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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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03.04.2026 à 18:00

« Les djihadistes sont prêts à une guerre longue » : la stratégie cachée du Hezbollah

Matheo Malik

Le Hezbollah s’est préparé à un combat sacrificiel.

Selon le chercheur Dominique Thomas, spécialiste des mouvements djihadistes, la logique engagée est claire : si les États-Unis et Israël décident d’accélérer les choses en Iran, la riposte terroriste pourrait s'étendre — et s'intensifier.

Entretien.

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Texte intégral (3814 mots)

Depuis le début de la guerre, un certain nombre de mouvements islamistes extrémistes au Proche-Orient, qu’ils soient chiites ou sunnites, islamistes radicaux ou djihadistes, se sont réveillés. Quel est aujourd’hui l’état de la menace ?

Ces groupes violents non étatiques — tels que le Hezbollah — ne considèrent pas l’Occident comme neutre : ils considèrent que nous serions pleinement engagés dans un conflit de civilisation.

Le fait que cet Occident soit allié — ou intervienne directement et militairement  — aux côtés d’États autoritaires qui les répriment en fait du reste une cible légitime.

On se situe dans l’exacte lignée de la rhétorique qui avait cours dans les années 1990 et 2000. Al-Qaïda  s’en prenait alors à un double ennemi : l’ennemi proche d’un côté et l’ennemi lointain de l’autre. L’Occident est, pour certains aujourd’hui, considéré de nouveau comme cet ennemi lointain parce qu’il est associé de manière directe ou indirecte à des conflits au Moyen-Orient.

Selon cette logique, si les Américains et, a fortiori les Israéliens, parvenaient à changer l’ordre des choses par la force dans la région, cela constituerait un facteur de déstabilisation suffisamment important pour justifier des actions encore plus violentes de ces groupes.

C’est-à-dire ?

On peut craindre que le franchissement de plusieurs lignes rouges, comme la mise à bas définitive de la République islamique d’Iran — jusqu’à présent l’allié le plus puissant du Hezbollah — ne constitue un élément perturbateur d’envergure.

Si la République islamique devait s’effondrer, ou s’il y avait un changement de régime brutal en Iran et la perte de tous ses alliés, le Hezbollah se retrouverait acculé dans ses derniers retranchements et donc prêt à un combat sacrificiel.

Les actions  de grande échelle ou les attaques suicides sont des instruments qui, pour l’instant, ne sont pas actionnés.

Dominique Thomas

Qu’entendez-vous par « sacrificiel » ?

Dans une guerre existentielle, on doit s’attendre à ce que le Hezbollah soit prêt à des destructions supplémentaires.

Il y a donc un risque non négligeable pour les pays occidentaux s’ils s’engagent dans une fuite en avant et s’impliquent à large échelle dans ce conflit, notamment via un déploiement militaire. Il y aurait forcément des répercussions.

Autrement dit, vous considérez que des attentats seraient appelés à se multiplier en cas de recours à la force par des pays occidentaux ou leurs alliés ? 

En effet. Les actions  de grande échelle ou les attaques suicides sont des instruments qui, pour l’instant, ne sont pas actionnés. 

Mais dans la guerre existentielle du Hezbollah, elles  restent des options crédibles à condition que des forces militaires occidentales soient présentes au sol. Pour l’instant, les attaques commises contre des camps de base américains en Irak et dans le Golfe par des milices irakiennes n’ont pas causé de dégâts humains importants. 

On basculerait alors dans un conflit hybride ou une guerre asymétrique qui toucherait d’autres territoires.

Le Hezbollah pourrait dès lors compter sur une partie de la diaspora chiite libanaise dans la mesure où les réseaux du Hezbollah s’étendent de l’Afrique de l’Ouest à l’Amérique latine, en passant par l’Europe.

Certes, il s’agit surtout de structures de financement — mais elles pourraient se transformer en supports de projection. 

Des actions violentes à travers le monde contre leurs principaux adversaires, par exemple contre des emprises diplomatiques étrangères de pays ennemis, est donc tout à fait possible. 

Doit-on voir l’engagement du Hezbollah dans la guerre, quelques jours à peine après le lancement de l’opération israélo-américaine, comme une illustration de cette logique sacrificielle que vous décrivez ?

Il faut bien comprendre une chose : la stratégie de la confrontation brutale n’est pas un obstacle pour le Hezbollah. Il ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement. Il cherche autre chose  : mener un combat vu comme une action de résistance qui soit conforme à ses principes idéologiques et politiques.

Que voulez-vous dire par là ?

Quand l’État islamique a créé son califat entre la Syrie et l’Irak, ses membres savaient pertinemment qu’ils allaient déclencher une coalition contre eux — une coalition puissante et avantagée militairement. 

Ces groupes sont profondément marqués par l’exaltation, le messianisme, le millénarisme, et ils s’inscrivent dans un rapport au temps qui n’a rien à voir avec celui que l’on partage communément en Occident.

Des conflits longs, au départ franchement défavorables, ne constituent pas pour les groupes djihadistes  des obstacles en soi.

Au contraire, en l’occurrence, ne pas intervenir pour soutenir l’Iran aurait été considéré comme une trahison et comme un aveu de faiblesse. Aller à la guerre est une source d’exaltation et de noblesse supplémentaire, commune aux factions chiites et sunnites, au Hezbollah et aux milices irakiennes, engagées actuellement dans le conflit contre  l’Iran.

Face à l’Occident, les djihadistes  sont prêts à une guerre longue.

La stratégie de la confrontation brutale n’est pas un obstacle pour le Hezbollah. Il ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement.

Dominique Thomas

Les mouvements islamistes extrémistes ont un autre dénominateur commun : ils s’inscrivent dans un paysage politique particulièrement instable. Comment comprenez-vous le contexte de leur remontée en puissance dans la région ?  

Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont des terreaux particulièrement fertiles pour ces mouvements. Trois grandes causes expliquent cette prolifération, à la fois concomitantes et indissociables les unes des autres. 

La première, c’est la permanence des conflits sur différents théâtres, que ce soit au Proche et au Moyen-Orient, et même dans le monde arabe en général. Il y a des conflits de libération, à l’image de la lutte palestinienne ; des guerres civiles, comme au Yémen et au Soudan ; des guerres liées à une fragmentation confessionnelle ou ethnique. Il faut également compter les conflits où sont engagés des pays occidentaux, qui les entretiennent plus qu’ils ne les résolvent.

La deuxième cause, qui découle de la première, ce sont les fragmentations multiples qui sont apparues au sein des sociétés elles-mêmes. Elles ont pour effet de marginaliser de plus en plus certains groupes ethniques et confessionnels — qu’ils soient sunnites ou chiites. Les modèles étatiques de la région sont aujourd’hui quasiment tous à bout de souffle.

Un combattant du Hezbollah transporte un missile sur son épaule lors d’une démonstration de force organisée pour les médias dans le village d’Aaramta, dans le district de Jezzine, au sud du Liban, dimanche 21 mai 2023. © AP Photo/Hassan Ammar

La troisième cause qui permet à ces groupes de prospérer, c’est précisément cette perte de légitimité des États, qui sont de plus en plus contestés, et dont la corruption est de plus en plus visible. Cette compromission se ressent notamment à travers des alliances ou des accords quelquefois perçus comme des trahisons, à l’image des accords d’Abraham, et qui génèrent de la contestation. Les dynamiques qui ont pris souche à la fin des années 1970 dans le monde arabo-musulman ne se sont pas terminées avec les séquences des révoltes arabes, qui n’ont pas permis de renverser une partie de ces régimes. Les frustrations n’en ont été que plus fortes. 

Ces trois éléments ont permis à certaines causes et à certains groupes de s’affirmer avec efficacité. 

Leur projet contestataire, voire révolutionnaire, s’en est trouvé d’autant plus visible. C’est ainsi qu’ils mobilisent encore une partie de la population de la région, lasse de leur marginalisation et de ces frustrations accumulées. 

En quoi consiste ce projet politique contestataire que vous évoquez ? 

L’élément commun à ces mouvements, c’est une volonté de gouvernance islamique, c’est-à-dire l’application de la charia. 

Un exemple historique, au moins pour les chiites, a été la création de la République islamique d’Iran en 1979 ; des exemples plus récents sont la prise de pouvoir des Talibans à Kaboul et des ex-djihadistes de HTS en Syrie fin 2024. Même si les mises en œuvre politiques de la charia sont différentes selon les groupes, on retrouve cette idée d’une « étatisation islamique ».

Cela passe par une normalisation et certains compromis — non sans pragmatisme dans certains cas. 

Le Hezbollah ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement. Il cherche autre chose.

Dominique Thomas

Vous pensez à l’Afghanistan ?

Absolument, dans ce pays où se côtoient des minorités ethniques, les talibans ont parfaitement compris leur dynamique. On a donc assisté à la mise en place de gouverneurs tadjiks, de gouverneurs hazaras, de gouverneurs ouzbeks. Ils ont parfaitement compris que la gouvernance ne pouvait pas uniquement être d’obédience pachtoune, avec une seule ethnie qui bénéficierait de tous les avantages. 

Autre exemple : le gouvernement syrien actuel, qui cherche à élargir le modèle de gouvernance appliqué auparavant à Idlib, qui était une sorte de laboratoire  islamique, mais en prenant en compte les minorités confessionnelles du pays. 

Mais tous ces mouvements ne sont pas en mesure de renverser des gouvernements et d’imposer leur modèle. 

Les Frères musulmans en Égypte est un groupe qui a été largement affaibli après l’arrivée d’al-Sissi au pouvoir. Leur contestation reste en grande partie clandestine, mais rien ne dit qu’ils ne gagneront pas en visibilité en cas de choc économique ou politique dans l’avenir. 

Ces groupes prospèrent et évoluent dans des contextes chaotiques et se nourrissent des frustrations populaires. 

Dans quelle mesure un mouvement comme le Hezbollah est-il ancré dans la société libanaise ? 

Le Hezbollah s’est construit à l’époque de la guerre civile libanaise. 

Avec l’appui de la République islamique iranienne, sa principale fonction dans la société était de défendre et de faire entendre la voix de la communauté chiite libanaise.

Il s’est construit dans la durée, y compris sur le plan politique, en participant à des élections et en parvenant à faire élire des députés. Par ailleurs, c’est également un mouvement social qui dispose d’un réseau associatif extrêmement varié, impliqué dans l’économie et bénéficiant d’un soutien financier diversifié, notamment via la diaspora chiite libanaise.

On a donc affaire à un mouvement pleinement enraciné dans la sociologie libanaise, voire même au-delà, qui dispose de réseaux internationaux financiers et opérationnels.

Il s’appuyait également jusque-là sur un acteur étatique important qui était la République islamique d’Iran, même si le régime de Téhéran est depuis longtemps affaibli. 

Ces facteurs combinés lui donnent une certaine légitimité auprès d’une partie de la population : pour beaucoup, le Liban de demain pourrait difficilement se concevoir sans cet acteur incontournable.

On pourrait voir revenir le spectre des assassinats politiques.

Dominique Thomas

D’un point de vue extérieur, un autre acteur a joué un rôle clef dans cette légitimation du Hezbollah : Israël. Pouvez-vous retracer l’historique de cet antagonisme fondateur ?

Absolument. Une autre fonction du Hezbollah lors de son émergence était la mise en œuvre d’une souveraineté nationale libanaise contre l’occupation par Israël du sud du Liban. Alors qu’Israël vient d’annoncer une nouvelle occupation de ces mêmes territoires, ce projet est plus actuel que jamais et fait écho aux préoccupations des Libanais. 

De manière tactique, le Hezbollah a toujours expliqué que son intégration éventuelle dans l’armée libanaise et son désarmement progressif se feraient le jour où Israël ne représenterait plus une menace pour la sécurité du Liban. Or nous en sommes loin.

Vu du Liban, la menace israélienne explique en grande partie qu’un certain nombre de groupes armés sunnites, comme en Syrie, pourraient se satisfaire d’un affaiblissement du Hezbollah auquel ils se sont opposés durant la guerre civile en Syrie. Mais dans le contexte actuel, les groupes sunnites se retrouvent dans un certain embarras  : à l’heure où ils prennent conscience de l’agressivité croissante d’Israël dans la région, ils sont prêts à s’engager dans un affrontement contre Israël, mais de manière distincte — sans s’allier aux chiites.

Cette présentation des choses n’occulte-t-elle pas le fait que beaucoup au Liban considèrent aussi le Hezbollah comme un danger, un représentant usurpé — un État dans l’État ?

Il ne s’agit bien sûr pas de faire l’apologie du Hezbollah, mais d’essayer de penser la logique qui est la sienne.

Or il me semble vain, par exemple, d’essayer de faire pression sur ce seul acteur sans chercher à obtenir des garanties de sécurité au Sud Liban : dans un processus de négociations, on ne peut pas réclamer d’une partie qu’elle se désarme en acquiesçant, sans qu’elle ait de son côté des garanties équivalentes. Or aujourd’hui, ces garanties sont loin d’être sur la table. 

Certes, mais le Hezbollah n’est-il pas trop affaibli pour les atteindre ?

Les accords de cessez-le-feu signés par le Hezbollah l’année dernière prévoient que l’armée nationale libanaise récupère les armes et exerce un contrôle du Sud Liban jusqu’à la frontière.

Le problème, c’est que l’armée libanaise est perçue comme en incapacité de pouvoir garantir la souveraineté de son propre territoire face à Israël : d’où le fait que le Hezbollah se considère comme un acteur légitime pour le faire. 

Le groupe est encore suffisamment puissant pour s’engager dans un combat régulier, y compris contre l’armée libanaise si celle-ci devait s’ériger comme une force d’interposition. Cette dernière aurait d’ailleurs beaucoup à perdre. Et même si je conviens que beaucoup de partis au Liban — que ce soient les sunnites ou les chrétiens et même les druzes — voient dans l’affaiblissement du Hezbollah un événement plutôt positif, ils ne sont pas pour autant liés par une vision politique commune qui pourrait le déstabiliser.

Pourrait-on voir émerger un conflit de nature à faire éclater une nouvelle guerre civile au Liban ? 

Les années 1980 nous ont démontré que les conflictualités libanaises peuvent conduire à des guerres sanglantes et durables. La première guerre civile du Liban, qui a duré plus d’une décennie, aggravée par des interventions extérieures syriennes et israéliennes et nourrie par des retournements d’alliances, a conduit à des destructions massives dans l’ensemble du pays.

On peut craindre, en effet, une guerre milicienne entre le Hezbollah et ceux qui voudraient obtenir son désarmement et qui, dans ce but, iraient jusqu’à s’allier aux Occidentaux — voire aux Israéliens — que ce soient des forces libanaises ou d’anciens phalangistes par exemple. Toute collaboration avec une force occidentale ou israélienne pourrait être considérée par certains éléments radicaux comme une trahison.

À partir de là, on pourrait voir revenir le spectre des assassinats politiques visant les plus hautes personnalités de l’État comme ce fut le cas par le passé.

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02.04.2026 à 20:16

Pourquoi Donald Trump envoie des missiles sur les marchés ? La logique cachée de la guerre en Iran

Matheo Malik

Selon Thierry Breton, nous sommes en train de négliger une grille de lecture centrale de la guerre en Iran : sa dimension financière.

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Texte intégral (2274 mots)

On ne comprend pas réellement la guerre en Iran en s’en tenant à ses seules dimensions géographique, militaire ou politique. Une autre grille de lecture, centrale et pourtant encore largement négligée, s’impose : la dimension financière.

Depuis le début du conflit, les prises de parole de Donald Trump exercent sur les marchés un effet comparable à celui d’un banquier central. Ses déclarations et publications sur les réseaux sociaux sont devenues des missiles stratégiques à visée financière qu’il convient d’apprendre à lire comme tels.

Ses mots redessinent les anticipations, déplacent des centaines de milliards en quelques minutes, et finissent parfois par imposer de nouvelles limites à la Maison-Blanche elle-même.

Les mouvements des marchés à grande échelle provoqués par le président ouvrent des potentialités d’enrichissement sans précédent dans l’histoire de la démocratie américaine : c’est ainsi que la guerre en Iran peut devenir un vecteur d’extraction de richesses selon le paradigme néo-royaliste analysé dans ces pages par Goddard et Newman d’un clan ou d’une petite cour.

La guerre aussi comme théâtre d’opérations financières

L’urgence de cette lecture s’impose d’autant plus que les marchés constituent l’un des rares mécanismes exerçant une contrainte réelle sur Trump. Dans un environnement marqué par le brouillard de gestes erratiques, de revirements permanents accompagnés par des politiques réduits à leur rôle de courtisans, ce sont eux — et eux seuls — qui semblent capables de limiter voire infléchir ses décisions.

Comprendre cette grammaire, c’est se donner une boussole minimale dans un trumpisme aux effets mondiaux délétères. Pour les Européens et les Asiatiques, c’est aussi une condition de survie politique.

Depuis le début de la guerre en Iran, Donald Trump répète que ses objectifs seraient « clairs » et « constants ». Dans les faits, son narratif n’a cessé de glisser, d’une justification nucléaire à la promesse d’une victoire éclair, puis à la menace de renvoyer l’Iran à « l’âge de pierre ».

Depuis le début du conflit, les prises de parole de Donald Trump exercent sur les marchés un effet comparable à celui d’un banquier central.

Thierry Breton

Les pressions qui pèsent sur Trump sont multiples. 

Sur le plan intérieur, il doit satisfaire une base MAGA qui déteste les guerres interminables mais réclame une démonstration de force contre Téhéran, tout en approchant de nouvelles échéances électorales où l’image de « gagnant » reste centrale. Le prix à la pompe, l’inflation et l’emploi valent davantage que n’importe quel discours stratégique : une explosion durable des prix de l’essence serait politiquement toxique. 

Les marchés financiers sont l’autre juge de paix : une correction prolongée de Wall Street fragiliserait son récit de président-businessman, garant de « l’économie la plus dynamique de l’histoire ». S’y ajoutent les intérêts économiques de son entourage dans le Golfe, où les liens d’affaires avec les grandes fortunes et les fonds souverains se sont densifiés ces dernières années, ainsi qu’une interdépendance de fait avec la Chine et les grands importateurs asiatiques, dont la croissance repose sur le pétrole transitant par le détroit d’Ormuz.

Dans ce contexte, chaque prise de parole sur l’Iran est devenue pour Trump un instrument de gestion simultanée de la base électorale et des marchés. Le problème, pour les alliés comme pour les investisseurs, n’est pas seulement le fond de la stratégie américaine, mais la variabilité de l’ordre du discours. Un jour, la guerre serait « presque terminée ». Le lendemain, Trump promet de frapper « extrêmement durement » l’Iran pendant des semaines, évoque la destruction totale de ses capacités militaires et menace de couper ses infrastructures énergétiques. Puis reviennent des formules sibyllines sur un possible deal rapide ou une sortie « dès qu’il le décidera ». Cette géométrie brouille le signal stratégique, tout en produisant un signal financier très lisible.

Les registres du discours

On peut distinguer, depuis le début des hostilités, trois grands registres de discours. 

D’abord, la phase de justification stratégique : empêcher l’Iran d’obtenir la bombe, détruire ses missiles, sa marine et ses réseaux de proxies. Ensuite, une phase d’apaisement relatif, marquée par des promesses récurrentes de fin proche : la guerre serait sur le point d’être gagnée, « dans deux ou trois semaines », les forces américaines pourraient « partir rapidement » une fois le travail achevé. Enfin, la phase actuelle, faite de menaces maximalistes — « obliterate », « Stone Age », frappes massives sur des objectifs militaires et énergétiques — et d’invectives contre les alliés qui ne se rangent pas spontanément derrière Washington.

Il serait insuffisant d’interpréter ces mouvements en fonction de leur incohérence diplomatique et politique. Ces oscillations doivent d’abord être lues à travers ce qu’elles traduisent sur les écrans de trading. Lorsque Trump adopte un lexique d’escalade — promesse de frapper « très durement », évocation de destructions massives, menaces explicites sur le détroit d’Ormuz —, le prix du Brent et du WTI bondit en quelques minutes, les futures sur S&P 500, Dow et Nasdaq se replient, et les indices européens comme l’EuroStoxx 50 ou le CAC 40 ouvrent dans le rouge le lendemain. La presse économique a déjà documenté plusieurs épisodes où les titres « stocks sink, oil surges » apparaissent dans l’heure suivant ses allocutions les plus agressives.

Chaque prise de parole sur l’Iran est devenue pour Trump un instrument de gestion simultanée de la base électorale et des marchés.

Thierry Breton

À l’inverse, lorsque le président laisse entendre que la guerre pourrait se terminer « très vite », que les objectifs sont « presque atteints » et que les troupes rentreront bientôt, l’effet miroir s’enclenche aussitôt : repli du pétrole, rebond des actions, détente relative sur les taux longs.

Les marchés asiatiques — par l’exposition de leurs économies à la route maritime du Golfe persique — sont devenus un sismographe particulièrement sensible de ce langage de guerre. Les places de Séoul, Tokyo ou Hong Kong réagissent quasi instantanément aux menaces américaines sur Ormuz et aux scénarios de rupture prolongée des flux pétroliers. 

Tendances structurelles : le risque macro-financier des mots de Trump

Ce qui se dégage, si l’on étudie les principaux épisodes du dernier mois, est une structure remarquablement régulière, dont ce tableau propose une première description systématique.

Les mêmes mots produisent les mêmes réflexes. Les expressions d’escalade — « extremely hard », « obliterate », « Stone Age », menaces sur le détroit — déclenchent quasi systématiquement une hausse brusque du pétrole, un repli des indices actions et une montée de la volatilité. Les mots de désescalade — « end quickly », « deal », « two or three weeks » — produisent l’effet inverse. 

Les marchés ne croient pas nécessairement Trump sur le long terme, mais ils arbitrent, à très court horizon, sur la base de ce lexique, en recalibrant en temps réel l’anticipation collective du risque. Qu’un président américain puisse traiter l’OTAN et ses partenaires énergétiquement dépendants comme de simples variables d’ajustement — et le dire en termes aussi crus — a instillé un doute structurel sur la prévisibilité de la politique américaine. Ce doute a un prix : il se lit dans les spreads de taux, les primes de risque et la volatilité des marchés.

D’un point de vue analytique, on peut traiter ces prises de parole comme des événements de marché à part entière : date, heure, type de message (escalade / désescalade), tonalité vis‑à‑vis des alliés, et impact sur une série d’actifs (pétrole, taux, indices américains, européens, asiatiques). Même avec un nombre limité de cas, la corrélation entre intensité verbale et amplitude des mouvements est suffisamment nette pour que plus personne ne puisse considérer ces discours comme du simple bruit politique. Ils sont devenus un facteur de risque macro‑financier, au même titre qu’une décision de banque centrale ou une annonce de données d’inflation.

Le paradigme néo-royaliste et la montée aux extrêmes

C’est là que se situe la véritable nouveauté de cette guerre. 

Le commandant en chef de la première puissance militaire et financière agit sur les marchés, en temps réel, par la seule modulation de son vocabulaire. 

En maintenant délibérément une ambiguïté stratégique quant à l’intensité et à la durée du conflit, Trump crée les conditions d’une volatilité dont son clan est structurellement en mesure de tirer parti, que ce soit par la capacité à placer des paris parfaitement informés à la veille de mouvements massifs des marchés, par les liens d’affaires tissés avec les fonds souverains du Golfe ou par la valorisation d’actifs sensibles aux cycles de risque géopolitique. Le président n’autorise pas seulement le lancement de missiles conventionnels dans le cadre d’une opération militaire ; il devient également le principal émetteur de missiles stratégiques verbaux qui produisent des effets telluriques sur les marchés.

Ses dérapages ou ses calculs verbaux se traduisent par des variations qui affectent l’essence payée par les ménages américains, la facture énergétique des Européens, les conditions de financement des États et la valorisation des portefeuilles mondiaux. Et parce qu’il a montré à plusieurs reprises qu’il connaissait ce levier — en cherchant à rassurer après avoir affolé, puis en repartant dans la surenchère –, il est difficile de considérer ces secousses comme purement accidentelles.

Le commandant en chef de la première puissance militaire et financière agit sur les marchés, en temps réel, par la seule modulation de son vocabulaire.

Thierry Breton

La conclusion, pour les démocraties, est explicitement politique. 

Pour les décideurs publics comme pour les investisseurs, il devient indispensable de suivre les discours de Trump avec les mêmes outils que ceux mobilisés pour une décision de la Fed : calendrier, mots‑clefs, scénarios de marché associés. Pour les Européens et les Asiatiques en particulier, la question n’est plus seulement de savoir quelle sera la prochaine frappe en Iran, mais quel sera le prochain « missile verbal » lancé depuis Washington, et comment s’y préparer, en assumant enfin une stratégie de résilience énergétique et financière qui ne dépende pas des humeurs de la Maison‑Blanche.

Reste une interrogation plus fondamentale sur la suite. À mesure que les épisodes de volatilité induite se répètent, les marchés montrent des signes d’accoutumance : la réaction initiale demeure, mais la capacité de Trump à « calmer le jeu » après avoir lui-même créé la panique semble s’émousser.

Si cette lassitude se confirme, l’efficacité de ses mots‑missiles pourrait s’infléchir, au risque de l’inciter à monter encore davantage le ton pour obtenir le même impact. C’est ce cercle vicieux qu’il faut désormais surveiller : non seulement ce qu’il dit, mais la façon dont les marchés commencent à lui répondre, peut‑être bientôt avec une froide indifférence — qui serait à son tour une nouvelle source d’instabilité.

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31.03.2026 à 15:04

« Ormuz pourrait être le Suez du XXIe siècle » : géopolitique de la crise qui vient

guillaumer

La crise de Suez a fait de l'Europe un spectateur de la Guerre froide et consacré le dollar.

Avec Ormuz, l'histoire pourrait se répéter — mais au profit de la Chine.

Federico Fubini prend au sérieux une analogie vertigineuse.

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Texte intégral (3875 mots)

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Un mois plus tard, l’opération militaire spéciale en Iran s’est transformée en une guerre dont l’asymétrie semble pénaliser les États-Unis. Soixante ans après, le spectre d’Anthony Eden et de la crise de Suez hante la Maison-Blanche. Pensez-vous qu’il faille prendre cette analogie au sérieux ?

Oui, à condition de comprendre que l’analogie est sérieuse, non pas parce que le contexte serait identique — les États-Unis ont une supériorité technologique et militaire que la Grande-Bretagne n’avait plus depuis longtemps en 1956, et le régime iranien n’est pas l’Égypte de Nasser —, mais parce que le mécanisme de fond nous y fait réfléchir. 

Quel mécanisme ?

Il convient de rappeler le contexte. En novembre 1956, le Premier ministre britannique, Anthony Eden, lance une opération éclair avec la France et Israël pour reprendre le canal de Suez aux mains de Nasser. L’opération est sur le point de réussir sur le plan militaire, mais se solde par un échec cuisant. 

La situation est différente aujourd’hui, car ce ne sont pas les Égyptiens, mais la pression financière américaine qui impose un cessez-le-feu à Londres et Paris : Washington refuse de soutenir la livre sterling, qui s’effondre, et la Grande-Bretagne se retire.

C’est ce mécanisme qu’il faut avoir à l’esprit aujourd’hui. La question est de savoir si cette guerre créera une situation dans laquelle la Chine devient, dans une certaine mesure, le garant essentiel pour les pays sunnites du Golfe concernant le comportement futur de l’Iran. Si cela se produit, Pékin pourra implicitement poser ses conditions dans le temps. La Chine va notamment vouloir utiliser sa propre monnaie pour une partie croissante des transactions sur le pétrole du Golfe : celui de l’Iran, bien entendu, mais de plus en plus aussi celui des pays arabes. Ce serait un affaiblissement du pétrodollar, c’est-à-dire un des piliers du dollar, et un renforcement du pétroyuan, qui aujourd’hui n’existe presque que pour les transactions avec l’Iran lui-même et la Russie, bien entendu.

Le spectre d’Éden est précisément là parce que, pour la première fois depuis Suez, on peut sérieusement se poser la question de l’avenir du dollar comme monnaie des transactions internationales après la crise d’Ormuz — pas encore comme monnaie de réserve toutefois.

D’autant plus que c’est la matrice maritime de l’hégémonie américaine qui est remise en cause…

Exactement, et c’est là que le parallèle avec Suez devient vraiment pertinent.

Ce qui a tué la livre sterling n’est pas une défaite militaire, mais la démonstration que la Grande-Bretagne n’était plus en mesure de garantir la liberté de navigation sur les routes qui structuraient son empire commercial. 

La livre était liée à la capacité du Royaume-Uni à maintenir ces routes. Lorsque cette capacité a été remise en question, la monnaie a suivi.

Dommages subis par le pétrolier Al-Salmi, battant pavillon koweïtien, à la suite d’une attaque iranienne le 31 mars 2026. © AP/SIPA

Est-ce ce qui se passe en ce moment même à Ormuz ?

La crise de Suez nous y fait penser, comme je le disais. C’est le même type d’épreuve. Près de 38 % du pétrole maritime mondial passe par ce détroit, un tiers des engrais mondiaux, 20 % de l’aluminium brut… Si les États-Unis ne parviennent pas à le rouvrir — ou sont perçus comme incapables de le faire, même incapables sur le plan politique si la société américaine n’acceptait pas le coût humain de la guerre — la question se pose tout simplement : qu’est-ce que la domination du dollar garantit, au juste, si elle ne garantit plus les routes de l’énergie et du commerce ? Notamment, si par le biais du Pakistan, un allié fidèle de la Chine, c’est Xi Jinping qui parvient à mener à bien la négociation qui, tôt ou tard, devra avoir lieu ? Cette tentative de médiation a lieu alors même que, selon le Wall Street Journal, Donald Trump serait tenté d’abandonner le combat dans le Golfe sans avoir pu rouvrir Ormuz…

En d’autres termes, la monnaie de la mondialisation ne pourra pas survivre à la rupture des flux  ?

Je parlerais plutôt d’un risque extrêmement réel, imminent, d’érosion de son rôle dans les transactions internationales. Je sais que cette question peut sembler abstraite ou théorique, mais c’est vraiment ce qui structure aujourd’hui la réflexion — mezza voce — des banquiers du Golfe, d’Asie et d’Afrique. Et il y a désormais quelqu’un pour répondre à leur place.

Ce « quelqu’un », c’est la Chine ?

Je pense que nous ne faisons que commencer à mesurer l’ampleur de ce qu’elle est en train de gagner dans cette crise. 

Seule la Chine est en mesure de contraindre l’Iran à accepter un accord rouvrant le détroit.

Federico Fubini

Sur quel plan pensez-vous que la Chine est en train de gagner ?

Dans l’immédiat : sur le plan de la crédibilité. 

Dans un monde déstabilisé par l’imprévisibilité des États-Unis — qui dépasse le seul Donald Trump : car c’est le système américain en tant que tel désormais qui produit de l’incertitude radicale —, Pékin cultive délibérément une image de puissance fiable et rationnelle. 

Elle condamne la violation de la souveraineté iranienne, appelle à un cessez-le-feu et surveille sa propre presse : les réseaux sociaux chinois débordent de critiques contre Washington, mais la censure intervient lorsque le ton devient trop virulent. 

Le Parti communiste chinois ne perd pas le sens des proportions. Il se présente comme une entité stable avec laquelle n’importe quel pays peut traiter, quelle que soit sa couleur politique. Le contraste implicite avec Washington n’a pas besoin d’être explicité et l’aventurisme géopolitique de cette Maison-Blanche a accéléré le changement de l’opinion publique mondiale vis-à-vis de la Chine. Vous aviez montré dès mai dernier, que depuis le retour au pouvoir de Trump, la Chine jouit d’une meilleure image que les États-Unis à l’international. 

Et il y a une représentation du sud qui paraît logique : comme souvent, les effets des politiques occidentales sur l’économie et la société seront asymétriquement ressentis par le reste du monde. À titre d’exemple : les Philippines ont réduit la semaine de travail des fonctionnaires à quatre jours, tandis qu’un tiers des stations-service du Cambodge ont fermé.

Mais n’y a-t-il pas là un paradoxe ? On sait que la Chine aide l’Iran à maintenir le blocus du détroit d’Ormuz…

C’est précisément là que réside la sophistication de la stratégie chinoise. Plusieurs rapports concordants indiquent que Pékin met à la disposition des Gardiens de la Révolution son système de navigation satellitaire BeiDou 3, ainsi que d’autres outils de reconnaissance permettant des frappes de précision. Elle serait également en train de vendre à Téhéran des missiles hypersoniques qui permettraient de tenir le détroit. Pékin dément, bien sûr. Mais le schéma est exactement le même que celui observé en Ukraine depuis 2022 : il s’agit de fournir des technologies militaires décisives tout en maintenant une neutralité formelle impeccable. Ce qui importe pour la crédibilité internationale, ce sont les apparences — et sur ce terrain, Pékin est très habile. La Chine a des réserves énormes qui peuvent stabiliser les économies pauvres du sud. La Chine peut se positionner comme un fournisseur de dernier recours grâce à ses réserves de combustibles fossiles et de matériaux essentiels à l’industrie. Entretemps, toutefois, elle a été parmi les premiers pays à bloquer l’exportation de produits pétroliers, amplifiant ainsi la crise sur les cours internationaux puisque la Chine est, aussi, le deuxième producteur au monde de carburants. 

Au-delà de la dimension diplomatique, il y a une dimension économique directe. Une crise de cette ampleur peut-elle vraiment profiter à l’industrie chinoise ? 

Massivement. Chaque semaine de blocus renforce la logique économique de l’indépendance énergétique dans le monde entier. Le Pakistan, la Thaïlande, Singapour, l’Indonésie, la Corée du Sud et le Vietnam accélèrent tous le déploiement des véhicules électriques et de l’énergie solaire, en réaction directe au choc pétrolier — exactement comme les automobiles étaient devenues plus légères et économes après la guerre du Kippour dans les années 1970. L’Éthiopie avait déjà interdit l’importation de véhicules à moteur thermique avant le conflit. Pierre Charbonnier a raison : la leçon d’Ormuz ne peut qu’accélérer cette tendance.

Or la Chine est, de très loin, le champion mondial de ces technologies. Depuis le début de la guerre et jusqu’à vendredi dernier, BYD a gagné 18 % en Bourse, CATL près de 22 %. Dans le même temps, Stellantis a perdu 15,2 %, Volkswagen 14,2 %, et l’indice automobile du S&P 500 a reculé de 10,3 %.

Des gaz résiduaires sont brûlés à la raffinerie n° 2 du gisement de gaz et de condensats de South Pars, situé dans le port d’Asalouyeh, au nord du golfe Persique en Iran. © Saeid Arabzadeh/MEI/SIPA

La Chine est tout de même frappée par le choc pétrolier comme les autres. La pénurie de pétrole n’est pas une faiblesse stratégique pour Pékin ?

Cette rareté induite n’est évidemment pas favorable en soi, mais elle impose une logique de gains relatifs. Or la Chine est bien plus solide que n’importe quel autre grand pays non producteur. Ses réserves de brut sont classifiées, mais Xi avait donné l’ordre de les augmenter massivement il y a trois ans ; elles couvrent probablement six mois de consommation, ce qui dépasse vraisemblablement la somme des réserves des 32 démocraties avancées de l’Agence internationale de l’énergie réunies. La Russie compense une partie des livraisons bloquées. C’est d’ailleurs sur ce point que la perte de contrôle du détroit d’Ormuz est la plus humiliante pour les États-Unis : l’Iran a augmenté ses exportations vers la Chine depuis le début du conflit. Le gaz qatari, désormais interrompu, ne représentait que 9 % de la production électrique chinoise, contre plus de 40 % en Italie. 

Il y a aussi une conséquence géographique directe : la guerre en Iran aspire des ressources militaires américaines qui étaient déployées face à la Chine en Asie-Pacifique. 

C’est l’un des aspects les plus concrets et immédiats. Sous la pression d’une pénurie relative de munitions, le Pentagone déplace depuis des semaines des actifs militaires de l’Extrême-Orient vers le golfe Persique — des forces navales et des intercepteurs, de la Corée du Sud au détroit de Taïwan. La nervosité des alliés américains de la région est palpable à Séoul comme à Tokyo. Li Yihu, directeur du Taiwan Research Institute à l’université de Pékin et député du Congrès du peuple, a été inhabituellement direct : « Tout affaiblissement de la présence américaine dans la région Asie-Pacifique profitera à quelqu’un. Et on peut imaginer à qui. »

Le dollar résiste non pas parce qu’il inspire confiance, mais parce que sortir du dollar coûterait encore plus cher. C’est une position très différente de celle d’une monnaie réellement forte…

Federico Fubini

Comment comprenez-vous la domination chinoise sur les matières premières militaires stratégiques dans ce contexte ?

C’est un levier considérable, souvent sous-estimé. Il suffit de prendre un seul exemple — il y en aurait des centaines — pour s’en rendre compte. La Chine contrôle en effet environ 80 % de la production et du raffinage mondial de tungstène — ce métal presque aussi dur que le diamant, dont le point de fusion est le plus élevé de tous les éléments, et qui est indispensable aux munitions de précision modernes. Tous les missiles avancés américains et européens en dépendent. Depuis l’an dernier, Pékin a imposé des restrictions à l’exportation. On ignore dans quelle mesure les stocks américains ont été entamés après un mois de combats dans le Golfe, mais le Wall Street Journal a rapporté que la situation pourrait être « pire que vous ne le pensez ». Reconstituer des chaînes d’approvisionnement hors de Chine prendrait des années.

Pensez-vous que ces différents aspects donnent à la Chine une position dominante dans un éventuel règlement diplomatique ?

C’est à l’heure actuelle peut-être l’avantage structurel le plus décisif. On le voit dans le voyage même du ministre pakistanais Dar à Pékin aujourd’hui. Seule la Chine est en mesure de contraindre l’Iran à accepter un accord rouvrant le détroit. Elle est la seule à pouvoir garantir la crédibilité de cet accord auprès du régime des Gardiens de la révolution. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, dont les recettes d’exportation dépendent entièrement d’un détroit d’Ormuz ouvert, le savent et s’adressent discrètement à Pékin. Un indice concret existe déjà : dès qu’un canal de négociation entre Washington et Téhéran a brièvement semblé s’ouvrir, le médiateur désigné était justement le Pakistan, puissance asiatique la plus profondément intégrée à la sphère d’influence chinoise. Islamabad n’aurait pas pu accepter ce rôle sans consulter Xi au préalable. Et ces consultations, de toute évidence, continuent d’avoir lieu… 

Si la Chine joue ce rôle de garant, qu’est-ce qu’elle demandera en échange ?

C’est là que les routes de Pékin convergent vers Suez. Depuis des années, la Chine cherche à acquérir ce qu’on appelle le « privilège exorbitant » : acheter les matières premières mondiales dans une monnaie qu’elle contrôle elle-même, comme les États-Unis le font avec le dollar depuis Bretton Woods. Le yuan n’étant pas pleinement convertible, peu de pays s’y précipitent spontanément. Mais Pékin impose des contrats en renminbi partout où elle en a le pouvoir : avec la Russie depuis 2022, avec le Brésil et l’Argentine pour certaines matières premières, avec le Pakistan et le Laos. Elle a déjà demandé à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis d’accepter des paiements en yuans pour le pétrole. Si Xi joue un rôle décisif dans le règlement de la crise d’Ormuz, il exigera cette concession. Ce sera le prix de sa médiation.

Vous montrez le risque d’une érosion structurelle de la puissance américaine avec une Chine qui accumule les avantages et un yuan qui s’apprête à faire un grand bond en avant. Pourtant, les marchés financiers semblent à peine s’en émouvoir. Le dollar tient bon et le marché obligataire américain est loin du krach. Comment expliquer cette apparente déconnexion ?

Il y a d’abord un paradoxe propre à Trump. Son imprévisibilité alarme toutes les chancelleries, mais elle n’est pas négative pour le dollar à court terme : l’incertitude pousse les investisseurs vers la liquidité, et l’actif le plus liquide au monde reste le marché obligataire américain. Le chaos qui érode la puissance douce de l’Amérique produit des effets de valeur refuge à court terme. Les deux dynamiques coexistent — ce qui rend la situation particulièrement difficile à lire pour les marchés.

Manutention de conteneurs au port commercial de Vladivostok. © Yuri Smityuk

Il y a également une autre dimension, une rationalité à court terme, qui produit une illusion de solidité. Le dollar résiste pour des raisons structurelles très réelles, mais qui ne sont pas des raisons de confiance, car il n’y a pas d’alternative. Le yuan n’est pas convertible. L’euro est une construction politique qui n’a pas le soutien militaire qu’une monnaie de réserve requiert en dernier ressort. L’or refait surface comme couverture — les banques centrales en achètent à des niveaux historiques, ce qui est en soi un signal — mais il ne peut pas servir de monnaie de paiement au quotidien. Le dollar résiste non pas parce qu’il inspire confiance, mais parce que sortir du dollar coûterait encore plus cher. C’est une position très différente de celle d’une monnaie réellement forte…

Pourquoi ?

Cette résistance par défaut d’alternative est une résistance fragile parce qu’elle repose sur le coût de sortie plus que sur la confiance dans la robustesse de l’émetteur. Or ce coût n’est pas fixe. Il diminue à mesure que les alternatives se renforcent, même lentement. Chaque contrat pétrolier signé en yuans, chaque réserve centrale reconstituée partiellement en or, chaque accord bilatéral libellé en renminbi réduit imperceptiblement ce coût. Le processus est lent, invisible dans les marchés au quotidien. 

On parlera d’Ormuz au XXIe siècle comme on parlait de Suez au XXe — mais avec un accent chinois.

Federico Fubini

Dans une déclaration à ABC d’hier, le secrétaire d’État américain semble désormais préparer une issue au conflit qui impliquerait la destruction de la marine, de l’aviation, de « l’industrie » (sic) et de la capacité de lancement de missiles iraniens, en excluant par là implicitement que la reprise du contrôle total du détroit d’Ormuz serait un objectif de guerre pour les États-Unis. Selon des sources proches des négociations, les autorités américaines pourraient partir du principe que Donald Trump domine suffisamment les marchés pour absorber ce recul sans que le dollar ne soit impacté. Cette stratégie est-elle tenable ou n’est-ce qu’une illusion dangereuse ?

Si cette position n’est pas provisoire, cela serait préoccupant pour les États-Unis. L’article du Wall Street Journal d’aujourd’hui qui présente l’option d’une sortie de la guerre avant la réouverture du détroit semble le confirmer. 

Ce que la crise du canal de Suez nous enseigne, c’est que le basculement ne survient pas lorsque les premiers coups sont tirés, mais lorsque l’issue du pari géopolitique devient prévisible. Mais il est beaucoup tôt pour en tirer des conclusions, nous avons déjà eu un grand nombre de surprises… 

Et sans doute — sans s’en rendre compte — Donald Trump a fait un all-in a Ormuz ?

C’est exactement cela. Si Donald Trump parvient à rouvrir le détroit d’Ormuz et à démontrer que la domination américaine sur le Golfe est intacte, le dollar en ressortira renforcé. 

En revanche, si les erreurs de calcul se répètent, que l’opération s’enlise ou qu’il finit par être happé par d’autres logiques internes, alors les conversations qui comptent vraiment — celles concernant la monnaie dans laquelle les contrats internationaux sont libellés — commenceront à bifurquer.

Et on parlera d’Ormuz au XXIe siècle comme on parlait de Suez au XXe — mais avec un accent chinois.

L’article « Ormuz pourrait être le Suez du XXIe siècle » : géopolitique de la crise qui vient est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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30.03.2026 à 17:11

« On dirait une dystopie, mais l’armée américaine est profondément infiltrée de néonazis »

Matheo Malik

L’assouplissement des règles de recrutement a transformé l’outil militaire américain en une armée irrégulière.

Dans ses rangs, on trouve aujourd’hui des suprémacistes blancs et des néonazis assumés qui se sentent légitimés par les discours de Pete Hegseth.

Comment en est-on arrivés là ? Le journaliste Matt Kennard a enquêté.

Entretien.

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Texte intégral (4582 mots)

Dans un moment de transformations politiques brutales, alors que la moitié de la population mondiale vit dans un pays en guerre, l’enquête et les sciences sociales sont clefs pour comprendre notre temps. Si vous nous lisez régulièrement, que vous trouvez ce travail important et que vous souhaitez soutenir une rédaction indépendante, pensez à vous abonner à la revue ou à offrir à vos proches un abonnement au Grand Continent

Votre livre Irregular Army vient de reparaître dans une nouvelle édition. Dans la préface, vous établissez un lien direct entre les transformations de l’armée américaine et la montée du mouvement MAGA. Mais vous écrivez que cette histoire ne commence pas avec Trump. Quand commence-t-elle exactement ?

Le 12 septembre 2001.

Ou plutôt : elle commence dans les mois qui suivent, lorsque les États-Unis s’engagent simultanément dans deux guerres qu’ils ne peuvent pas tenir — l’Irak, l’Afghanistan. L’armée américaine n’a tout simplement pas les troupes suffisantes pour occuper ces deux pays sur la durée. Les planificateurs le savent. Les projections d’avant-guerre prévoyaient un retrait en cinq ou six ans — certains documents tablaient sur encore moins. Mais ce délai est vite pulvérisé : les États-Unis resteront en Irak jusqu’en 2011, en Afghanistan jusqu’en 2021. 

C’est dans ces vingt années de guerre que tout se joue.

Vous dites que les stratèges américains se seraient retrouvés face à une limite du nombre : l’insuffisance du nombre de troupes par rapport à leurs objectifs de campagne. Comment ont-ils fait pour traiter ce problème ?

Une solution possible aurait été la conscription — mais la mémoire du Vietnam était encore trop vive. La conscription avait alors alimenté un mouvement pacifiste qui avait failli faire imploser le pays. La réintroduire dans des guerres déjà impopulaires aurait été politiquement suicidaire. Les stratèges auraient précipité exactement ce qu’ils voulaient éviter : un retrait forcé sous pression populaire.

Alors ils ont fait autre chose. Quelque chose de beaucoup plus discret — et de beaucoup plus dangereux sur le long terme. Ils ont abaissé les standards de recrutement.

C’est-à-dire ?

Les règles qui existaient pour filtrer les candidats à l’engagement — notamment celles visant explicitement les néonazis et les suprémacistes blancs — ont été assouplies, contournées, ignorées. 

Des néonazis ?

On dirait une dystopie, mais l’armée américaine est profondément infiltrée de néonazis — et les cas continuent à se multiplier.

Les politiques concernant les tatouages en sont un bon exemple : les croix gammées, les runes nordiques liées à l’idéologie nazie, les symboles des croisades — tout cela était formellement interdit.

Des vétérans suprémacistes blancs me l’ont dit eux-mêmes : ils ont été recrutés sans que personne ne leur pose la moindre question sur leurs tatouages. Personne ne regardait. Ou plutôt, on ne voulait pas regarder.

Cela ne concernait-il que l’extrême droite ?

Non. Les ex-membres de gangs ont bénéficié des mêmes facilités. Des individus avec des casiers judiciaires ont pu s’engager grâce à des programmes de dérogation élargis. 

En l’espace de cinq ou six ans, l’armée américaine est devenue une éponge : parmi les deux millions d’Américains qui ont servi en Irak et en Afghanistan, cette armée a absorbé par dizaines de milliers des extrémistes, des criminels et des membres de gangs.

Qu’étaient-ils venus chercher dans l’armée ?

Pour certains — en particulier les suprémacistes blancs et les néonazis — la réponse est sans ambiguïté : ils venaient se former. L’armée américaine leur offrait, aux frais du contribuable, un entraînement militaire de pointe, des techniques de combat, de la discipline tactique, de l’expérience du terrain qu’ils comptaient bien réutiliser — non pour défendre les États-Unis, mais pour préparer ce qu’ils appellent une « guerre sainte raciale » sur le sol américain.

Dans mon livre, je soutiens que le trumpisme, le mouvement MAGA et la prolifération des milices paramilitaires ne s’expliquent pas seulement par la politique ou l’économie. Il existe une infrastructure humaine derrière. Et cette infrastructure, l’armée américaine l’a en partie construite.

L’armée américaine est devenue une éponge : elle a absorbé des extrémistes, des criminels, des membres de gangs — par dizaines de milliers.

Matt Kennard

Pete Hegseth est une figure centrale dans votre analyse. Pourquoi incarne-t-il si bien ce dont vous parlez ?

Parce qu’il en est la synthèse visible. 

Ancien présentateur de Fox News, vétéran d’Irak et d’Afghanistan, Hegseth arbore sur son propre corps une iconographie qui aurait suffi, à une autre époque, à l’écarter de toute fonction publique. 

Sur son bras on peut lire le mot kafir, terme arabe péjoratif désignant l’infidèle. Sur sa peau, on retrouve des symboles associés à l’imagerie des croisés, dont la devise Deus Vult — « Dieu le veut ». Ce ne sont pas des tatouages anodins. Ils renvoient à une vision du monde structurée autour d’un conflit civilisationnel et religieux — une confrontation fantasmée entre la chrétienté et l’islam.

Certains soldats déployés à Falloujah ou à Kandahar arboraient déjà ces symboles. Qu’ils se retrouvent aujourd’hui sur le secrétaire à la Guerre des États-Unis constitue une évolution frappante — et profondément révélatrice.

Vous rappelez qu’avant sa nomination, les signes exhibés par Pete Hegseth avaient déjà alerté sur sa radicalité.

Absolument. En 2021, alors qu’il servait dans la Garde nationale, Hegseth avait par exemple été écarté de la cérémonie d’investiture de Joe Biden : un collègue militaire avait exprimé des inquiétudes précisément sur la nature de ses tatouages. Plus récemment, certaines de ses déclarations publiques sur l’Iran mobilisaient un registre emprunté aux guerres de religion. 

Pourtant, il est aujourd’hui à la tête du Pentagone. Il a par ailleurs déclaré son intention d’éliminer ce qu’il désigne comme « l’idéologie woke » et les initiatives en matière de diversité, d’équité et d’inclusion au sein de l’armée — une position qui suggère une volonté délibérée de tordre les garde-fous existants contre les affiliations extrémistes.

Ces mêmes garde-fous qui, comme le montre votre enquête, ont aussi été fragilisés ces dernières années.

En effet. Les politiques initiées sous George W. Bush — et en partie poursuivies sous Barack Obama — ont contribué à créer les conditions structurelles qui ont rendu possible l’ascension de Donald Trump. De même que certains historiens relient la montée du fascisme en Europe au début du XXe siècle aux fractures ouvertes par la Première Guerre mondiale, la guerre contre le terrorisme a peut-être joué un rôle comparable dans le façonnement du paysage politique américain actuel : ce qui se normalise au front ou dans les tranchées finit par se normaliser dans les institutions.

Peut-on vraiment comparer l’Europe d’après la Grande Guerre aux transformations politiques aux États-Unis après l’Irak et l’Afghanistan ?

Il me semble que le parallèle s’impose.

Les unités paramilitaires de Mussolini — qui s’en prenaient aux militants de gauche, aux rédactions, aux responsables syndicaux — étaient peuplées de soldats revenus du front. La mentalité forgée dans les tranchées de la Première Guerre mondiale a trouvé à s’exprimer dans les sociétés où ces hommes revenaient. 

En Allemagne, c’est l’humiliation du traité de Versailles qui a ouvert la voie à Hitler et à la montée du nazisme. Dans les deux cas, la guerre n’avait pas seulement détruit des corps — elle avait reconfiguré des imaginaires, des identités, des rapports à la violence.

Vous diriez que les vétérans américains d’Irak et d’Afghanistan ont vécu quelque chose de comparable ?

Beaucoup d’entre eux considèrent ces guerres comme un échec et ils n’ont pas tort.

Après deux décennies d’occupation d’une violence extrême, les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan, et l’élite politique irakienne ressemble à celle qui gouvernait vingt ans plus tôt. La guerre civile irakienne a causé d’innombrables morts. Et ces soldats, à leur retour, étaient souvent mal traités — y compris par les organismes censés les prendre en charge. Beaucoup ont commencé à se demander s’ils n’avaient pas tout sacrifié pour rien.

C’est dans ce terreau que la promesse de Donald Trump — « l’Amérique d’abord », plus de guerres étrangères au nom d’une démocratie que personne n’était venu leur demander d’exporter — a trouvé un écho aussi puissant auprès d’une génération marquée par la guerre contre le terrorisme.

Le Vietnam avait déjà produit ce phénomène. Un autre échec long et coûteux — des dizaines de milliers de morts américains, des millions de victimes vietnamiennes — suivi d’un retrait humiliant. Ce qu’on a appelé le « syndrome du Vietnam » est né de cette désillusion : des vétérans revenus bredouilles, le sentiment d’avoir été trahis, sacrifiés pour rien. Dans la foulée, les mouvements paramilitaires suprémacistes blancs se sont rapidement développés aux États-Unis, en exploitant précisément cette communauté de vétérans désabusés.

Pourquoi cela a-t-il été peu discuté à l’époque dans le débat public américain ?

Parce qu’une grande partie de ce qui a suivi le retour des soldats du Moyen-Orient a été délibérément passée sous silence : ces événements étaient en contradiction trop frontale avec le récit dominant sur la guerre contre le terrorisme.

Aux États-Unis, les crimes commis par des militaires ne sont souvent révélés au grand jour que lorsque l’état de droit ne pouvait plus être ignoré — comme dans le cas des meurtres commis par des membres de gangs infiltrés dans l’armée. Pendant la guerre contre le terrorisme et au sein même de l’institution militaire, bon nombre de ces actes sont passés inaperçus. Aujourd’hui encore, on ne peut évaluer l’ampleur réelle des crimes commis au cours de ces vingt années de guerre — y compris par certains de ceux qui participent aujourd’hui aux opérations en Iran.

De nombreux suprémacistes blancs n’ont aucune allégeance envers les États-Unis. Le service militaire est pour eux un entraînement destiné à les préparer à leur propre guerre sainte.

Matt Kennard

Votre enquête établit-elle un lien direct entre l’assouplissement des règles pour les militaires et une recrudescence de la violence ?

Les preuves s’accumulent en effet depuis des années. De nombreux néonazis et suprémacistes blancs ont semé le chaos à leur retour aux États-Unis — et les cas continuent de se multiplier : des extrémistes ayant servi au Moyen-Orient, devenus des meurtriers après leur démobilisation.

L’émeute du 6 janvier au Capitole en est l’illustration la plus visible. Parmi les émeutiers, les vétérans et les militaires d’active étaient surreprésentés : alors qu’ils ne constituent qu’environ 7 % de la population américaine, ils représentaient près de 14 % des personnes présentes ce jour-là.

Avez-vous également étudié des trajectoires individuelles qui vous permettent de corroborer les liens entre règles de recrutement plus souples dans l’armée et augmentation de la violence ?

Absolument et ces exemples révèlent un schéma récurrent. 

Steven D. Green — bénéficiaire d’une dérogation morale permettant aux criminels condamnés de s’engager — a perpétré un massacre en Irak. 

Kenneth Eastridge — arborant des runes SS tatouées sur le bras —, soldat néonazi, a été condamné pour plusieurs meurtres commis sur le territoire américain après son retour. Lors de son procès, des membres de son peloton ont admis qu’il leur arrivait de tirer au hasard sur des civils à Bagdad. 

Ces cas n’étaient pas isolés — ils étaient simplement invisibilisés. Ce que cela révèle est assez évident : armer un militant suprémaciste blanc d’un M16 dans un pays étranger, l’exposer à des années de violence de masse, puis le renvoyer dans la société civile est dangereux.

Quelle est aujourd’hui la gravité de cette menace pour la sécurité intérieure des États-Unis ?

Les effets de cette dérive au sein de l’armée américaine se feront sentir pendant des générations. Et ceux qui ont tenté de tirer la sonnette d’alarme en ont payé le prix. 

Daryl Johnson, ancien analyste senior du terrorisme intérieur au département de la Sécurité intérieure, que j’ai interviewé pour ce livre, a publié un rapport établissant que les vétérans étaient particulièrement vulnérables au recrutement par des groupes néonazis et suprémacistes blancs. La polémique déclenchée par ce rapport lui a coûté son poste.

Pourquoi ?

Pour une raison structurelle : aux États-Unis, quiconque aborde ce tabou est immédiatement accusé de dénigrer les vétérans de l’armée américaine. C’est un mécanisme de disqualification redoutablement efficace. Pourtant, le problème s’aggrave d’année en année.  Les liens entre les attentats terroristes domestiques et l’armée sont rarement mis en avant ; leur corrélation avec la guerre contre le terrorisme est encore plus rarement établie — et l’occultation est ainsi presque systématique.

L’Histoire, pourtant, ne laisse guère de place au doute. 

Timothy McVeigh, auteur de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995 — l’acte terroriste le plus meurtrier commis sur le sol américain avant le 11 septembre — était un vétéran de la première guerre du Golfe. 

En 2012, Michael Wade Page, autre vétéran et suprémaciste blanc, a massacré des fidèles dans un temple sikh. Cette menace n’est pas théorique. Elle est réelle, documentée, et persistante.

Vous décrivez des soldats qui ne se considèrent pas comme des défenseurs des États-Unis, mais comme des « ennemis de l’intérieur en formation ». C’est une affirmation extrêmement forte.

Elle est pourtant bien documentée. De nombreux suprémacistes blancs n’ont aucune allégeance envers les États-Unis. Ils adhèrent à des idéologies telles que la théorie du complot antisémite ZOG — Zionist Occupied Government, le « gouvernement occupé par les sionistes » — et considèrent que la guerre en Irak a été menée au profit d’Israël. Le service militaire est à leurs yeux un entraînement financé par le contribuable, destiné à les préparer à leur propre guerre sainte. Pour certains, la politique électorale est sans intérêt : leur objectif est de déclencher une guerre civile raciale aux États-Unis, de renverser le gouvernement actuel et d’imposer un régime suprémaciste blanc.

Cela concerne les recrues mais aussi désormais l’institution militaire.

L’affichage public par le secrétaire à la Guerre de symboles islamophobes ou liés aux croisades témoigne d’une acceptation tacite au sein de la hiérarchie, de même que la suppression progressive des règles interdisant les symboles suprémacistes blancs — leur port étant désormais souvent défendu au nom du Premier Amendement — ne relèvent pas de la négligence. De même que les tatouages de Pete Hegseth ne sont pas décoratifs, tous ces signaux de bienvenue adressés aux extrémistes au sein des forces armées — ces mêmes individus qui pilotent des avions au-dessus de l’Iran ou sont envoyés à Caracas dans le cadre d’opérations ayant fait des centaines de morts — sont parfaitement reçus.

Armer un suprémaciste blanc d’un M16 dans un pays étranger, l’exposer à des années de violence de masse, puis le renvoyer dans la société civile est dangereux. 

Matt Kennard

L’armée américaine est-elle la seule à avoir connu un tel assouplissement de ses critères de recrutement ?

Il n’existe aucun parallèle comparable avec une autre armée occidentale ou européenne. 

Aucune n’a été soumise à une pression d’une telle intensité — aucune n’a donc été contrainte d’abandonner ses réglementations. 

La politique d’assouplissement des règles de recrutement sous Bush, puis sous Obama, n’était pas idéologique. Tous deux manquaient simplement du personnel nécessaire. Pour grossir les rangs, ils ont multiplié les mesures : relèvement des limites d’âge, réengagement de vétérans de l’époque du Vietnam pour les déployer en Irak et en Afghanistan, démarchage direct dans les lycées — des modifications législatives ayant permis aux recruteurs d’entrer en contact avec les élèves pour les encourager à s’engager dès l’obtention de leur diplôme. Dans la situation où ils étaient, toute puissance rationnelle aurait instauré la conscription. Les États-Unis ne l’ont pas fait.

Cela a-t-il eu des conséquences aussi sur les soldats ?

La durée des missions a en effet été prolongée et les intervalles entre les déploiements réduits, entraînant une pression psychologique considérable. Il en a résulté une véritable épidémie de syndrome de stress post-traumatique. Au pic de cette période de guerres, 21 vétérans se suicidaient chaque jour — ce chiffre dit à lui seul l’ampleur du désastre. Les rotations se sont poursuivies malgré des addictions non traitées à la drogue ou à l’alcool. Permettre à des soldats épuisés et traumatisés de servir aux côtés de recrues à risque a créé une situation explosive dont les conséquences perdurent.

Si les rumeurs d’invasion terrestre de l’Iran se confirmaient, le même scénario pourrait-il se reproduire ?

Rien n’indique que les leçons ont été tirées. Le problème n’est même pas reconnu. Ceux qui tentent de le soulever s’exposent immédiatement aux attaques. Kathleen Belew, universitaire américaine de renom, a publié un livre sur le mouvement paramilitaire aux États-Unis ainsi qu’un article dans le New York Times établissant les liens entre vétérans et suprémacistes blancs. Ces travaux lui ont valu d’être accusée d’anti-patriotisme, d’acharnement sur des héros nationaux. Cette mentalité — disqualifier quiconque soulève le sujet en le traitant d’ennemi de l’armée — ne permettra pas de résoudre un problème dont la gravité ne cesse de croître.

Car comme le montre très bien Belew, c’est la population américaine elle-même qui est en première ligne. Ces soldats ne rentreront pas chez eux pour se reconvertir paisiblement à la vie civile. Comme je l’ai dit précédemment, certains veulent lancer leur propre guerre sainte raciale sur le sol américain. Ils disposent désormais, pour ce faire, d’une formation militaire financée par l’État.

Vous dites que sous Obama et Biden, le Pentagone a assoupli ces restrictions par nécessité, faute de troupes suffisantes. Sous Trump, la logique est-elle différente ? Assiste-t-on désormais à une politisation délibérée de l’armée ?

À certains égards, ce qui était tacite a simplement été officialisé. Aujourd’hui, ceux qui sont au pouvoir semblent idéologiquement enclins à permettre aux extrémistes de servir dans l’armée.

Au mois d’août 2017, peu de temps après la manifestation « Unite the Right » à Charlottesville — un rassemblement néonazi et suprémaciste blanc dont les participants s’étaient heurtés à des contre-manifestants — Trump avait déclaré qu’il y avait « des gens bien des deux côtés ».

Pete Hegseth, avec ses tatouages et sa rhétorique de croisé, aurait prôné — avant de devenir secrétaire à la Guerre — le massacre de tous les musulmans.

Lorsque ce sont ces personnes qui façonnent la politique militaire, la levée des restrictions n’est probablement plus le résultat d’un simple laxisme dans leur application — elle est intentionnelle. Les jeunes néonazis portant des croix gammées tatouées peuvent désormais s’engager sans obstacle. Les garde-côtes ont récemment envisagé de supprimer les règles interdisant les croix gammées et autres symboles extrémistes.

La purge de « l’idéologie woke » dans l’armée s’inscrit-elle dans cette même logique ?

Dans la rhétorique d’Hegseth, « l’idéologie woke » semble désigner tout ce qui s’oppose à l’extrême droite. Trump a déclaré que cette dernière ne lui posait aucun problème — elle constitue, de fait, une partie de sa base électorale. C’est pourquoi ces politiques ont pu être formalisées et institutionnalisées aussi rapidement.

La grâce générale accordée par Trump à tous les condamnés du 6 janvier envoie un message clair : la violence paramilitaire est maintenant tolérée, voire encouragée.

Matt Kennard

Depuis le début de la guerre contre l’Iran, des rapports font état de commandants américains déclarant à leurs troupes qu’elles accomplissent l’œuvre de Dieu — certains évoquant explicitement l’Armageddon et le retour imminent de Jésus-Christ. Est-ce le produit d’une rhétorique encouragée depuis le sommet ?

Bush lui-même avait affirmé que Dieu lui avait demandé d’envahir l’Irak — mais la situation est aujourd’hui encore plus préoccupante. 

Aux États-Unis, la base politique des sionistes chrétiens constitue une puissante force de motivation. Nombre d’entre eux croient que provoquer la fin des temps déclenchera leur ascension au ciel aux côtés de Jésus-Christ. C’est une croyance à laquelle Pete Hegseth fait montre d’adhérer sincèrement.

L’armée américaine est-elle en train de devenir une garde prétorienne au service de Trump plutôt que de la Constitution ?

Les propos d’Hegseth sur le président des États-Unis le révèlent clairement : sa loyauté va à Donald Trump en tant qu’individu, non à l’institution ni au pays.

L’analogie avec Rome s’impose. À son apogée, l’Empire romain régnait sur près de 20 % de la population mondiale. Sa chute, au Ve siècle, est souvent attribuée à la dégradation de son armée : Rome avait commencé à dépendre de recrues étrangères dont la loyauté allait à leurs provinces d’origine, et avait admis des soldats ne répondant plus aux standards de l’armée traditionnelle.

Un phénomène similaire est en train de se produire aux États-Unis. 

La CIA a subi le même processus, perdant une grande partie de l’indépendance dont elle jouissait autrefois. Face à cette centralisation du pouvoir, aucune opposition significative n’a émergé. Le Parti républicain — qui s’était parfois opposé à Trump par le passé — s’est désormais largement rangé derrière lui. Et pendant ce temps, des étudiants sont arrêtés en pleine rue par des agents de l’ICE en civil pour avoir rédigé un article dans une revue universitaire. Un manifestant de Columbia a passé une année entière en détention sans inculpation. Ce qui semblait impensable hier se normalise.

Pensez-vous qu’un coup d’État militaire est envisageable aux États-Unis ?

La question a en tout cas cessé d’être purement hypothétique. 

Il a été question de modifier la Constitution pour supprimer la limite des deux mandats présidentiels. Si cette tentative échoue, le risque que Trump cherche à se maintenir au pouvoir avec le soutien de l’armée est réel. Il a montré depuis 2020 qu’il n’a aucun respect pour les résultats électoraux. Pour lui, la démocratie et les règles constitutionnelles passent au second plan.

Les États-Unis sont de fait en train de devenir une « stratocratie » : environ la moitié du budget fédéral est consacrée à l’armée, le Pentagone gère plus de mille milliards de dollars par an, et les entreprises d’armement — étroitement liées à Trump — exercent une influence considérable sur les décideurs politiques.

Le président Eisenhower avait mis en garde contre cette dérive dans les années 1950. Ses avertissements n’ont jamais été aussi actuels.

L’article « On dirait une dystopie, mais l’armée américaine est profondément infiltrée de néonazis » est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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