10.07.2026 à 06:30
Ramona Bloj
Une plongée dans les grandes tendances de la société ukrainienne grâce à une série de données inédites.
L’article Ce que pensent vraiment les Ukrainiens de la guerre et de Trump (sondage exclusif) est apparu en premier sur Le Grand Continent.
La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine dure désormais depuis si longtemps qu’il est facile d’en négliger la brutalité quotidienne 9. Sa violence est devenue routinière. Les frappes de missiles et de drones se succèdent, les civils continuent d’être tués, tandis que le reste du monde se tourne vers d’autres urgences.
Cette banalisation est pourtant trompeuse. La guerre s’intensifie. En mai 2026, le bilan civil a été le plus lourd depuis avril 2022, avec au moins 274 morts et 1 763 blessés 10.
Sur la ligne de front, le bilan humain est d’un tout autre ordre : il ne se compte plus en centaines, mais en milliers de morts et de blessés. Les responsables militaires ukrainiens évoquent une « moisson » de dizaines de milliers de soldats tués ou blessés chaque mois, traqués par des drones bon marché et de plus en plus autonomes. Les commandants russes tiennent un discours symétrique, chacun affirmant prendre l’avantage. Pourtant, derrière cette guerre de récit, une réalité s’impose : les deux camps continuent de sacrifier des vies à un rythme inédit et d’hypothéquer une part de leur avenir démographique.
Ce qui a changé ces derniers mois, c’est que la guerre ne frappe plus seulement l’Ukraine. La Russie est désormais la cible d’une campagne soutenue de drones à moyenne et longue portée visant sa logistique militaire et ses infrastructures énergétiques. Certains analystes ironisent en affirmant que l’armée ukrainienne mériterait un prix pour la quantité d’infrastructures fossiles qu’elle détruit. Mais l’essentiel est ailleurs. Pour la première fois, les conséquences de la guerre deviennent tangibles pour une partie de la population russe. Des incendies, des fumées toxiques et des perturbations affectent désormais des métropoles comme Moscou ou Saint-Pétersbourg. Les Russes ordinaires suffoquent désormais sous le poids des conséquences des décisions de leur gouvernement.
Au-delà des attaques quotidiennes de la Russie, les Ukrainiens ont également dû composer avec les revirements de la politique américaine. Donald Trump avait en effet séduit une partie de l’électorat américain par ses déclarations effrontées, prononcées pas moins de cinquante-trois fois 11, selon lesquelles il aurait résolu la guerre entre la Russie et l’Ukraine en « en vingt-quatre heures ». Pour y parvenir, la stratégie qu’il a progressivement mis en place depuis son retour à la Maison-Blanche a consisté à se ranger de manière effrontée du côté de la Russie, à suspendre l’aide militaire américaine à l’Ukraine (sans toutefois interrompre le partage de renseignements), à reprendre les arguments russes (« C’est l’Ukraine qui a déclenché la guerre ») et à accueillir Poutine à Anchorage pour « conclure un accord ».
Lorsque les intentions de Donald Trump sont devenues évidentes, les dirigeants européens se sont précipités à Washington avec Zelensky pour empêcher la cession forcée de territoires ukrainiens 12. Ils ont parallèlement accéléré leurs efforts pour assumer seuls la charge d’approvisionner l’Ukraine, afin que celle-ci puisse poursuivre sa résistance à la Russie. Les États-Unis n’ont pas totalement interrompu leur aide. Un programme de 400 millions de dollars, approuvé par le Congrès en décembre 2025, demeure bloqué au Pentagone depuis plusieurs mois 13.
Des enquêtes récentes menées aux États-Unis 14 ont mis en lumière l’ampleur de l’hostilité personnelle de Donald Trump envers Volodymyr Zelensky, nourrie par des griefs anciens liés à ce qu’il considère comme le refus de Kyiv de compromettre Joe Biden. En public, toutefois, la relation apparaît bien différente. Lors du sommet de l’OTAN à Ankara, Trump et Zelensky se sont affichés en partenaires, le président américain qualifiant les Ukrainiens de « peuple formidable ». Derrière cette mise en scène qui a montré encore une fois l’opportunisme rhétorique du président américain, la méfiance demeure profonde.
Pour comprendre les résultats de notre enquête 15, il faut également prendre en compte le contexte diplomatique exceptionnel dans lequel elle a été réalisée. Les États-Unis demeurent le médiateur incontournable du conflit, alors même que l’administration Trump s’est progressivement rapprochée des positions russes, laissant l’Europe largement à l’écart des négociations. Après l’échec de sa promesse de mettre fin à la guerre « en vingt-quatre heures », Donald Trump a confié le dossier à deux proches, Jared Kushner et Steve Witkoff, marginalisant les diplomates de carrière et les institutions traditionnelles de la politique étrangère américaine. Depuis l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Iran, ce canal diplomatique est lui-même passé au second plan. Plus révélateur encore, aucun des principaux négociateurs américains ne s’est rendu en Ukraine, tandis que Steve Witkoff a effectué plusieurs visites au Kremlin et revendique avoir de bonnes relations avec Vladimir Poutine.
Compte tenu du rôle central que jouent ces acteurs dans le futur de l’Ukraine, il est utile de se demander comment les Ukrainiens ordinaires les perçoivent.
Depuis plus d’une décennie, nous réalisons des enquêtes d’opinion en Ukraine. Le déclenchement de la guerre à grande échelle, en février 2022, a considérablement compliqué cet exercice. La Russie occupe aujourd’hui près d’un cinquième du territoire ukrainien reconnu par la communauté internationale. Plus de 3,7 millions d’Ukrainiens ont été déplacés à l’intérieur du pays, tandis que plusieurs millions d’autres ont trouvé refuge à l’étranger. En l’absence de recensement national depuis 2001, les données démographiques disponibles reposent sur les meilleures estimations officielles.
La guerre rend les enquêtes en face à face extrêmement difficiles. La plupart des sondages sont donc réalisés par téléphone, selon la méthode CATI 16 qui présente toutefois ses propres limites : peu de personnes acceptent de répondre à un inconnu au téléphone, ou d’y exprimer librement leurs opinions. Les taux de réponse sont donc faibles. En outre, le contexte de guerre peut inciter certains répondants à privilégier des réponses jugées socialement acceptables plutôt que de dire ce qu’ils pensent réellement.
Malgré ces limites, les enquêtes CATI restent le meilleur outil dont nous disposons pour mesurer l’opinion publique. Elles nous permettent de constituer un échantillon globalement représentatif de la population vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement ukrainien, à partir des données démographiques disponibles pour 2025. Il faut également souligner qu’en dépit de la guerre, la société civile ukrainienne demeure remarquablement vivante. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent de participer aux enquêtes et n’hésitent pas à porter un regard critique sur la guerre, sur leurs dirigeants, sur les acteurs internationaux ou sur l’évolution de leur pays. L’accumulation de ces sondages au fil du conflit nous permet de suivre l’évolution des attitudes de la population face aux principales questions auxquelles l’Ukraine est confrontée.
Pour cette enquête, l’Institut international de sociologie de Kiev (KIIS) a interrogé, pour notre compte, 1 801 Ukrainiens vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement entre le 9 et le 26 juin 2026. Les habitants des régions occupées par la Russie, notamment le Donbass oriental et la Crimée, n’y sont donc pas représentés. Pour obtenir ces 1 801 réponses, les enquêteurs du KIIS ont dû passer un très grand nombre d’appels vers des numéros de téléphone mobile générés aléatoirement. Le taux de réponse global est resté inférieur à 7 %. Les entretiens n’étaient réalisés qu’en l’absence d’alerte aérienne et lorsque les enquêteurs estimaient que les conditions de sécurité le permettaient. Avant chaque entretien, les personnes sollicitées étaient également invitées à indiquer si elles se sentaient en sécurité ; en cas de réponse négative, l’entretien n’était pas conduit.
Voici les principaux enseignements qui se dégagent de cette enquête.
Il n’est pas surprenant que les Ukrainiens souhaitent voir s’achever une guerre que la Russie leur a imposée. Mais mesurer cette fatigue n’est pas simple. Beaucoup hésitent à reconnaître leur lassitude, de peur qu’elle ne soit perçue comme un manque de loyauté ou comme un signe qu’ils ne soutiennent plus pleinement les objectifs de l’Ukraine : préserver son indépendance, reprendre les territoires occupés et mettre fin au projet impérial russe.
Pour contourner cette difficulté, nous avons utilisé une méthode classique des enquêtes d’opinion : au lieu de demander directement aux personnes interrogées si elles étaient elles-mêmes fatiguées de la guerre, nous leur avons demandé si elles avaient le sentiment que la société ukrainienne l’était.
Les résultats sont très nets. Soixante-dix pour cent des répondants disent être très préoccupés par la fatigue de guerre qu’ils observent autour d’eux, tandis que seulement 5 % déclarent ne pas s’en inquiéter du tout. À l’approche de la cinquième année de guerre, le poids du conflit se fait sentir dans toute la société.
L’enquête montre ainsi une société profondément fatiguée par la guerre, mais aussi de plus en plus méfiante envers les dirigeants étrangers, en particulier Donald Trump. Les dirigeants européens inspirent davantage de confiance, même si elle reste mesurée.
Parmi les personnalités testées, Volodymyr Zelensky est celui qui inspire le plus de confiance : 37 % des répondants disent lui faire « beaucoup confiance », contre 14 % qui déclarent ne lui faire « aucune confiance ». Les responsables régionaux et locaux arrivent ensuite, avec 19 % de réponses exprimant une forte confiance.
Ces niveaux ne sont pas exceptionnellement élevés, mais ils restent importants pour des dirigeants confrontés à une guerre qui dure depuis plusieurs années. Plus un conflit se prolonge, plus le soutien de l’opinion a tendance à s’éroder.
Même si sa popularité a reculé, Volodymyr Zelensky bénéficie toujours du soutien d’une majorité d’Ukrainiens. La confiance accordée aux responsables locaux est plus variable, reflétant ainsi les disparités entre les différentes régions.
Les Ukrainiens portent un jugement nuancé sur les dirigeants européens. Une minorité seulement (12 %) déclare avoir « beaucoup confiance » dans les dirigeants de l’Union, mais une large majorité (62 %) indique leur faire au moins un peu confiance (option intermédiaire choisie par les personnes interrogées).
Bien que les Ukrainiens soient plus nombreux à faire pleinement confiance à leurs dirigeants locaux qu’à ceux de l’Union, la proportion de ceux qui se situent dans les catégories combinées « un peu » et « beaucoup » est en réalité plus élevée pour les dirigeants de l’Union que pour les dirigeants locaux.
D’ailleurs, la proportion de personnes n’ayant aucune confiance en leurs dirigeants locaux est plus élevée (22 %) que celle des personnes n’ayant aucune confiance dans les dirigeants de l’Union (17 %). Cet écart reflète sans doute les différences régionales observées en Ukraine par rapport aux attitudes à l’égard des dirigeants européens, pour lesquels l’incertitude se mêle à un niveau de confiance de base, car ces pays considèrent souvent la Russie comme un ennemi commun.
La situation est très différente pour Donald Trump. Soixante-cinq pour cent des Ukrainiens déclarent ne lui faire « aucune confiance », tandis que seulement 1,3 % disent lui faire « beaucoup confiance ». De toutes les personnalités évaluées, c’est lui qui suscite de loin le plus de méfiance.
Plusieurs éléments peuvent expliquer cette perception : la suppression de l’USAID, très présente en Ukraine, la réduction de l’aide militaire, mais aussi les déclarations favorables à Vladimir Poutine et l’humiliation publique de Volodymyr Zelensky lors de leur rencontre dans le Bureau ovale en mars 2025. Cet épisode a d’ailleurs renforcé le soutien dont bénéficie Zelensky dans le pays. La perception négative de Trump est confirmée par d’autres résultats de l’enquête.
Nous avons également interrogé les répondants sur Donald Trump, sur son équipe de négociation avec la Russie composée par Jared Kushner et Steve Witkoff ainsi que sur les Américains dans leur ensemble.
Les résultats sont frappants.
Une majorité d’Ukrainiens considère ainsi Donald Trump comme un ennemi de leur pays 17.
Les sondés expriment également très peu de confiance envers Jared Kushner et Steve Witkoff pour conduire des négociations avec Vladimir Poutine.
En revanche, les Américains, dans leur ensemble, continuent d’être perçus comme des amis de l’Ukraine.
Nos résultats montrent également que le soutien à une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN demeure largement majoritaire. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent désormais que les territoires occupés ne puissent pas être repris rapidement, mais cela ne signifie pas que leurs objectifs politiques ou stratégiques aient changé. Les Ukrainiens veulent la paix, sans renoncer à leurs aspirations.
L’administration Trump peut penser qu’elle est en mesure de négocier un accord avec Moscou puis de convaincre les Ukrainiens de l’accepter. Nos résultats montrent pourtant qu’elle souffre aujourd’hui d’un profond manque de crédibilité et que seulement une part extrêmement minoritaire a une bonne opinion des États-Unis dans les affaires internationales.
Les dirigeants européens sont mieux perçus, mais la confiance dont ils bénéficient reste limitée. Une chose est néanmoins claire : aucun accord durable ne pourra être trouvé sans l’adhésion de Volodymyr Zelensky et des responsables ukrainiens. Au bout du compte, ce seront les Ukrainiens qui décideront de ce qu’ils sont prêts à accepter et de ce qu’ils refuseront.
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06.07.2026 à 20:33
Louis Puel
Pourquoi le régime iranien organise-t-il les plus grandes funérailles du XXIᵉ siècle ?
L’article Ce que révèle la mise en scène des funérailles du Khamenei est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Les funérailles du Guide suprême, tué par les États-Unis le 28 février, initialement prévues en mars, sont l’occasion pour un régime à bout de souffle de réactiver l’énergie de sa théologie politique messianique, épuisée par des décennies de cruauté bureaucratique. Entre la scénographie du martyre et l’arithmétique des négociations avec Washington, chaque image diffusée par la télévision d’État ou les photographes du régime est un indice qui mérite d’être analysé et critiqué.
1. Faire masse
Les autorités espèrent entre 15 et 20 millions de participants rien qu’à Téhéran pour les trois jours d’hommage dans la capitale, un chiffre qui dépasserait celui des funérailles de Rouhollah Khomeyni en 1989, reconnues par le Guinness World Records comme ayant réuni « le plus grand pourcentage de la population à avoir assisté à des funérailles », avec environ 10,2 millions de personnes.
Les six jours de commémorations se déploient dans cinq villes d’Iran et d’Irak : après l’exposition du cercueil à la Grande Mosquée Mosalla jusqu’à dimanche soir et la procession de ce lundi dans les rues de la capitale, la dépouille prendra la direction de Qom mardi, puis de Najaf et Kerbala en Irak, avant l’inhumation jeudi à Machhad, au sanctuaire de l’imam Reza, dans la ville natale du défunt.
Le dispositif est celui d’une mobilisation totale.
Le régime a décrété trois jours fériés, fermé les centres commerciaux et mis les entreprises au repos forcé afin de garantir une affluence maximale.
Des immenses périmètres interdits aux voitures, plus de 400 tentes du Croissant-Rouge érigées pour accueillir les Iraniens venus de tout le pays.
La mairie de Téhéran affirmait avoir transporté 2,2 millions de pèlerins en métro dès le premier jour, tandis que des portraits du Guide étaient installés dans la plupart des stations aux côtés d’images de propagande de guerre.
Le régime cherche avant tout à mettre en scène sa résilience face à la guerre, en invitant les dignitaires religieux iraniens à participer aux funérailles.
Les délégations étrangères servent le même récit.
Une trentaine de pays représentés, dont l’ancien président russe Dmitri Medvedev, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif et, pour la Chine, un haut responsable du Parlement, He Wei, ainsi que des dirigeants du Hamas, dont le chef de son bureau politique Mohammed Darwish, et du Hezbollah.
Deux absences structurent pourtant la scène.
Celle du peuple des grandes villes durement réprimé par le régime ces derniers mois, et celle du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei, 56 ans, officiellement blessé dans les bombardements du 28 février, qui n’est jamais apparu en public et ne s’exprime que par des communiqués qui lui sont attribués. Il n’était pas présent à la grande prière de dimanche, à laquelle assistaient trois fils du défunt Massoud, Mostafa et Meysam.
2. Le précédent
La chorégraphie de juillet 2026 se mesure à un original, se déroulant dans les mêmes lieux et avec une grammaire similaire en juin 1989
Les funérailles de Rouhollah Khomeini avaient été l’une des plus grandes concentrations humaines de l’histoire et l’une des plus incontrôlables.
La première procession avait dû être interrompue : la foule, dans une frénésie de deuil, avait renversé le cercueil pour toucher le corps et déchirer le linceul en reliques, la dépouille tombant à terre avant d’être évacuée par hélicoptère.
Le lendemain, le corps fut acheminé dans un cercueil métallique fermé, sous protection militaire, tandis que des lances à incendie aspergeaient la foule pour la contenir et la rafraîchir.
Les bilans de l’époque firent état de morts et de milliers de blessés. Toutefois ce chaos n’était pas un échec sécuritaire pour le régime, mais la preuve, physique, de la fusion entre le Guide et la communauté des croyants, l’oumma faisant littéralement corps avec son imam.
C’est cette énergie que le régime tente de reconvoquer aujourd’hui.
3. Théologie-politique du martyr
Les images de la mosquée Mosalla obéissent à une grammaire précise, celle du paradigme de Kerbala le martyre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué en 680, matrice émotionnelle du chiisme politique résumée par le slogan révolutionnaire : « chaque jour est Achoura, chaque terre est Kerbala ».
Khamenei tué par l’Amérique est immédiatement inscrit dans cette série.
Les médias d’État ont diffusé des images du cercueil recouvert d’un drapeau rouge portant en calligraphie blanche « Ya Hussein », référence directe au martyre du petit-fils du Prophète.
À la Mosalla, le cercueil du Guide, enveloppé dans le drapeau iranien et surmonté de son emblématique turban noir, signe des sayyeds, les descendants du Prophète, est exposé aux côtés de ceux des membres de sa famille tués avec lui le 28 février. Le fait que les cercueils soient enveloppés dans des drapeaux de la République islamique suggère que les funérailles s’inscrivent à la fois dans le cadre théologique du martyre chiite, mais aussi dans une exaltation du nationalisme iranien.
La nouvelle élite au pouvoir s’est affichée en larmes devant le cercueil du Guide. Mohammad Ghalibaf notamment, le président du Parlement et actuel négociateur avec les États-Unis, a été vu en train de sangloter face au cercueil.
Plusieurs éléments visuels sont à lire comme un signe codé.
Les drapeaux rouges brandis par la foule, couleur du sang, de la justice et de la vengeance, évoquent l’étendard hissé sur le dôme de la mosquée de Jamkaran après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020, promesse de représailles non encore accomplies.
Les hommes se frappent la tête et la poitrine en signe de deuil : c’est le siné-zâni, le rituel d’Achoura transposé au chef de l’État.
Plusieurs femmes portent l’icône du martyr.
Les murs du site sont couverts de portraits géants de l’ayatollah aux différents âges de sa vie, notamment sur le front de la guerre Iran-Irak : la martyrologie murale qui recouvre Téhéran depuis les années 1980 trouve ici son apothéose. C’est en effet au cours de la guerre Iran-Irak que s’est développé et affirmé le culte des martyrs, qui sont devenus à cette occasion une des clefs de voûte du système politique iranien. Rappelons également qu’Ali Khamenei était, de son vivant, handicapé à la suite d’une tentative d’assassinat en 1981.
Même l’agenda participe de cette dramaturgie de la vengeance : les funérailles coïncident avec le 250e anniversaire des États-Unis, des banderoles « #KillTrump » apparaissent dans la foule, et des panneaux montrent Khamenei le poing levé sous le slogan « Nous devons nous lever » ou des détournements du drapeau américain et de la statue de la liberté de l’ancienne ambassade des États-Unis.
À côté du cercueil du Guide, ceux de ses proches tués avec lui le premier jour de la guerre : une fille, un gendre, une belle-fille et une petite-fille de 14 mois — l’innocence sacrifiée, figure obligée du récit de Kerbala.
4. Venger ou négocier
Les funérailles sont surtout un moment de vérité, alors que les tensions sont vives entre les négociateurs et une partie de l’appareil qui dénonce un rapprochement trop rapide avec Washington.
La mesure du soutien populaire pourrait produire deux effets opposés : un sursaut d’hostilité aux négociations, au nom de la vengeance du « martyr » Khamenei. Depuis vendredi, les foules scandent « Mort à l’Amérique » et « Que la malédiction de Dieu s’abatte sur Israël ». Ou, au contraire, une cohésion nationale renforcée derrière les négociateurs pour reconstruire le pays.
Cette ambiguïté stratégique est incarnée par un homme très mis en avant dans la liturgie de ces funérailles : Mohammad Bagher Ghalibaf.
Le président du Parlement et négociateur en chef qui a lui-même appelé à « venger » la mort de Khamenei par une forte participation aux funérailles, une vengeance reconvertie en démographie cérémonielle plutôt qu’en missiles.
Les négociations indirectes ont repris le 1er juillet à Doha, avec la médiation du Qatar et du Pakistan, autour de deux dossiers : la sécurisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz et les modalités de mise en œuvre du cessez-le-feu, après la signature le mois dernier d’un accord-cadre pour mettre fin au conflit.
Les médiateurs ont annoncé qu’une nouvelle réunion aurait lieu immédiatement après la fin des funérailles, sans date précise. Donald Trump a commenté la pause à sa manière : « Nous leur avons donné une semaine de congé pour des funérailles, parce que nous sommes gentils ».
À la veille des cérémonies, Téhéran a averti qu’une attaque pendant les funérailles entraînerait une « riposte sévère », tandis que son ambassadeur à Pékin évoquait des frais imposés aux navires transitant par Ormuz, une idée rejetée par Washington, avec un traitement « spécial » pour les pays « amis ».
Hier, plusieurs navires ont traversé le détroit en empruntant la route indiquée par les États-Unis, le long des côtes d’Oman.
Reste à savoir si les images de cette semaine, marée noire et rouge à Téhéran, escale à Kerbala, tombeau scellé jeudi à Machhad, donneront au régime l’élan d’une revanche ou l’alibi d’une paix.
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06.07.2026 à 07:41
Ramona Bloj
Pour l'amiral Vaujour, les conflits se jouent désormais sur les mers, les flux et la vitesse d'adaptation.
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En effet, tous les conflits récents débordent en mer. Aujourd’hui, nos espaces maritimes sont devenus des espaces de confrontation, dans lesquels s’exerce régulièrement le principe de friction, que ce soit entre des États ou des acteurs non-étatiques, tels les Houthis. La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un atout stratégique. C’est l’économie mondiale dans son ensemble qui s’en trouve gravement perturbée, avec des conséquences dramatiques. Cette faculté de perturbation est un attribut de puissance dans la guerre moderne.
Un des premiers impacts de la guerre en Ukraine a été l‘arrêt du transport du grain et, pour certains pays dépendant des céréales, notamment en Afrique, cela s’est transformé en véritables crises alimentaires.
Les conséquences en cascade de l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, et l’implication des Houthis dans les conflits au Moyen-Orient ont eu pour effet de rendre particulièrement dangereuse la traversée du détroit de Bab-el-Mandeb, au point qu’il a fallu créer une opération de sécurisation européenne, ASPIDES : 60 % du trafic avait été suspendu et s’est vu naturellement dérouté vers le Cap de bonne Espérance, au sud de l’Afrique.
Dans le cas de la guerre en Iran, au printemps 2026, le choc a eu des conséquences immédiates sur l’approvisionnement énergétique depuis le golfe arabo-persique et donc – in fine – sur le prix du carburant. Cette situation impose de trouver des solutions stratégiques et politiques. Car on ne peut pas faire circuler des millions de tonnes de pétrole par la terre, les volumes étant trop importants comparés aux infrastructures existantes. Le temps et le coût de construction d’oléoducs suffisamment robustes, leur dépendance aux alliances, sont bien trop importants.
Par ailleurs, les mers ne sont pas seulement les supports de ces flux, visibles sur la surface de l’océan ou invisibles dans les câbles posés sur les fonds marins : ce sont aussi des stocks. Ils seront l’objet des conflits demain.
La remise en cause ou le chantage vis-à-vis de la liberté de navigation par certains acteurs n’est pas le seul aspect des conflits actuels. Les stocks halieutiques, les ressources minières qui se trouvent dans les fonds marins et dont une partie reste inexploitée, font de plus en plus l’objet de convoitises et de prédation, pour ne pas dire d’attaques directes. C’est le cas dans le golfe de Guinée, par exemple, et plus généralement dans l’Atlantique sud. La pêche illégale exerce une pression sur ces réserves halieutiques, au point que certaines économies des rives africaines sont aujourd’hui en danger. Ce sont les capacités souveraines de certains pays africains à garantir une alimentation protéinée à leur population qui se trouvent remises en cause. Il n’y a pas, pour le moment, de régulation suffisamment efficace pour contrer ces actions.
La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un attribut de puissance dans la guerre moderne.
Amiral Vaujour
Les terres rares sont également très convoitées. On peut s’attendre à ce qu’un conflit se déclenche pour l’exploration et l’exploitation des fonds marins. Les ressources contenues dans les nodules polymétalliques sont aujourd’hui indispensables à notre économie globalisée. Certains pays, dont la France, souhaitent un moratoire sur leur exploitation, mais d’autres pays n’hésitent pas à faire main basse sur ces ressources.
Que ce soient les câbles énergétiques, les oléoducs et les gazoducs installés sous l’eau, ou encore les câbles Internet, ces infrastructures font l’objet d’un certain nombre de pressions et d’attaques. Ce sont des actifs stratégiques majeurs. Je rappelle que 30 % de la flotte de câbliers mondiale est opérée par des groupes français. Dans un moment d’ultra-compétition, c’est un atout.
Au-delà des infrastructures sous-marines, les infrastructures littorales sont aussi devenues plus vulnérables. En effet, avec des zones littorales de plus en plus abrasives, le coût du contrôle des mers a fortement augmenté au XXIe siècle. Les sites sensibles à terre sont ciblés par des missiles balistiques de longue portée et des drones aériens avec une bonne précision. Les unités mobiles, à la mer notamment, sont moins exposées mais elles doivent opérer plus loin des côtes, au large, et nécessitent un haut niveau d’autodéfense.
Les mers sont en effet de plus en plus surveillées. Aujourd’hui, les unités de surface et les porte-avions sont visibles depuis l’espace par les constellations de satellites. La transparence de la kill zone, typique du champ de bataille ukrainien, n’est pas encore la norme dans les espaces littoraux, mais on s’en rapproche. Ce n’est pas le cas de l’espace sous-marin, qui est encore très opaque. Cette nouvelle donne nous oblige à travailler sur la mobilité de nos unités ainsi que sur leur protection et à sans cesse développer l’agilité avec laquelle nous opérons en mer.
La France est une puissance mondiale par sa géographie. Nous sommes sur tous les océans du monde, il ne faut pas l’oublier. Nous sommes une nation riveraine du Pacifique, de l’océan Indien et de l’Atlantique Ouest parce que nous sommes présents à Papeete, à Nouméa, à La Réunion, à Mayotte, en Guyane, aux Antilles. La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique qu’il faut véritablement exploiter.
Quand on parle de mobilité, il s’agit aussi de mobilité entre les théâtres d’opérations : passer un groupe aéronaval du théâtre Baltique/Grand Nord au théâtre océan Indien en quelques semaines, c’est une manœuvre intense et complexe que peu de marines savent mettre en œuvre avec l’escadre logistique.
Et enfin il s’agit de mobilité tactique pour adapter nos modalités d’action au nouveau tempo des opérations. Le « temps tactique » s’est considérablement raccourci.
En effet, l’Europe avait accueilli la mondialisation comme une solution aux questions de sécurité et de défense du continent : l’interdépendance économique, élargie à l’échelle mondiale, apparaissait non seulement comme le moyen d’une prospérité plus grande, mais également d’une paix de long terme, tant au sein du marché commun qu’au niveau mondial.
Progressivement, depuis le 24 février 2022, à un rythme variable selon les États et les continents, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits. La Russie, par son comportement agressif et son invasion de l’Ukraine, a fait renaître cette conscience européenne du danger.
L’amiral Pierre Vandier disait dans ces pages que la parenthèse enchantée de la mondialisation et de la paix est en train de se refermer, au bénéfice d’un brouhaha de l’histoire dans lequel il va falloir se faire entendre. C’est précisément ce que nous sommes en train de vivre.
C’est également mon constat. Nous avons, en effet, vécu des guerres choisies, au sens où les opérations que menaient la France et les Européens étaient des opérations qu’on appelait « extérieures » — des interventions sur des crises plus ou moins lointaines, mais où l’on choisissait de s’engager, sans obligation. Les choses ont changé, au profit des guerres subies : les conflits que nous n’avons pas choisis, pour lesquels nous avons l’obligation de nous impliquer – sans nécessairement y prendre part, car ils ont désormais des conséquences directes sur les économies et nos pays.
Progressivement, depuis le 24 février 2022, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits.
Amiral Vaujour
Le tragique de la guerre entre États fait son retour sur notre continent. C’est une réalité que nous n’imaginions pas et, pourtant, c’est bien ce qui aura marqué ces quatre années de guerre en Ukraine : la prise de conscience par les Européens de l’ensemble des dangers du monde. La guerre « n’est plus une anomalie ni une crise passagère » : elle est appelée à durer, avec peu d’espoir que les choses s’apaisent dans les prochaines années.
La principale menace qui pèse aujourd’hui sur le continent européen est russe. La Russie a envahi l’Ukraine, un pays souverain. De manière marquée, elle multiplie les comportements agressifs aux frontières de l’Europe. Elle poursuit sans discontinuer son réarmement, avec un outil de production industriel qui s’est très largement renforcé, et se projette dans une économie de guerre à long terme. Il est donc de notre devoir d’anticiper et de réfléchir à l’éventualité d’un choc direct avec cet adversaire particulièrement belliqueux.
Pour ce qui est de la temporalité, fixer un horizon daté permet d’aller bien plus vite dans les étapes préparatoires. Il ne s’agit pas de faire peur, mais d’être pragmatique, de stimuler une énergie positive, de planifier afin d’être prêt à se défendre et à défendre nos alliés. L’un de mes homologues américains avait, dans son bureau, une horloge qui faisait le décompte au 1er janvier 2027 et la montrait à tous ses visiteurs, pour bien faire comprendre que sa marine se préparait avec détermination au prochain choc possible dans l’espace Indopacifique. Mettre une temporalité a des vertus, la première étant la prise de conscience collective.
Nous n’avons pas le droit de regarder ce qui est en train de se dérouler sans se préparer et sans agir.
Pour certains États, la puissance militaire est devenue un levier politique comme un autre pour peser sur les affaires du monde. Cette puissance militaire est dorénavant incontournable à l’ère où l’imprévisibilité s’est transformée en norme et la violence en habitude. Il y a quelques années encore, il était impensable qu’Israël frappe l’Iran ou que l’Iran lance des centaines de missiles sur Israël. Tout cela a commencé en février 2022 en Ukraine, et a pris une ampleur nouvelle à compter du 7 octobre 2023, dans l’attaque contre Israël. Cette augmentation du seuil de violence n’a fait que s’amplifier depuis.
Pendant ce temps, les institutions internationales, comme l’ONU, sont peu entendues. C’est le signe que ces outils de régulation sont malheureusement moins audibles, donc aussi moins crédibles. Fut un temps où le seul déplacement du Secrétaire général de l’ONU dans les pays en guerre mettait fin aux hostilités et permettait d’ouvrir des négociations. Nous avons besoin d’outils de régulation puissants pour faire primer le droit sur la force.
Si nous voulons être respectés et entendus, il faut affirmer notre puissance. C’est le fondement de notre crédibilité. La France en a les moyens, qu’elle a su préserver. Notre base industrielle de défense nous permet de compléter cette souveraineté de manière inégalée en Europe. C’est vrai pour les capacités de combat, comme pour les forces nucléaires.
Les efforts fournis au cours de nombreuses décennies pour établir une dissuasion nucléaire fiable, permanente et crédible payent. Pour la Marine, c’est la composante océanique des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, mais aussi la composante aéroportée de la force aéronavale nucléaire qui se déploie à partir du porte-avions, en complément des forces aériennes stratégiques de l’Armée de l’Air et de l’Espace. La parole de la France sur la scène internationale est fondamentalement crédible, en particulier grâce à la dissuasion.
Tous nos exercices ont pour objectif de renforcer la résilience de la Marine, en lien avec les autres armées. Il faut être capable de tester nos vulnérabilités sur la durée, face à différents types de menaces. Par exemple, ces dix dernières années, nos bases navales se sont avant tout préparées à contrer des menaces de type terroriste. Elles se préparent aujourd’hui à une attaque « étatique », avec des moyens plus létaux. Nous progressons très vite, notamment à travers des exercices plus réalistes : c’est un moyen de faire l’autodiagnostic de nos faiblesses.
L’OTAN est particulièrement intéressée par ces entraînements, qui témoignent d’une capacité d’adaptation à l’état de la menace actuelle. Cette façon de tester nos capacités opérationnelles s’appuie sur le principe du free play, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autres règles que celles de la guerre : des équipes jouent le rôle de nos adversaires, sans limites, en reproduisant leurs méthodes de combat, ce qui nous permet, en les affrontant, d’examiner avec lucidité notre propre niveau. Et de tout mettre en place pour que nos systèmes, notre organisation et nos savoir-faire soient adaptés très rapidement au niveau de la menace.
C’est le problème de la massification des menaces, qu’on a pu observer en Ukraine. La résilience de l’armée ukrainienne et de toutes les armées désormais, repose sur la capacité à faire face à la prolifération massive des systèmes d’armements qu’on appelle low cost. Auparavant, on privilégiait un faible nombre d’armements high tech. Désormais, il faut allier les deux : drones et missiles balistiques, tant en termes défensifs qu’offensifs. Les Houthis ont tiré des missiles balistiques sur les bâtiments de la Marine française après la guerre des douze jours. Ils disposent à la fois de ces armes particulièrement sophistiquées et difficiles à se procurer, mais aussi de drones aériens ou de surface à bas coûts. C’est un élargissement du spectre des menaces auquel nous faisons face. Notre objectif est de faire baisser le cost per kill, c’est-à-dire d’employer les armes les plus adaptées – en termes d’efficacité et de coût – contre les différentes menaces.
Il faut donc rendre nos unités plus performantes maintenant, sur le temps très court, en s’adaptant à l’ère des drones. Sur le temps long, on doit développer une vision stratégique qui prend en compte une autre échelle, celle des longs programmes et des infrastructures associées, ou bien l’échelle des ressources humaines. Fabriquer un sous-marin pour la dissuasion, comme le sous-marin Invincible, c’est se projeter jusqu’en 2080. C’est aussi construire les infrastructures qui vont durer au moins 100 ans et qui vont accueillir ces bijoux de technologie, avec une marge suffisante pour permettre des évolutions futures. Cela nécessite dès aujourd’hui de faire de la prospective. Les sous-marins Barracuda, imaginés il y a plus de trente ans, rendent aujourd’hui des services exceptionnels : on ne s’est pas trompés dans leur design, la qualité des infrastructures d’accueil et dans la transmission des savoir-faire entre les deux générations de sous-marins. Il faut continuer à regarder loin et ne jamais cesser d’investir.
La vitesse d’adaptation est la priorité. Avoir de l’hyper technologie, des bateaux en nombre et des équipages bien préparés ne suffit pas. Il faut accélérer les analyses et s’adapter beaucoup plus rapidement. Si l’Ukraine résiste, c’est qu’elle réussit à s’adapter à la menace russe, c’est-à-dire à la contourner. Il en va de même pour les Russes : leurs bateaux sont bien plus rarement touchés par la Marine ukrainienne qu’au début de la guerre, même si près de 30 % de leur flotte a été neutralisée en mer Noire.
La vitesse d’adaptation est la priorité.
Amiral Vaujour
Pour cela, il nous faut impérativement des unités adaptables by design, c’est-à-dire des outils qui ne soient pas numériquement fermés et plus modulaires. Jusqu’à présent, les systèmes étaient produits selon un modèle industriel qu’on ne pouvait pas changer : c’était à la charge de l’entreprise d’assurer son entretien et de faire une mise à jour régulière. Il devient urgent de multiplier les architectures ouvertes afin d’optimiser l’emploi de nos équipements. Nous devons embarquer avec nous les partenaires industriels dans cette nouvelle façon d’agir.
Son modèle repose en effet sur une plateforme à la fois rigide (une coque) et parfaitement modulable, dotée d’une architecture numérique ouverte, capable d’évoluer en temps réel. L’artère numérique d’aujourd’hui ne sera peut-être pas celle de dans quinze ans : on la fera évoluer en continu pour s’adapter aux menaces nouvelles. Le France libre accueillera aussi un groupe aérien hybride, composé de drones et d’avions habités, dont la modularité permettra de réaliser les missions ordonnées.
Cette agilité que l’on a dans le domaine capacitaire, il faut également l’avoir dans notre manière de mener les opérations, ce que nous appelons les modes d’action : c’est vrai dans la lutte contre les trafics illicites, comme dans les missions de « haute intensité ».
Prenons l’exemple de la lutte contre la flotte fantôme. Intercepter un cargo n’est pas le plus difficile. La vraie difficulté est d’assurer la continuité entre l’action militaire en mer et l’action judiciaire à terre. Le commandant d’un bâtiment de la Marine nationale a le pouvoir de constater une infraction au droit international en pleine mer. C’est un atout spécifiquement français, dont ne disposent pas d’autres nations, notamment européennes. C’est la force de notre modèle : le préfet maritime est à la fois commandant en chef des forces aéromaritimes dans sa zone de responsabilité, sous l’autorité du chef d’État-Major des Armées, et préfet de la mer sous l’autorité du Premier ministre ; il a donc un lien direct avec le procureur de la République.
Le temps tactique s’est considérablement raccourci.
Amiral Vaujour
Le format de notre Marine est dit complet : dans le bas du spectre d’action, il y a les patrouilleurs ; en haut, vous trouvez, les frégates et le porte-avions. Mais les deux spectres sont interconnectés. Notre Marine de combat bénéficie de tous les savoir-faire développés sur ces petits bateaux qui luttent contre les trafics illicites en tous genres… Ces opérations, qui sont parfois d’une rare violence, servent de socles de compétences pour tous les marins, avant de se projeter sur des navires de combat. Cette cohérence, cette fluidité des rapports entre les différents niveaux du spectre d’action sont indispensables.
Cette vitesse d’adaptation va de pair avec une autre faculté, hélas peu courante dans nos sociétés contemporaines : la prise de risques. La non-décision reste la pire des solutions. C’est pourquoi je milite notamment à prendre plus de risques dans le processus d’acquisition des capacités, en lien avec la Direction Générale de l’Armement. Ce que je veux en termes de systèmes, c’est le good enough, c’est-à-dire des outils suffisamment performants pour être opérationnels maintenant et répondre à l’urgence des opérations actuelles. On pourra les industrialiser plus largement dans un deuxième temps.
Le recrutement est un défi à part entière et permanent, il est particulièrement structurant pour des armées dont la jeunesse et le dynamisme sont des piliers. Notre premier enjeu est la fidélisation de nos marins, dont on constate qu’ils sont attirés assez tôt par rejoindre la vie civile, après avoir acquis des compétences chez nous et qui sont très recherchées. Nous sommes également confrontés aux conséquences de la baisse de la natalité, qui touche les sociétés modernes. Les classes d’âge diminuent drastiquement et une rude concurrence va s’instaurer entre secteurs pour recruter des gens de bon niveau.
La Marine nationale sera directement concernée. Cela impliquera probablement de diversifier nos voies de recrutement et de formation. Pour les officiers, la pérennité de nos recrutements, très largement réalisés dans les filières techniques se pose, nous devrons réfléchir à d’autres cursus académiques. Il est probable que cette contrainte se transforme en opportunité : élargir les viviers de recrutement permettra d’augmenter la résilience de nos forces armées, mais aussi celle de la société entière.
Les opérations expéditionnaires menées depuis une trentaine d’années ont fait parfois oublier que, bien souvent, la guerre n’est pas seulement une affaire de militaires. La guerre en Ukraine montre qu’elle touche les forces armées, mais également l’industrie, les infrastructures – logistiques et énergétiques notamment -, la cohésion sociale, les opinions publiques. Cela s’explique par le caractère diffus et permanent de cette menace multiforme. Dans le monde cyber, un hacker russe peut attaquer les infrastructures énergétiques d’un pays à des milliers de kilomètres de distance. Des pans multiples de la société sont dès lors très vite concernés par cette guerre totale.
Au-delà de nos forces armées, ce phénomène peut interroger la capacité que nous avons, nous Européens, à résister en tant que nations. C’est cette question de la force morale, agissant comme un liant entre la population et ses armées, qui doit nous concerner. L’Ukraine nous apporte de nombreuses leçons sur ce point essentiel.
Il faut prendre conscience de ce qu’implique la guerre pour un pays : dans une guerre, les pertes humaines et matérielles sont très élevées et touchent toute la population. La France doit se préparer à une autre guerre que les conflits lointains dans lesquels nous avons été impliqués au cours de ces trente dernières années. La guerre en Ukraine est une leçon pour les Européens.
La question centrale pour nous réside dans notre capacité à avoir une organisation et les moyens associés, prêts à répondre à un choc. Le chemin de la résilience et du renforcement est pris, notamment à travers l’actualisation de la loi de programmation militaire votée, par le parlement. Je pense aussi que la France a eu une force morale puissante, qu’il faut davantage éveiller.
Le contexte actuel interroge sur les partenariats. L’OTAN, alliance qui nous lie, est en pleine transformation. Le prochain sommet d’Ankara fera le point sur les objectifs de dépense fixés à 5 % du PIB d’ici 2035, et la capacité des Européens à prendre la charge que les Américains souhaitent dorénavant leur transférer. La leçon qui doit être tirée des prises de position américaines, c’est que le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle. La France dispose aujourd’hui de ces deux atouts et, grâce à eux, se trouve en position de force pour espérer nouer davantage de partenariats à travers le monde.
Les États-Unis ont pleinement conscience des capacités opérationnelles françaises. Dans certains domaines et dans certaines zones du monde, nous travaillons avec les forces armées américaines de manière très synchronisée. C’est le cas dans le Grand Nord, afin de repérer, pister et contrer l’action des sous-marins russes. Nous avons dans ce domaine un niveau d’excellence reconnu et apprécié.
Le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle.
Amiral Vaujour
Aujourd’hui, néanmoins, il y a certains sujets sur lesquels nous ne sommes pas alignés. Cela, mes homologues l’acceptent et le respectent. Pourquoi ? Parce que nous faisons la démonstration de notre crédibilité sur le terrain en déployant nos frégates, nos sous-marins, notre porte-avions, nos moyens aériens et notre dissuasion océanique. La confiance est bâtie sur le long terme avec nos partenaires.
D’abord, c’est le rôle de la Marine française, aux côtés de nombreux partenaires notamment européens, de se tenir prête à mener des opérations de déminage dans le détroit d’Ormuz lorsque les conditions seront réunies. Aucun élément ne permet de confirmer que la zone n’a pas été minée par les forces iraniennes. Les compagnies maritimes doivent pouvoir traverser le détroit de manière sécurisée et pérenne, c’est essentiel pour nos économies.
La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique
Amiral Vaujour
Le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle en océan Indien a permis de montrer la détermination de la France à rechercher une sortie de crise commune et a contribué à la désescalade de la violence.
La Chine a développé son outil militaire maritime de manière spectaculaire. L’amiral Prazuck, l’un de mes prédécesseurs, disait que les Chinois fabriquaient l’équivalent d’une Marine française tous les quatre ans. Aujourd’hui, c’est plutôt tous les deux ans. Leur objectif est de détenir au moins six porte-avions, soit deux de plus qu’à l’heure actuelle. Ils déploient quotidiennement en mer de Chine pas moins d’une quarantaine de frégates et de destroyers. C’est une démonstration de force.
Il s’agit pour la Chine de se créer une zone d’influence, d’abord jusqu’à la première chaîne d’îles, puis d’étendre progressivement leur espace de manœuvre jusqu’à la deuxième chaîne d’îles. Depuis la presqu’île de Hainan, les Chinois entendent rejoindre sans contrainte les eaux profondes pour y déployer leurs forces sous-marines nucléaires.
L’objectif de la Chine est également de garantir son approvisionnement, notamment en terres rares d’où la construction d’une véritable route de la soie maritime en direction du continent africain.
Taïwan est au centre du rapport de forces. Mais cela ne veut pas dire que l’option militaire est privilégiée par la Chine. Il est très difficile de le savoir ou d’interpréter leur intention, car nous avons très peu d’échanges avec eux. Je dialogue épisodiquement avec mes homologues chinois lors de symposium, par exemple le Western Pacific Naval Symposium que la France va présider en novembre 2026. Tous les deux ans, l’ensemble des marines de l’océan Pacifique se réunissent. La Chine en était le secrétaire lors de la dernière édition et la France a pris la suite à Tahiti. L’amiral Hu Zhongming, mon homologue, viendra à Papeete.
Notre rôle est de porter une voix de souveraineté et de responsabilité, mais aussi de dialogue, de partenariat et de respect du droit international. Nous œuvrons pour que les intérêts de chaque pays puissent être entendus. La France est très présente en tant que nation riveraine de l’Indopacifique, nos partenaires le voient et nous font confiance.
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