temps, la marine américaine, force dominante sur les océans depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, n’a pas été capable de débloquer un détroit contrôlé par un adversaire dont la marine et l’armée de l’air sont en grande partie détruites.
Un tel constat interroge.
Certes, les États-Unis ne possèdent plus la marine la plus importante en nombre — cette prééminence revenant désormais à la Chine — mais elle reste la plus puissante du monde et dispose, avec ses onze groupes aéronavals, d’une capacité offensive sans égale 36. Comment se fait-il alors que le détroit ait pu rester fermé d’une manière presque continue depuis le 28 février 2026 ? Comment expliquer que le secrétaire à la Guerre des États-Unis en soit réduit à réprimander ses alliés européens pour leur refus de se mobiliser aux côtés de Washington, alors que cela aurait dû être anticipé avant le déclenchement de la guerre ? Comment Donald Trump peut-il en appeler à la Chine pour qu’elle vienne à la rescousse 37 ?
La crise d’Ormuz illustre parfaitement un vieil adage selon lequel « la stratégie doit précéder l’action » ou plutôt, comme l’articulait Jomini, que « la stratégie décide où l’on doit agir » 38. Mener à bien une opération militaire, c’est d’abord réfléchir à une stratégie à mettre en œuvre. Cette dernière peut se définir comme un processus de planification de haut niveau, visant à aligner les fins, les moyens et les méthodes afin d’atteindre un objectif politique donné.
Sans stratégie, il est impossible de donner un sens à l’usage de la force militaire. Quel serait l’intérêt de tuer des gens et de détruire des cibles si un plan rationnel visant à atteindre des objectifs politiques réalistes n’a jamais été établi ? Les défaites américaines au Vietnam dans les années 1970 et, plus récemment, en Afghanistan, rappellent que, même lorsqu’on domine tactiquement le champ de bataille, on a encore besoin d’un plan.
La marine américaine, force dominante sur les océans, n’a pas été capable de débloquer un détroit contrôlé par un adversaire dont la marine et l’armée de l’air sont en grande partie détruites.
Ian Speller
Il existe une abondante production scientifique consacrée à la stratégie maritime, ce sous-domaine de la stratégie nationale qui traite des principes applicables dans les situations où la mer joue un rôle déterminant. En Occident, la tradition dominante est notamment associée aux travaux d’auteurs tels que l’Américain Alfred Mahan (1840-1914) et l’Anglais Julian Corbett (1854-1922), ainsi que de nombreux autres, comme l’amiral français Raoul Castex (1878-1968) dont l’actualité à la lumière d’Ormuz a déjà été rappelée dans ces pages 39. Si les approches diffèrent selon les commentateurs, il est frappant de constater que tous s’accordent à reconnaître la domination en mer comme un fondement incontournable de la puissance des États au cours de l’histoire. Cela s’explique par sa double fonction : la mer est à la fois un vecteur essentiel du commerce international et un espace où se déplacent les forces militaires dans le cadre de leurs manœuvres.
La capacité à utiliser cet espace — contrôle de la mer — et à en priver l’ennemi — privation de la mer — fait partie intégrante d’une stratégie militaire aboutie depuis des millénaires. Comme Mahan l’a souligné en faisant référence à l’ère de la voile, c’est bien grâce à sa puissance maritime et à sa capacité de projection en direction des côtes d’un pays tiers que la Grande-Bretagne a pu simultanément s’enrichir par le commerce et appauvrir ses adversaires par des blocus. En d’autres termes, la Grande-Bretagne s’emparait de territoires pour en faire ses colonies : ses forces maritimes se lançaient à l’assaut de leurs côtes tout en les empêchant de faire de même.
Mahan s’est concentré sur les avantages à tirer d’une utilisation positive de la mer, et sa pensée demeure encore aujourd’hui influente. C’est le cas en particulier aux États-Unis, où l’on observe une volonté claire de se concentrer sur le potentiel de combat offensif : il s’agit d’assurer son contrôle maritime face au défi émergent posé par Pékin.
S’il est difficile de remettre en cause l’importance des bouleversements maritimes lorsqu’ils se produisent, pour les forces maritimes plus modestes à travers le monde, peu susceptibles de remporter la lutte pour le contrôle des mers, les travaux de Mahan, Corbett et Castex ne sauraient trouver une application concrète. Il est inutile de se lancer dans un bras de fer naval avec un ennemi impossible à vaincre.
Une autre voie s’impose donc. Celle-ci a souvent consisté en des tentatives d’affaiblissement de l’ennemi par le ciblage d’un point faible universel : la dépendance à l’égard du commerce maritime. Des attaques ponctuelles contre la marine marchande faisaient ainsi partie des recommandations de la « Jeune École » française de la fin du XIXe siècle, par exemple 40. Ce fut l’approche privilégiée de la France, des États-Unis puis de l’Allemagne lors de leurs guerres contre la Grande-Bretagne aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Le résultat — généralement une victoire britannique — fait dire aux stratèges maritimes traditionnels qu’il est préférable d’opter pour la solution du blocus. Face à une puissance maritime dominante, ce choix est pourtant hautement irréaliste. D’où le recours à une interruption du commerce maritime, y compris lorsqu’il est pratiqué par des pays neutres et non-belligérants : cette stratégie, employée depuis des siècles, offre un moyen sûr de nuire à l’ennemi.
De manière générale, les pays dotés de forces maritimes faibles ont tendance à se concentrer sur leur défense côtière, afin de tenir les grandes puissances à distance des zones littorales. Cela implique d’associer des éléments propres aux forces navales et des équipements terrestres (artillerie, forts, réserves mobiles). Le développement des mines et des torpilles au XIXe siècle, puis des avions et, plus tard, des missiles antinavires au XXe siècle, a ainsi conféré à ces marines de moindre envergure un pouvoir de nuisance non négligeable, en particulier dans les eaux côtières.
La défense victorieuse du détroit des Dardanelles par les Turcs, en 1915, en est un exemple éloquent. Un système de défense intégré, articulé autour de l’artillerie côtière, des mines marines et de batteries d’obusiers mobiles, a permis de repousser un assaut de la flotte anglo-française, qui souhaitait forcer le passage dans le détroit. Plus récemment, l’Ukraine s’est montrée capable d’infliger des pertes considérables à la flotte russe en mer Noire, au point de la neutraliser en grande partie, grâce à l’utilisation de missiles et de drones guidés par des renseignements de haut niveau. Dans les deux cas, des forces maritimes réputées puissantes ont été vaincues par une riposte de type asymétrique.
Cette stratégie du déni d’accès maritime nécessite des technologies de pointe pour être efficace. Des missiles de croisière antinavires performants, tels que l’Exocet de fabrication française, existent depuis plusieurs décennies et peuvent être tirés depuis des navires, des avions ou de simples lanceurs terrestres. Les frappes à longue portée nécessitent une surveillance et un ciblage efficaces, ce qui peut s’avérer difficile, mais les attaques à courte portée, telles que celles pouvant se produire dans les eaux côtières ou un détroit étroit, sont moins complexes. Dans ces eaux, même les mines marines de type ancien peuvent causer des perturbations d’envergure, comme l’ont montré les opérations de déminage prolongées menées dans les années 1980 à la suite d’incidents dans le golfe Persique et en mer Rouge. De nos jours, une gamme de mines toujours plus sophistiquées a émergé, contribuant à multiplier les risques.
L’évolution technologique promet d’aggraver encore l’équation. Les nouveaux missiles, tels que le CM-302 de fabrication chinoise, sont plus rapides, plus furtifs et plus difficiles à intercepter que leurs prédécesseurs, et leur portée est plus grande. L’évolution des missiles hypersoniques et des missiles balistiques anti-navires est appelée à rendre obsolètes nos systèmes traditionnels de défense aérienne : elle exigera des systèmes de défense de pointe pour y répondre. Ceux-ci pourraient à leur tour se trouver fragilisés par des attaques de drones en essaim, précisément conçus pour épuiser le nombre limité d’intercepteurs navals, particulièrement coûteux.
Un tel défi a conduit l’ingénierie de défense maritime à s’intéresser aux armes à énergie dirigée, à l’instar des lasers, en guise de contre-mesure pragmatique. En effet, les sous-marins s’avèrent redoutables contre les navires de surface s’ils sont utilisés efficacement et dans de bonnes conditions, comme ont pu le constater les Iraniens lors de la perte de la corvette Dena, touchée par une torpille tirée par le sous-marin USS Los Angeles au large du Sri Lanka, en mars 2026.
De son côté, l’Ukraine a clairement démontré, en mer Noire, sa capacité à utiliser des navires de surface sans équipage pour paralyser le trafic maritime. Il est à cet égard crucial de noter que l’Iran semble également disposer de nombreux navires de ce type. C’est avec de tels outils que, dans les eaux côtières, des mines magnétiques pourraient être posées par des forces spéciales, mettant en difficulté jusqu’à l’artillerie traditionnelle si elle se trouve à portée.
C’est ainsi que les forces terrestres, maritimes et aériennes se combinent et se combineront de plus en plus à l’avenir, à la faveur d’une capacité « anti-accès/déni de zone » élargie : dans ce contexte, c’est la capacité même d’une grande puissance maritime à opérer de manière sécurisée dans une zone donnée qui est remise en cause.
Ces défis sont considérablement exacerbés dans les eaux côtières, où les navires se trouvent à portée de multiples systèmes terrestres et où la configuration géographique des îles et du littoral, associée à l’inévitable « bruit » civil — le trafic maritime légitime — peut servir de couverture à des attaques surprises inattendues. Les attaques des Houthis contre la marine marchande en mer Rouge menées, depuis 2023, à l’aide de missiles, de drones et même d’hélicoptères pour s’emparer de navires non protégés, ont démontré la capacité de forces relativement faibles à menacer la sécurité de la navigation, ce qui, dans ce cas précis, a conduit les États-Unis et l’Europe à déployer des forces navales pour protéger le trafic maritime. Au cours des deux premières années de cette campagne, quatre navires marchands ont été coulés, beaucoup d’autres ont été attaqués et des centaines de navires ont choisi la route plus longue, plus sûre mais plus coûteuse qui contourne l’Afrique — ce qui aurait coûté à l’Égypte environ 800 millions de dollars par mois en pertes de recettes provenant du canal de Suez 41. Dans le cas du détroit d’Ormuz, il n’existe pas de route alternative : les forces iraniennes disposent donc de multiples moyens de s’en prendre à la libre circulation maritime.
Les Iraniens sont donc susceptibles de se replonger dans les préconisations théoriques de Mahan. Il est plus probable qu’ils s’inspirent d’idées similaires à celles de la « Nouvelle École » soviétique des années 1920 et 1930 42, ou des officiers de marine chinois des années 1950 puis 1960 43, qui fondaient leur stratégie sur le développement d’une défense en plusieurs couches : c’est là la clef pour protéger ses côtes contre des marines plus puissantes. Ils exploiteront également la géographie locale, qui leur permet de fermer un détroit stratégique en utilisant un ensemble de moyens militaires maritimes non conventionnels.
Autrement dit, pour les pays dont les forces maritimes sont modestes, le contrôle local des mers est le choix le plus logique lorsqu’ils sont confrontés à des ennemis plus puissants. Et s’ils se trouvent à proximité d’un goulet d’étranglement maritime stratégique, les options sont évidentes. La vulnérabilité du commerce mondial face aux décisions iraniennes dans cette zone peut expliquer la relative réticence des administrations américaines précédentes à s’engager dans des aventures militaires inutiles contre un tel adversaire.
Un blocus américain qui contraindrait l’Iran à partager le poids de la rupture du commerce international pourrait s’avérer gagnant.
Ian Speller
C’est dans ce contexte que la stratégie américaine de contre-blocus prend tout son sens. On peut en effet comprendre la réserve des États-Unis à déployer des moyens navals dans le détroit d’Ormuz, alors que des forces hostiles occupent la rive nord. Il est encore plus facile de comprendre la prudence des alliés à intervenir et à faire ce que les États-Unis refusent eux-mêmes de faire. L’option consistant à débarquer des troupes au sol pour sécuriser le côté iranien du détroit est un repoussoir absolu compte tenu de l’ampleur des forces qui seraient nécessaires, de l’opposition probable à terre et de l’aversion affichée du président Trump pour le déclenchement d’une nouvelle « guerre sans fin » au Moyen-Orient.
Dans les années 1980, la réponse à la pose de mines par l’Iran dans cette zone a consisté à mobiliser des navires américains, européens et soviétiques afin d’escorter les navires marchands, et à lancer une vaste opération internationale de déminage, accompagnée de frappes punitives américaines à des fins dissuasives. Si cette approche était adaptée au contexte de l’époque — celui de la « zone grise » — elle l’est beaucoup moins à l’heure d’une guerre ouverte avec l’Iran. Le pays a démontré qu’il avait aujourd’hui peu de raisons de se montrer prudent et ses dirigeants ont prouvé leur détermination à subir les coûts de bombardements aériens massifs. À ce titre, un blocus américain qui contraindrait l’Iran à partager le poids de cette rupture du commerce international pourrait s’avérer gagnant.
Ce choix stratégique permet en effet d’éviter la mise en péril d’actifs majeurs, puisque les navires peuvent être interceptés à n’importe quelle étape de leur trajet vers ou depuis l’Iran. Reste à voir si cette pression sera suffisante pour inciter Téhéran à faire des concessions car les dirigeants iraniens pourraient estimer disposer d’un plus grand pouvoir de négociation vis-à-vis des États-Unis, ce blocus réciproque ayant des répercussions plus larges sur l’économie mondiale.
En somme, les stratèges maritimes d’autrefois ne seraient sans doute guère étonnés par les moyens employés aujourd’hui dans la guerre maritime à laquelle se livrent les États-Unis et l’Iran.
La puissance maritime des États-Unis a favorisé une offensive à grande échelle contre l’Iran et a permis la mise en place d’un blocus qui pourrait bien avoir un véritable impact sur l’économie iranienne dans les semaines et les mois à venir.
Pour autant, et malgré les ravages causés par la campagne aérienne américano-israélienne, il n’en demeure pas moins que la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran était aussi prévisible que puissamment disruptive. Il est donc sidérant que les États-Unis semblent ne pas s’être préparés à cette éventualité. Cet événement a fait de cette campagne militaire un affrontement maritime de premier plan, alors même qu’elle s’articulait plutôt, à ses débuts, autour de frappes aériennes. Cette transformation du conflit a donné à Washington une éprouvante leçon d’humilité. Son incapacité à remporter une victoire rapide a mis en évidence les limites de la puissance américaine et elle laisse aujourd’hui le Pentagone face à un défi non résolu.
*
S’il est encore trop tôt pour présager de l’issue réelle du conflit, on peut d’ores et déjà tirer un certain nombre de leçons.
La première, et la plus évidente, est la nécessité d’une planification appropriée avant l’usage de la force. La suprématie en mer et dans les airs n’a de valeur que si elle permet d’obtenir un avantage durable après la fin des hostilités.
Comme les récents affrontements l’ont démontré, il faut toujours avoir à l’esprit qu’il est tout à fait possible de perdre une guerre en mer même si la flotte ennemie a été détruite au cours d’une campagne très déséquilibrée : cela ne veut pas dire que cet ennemi n’a pas à sa disposition d’autres moyens d’exercer des pressions ni de rendre cette suprématie inopérante. Les Iraniens pourraient donc bien sortir vainqueurs de cette guerre navale.
Enfin, la liberté de navigation en mer reste d’une importance fondamentale pour comprendre la stratégie maritime. Il s’agit d’une liberté qui peut être remise en cause et qui peut nécessiter d’être protégée. La marine continuera donc à jouer un rôle décisif au sein des forces interarmées, mais ces dernières ne seront pleinement efficaces que si elles sont engagées à l’appui d’une stratégie appropriée et réaliste. S’il est fondé sur des hypothèses fragiles, l’aventurisme militaire — même d’une grande puissance — n’est qu’une illusion de la force.
L’article La bataille d’Ormuz marque le retour du problème maritime est apparu en premier sur Le Grand Continent.
30.04.2026 à 19:54
Ramona Bloj
Le retrait des Émirats arabes unis de l'OPEP n’est qu’un signal d’un mouvement beaucoup plus profond.
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Le retrait d’Abou Dhabi de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est loin d’être uniquement une question énergétique.
Il témoigne d’une frustration plus générale à l’égard des cadres régionaux et internationaux qui régissent les relations entre les membres de l’organisation, qui ne correspondent plus à la façon dont les Émirats arabes unis perçoivent leur propre rôle, tant dans le Golfe qu’au-delà.
La guerre contre l’Iran a précipité cette réévaluation, non seulement pour Abou Dhabi, mais aussi pour l’ensemble des membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui partagent largement les mêmes perceptions et les mêmes difficultés. Pour comprendre cette décision, il est nécessaire de revenir sur le moment où elle intervient. Annoncée en plein cessez-le-feu, alors que ce dernier demeure fragile et la réouverture du détroit d’Ormuz hypothétique, elle s’inscrit dans un contexte où les systèmes d’approvisionnement vitaux du Golfe sont sous pression : le transport maritime est perturbé, les coûts d’assurance ont grimpé en flèche, les flux énergétiques sont instables, les cargaisons alimentaires ont pris du retard et les réseaux aériens ont été partiellement fermés.
Désormais, et en l’absence d’actions concrètes, les mécanismes de coordination qui reposaient sur la stabilité ont perdu tout leur sens.
Si l’intégration croissante de la région aux marchés mondiaux a été source de puissance et de prospérité, elle s’est aussi transformée en talon d’Achille. Les ports, l’espace aérien, les usines de dessalement, les systèmes financiers et l’ensemble des chaînes d’approvisionnement forment un écosystème unique. Dès qu’une perturbation survient, elle se propage rapidement.
Depuis le début de la guerre contre l’Iran, les responsables émiratis expriment un mécontentement croissant à l’égard des institutions dont leur pays est membre, comme l’OPEP, le Conseil de coopération du Golfe (CCG), la Ligue arabe ou l’Organisation de la coopération islamique. Les griefs sont les mêmes depuis longtemps : ces alliances ne tiennent pas leurs promesses. Cela est d’autant plus insupportable pour les Émirats arabes unis que le pays, tout comme plusieurs autres de la région, aspire à jouer un rôle plus important sur la scène internationale.
Concernant l’OPEP, ce mécontentement est plus ancien.
Les Émirats arabes unis tolèrent de moins en moins les contraintes qui ne reflètent ni leurs capacités nationales ni leurs ambitions. Après avoir massivement investi dans la production et les infrastructures, ils ont maintes fois plaidé en faveur d’une augmentation des quotas de production. Depuis 2021, les Émirats arabes unis se font les défenseurs acharnés d’une augmentation inconditionnelle de la production, arguant que les conditions actuelles du marché justifient la mise à disposition d’une offre plus importante. À moyen terme, le pays ambitionne de porter sa capacité de production à cinq millions de barils par jour (mb/j), soit environ 1,5 mb/j de plus que son quota actuel.
Cette volonté revendiquée a eu pour effet de produire une tension structurelle au sein de l’OPEP, qui impose des plafonds de production restrictifs. Ce cadre limite la capacité des Émirats arabes unis à exploiter pleinement leur capacité nationale.
Le retrait d’Abou Dhabi de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est loin d’être uniquement une question énergétique.
Mehran Haghirian, Jessica Obeid
À court terme, la production émiratie est toutefois limitée par des capacités d’exportation réduites, en raison des perturbations dans le détroit d’Ormuz. Cependant, la stratégie des Émirats arabes unis reste résolument tournée vers l’avenir : il s’agit de se positionner rapidement pour conquérir une part plus importante des marchés mondiaux, une fois les contraintes logistiques atténuées et les plafonds de production renégociés.
Lorsque la situation sera stabilisée, les Émirats arabes unis espèrent augmenter leur production — atout redoutable sur un marché qui devrait rester volatil. S’y ajoute une plus grande flexibilité dans le contrôle qu’exerce Abou Dhabi sur ses propres réactions aux fluctuations de la demande et de l’offre. On peut donc s’attendre à l’adoption de contre-mesures de la part d’autres pays producteurs, telle l’Arabie saoudite, ce qui promet d’intensifier encore davantage la concurrence pour le partage des parts de marché.
Rappelons un précédent fameux. Le Qatar a quitté l’OPEP en 2018, lors du blocus imposé par ses partenaires du CCG. Cette décision ne concernait pas seulement la politique énergétique, mais aussi le positionnement politique plus large du pays. Aujourd’hui, les Émirats arabes unis font aujourd’hui quelque chose de similaire, mais dans un contexte bien plus lourd de conséquences. Ce faisant, c’est une crise systémique, dans la région et à l’échelle mondiale, qu’ils tentent de dévoiler au grand jour, afin d’obtenir des réponses ou des répercussions au niveau international.
La guerre a engendré un tel climat d’incertitude que la flexibilité est désormais bien plus prisée que la coordination. Lorsque les flux via le détroit d’Ormuz sont perturbés, que les navires hésitent à transiter et que les coûts d’assurance deviennent prohibitifs, sa capacité à adapter rapidement la production devient plus précieuse que le respect des quotas collectifs. Pour les Émirats arabes unis, il ne s’agit pas seulement d’une contrainte à lever, mais d’une occasion de reconfiguration.
Dans ce contexte, il est essentiel de bien comprendre les tensions qui animent les relations entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.
Les divergences entre les deux pays n’ont ni commencé, ni pris fin avec la guerre en Iran. Elles se sont accumulées depuis près d’une décennie et, depuis 2016, ce qui était considéré comme un alignement s’est muée en rivalité. La Vision 2030 de Mohammed ben Salmane et le modèle économique des Émirats arabes unis sont en effet loin d’être complémentaires. Au contraire, ils se recoupent : ils se disputent les mêmes capitaux, le même rôle logistique, les mêmes talents et la même place dans l’économie mondiale.
Au début de l’année 2026, le Yémen a mis ces divergences en évidence. Ce qui avait commencé comme une opération militaire conjointe en 2015 s’est transformé en une chaîne de désaccords sur les objectifs, les partenaires et les résultats au cours de la décennie qui a suivi. Mais il ne s’agit plus seulement de divergences d’ordre tactique, comme souligné par l’intensification du conflit militaire en février dernier. C’est une vision irréconciliable qu’ont chaque pays de l’ordre régional, tout comme de leur propre rôle en son sein.
La guerre a permis de mettre en suspens les différends au cours d’une brève période, sans toutefois les résoudre. La décision des Émirats arabes unis de quitter l’OPEP sans consulter l’Arabie saoudite s’inscrit dans ce faisceau de tensions. Elle témoigne d’une volonté d’agir de manière indépendante sur des questions qui étaient auparavant gérées dans un cadre de coordination. Si ce cadre était déjà fragile avant la guerre, cette décision y a définitivement mis un terme.
La guerre a engendré un tel climat d’incertitude que la flexibilité est désormais bien plus prisée que la coordination.
Mehran Haghirian, Jessica Obeid
Cette nouvelle donne place l’OPEP et l’Arabie saoudite dans une situation délicate. L’OPEP s’est toujours appuyée sur une certaine cohésion entre ses principaux producteurs, et les Émirats arabes unis occupaient la quatrième place parmi les plus grands producteurs du groupe. De même que cette cohésion semble révolue, le départ des Émirats arabes unis écorne sévèrement cette image d’unité et interroge sur la durabilité de la structure actuelle si les pressions devaient se prolonger. À l’heure actuelle, seuls l’Arabie saoudite et le Koweït sont des membres de l’OPEP issus du CCG et se trouvent contraints désormais de travailler plus étroitement avec l’Iran et l’Irak.
Le changement de cap des Émirats arabes unis se limitera-t-il à l’OPEP ?
Abou Dhabi a déjà fait savoir qu’une réévaluation de son positionnement politique au sein de plusieurs organisations était en cours. D’autres États de la région passent également en revue leurs options. La guerre a imposé de repenser le fonctionnement complet, à la fois de ces cadres multilatéraux, des relations bilatérales et des investissements étrangers, dont il paraît peu crédible qu’ils perdurent dans leur forme actuelle.
Il ne s’agit pas là d’une dérive vers l’isolationnisme.
Les Émirats arabes unis ne souhaitent pas faire de l’isolement une option politique, tant leur modèle économique s’est fondé sur le principe d’ouverture. Plaque tournante du commerce, de la logistique, de la finance, de l’aviation et des flux mondiaux, le pays ne changera pas de visage de sitôt. Il en va de même pour les six États du CCG.
Ce qui diffère d’un pays à l’autre, c’est leur manière d’envisager leurs relations avec le reste du monde.
Lorsque la situation sera stabilisée, les Émirats arabes unis espèrent augmenter leur production — atout redoutable sur un marché qui devrait rester volatil.
Mehran Haghirian, Jessica Obeid
Les Émirats arabes unis accordent la primauté au contrôle, à la flexibilité et à la gestion directe de leurs intérêts — et cela vaut au même titre pour leurs partenaires, les institutions et leurs adversaires. En effet, même avec l’Iran, le pays semble déterminé à maintenir une relation d’entente pragmatique à l’issue de la guerre. Là se trouvent les avantages d’une telle méthode politique : entretenir des liens avec un pays ne nécessite pas de confiance particulière. Cela suppose simplement une prise en compte mutuelle de ses intérêts.
Le même schéma s’applique au sein du CCG de manière plus large. Ces États ne tournent pas le dos à la communauté internationale, mais s’orientent vers un engagement plus sélectif. La différenciation s’est substituée à la convergence dans la gestion des pressions diverses.
Pendant des années, le mythe d’un Golfe faisant bloc s’est imposé dans les imaginaires. La guerre et ses conséquences ont révélé à quel point cette vision était depuis longtemps tronquée : chaque État agit selon son propre calcul.
Si les Émirats arabes unis sont les premiers à agir de manière aussi ouverte leur décision de quitter l’OPEP pourrait être le premier jalon d’un processus de réévaluation des options politiques, reflétant ainsi une région qui ne se coordonne plus dans un cadre commun, mais qui s’adapte aux contraintes.
Chaque État, à sa manière, cherche à affirmer son autonomie.
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28.04.2026 à 06:30
camillenedellec
Une pièce de doctrine signée par l'amiral Pierre Vandier, Commandant suprême allié Transformation de l'OTAN.
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La guerre est de retour. Pas comme une anomalie ou une crise passagère. Elle est revenue, comme la reprise de l’Histoire, que d’aucuns avaient, par excès d’irénisme, cru finie.
Il nous a fallu trente ans pour l’admettre. Trente ans au cours desquels nous avons désarmé, pas seulement en avions, chars ou frégates, mais surtout dans nos esprits. Alors que d’autres se réarmaient à marche forcée, nous nous bercions dans la quiétude d’un temps hors du temps. Nous avons cessé de penser la guerre comme une possibilité réelle, structurante, imminente, face à laquelle il fallait rester vigilant. Cette illusion a un coût. Nous le mesurons depuis le 24 février 2022.
Le réveil n’est pourtant pas complet. Nous sommes encore en semi-somnolence. Réarmer, augmenter les budgets, livrer des munitions : tout cela est nécessaire, mais certainement pas suffisant. Car le problème n’est pas seulement capacitaire. Pendant nos années de léthargie, la guerre a changé de nature. Aujourd’hui, l’affrontement déborde largement le champ militaire. Il vise les systèmes. Il se déroule pour partie à l’intérieur de nos frontières.
L’arrière n’existe plus. L’industrie, l’énergie, les données, la cohésion sociale sont simultanément des facteurs de puissance et les premières cibles. La continuité de toute la société est devenue une dimension centrale : c’est un changement crucial par rapport aux guerres expéditionnaires que nous avons menées depuis la fin de la Guerre froide, tenues loin des yeux et des cœurs des citoyens.
Nous avons basculé dans un monde où l’adaptation marginale ne suffit plus : nous arrivons à la fin des rendements positifs du système actuel. Dissuader, au XXIe siècle, se joue sur une nouvelle variable décisive : apprendre plus vite que l’adversaire. C’est le temps de l’intelligence artificielle. Elle accélère chaque boucle de décision, compresse chaque avantage, fait de chaque lenteur une vulnérabilité. La question n’est plus seulement de savoir si nous disposons des bons équipements. La question est désormais la suivante : apprenons-nous assez vite ? À quelle vitesse nous adaptons-nous ?
C’est à cette question que l’OTAN, et plus particulièrement le Commandement Allié pour la Transformation, doit répondre. Non pas par des déclarations d’intention et des concepts théoriques, mais par des actions concrètes. Soit l’Alliance se transforme en continu, soit elle décroche : il n’y a pas de troisième voie.
La guerre, aujourd’hui, est devenue un état permanent, diffus. Elle ne s’inscrit pas dans le temps de crise et il n’est plus possible de la circonscrire à un événement ponctuel que l’on déclare et que l’on conclut. Ce n’est pas la guerre qui est hybride, c’est la paix elle-même qui est devenue hybride. Contaminée par le délitement de toutes les règles et limites, intérieures comme extérieures, à la manière d’un réservoir d’eau contaminé par un polluant.
Regardons ce qui s’est passé en Ukraine depuis février 2022. Pas seulement sur le front, mais également à l’arrière : les centrales électriques frappées en premier, les réseaux de télécommunications saturés avant l’assaut, les chaînes logistiques ciblées avant les blindés, les opérations d’influence lancées avant les missiles.
Il serait erroné de penser que nous observons une guerre classique menée avec des moyens modernes : la logique de la guerre a changé en profondeur.
L’objectif n’est plus seulement de détruire des forces armées, mais de désorganiser, saturer, faire décrocher, rompre le soutien de la population, provoquer l’effondrement. L’adversaire cherche à nous priver de notre capacité à fonctionner, à décider, à tenir. La cible, c’est l’ensemble du système. C’est le blitz multidomaine. L’arrière, autrefois facteur de puissance, est devenu une cible : la logistique, l’énergie, les télécommunications, le cloud, la cohésion sociale, etc. Tout cela peut être attaqué. Tout cela doit être défendu. C’est ce que signifie, concrètement, la continuité de toute la société. Il ne faut pas lire cette continuité sociale comme une métaphore, mais comme la réalité opérationnelle que l’Ukraine a vécue et que chaque membre de l’Alliance doit désormais intégrer à sa planification.
Il serait erroné de penser que nous observons une guerre classique menée avec des moyens modernes : la logique de la guerre a changé en profondeur.
Amiral Pierre Vandier
Cependant, le changement de nature de la guerre ne s’arrête pas là. Il touche aussi, fondamentalement, la dimension du temps, et la technologie l’introduit indéniablement comme atout ou faiblesse stratégique.
Le cycle mesure/contre-mesure s’est radicalement accéléré. Un système qui confère un avantage tactique aujourd’hui peut être neutralisé, contourné ou répliqué demain. Nous l’avons vu avec les drones : chaque génération appelle sa contre-mesure, dans une spirale dont le rythme dépasse largement celui de nos cycles d’acquisition traditionnels. Le domaine cyber est un autre exemple.
La supériorité durable se raréfie : le tempo devient une forme de puissance. Celui qui tient le rythme, et donc l’impose, gagne. Celui qui le subit perd, condamné à n’être que réactif, même s’il est technologiquement supérieur à l’instant T. Dans un monde d’avantages temporaires, la puissance n’est plus une position : c’est une capacité de mouvement. Et si la guerre est un environnement, alors moderniser l’outil conçu pour la situation précédente revient à optimiser l’obsolescence.
L’Europe a effectivement commencé à répondre au problème du retour de la guerre. Elle le fait comme elle en a l’habitude : en augmentant les budgets. Mais l’argent ne fait pas une stratégie, surtout s’il conduit juste à acquérir un peu plus de la même chose, des mêmes armes et systèmes, et à maintenir les mêmes processus pour les concevoir, les produire et les employer. C’est une réponse quantitative appliquée à un problème qui est devenu qualitatif. Moderniser ne signifie pas transformer : c’est là que réside un piège existentiel.
Le premier problème auquel nous sommes confrontés est que la Russie, la Chine, et d’autres acteurs moins visibles ont étudié avec soin nos forces et faiblesses.
Ils ont pris acte des limites de notre modèle, qui a profondément désindustrialisé et fragilisé son indépendance énergétique. Alors, ils le contournent. D’abord par le bas, en utilisant leurs avantages comparatifs : masse abordable, drones low-cost, attaques sous le seuil, continuum entre guerre militaire, trafics, corruption et influence. Un drone à vingt mille dollars, neutralisant un système sol-air à trois millions : voilà l’asymétrie que nous n’avons pas vue venir. Nos adversaires travaillent à rendre notre supériorité inutile. Et ils y parviennent, partiellement, précisément parce que nous continuons à optimiser un modèle qu’ils ont appris à contourner.
Et ils commencent maintenant à le contourner par le haut. La course se fait aussi par le haut, dans l’espace, les biotechnologies, l’IA, la robotique. La recherche et l’innovation ont, pour partie, changé de continent. Huit des dix institutions de recherche globale classées par le magazine Nature sont chinoises.
Le deuxième problème est interne. C’est le plafond de verre de nos propres processus qui se sont épaissis, complexifiés, de nos jeux de pouvoir et contre-pouvoirs, qui ont progressivement figé la possibilité d’agir. L’inertie institutionnelle est désormais une vulnérabilité stratégique. Un des premiers actes décisifs de l’Ukraine en guerre a été de suspendre les règles qui ralentissaient leur industrie. Nos cycles d’acquisition durent dix à quinze ans. Nous passons des années à définir nos spécifications. Nos architectures sont fermées. Nos données, cloisonnées. Nos procédures d’accréditation ont été conçues pour une époque où la menace évoluait lentement.
Dans un contexte où les garanties ne peuvent plus être tenues pour acquises, cette nouvelle réalité prend une dimension supplémentaire que l’Europe ne peut pas continuer d’ignorer.
Amiral Pierre Vandier
Résultat : même un très bon système devient rapidement dépassé et vulnérable. Pas parce qu’il est intrinsèquement mauvais, mais parce que le monde a changé avant qu’il soit livré. Les organisations et les processus que nous avons construits étaient raisonnablement adaptés aux opérations expéditionnaires, à un monde stable et prévisible. Ils ne sont pas adaptés à un environnement stratégique qui se reconfigure en mois, sinon en semaines.
Il faut, enfin, comprendre la différence entre moderniser et transformer. Moderniser, c’est ajouter des capacités à un modèle existant que l’on ne modifie qu’à la marge. Transformer, c’est changer les processus, les architectures, la relation industrie-combat, le modèle d’entraînement, la gouvernance des données. Il s’agit d’une distinction opérationnelle qui n’a rien d’un débat sémantique Un char modernisé reste un char conçu pour une bataille de contact linéaire. Un essaim de drones piloté par IA opère dans une logique radicalement différente : saturation, redondance, décision distribuée, coût marginal quasi nul. On ne passe pas de l’un à l’autre par saupoudrage à la marge, mais par une réelle rupture dans nos esprits.
Or nous résistons collectivement à cette rupture. Par inertie. Par conformisme. Par intérêts constitués. Par aversion au risque, que nous appelons « précaution ». C’est humain. C’est compréhensible. Mais c’est une erreur qui n’a rien d’anodin. Dans ce nouvel univers stratégique, la lenteur est une terrible vulnérabilité. Si l’adversaire prend en compte notre difficulté à nous adapter, alors notre capacité à dissuader ne dépend plus seulement de nos inventaires et nos savoir-faire actuels, de notre « excellence » : elle dépend de notre capacité d’apprentissage, de notre capacité de transformation.
Un adversaire rationnel n’attaque pas une alliance qui se transforme plus vite que lui : il attend, ou il provoque. Dans un contexte où les garanties ne peuvent plus être tenues pour acquises, cette nouvelle réalité prend une dimension supplémentaire que l’Europe ne peut pas continuer d’ignorer.
Le changement de caractère de la guerre n’épargne aucun pan de notre appareil de défense. Si la dissuasion nucléaire demeure la garantie ultime contre toute agression existentielle, elle ne peut réellement contraindre un adversaire qui a précisément appris à manœuvrer en dessous du seuil, dans les espaces gris, dans la durée, dans les systèmes. C’est là que se joue désormais une part décisive de la confrontation. Et c’est là que la capacité à régénérer l’avantage en continu devient indispensable.
Dans un monde d’avantages temporaires, la possession se dévalue vite. Ce qui manque à notre appareil dissuasif, aujourd’hui, c’est justement cette capacité à régénérer l’avantage en continu. Une dynamique, pas seulement une posture. Elle se prouve, non pas par ce que l’on possède à l’instant T, mais par la vitesse à laquelle on adapte, innove, déploie.
Dissuader l’adversaire de passer à l’acte repose sur une démonstration crédible de notre vitesse d’apprentissage : voir, comprendre, adapter, déployer. Plus vite que lui. Ce n’est pas une formule. C’est l’ambition que le Commandement Allié pour la Transformation met en œuvre, concrètement, aujourd’hui. Elle repose sur trois actions vitales.
Le retour d’expérience reste un actif stratégique largement sous-exploité de l’Alliance. Nous menons des exercices, nous observons des conflits réels, nous collectons des données en quantité massive. Mais la conversion de cette matière brute en doctrine actualisée, en nouvelles tactiques, techniques et procédures, en exigences capacitaires révisées, est trop lente, rencontre trop de barrières d’ego et de procédures. Elle prend des années, là où elle devrait prendre des semaines.
Le risque majeur est temporel : apprendre trop tard, sur des conflits déjà terminés, face à des adversaires qui ont déjà mué. Un RETEX qui arrive dix-huit mois après les faits ne donne aucun avantage : il entretient l’illusion du savoir. Un leurre. En cinq ans de guerre, la Russie n’a plus le même visage militaire.
Apprendre, c’est construire des boucles courtes entre le combat réel et la doctrine. Entre l’observation du terrain, qu’il soit en Ukraine ou au Moyen-Orient, et la modification des standards d’entraînement de l’Alliance. C’est une question d’architecture organisationnelle, autant que de volonté politique. Une question d’état d’esprit.
Apprendre ne suffit pas si l’on n’a pas d’espace pour tester du neuf. L’Alliance a besoin d’arènes d’expérimentation réelles, où l’on confronte des systèmes à un adversaire non contraint par les règles d’exercice, où l’on accepte l’échec comme information, où la friction et la surprise sont délibérément intégrées au protocole. De vraies arènes de stress-tests, où les certitudes sont mises à l’épreuve, où les systèmes révèlent leurs limites avant le combat réel, où la réalité n’est pas évacuée. C’est inconfortable. Mais c’est exactement ce qui distingue une Alliance qui apprend d’une Alliance qui répète.
À l’ère du numérique, personne ne livre un système pour une durée de service de quinze ans. On construit, on observe, on adapte, on corrige, on améliore en continu. C’est le principe du « versionnage », des architectures ouvertes, du service en flux. Ce principe, qui s’applique à tout ce que nous utilisons au quotidien, à la maison — téléphone, voiture, ordinateur — doit s’appliquer aussi aux systèmes de défense, à la doctrine, à l’entraînement. Le système de command and control du soldat ukrainien, c’est son téléphone portable. Il est mis à jour quotidiennement.
Cela suppose une nouvelle relation entre le combattant, l’ingénieur et l’industrie. Une boucle courte, permanente, entre celui qui emploie le système en conditions réelles et celui qui le conçoit ou le fait évoluer. Cela suppose des architectures ouvertes, interopérables, modifiables. Cela suppose de rompre avec la logique du programme fermé, livré clé en main, intouchable pendant une décennie, sauf à des coûts et délais prohibitifs. Cela suppose d’inventer de nouveaux supports contractuels, pas seulement focalisés sur l’achat de plateformes, mais permettant un lien continu et étroit avec l’industrie.
Ces trois actions vitales ont un catalyseur commun : l’intelligence artificielle. Non pas comme gadget, ni comme argument de communication. Mais comme accélérateur de chaque étape de la boucle : retour d’expérience traité en heures plutôt qu’en mois, adversaires non scriptés générés en temps réel dans les arènes d’expérimentation, capacités des systèmes déployés mises à jour en continu plutôt que figées pendant une décennie. L’IA condamne les organisations lentes et trop procédurières. Elle donne à celui qui apprend vite un avantage exponentiel sur celui qui n’apprend pas. Elle n’est pas un outil parmi d’autres. C’est une épreuve de survie darwinienne.
Transformer ou décrocher. Il n’y a pas de troisième voie.
Amiral Pierre Vandier
Une Alliance qui maîtrise cette boucle — apprendre, expérimenter, déployer — est une Alliance qui régénère son avantage en continu.
Transformer, ce n’est pas prédire la prochaine rupture. Personne ne le peut. Transformer, c’est construire la capacité d’y survivre et d’y conserver l’initiative.
L’OTAN dispose d’atouts que nul autre acteur ne possède : trente-deux nations liées par un traité, une profondeur industrielle sans équivalent, des décennies d’interopérabilité construite dans la durée. Ces atouts sont réels. Mais ils ne sont pas suffisants si l’Alliance ne se transforme pas au rythme qu’impose le nouveau caractère de la guerre.
Cela signifie investir dans les capacités, certes. Mais, surtout, investir dans la vitesse d’apprentissage collectif. Réformer les cycles d’acquisition. Ouvrir les architectures. Connecter l’industrie au combat. Gouverner les données comme un actif stratégique partagé. Former des combattants capables d’apprendre, pas seulement d’exécuter.
L’Histoire n’attend pas les organisations qui hésitent. Elle ne prévient jamais. Elle constate, après coup, quelles sont celles qui avaient su se transformer et celles qui ont disparu, annihilées par la défaite.
Transformer ou décrocher. Il n’y a pas de troisième voie.
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23.04.2026 à 19:54
Gilles Gressani
Dans une étude inédite, Thierry Breton chiffre l'impact de la guerre en Iran sur l'économie mondiale jusqu'à présent : 600 milliards de dollars.
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La guerre en Iran est un choc de structure pour l’économie mondiale. On s’est beaucoup focalisé, à juste titre, sur son effet direct au cœur du système énergétique. On sait que, par le détroit d’Ormuz, transitent environ 20 millions de barils de pétrole par jour, soit près de 20 % du pétrole mondial, dont 80 % à destination de l’Asie, Chine en tête. Dès les premiers jours, le gaz en Europe a bondi de 50 %, le Brent d’environ 12 %, et le CAC 40 a perdu près de 4,7 %.
Dans un contexte où l’inflation semblait enfin refluer, ce choc ravive le spectre de la stagflation : moins de croissance, plus d’inflation. Le FMI s’attend désormais à une croissance mondiale plus modeste et une inflation plus élevée en 2026.
Pour comprendre la portée de ce choc qui reconfigure le système économique planétaire, il faut raisonner en cercles concentriques : au centre, nous avons l’Iran, qui voit son économie déjà exsangue basculer dans l’économie de guerre. Autour, les pays du Golfe, gagnants potentiels sur le plan pétrolier, mais qui demeurent sous perfusion sécuritaire américaine. Plus loin, nous avons les partenaires directs de l’Iran, au premier rang desquels la Chine et le Pakistan. Puis, l’Europe et la France, ainsi que les États-Unis, sont confrontés à un nouvel arbitrage impossible entre pouvoir d’achat, inflation, dette et sécurité. Enfin, l’anneau financier se caractérise par une crise du crédit privé, une recomposition des flux de capitaux et une possible fin du recyclage des pétrodollars dans les conditions que Washington espérait.
Avant même le déclenchement de la guerre, l’Iran vivait déjà sous le régime d’une croissance étouffée par les sanctions, avec une inflation chronique et un chômage élevé, notamment chez les jeunes.
L’entrée en guerre a précipité une nouvelle dégradation : l’inflation annuelle a atteint 50,6 % au milieu du mois de mars 2026, en hausse de trois points par rapport au mois précédent, selon le centre officiel de statistiques, relayé par l’agence Irna.
Sur les douze mois qui séparent février 2025 et mars 2026, l’inflation moyenne est également de 50,6 %. Cette flambée des prix se conjugue à plusieurs dynamiques simultanées.
D’une part, soulignons la désorganisation de la production industrielle et des services, liée aux bombardements, à l’insécurité, aux coupures d’Internet et à la rupture de certains flux logistiques. Par ailleurs, une pression budgétaire accrue, entre effort militaire, maintien de subventions énergétiques internes et effritement possible des recettes fiscales, renforce encore ces tensions. Enfin, le risque de destruction durable d’infrastructures clefs (raffineries, terminaux, pipelines) fragilise la capacité exportatrice, même si, à très court terme, la hausse des prix peut doper les recettes en devises sur les volumes qui parviennent à sortir.
L’Iran, déjà largement coupé des marchés financiers internationaux, voit sa dépendance se concentrer sur un partenaire : la Chine, devenue sa bouée de sauvetage économique via des achats de pétrole à prix décotés, souvent payés en yuans ou sous forme de troc de marchandises contre du pétrole. Mais même ce cordon ombilical est fragilisé par la guerre : près de 45 % des importations pétrolières chinoises transitent par Ormuz, et une partie significative du pétrole iranien et du GNL qatari emprunte ce détroit.
L’économie iranienne bascule ainsi dans une forme de statu quo de ruine : le régime se maintient par la coercition interne, des soutiens extérieurs limités et des circuits parallèles, mais au prix d’un appauvrissement prolongé de la population, d’une monnaie en chute libre et d’un système productif qui se délite.
La véritable singularité de ce conflit, vue de loin, est là : il ne s’agit pas seulement d’un choc pétrolier, mais d’un choc de régimes.
Thierry Breton
Au deuxième cercle, les pays du Golfe sont à la fois bénéficiaires immédiats de la hausse des prix du pétrole et otages de l’instabilité régionale.
L’Arabie saoudite est le premier bénéficiaire mécanique d’un baril plus cher : chaque hausse durable de 10 dollars améliore massivement sa balance courante et lui offre des marges supplémentaires pour financer ses gigantesques projets de diversification — de Neom aux multiples chantiers de la Vision 2030. Mais cette rente est à double tranchant : Riyad reste vulnérable à des frappes sur ses installations pétrolières, déjà visées par le passé, et subit une pression intense de Washington pour mobiliser ses capacités excédentaires au service d’une stabilisation des prix.
Les Émirats arabes unis, et en particulier Dubaï, sont exposés sous un angle différent : en tant que hub logistique et financier régional, ils subissent la volatilité des flux maritimes et des capitaux. La perturbation d’Ormuz menace le rôle de plateforme de transbordement du Golfe, tandis que la montée des tensions peut provoquer des sorties temporaires de capitaux et d’expatriés, notamment parmi une diaspora chinoise estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes. Mais ces mêmes tensions renforcent aussi la rente d’intermédiation de Dubaï pour le négoce, la logistique de contournement et la gestion financière des fortunes locales.
Le Qatar se trouve dans une position encore plus cruciale : il fournit environ 30 % des importations de GNL de la Chine et représente près d’un cinquième de l’offre mondiale de GNL. L’annonce de l’arrêt temporaire de la plus grande installation d’exportation de GNL au monde, à la suite d’une frappe de drone iranien — une première en près de trente ans d’exploitation — illustre le risque systémique du conflit. Chaque interruption renchérit le GNL en Europe et en Asie, accentuant l’effet inflationniste.
Les plus petits producteurs — Koweït, Bahreïn, Oman — partagent une même fragilité : dépendance aux routes maritimes, budgets étroitement corrélés à la rente pétrolière, exposition à la hausse des primes de risque qui renchérit leur endettement et peut retarder des projets d’infrastructures.
Collectivement, les pays du Golfe se retrouvent à la tête d’une rente exceptionnelle dans les scénarios de pétrole durablement cher, mais dans un environnement où le coût du capital augmente, où la demande mondiale peut ralentir, et où leurs décisions sur le recyclage des pétrodollars (vers les États‑Unis ou vers d’autres pôles) acquièrent une dimension profondément politique.
La Chine est sans doute le pays non‑belligérant le plus directement impliqué dans ce conflit. Elle est à la fois le premier partenaire commercial de l’Iran, un client essentiel du GNL qatari et la puissance qui a le plus intérêt à la sécurité du détroit d’Ormuz : environ 45 % de ses importations totales de pétrole y transitent.
Pékin a certes pris les devants en constituant des réserves stratégiques considérables, équivalentes à plusieurs mois d’importations, ce qui lui permet de tenir un choc temporaire et de lisser les effets d’une hausse des prix. De fait, malgré la guerre, l’économie chinoise a enregistré une croissance de 5 % au premier trimestre 2026, dépassant les attentes des analystes et démontrant une résilience inattendue face à la flambée des prix de l’énergie.
Cette performance s’explique par plusieurs facteurs.
La dépendance énergétique de la Chine vis-à-vis du Moyen‑Orient est réelle, mais ses sources d’approvisionnement sont diversifiées, notamment en raison des flux russes, qui se sont intensifiés depuis 2022. Notons également sa capacité à négocier des prix préférentiels avec Moscou et Téhéran.
La Chine met en œuvre une politique active de constitution de stocks et de gestion publique des prix, avec la volonté claire d’isoler l’économie domestique des chocs externes pour préserver l’objectif de croissance autour de 5 % en 2026.
Mais cette façade de solidité ne doit pas masquer une vulnérabilité structurelle : la Chine reste largement tributaire de la demande extérieure, et la hausse durable des prix de l’énergie menace avant tout sa performance à l’export. Les premières données de mars montrent déjà un net ralentissement de la croissance des exportations, sur fond de hausse des coûts de transport maritime et de l’énergie, ce qui nourrit les inquiétudes sur la baisse de la demande mondiale.
En coulisses, Pékin mène un jeu d’équilibriste. D’un côté, elle exerce une pression directe sur Téhéran pour préserver la libre circulation à Ormuz : des dirigeants de sociétés gazières publiques indiquent que la Chine a demandé explicitement à l’Iran de ne pas viser les pétroliers et méthaniers, ni les infrastructures du Qatar. De l’autre, elle cherche à transformer la crise en opportunité, afin de renforcer le rôle du yuan dans les échanges énergétiques, en poussant des contrats de pétrole et de gaz libellés en yuan ; d’accélérer le développement de corridors terrestres (via la Russie, l’Asie centrale, le Pakistan) propres à réduire la dépendance aux détroits contrôlés ou surveillés par la marine américaine.
Le scénario de cauchemar pour Pékin n’est pas tant un baril à 90 ou 100 dollars — que ses réserves et sa politique industrielle peuvent encaisser — qu’une destruction durable de la demande en Europe et dans les pays émergents, qui assècherait ses exportations et exacerberait la surcapacité de son appareil productif. C’est ce qui fait dire à certains analystes que la guerre en Iran pose une question existentielle : « Va‑t‑elle casser le modèle chinois ? ».
La guerre en Iran a commencé comme un conflit de plus au Moyen‑Orient ; elle s’impose désormais comme un choc de structure pour l’économie mondiale et un révélateur des fragilités de la mondialisation.
Thierry Breton
Le Pakistan se situe à la jonction de plusieurs dynamiques : pays à la macroéconomie fragile, fortement dépendant des importations d’énergie, exposé au risque d’instabilité interne, et, en même temps, pièce potentielle de la stratégie de contournement chinoise.
L’espoir d’un gazoduc Iran–Pakistan–Chine, ou d’autres infrastructures énergétiques transfrontalières, est compliqué par la guerre, qui renchérit la facture énergétique, détériore les termes de l’échange et intensifie les tensions politiques internes. Mais, dans le même mouvement, Islamabad peut chercher à monnayer sa position géographique en se présentant comme corridor de substitution pour certains flux énergétiques ou de marchandises chinois, sous réserve de sécurisation de son territoire.
Dans un scénario de conflit prolongé, le Pakistan fait partie de ces économies qui risquent de basculer dans une crise de balance des paiements, voire de solvabilité, si la combinaison énergie chère, dollar fort et resserrement du crédit international, se maintient.
L’Europe est victime de ce choc, alors qu’elle est déjà affaiblie : sortie difficile de la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine, ralentissement industriel, désinflation à peine amorcée, dette publique élevée. Le conflit en Iran vient rouvrir des plaies qui commençaient à se cicatriser.
Sur le front énergétique, les impacts sont immédiats. En quelques jours, le prix du gaz en Europe a bondi de 50 %, et le baril de Brent s’est envolé, mettant fin à la période de relative accalmie des matières premières qui avait permis de faire reculer l’inflation en 2025. Selon des analyses de banques et d’instituts européens, un scénario de pétrole à 100 dollars et de gaz à 60 €/MWh pourrait porter l’inflation moyenne de la zone euro à 2,4 % en 2026, avec un pic au‑delà de 3 % au deuxième trimestre, tandis que la croissance serait ramenée autour de 0,8 %.
La BCE elle-même a revu ses projections : ses services tablent désormais sur une inflation moyenne de 2,6 % en 2026, contre moins auparavant, avec des scénarios défavorables où l’inflation pourrait atteindre 3,5 % et, dans un scénario sévère, 4,4 % si les perturbations à Ormuz sont fortes et durables. Dans le même temps, la croissance du PIB de la zone euro est révisée à la baisse à 0,9 % pour 2026, ce qui correspond presque à une stagnation.
Les marchés financiers ont traduit cette nervosité par une remontée des taux d’intérêt d’environ 30 points de base sur les obligations d’État européennes au pire du premier épisode de tension, et par une correction des indices actions. Cette hausse des taux se répercute sur le coût du crédit privé, au moment même où l’investissement productif et la construction résidentielle sont déjà freinés par la remontée des taux depuis 2022.
La combinaison croissance molle, inflation repartie à la hausse, taux durablement élevés recompose ainsi un paysage de stagflation douce en Europe : pas l’effondrement, mais une érosion lente du pouvoir d’achat et une paralysie des marges de manœuvre budgétaires.
La guerre en Iran agit pour l’Europe comme un révélateur brutal : malgré deux ans de « stratégie de sortie » de la dépendance au gaz russe, l’Union reste exposée à chaque soubresaut du Moyen‑Orient.
Thierry Breton
Pour la France, la guerre en Iran n’est pas une abstraction comptable. Elle a déjà une facture chiffrée, assumée publiquement : le ministre de l’Économie, Roland Lescure, et le Premier ministre, Sébastien Lecornu, ont estimé que la crise liée au conflit au Moyen‑Orient avait déjà coûté au moins 6 milliards d’euros à la France pour l’année 2026. Il ne s’agit pas d’une projection théorique en année pleine, mais d’un constat ex ante sur la base des nouvelles conditions de financement, de l’effort militaire et des mesures déjà engagées.
La composante la plus lourde, politiquement et budgétairement, est celle de la dette. Dans un contexte où la France prévoit d’emprunter environ 310 milliards d’euros en 2026, un niveau jamais atteint, chaque dixième de point de hausse des taux pèse très vite des milliards. Or, le choc iranien a contribué à tendre la courbe des taux français : au plus fort de la séquence, les taux longs ont pris de l’ordre de 30 points de base par rapport à la trajectoire anticipée, dans un environnement déjà marqué par la défiance vis-à-vis des comptes publics.
En appliquant, même prudemment, une hausse moyenne de 0,3 point sur les nouvelles émissions et sur le stock qui se renouvelle, on obtient un surcoût annuel de charge d’intérêts de l’ordre de 3 à 4 milliards d’euros. C’est ce que traduit le chiffre de 3,8 milliards, évoqué par l’exécutif : non pas une somme déjà intégralement déboursée, mais une estimation, en année pleine, de ce que la remontée des taux, liée en partie au choc iranien, va coûter à l’État français, si les conditions financières restent à ce niveau. Pour mémoire, la France a déjà vu sa charge d’intérêts augmenter de 19 milliards entre 2020 et 2022 du fait de la hausse des taux et de l’inflation.
À cela s’ajoute le choc énergétique proprement dit. La flambée du pétrole a déjà fait remonter l’inflation française à 1,7 % en mars, contre 0,9 % en février, alors que le pays s’était habitué à une inflation sous 1 % depuis l’automne. L’Insee et la Banque de France soulignent que cette remontée est directement liée à la guerre en Iran : la hausse des prix de l’énergie se diffuse aux carburants, au transport, puis progressivement à d’autres biens.
Ce choc de prix n’est pas neutre socialement. Les Français, déjà éprouvés par la séquence inflationniste de 2022‑2023, perçoivent très clairement cette nouvelle pression : un sondage montre que 90 % estiment que la guerre aura un impact sur leur pouvoir d’achat, 87 % sur la croissance, 81 % sur la Bourse, 80 % sur la dette publique. Sur le terrain, cela se traduit par des prix à la pompe plus élevés, des entreprises qui voient leurs coûts de production grimper, et des industriels énergivores — chimie, engrais, métallurgie — à nouveau pris en étau entre coûts et concurrence internationale.
À ces deux canaux — dette et énergie — s’ajoute un effort militaire non négligeable. Le budget de la Défense pour 2026 atteint 57 milliards d’euros, en nette hausse, et le coût mensuel de l’engagement français dans la région dépasse 135 millions d’euros hors munitions, avec environ 5 000 militaires mobilisés, des frégates et des Rafale dont l’activité représente plusieurs dizaines de millions d’euros par mois. Cette dépense supplémentaire, directement liée au conflit, vient grever des marges budgétaires déjà étroites, alors que la France a déjà du mal à contenir un déficit public élevé.
La Banque de France se veut prudente : dans son scénario central, qui suppose un règlement relativement rapide du conflit et un choc énergétique temporaire, elle ne révise la croissance de 2026 qu’à la baisse de 1,0 % à 0,9 %, estimant que l’impact sur l’activité reste « limité » à ce stade. Mais ce « limité » est trompeur : il masque une érosion plus large du pouvoir d’achat, une dégradation de la trajectoire de dette via la charge d’intérêts, et une montée de l’incertitude qui pèse sur l’investissement.
La facture de 6 milliards évoquée par Lecornu et Lescure est donc à la fois prudente et incomplète : prudente, parce qu’elle ne tient pas encore compte de tous les effets de second tour sur la croissance, l’emploi et les recettes fiscales ; incomplète, parce que le coût d’opportunité — investissements différés, projets reportés, confiance entamée — ne se laisse pas chiffrer aussi facilement. Elle donne néanmoins un ordre de grandeur : en quelques semaines, la guerre en Iran a déjà coûté à la France l’équivalent de 0,15 à 0,25 point de PIB, dont près des deux tiers par le canal de la dette.
Les États-Unis abordent ce choc géopolitique dans une position énergétique très différente de celle de l’Europe : ils sont devenus un grand producteur et exportateur d’hydrocarbures, ce qui atténue leur vulnérabilité directe aux ruptures d’approvisionnement. Ils peuvent mobiliser leurs réserves stratégiques et inciter le secteur privé à augmenter la production de pétrole et de gaz de schiste pour amortir la hausse des prix.
Mais la dimension politique interne est redoutable. La hausse des prix à la pompe est l’un des signaux les plus sensibles pour l’opinion américaine. Une spirale pétrole plus cher/inflation plus tenace/pression sur la Réserve fédérale rebat les cartes de la conjoncture et de la campagne électorale.
S’ajoute un élément financier et géopolitique : la question du recyclage des pétrodollars du Golfe vers les actifs américains. Depuis des décennies, les États‑Unis bénéficient d’un flux massif de capitaux du Moyen‑Orient, sous forme de treasuries, d’investissements directs et d’actifs financiers. Un scénario où les promesses d’investissements — évoquées à hauteur de plusieurs milliers de milliards de dollars — ne sont pas tenues ou sont redirigées vers d’autres pôles (Asie, BRICS, projets domestiques) fragilise la position des États-Unis.
On peut désormais prévoir pour les États-Unis moins de demande captive pour leur dette publique, mais davantage de dépendance à l’épargne domestique ou à d’autres investisseurs, ainsi qu’un espace stratégique accru pour la Chine et d’autres puissances financières.
Le choc iranien est donc pour Washington autant un test de crédibilité stratégique au Moyen‑Orient qu’un stress test de son hégémonie financière.
Le scénario de cauchemar pour Pékin n’est pas tant un baril à 90 ou 100 dollars qu’une destruction durable de la demande en Europe et dans les pays émergents : celle-ci assècherait ses exportations.
Thierry Breton
Au cinquième cercle, la guerre se traduit par un choc de confiance sur les marchés financiers. Une note de recherche évoque qu’une hausse de 10 dollars du baril se traduit, dans les pays développés, par une réduction d’environ 0,2 point de PIB et par une pression haussière sur les taux d’intérêt. Après plus d’une semaine de conflit, les investisseurs se sont mis à intégrer, non plus seulement un accident pétrolier temporaire, mais la possibilité d’un choc durable sur les matières premières, en particulier le pétrole et le gaz.
Les conséquences sont multiples. Les tensions sur les marchés obligataires s’accompagnent d’une hausse des taux souverains et corporate. L’élargissement des spreads de crédit touche particulièrement les entreprises énergivores et les pays émergents, déjà fragiles. On constate également des flux accrus vers les actifs refuges (dette américaine, or), au détriment des actifs risqués. De même, il est à prévoir un durcissement durable des conditions de financement pour le crédit privé, surtout dans les segments à haut rendement et les PME.
Si la situation se prolonge, le risque est celui d’une crise de crédit composite : hausse des défauts dans certains secteurs (transport, chimie, sidérurgie, aérien), difficulté pour les États très endettés à rouler leur dette à un coût soutenable, et montée du risque de crises de balance des paiements dans plusieurs émergents.
À cette dynamique s’ajoute la question centrale du recyclage des pétrodollars. Un conflit prolongé peut inciter les États du Golfe à augmenter leurs dépenses militaires et sécuritaires, mais aussi à redéployer une partie de leurs fonds souverains vers des projets domestiques, plutôt que vers des actifs occidentaux. Ils pourraient également diversifier davantage leurs placements vers l’Asie, notamment vers la Chine, au détriment des États-Unis et de l’Europe.
Ce mouvement réduirait la capacité des économies occidentales à financer à faible coût leurs déficits publics et leurs investissements, au moment même où les besoins pour la défense, la transition énergétique et la réindustrialisation explosent.
Le futur économique du conflit iranien ne se lit pas seulement sur les cartes militaires, mais aussi dans trois scénarios macroéconomiques.
Dans le scénario d’arrêt rapide de la guerre, avec un cessez‑le‑feu qui tient, les prix du pétrole et du gaz sont appelés à retomber après le pic initial ; l’impact sur la croissance des pays avancés reste limité, de l’ordre de 0,2 à 0,3 point de PIB ; l’inflation se stabilise en zone euro autour de 2 à 2,5 % en 2026, avant un reflux vers l’objectif de la BCE en 2027. Du côté de la Chine, le pays absorbe le choc grâce à ses réserves et au soutien de la demande intérieure. Enfin, la tension sur le crédit privé et les flux de pétrodollars se résorbe progressivement, même si l’épisode laisse des traces dans la perception du risque Moyen‑Orient.
Dans le scénario d’une trêve de dix jours, puis d’une reprise des hostilités, avec une alternance de cessez‑le‑feu et de frappes, il est à prévoir que les marchés vivent au rythme de la volatilité, avec des épisodes de hausse et de baisse brutales des prix de l’énergie. La croissance mondiale en sera plus nettement affectée, avec un coût cumulé qui pourrait atteindre 0,5 point de PIB en 2026. Concernant la zone euro, elle pourrait voir son inflation en moyenne autour de 2,4 %, avec des pics au-delà de 3 %, tandis que la croissance stagnerait autour de 0,8 %. En France, l’Insee intégrant une inflation plus élevée (1,7 % en mars déjà) et un ralentissement de la croissance, les consommateurs subiront un choc prolongé sur le pouvoir d’achat. La Chine souffrira d’un ralentissement plus marqué de ses exportations, malgré des chiffres de croissance encore solides à court terme. Pour ce qui est du crédit privé, il pourrait se renchérir durablement avec une multiplication des défaillances dans certains secteurs, des flux de pétrodollars plus sélectifs, et un biais croissant vers l’Asie.
Dans le scénario de conflit prolongé, avec une fermeture partielle ou récurrente d’Ormuz, le pétrole reste durablement autour ou au-dessus de 100 dollars, tandis que le gaz européen se maintient sur un plateau élevé. L’inflation européenne peut monter vers 3,5 % voire 4,4 % dans les scénarios sévères de la BCE, la croissance rester autour de 0,8–0,9 %, avec un risque ponctuel de récession technique. Il y a un risque que la France s’installe dans un régime de pouvoir d’achat sous pression, avec une inflation annuelle potentiellement proche de 2 % au lieu de 1 %, et des arbitrages budgétaires plus douloureux sur la dépense publique.
L’Iran, de son côté, pourrait s’enfoncer durablement dans l’hyperinflation (au-delà de 50 %), avec une monnaie en chute libre et une économie de guerre. Si les pays du Golfe pourraient continuer d’accumuler des rentes colossales, ce serait dans un environnement de risque extrême, qui les pousserait à reconfigurer leurs alliances et leurs placements. La Chine ferait face à un test historique pour son modèle exportateur, avec une demande mondiale affaiblie, une surcapacité industrielle exaspérée et une pression accrue pour restructurer son économie. Dans ce cadre, les États‑Unis verraient leur rôle d’exportateur d’énergie renforcé, mais au prix d’une inflation plus tenace et de tensions sur le financement de leurs déficits en l’absence d’une partie des pétrodollars promis.
Sur le plan financier, la combinaison inflation élevée, croissance faible, coûts de financement élevés et moindre recyclage des pétrodollars ouvre la porte à une crise de crédit segmentée, susceptible de devenir systémique si un choc supplémentaire survient.
Le choc iranien est pour Washington autant un test de crédibilité stratégique au Moyen‑Orient qu’un stress test de son hégémonie financière.
Thierry Breton
La guerre en Iran agit pour l’Europe comme un révélateur brutal : malgré deux ans de « stratégie de sortie » de la dépendance au gaz russe, l’Union reste exposée à chaque soubresaut du Moyen‑Orient. Le choc iranien n’est donc pas seulement une nouvelle crise à absorber, c’est un test politique : l’Europe va-t-elle se contenter de gérer l’urgence, ou saisir l’occasion d’accélérer une réduction structurelle de sa dépendance aux hydrocarbures importés ?
Trois ensembles de choix se dessinent.
D’abord, faire de la transition énergétique un bouclier de souveraineté et non un luxe vert. Dès le 19 mars, en pleine flambée des prix, le Conseil européen a réaffirmé que la transition restait « la stratégie la plus efficace » pour gagner en autonomie et faire baisser durablement la facture du pétrole et du gaz. Plusieurs analyses convergent : électrifier 50 % de l’économie européenne permettrait de diviser par deux les importations de pétrole d’ici 2040, réduisant d’autant l’exposition aux chocs géopolitiques au Moyen‑Orient.
Concrètement, cela implique d’assumer, et non de retarder, des choix déjà identifiés.
Le premier est d’accélérer le déploiement des renouvelables (éolien, solaire, réseaux), avec des trajectoires chiffrées — par exemple, la France vise un passage de 30,2 GW de solaire fin 2025 à 48 GW en 2030, ce qui suppose de quasiment doubler le rythme d’installation annuel.
Il s’agit par ailleurs de soutenir massivement l’électrification des usages : véhicules électriques, pompes à chaleur, industrie électrifiée.
Il nous faudra également corriger les distorsions fiscales qui entretiennent la dépendance : à l’échelle européenne, le gaz est encore deux fois moins taxé que l’électricité, ce qui décourage le basculement vers l’électrique.
À très court terme, les États membres ne peuvent pas se contenter de discours structurels en vue d’une sortie de crise. Ils doivent protéger le pouvoir d’achat et le tissu productif, sans recréer les erreurs de 2022.
Selon un tracker publié par l’Institut Jacques Delors, 22 États membres sur 27 ont déjà adopté plus de 120 mesures pour juguler les effets du choc iranien, pour un coût budgétaire d’environ 9,2 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 13 milliards de surcoût d’importations fossiles. Il s’agit d’aides ciblées aux ménages et aux entreprises, de baisses temporaires de taxes sur l’énergie, ou de mécanismes de soutien aux secteurs les plus exposés.
La Commission européenne a présenté un ensemble de mesures pour atténuer l’impact de la guerre.
Elle préconise la réduction ciblée des taxes sur l’électricité, afin de rendre le courant moins cher face aux combustibles fossiles.
Une coordination du réapprovisionnement des stocks de gaz, avec un objectif d’au moins 80 % de remplissage avant l’hiver, contre environ 30 % actuellement, permettra d’éviter la course désordonnée aux achats qui alimente la spéculation.
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a appelé à « accélérer la transition vers des énergies propres produites localement », en insistant sur le lien entre énergies propres, indépendance et résilience aux tempêtes géopolitiques.
Il s’agit d’assumer que la sécurité énergétique est aussi une question de défense et d’infrastructures critiques. La guerre en Iran ne pose pas seulement la question du prix de l’énergie, mais celle de la sécurité physique des infrastructures : détroits, terminaux GNL, pipelines, câbles sous-marins.
Pour l’Union, cela signifie que la sécurité énergétique doit être pensée comme une mission de sécurité et de défense européenne : patrouilles navales, protection des pipelines, cybersécurité des réseaux électriques. Les projets de diversification (Norvège, Algérie, Méditerranée orientale, GNL américain) ne peuvent être regardés seulement sous un angle économique, mais aussi en termes de vulnérabilité physique — routes maritimes, redondances, capacités de secours.
Depuis 2025, l’Union s’est fixée des objectifs de diversification des sources précisément pour sortir de la dépendance russe ; aujourd’hui, la même logique doit être appliquée à la dépendance au pétrole et au gaz du Golfe, en tirant les leçons de la fermeture d’Ormuz et des frappes sur Ras Laffan.
Dans une note récente, l’Institut Jacques Delors parle de la guerre en Iran comme de l’« électrochoc tant attendu » pour la transition énergétique européenne. Les chiffres montrent que le coût de l’inaction est lui aussi colossal : déjà 9,2 milliards d’euros de mesures d’urgence adoptées et 13 milliards de surcoût sur les importations fossiles en quelques semaines de guerre ; une inflation qui remonte vers 2,4–3,5 % en zone euro selon les scénarios ; une croissance qui glisse vers 0,8–0,9 % ; des taux plus élevés qui renchérissent la dette.
Face à cela, les choix qui s’ouvrent à l’Europe sont tranchés : soit empiler des rustines à chaque crise énergétique, au prix d’une lente érosion du pouvoir d’achat et d’une montée des populismes ; soit reconstruire sa sécurité énergétique comme un pilier de souveraineté, en assumant un cycle d’investissements massifs dans la transition, la défense des infrastructures et la diversification.
L’économie iranienne a basculé dans une forme de statu quo de ruine : le régime se maintient par la coercition interne, des soutiens extérieurs limités et des circuits parallèles.
Thierry Breton
La guerre en Iran a commencé comme un conflit de plus au Moyen‑Orient ; elle s’impose désormais comme un choc de structure pour l’économie mondiale et un révélateur des fragilités de la mondialisation.
Elle ne se lit pas seulement en dollars de pétrole ou en points de PIB, mais en modèles économiques bousculés, en dettes renchéries, en pauvreté accrue et en équilibres politiques fragilisés.
Au centre, l’Iran concentre la version la plus brutale de cette facture. L’économie était déjà étranglée par les sanctions ; la guerre l’a fait basculer dans une véritable hyperinflation, avec des prix qui progressent à plus de 50 % l’an, une monnaie qui se délite, des infrastructures énergétiques directement menacées, et une production industrielle désorganisée.
Ce pays n’est plus dans la gestion d’un cycle économique, mais dans une logique d’économie de siège, où la priorité est de survivre — coûte que coûte — grâce à la répression interne, à quelques soutiens extérieurs et à des circuits parallèles. La bouée de sauvetage chinoise (pétrole à prix décotés payé en yuan, troc marchandises‑pétrole) lui évite l’asphyxie totale, mais au prix d’une dépendance accrue et d’une marge de manœuvre quasi nulle. La guerre, ici, se traduit en années de développement perdues.
Dans le deuxième cercle, les monarchies du Golfe incarnent la rente ambivalente de ce conflit.
L’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats voient leurs recettes bondir à mesure que le baril grimpe et que le GNL se renchérit. Mais cette rente est piégée : plus les prix sont élevés, plus les infrastructures deviennent des cibles, plus les primes de risque explosent, plus il devient coûteux de financer les projets phares des visions 2030 et les stratégies de diversification. La question centrale devient : que faire de ces pétrodollars ? Continuer à alimenter le cycle traditionnel — achats de dette américaine, placements à Londres, investissements aux États-Unis — ou redéployer davantage vers l’Asie, la Chine, les BRICS, et vers des projets domestiques de sécurisation et de résilience ? Derrière le pétrole cher, c’est la géographie des capitaux qui se redessine.
Le troisième cercle est celui des partenaires directs de l’Iran, au premier rang desquels la Chine et le Pakistan.
Pékin est à la fois le principal client de Téhéran, un acteur clef du GNL qatari, et le pays dont près de la moitié des importations pétrolières transitent par Ormuz. Elle a préparé le choc en remplissant ses réserves stratégiques et en diversifiant ses approvisionnements, notamment vers la Russie. Elle affiche encore une croissance de 5 % au premier trimestre 2026, mais cette résilience apparente ne doit pas faire oublier l’essentiel : la Chine reste ultra‑dépendante de la demande extérieure. Si la guerre entame durablement le pouvoir d’achat en Europe, en Amérique et dans les émergents, ce sont ses exportations qui seront directement touchées, dans un appareil industriel déjà marqué par la surcapacité.
En parallèle, Pékin tente de transformer le choc en opportunité géopolitique : pression sur Téhéran pour protéger la liberté de navigation et les installations qataries, promotion accélérée du yuan‑pétrole, investissement dans des corridors terrestres (via la Russie, l’Asie centrale, le Pakistan) pour réduire la vulnérabilité aux détroits contrôlés par les flottes occidentales. Mais le paradoxe demeure : la Chine apparaît à la fois comme le pompier (qui achète, stabilise, sécurise ses routes) et comme le grand dépendant d’un système mondial dont la stabilité énergético‑financière n’est plus garantie.
Le Pakistan illustre la face sombre de ce troisième cercle : économie fragile, dépendante des importations d’énergie, finances publiques sous pression, tensions politiques internes. Pour lui, la guerre en Iran, c’est à la fois la perspective d’être un corridor convoité par la Chine, et le risque de sombrer dans une crise de balance des paiements, sous l’effet cumulatif de l’énergie chère, du resserrement du crédit et de la force du dollar. Là aussi, la facture n’est pas un simple agrégat macro, mais une menace de déstabilisation globale.
Dans le quatrième cercle, celui des économies avancées, la guerre agit comme un révélateur de vulnérabilités déjà connues. L’Europe sort tout juste de la crise énergétique liée à l’Ukraine, et la voilà replongée dans un choc pétrolier et gazier venu d’Ormuz. En quelques jours, le gaz européen bondit de 50 %, le Brent s’envole, l’inflation qui semblait enfin maîtrisée repart à la hausse, la BCE relève ses prévisions. La zone euro se dirige vers une combinaison toxique : inflation à 2,5–3 %, croissance autour de 0,8–0,9 %, taux d’intérêt plus élevés. C’est la définition même d’une stagflation molle : pas de crise spectaculaire, mais une érosion continue du pouvoir d’achat, un investissement freiné, des finances publiques tendues.
La France, dans ce tableau, est un cas d’école. Sur le plan social, la remontée de l’inflation à 1,7 % en mars, après des mois sous 1 %, ravive immédiatement le souvenir de 2022‑2023 : prix à la pompe qui remontent, coûts de transport, facture énergétique des entreprises, et, in fine, tensions sur les salaires. Sur le plan budgétaire, le gouvernement reconnaît d’ores et déjà un coût d’au moins 6 milliards d’euros en 2026, dont 3,8 milliards pour la seule charge d’intérêts, en raison des 310 milliards d’euros qu’il faudra emprunter cette année à des taux plus élevés, plus de 1 milliard pour l’effort militaire dans la région, et une multitude de mesures pour amortir le choc sur les ménages et les entreprises. Autrement dit : en quelques semaines, la guerre en Iran a déjà mangé l’équivalent de 0,15 à 0,25 point de PIB français. Et ce n’est qu’un début.
Les États-Unis, eux, disposent de l’atout de leur indépendance énergétique relative : ils produisent et exportent pétrole et gaz, ils peuvent puiser dans leurs réserves, ajuster leur production. Mais le choc financier et budgétaire n’en est pas moins réel. Le coût des opérations militaires se chiffre déjà en dizaines de milliards de dollars, et monte chaque jour. Le choc sur les prix à la pompe alimente des tensions politiques et une pression sur la Réserve fédérale, qui doit arbitrer entre la lutte contre l’inflation et le soutien à l’activité. Surtout, la guerre interroge, au fond, la machinerie financière américaine : que devient un système fondé sur l’absorption de pétrodollars, si les grandes monarchies du Golfe diversifient davantage vers d’autres zones, sous l’effet des tensions avec Washington et de la montée en puissance de la Chine ?
Dans un contexte où l’inflation semblait enfin refluer, le choc iranien ravive le spectre de la stagflation.
Thierry Breton
Reste le cinquième cercle, celui de la facture globale. Aucun organisme ne publie encore un « coût total » de la guerre en Iran pour le monde, mais les chiffres qui circulent donnent une idée de l’ampleur.
On sait que les pays arabes ont perdu autour de 186 à 190 milliards de dollars en un mois, soit environ 6 % de leur PIB, en destructions, pertes d’activité et choc d’investissement. Les États‑Unis ont déjà dépensé près de 28 milliards de dollars en coûts militaires directs. La France assume au moins 6 milliards d’euros de coût pour ses finances publiques. L’Union européenne a engagé plus de 9 milliards d’euros de mesures d’urgence et subi 13 milliards de surcoût d’importations fossiles sur quelques semaines. Sur le plan macroéconomique, la hausse durable des prix de l’énergie pourrait amputer de 0,2 à 0,3 point la croissance mondiale en 2026, soit 200 à 300 milliards de dollars de richesse en moins.
Même sans additionner chaque poste au centime près, un constat s’impose : en quelques mois, la guerre en Iran aura coûté à la planète au moins plusieurs centaines de milliards de dollars — une facture minimale qui pourrait s’approcher, dans un scénario de conflit prolongé, de 1 000 milliards de dollars cumulés, si l’on additionne les pertes régionales, les dépenses militaires, la croissance manquante et les effets de second tour sur la dette, le crédit et l’investissement.
Et pourtant, cette addition financière ne dit pas tout. Il y a, au-delà des chiffres, une autre facture, plus lourde encore : la facture humaine et sociale. Le PNUD estime que le conflit pourrait détruire près de 3,7 millions d’emplois dans la région arabe et faire basculer 4 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté. Ce sont des trajectoires de vie brisées, des systèmes de santé saturés, des États déjà fragiles poussés au bord de la faillite ou de la désagrégation. Là encore, la guerre en Iran ne fait pas que coûter : elle fragilise durablement des sociétés où l’explosion sociale est à portée de main.
La véritable singularité de ce conflit, vue de loin, est là : il ne s’agit pas seulement d’un choc pétrolier, mais d’un choc de régimes. Il teste la capacité de l’Iran à tenir dans une économie de guerre perpétuelle ; la capacité des monarchies du Golfe à concilier rente, sécurité et diversification ; la capacité de la Chine à adapter son modèle exportateur à un monde instable et fragmenté ; la capacité de l’Europe à transformer la transition énergétique en bouclier de souveraineté plutôt qu’en luxe vert, et la capacité des États‑Unis à continuer de financer leur puissance dans un monde où les flux de capitaux deviennent plus incertains.
Plus les semaines passent, plus la facture se déplace : du baril à la balance des paiements, de la balance des paiements à la dette publique, de la dette à la cohésion sociale, de la cohésion sociale à la stabilité politique. La question qui se pose à chacun n’est donc plus seulement : « combien cela nous a coûté ? », mais « quel modèle économique et politique restera tenable après ce choc ? ».
À cette aune, la guerre en Iran n’est pas seulement un coût à absorber ; c’est un moment de vérité. Pour l’Iran, pour le Golfe, pour la Chine, pour l’Europe, pour les États‑Unis, elle oblige à arbitrer entre des illusions de retour au statu quo ante et des choix structurants : sécuriser ses ressources, diversifier ses dépendances, investir dans la résilience plutôt que dans les rustines.
Le jour où les armes se tairont, la facture continuera de tomber : en intérêts de dette, en croissance perdue, en inégalités aggravées, en instabilités politiques. La seule vraie question sera alors de savoir qui aura utilisé ce choc pour se transformer, et qui l’aura seulement subi.
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