02.07.2026 à 18:40
Émilien Cabiran
La scène internationale et la géopolitique dominante depuis la fin de l’URSS viennent de connaître un total bouleversement. La suprématie des États-Unis d’Amérique vient de sombrer dans le détroit d’Ormuz. Avant cela, le matraquage des droits de douane avait enterré l’ensemble des principes dont se réclamaient les États-Unis et qu’ils imposaient au monde. La concurrence libre et non faussée ainsi que le libre-échange généralisé ont été effacés du vocabulaire et des objectifs. Son déclin économique était devenu évident face à la montée en puissance de la Chine comme première économie manufacturière du monde et premier pays déposant des brevets. À présent, la capacité des États-Unis à imposer par la force armée sa volonté est clairement mise en doute.
Un nouvel ordre politique du monde va se frayer un chemin. Avant de se stabiliser, bien des turbulences sont à prévoir. Dans ce contexte, la présente note envisage les conclusions résumées qui peuvent être tirées de ce moment en ce qui concerne l’orientation de la politique étrangère de la France. Ce document peut donc être considéré comme une contribution de l’Institut La Boétie au débat de la campagne présidentielle.
Nous nous situons à un moment où s’achève la séquence historique ouverte par la fin de l’ordre bipolaire du monde avec la chute du mur de Berlin en 1989 et la disparition finale de l’Union soviétique deux ans après. Ce fut alors l’effondrement d’un des deux empires qui structuraient le monde. Il s’est conclu sans négociations ni discussions d’ensemble. L’ordre international, tout particulièrement en Europe, s’est alors trouvé à une croisée des chemins. Le continent européen aurait pu emprunter une voie menant vers un système de sécurité collective pan-européen, la sortie des logiques de blocs et des nouvelles formes de coopération, comme l’esquissait la Charte de Paris pour une nouvelle Europe en 1990. Cette dernière proclamait la fin de « la confrontation et de la division en Europe ».
Mais c’est un autre chemin qui a été suivi. La guerre de Yougoslavie a été un signal majeur donné par les puissances liées aux États-Unis de leur préférence pour la violence comme méthode de règlement de la réorganisation de l’espace européen. Dans cette période, en dépit d’engagements pris au moment de la réunification allemande, et en connaissance de cause de la réaction que cela susciterait à Moscou, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) a poursuivi son avancée vers l’Est : en 1999 avec la Pologne, la Hongrie et la Tchéquie ; en 2004 avec l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Slovénie, la Roumanie et la Bulgarie ; en 2009 avec l’Albanie et la Croatie, etc. Cette dynamique a culminé avec le Sommet de Bucarest de 2008, où il fut déclaré que l’Ukraine et la Géorgie avaient vocation à devenir membres de l’OTAN.
Cet élargissement aux anciens pays du bloc de l’Est et à l’ancien territoire soviétique a contribué à reconfigurer en profondeur la politique russe. Sur le plan extérieur, Moscou a recherché un rapprochement toujours plus étroit avec la Chine, afin de compenser l’encerclement perçu par ses dirigeants et de contrebalancer la puissance états-unienne. Sur le plan intérieur, la logique d’affrontement a nourri les fractions les plus autoritaires de l’appareil d’État russe, les plus enclines à recourir à la force dans l’ancien espace soviétique. Le résultat est devant nous : l’invasion de l’Ukraine en 2022, une violation majeure du droit international de la part de la Russie, et, dans le même mouvement, l’enfermement croissant de la Russie dans une dépendance stratégique, économique et diplomatique vis-à-vis de la Chine, en ferme opposition au concert européen. Ce qui aurait pu être l’aurore d’une Europe réunifiée et indépendante de l’Atlantique à l’Oural est devenu, par choix géopolitique assumé, l’une des matrices du désordre contemporain et de la vassalisation du continent vis-à-vis des États-Unis.
Au niveau global, avec l’effondrement de l’Union soviétique, les États-Unis se sont retrouvés sans rival stratégique. Dès 1990, George H. W. Bush proclama l’avènement d’un « nouvel ordre mondial ». Présenté comme le retour du droit international au sein d’un Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) débarrassé du blocage soviétique, il prit en réalité la forme d’un système international à l’unipolarité sans précédent. La première guerre du Golfe, certes validée par l’ONU, fut aussi un moment de démonstration de la suprématie militaire totale des États-Unis. Rapidement, derrière la rhétorique légaliste officielle, le droit international a été de plus en plus détourné et contourné lorsqu’il contrariait les objectifs de la seule puissance impériale globale. Cette dérive a culminé dans la désignation de l’« Axe du mal » par l’administration Bush fils en 2002, dans la « guerre contre le terrorisme » érigée en doctrine globale après le 11 septembre 2001, puis dans la seconde invasion de l’Irak en 2003, en violation flagrante des dispositions de la Charte des Nations unies. L’intervention de l’OTAN en Libye en 2011 parachève ce basculement : un mandat officiellement centré sur la protection des civils devient le vecteur d’un changement de régime, au prix d’un chaos durable pour la région.
Cette politique d’interventionnisme extrême a trouvé son habillage idéologique dans la doctrine du « choc des civilisations » de Samuel Huntington. Selon lui, les conflits de l’après-Guerre froide ne seraient plus idéologiques, mais « civilisationnels », voire religieux. Son versant stratégique est théorisé par Zbigniew Brzeziński, qui fait de l’Asie centrale et du Moyen-Orient le pivot du maintien de la primauté américaine. Enfin, l’absurde théorie de la « fin de l’Histoire » du néoconservateur Francis Fukuyama, selon lequel la démocratie libérale était l’horizon ultime et indépassable du monde, a offert un vernis démocratique aux guerres proprement impérialistes des États-Unis. La fonction réelle de ces écrits prétendant décrire le monde, tous publiés dans les années 1990 et utilisés au gré des circonstances, était évidemment de renouveler la doctrine de l’empire états-unien. Les menaces désignées de « l’Occident » dès les années 1990-2000, le monde islamique perçu à tort comme une entité homogène, la résurgence d’une Russie souveraine, la puissance chinoise retrouvée enfin, donnent la vraie signification de ces doctrines pseudo-scientifiques.
La domination géopolitique des États-Unis et l’extension du bloc militaire organisé autour d’eux se sont accompagnées d’un autre mouvement décisif : la diffusion à l’échelle du globe du capitalisme financiarisé, stade historique du capitalisme américain à la fin du 20e siècle. Son moteur n’est plus d’abord la production. C’est la circulation accélérée des capitaux, permettant le rôle central du dollar comme monnaie de réserve internationale de fait et sans contrepartie matérielle depuis le 15 août 1971. Ce système repose sur une architecture de puissance basée sur le contrôle et la protection des grands flux énergétiques, notamment pétroliers, et commerciaux. Pour fonctionner à plein régime, il exige la levée des entraves politiques, juridiques et territoriales ralentissant la fluidité du capital. D’où la grande offensive de déréglementation, de privatisation et de libre-échange qu’est le funeste « consensus de Washington », promu par les institutions financières et juridiques internationales alors largement confisquées par les États-Unis et alignées sur cette vision.
En Europe, l’Union européenne a servi de relais majeur à cette transformation, comme bras économique et normatif d’une intégration ultralibérale à marche forcée. C’est aussi du refus de cette Europe, symbolisée en France par le rejet du Traité constitutionnel européen lors du référendum de 2005, qu’a émergé la dynamique politique ayant conduit à la naissance de la France insoumise. Pourtant, la mondialisation dite heureuse portait en elle ses propres contradictions.
Livré à la spéculation permanente, le système financier a engendré des crises à répétition, dont celle des subprimes en 2007-2008 fut particulièrement dévastatrice. Surtout, dans les années 1970, les États-Unis ont organisé un nouveau circuit mondial pour assurer la dynamique de l’accumulation capitaliste. Ils ont déplacé vers la Chine une part croissante des capacités industrielles mondiales. Un système s’est installé dans lequel les importants excédents commerciaux de la Chine vis-à-vis des États-Unis étaient recyclés dans les bons du Trésor américain, tandis que la baisse des coûts industriels permettait de maintenir à la fois profits et consommation au cœur de l’Empire. Ce plan ne tenait aucun compte de la capacité chinoise à poursuivre ses propres objectifs. Or Beijing a tourné cette situation à son avantage : l’État chinois a utilisé ces transferts de technologie, l’accès aux marchés et l’accumulation de capitaux pour planifier son autonomie croissante. En quelques décennies, la Chine est ainsi devenue la première puissance productive du monde, transformant l’ancienne mondialisation sous commandement américain en terrain d’émergence d’un concurrent systémique de premier rang. Ainsi, le mouvement même par lequel Washington croyait universaliser son modèle a préparé les conditions de son érosion historique. La prétendue fin de l’histoire a rendu le verdict de sa propre fin.
Cette nouvelle donne a entraîné un changement de position progressif des États-Unis, marquant une période de basculement de plus d’une décennie entre l’ordre unipolaire du monde et celui dans lequel nous sommes entrés. Ainsi, Washington a engagé, dès la présidence de Barack Obama, un pivot stratégique durable vers l’Asie-Pacifique, désormais conçue comme le théâtre décisif de la rivalité mondiale : il s’agit, pour les États-Unis, de consolider une position de surplomb militaire permettant, en cas de confrontation militaire, de contrôler les grands axes maritimes dont dépend l’économie chinoise, notamment pour ses approvisionnements énergétiques, et dans le même temps de freiner l’ascension technologique de Beijing dans les secteurs stratégiques — semi-conducteurs, intelligence artificielle, robotique, informatique avancée. De ce point de vue, le premier mandat de Donald Trump n’a pas constitué une rupture, mais une radicalisation de tendances déjà à l’œuvre, que Joe Biden a prolongées et systématisées : maintien puis durcissement des droits de douane, restrictions à l’exportation de composants et de machines de pointe, extension des listes noires visant les entreprises chinoises, limitation de l’accès aux technologies critiques et réorganisation des chaînes de valeur au nom de la « sécurité économique ». Derrière les différences de style, une même logique d’endiguement se déploie.
Concomitamment, les États-Unis s’embarrassent de moins en moins à feindre de se plier aux contraintes du droit international et du système onusien. Ils préfèrent promouvoir, avec l’appui d’Européens résolument inféodés, la notion d’« ordre international fondé sur des règles », formule qui autorise à substituer aux normes universelles du droit international un dispositif occidental de légitimation géopolitique. Le Sommet pour la démocratie de Joe Biden a cristallisé cette orientation. Par son ambition de contourner le cadre onusien, et par son échec, il préfigure à maints égards le Conseil de la paix (Board of Peace) de Donald Trump n’ayant, selon ses propres mots, « [s]a propre moralité » comme seule limite à l’interventionnisme guerrier des États-Unis.
Le second mandat de Donald Trump consacre la fin de cette période de transformation de l’ordre mondial et l’avènement d’une nouvelle ère internationale. Cette rupture s’est présentée sous deux aspects. Le premier est celui assumé par le président des États-Unis lui-même en installant un nouveau régime contraignant de droits de douane. Il proclame ainsi la fin de l’ère du libre-échange généralisé et des accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cette guerre commerciale n’est pas une simple parenthèse protectionniste, mais l’expression d’une crise plus profonde de la puissance américaine. Il s’agit de répondre à la désindustrialisation, à la perte de contrôle sur l’organisation mondiale de la production et à l’affaiblissement comparé du capitalisme américain.
La guerre commerciale manifeste ainsi une tentative de relance autoritaire de la suprématie états-unienne, au prix d’une fragmentation accrue du commerce mondial et de secousses dont les peuples supportent le coût. Elle est également un moyen pour Washington d’extorquer un tribut auprès de ses vassaux, auquel il faut rajouter les 5 % de PIB exigés des pays de l’OTAN visant à enrichir l’industrie militaire américaine. L’objectif est clair : faire financer la confrontation avec la première puissance productive mondiale.
Et c’est là le second aspect : la Chine est désormais ouvertement désignée comme le principal défi à l’hégémonie états-unienne, non seulement en raison de sa puissance productive, mais parce qu’elle remet en cause la capacité des États-Unis à organiser seuls l’économie mondiale. La lutte se porte sur les grands réseaux de la mondialisation : commerce maritime, numérique, énergie, etc. Dès lors, Washington ne croit plus possible de contenir son ascension par les seuls mécanismes du marché. La désignation de la Chine comme adversaire « systémique », la militarisation croissante des mers, et l’alignement demandé aux alliés des États-Unis ouvrent la perspective d’un affrontement de très grande ampleur. Ici encore, la logique est celle de la puissance dominante qui refuse d’admettre la transformation de l’équilibre mondial. Au lieu d’organiser la coexistence pacifique, les États-Unis poussent à la constitution de blocs, à l’encerclement militaire et à la préparation d’un conflit dont les conséquences seraient incommensurables. Chaque crise locale risque alors de devenir le maillon d’une confrontation globale. La tension permanente entretenue autour de Taïwan en est l’exemple type. À cette fin est notamment convoquée la négation de la résolution 2758 de l’Assemblée générale des Nations unies. Celle-ci acte que la République populaire de Chine succède, au regard du droit international, à la République de Chine dans toutes ses obligations internationales, et dans sa souveraineté sur l’ensemble du territoire internationalement reconnu de la Chine, incluant donc Taïwan.
La logique d’endiguement, de militarisation et de guerre froide vis-à-vis de la Chine, le soutien assumé à des opérations militaires contraires au droit international, l’extension de l’OTAN témoignent d’une même logique : faire primer la force sur le droit international. Les États-Unis n’exercent plus seulement une hégémonie économique et monétaire ; ils imposent un cadre géopolitique dans lequel la guerre devient pour eux un instrument ordinaire de régulation des déséquilibres mondiaux. Dans le même temps, la crise écologique renforce cette logique de confrontation. À mesure que les ressources se raréfient, que les terres deviennent moins fertiles, que l’eau manque et que les catastrophes climatiques se multiplient, les grandes puissances cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, leurs routes et leurs chaînes de valeur. La guerre change alors de visage : elle se mène par les armes, mais aussi par les sanctions, la dette, les accords commerciaux asymétriques, la prédation minière et la pression monétaire. L’économie de guerre et l’économie extractiviste procèdent d’un même imaginaire : celui d’une appropriation sans limite du monde vivant et du travail humain. Pour les États-Unis, il s’agit de maintenir la civilisation du pétrole, inextricablement liée à leur prospérité. Les guerres et les tensions géopolitiques sont aussi pour eux l’occasion de renforcer la dépendance de leurs vassaux, notamment européens, à leur approvisionnement en hydrocarbures américains.
Notre époque est donc celle de la guerre généralisée et de la crise écologique. Il ne s’agit pas d’une formule de circonstance. Elle nomme le moment réel dans lequel nous vivons. Il ne s’agit pas de deux crises parallèles, mais d’un même moment du capitalisme mondialisé, où la compétition pour les ressources, les routes commerciales, les positions stratégiques et les zones d’influence alimente la conflictualité militaire ; tandis que le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité et la destruction des milieux de vie fragilisent toutes les sociétés humaines. La guerre n’est plus seulement un affrontement ponctuel entre États : elle tend à devenir une forme permanente d’organisation du monde. Quant à la crise écologique, elle n’est plus un horizon abstrait : elle structure déjà les rapports de force, les pénuries aggravées par les logiques du marché, les migrations contraintes et les nouvelles dépendances énergétiques.
Face à ce nouvel ordre du monde, la réponse ne peut être ni l’alignement sur les blocs militaires, ni l’acceptation résignée de la loi du plus fort. Elle suppose au contraire de reconstruire une politique étrangère indépendante, adossée au droit international, au système onusien et à la planification écologique, afin de faire de la paix non pas un vœu pieux, mais une condition concrète de la survie commune. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre : elle est une méthode d’organisation du monde fondée sur la coopération, la souveraineté des peuples, la justice sociale et la préservation des biens communs de l’humanité. Refuser la guerre généralisée, c’est donc refuser à la fois l’impérialisme militaire, le productivisme prédateur et la domination financière qui tiennent aujourd’hui le monde sous tutelle.
Faire de la réaffirmation de la centralité du droit international un combat politique majeur s’apparente à une véritable révolution intellectuelle pour la gauche radicale. En effet, le droit international et l’ONU n’ont longtemps pas constitué des objets de revendication active de sa part. Tout au long de la Guerre froide, et du processus de décolonisation à l’échelle mondiale, le droit international – tout comme le droit interne à chaque État – était considéré avant tout et simplement comme l’expression d’un rapport de forces entre les classes sociales à un moment historique donné. Après avoir été lors de son émergence celui des rapports entre monarchies européennes, le droit international était alors une expression des droits de la bourgeoisie. Certes, personne ne contestait la portée de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948 à Paris, même si on pouvait déplorer ses insuffisances, qui la rendaient trop protectrice envers les droits de la propriété privée. D’une manière ou d’une autre, cette déclaration occupait toujours, dans la pensée critique, une fonction de surplomb. Plus généralement, lorsque le droit international était revendiqué par la gauche radicale, cela se résumait à l’exigence d’un « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Mais le contenu ou les objectifs de ce droit dépendaient ensuite d’appréciations radicalement contraires entre droite et gauche sur la scène politique.
De fait, la référence au droit international fonctionnait déjà alors pour les puissances davantage comme un prétexte que comme une argumentation fondée sur des principes constants. L’URSS invoquait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pour soutenir les luttes de libération nationale. Mais elle ignorait ce droit et le réprimait militairement face au soulèvement de la Hongrie ou de la Tchécoslovaquie. De leur côté, les puissances dites « occidentales » brandissaient le même étendard pour défendre la pérennité des pouvoirs locaux qui leur étaient fidèles, y compris contre leurs propres peuples. La cruelle guerre contre le peuple vietnamien menée par les États-Unis, ou l’interminable siège de Cuba, sont des illustrations de la considération que Washington accordait au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes lorsqu’il n’était pas favorable à ses intérêts économiques et militaires.
Dans les deux cas, à l’Est comme à l’Ouest politique, le droit restait un langage de puissance, une confrontation des mauvaises fois plutôt qu’un outil réel et honnête de rassemblement au service d’une quelconque universalité. Il fonctionnait comme un champ de bataille symbolique où se mesuraient les intérêts impériaux et les résistances populaires nationales. Ici les mêmes mots désignaient des appréciations radicalement opposées. Aucune cause profonde mutuellement reconnue ne donnait de légitimité à agir. Seule la peur de la guerre nucléaire traçait des limites. Quant aux droits universels de l’humanité, ils restaient confinés dans les zones de res nullius, propriété de personne, comme les eaux océaniques de grand large et l’espace. Comme elles semblaient inaccessibles pour l’essentiel, elles furent réputées ouvertes, sans limite ni appropriation, à l’humanité tout entière. Force est de constater que c’est aujourd’hui un souvenir éloigné.
Nous sommes à un tournant. En effet, la question du droit international a surgi avec une intensité particulière ces derniers temps dans notre discours de gauche radicale. Depuis le 7 octobre 2023, le droit normatif international a été déclaré caduc par le fait que la première puissance du monde, les États-Unis d’Amérique, appuie publiquement l’action du gouvernement de Benyamin Netanyahu. Un génocide se commet ainsi à Gaza en toute impunité, et au mépris des décisions de la justice internationale, tandis que se poursuivent et s’intensifient l’occupation et la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. En outre, les États-Unis participent activement à l’entreprise militaire de réorganisation du Proche-Orient selon les desiderata des autorités israéliennes. Notamment en étant entrés dans une guerre d’agression contre l’Iran, dont l’issue voit les États-Unis plus affaiblis, et de ce fait encore plus dangereux pour notre sécurité collective. Ils encouragent de fait l’invasion du Liban et l’annexion d’une partie de son territoire par le gouvernement de M. Netanyahu. L’Union européenne, comme à son habitude, s’est alignée sur Washington pour ne rien empêcher, voire aider en sous-main le gouvernement israélien d’extrême droite. Elle a bloqué toute initiative pour contraindre le gouvernement Netanyahu. L’Allemagne, première puissance économique de l’Union européenne, reste le deuxième fournisseur d’armes du gouvernement Netanyahu.
Au total, la Charte des Nations unies, le système onusien, l’ensemble des constructions juridiques issues de la Seconde Guerre mondiale font l’objet d’un démantèlement par les États-Unis, illustré par leur retrait du cadre de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) ou de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le lancement du prétendu « Conseil de la paix ». Dès lors, du point de vue de la gauche radicale, le rôle du droit international doit changer, puisque son existence même comme point d’appui représenté par l’ONU est devenue un enjeu.
Dans ce contexte, il est bien légitime que la réflexion soit reprise à partir des solutions qui furent engagées après les désastres des guerres mondiales. C’est-à-dire la création de la Société des Nations (SDN) après la Première Guerre mondiale et de l’ONU après la Seconde. Il faut défendre cet acquis de l’histoire. Mais plus encore, il faut l’étendre puisque la période contemporaine ajoute de nouveaux paramètres à partir des conditions nouvelles dans lesquelles se déploie la condition humaine. Le droit international doit être le vecteur par lequel se concrétise l’intérêt général humain tel qu’exposé plus haut. Ce dernier se lit déjà dans certains débats contemporains. Ainsi dans la bataille pour la reconnaissance du crime d’écocide, dans l’inscription dans les constitutions du droit d’accès à l’eau, dans les résolutions des Nations unies sur le droit à un environnement sain, la protection de la haute mer et des fonds marins, ou bien encore dans les discussions sur la régulation mondiale de l’intelligence artificielle. Ces débats portent tous sur les biens communs du peuple humain, et remettent en question leurs usages contemporains, surdéterminés par le processus d’appropriation privée capitalistique. L’intérêt général humain pour l’accès à l’eau, par exemple, loin de suspendre la lutte des classes, en déplace le terrain et donc l’approfondit. Il impose, dans la question écologique, la question de la justice sociale et celle de la souveraineté économique.
Cette extension de la sphère du droit international au nom de l’intérêt général humain recoupe ainsi nécessairement la grande question de la direction de l’économie globale : soit par le marché, soit par la planification écologique. Si l’intérêt général humain impose la préservation de la planète, il soulève immédiatement la question triviale de savoir d’où viendront les moyens financiers pour cette transformation ? Qui supporte le coût de la bifurcation écologique ? Qui contrôle la concentration productiviste de la richesse mondiale, l’accaparement des ressources, l’endettement écologique du Nord global vis-à-vis du Sud global ? Le droit international, s’il veut être réellement universel, ne peut rester indifférent à la structure de la production ni à la répartition des richesses que celle-ci engendre, puisqu’elle est au point de départ de la crise climatique et de l’extinction de la biodiversité. Tout cela montre que l’intérêt général humain ne peut être satisfait sans une remise en cause du contenu de classe de l’économie mondiale.
Cela apparaît clairement quand on considère le fait que le désordre international est structuré par les dettes publiques. Celles-ci permettent à des États ou à des organismes financiers privés d’en tenir d’autres sous tutelle et d’extorquer une partie croissante de leurs revenus. L’on assiste à une explosion des dettes extérieures mondiales depuis dix ans, de 59 000 milliards de dollars en 2015 à 100 000 milliards en 2025. Il s’agit de la conséquence directe de la baisse des impôts sur les plus riches, lesquels privent les budgets publics de revenus et placent l’argent ainsi récupéré en bons du Trésor valant intérêts, le tout aux frais du contribuable. Cela s’accompagne d’une augmentation des dépenses illégitimes, notamment en soutien aux taux de profit des sociétés multinationales. Ainsi, les choix politiques des États sont soumis à l’approbation de créanciers privés, qui font monter les taux d’intérêt en cas de désaccord avec la politique publique suivie. Ils instaurent ainsi un véritable veto sur la démocratie, via un marché qui dépend strictement de rapports de forces, puisque les taux d’intérêt demeurent à 2,8 % pour les États-Unis là où ils atteignent 10 % pour les États africains. En conséquence, la moitié de la population du globe vit dans un pays qui dépense plus en intérêts sur la dette que dans la santé publique.
La dette est donc conjointement un rapport de classe et un rapport géopolitique. De classe, car ce sont les enfants des contribuables qui rembourseront les enfants des créanciers, afin d’épargner les grandes entreprises de toute contribution sociale. Géopolitique, car les créanciers sont souvent situés dans les pays du Nord tandis que les débiteurs sont localisés au Sud. Les deux s’articulent évidemment, puisque les gouvernements des pays riches défendent l’apanage de leurs banques à ruiner des États périphériques. Il est donc urgent de lutter pour instaurer un cadre juridique multilatéral visant à restructurer les dettes souveraines, pour faire primer les droits humains sur la voracité des créanciers. À l’initiative de la Bolivie, un tel cadre a été voté par l’ONU en 2014 mais se heurte à l’hostilité de la Triade capitaliste. L’inversion du rapport géopolitique de domination du Nord vers le Sud passe également par la dédollarisation de l’économie mondiale : il faut appuyer de manière décisive les initiatives visant à instaurer, à terme, une monnaie mondiale commune.
La dimension de classe de l’économie mondiale est encore plus évidente si l’on rappelle également que les 0,001 % les plus riches de la planète – environ 56 000 personnes – possèdent désormais trois fois plus de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 2,8 milliards d’adultes. En 1995, cet écart n’était « que » d’un à deux : l’oligarchie mondiale a accéléré sa capture des richesses en moins de trente ans. Dans le même temps, les 10 % les plus riches sont responsables d’environ 77 % des émissions de gaz à effet de serre. Il y a une urgence absolue, au nom de l’intérêt général humain, à refonder les règles internationales de la fiscalité. Il faut notamment soutenir et approfondir le cadre de négociation multilatéral sous l’égide des Nations unies visant à élaborer une convention fiscale qui, contrairement à celles adoptées dans le cadre de l’OCDE, serait authentiquement mondiale.
Le capitalisme contemporain impose le caractère mondial de la régulation fiscale nécessaire. Les multinationales fonctionnent comme des ensembles intégrés. Elles organisent leurs chaînes de valeur à l’échelle mondiale selon le prix du travail, de l’énergie et des matières premières dans chaque pays, mais également au gré des avantages fiscaux. Elles peuvent concevoir un produit dans un pays, le produire dans un autre, le vendre dans un troisième et rapatrier les bénéfices dans un quatrième. Le résultat, c’est que le commerce mondial est de plus en plus une affaire « interne » aux grands groupes. C’est ainsi que plus d’un tiers du commerce mondial correspondrait à des échanges intra-firmes (entre filiales d’un même groupe). Par l’emploi des prix de transfert, les multinationales peuvent ainsi déconnecter complètement leur activité économique réelle et leurs bénéfices dans leurs pays d’activité. Ainsi, chaque année, par des transferts artificiels de bénéfices vers des paradis fiscaux, les multinationales font perdre près de 375 milliards de dollars de recettes fiscales aux États, et les plus riches près de 145 milliards de dollars par la dissimulation « offshore » de leur patrimoine.
La construction d’une économie globale plus juste et équilibrée devrait aussi se préoccuper d’un nouvel ordre commercial fondé sur les négociations de la charte de La Havane (1948) et les travaux de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), ainsi que d’un nouvel ordre monétaire basé sur une monnaie commune mondiale. Ce nouvel ordre commercial et monétaire devrait notamment inclure une redéfinition des règles communes sur les droits de propriété intellectuelle qui ont été conçues pour protéger principalement les multinationales du Nord. Aujourd’hui, elles ne sont plus adaptées aux nouveaux enjeux de santé, notamment le risque permanent de pandémie mondiale. Avec la concentration extrême du capital, elles en viennent aussi à peser sur l’économie européenne et française, et à nous placer dans une situation de dépendance numérique extrême.
Ces initiatives esquissent les contours d’un droit international qui ne se limite plus à arbitrer les conflits d’intérêts nationaux, mais cherche à préserver les conditions mêmes de la vie humaine sur la planète, ainsi que les principaux éléments qui la définissent dans ses dimensions culturelle, technique ou biologique.
Un droit international fondé sur l’intérêt général humain ne serait pas le contraire du politique, mais son approfondissement et son élargissement à nombre d’activités humaines qui semblent en être exemptées. Cette transformation intellectuelle et pratique ne supprime donc pas davantage la question du pouvoir. Qui parle au nom de l’humanité ? Quels sont les sujets légitimes du droit international lorsque les États eux-mêmes sont souvent les premiers à violer les principes qu’ils proclament ? Le droit international, refondé à partir de l’intérêt général humain, ne peut pas se limiter à arbitrer les relations entre États, mais doit devenir la charte politique d’une humanité consciente et créatrice d’elle-même.
Ce point de vue doit avoir une conséquence sur la conduite de la politique des affaires étrangères de chaque nation.
Le raisonnement qui conduit à avoir pour objectif l’intérêt général humain impose la préférence pour une ligne d’action « non-alignée », c’est-à-dire sans allégeance automatique à une partie prenante des compétitions qui conduisent à la guerre. Il faut qu’en toute circonstance la possibilité de faire le choix du bien commun soit possible. Pour cela, chacun doit être libre de ses décisions. L’alignement et l’appartenance à des alliances militaires permanentes ne le permettent pas. On voit ici combien la souveraineté et l’indépendance sont toujours étroitement liées au non-alignement. Une diplomatie française non-alignée, au service de l’intérêt général humain, doit se tenir, en priorité, au sein et au service de l’ONU.
Seule organisation universelle, l’ONU constitue le cadre dans lequel la souveraineté du peuple humain peut s’exercer concrètement, par le biais des instances nationales qui l’incarnent. Quelles que soient ses imperfections, ses lenteurs ou ses limites structurelles, l’ONU reste le point de départ à partir duquel des évolutions collectives sont possibles. Parce qu’il est fondé sur la double exigence de la paix et de la coopération internationale, le multilatéralisme onusien est un outil précieux qu’il convient de défendre résolument. Le principe d’égalité entre les États dans cet espace de coopération, au sein duquel chaque État dispose d’une voix, est d’une importance majeure dans la période actuelle de résurgence de dynamiques impériales. La défense de l’ONU implique conséquemment le refus de la diplomatie de club, et des structures pyramidales de l’ordre établi actuel telles que le G7 ou le G20, qui sont la mise en scène d’un ordre oligarchique du monde, fortement sous emprise des États-Unis d’Amérique et de leurs alliés.
De par sa nature même – assemblée universelle des États, forum de négociation, mécanisme de décisions multilatérales – l’ONU représente une négation concrète de la loi du plus fort : elle institue un ordre où la force brute n’est pas l’arbitre suprême et où les décisions collectives peuvent primer sur les intérêts particuliers. Cette position lui confère une valeur stratégique et symbolique pour toute refondation du droit international : c’est à partir de ce cadre que le peuple humain peut légitimer et imposer la protection des biens communs planétaires.
La souveraineté populaire exercée dans ce contexte doit se traduire par des organes normatifs et impératifs capables de produire et d’appliquer des règles contraignantes. Il s’agit de créer, au sein de l’ONU et de ses organismes associés, des instances de contrôle et de jugement démocratiques dotées de moyens d’action effectifs : elles peuvent sanctionner les atteintes aux biens communs, ordonner des mesures conservatoires, imposer des réparations, et, lorsque nécessaire, autoriser des actions coercitives coordonnées pour prévenir ou corriger les violations graves. La combinaison de ces fonctions — normative, judiciaire et coercitive — garantit que le droit international ne reste pas une simple déclaration d’intention, mais devienne un instrument concret de protection de l’intérêt général humain. La France, membre permanent du Conseil de sécurité, doit s’engager pleinement dans cet approfondissement du système onusien.
Ainsi, c’est à partir de l’ONU que le peuple humain peut transformer sa légitimité politique en pouvoir juridique effectif. Les biens communs ne sont plus laissés à la discrétion des États ou à la loi du plus fort. Ils deviennent l’objet d’une souveraineté partagée et contraignante, fondée sur des normes impératives, des mécanismes de contrôle permanents et la capacité de sanctionner les violations. L’ONU et ses organes spécialisés offrent le cadre institutionnel pour avancer et faire de ce projet une réalité tangible, conciliant légitimité démocratique, portée universelle et force contraignante. Elle permet de donner une forme concrète à l’action dans ce sens. Toutefois, si elle demeure le cadre principal de l’action diplomatique au service de l’intérêt général humain, l’ONU n’épuise pas à elle seule les arènes dans lesquelles cette dernière peut et doit se déployer.
La France est une nation globale, présente sur les cinq continents. Elle a ainsi vocation à s’inscrire dans différents cadres de coopération régionale pour faire avancer les causes communes du peuple humain. Elle doit mettre à profit un réseau diplomatique de grande compétence, rétabli dans la plénitude de ses moyens et attributions, pour redéployer son action internationale.
La majorité de la population française vit sur le continent européen. Ce dernier ayant été l’épicentre de deux guerres mondiales, le retour de la paix en Europe doit être une priorité d’une action diplomatique française non-alignée.
Évidemment, la France participe à l’Union européenne et est ainsi solidaire de ses autres États membres en vertu de la clause d’assistance mutuelle prévue à l’article 42 du traité sur l’Union européenne. Il est désormais absolument prioritaire d’assurer que cette solidarité mutuelle couvre l’ensemble des territoires associés à l’Union européenne, afin de protéger par exemple le Groenland des velléités expansionnistes des États-Unis d’Amérique. Par ailleurs, il est bien évidemment inconcevable que la France puisse demeurer dans le cadre de l’OTAN, instance de la vassalisation des Européens à une puissance désormais ouvertement hostile. Cette solidarité entre États membres de l’Union européenne ne vaut en aucun cas acceptation de ses règles de fonctionnement ni des principes économiques caducs qu’elle assume. Ni non plus de l’idée risible présentée par Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, d’adopter une politique extérieure commune décidée à la majorité qualifiée, ou de pérenniser un poste de Commissaire européen à la défense. Il ne saurait être question d’enchaîner la France à un bloc géographique marqué par un atlantisme forcené, malgré l’évidence du caractère de puissance révisionniste dangereuse officiellement assumé par les États-Unis, comme en atteste leur dernière « Stratégie de sécurité nationale » (NSS) publiée en décembre 2025. De même, il est hors de question de voir la France accepter les politiques ordolibérales inscrites dans le marbre des traités européens et continuer à appliquer des mesures si résolument contraires à l’intérêt général humain. L’obéissance à cet intérêt suprême commande la désobéissance aux mesures qui l’expriment dans la pratique européenne.
Dans le même temps, d’autres coopérations doivent être construites avec les autres États européens qui refusent l’ère de la guerre généralisée, à commencer par l’Espagne. La France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, doit apporter tout son poids diplomatique au « Front du refus » du génocide à Gaza initié par Madrid. Des moyens concrets pourraient être décidés de concert tels que le refus de l’accès à nos bases militaires et l’embargo sur les armes et pièces détachées à usage militaire pour les pays qui violent le droit international. Ce front du refus européen devrait aussi peser pour que la suspension de l’accord d’association UE-Israël demandée par plus d’un million de citoyens européens soit effective.
Enfin, la France doit user de tous les moyens diplomatiques à sa disposition pour refuser que le sort de la guerre en Ukraine soit réglé en bilatéral entre Moscou et Washington, sans que les pays européens n’aient leur mot à dire sur une décision qui marquera l’ensemble du continent. Une fois la paix revenue en Ukraine, il sera nécessaire de reprendre le chemin qui n’a pas été suivi à la fin de la Guerre froide, en réintégrant la Russie dans le concert européen. Il faudra renouer avec l’esprit de la Charte de Paris pour une nouvelle Europe, et rétablir l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) comme cadre paneuropéen stable et pérenne offrant des garanties de sécurité crédibles à l’ensemble des pays d’Europe centrale et orientale. Établir un tel cadre paneuropéen rendrait obsolète le prétendu parapluie états-unien en Europe, et affranchirait ainsi le continent européen de sa soumission à Washington. Cela permettrait également de rééquilibrer le rapport de forces global, évitant de voir la France et l’Europe s’effacer complètement dans la bipolarité agonistique que les États-Unis veulent imposer face à la Chine.
La Méditerranée est une région du monde où les causes communes de l’humanité apparaissent de manière particulièrement saillante. La Méditerranée est la région du monde qui, après l’Arctique, se réchauffe la plus vite (20 % plus vite que la moyenne mondiale). La mer Méditerranée détient un autre triste record : elle est la mer la plus polluée par les plastiques au niveau mondial. Il s’agit là d’un horrible saccage d’un écosystème unique : la mer commune ne représente que 0,8 % de la surface des mers et océans, et pourtant on y compte 18 % des espèces connues dans le monde, dont plus de 17 000 espèces marines recensées. La Méditerranée est également un point chaud des difficultés d’accès aux réseaux indispensables à l’existence humaine, à commencer par le plus indispensable de tous : l’eau. Déjà 220 millions de personnes (42 % de la population méditerranéenne) y souffrent de pénurie d’eau, et 160 millions n’ont pas accès à un assainissement sécurisé. À lui seul, le bassin méditerranéen concentre 60 % de la population globale pauvre en eau. L’accélération du changement climatique risque de transformer la Méditerranée en véritable désert ravagé par les flammes : les rendements agricoles et la disponibilité en eau douce pourraient respectivement chuter de 17 % et 10 % d’ici 2050, tandis que les surfaces brûlées pourraient doubler d’ici 2100.
La Méditerranée est également traversée par des flux hautement stratégiques : elle concentre le tiers du trafic maritime mondial tandis qu’elle est un des principaux corridors du réseau de câbles sous-marins à l’échelle globale, avec Marseille en principal point d’arrivée de ces câbles.
La France occupe précisément une place particulière en Méditerranée par sa géographie, son histoire, son peuple : des millions de familles françaises sont intimement liées aux deux rives de la mer intérieure. Elle doit agir pour l’intégration et l’unité du petit bassin méditerranéen qui unit les pays latins du Sud de l’Europe et le Maghreb autour de la gestion des biens communs, que ce soit dans la lutte contre les incendies, contre la pollution plastique, dans la protection des infrastructures stratégiques ou dans le développement de nouvelles coopérations universitaires et culturelles.
L’espace francophone est l’autre prolongement naturel d’une diplomatie française au service de l’intérêt général humain. Certes son existence est en grande partie le fruit de la colonisation française ou belge, et la francophonie institutionnelle est par ailleurs très largement critiquable. L’Organisation internationale de la francophonie (OIF) est ainsi restée muette sur le principal conflit au sein de l’espace francophone, à savoir l’agression de la République Démocratique du Congo (RDC) par le Rwanda. Cela a conduit Donald Trump, plus intéressé par les nombreux minerais que compte l’Est de la RDC que par le respect de son intégrité territoriale, à s’emparer de sa résolution. Il en va de même pour celui qui oppose la Thaïlande au Cambodge, qui accueillera pourtant le 20e sommet de la Francophonie en 2026, et où le cessez-le-feu imposé par les États-Unis n’a pas été respecté par la Thaïlande. Enfin, la déclaration finale du sommet de Villers-Cotterêts n’a pas permis de dégager de positions ambitieuses sur le génocide en cours à Gaza, alors que le monde francophone avait refusé d’une seule voix l’invasion états-unienne de l’Irak en 2003.
Alors pourquoi continuer à s’intéresser au projet francophone et à sa dynamique ? D’abord, car loin de reculer, la langue française continue de progresser de façon spectaculaire. En raison notamment de la démographie de l’Afrique francophone, elle comptera entre 500 et 700 millions de locuteurs à l’horizon 2050, dont 80 % sur le continent africain. Or la langue française est aujourd’hui un support privilégié de la créolisation et peut aussi être un point d’appui majeur pour un internationalisme renouvelé. Des millions de nos compatriotes ont une autre nationalité francophone. Des millions d’autres ont au moins un de leurs parents dans ce cas, auquel il faut ajouter les millions d’immigrés du nord, de l’ouest ou du centre de l’Afrique qui vivent en France, et dont beaucoup ont vocation à devenir français. Cette partie de la nouvelle France se bat pour l’égalité au sein du peuple français et entre les peuples francophones, que le racisme et la colonisation ont jusqu’ici empêchée. La langue commune est pour cela son arme principale.
C’est pourquoi l’espace francophone, porteur d’une autre histoire et d’une autre vision que le monde anglo-américain, pourrait certainement être un avant-poste de l’intérêt général humain. C’est comme cela qu’il faut percevoir la « langue commune ». Sans attenter d’une quelconque manière à leurs souverainetés respectives, la langue française est désormais un bien commun des peuples francophones. Mais cela suppose de mettre sa maîtrise en partage. La création, dans le cadre de la Charte de la francophonie, d’une « académie francophone de la langue commune » située sur le continent africain est par exemple indispensable. La construction d’un espace de la francophonie des peuples comme vecteur de progrès humain, plutôt que prolongement des logiques coloniales, passe par des grands projets scientifiques comme l’établissement d’une université francophone de l’espace, ou d’une revue scientifique francophone de rang mondial. Il faudra aussi établir une circulation des étudiants, professeurs et savoirs plus libre à l’intérieur du réseau universitaire francophone.
Un authentique internationalisme francophone peut ainsi être le moteur d’un nouvel internationalisme global. À la condition qu’il trouve son socle en Afrique. En effet, si l’espace francophone peut être un avant-poste de l’intérêt général humain, c’est bien parce qu’il se trouve très largement en Afrique. Le continent africain est le plus jeune du monde. Il représente aujourd’hui 20 % de la surface des terres émergées et de la population mondiale. Il sera le plus peuplé à la fin du siècle. Le bassin du Congo est quant à lui le deuxième poumon vert du monde, tandis que le continent possède les plus vastes réserves de biodiversité, d’eau douce et de terres arables encore disponibles, dont la préservation est une condition de survie pour l’Humanité entière.
Mais les exigences posées par l’intérêt général humain supposent des décisions fortes vis-à-vis des États africains. D’abord, l’annulation de leurs dettes publiques. Dans beaucoup de pays d’Afrique, elle a été contractée par des clans et oligarchies qui se sont empressés de dilapider les fonds, au détriment de leur peuple et de la planète tandis que le Fonds monétaire international (FMI) leur imposait souvent les fameux « ajustements structurels » – c’est-à-dire néolibéraux – nécessaires pour être éligibles aux fonds de l’ordre financier international. Les nations africaines n’auront pas la capacité de protéger leur biodiversité, ou de mettre en place un traitement souverain et durable de leurs ressources naturelles, si l’Europe continue de les étrangler financièrement. Cela suppose également de revoir les accords commerciaux inégaux passés par l’Union européenne en Afrique, notamment en matière d’agriculture et de pêche. Les politiques dites d’« aide publique au développement » doivent être renforcées, et repensées comme des partenariats d’égal à égal. En particulier au moment où la fin de l’aide internationale états-unienne et la guerre commerciale voulue par Trump risquent de causer des morts par millions.
Enfin, l’Afrique est avec le Proche et le Moyen Orient la région du monde la plus directement concernée par l’urgence de la paix. Au Sahel, rien ne sera réglé sans une solution politique, économique, écologique, à même d’assécher le terreau sur lequel prospèrent les groupes armés violents. A l’est de la République Démocratique du Congo, envahi par le Rwanda, comme au Soudan, pays déchiré par une guerre entre l’armée régulière et une faction armée, et en proie à la pire crise humanitaire au monde, les mêmes logiques de prédation capitaliste, de ventes d’armes contraire au droit international, de prédation sur les ressources stratégiques, de nettoyage ethnique, sont à l’œuvre. La France doit rompre avec toute forme d’accommodement avec cette situation. Elle doit notamment s’interdire de livrer des équipements à des pays tiers les acheminant ensuite au Soudan. Elle doit également cesser toute forme de soutien à la politique du président rwandais à l’est de la RDC.
Prolongement de l’espace francophone qui l’englobe et l’approfondit, la latinité est un domaine que la France doit pleinement investir. Les trois espaces linguistiques de la francophonie, de la lusophonie et de l’hispanophonie, auxquels il faut ajouter l’Italie, la Roumanie et la Moldavie, couvrent les cinq continents et représentent près de 1/6e de la population et de la richesse mondiales. La latinité est de ce fait une composante majeure du peuple humain. Son unité profonde ne repose pas uniquement sur le fait de parler des langues appartenant à une même famille linguistique, mais sur une vision du monde qui a traversé les siècles depuis l’antique République romaine. De Rome, les peuples latins ont hérité une conception civique de la nation, reposant sur un droit civil codifié et un certain universalisme faisant de la citoyenneté un principe d’organisation collective au-delà des origines particulières. Il existe pour ainsi dire une osmose entre cet héritage philosophique latin et le nécessaire avènement du peuple humain.
La latinité politique a eu ses ébauches. Il existait une Union latine, fondée par la Convention de Madrid en 1954, et mise en sédation profonde en 2012. Il s’agit de la ramener à la vie et de lui donner un nouveau souffle. Elle doit devenir un nouvel espace de coopération culturelle, technique, scientifique, universitaire et politique. Par son ampleur géographique, elle peut reprendre les ambitions de feu la Conférence tricontinentale, de même que la tradition du mouvement des non-alignés, en leur adjoignant le concours de puissances du centre, et notamment de la France, membre permanent du Conseil de sécurité. Elle peut ainsi devenir un contrepoids à la puissance impériale états-unienne qui menace plusieurs de ses membres, un espace de développement de forces de résistance au capitalisme néolibéral en crise terminale, et d’avant-garde dans la protection des biens communs de l’humanité, le règlement collectif des dettes ou la mise en place d’une monnaie commune émancipée de la tutelle du dollar. Les expériences de souveraineté numériques mises en place par des pays comme le Brésil ou le Mexique en font une aire à partir de laquelle peut se construire un mouvement des non-alignés du numérique pour nous défaire de la tutelle du technoféodalisme tributaire nord-américain dans ce domaine.
Par ses territoires ultramarins, la France est ancrée à plusieurs ensembles régionaux à travers le globe. L’héritage colonial et raciste qui imprègne encore trop souvent les relations entre la « Métropole » et la France d’Outre-mer a conduit à traiter cette dernière comme une périphérie sous-développée. La France n’est pourtant universaliste que grâce à ses Outre-mer. Ils fondent sa capacité à mener une diplomatie non-alignée au service de l’intérêt général humain. Ils en sont même l’avant-garde. Les Outre-mer offrent à la France la possibilité de porter une parole indépendante, créolisée, capable de dialoguer avec des ensembles régionaux multiculturels sans arrogance ni esprit de domination. Ils lui permettent ainsi de prendre part, de façon utile et légitime, à plusieurs organisations et dynamiques régionales.
Par sa frontière avec le Brésil, la plus longue frontière terrestre de notre pays, la Guyane offre à la France la possibilité de participer aux organisations régionales de l’Amérique du Sud, à commencer par l’UNASUR. La France doit investir ce forum pour qu’il mette en place le cadre le plus protecteur possible de la forêt amazonienne. Par les Antilles, la France peut intégrer la Communauté d’États latino-américains et caraïbes. Par la Réunion et Mayotte, la France peut prétendre entrer dans l’Union africaine et dans la Communauté de développement de l’Afrique australe. Elle participe déjà à l’Association des États riverains de l’océan Indien. Enfin, par sa présence dans le Pacifique, en Polynésie et en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, la France ne serait pas illégitime à devenir observatrice au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est. Il ne s’agit pas pour la France de collectionner les cartes d’adhésion à des organisations régionales mais de multiplier les enceintes où elle peut porter la voix de l’intérêt général humain. Elle peut ainsi participer à la formation d’un vaste réseau d’organes de coopération, venant doubler et décliner les protections des biens communs adoptées dans le cadre de l’ONU, et faire contrepoids à la puissance révisionniste états-unienne.
À ces nouvelles aires de coopération, il convient maintenant d’ajouter la relation spécifique que la France devra entretenir avec deux États qui représentent à eux deux le tiers de l’humanité : la Chine et l’Inde.
Le réalignement continu de la diplomatie française sur la sphère atlantiste et occidentale sous les mandats de Nicolas Sarkozy et ses successeurs contrevient aux intérêts et aux principes de la République française. L’heure est à redéployer une diplomatie mondiale ambitieuse, y compris en direction des nouvelles grandes puissances. Seuls les États-Unis, de plus en plus maltraitants à l’égard de leurs supposés alliés, exigent de ces derniers un alignement total sur leur priorité stratégique, en l’occurrence la tentative désespérée d’endiguer militairement la Chine. A contrario, les coalitions formées à l’ONU ou dans d’autres espaces sont redevenues mouvantes, fluides, fonction des enjeux et des moments. Souvent les pays occidentaux n’en sont plus ni moteurs, ni même parties prenantes. Il est par exemple (re)devenu banal, notamment dans les diplomaties de pays dits « émergents », d’observer des partenariats solides se nouer entre pays ou groupes de pays pouvant s’opposer par ailleurs s’agissant des rapports à un pays tiers. La prétention dépassée des principales puissances occidentales, davantage corsetées dans une logique de bloc, à incarner « la » communauté internationale a conduit à une grave sous-estimation du nombre, de la densité, de l’importance géopolitique des relations tissées entre pays dits du « Sud global », en dehors de toute intervention des occidentaux.
Le fonctionnement du groupe des BRICS +, créé en 2009, est emblématique de cette réalité nouvelle. Groupe informel réunissant – sans compter les membres observateurs – 10 pays non occidentaux représentant à eux seuls 51 % de la population, 40 % du PIB mondial et plus de 40 % de la production de pétrole, les BRICS + sont traversés par des différends parfois importants. Pour autant, soucieux par exemple de réduire leur vulnérabilité aux sanctions extraterritoriales décrétées depuis les États-Unis, ils s’entendent sur des sujets fondamentaux comme la dédollarisation des échanges commerciaux, ou la mise en œuvre de mécanismes d’échanges interbancaires alternatifs à ceux accaparés par les États-Unis.
La France, sans jamais troquer une dépendance contre une autre, doit investir davantage ces nouveaux espaces. Cela passe notamment par un renforcement de ses partenariats bilatéraux avec les deux plus grandes puissances des BRICS +, la Chine et l’Inde.
La Chine est la première puissance productive mondiale. Membre permanent du Conseil de sécurité, elle représente 1/6e de la population globale, et se classe 3e pour la superficie terrestre. Son histoire plurimillénaire, dont deux millénaires d’organisation étatique quasi ininterrompue, a immensément contribué à l’ensemble de l’histoire humaine. Aucune politique étrangère fondée sur la défense de l’intérêt général humain ne peut faire l’impasse sur la Chine, à moins de vouloir en rester à de simples déclarations de principe qui ne se traduisent jamais par des politiques publiques internationales effectives. Le général de Gaulle l’avait compris, en faisant de la France le premier pays occidental avec le Royaume-Uni à reconnaître officiellement la République populaire de Chine en 1964, point de départ des relations officielles et de la reconnaissance d’une seule Chine. La relation franco-chinoise a depuis été élevée au rang de « partenariat stratégique global » en 2004.
Il ne s’agit pas de traiter la Chine ni comme un ennemi, ni comme un recours. Il ne s’agit pas de passer de la tutelle états-unienne à une hypothétique domination chinoise. Les relations de la France avec la Chine doivent être fondées sur le respect mutuel des deux souverainetés, l’indépendance stratégique, le non-alignement et la coopération autour des biens communs du peuple humain. Un tel positionnement implique un refus net de la logique des blocs. En tant que principale puissance exportatrice, la Chine a intérêt à la paix. Il ne saurait ainsi être question de participer à quelconque alliance, stratégie d’encerclement ou confrontation générale orchestrée par les États-Unis contre la Chine en Asie-Pacifique. Le droit international est à ce titre formel sur la question de Taïwan : l’île appartient au territoire internationalement reconnu de la Chine. La différence de gouvernement séparant Taïwan de la Chine continentale, héritage de la guerre civile ayant opposé le Kuomintang et le Parti communiste chinois, doit faire l’objet d’une négociation politique entre les autorités de Beijing et celles présentes à Taipei. La France doit refuser toute instrumentalisation par les États-Unis et leurs alliés de ce différend figé par la Guerre froide.
Par ailleurs, la France n’a également aucun intérêt économique ou politique à participer ou à initier une guerre commerciale contre la Chine. L’issue d’un tel affrontement économique est certaine, au vu du poids pris par les capacités productives chinoises au niveau global et leur avance dans plusieurs secteurs hautement stratégiques : une forte inflation qui frappera d’abord les classes populaires, la déstabilisation de plusieurs filières productives, et une aggravation de nos dépendances vis-à-vis d’autres puissances commerciales. Il ne faut en aucun cas reproduire l’absurdité qui a vu l’Union européenne troquer une dépendance énergétique pour une autre, de la Russie vers les États-Unis. Notre politique économique et commerciale vis-à-vis de la Chine doit être mesurée et planifiée en fonction des filières productives établies en France, de celles que nous souhaitons développer et de celles qui resteront dépendantes d’importations chinoises.
Il s’agit de mettre en place un protectionnisme solidaire et négocié dans le cadre d’une planification écologique dont le maître mot est la satisfaction des besoins humains. Il faut notamment entreprendre une renégociation de l’Accord global sur l’investissement (CAI) signé en 2020 par l’Union européenne et la Chine. Tout nouvel accord doit être fondé sur la réciprocité, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et le respect de la souveraineté des deux parties. Un tel accord est indispensable pour instaurer des garde-fous permettant de planifier la réorganisation et le développement de nos filières. S’il faudra réguler les échanges sur certains biens stratégiques, par exemple par des quotas d’importation et des prix planchers, il sera également nécessaire de mettre en place des partenariats industriels afin que nos filières productives puissent utilement bénéficier du savoir-faire technologique chinois. La protection de nos données est un domaine sur lequel il faudra être ferme dans toute négociation commerciale avec la Chine comme avec toutes les autres nations. Ni hostilité, ni vassalité dans une telle politique. La coopération et le co-développement au service de l’intérêt général humain doivent être nos maîtres mots.
La coopération avec la Chine est d’autant plus nécessaire qu’elle est indispensable face au changement climatique. Si la Chine représente à elle seule le quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre, elle est également en pointe sur l’installation de capacités de production énergétique renouvelables. Surtout, contrairement aux États-Unis, elle n’est pas une puissance climatique révisionniste ayant un intérêt impérial à la perpétuation de la dépendance au pétrole et au gaz. L’engagement de la Chine vis-à-vis de l’Accord de Paris n’a ainsi pas varié. La France doit porter avec la Chine des initiatives globales sur la poursuite et l’accélération de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, notamment en utilisant le levier de la planification et des capacités productives chinoises afin d’accentuer la décarbonation des activités productives à l’échelle mondiale.
La Chine est également structurante dans tout effort visant à lutter contre la sixième extinction de masse dans la biosphère. La notion de « civilisation écologique » mise en avant par les autorités chinoises est à prendre au sérieux et peut constituer une base de travail commune pour instaurer une nouvelle harmonie entre les êtres humains et avec le reste du vivant. La protection de la santé humaine, animale et environnementale doit être un chantier commun prioritaire en vue d’empêcher l’émergence de nouvelles zoonoses et lutter efficacement contre de futures pandémies. Un accord global et équitable avec la Chine est indispensable sur l’industrialisation écologique.
La Chine s’est aussi illustrée par ses prouesses spatiales, notamment son programme lunaire et sa station spatiale. Comme puissance qui a aussi des ambitions et des moyens dans ce domaine, la France devrait également proposer à la Chine une coopération spatiale dans des causes communes d’intérêt général humain.
Enfin, par sa place dans l’économie globale et ses relations avec les différents pays des Suds, la Chine est un partenaire indispensable dans la nécessaire dédollarisation du système monétaire international et le règlement collectif des dettes.
L’Inde est le pays le plus peuplé du monde, avec plus d’1,4 milliard d’habitants. Membre fondateur du mouvement des non-alignés en 1964, New Delhi a historiquement défendu une diplomatie en faveur d’une forme de non-alignement, quand bien même celle-ci a évolué dans le temps à mesure de l’insertion de l’Inde dans la mondialisation capitaliste. Nous partageons ainsi avec ce pays la volonté de n’aligner nos diplomaties sur aucun impératif imposé par une autre puissance. L’Inde, comme l’ensemble de l’Asie du Sud, est également touchée de plein fouet par le dérèglement climatique. Dès lors, et sans éclipser la nature de son gouvernement actuel, une défense sérieuse des biens communs ne peut ignorer des partenariats ciblés avec New Delhi.
L’Inde compte un littoral de plus de 7 500 kilomètres, une Zone économique exclusive (ZEE) de plus de 2 millions de km2. Elle est aussi la tête de pont des conséquences mortifères du dérèglement climatique pour l’espèce humaine, à l’image de l’ensemble de l’Asie du Sud. Une défense sérieuse des causes communes ne peut donc ignorer des partenariats ciblés avec New Delhi sur ces questions. La protection des mers est l’une de ces causes communes. L’Inde et la France sont membres de l’Association des États riverains de l’océan Indien (IORA) et de plusieurs programmes onusiens et européens portant sur la protection des océans. Sous les présidences d’Emmanuel Macron, ces forums ont été tournés vers « l’économie bleue », c’est-à-dire l’exploitation des mers dans une perspective capitaliste qui, en ultime ressort, ne servira que des intérêts privés au détriment de la nature et du vivant. Ces instances doivent être réinvesties pour y défendre une approche respectueuse du vivant en le soustrayant à l’exploitation économique. L’accès à l’eau potable est aussi un enjeu majeur. Dans ce domaine, l’Inde déploie une politique agressive à l’encontre du Pakistan. En parallèle de notre diplomatie, nous nous appuierons sur le travail en commun mené dans d’autres domaines pour œuvrer à des médiations pouvant faire évoluer cette approche belliciste.
L’espace constitue un autre domaine de collaboration possible. L’Inde réussit des exploits avec des budgets incomparables à ceux des principales puissances spatiales, à l’image de Chandrayaan, sa première mission lunaire, moins coûteuse que le film états-unien Interstellar. La France et l’Union européenne coopèrent déjà avec l’Inde dans ce domaine. Il faut poursuivre ces partenariats tout en les réorientant vers un usage commun et collectif des savoirs et des technologies.
Nous proposerons également à l’Inde de travailler en commun sur la santé, et notamment sur l’approvisionnement en médicaments. L’Inde est le premier producteur mondial de génériques et le troisième pour les médicaments en volume. Cette réalité ne doit pas nous fermer aux produits indiens. Au contraire, à court terme, nous devons développer des coopérations dans la perspective du pôle public du médicament dont le but est d’assurer l’approvisionnement de la France en médicaments. À moyen terme, il faut travailler avec New Delhi pour faciliter notre ré-industrialisation dans le domaine pharmaceutique. Au sein de l’Organisation mondiale de la santé, l’Inde peut être un partenaire pour défendre le fait que l’ensemble de l’Humanité doit avoir accès au soin. La santé n’est ni une marchandise ni un luxe réservé aux riches : les brevets sur les innovations médicales doivent être levés.
La conception des relations internationales ainsi présentée est ancrée dans une approche philosophique et politique globale. Chaque peuple, chaque nation est composante de l’humanité universelle. Dès lors, rien ne vaut qui ne puisse valoir pour tout être humain. Nous savons que toute politique internationale est menée au nom de principes autant que d’objectifs. Nous croyons donc nécessaire de conclure notre document par une description sommaire des principes qui nous animent.
Ces principes de philosophie politique s’inscrivent dans une histoire longue, celle de la convergence entre l’humanisme et l’analyse matérialiste du monde. Elle pose comme principe premier que les êtres humains sont des êtres sociaux dont les besoins matériels et culturels indispensables à la reproduction de leur existence sont semblables. Ainsi, l’accès à l’alimentation, l’eau, le logement, la santé, l’éducation, ou encore à une vie affective choisie constituent le fondement universellement partagé de la condition humaine.
L’expression et la satisfaction des besoins n’adviennent jamais dans un face-à-face immédiat entre l’être humain dans sa singularité et son environnement. Elles passent nécessairement par des structures sociales, des cadres culturels, des institutions politiques, des dispositifs techniques, juridiques et culturels qui organisent la production, la répartition et la conservation des ressources matérielles indispensables à la vie commune. Entre le corps individuel et la nature, ce « corps inorganique de l’homme » pour reprendre la formule de Marx, intervient donc la médiation du corps socio-culturel. L’être humain est social parce que sa propre survie dépend de l’existence d’une organisation politique qui le dépasse et le rend en même temps capable d’agir. L’être humain est culturel parce que ses besoins ne se satisfont pas hors de cadres rituels et culturels qui assurent une valeur inclusive des individus dans leurs communautés. C’est particulièrement vrai à une époque où la généralisation du mode de vie urbain a étendu les interdépendances entre individus et groupes sous forme d’une mise en réseau globale. Nous vivons à une époque où émerge une « noosphère » homogénéisante où la totalité des savoirs et productions humaines sont numérisés et marchandisés. Dans le même temps, les productions culturelles prises en charge par les trusts mondiaux tendent à uniformiser les modes, les demandes et les comportements.
La pensée insoumise est ainsi dans la continuation d’une tradition intellectuelle enracinée dans l’antiquité méditerranéenne, notamment à Aristote qui définissait l’être humain comme zoon politikon (animal politique) : l’être humain ne s’accomplit qu’au sein de la Cité. L’État, puisque c’est la forme politique moderne, fruit d’un long développement historique, remplit ainsi une fonction décisive : il ne se borne pas à arbitrer des intérêts déjà constitués, il rend possible l’existence même d’un cadre où les besoins peuvent être reconnus comme légitimes et traités comme des obligations collectives. La vie sociale et politique ne constitue donc pas une couche secondaire ajoutée à une nature humaine préalablement définie et intangible ; elle est la condition à travers laquelle l’espèce humaine se reproduit matériellement et se représente normativement ce qu’elle doit à chacun de ses membres.
Poser philosophiquement ce principe n’autorise nullement à conclure à l’existence d’une action politique qui vaudrait en tout lieu et pour tous les temps. Cet universalisme abstrait ne résiste pas à l’irréductible diversité des solutions politiques adoptées par les collectivités humaines au fil de l’histoire. Mais cette pluralité n’est pas un obstacle pour la pensée universaliste : elle la féconde. Elle la conduit à récuser aussi bien l’individualisme, quand il postule que la société n’existe pas et que l’homme est un loup pour l’homme, que le relativisme absolu, qui dissoudrait toute base commune dans la pluralité des cultures. Notre vision est celle d’un collectivisme qui reconnaît que la coopération, et non la compétition, est au fondement de l’existence humaine. Elle est un matérialisme où l’on affirme que si les besoins sont universellement partagés, leurs formulations historiques, leurs hiérarchisations et leurs modes de satisfaction varient selon les formations sociales et les cadres culturels.
Cette variation ne contredit pas l’universalité du besoin ; elle en manifeste au contraire la médiation sociale et historique. La reconnaissance de cette double dimension, universelle par le contenu vital, différenciée par les formes d’expression, permet de penser les êtres humains comme des sujets à la fois semblables dans leur vulnérabilité fondamentale et irréductiblement situés dans des mondes socio-culturels concrets. La philosophie politique insoumise ne prétend donc pas définir un modèle uniforme de vie digne et juste à travers les sociétés, mais à reconnaître le droit de chaque collectivité humaine de définir librement ses propres modalités de satisfaction des besoins universellement partagés, et à garantir les conditions effectives d’exercice de ce droit. Mais elle les confronte toutes à l’exigence politique combattante du respect des droits humains, sociaux, écologiques et citoyens tels qu’ils sont assumés par les institutions internationales.
L’humanisme qui irrigue notre approche pose que les êtres humains sont fondateurs d’eux-mêmes. Il a été incarné dans l’histoire de la manière la plus radicale par les mouvements d’émancipation des femmes. De là découle une conséquence politique majeure. Si les individus sont libres de se redéfinir, les structures sociales dans lesquelles ils vivent ne peuvent être sacralisées comme des cadres intangibles. La liberté ne consiste donc pas seulement dans la jouissance de droits garantis : elle réside aussi dans le pouvoir collectif de refondre les règles du vivre ensemble. Il existe donc un lien consubstantiel entre autodétermination des individus et autodétermination des peuples. Ces deux dimensions se conditionnent réciproquement.
Un peuple soumis à une domination extérieure, à une tutelle impériale, à une dépendance économique structurelle ou à une violence coloniale n’est pas en mesure de permettre à ses membres d’organiser souverainement leurs conditions d’existence. Aujourd’hui, l’émergence d’un brutal capitalisme tributaire adossé à des formes renouvelées d’impérialisme renforce les dépendances qui peuvent enserrer des peuples entiers. Inversement, l’autodétermination populaire n’a de sens que si elle ouvre un espace où les personnes peuvent participer à la délibération commune, contester l’ordre établi et épanouir leur individualité propre. Le peuple n’est pas une entité « ethnique » close et intangible, mais le sujet collectif par lequel une communauté humaine se donne les moyens institutionnels de sa propre liberté. Ainsi comprise, l’autodétermination des peuples est à la fois dérivée du principe d’émancipation individuelle et condition de son effectivité historique.
La défense de ce droit apparaît dès lors comme une exigence politique centrale. Mais pour être effectif, ce droit suppose des conditions concrètes : l’indépendance, la paix et la coopération. L’indépendance est la condition sine qua non de la souveraineté des peuples, c’est-à-dire de leur capacité à se donner librement les normes qui régissent leur vie collective ; elle ne signifie pas l’isolement, mais la maîtrise souveraine de ses choix fondamentaux. La coopération est nécessaire parce qu’aucun peuple ne saurait satisfaire en complète autarcie l’ensemble des exigences matérielles, écologiques et technologiques qui conditionnent la vie collective. La paix, quant à elle, est ce qui permet l’articulation libre entre souveraineté interne et relations de coopération mutuellement consenties.
Défendre l’autodétermination revient donc à combattre simultanément l’impérialisme, le colonialisme, les logiques de guerre et les dépendances économiques prédatrices. L’effectivité de l’autodétermination exige ainsi la fondation d’institutions communes et des règles de droit organisant la coexistence pacifique et la libre coopération entre les peuples.
In fine, la coopération entre les peuples vise donc à assurer la satisfaction des besoins collectifs des êtres humains. Ce qui est indispensable à tous ne peut être abandonné à la seule logique de l’appropriation privée et de la concurrence généralisée. Cette réflexion autour des besoins collectifs de base pour assurer la survie des sociétés humaines est mise à jour par la crise écologique. Celle-ci nous montre une chose : tous les êtres humains dépendent pour toutes leurs activités et pour leur vie même d’un même écosystème terrestre. Il existe donc objectivement un intérêt général humain. Il désigne l’obligation pratique de protéger ce qui permet à tous de vivre. L’universalisme se manifeste alors non plus sous la forme d’une abstraction intellectuelle, mais comme une démarche concrète par laquelle ce qui est nécessaire à l’ensemble de l’humanité est soustrait à la logique des rapports de force et de domination pour être élevé au rang de finalité politique commune. Il vise à protéger les cycles fondamentaux et globaux qui conditionnent l’existence et la survie de l’espèce humaine, tels que le climat global, le cycle de l’eau, la biodiversité dans sa totalité, les écosystèmes dans leur diversité, les sols, les forêts, les fleuves, les mers et océans, etc. L’intérêt général humain vise à rétablir l’harmonie des êtres humains avec les cycles naturels, et à organiser celle entre les êtres humains. L’harmonie est comprise ici, non dans un sens métaphorique mais concret : la coïncidence des rythmes de la vie sociale, avec les rythmes biologiques et biophysiques. Une telle tâche commande de dépasser le mode de production, de répartition et d’échange capitaliste. En ce sens, il redéfinit les bases de l’ancien « internationalisme prolétarien », en approfondit le sens et en généralise la préoccupation civilisatrice.
Cet universalisme concret gagne encore davantage en profondeur à mesure que l’humanité prend conscience d’elle-même comme d’un peuple humain. C’est-à-dire comme d’une communauté de destin objectivement constituée par l’interdépendance des conditions de survie. Nous sommes, pour reprendre une expression du sociologue Norbert Elias, engagés dans un « puissant mouvement d’intégration de l’humanité ». Au sein de ce mouvement émergent à la fois « un nouveau sens de la responsabilité à l’échelle mondiale en ce qui concerne le sort des individus » et « un sens croissant de la responsabilité à l’échelle mondiale en ce qui concerne le destin de l’humanité ». Elias écrivait en ayant alors en tête la menace de la destruction collective de l’espèce humaine par le recours à l’arme atomique. Cette menace n’a pas disparu. Mais elle est désormais doublée par celle que le changement climatique fait peser sur les conditions d’habitabilité de la Terre. L’ère de l’anthropocène pose les fondements de la prise de conscience de l’humanité en tant que sujet de l’histoire. Les moyens concrets pour former ce peuple humain objectivement et subjectivement sont les mobilisations autour des causes communes qui composent ensemble l’intérêt général humain, c’est-à-dire l’ensemble de nos interdépendances radicales, tant naturelles que sociales.
En effet, cette communauté d’exposition à ces menaces existentielles et systémiques, cette communauté de destin, fonde la conscience d’appartenir à un même « peuple humain ». Dès lors, la coopération devient un devoir moral suprême. Lorsque la possibilité même de la continuité de la vie humaine organisée est engagée, ne pas coopérer ne constitue plus seulement une erreur politique, mais une défaillance éthique majeure. Penser l’intérêt général humain revient alors à donner un contenu institutionnel et normatif à cette évidence nouvelle : l’humanité ne peut se sauver qu’en se gouvernant elle-même comme une communauté consciente de ses biens communs et de ses limites. Nul peuple ne se sauvera par une aventure solitaire, une illusoire autarcie ou par une écologie de guerre. Le funeste adage « si vis pacem, para bellum » (« si tu veux la paix, prépare la guerre ») ne prépare qu’à une seule chose : la ruine collective de l’espèce humaine.
Ce détour philosophique fonde l’intérêt général humain comme boussole de la politique internationale insoumise. La boussole ne vaut néanmoins que si elle est utile pour naviguer dans les flots de l’époque qui est la nôtre. Au-delà de l’écume des événements qui font l’actualité médiatique, il faut comprendre les lames de fond qui nous portent. Il nous faut donc procéder à l’analyse de la situation concrète dans laquelle nous nous trouvons.
30.06.2026 à 16:53
Zoé Pebay
| Ludivine Bantigny est historienne. Elle a été maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen-Normandie jusqu’en 2021, et enseigne désormais dans le secondaire. Ses travaux portent sur l’histoire des mouvements sociaux et les formes de politisations populaires. Elle a notamment publié Le Plus Bel Âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des Trente Glorieuses à la guerre d’Algérie (Fayard, 2007) et La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours (Seuil, 2013). Elle est également l’autrice de 1968. De grands soirs en petits matins (Seuil, 2018) et de Nous ne sommes rien, soyons toutes ! Histoire de femmes en lutte et de luttes féministes (Seuil, 2023). |
Avec son ouvrage La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Ludivine Bantigny propose une relecture de la période du Front populaire en France de sa formation à sa fin en passant par sa victoire électorale, de 1934 à 1938, en mettant en lumière les débats stratégiques qui traversent le mouvement, la force des mobilisations sociales qui le portent et la politisation populaire importante qu’il suscite. Loin d’une vision mythifiée, elle rend pleinement compte des grandes avancées acquises et de l’espoir qu’il soulève dans le pays, mais également de ses échecs et ses limites. Elle interroge également le récit traditionnel du Front populaire, longtemps centré sur les seuls hommes qui en ont incarné la direction, pour restituer une histoire plus populaire et féminine du mouvement, trop souvent mise de côté dans l’historiographie.
Pour rendre compte de cet enchevêtrement d’événements et des contradictions qui traversent le Front populaire, l’autrice s’appuie notamment sur un travail minutieux d’analyse d’archives : nationales, locales, rapports des ministères, des sous-préfets, courriers des maires, cahiers de revendications, tracts, presse, comités de grève ou encore dossiers judiciaires. Cette longue enquête lui permet de cerner l’opposition, annoncée par le titre, entre la Bourse et la vie : d’un côté, un bras de fer impitoyable avec les puissances financières ; de l’autre, l’aspiration à une existence digne, par la conquête du temps de vie hors du travail. C’est dans cette tension que réside le nœud de l’expérience du Front Populaire, ses espoirs, ses difficultés, et les leçons qu’elle peut nous offrir 90 ans plus tard. Avec une question qui demeure inchangée : « Comment traduire, par des actes concrets, l’espoir en une humanité émancipée ? ».
Dans un premier temps, Ludivine Bantigny revient sur le contexte, français et international, qui mène à la formation du Front populaire. Le fascisme s’est déjà installé en Italie depuis plus d’une décennie lorsque les nazis prennent à leur tour le pouvoir en Allemagne en 1933 ; partout, c’est « la mort ». Celles « des libertés, des syndicats et des partis, [et] de la démocratie ». La gauche française prend très au sérieux cette menace. Les conditions de l’unité se nouent alors par nécessité, face à la progression du fascisme et à la prise de conscience d’un péril brun qui s’impose déjà dans les nations voisines. La montée du fascisme s’explique pour Bantigny par des raisons à la fois économiques et politiques. Daniel Guérin, alors jeune écrivain et militant socialiste, de retour d’un voyage en Allemagne nazie, y voit un phénomène rationnel, agissant de pair avec le capitalisme : « le fascisme est rationnel, il sert à sauver le profit ». La philosophe Simone Weil propose à l’époque une analyse convergente : loin d’une folie insensée, le fascisme prolonge, par les moyens les plus violents, un mode de production capitaliste empêtré dans une crise profonde, avec une production abondante qui ne trouve plus de débouchés et une prolétarisation massive de pans entiers de la société. Cette crise est aussi morale et politique : culte du chef, nationalisme exacerbé, antisémitisme, répression tous azimuts de la classe ouvrière, suppression des droits des femmes au nom d’une conception réactionnaire de la maternité.
Dans ce contexte, deux stratégies se disputent à gauche pour faire face au péril fasciste. D’une part le « front unique » – alliances des organisations révolutionnaires, prolétariennes –, option soutenue par le Parti et l’Internationale communiste, la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté et des organisations d’artistes et intellectuels. D’autre part le « front populaire », une union plus large entre communistes, socialistes et même « radicaux » (centre-gauche), symbole d’une alliance inter-classes avec la petite-bourgeoisie. Les dissensions entre partis sont fortes à l’époque : entre socialistes et communistes, sur la nature même de la société alternative à bâtir ; et avec les radicaux, perçus comme les « piliers d’un système compromis avec les forces de l’argent ». La République elle-même suscite la méfiance de certains socialistes, communistes et anarchistes, qui gardent en mémoire la Commune de Paris et la répression qui s’était alors abattue sur le mouvement ouvrier.
Le Parti communiste, depuis 1928, suit une ligne « classe contre classe »[1], refusant tout compromis parlementaire et dénonçant une Troisième République qu’il juge responsable à la fois de la répression de la classe ouvrière et de l’entreprise coloniale. Malgré ces tensions, des initiatives unitaires « par le bas » voient le jour, nourries par le rejet d’un danger d’extrême droite qui se précise au début de l’année 1934. L’affaire Stavisky[2], qui dynamise l’antisémitisme et l’antiparlementarisme, provoque le limogeage du préfet de police Jean Chiappe, jusque-là complaisant envers les manifestations d’extrême droite. La presse, accaparée par quelques milliardaires, appelle alors à manifester pour protester. La crise fait tomber le gouvernement, et le 6 février 1934, des groupes de droite nationaliste tentent de prendre d’assaut l’Assemblée nationale. Un gouvernement de droite se forme sous l’égide de Gaston Doumergue, qui donne des gages aux ligues et mène une politique autoritaire et déflationniste sur le plan économique.
Ludivine Bantigny rapporte comment une formidable riposte s’organise alors : un Centre de liaison des forces antifascistes est fondé, la CGT lance un appel à la grève générale pour le 12 février 1934, et écrivains, artistes et intellectuels rejoignent le mouvement pour analyser le fascisme et alerter sur les dérives du gouvernement. C’est un grand succès, avec des centaines de milliers de personnes mobilisées partout en France, dans les villes et les campagnes. Et ce, malgré une répression féroce, les attaques de la presse d’extrême droite et la méfiance entre les états-majors des partis. Si les cortèges sont d’abord séparés, CGT et SFIO d’un côté, CGTU[3] et PC de l’autre, ils finissent par converger, même si les dirigeants du PC rejettent encore l’unité « en haut » et que les socialistes se méfient du « noyautage communiste ». Des militantes féministes soutiennent le mouvement, avec la création du Comité mondial des femmes contre le fascisme et la guerre, malgré le manque de reconnaissance dont elles font l’objet dans la société : la lutte antifasciste s’inscrit ici dans une revendication plus large, l’égalité et la conquête des droits au travail et au suffrage. En mars se constitue également un Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, qui rassemble en quelques semaines plus de 2000 membres. Des milliers d’initiatives locales de ce type émergent partout en France : dans la Nièvre seule, une trentaine de comités antifascistes voit le jour.
La ligne du Parti communiste évolue vers le rapprochement avec les socialistes, face aux menaces sur l’URSS et au changement de ligne du Komintern[4]. Il est ainsi proposé l’organisation de manifestations et de meetings en commun pendant l’été, jusqu’au serment solennel du 14 juillet 1935 : celui de rester unis pour désarmer les ligues factieuses, défendre et développer les libertés démocratiques, assurer la paix pour l’humanité. À l’occasion de sa proclamation, Maurice Thorez (PCF), Léon Blum (SFIO) et Édouard Daladier (parti radical) lèvent ensemble le poing en guise de réconciliation.
C’est dans ce contexte que s’élabore une première plateforme d’action commune entre le Parti socialiste et le Parti communiste, qui, malgré leurs désaccords, se rejoignent dans la critique du capitalisme, dénoncée comme une « oligarchie de banquiers et d’industriels [tenant] entre ses mains l’électricité, les transports, la finance, la presse » qui « préfère détruire les richesses que de les partager ». La plateforme s’articule autour de la relance de l’économie et d’« une réponse offensive » à la crise, malgré des incompréhensions entre partenaires : les socialistes aimeraient aller plus loin via des nationalisations de secteurs clés tandis que les communistes souhaitent ménager les radicaux, afin d’agréger les classes moyennes au mouvement. Ces derniers se déchirent entre les partisans d’une alliance prudente avec Léon Blum, portée par Daladier, et ceux qui rejettent le Front populaire, autour d’Édouard Herriot.
Un terrain d’entente entre ces trois forces est finalement trouvé autour d’un « cahier commun des revendications » pour les élections du mois de mai 1936, comprenant la restauration du pouvoir d’achat et la relance de la consommation populaire, la réforme du crédit en opposition au grand capital financier, la justice fiscale avec la création d’une carte d’identité fiscale, la dissolution des ligues, la rupture avec la logique du réarmement sans fin, mais, à noter, aucune mesure féministe – les radicaux y étant fermement opposés.
La campagne se conduit dans un climat de violence exacerbée de la part de l’extrême droite, avec des bagarres de rue, des campagnes de dénigrement des « juifs », « métèques » et « marxistes », des appels au meurtres. Tout cela culmine le 13 février 1936 avec l’agression du chef de file du Front Populaire Léon Blum. De l’autre côté de la barricade, l’unité des deux plus grandes forces syndicales, la CGTU et la CGT, après quinze ans de division vient renforcer la dynamique populaire. Le 3 mai 1936, le Front populaire remporte les élections législatives avec une majorité absolue – et donne l’avantage aux socialistes (149 contre 131 aux dernières élections) et aux communistes (72 contre 11) qui gagnent en voix tandis que le parti radical en perd (115 contre 157).
La nouvelle est accueillie par un enthousiasme généralisé et par le début, déjà, de grandes grèves revendicatives. Dans l’attente de la formation du gouvernement mené par Léon Blum, une vague de grèves spontanées avec occupation des usines se propage dans tout le pays, à partir des usines aéronautiques du Havre puis de la région parisienne, avant de gagner la province et des secteurs jusque-là peu syndiqués : commerce, services, industries de transformation. Ludivine Bantigny insiste sur le caractère largement spontané de ce mouvement, qui déborde les directions syndicales et partisanes elles-mêmes prises de court par l’ampleur de la mobilisation. Le ministère du Travail comptabilise deux millions de grévistes, qui mettent en lumière les terribles conditions de travail, la « sujétion ouvrière » et les « salaires de famine », en occupant les lieux de travail pour en faire des usines « habitées, réappropriées, vivantes, remplies d’humanité », tout en prenant soin des outils de production. Comme l’exprime un ouvrier de l’outillage : « Tout ça, c’est à nous. Ce sont des ouvriers qui ont fait les bâtiments, qui ont amené l’eau, monté l’électricité, tiré le minerai de fer, usiné les machines, cuit les briques des murs. »
Les revendications sont multiples : hausse des salaires, congés payés, suppression des heures supplémentaires. Léon Blum promet la semaine de quarante heures, le Fonds national de chômage, les congés payés, les conventions collectives, l’Office du blé, la réforme de la Banque de France, le prolongement de la scolarité, tout en assurant le maintien de l’« ordre républicain » et en considérant que « les occupations ne sont pas conformes aux principes de la loi civile française ». Des négociations sont lancées avec les représentants du patronat, qui aboutissent aux accords de Matignon : établissement de contrats de travail, respect de la liberté syndicale, fin de la discrimination à l’embauche et des sanctions contre les grévistes, augmentation des salaires. Fort de cet accord, les différentes composantes du Front populaire appellent à la fin des hostilités : Maurice Thorez affirme qu’« il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». Le gouvernement du Front populaire adopte une position ambiguë vis-à-vis du mouvement de grève de masse.
En face, le patronat annonce clairement sa volonté de ne pas respecter les accords de Matignon : il refuse d’en appliquer les termes ou ne les applique que partiellement (en augmentant les hommes plutôt que les femmes par exemple), licencie les grévistes, envahit les sous-préfectures pour exiger la fin des occupations d’usines. La riposte est féroce.
Congés payés, quarante heures, conventions collectives sont les trois grandes mesures promulguées par le Front populaire, bien que ces conquêtes sociales ont d’abord été obtenues grâce à la mise en mouvement de la classe ouvrière, par la grève générale et la lutte, rappelle Ludivine Bantigny.
Le texte instaurant les congés payés est promulgué dès le 26 juin 1936. Il permet à « tout ouvrier, employé ou apprenti occupé dans une profession industrielle, commerciale ou libérale, ou dans une société coopérative, ainsi que tout compagnon ou apprenti d’un atelier artisanal, [d’avoir] droit, après un an de services continus dans l’établissement, à un congé annuel payé continu de quinze jours dont douze jours ouvrables au moins », avec une réduction à une semaine pour une personne embauchée depuis au moins six mois. Cette mesure rencontre de nombreuses difficultés et résistances dans son application : certains salariés ne peuvent pas en bénéficier au regard de la loi ; le patronat redouble d’ingéniosité répressive pour la contourner et surveiller les grèves visant à obtenir l’extension, voire la simple application, de la loi. Mais l’auteure met en lumière la rupture immense qu’a constitué cette loi. Désormais, des millions de travailleurs et travailleuses peuvent, « le temps d’un été, découvrir la montagne, contempler la mer ou simplement se rendre à la campagne, respirer ailleurs que dans l’usine, emporter dans sa poche le salaire du repos ».
Dans le même mouvement, la loi sur les 40 heures est adoptée, permettant la réduction de la durée hebdomadaire du travail sans diminution de salaire. Là aussi, non sans de nombreuses difficultés : le patronat, notamment la puissante Confédération générale du patronat français, agite le spectre de la catastrophe et obtient la multiplication des dérogations pour situations particulières, l’application graduelle en fonction des secteurs, refuse de répondre aux revendications des salariés de répartir les 40 heures sur cinq journées de 8 heures, alors même que les gains de productivité augmentent déjà.
Enfin la loi sur les conventions collectives installe les délégués du personnel : c’est « l’irruption du monde ouvrier dans la sphère du droit et la reconnaissance du travail comme force sociale ». Le rapport entre chefs d’entreprise et salariés s’incarne désormais dans un cadre juridique de protection et de négociation formelle. Les conventions collectives s’appliquent à l’ensemble de la branche professionnelle, réduisant de facto le pouvoir arbitraire du patron, ce qui en fait, selon Blum, « l’acte le plus important qui ait été adopté dans la législation sociale de ce pays ». Aussi Bantigny écrit :
« Accorder le droit à deux semaines de congé payé, c’est rompre le lien millénaire entre le travail et la subsistance. Ce n’est pas seulement améliorer le sort des classes populaires : c’est faire entrer la société dans une ère nouvelle, où l’être humain n’est plus défini seulement par son labeur, mais aussi par son loisir, la libre disposition de son temps. Le travail, jusque-là horizon unique de la vie populaire, découvre son envers : le repos, non plus comme oisiveté coupable, mais condition de dignité. »
Cette conquête du temps libre s’accompagne d’une véritable politique de démocratisation culturelle, sous l’impulsion de Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, et de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux Sports et aux Loisirs. Une culture de la jeunesse se développe, porteuse d’une ambition d’émancipation sociale par l’accès au sport, à la culture et au voyage. À l’inverse des régimes fascistes, qui investissent eux aussi la question des loisirs mais à des fins d’encadrement totalitaire des masses, le Front populaire en fait un instrument d’insoumission, rendu accessible à tous par les billets populaires de congé annuel proposés par la SNCF.
En parallèle de ces grandes lois de progrès social, les grèves se poursuivent afin d’exiger l’application plus étendue des nouveaux droits, ou simplement leur application effective.
« Nous gouvernerons en républicains. Nous assurerons l’ordre républicain. Nous appliquerons avec une tranquille fermeté les lois de défense républicaine. » – Léon Blum, 6 juin 1936
Face aux grèves qui perdurent, le gouvernement serre la vis pour maintenir la « paix sociale » et l’ordre, nécessaire pour assurer à terme la paix en Europe selon Blum, dans un contexte d’embrasement guerrier. Roger Salengro, alors ministre de l’Intérieur, ordonne aux préfets de mettre fin aux grèves, et Léon Blum martèle qu’il ne dirige pas un « gouvernement d’anarchie ». Cette tentative de maintenir en équilibre entre progrès social et ordre républicain conduit à de nombreux égarements : la saisie du journal trotskiste La Lutte ouvrière, l’interdiction du Libertaire, la surveillance du Parti communiste et du journal L’Humanité. Dans les entreprises se met en place « l’arbitrage obligatoire » (loi de décembre 1936), qui impose des négociations en plusieurs étapes avant toute grève. Une « atmosphère de collaboration » s’installe dans l’entreprise, sous la pression des radicaux, qui érigent la propriété privée en principe immuable.
En patallèle, le gouvernement fait face à l’hostilité du corps policier, largement infiltré et phagocyté par la droite nationaliste qui réprime particulièrement durement les grévistes. En réponse, le Front populaire décide la dissolution des Croix-de-Feu, de la Solidarité française, des Jeunesses patriotes et du Parti franciste – dissolution que La Rocque (chef des Croix-de-Feux) contourne aussitôt en refondant son mouvement sous le nom de Parti social français.
Au global, l’expérience du Front populaire est structurée par une tension irréductible : comment répondre aux aspirations immenses de justice et de transformation sociale portées par les classes populaires, tout en préservant l’équilibre économique et institutionnel dans un contexte de crise multiforme ? C’est à la lumière de cette situation complexe qu’il faut lire certaines des difficultés, ou renoncements, du Front Populaire.
Sur le plan financier, le gouvernement se trouve pris dans une tension entre rupture avec le capitalisme et crainte de l’effondrement économique. Vincent Auriol, ministre des Finances, tente de restaurer la confiance des marchés face à l’épuisement de la trésorerie nationale, tout en refusant dans un premier temps toute dévaluation, perçue comme une capitulation devant la Bourse. Mais la fuite des capitaux s’intensifie, rendant la position intenable. L’inflation et le chômage explosent, attisant la colère du peuple étranglé, sans que des mesures phares ne soient introduites : par exemple, la carte d’identité fiscale – un projet de dispositif visant à lutter contre la fraude fiscale des plus riches – ne rentrera jamais en vigueur. Le gouvernement finit par décider d’une dévaluation du franc en septembre 1936 et annonce une pause dans les réformes en février 1937. Ce recul, contraint par les mécanismes du marché mondial et la puissance structurelle du capital, illustre une nouvelle fois le bras de fer permanent que le gouvernement du Front populaire finira par perdre, faute, notamment, d’une décision de contrôle des changes qui aurait pu permettre d’affronter réellement les puissances d’argents en lutte pour leurs profits. Une situation qui le forcera aussi à recourir à l’austérité budgétaire dont les premières victimes sont les plus démunis. Difficile d’envisager une issue progressiste à l’affrontement économique sans rapport de force conséquent et assumé avec la finance et ses spéculateurs.
Sur la solidarité internationale, le Front populaire se montre en retrait : face au coup d’État franquiste de juillet 1936 contre la République espagnole, Léon Blum, après avoir d’abord envisagé une aide militaire, se résout à une politique de non-intervention, sous la pression du gouvernement britannique et d’une partie de ses propres soutiens radicaux, soucieux d’éviter l’embrasement européen. Cette position suscite de vives critiques à gauche, notamment du Parti communiste, et nourrit un sentiment de trahison chez une partie des militants antifascistes qui avaient vu dans la victoire de 1936 la promesse d’une solidarité ouvrière au-delà les frontières.
La question féministe constitue un angle mort important de la politique du Front populaire. Si la cause suffragiste est inscrite au programme de la SFIO depuis 1906, elle ne trouve jamais de débouché politique concret. L’avancée du Front populaire en la matière est symbolique mais insuffisante : l’entrée de trois femmes au gouvernement dans trois sous-secrétariats d’État – Cécile Brunschvicg, radicale, à l’Éducation nationale ; Suzanne Lacore, socialiste, à la Protection de l’enfance ; Irène Joliot-Curie, proche du Parti communiste, à la Recherche scientifique. Mais leur présence demeure souvent invisibilisée, y compris dans les courriers officiels.. Cette percée symbolique ne débouche pas sur le droit de vote des femmes, malgré son adoption par la Chambre des députés et des campagnes suffragistes particulièrement impressionnantes, marquées notamment par l’occupation de terrains et des manifestations de rue. La loi de 1938 supprime l’incapacité civile de l’épouse, mais maintient le statut sexiste de « chef de famille » au mari.
Sur la question coloniale, les progrès sociaux constatés en métropole n’ont eu aucune répercussion sur les droits des peuples colonisés qui demeurent exclus de la citoyenneté. L’empire colonial français, est demeuré intact. Face à l’espérance de justice soulevée par l’accession du Front populaire au pouvoir, les organisations autochtones réclament l’extension des conquêtes sociales aux territoires colonisés. Pourtant, parmi les figures du Front populaire, prévaut une conception selon laquelle la colonisation demeurerait une étape de progrès ; les congrès socialistes eux-mêmes adhèrent à l’idée d’une colonisation « moralisée » et les communistes vont tempérer leur doctrine en la matière. Le programme du Front populaire ne compte qu’une seule mesure pour les colonies : la création d’une commission parlementaire d’enquête sur le sujet. Les trois grandes lois sociales ne sont effectivement appliquées que dans cinq colonies, avec de multiples adaptations locales restrictives. La répression continue de s’abattre violemment : à Pondichéry, des grévistes qui réclament l’application du Code du travail métropolitain sont évacués par la force, avec plusieurs morts. Les rares mesures proposées restent modestes : le projet Blum-Violette, qui prévoit l’intégration de certains « indigènes évolués » d’Algérie au sein d’un collège électoral restreint se heurte à un accueil hostile tant des colons, farouchement opposés à toute extension des droits politiques, que d’une partie des mouvements nationalistes algériens, qui jugent la mesure dérisoire au regard de leurs revendications.
En juin 1937, dans un contexte de crise économique et d’intensification de la pression politique de la droite et du monde de la finance, le Sénat refuse à Blum les pleins pouvoirs temporaires qui lui auraient permis, espère-t-il, de redresser la situation financière. Blum est contraint de démissionner.
Camille Chautemps (parti radical) lui succède, engageant une nette bifurcation vers l’orthodoxie budgétaire. Un second et bref gouvernement Blum, au printemps 1938, se heurte au même obstacle : le rapport de force institutionnel a définitivement basculé en défaveur du peuple. C’est Daladier qui prend la tête du gouvernement en avril 1938, marquant la fin de facto de l’orientation du Front populaire. Son ministre des Finances Paul Reynaud impose à l’automne une série de décrets-lois revenant sur les acquis sociaux, notamment sur la durée du travail, exactement ce que les puissances d’argent réclamaient depuis 1936. La grève générale du 30 novembre 1938, appelée pour s’y opposer, échoue largement : la répression qui a suivi les occupations d’usines par les licenciements massifs de militants finit d’épuiser un mouvement qui se bat depuis deux ans. Les attaques antisémites contre Blum redoublent d’une virulence terrible. Daladier signe les accords de Munich en septembre 1938, validant l’annexion des Sudètes par les nazis au nom d’une paix temporaire. Deux ans plus tard, la France capitule face au Reich, après avoir accordé les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, la quasi-totalité de la gauche vote contre, le Parti communiste ayant été interdit. La boucle se referme : c’est la logique même que le Front populaire avait voulu empêcher qui finit par l’emporter.
Bantigny pose en conclusion une question fondamentale : fallait-il s’appuyer davantage sur l’intensité de la mobilisation ouvrière, plutôt que de chercher à l’encadrer vers la négociation au nom de la stabilité ? Le Front populaire a permis des conquêtes réelles et durables. Mais il n’a jamais réussi à vaincre totalement les puissances d’argent : faute de contrôle des capitaux, faute d’une politique de rupture assumée avec les marchés financiers, faute d’avoir maintenu le rapport de force que le mouvement ouvrier avait lui-même construit dans les usines occupées face au patronat, par crainte de l’abîme, de l’effondrement, d’une révolution qu’on ne contrôlerait pas.
Alors que l’on célèbre cette année les 90 ans du Front populaire, l’ouvrage de Bantigny offre à la gauche de rupture d’aujourd’hui une analyse lucide de ce moment charnière, pétri d’autant d’espoirs que de contradictions. Les mécanismes de pression des marchés financiers, la résistance structurelle du patronat, les coalitions gouvernementales hétérogènes dont une partie tempère les ambitions transformatrices, la tentation de l’ordre contre le mouvement social, le péril de l’extrême-droite et la tentation mortelle du réarmement : tout cela reste d’une actualité forte. Toute conquête du pouvoir par une gauche de rupture suppose d’avoir pensé à l’avance et stratégiquement les instruments qui permettront de tenir face aux puissances réactionnaires : contrôle des capitaux, rupture avec l’orthodoxie budgétaire, reprise en main ambitieuse de l’appareil productif et des leviers financiers, appui maintenu sur la mobilisation populaire plutôt que tentative de la contenir, etc. C’est à cette condition, rappelle Bantigny, que les grandes avancées sociales pourront non seulement être conquises, mais défendues sur le temps long et permettre de construire un avenir en commun.
24.04.2026 à 17:06
Zoé Pebay
| Note de lecture de l’ouvrage de Marlène Benquet, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire, Éditions La Découverte, 2026. |
Marlène Benquet est sociologue, politiste, membre du département de sociologie de l’Institut la Boétie et directrice de recherche au CNRS. Elle travaille sur la finance, les modes d’accumulation et de financiarisation des entreprises. Elle a notamment coécrit La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme avec Théo Bourgeron (Raisons d’agir, 2021).
Dans La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire, la sociologue Marlène Benquet met au jour les logiques prédatrices et spéculatives d’un nouveau pôle de la finance, devenu central dans régime d’accumulation capitaliste : les gestionnaires d’actifs. Plus connus sous les noms de « fonds alternatifs » (hedge funds) ou encore « fonds d’investissement » (private equity), ces nouveaux acteurs comme BlackRock, Blackstone ou Vanguard placent une fraction de l’épargne des ménages – détenue par les banques, les assurances et les fonds de pension – dans des actifs cotés (échangés sur les marchés financiers) et non cotés (non-échangés sur les marchés, uniquement valorisés par des évaluations privées). En quelques décennies, les sociétés de gestion sont devenues les agents essentiels d’une « seconde financiarisation du monde », à la fois moins régulée et plus agressive que la première, commencée dans les années 1980. Elles sont peu visibles, se développent à distance des marchés financiers et sont largement absentes du débat public. Pourtant, la valeur de leurs investissements dépassent désormais les 100 000 milliards d’euros au niveau mondial, signe d’un basculement dans les circuits financiers. Aujourd’hui, c’est cette « finance de l’ombre » qui menace le monde d’une crise financière d’une ampleur inégalée.
Loin de se limiter à un rôle technique d’allocation du capital, ces acteurs redéfinissent en profondeur les pratiques accumulatives du capitalisme, en élargissant sans cesse le champ des actifs jugés rentables, au point que nos vies elles-mêmes s’intègrent à leur portefeuille.
L’apport décisif du travail de Marlène Benquet est de montrer que l’émergence de la « seconde finance » (ou alt-finance) ne se limite pas à redéfinir les contours du système financier : elle a aussi des effets sur nos régimes politiques. La forte croissance du secteur, particulièrement depuis les années 2000, n’aurait pas été possible sans un long travail de lobbying, qui a permis aux fonds alternatifs d’orienter et de co-produire les normes juridiques qui encadrent leurs activités. En cherchant à imposer leur vision du monde, une partie des gestionnaires d’actifs déstabilisent ainsi les régimes néolibéraux et favorisent l’émergence de formes de gouvernement d’inspiration libertarienne et autoritaire, à la Trump et à la Milei, plus compatibles avec leurs intérêts.
Pour saisir le fonctionnement des différentes instances qui composent cette « infrastructure financière alternative », l’autrice a mené une enquête exceptionnelle : près de dix années de recherches (2012-2021), plus de soixante entretiens auprès d’acteurs centraux du secteur, et un travail patient sur des archives inédites. L’Institut la Boétie propose une note de lecture de son ouvrage : La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire publié aux Éditions La Découverte.
Dans la première financiarisation, l’argent déposé par les épargnants à la banque était utilisé directement par l’institution financière pour réaliser des investissements. Aujourd’hui, une part importante de l’épargne n’est plus gérée directement par les banques : une partie transite vers les gestionnaires d’actifs, qui décident où et comment investir. Pour comprendre le fonctionnement concret de l’industrie de la gestion d’actifs, il faut donc revenir sur les trois principales voies d’accumulation du capital dont disposent ces acteurs.
La seconde phase de financiarisation du capitalisme se caractérise par un fait remarquable : il n’est plus nécessaire d’être propriétaire du capital pour réaliser des profits ! La première voie d’accumulation tient à la plus-value que l’investisseur pour autrui peut espérer tirer lors de la revente de l’actif, qu’il s’agisse de terres agricoles, de biens immobiliers ou d’infrastructures comme les hôpitaux. Les gestionnaires d’actifs prélèvent 20 % de la plus-value réalisée à l’occasion de la revente de l’actif (carried interest), tandis que les 80 % restants sont restitués aux collecteurs d’épargne. La rémunération ne dépend toutefois pas seulement de l’écart entre le prix d’achat et le prix de vente, mais aussi du rapport entre le niveau de dette et de fonds propres du gestionnaire d’actifs[1]. Dans le montant total investi, plus la part de dette est élevée et celle de fonds propre réduite, plus le rendement peut être élevé. Pourquoi ? Car les gains sont rapportés à une mise initiale – les fonds propres – plus faible. Cela permet aux gestionnaires d’actifs d’avoir plus de cash et de multiplier les opérations financières. Mais la contrepartie est un risque élevé, à cause d’une dette importante. Si l’actif n’est finalement plus rentable, la dette amplifiera les pertes. Les gestionnaires pour autrui sont donc étroitement contraints par la performance des actifs qu’ils gèrent, ce qui les conduit à adopter une perspective court-termiste et spéculative : acheter des actifs de toute nature, maximiser leur rendement, puis espérer en tirer des plus-values à la revente.
La deuxième voie est plus directe : elle repose sur l’épargne des ménages, collectée par les banques et les assurances. Une partie de ces capitaux est confiée aux fonds d’investissement pour être placée. Les gestionnaires d’actifs perçoivent en contrepartie des commissions pour ce service de gestion. Cette rémunération ne dépend pas de la performance des investissements réalisés.
La troisième voie d’approvisionnement en capital n’est ni plus ni moins que celle du Trésor public. Il s’agit de l’ensemble des exonérations fiscales liées aux opérations des sociétés de gestion. En France, cela prend la forme du régime de « l’intégration fiscale globale ». L’intégration fiscale permet à un groupe composé de plusieurs sociétés d’être imposé comme une seule entité. Comment ? En compensant les pertes de certaines sociétés avec les bénéfices des autres. Une technique astucieuse, qui permet dans certains cas de ne payer quasiment aucun impôt. Dans le cas d’un rachat financé par l’endettement, les pertes de l’entité qui achète viennent ainsi compenser les profits de l’entreprise acquise. De cette manière, une partie de l’opération est financée par la baisse conséquente des impôts. De tels mécanismes reviennent en réalité à mettre une partie des recettes fiscales de la population au service des opérations financières, ce qui s’apparente à une forme de subvention publique de la finance.
Ce système de captation des richesses est emblématique du capitalisme de la gestion d’actifs, qui transforme le monde en une série de produits financiers. Les nouvelles pratiques accumulatives des gestionnaires d’actifs sont ainsi indissociables d’une conception du monde comme réservoir d’actifs potentiels. Pour l’illustrer, l’auteure cite un professeur s’adressant à des étudiant·e·s en master de finance :
« Ce que je vous demande de faire, c’est de passer un ou deux jours à regarder tout ce que vous faites dans une journée normale, et à chaque fois vous vous dites “est-ce que la rentabilité potentielle est déjà captée ou pas encore ?” Vous devez vous dire que tout peut être un actif. C’est une question d’imagination. »
Au sein de ce « pôle d’accumulation de la seconde finance », on trouve des acteurs hétéroclites, qui s’inscrivent dans un continuum allant des gestionnaires mainstream aux fonds alternatifs. S’ils ont en commun de ne pas posséder les capitaux qu’ils investissent, ils se distinguent par leurs modes d’investissement et de gestion de l’argent placé. Les gestionnaires mainstream privilégient des actifs financiers cotés en bourse et ne s’impliquent pas directement dans la gestion des actifs. À l’inverse, les gestionnaires alternatifs s’orientent vers des actifs non cotés – immobilier, infrastructures, entreprises – et déploient des stratégies plus actives. Il peut s’agir par exemple de « restructurer » une entreprise – réduire les coûts, fermer des sites, supprimer des emplois – pour la rendre plus performante. En Europe, les actifs sous gestion atteignent 32 200 milliards d’euros à la fin de l’année 2021, contre 22 700 milliards en 2016, avec une forte concentration dans six pays, dont la France occupe la deuxième place. À cette date, en Europe, 83 % des actifs sont gérés selon des stratégies actives ou alternatives, contre 17 % en gestion passive.
« En possédant une part croissante des infrastructures de nos sociétés, ces acteurs façonnent nos vies quotidiennes et nous rendent dépendants d’eux pour satisfaire des besoins plus élémentaires. Ils n’accumulent plus comme les acteurs de la première finance, en se plaçant en concurrence avec d’autres acteurs sur les marchés financiers pour s’approprier des dividendes, mais en occupant des positions monopolistiques dans la fourniture de produits ou de services nécessaires à la vie sociale. »
En quelques décennies, les acteurs de la seconde finance sont passés du statut d’acteurs marginaux à celui d’interlocuteurs privilégiés des États : associés aux réformes et reçus par les gouvernements néolibéraux de droite comme de « gauche », les professionnels du secteur sont parvenus à se regrouper pour construire un pôle d’accumulation du capital protégé par le droit.
En France, la seconde finance s’organise autour de deux pôles professionnels : l’Association française des investisseurs en capital (AFIC), créée en 1984, devenue France Invest, qui fédère des sociétés de gestion ; et l’Association française de la gestion d’actifs, fondée en 1961, qui dispose d’un large réseau en Europe. Ces organisations ne sont pas de simples instances de représentation : au-delà d’unifier les intérêts du secteur, elles effectuent un important travail de lobbying. Cela permet aux gestionnaires d’actifs de nouer des alliances avec les banques et les industriels, de produire des expertises destinées à légitimer leurs activités (nombre d’emplois « créés », influence des investissements sur la compétitivité des entreprises nationales, etc.) et de co-produire les règles du jeu économique. Ce travail d’influence a permis d’inscrire les intérêts de la gestion d’actifs au cœur de l’action publique, en favorisant l’émergence d’un consensus, à droite comme à gauche.
« Directeur associé d’un grand fonds parisien, 72 ans, président de l’AFIC dans les années 2000 : Alors c’est enregistré, mais je vais le dire quand même : les meilleures décisions pour notre métier ont toujours été prises par des gouvernements de gauche. »
C’est Jacques Delors, ministre de l’Économie et des Finances de François Mitterrand de 1981 à 1984, qui institutionnalise pour la première fois l’investissement pour autrui en France avec la loi du 3 janvier 1983, dans le contexte de retour à l’orthodoxie budgétaire et de libéralisation des marchés financiers. Les gouvernements successifs légalisent dans un premier temps la gestion pour compte de tiers et les opérations de LBO[2] en 1984, puis fondent un régime d’exonération fiscale en 1985, avant de créer le fameux régime de l’intégration fiscale en 1988, sous le gouvernement dirigé par Michel Rocard.
Malgré ces réformes, les intermédiaires financiers disent souffrir d’un déficit d’actifs et de l’insuffisante mobilisation de l’épargne des ménages français pour mener à bien leur activité. Cette fois-ci, l’impulsion va venir des gouvernements de droite, qui vont sécuriser l’alimentation en capital des sociétés de gestion par des dispositifs fiscaux incitatifs. La loi du 11 février 1994 instaure ainsi l’avantage “Madelin”, offrant une réduction d’impôt aux particuliers investissant dans des sociétés non cotées ; tandis que la loi TEPA du 21 août 2007 crée le dispositif ISF-PME, permettant une réduction d’impôt pouvant atteindre 75 % des montants investis. Parallèlement, l’État oriente aussi des fonds publics vers le secteur, en instituant en 1998 un fonds public de capital-risque au sein de la Caisse des dépôts.
La crise financière de 2008 ouvre une séquence inédite de contestation de l’investissement pour autrui, qui met les gouvernements de Nicolas Sarkozy et de François Hollande sous pression et les contraint à réagir. Des projets de régulation vont alors émerger. Mais cette dynamique est rapidement tempérée par les hauts fonctionnaires et les conseillers fiscaux du Premier ministre et du ministère des Finances, qui sont en lien étroit avec les associations de lobbying. Les projets de loi de finances successifs vont ainsi être ajustés dans un sens favorable aux gestionnaires d’actifs. Toute tentative de régulation ambitieuse du secteur est tuée dans l’œuf.
« Les politiques de la seconde finance ne marquent pas un retour au keynésianisme, mais bien plutôt la mise en place d’un ordre politique où les États sont pensés comme des filets de sécurité du capitalisme financier. »
On pourrait s’attendre à ce que, bénéficiaires des politiques néolibérales, les gestionnaires d’actifs manifestent une loyauté sans faille à leurs relais étatiques. Pourtant, au tournant des années 2010, des signes diffus d’ouverture à des orientations politiques libertariennes, autoritaires et suprémacistes apparaissent.
Le mode de régulation néolibéral, fondé sur la libre concurrence et la liberté de circulation des capitaux et des marchandises, repose sur l’idée que des sociétés démocratiques et ouvertes aux flux de marchandises, de capitaux et d’êtres humains favorisent l’innovation et la croissance. Il répond ainsi aux besoins des acteurs de la première financiarisation, en quête de marchés stabilisés et ouverts. Mais cette logique correspond moins aux intérêts des gestionnaires d’actifs, dont l’objectif premier est de transformer le maximum de biens en actifs financiers. En France, cela se traduit par la volonté de prendre en gestion des secteurs jusque-là en partie extérieurs à la seconde finance, tels que la santé, les retraites ou les forêts domaniales. Ces domaines étant pour la plupart essentiels aux besoins de la population, il est peu probable que leur appropriation privée et leur destruction progressive soient décidées démocratiquement et n’entraîne aucune contestation sociale. Dans cette perspective, certains représentants du monde de la seconde finance considèrent qu’un « bloc social organisé autour de formes de libertarianisme économique et d’autoritarisme politique » est plus conforme à leurs intérêts. En promouvant la disparition progressive de l’État au nom de la liberté individuelle, le libertarianisme ouvre en effet de nouveaux champs d’investissement potentiels ; tandis que l’autoritarisme assure le capital de pouvoir continuer son activité sans contestation démocratique.
Cette inflexion est visible dans l’évolution de certaines trajectoires individuelles, y compris en France. Pierre-Édouard Stérin, gestionnaire d’actifs, idéologue d’extrême droite et président du fonds de capital investissement Otium Capital, avait confié la direction de sa holding à François Durvye, également conseiller officieux de Marine Le Pen et de Jordan Bardella. Il est maintenant devenu conseiller officiel de Jordan Bardella et se donne pour mission de « construire un pont entre les milieux économiques et le RN » en promouvant une ligne plus favorable à la seconde finance au sein du parti d’extrême droite[3]. Des rencontres sont ainsi organisées entre Jordan Bardella et des représentants de grands fonds d’investissement afin de rassurer les milieux de la seconde finance sur son projet politique. D’autres acteurs effectuent également ce travail de lobbying, à l’image des financiers Charles Beigbeder ou Jean-Claude Gruffat, directeur d’une banque d’investissement à New-York et seul membre français du conseil d’administration du « réseau Atlas » qui structure dans le monde des think thank libertariens et ultra-conservateurs[4]. Certaines personnalités issues de la seconde finance soutiennent explicitement l’extrême droite, comme Alexis Rostand qui dirige le think tank Ora et Labora et conseille Marine Le Pen, ou encore le financier de l’immobilier Julien Madar, proche du parti Reconquête. Enfin, en France, en Europe et aux États-Unis, de nombreuses acteurs issus de la tech et des énergies fossiles manifestent également leur soutien ou leur intérêt pour les formations politiques de droite extrême.
Au total, en s’accaparant sans cesse de nouveaux actifs, les activités des gestionnaires d’actifs s’inscrivent dans ce que Jean‑Luc Mélenchon a appelé, avec d’autres, le capitalisme tributaire. Devenus propriétaires de terrains, d’immeubles ou de cliniques médicales, ils prélèvent des rentes qui fonctionnent comme de véritables taxes privées sur nos vies. L’encaissement d’une plus-value lors de la revente apparaît ainsi comme un rapport de pouvoir fondé, en dernière instance, sur le droit de propriété privée. Dès lors, le secteur médico-social, l’urbanisme ou encore l’environnement deviennent des terrains d’expansion privilégiés de la finance alternative, d’autant que le pouvoir néolibéral d’État a accompagné et soutenu l’essor de leurs activités.
Toutes ces transformations internes au monde de la finance ne sont pas anecdotiques. Elles sont essentielles pour comprendre le fonctionnement du régime d’accumulation capitaliste actuel, et donc la crise globale du régime néolibéral dans le monde. Il faut ainsi comprendre la conversion d’une partie croissante du secteur financier aux idées d’extrême droite libertariennes et suprémacistes non pas comme des dérives individuelles mais comme le reflet de mutations profondes internes au capitalisme.
La lutte pour récupérer le pouvoir sur nos besoins essentiels accaparés par les gestionnaires d’actifs s’inscrit donc nécessairement dans une perspective anticapitaliste plus large ; et inversement la lutte anticapitaliste doit prendre au sérieux et préparer l’affrontement avec ces nouveaux acteurs financiers.
10.04.2026 à 15:19
Émilien Cabiran
Cette note est la septième édition du « point de conjoncture » de l’Institut La Boétie.
Le département d’économie vous propose régulièrement, dans ces points de conjoncture, une lecture critique pour décrypter et mettre en perspective l’actualité économique. Dans chaque note, vous découvrirez un focus spécifique sur une question économique d’actualité.
Le produit intérieur brut (PIB) a progressé de 0,9 % en 2025. C’est moins qu’en 2024, où la croissance avait atteint 1,1 %.
Après avoir baissé de 2,4 % en 2024, l’investissement des entreprises reste atone : + 0,2 %. C’est très faible. Alors que l’investissement numérique au sens large (équipements informatiques, logiciels, centres de données), qui inclut l’intelligence artificielle, explique un tiers de la croissance états-unienne en 2025 (0,7 point pour une croissance de 2,2 %), il n’explique qu’à peine 0,1 point de croissance en France, en retrait par rapport aux années antérieures.
La consommation des ménages a fortement ralenti en 2025 (+ 0,4 % contre + 1,1 % en 2024). La consommation de biens a baissé de 0,1 %. La consommation de biens alimentaires a une nouvelle fois baissé (- 0,5 %). Au total, entre 2020 et 2025, la chute est vertigineuse : – 10% ! Cela ne signifie pas que les quantités achetées ont baissé de 10 %, mais que les achats des ménages les plus pauvres se sont massivement orientés vers des produits alimentaires de moins bonne qualité (aliments ultra-transformés de l’industrie agro-alimentaire, produits agricoles remplis de pesticides…) : en comptabilité nationale, cela se traduit par une baisse du « volume » de consommation. La consommation de services a progressé de 1,4 %, mais c’est notamment la consommation des services financiers (banques, assurances…) et immobiliers (agences immobilières…) qui a progressé. Autrement dit, ce n’est pas vraiment synonyme d’amélioration du bien-être. Dans le même temps, la consommation de services à la personne (soins à domicile, assistance pour les personnes âgées, garde d’enfants à domicile…) a régressé.
Comme en 2024, la faiblesse de la demande privée (investissement et consommation) est compensée par la demande publique : la consommation des administrations publiques et la commande publique contribuent à plus de la moitié de la faible croissance.
Le pouvoir d’achat stagne par rapport à la moyenne de l’année 2024. Mais par rapport à la fin de l’année 2024, il baisse jusqu’à la fin de l’année 2025. Surtout, cette moyenne cache de profondes inégalités qui tendent à s’aggraver. En 2024, les revenus des capitaux mobiliers, c’est-à-dire les revenus des placements financiers (actions, comptes d’épargne…) ont progressé de 32 % : 12 fois plus vite que les salaires, qui eux n’ont augmenté que de + 2,6 %[1] ! Les bénéfices non commerciaux (principalement les revenus des professions libérales) ont fortement progressé : + 23,5 %. Le revenu fiscal moyen a progressé de 6 % en 2024, deux fois moins vite que celui des 1 % les plus riches (en hausse de 12,9 % sur l’année), et même plus de trois fois moins vite que celui des 0,1 % (en hausse de 21,8 % sur l’année).
Pour la première fois, sous l’effet des politiques économiques d’Emmanuel Macron, la France est devenue plus inégalitaire que la moyenne européenne[2]. Entre 2014 et 2024, le coefficient de Gini, qui est l’indicateur le plus connu pour mesurer le niveau des inégalités de revenu après redistribution monétaire, c’est-à-dire après prélèvement des impôts et versement des prestations sociales en espèces, progresse en France (de 29,2 à 30) alors qu’il baisse en moyenne dans l’Union européenne (de 30,9 à 29,4). Ce ne sont pas les inégalités primaires, c’est-à-dire avant redistribution, qui ont augmenté : elles ont légèrement baissé. Mais au contraire ce sont celles après redistribution ! En baissant les impôts sur les revenus du capital et sur le patrimoine des ménages les plus fortunés, et en diminuant dans le même temps certaines prestations sociales, Emmanuel Macron a mené une politique anti-redistributive agressive. Conséquence : les inégalités de revenus disponibles se sont accrues.
Le taux de chômage officiel repart à la hausse, en particulier chez les jeunes. Il augmente de 0,6 point et atteint 7,9 % fin 2025, son plus haut niveau depuis le troisième trimestre 2021. La très légère progression du nombre d’emplois en 2025 (+ 25 000 postes) est en trompe-l’œil : elle dissimule en réalité une dynamique profonde de précarisation du travail, qui continue de s’accentuer sous l’effet de la déréglementation néolibérale. L’emploi salarié, secteurs privé et public confondus, est en baisse (– 46 000). C’est encore plus prononcé dans le secteur privé (– 60 000). En revanche, l’emploi non salarié, c’est-à-dire l’auto-entreprenariat, est en plein développement : en 2025, on compte 71 000 auto-entrepreneurs supplémentaires, précaires, peu rémunérés et peu protégés. En 2024 déjà, la majorité des créations d’emplois étaient des emplois de micro-entrepreneurs !
Par ailleurs, la part des emplois peu qualifiés dans l’économie ne baisse plus depuis une vingtaine d’années[3]. La part des ouvriers peu qualifiés a baissé avec la désindustrialisation et l’automatisation des processus de production, mais celle des employés peu qualifiés a en revanche augmenté, essentiellement dans les services à la personne. Alors que ces travailleurs sont « essentiels » à la satisfaction des besoins humains et à la reproduction sociale, ils bénéficient d’une faible considération sociale. Or, la qualification traduit une reconnaissance sociale, et ces emplois pourraient monter en qualification s’il existait une volonté politique de rendre visibles, de développer et de valoriser les compétences qu’ils nécessitent.
La guerre au Moyen-Orient déclenchée fin février par l’agression états-unienne et israélienne va avoir des conséquences durables sur l’économie mondiale, dont il est impossible de discerner précisément l’ampleur.
Le blocage du détroit d’Ormuz, où transitent plus de 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz liquéfié, et la destruction d’infrastructures pétrolières et gazières ont fait bondir les prix du pétrole (+ 54 % entre le 27 février et le 27 mars, soit de 72 à 111 dollars) et du gaz (passé de 32 dollars le 27 février à 55 dollars le 26 mars)[4]. Même en cas d’arrêt rapide de la guerre, la production ne retrouvera pas rapidement son niveau d’avant-guerre et le transport maritime risque d’être durablement perturbé[5].
La situation est particulièrement critique pour le gaz : une grande partie de la production gazière du Qatar est en effet stoppée pour longtemps car les réparations prendront des années pour rétablir pleinement les capacités productives. Les stocks sont au plus bas en Europe, où le réapprovisionnement était prévu cet été, au moment où les prix étaient censés être au plus bas. La demande de gaz est croissante avec le développement des centrales à gaz produisant de l’électricité. La hausse du prix du gaz sera donc durable, au-delà des variations de court terme. Le système absurde de fixation des prix de l’électricité en Europe en fonction du prix du gaz fait déjà flamber le prix de marché de gros de l’électricité alors que l’offre est abondante. Seuls l’Espagne et le Portugal, qui sont sortis du marché européen de l’électricité, y échappent.
Comme en 2022 lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, la hausse des prix de l’énergie survient dans un contexte de stagflation rampante[6]. En effet, même si l’inflation a reflué en 2024 et 2025, les tendances à la stagflation ont persisté : la croissance est restée atone, et les gains de productivité[7] sont restés très faibles. Et ce malgré la suppression de postes d’apprentis sous l’effet des baisses dans les aides à l’apprentissage, qui est censée mécaniquement relever la productivité : comme les apprentis sont des travailleurs à temps partiel et peu qualifiés, plus ils sont nombreux et plus ils font statistiquement baisser la mesure de la productivité.
L’économie ne progresse pas. La productivité dans le secteur marchand est tout juste, en moyenne, au niveau de ce qu’elle était avant le Covid (fin 2019). Elle recule de 3,5 points dans l’industrie et même de 11 points dans le secteur de la construction. Elle augmente légèrement, de 1,5 point, dans les services. En l’absence de gains de productivité significatifs, la dynamique des profits ne peut être entretenue que par deux leviers : soit la stagnation voire la baisse des salaires réels (et donc une hausse des prix supérieure à celle des salaires), soit une politique fiscale avantageuse pour le patronat (baisse des impôts et hausse des subventions). Dans un contexte d’austérité budgétaire, il est compliqué d’amplifier encore les « aides aux entreprises » (en réalité surtout au patronat). C’est pourquoi la hausse des prix de l’énergie risque de se traduire par une hausse généralisée et marquée des prix. Conséquence : comme les salaires augmentent moins vite que les prix, les ménages perdent du pouvoir d’achat. Ainsi se répète le scénario de 2022 et 2023.
L’inflation devrait dépasser les 2 % au cours du printemps selon l’Insee. Elle est alimentée par la hausse des prix du pétrole et du gaz avec des conséquences immédiates sur le secteur des transports (aérien, routier et maritime). La hausse des prix de l’énergie et du transport devrait ensuite contaminer les autres secteurs de l’économie au cours du deuxième semestre 2026, avec une inflation qui pourrait dépasser allègrement les 3 %.
Le secteur de l’agriculture va être lourdement frappé par les conséquences de la guerre. D’une part, parce que le secteur est fortement consommateur de pétrole (gazole non routier). D’autre part, parce que le prix des engrais flambe. Le gaz naturel représente en effet environ 70 % du coût de production des engrais azotés. En outre, la guerre affecte la production d’engrais dans les pays du Golfe, sans compter le fait qu’un tiers des engrais mondiaux transite par le détroit d’Ormuz. Les coûts de production des agriculteurs vont donc flamber. Lors du précédent épisode inflationniste, les industries agro-alimentaires ont profité de la hausse des prix agricoles pour augmenter leurs marges, et ainsi alimenter l’inflation par les profits. De ce fait, entre début 2022 et fin 2023, la hausse des profits a expliqué environ un tiers de la spectaculaire hausse des prix de production alimentaires (+ 19,3 %)[8]. C’est ce scénario qu’il faudrait déjouer en garantissant des prix rémunérateurs pour les agriculteurs, et en imposant un blocage des prix alimentaires pour que les difficultés d’approvisionnement soient répercutées sur les marges de l’industrie agro-alimentaire et non sur le pouvoir d’achat des ménages.
Les perspectives pour le secteur du bâtiment s’assombrissent également. Alors qu’une timide reprise s’amorçait fin 2025, le secteur va subir une forte hausse du coût de ses matériaux, qui nécessitent beaucoup d’énergie pour être produits et beaucoup de pétrole pour être transportés. Cela vient s’ajouter à un contexte déjà difficile, puisque le coût des matériaux a augmenté de 20 % depuis 2020. D’autres secteurs gros consommateurs d’énergie, comme la chimie ou la métallurgie, devraient également augmenter fortement leurs prix. Cela se répercutera en cascade sur les entreprises qu’ils fournissent, de sorte que c’est l’économie dans son ensemble qui est touchée.
Après avoir stagné au premier trimestre 2026, les salaires réels vont fortement diminuer dès le deuxième trimestre : l’Insee anticipe une baisse de 0,5 %. Avec la diffusion de la hausse des prix au second semestre, et en l’absence d’indexation des salaires sur les prix, les baisses de salaire réel risquent d’être encore plus fortes. Les salariés vont donc subir un nouveau choc, alors qu’ils n’ont déjà pas fini de rattraper la perte salariale subie lors du choc inflationniste de 2022 et 2023 : le salaire réel par tête a baissé d’environ 1,5 % depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 et le salaire horaire de 2,5 %. En l’absence de revalorisation conséquente des prestations sociales, l’Insee anticipe désormais une baisse de 0,5 % du pouvoir d’achat moyen au deuxième trimestre 2026 (cinq fois plus que dans sa prévision de décembre dernier). Après avoir marqué le pas en 2025, les revenus du patrimoine repartiraient à la hausse début 2026. Les inégalités vont donc à nouveau se creuser cette année.
Alors que la dépense publique a porté environ la moitié de la croissance ces trois dernières années, sa contribution à la croissance va diminuer en 2026 en raison des choix budgétaires du gouvernement. C’est notamment l’investissement public qui sera en berne, en particulier celui des collectivités locales, alors que dans le même temps les dépenses militaires vont fortement augmenter. L’Insee ne prévoit plus que 0,2 % de croissance aux premier et deuxième trimestres 2026, avec une consommation et un investissement des entreprises atones.
La croissance du PIB aux États-Unis en 2025 a été de 2,2 %, le plus faible taux depuis 2019. Elle a reposé sur deux piliers : l’investissement dans l’intelligence artificielle et la consommation des ménages.
En dehors de l’investissement dans l’IA[9], l’investissement des entreprises baisse. Les investissements en « structures », c’est-à-dire les dépôts et les usines, sont en chute libre. Ils reculent de 5 % en 2025. La réindustrialisation vantée par Donald Trump est donc un mythe. En janvier 2026, l’emploi manufacturier a baissé de 0,7 % sur un an, et de 2,7 % sur deux ans. Les importations de biens continuent quant à elles à croître plus vite (+ 2,5 %) que les exportations (+1,7 %). Concrètement, c’est le signe que les entreprises états-uniennes sont moins compétitives que leurs concurrentes à l’international et que les droits de douane agressifs mis en place par Trump ne contribuent pas à relocaliser les activités. Ainsi, le commerce extérieur diminue de 0,2 point le volume de croissance en 2025.
La consommation contribue pour 1,8 point à la croissance du PIB en 2025. Mais les dépenses en service de santé et en médicaments apportent 0,74 point de PIB à l’économie états-unienne, soit 41 % de l’ensemble de la croissance de la consommation des ménages. Autrement dit, c’est le mauvais état de santé de la population états-unienne qui tire la croissance. Les dépenses liées au logement et aux services financiers (primes d’assurance et frais bancaires) augmentent aussi fortement. Avec les dépenses de santé, elles contribuent pour la moitié de la croissance états-unienne. Il n’est pas étonnant que la population n’ait pas l’impression que son niveau de vie augmente malgré un taux de croissance bien plus flatteur qu’en Europe. D’autant plus que cette croissance est très inégalitaire et n’a bénéficié qu’aux plus riches. Les revenus médians réels des ménages ont en effet stagné depuis 2019.
Enfin, sur l’ensemble de l’année 2025, les dépenses fédérales ont ôté 0,1 point de PIB, en raison de la baisse des dépenses non liées à la défense, qui ont reculé de 4,2 % sur l’année.
A priori, les États-Unis pourraient être les gagnants relatifs de la guerre au Moyen-Orient. Les pays asiatiques seront les plus directement touchés par la fermeture du détroit d’Ormuz, puisque l’Asie achète environ 80 % de son gaz naturel liquéfié auprès des pays du Golfe. Les États-Unis sont le premier producteur au monde de gaz et de pétrole. Ils sont donc en position de force par rapport à l’Europe, qui a coupé presque intégralement ses livraisons de gaz russe et importe désormais 60 % de son gaz des États-Unis. Il est fort probable que le secteur du pétrole et du gaz, particulièrement important aux États-Unis, tirera profit de la guerre, comme en 2022 : le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse avait alors atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale, soit plus de trois fois que celui réalisé en moyenne les années précédentes. Mais la hausse des prix des intrants frappera tous les autres secteurs, comme dans les autres pays.
La croissance chinoise serait en 2025 de 5 %, en conformité avec les objectifs du gouvernement. La contribution du commerce extérieur serait d’un tiers, avec une forte progression des exportations. Autrement dit, la Chine a réussi à contrecarrer l’offensive de Trump sur les droits de douane : les exportations vers les États-Unis ont diminué (– 20 %), mais la Chine a compensé cette baisse par une hausse de ses exportations à destination de l’Asie (+ 13 %) et de l’Union européenne (+ 8 %). En revanche, la demande interne a légèrement fléchi en 2025. L’investissement n’a contribué que pour 0,8 point à la croissance, freiné par les surcapacités dans l’industrie et la poursuite de la crise immobilière. La consommation a contribué pour 2,6 points. Au-delà des aspects quantitatifs, la Chine affiche d’importants progrès technologiques dans les énergies renouvelables, dans les batteries, les véhicules électriques, l’IA et les semi-conducteurs. Elle est également en position dominante dans les terres rares et leur raffinage.
La stagflation qui se profile plonge les banques centrales dans un dilemme. Les banques centrales sont chargées de réguler l’économie en fixant notamment les taux d’intérêts directeurs : c’est le taux d’intérêt auquel elles prêtent de l’argent aux banques privées, qui vont à leur tour prêter aux ménages et aux entreprises.
Dans la conjoncture actuelle, plusieurs possibilités s’offrent à elles. La première solution consiste à augmenter les taux d’intérêt dans le but de faire baisser l’inflation. Dans la théorie économique dominante, l’inflation est causée par un surplus de demande économique par rapport à l’offre, de sorte qu’en augmentant les taux d’intérêt, on rend l’emprunt plus cher et donc on ralentit la demande. Mais cela ferait courir un double risque. D’abord parce que l’économie est déjà au ralenti : la hausse des taux d’intérêts viendrait freiner encore plus l’activité. Mais aussi parce que ce serait perçu comme un signal négatif par les marchés financiers et les investisseurs : leur engouement pour l’IA pourrait retomber brutalement, provoquant ainsi une crise financière (voir le focus ci-dessous) Autre possibilité pour les banques centrales : baisser leurs taux d’intérêt pour essayer de soutenir l’activité en allégeant les charges financières des entreprises. Pour le moment, elles ont choisi le statu quo sur les taux d’intérêt.
En décembre 2025, la banque centrale des États-Unis (la Réserve fédérale) a réactivé sa politique de quantitative easing. Concrètement, cela consiste à racheter aux banques privées des titres de dette publique. L’opération a pour but de faire baisser le taux d’intérêt de la dette publique : plus la dette est demandée, moins son taux d’intérêt est élevé, et moins cela coûte cher à l’État de s’endetter pour financer ses politiques. Il s’agit ainsi de limiter les tensions sur les taux d’intérêt sur la dette publique états-unienne, compte tenu de l’ampleur du déficit public qui pourrait encore progresser en 2026 avec la hausse des dépenses militaires et les baisses d’impôts (ainsi que la question, en suspens, des remboursements de droits de douane à la suite de la décision de la Cour suprême).
Sans action politique forte, les profiteurs de crise seront les mêmes qu’en 2022 et 2023. Au niveau global, les grands groupes capitalistes maintiendront leur taux de marge en répercutant, voire en amplifiant, les hausses de prix de leurs intrants, malgré la faiblesse des gains de productivité. Par conséquent, les salaires réels baisseront. Pour l’empêcher, une solution s’impose : l’indexation des salaires sur les prix pour empêcher que les travailleurs paient une nouvelle fois la facture de la crise.
Il y aura aussi des profiteurs sectoriels, comme les grands groupes de l’énergie ou de l’industrie agroalimentaire. Les marchés financiers l’anticipent déjà : ainsi, le groupe Total a vu le cours de ses actions progresser de près de 20 % en mars, alors que le CAC 40 perdait environ 10 %. Il ne faut pas uniquement regarder les profits enregistrés en France, car les grands groupes font remonter leurs profits vers les pays où la fiscalité est la plus avantageuse. L’évasion fiscale agressive dissimule le fait que les profits réels sont en réalité bien plus importants que les profits comptables.
Face à la flambée des prix, le gouvernement ne prévoit que quelques aides ciblées pour les professionnels, mais rien pour les ménages. Le Rassemblement national met en avant la baisse des taxes sur le carburant pour épargner les grands groupes, ce qui se traduira par moins de recettes pour les dépenses sociales et les services publics. Il y a une autre solution, la nôtre : empêcher que les grands groupes profitent de la crise et permettre la satisfaction des besoins fondamentaux de chacun et chacune. Il faut pour cela imposer un blocage des prix de l’énergie et de l’alimentation, pour faire payer le prix de la crise aux grands groupes, qui ont accumulé des profits lors du précédent épisode inflationniste.
Voilà trois ans que l’actualité économique mondiale est rythmée par les développements de l’intelligence artificielle. Annonces d’investissements massifs, prophéties de rupture technologique et promesses de prospérité généralisée : depuis le dévoilement de ChatGPT par l’entreprise états-unienne OpenAI en 2022, chaque trimestre apporte son lot de records. Les géants du numérique engagent des capitaux considérables dans des infrastructures démesurées, portés par l’espoir d’une productivité nouvelle. Pourtant, à observer attentivement la séquence en cours, une question émerge : l’ampleur de ces investissements est-elle réellement justifiée par les retours économiques, ou le récit a-t-il pris le pas sur la réalité comptable ?
IA : De quoi parle-t-on ?Le terme « intelligence artificielle » est très large et englobe des outils très variés. C’est aujourd’hui devenu un mot-valise, souvent utilisé pour des raisons de communication ou de publicité. En réalité, derrière ce terme futuriste, l’intelligence artificielle n’est ni un robot ni un cerveau électronique : c’est un logiciel informatique. Pour bien comprendre les enjeux, il est indispensable de décrypter son fonctionnement et de regarder à quoi ce logiciel sert réellement dans le monde du travail. 1. Sous le capot : des probabilités et du « clic » humain
2. Le cœur de notre analyse : l’automatisation du travail intellectuel Ce focus se concentre sur l’IA générative (génération de textes, d’images ou de code informatique). Sa fonction première au sein des entreprises est de simuler le travail humain pour l’automatiser.
3. Ce dont nous ne parlons pas dans ce focus
En résumé. Il ne s’agit pas ici de nier certaines vertus de l’IA : elle s’avère indéniablement précieuse lorsqu’elle est employée comme outil scientifique (imagerie médicale, modélisation climatique, optimisation de l’énergie). Toutefois, l’objet de ce focus est d’analyser l’impact de cette technologie sur le travail et l’économie, au-delà des débats sur son utilité sociale. Il s’agit donc d’examiner le déploiement massif des logiciels commerciaux (comme ChatGPT, Claude ou Gemini) qui sont aujourd’hui adoptés dans les entreprises dans une logique avant tout comptable et de rentabilité, afin de tenter d’automatiser le travail humain. |
L’industrie de l’IA présente aujourd’hui une situation financière paradoxale : des revenus en forte croissance, mais aussi des pertes qui se creusent. OpenAI a récemment annoncé des revenus de 20 milliards de dollars pour 2025, soit 4 fois plus que l’année précédente ! Pris isolément, c’est un montant vertigineux. Mais dans le même temps, les pertes opérationnelles de l’entreprise frôleraient, selon plusieurs estimations, les 17 milliards. En clair, l’entreprise dépense largement plus d’un dollar pour chaque dollar encaissé, en grande partie du fait des coûts colossaux d’entraînement des modèles et de la puissance de calcul nécessaire.
Ce gouffre financier ne tient qu’à une promesse : celle d’une rentabilité future massive dans l’économie réelle. Or, si l’euphorie reste alimentée par les performances spectaculaires des modèles les plus récents (à l’instar de ChatGPT 5.2 et Claude 4.6), notamment pour la programmation informatique ou pour certaines tâches scientifiques et médicales, les gains de productivité tangibles peinent à se montrer dans les bilans des entreprises clientes.
Pourquoi une entreprise investit dans l’IA ? Quel est l’intérêt pour elle d’automatiser son activité ? En premier lieu, faire baisser les coûts de production et ainsi gagner la compétition entre capitalistes sur le marché. Plus l’entreprise est productive, plus elle dégage de profits et plus elle gagne des parts de marchés. En deuxième lieu, mieux contrôler l’activité des travailleurs[10]. Pour concevoir comment, il suffit de songer aux travailleurs des entrepôts d’Amazon, qui toute la journée reçoivent des instructions données par une IA via la commande vocale.
Pourtant, à ce stade – et sans préjuger de bouleversements à venir –, aucune observation macroéconomique ne vient confirmer un effet structurel de l’IA sur l’emploi ou les profits des entreprises. Sur le front de l’emploi, l’hypothèse d’une destruction massive est aujourd’hui invalidée par une note de recherche de l’Organisation internationale du travail (OIT) de mai 2025[11] : l’exposition à la technologie est corrélée au niveau de richesse des nations. Le risque d’automatisation le plus important ne concerne que 3,3 % de l’emploi mondial, mais ce chiffre grimpe à 6,2 % pour les seuls pays à revenu élevé. Cette inégale vulnérabilité s’explique par la concentration, dans les économies développées, des métiers de bureau, des analystes et conseillers en investissement, ainsi que des services à la clientèle, dont les tâches sont les plus exposées à l’automatisation. L’OIT précise bien que ces estimations représentent un plafond théorique d’exposition et non une prédiction de licenciements réels, car l’adoption de l’IA bute encore sur des obstacles, notamment liés au coût d’adoption de ces technologies.
L’immense majorité des emplois est donc transformée plutôt que supprimée, l’intervention humaine restant indispensable pour pallier les limites de l’outil[12].
Ce maintien nécessaire du travail humain explique pourquoi l’impact sur la « productivité totale des facteurs » – c’est-à-dire l’efficacité avec laquelle on produit de la richesse pour une quantité donnée de travail et de machines – reste dérisoire. Les travaux de l’économiste Daron Acemoglu prédisent ainsi un gain d’efficacité global de moins de 0,7 % cumulé sur dix ans[13].
Cette panne de productivité se reflète dans les comptes des entreprises clientes. Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) confirme que la généralisation de l’outil ne crée pas de valeur réelle : seules 17 % des entreprises y voient un gain de profit opérationnel (résultats avant intérêts et impôts) supérieur à 5 %[14]. Avec un taux d’échec industriel de 95 % pour les projets d’adoption en entreprise, un gouffre est observable entre les promesses et la réalité d’une technologie qui peine à démontrer son impact macroéconomique.
L’IA ne remplace donc pas encore massivement les humains au travail. Bien sûr, elle est à l’origine de plans de licenciement dans certains secteurs économiques : ainsi, l’entreprise états-unienne de paiement en ligne Block a récemment annoncé se séparer de 40 % de ses 10 000 salariés, remplacés par de l’IA[15]. Mais le pari d’une automatisation débridée à une échelle macroéconomique permettant de comprimer la masse salariale se heurte à une réalité plus prosaïque. Aujourd’hui, l’IA agit moins comme un substitut que comme un outil d’intensification du travail : plus de textes produits, plus de décisions traitées, plus d’informations intégrées. Le temps théoriquement gagné est souvent absorbé par la supervision humaine, devenue indispensable pour contrôler les résultats de la machine. Il demeure donc une zone d’incertitude critique entre les espérances de rendement des investisseurs et la matérialité des usages.
Cette déconnexion avec l’économie réelle interroge sur la nature des valorisations boursières[16] actuelles : en 10 ans, la valorisation des entreprises liées à l’IA a été multipliée par 10 ! Sur les 10 plus grandes entreprises du monde, 9 sont dans le domaine de l’IA : leur valeur équivaut à plus de la moitié de la richesse créée chaque année par les États-Unis[17]
En fait, la majorité des profits dans le secteur de l’IA se concentre dans certains segments de la production, à savoir ceux qui occupent une place stratégique. C’est par exemple le cas de la multinationale états-unienne Nvidia, qui conçoit les puces (CPU et GPU) indispensables pour faire tourner les modèles, ainsi que les bibliothèques logicielles qui y sont associées. Nvidia est en situation de quasi-monopole. Elle dégage de ce fait une rente juteuse. Surtout, son carnet de commandes révèle une structure en circuit fermé : Nvidia prévoit par exemple d’investir 30 milliards de dollars dans OpenAI[18]. Ces fonds permettent à la start-up de louer une puissance de calcul massive auprès des géants du cloud (comme Amazon, Oracle ou Microsoft), lesquels réinjectent aussitôt cet argent dans l’achat des puces de Nvidia.
Ce financement circulaire, où l’offre semble soutenir sa propre demande, masque la faiblesse de la demande organique hors du secteur technologique. Sans base d’utilisateurs extérieurs (particuliers ou entreprises) capables de justifier de tels investissements, l’édifice repose sur une boucle de financement fragile.
Une bulle financière est donc en train de se former : on assiste à un emballement généralisé des marchés financiers, qui a des chances de ne pas être durable compte tenu de la déconnexion entre les promesses, les espérances et les résultats économiques réels. Et le risque d’une bulle, c’est qu’elle éclate.
La question dès lors est la suivante : va-t-on assister prochainement à l’effondrement soudain de la ruée vers l’IA ? On peut difficilement pronostiquer le moment et la cause d’un éventuel éclatement. Mais on peut cartographier les fragilités structurelles de cet emballement. Plusieurs chocs pourraient rapidement transformer l’enthousiasme des marchés financiers en panique. Les menaces qui pèsent sur l’IA sont liées à la structure même de l’industrie de l’IA (choc endogène) aussi bien qu’à des facteurs extérieurs qui viendraient percuter son fonctionnement (choc exogène).
La première fragilité est matérielle. La sphère numérique n’est virtuelle qu’en apparence. En effet, le cloud et l’intelligence artificielle reposent sur une immense infrastructure matérielle : centres de données, équipements informatiques, matériel réseau… Les modèles actuels nécessitent des centres de données gigantesques, extrêmement gourmands en électricité pour les faire tourner et en eau pour les refroidir. La croissance du secteur pourrait ainsi se heurter à un mur physique : dans plusieurs régions du monde, notamment aux États-Unis, les réseaux électriques saturent déjà face aux demandes de raccordement des géants de la Tech[19]. Aux États-Unis, où l’on recense quasiment la moitié des centres de données du monde, l’IA pourrait d’ici 2 ans représenter à elle seule plus de 10 % de la consommation énergétique du pays[20]. Une crise énergétique ou une flambée durable du prix de l’électricité briseraient net les projections de rentabilité. À ce titre, la guerre au Moyen-Orient – et le risque pesant sur le détroit d’Ormuz par lequel transitent 20 % des hydrocarbures mondiaux – constitue une menace directe sur la facture des opérateurs de calcul.
Cette infrastructure est d’autant plus précaire qu’elle repose sur une chaîne de valeur d’une fragilité extrême. La production des puces les plus avancées est suspendue à une seule entreprise, TSMC, située à Taïwan. Une escalade des tensions dans l’Indo-Pacifique pourrait paralyser le secteur. À cette hyper-concentration économique s’ajoute la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine. À coup d’embargos sur l’exportation de puces et de représailles sur les métaux critiques[21], cette rivalité menace d’enrayer l’approvisionnement. Enfin, cette économie reste dépendante de la sécurité d’infrastructures vulnérables : un sabotage du réseau de câbles sous-marins, artères vitales des data, suffirait à provoquer une vague de panique sur les marchés.
C’est dans ce contexte d’instabilité que plane le risque du sevrage de capitaux. Aujourd’hui, les investisseurs en bourse à Wall Street et les fonds de capital-risque[22] acceptent de financer les pertes colossales du secteur en échange d’une promesse de revenus futurs. En parallèle, les dépenses d’investissement des Gafam dans les infrastructures explosent. Mais si dans les prochains trimestres les applications d’IA ne parviennent toujours pas à prouver qu’elles génèrent de véritables gains de productivité convertibles en profits, le vent peut tourner. L’éclatement pourrait prendre la forme d’un retrait massif : un géant révisant ses investissements ou des actionnaires exigeant soudainement des dividendes. Dans un écosystème aussi interdépendant, le moindre resserrement du crédit ferait tomber les start-up surévaluées, incapables de payer leurs factures de puissance de calcul, souvent louées aux mastodontes du secteur.
C’est justement lorsque le capital s’impatientera que le système pourrait révéler sa principale fragilité macroéconomique. Le développement des infrastructures de l’IA repose en effet sur une architecture financière en cascade, adossée massivement au crédit privé (shadow banking). Ce marché opaque, estimé à 2 000 milliards de dollars, évolue en dehors de la régulation bancaire imposée par les États aux banques après la crise de 2008 pour éviter de nouvelles pratiques trop risquées. Il constitue une vaste dette « hors bilan ».
Le mécanisme repose sur un empilement de leviers : banques et investisseurs divers financent des gestionnaires d’actifs (comme BlackRock ou Blue Owl), qui prêtent à leur tour à des fonds de capital-investissement (private equity)[23]. Ces fonds vont ensuite compléter leur mise de départ par un prêt bancaire. Avec tout cet argent, ils acquièrent des entreprises : dans l’industrie manufacturière traditionnelle, dans le secteur de la santé, mais aussi de plus en plus dans celui de l’infrastructure numérique et de l’IA.
On appelle cela, l’achat avec « effet de levier », ou leveraged buy-out (LBO), car le but est de multiplier le retour sur investissement grâce à l’endettement. Qui va rembourser la dette contractée par le fonds ? L’entreprise qui a été achetée par le fonds, grâce aux bénéfices engendrés par son activité : ils financent la dette et rémunèrent les investisseurs. Le fonds lui impose en parallèle de contracter d’importantes dettes afin de se verser des dividendes immédiats. Le solde de la trésorerie est alors mobilisé pour financer l’achat frénétique de puces et la construction de centres de données. Pour les banques, ce risque semble maîtrisé car dissimulé derrière des contrats de crédit privé ; pour le secteur de la Tech, c’est une source de financement qui paraît inépuisable, mais qui repose entièrement sur la capacité de ces actifs physiques à garantir la dette.
Le déclencheur d’une crise résiderait alors dans le décalage entre l’exigence de disponibilité immédiate du capital des investisseurs (la liquidité) et son immobilisation physique. Si, dans les prochains trimestres, les applications d’IA ne parviennent toujours pas à prouver qu’elles génèrent de véritables profits – ce que les chiffres actuels ne permettent pas d’anticiper –, les investisseurs exigeront de récupérer leur mise. Or, leur capital est en réalité figé dans des prêts à long terme liés à du matériel physique impossible à revendre rapidement, ce qui contraindrait les fonds à bloquer les retraits. C’est la crise de liquidité : les investisseurs ne pourront pas retirer leurs fonds des caisses des gestionnaires d’actifs.
Ce blocage structurel est par ailleurs aggravé par le risque d’obsolescence : au bout de cinq ou sept ans, au moment pour les entreprises du secteurde renégocier les prêts, les fonds de crédit privé réaliseront que les équipements donnés en garantie (en grande partie des puces) sont technologiquement obsolètes et donc fortement dépréciés. Face à ce collatéral[24] évaporé qui rend tout refinancement impossible, l’onde de choc d’un défaut de paiement risquerait de remonter toute la chaîne de crédit jusqu’aux banques traditionnelles, posant inévitablement la question d’un potentiel sauvetage public.
Il faut être clair sur un point : l’éclatement de la bulle ne signifiera pas la disparition de l’IA. L’histoire économique récente nous l’a appris. Au début des années 2000, le développement d’Internet a donné lieu à une véritable euphorie boursière, qui a fini par retomber : c’est ce qu’on a appelé l’explosion de la « bulle internet ». Mais cela n’a pas signé la mort d’internet ! De la même façon avec l’IA, on peut plutôt imaginer une panique boursière entraînant une chute des valorisations et des faillites des entreprises les plus fragiles. On pourrait assister à des disparitions en chaîne d’entreprises n’ayant jamais trouvé leur public, à un effondrement des cours boursiers des géants de la Tech, et à la destruction massive de ce capital accumulé sur des promesses. La véritable question qui se poserait alors ne serait plus technologique, mais éminemment politique : qui paiera l’addition, et quel rôle aura l’État dans la gestion du choc ?
La crise des subprimes est riche d’enseignements. Au début des années 2000, aux États-Unis, l’immobilier devient le nouvel Eldorado des banques et des investisseurs. Les taux d’intérêts sont alors bas, tout le monde encourage les ménages à s’endetter : les politiques les incitent à devenir propriétaires de leur maison, et les banques leur accordent des crédits immobiliers. Les banques vont progressivement prêter de l’argent aux ménages les plus précaires du pays, tout en sachant qu’ils risquent de ne pas pouvoir rembourser. Aux États-Unis, on appelle ce type de prêt les « subprimes » : des prêts à « haut risque ». Plus le prêt est risqué, plus le taux d’intérêt est élevé et plus il y a d’argent à se faire. Pour supporter le risque, les banques vont faire appel aux marchés financiers. Par une série de montages complexes, elles transfèrent leurs créances immobilières aux investisseurs : concrètement, les investisseurs achètent aux banques la dette des ménages, sous la forme d’un titre financier qui s’échange sur les marchés. C’est ce qu’on appelle la « titrisation ». Rapidement, la demande des investisseurs pour les « subprimes » a explosé. Les banques ont accordé des prêts toujours plus risqués pour les satisfaire… Jusqu’au moment où les ménages, lourdement endettés, n’ont plus été en mesure de rembourser. La bulle a alors explosé : les investisseurs se sont retirés ; les banques se sont retrouvées avec des crédits non-remboursés et ont fait faillite.
Que s’est-il passé ensuite ? Les États ont volé au secours d’un secteur bancaire jugé « too big to fail » (trop gros pour faire faillite), socialisant ainsi les pertes après des années de profits privatisés.
Face à une crise de l’intelligence artificielle, nous pourrions assister à une dynamique du même ordre mais d’une toute autre nature : les géants de la tech sont devenus « too strategic to fail » (trop stratégiques pour faire faillite).
Aux États-Unis, cette réalité est déjà largement documentée. La Silicon Valley ne se contente plus de vendre des espaces publicitaires ou des applications destinées au grand public : elle se stabilise depuis plusieurs années comme l’un des piliers de l’appareil d’État. L’élection de Donald Trump a considérablement accéléré un processus de fusion entre l’État fédéral et les Big Tech. Les contrats colossaux liant Microsoft, Palantir ou Amazon au Ministère de la Défense et aux agences de renseignement (CIA, NSA) en sont la preuve. Ces entreprises fournissent l’infrastructure matérielle et informatique indispensable aux activités de surveillance, de ciblage militaire et d’analyse de données du gouvernement américain.
Dans ce contexte, difficile d’imaginer l’État fédéral laisser sombrer un de ces mastodontes à la suite d’une panique boursière. Leurs outils sont tellement imbriqués dans les fonctions régaliennes, c’est-à-dire relevant de la souveraineté nationale, que leur survie est une question de sécurité nationale. Le gouvernement américain interviendra, par des commandes publiques ou des sauvetages directs, pour garantir la continuité de ces services.
Puisque la puissance publique pourrait se porter garante de leur survie, l’éclatement de la bulle offrirait paradoxalement aux géants de la Tech l’occasion d’accroître leur hégémonie. La destruction de valeur agirait ici comme un formidable accélérateur de la centralisation du capital[25]. L’effondrement des financements pourrait balayer la myriade de petites start-up de l’IA, révélant le fait qu’elles étaient très largement locataires – et donc dépendantes – des infrastructures matérielles des monopoles (centres de données, puissance de calcul)[26]. Forts de leurs immenses réserves financières et de cette nouvelle sanctuarisation étatique, les géants auraient alors l’opportunité de procéder à des rachats prédateurs de startups en faillite à prix cassé. L’objectif serait de siphonner les algorithmes, les brevets et les ingénieurs de ces dernières pour verrouiller définitivement leur « monopole intellectuel »[27].
Le sauvetage public marquerait ainsi une bascule : une fois la concurrence purgée par la crise, ces oligopoles risqueraient d’abandonner la logique d’innovation dont ils se réclament aujourd’hui. Sécurisés par l’État, ils pourraient se muer en rentiers, susceptibles d’augmenter à leur guise les droits d’accès à leurs technologies pour prélever une rente arbitraire sur l’ensemble des entreprises dépendantes. Ce faisant, ils pourraient exposer l’économie mondiale à un vaste moment de stagnation, bien loin des promesses de « destruction créatrice » si chères aux néolibéraux[28].
Cet entremêlement ne s’arrête pas aux frontières états-uniennes. En France, la doctrine de la « souveraineté numérique » se heurte à une réalité tenace : une part immense de l’architecture publique s’appuie encore sur des espaces de stockage numériques (clouds) américains. Cela place la France dans une position de grande vulnérabilité. Les données de l’État sont susceptibles d’être livrées à l’administration américaine, en vertu du Cloud Act[29].
C’est aussi la porte ouverte aux ingérences politiques et à la désorganisation de l’administration. En mai dernier, Microsoft a par exemple supprimé le compte e-mail du procureur à la Cour pénale internationale Karim Khan, de nationalité britannique, en représailles de la décision d’émettre un mandat d’arrêt visant Benjamin Netanyahu.
La SNCF, la Banque publique d’investissement (Bpifrance) ou le ministère des Armées restent dépendants des services numériques de Microsoft, Amazon ou Google. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), soit la principale agence de renseignement du pays, en charge de missions aussi stratégiques que la lutte contre le terrorisme et le contre-espionnage français, assume son recours aux algorithmes de l’entreprise états-unienne Palantir[30].
Un lent mouvement de rapatriement s’amorce : en témoigne par exemple l’annonce de la sortie des données de santé des Français des serveurs de Microsoft. Mais cela reste tâtonnant : l’Éducation nationale vient ainsi de confirmer la reconduction tacite jusqu’en 2029 du contrat qui la lie avec Microsoft[31]. Au global, le constat de dépendance reste écrasant.
C’est dans l’espoir de corriger cette trajectoire que l’État tente de substituer à ces géants des acteurs nationaux. L’emblème de la French Tech, Mistral AI, est ainsi devenu en quelques mois une priorité : avec la signature, début 2026, d’un accord-cadre avec le ministère des Armées, ses modèles seront désormais intégrés à la planification, à la logistique et à l’appui au renseignement militaire.
Cependant, le postulat selon lequel la nationalité d’une entreprise garantirait à elle seule la souveraineté de l’État mérite d’être questionné. Bien que française, Mistral demeure une entité privée, soumise à des impératifs de rentabilité et intégrée à des groupes de capitaux internationaux (incluant, par exemple, Microsoft). Qu’il s’agisse de sous-traiter le croisement des fichiers à Palantir ou l’analyse de données stratégiques au français Mistral, la mécanique de subordination au capitalisme financier reste similaire. La souveraineté ne se résume pas à la localisation du siège social d’un fournisseur : elle exige un véritable contrôle de la puissance publique sur les architectures logicielles.
Cet enchâssement pose un problème démocratique. Si le modèle économique de ces entreprises s’avère structurellement non rentable, leur survie passera par le soutien public, c’est à dire par une socialisation des pertes : un scénario où les contribuables seraient contraints de renflouer des monopoles technologiques défaillants, en payant plus d’impôts, en subissant des déremboursements de soins ou encore en étant victimes de politiques austéritaires brutales dans les services publics, au seul motif que ces monopoles se sont rendus indispensables à l’État. En déléguant ainsi ses capacités techniques, la puissance publique agit par proxy, c’est-à-dire via des acteurs qui agissent à son compte, et échappe de fait au contrôle démocratique.
Dès lors, l’éclatement de la bulle de l’IA dépasserait la seule sphère financière : agissant comme un moment de révélation politique, il mettrait en lumière l’urgence absolue de bâtir une infrastructure numérique réellement publique, sous peine de voir l’État définitivement relégué au rang de captif de ses propres sous-traitants.
Comme aux précédents semestres, l’économie mondiale est en panne. En France, la productivité est au même niveau qu’en… 2019 ! Elle recule même dans deux secteurs clés pour répondre aux besoins : l’industrie et le bâtiment. Les perspectives de développement des forces productives sont donc au point mort.
Dix ans de macronisme ont fait régresser la France. Les inégalités ont progressé dans le pays. La France est aujourd’hui en moyenne plus inégalitaire que ses voisins. La population fait les frais d’une politique anti-redistributive agressive : baisse des impôts sur les revenus du capital et sur le patrimoine des ménages les plus fortunés d’un côté, et diminution des prestations sociales à coups de budgets austéritaires de l’autre.
La guerre d’agression lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran vient ainsi percuter une économie déjà en difficulté. L’inflation devrait dépasser les 2 % au printemps et pourrait atteindre les 3 % d’ici la fin de l’année, sous l’effet de la hausse des prix du pétrole et du gaz. Car la hausse des prix est contagieuse : tous les secteurs économiques vont être contaminés, au premier rang desquels l’agriculture. C’est donc la menace de la stagflation qui plane sur l’économie, c’est-à-dire un cercle vicieux où stagnation économique et inflation s’alimentent mutuellement. Dans ce contexte, le blocage des prix des carburants, de l’énergie et des biens alimentaires est une urgence.
Si la croissance résiste encore dans le cœur capitaliste du monde, les États-Unis, c’est seulement en raison des forts investissements dans l’IA, qui continue de susciter l’engouement des marchés et des investisseurs. Mais pour combien de temps encore ? Car l’IA est loin d’avoir révolutionné l’économie jusqu’à présent : elle intensifie le travail humain mais elle échoue à l’automatiser à grande échelle, le tout pour des gains de productivité à date relativement marginaux. Cette déconnexion entre les attentes et la portée économique réelle de l’IA alimente la formation d’une bulle spéculative. Le risque dès lors est qu’elle éclate. Et plusieurs facteurs pourraient constituer l’élément déclencheur : les difficultés d’approvisionnement en matières premières, le manque d’énergie, mais aussi un effondrement financier lié au crédit privé.
L’économie mondiale vit ainsi sous la menace d’une crise financière latente, qui emportera dans un même mouvement les fonds de pension, les banques traditionnelles et des pans entiers du secteur productif. Naturellement, en cas d’explosion de la bulle de l’IA, tout le monde ne bénéficiera pas du même sort : les pertes des géants de la Tech seront socialisées, l’État viendra à leur rescousse. On assisterait en revanche à une dynamique spectaculaire de centralisation du capital : c’est-à-dire à l’accélération de la dynamique de concentration et de monopolisation déjà à l’œuvre.
14.03.2026 à 15:31
Marc Boisset
| Note de lecture sur le livre de Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, Éditions Amsterdam, 2020. |
Benjamin Bürbaumer est économiste et maître de conférences à Sciences Po Bordeaux. Spécialiste de la mondialisation et de l’économie politique internationale, il est l’auteur de Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l’impérialisme (Éditions Amsterdam, 2020) et de Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation (Éditions la Découverte, 2024).
L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces spéciales américaines lors de l’opération Absolute Resolve en janvier 2026, puis les bombardements israélo-américains contre l’Iran lancés depuis le 28 février, ont brutalement rappelé la place de la force armée dans la politique extérieure des États-Unis. Forts du succès, de leur point de vue, de l’opération au Venezuela, les États-Unis font le pari qu’une série de frappes meurtrières et l’assassinat des dirigeants iraniens feront s’effondrer le régime. Mais ces interventions répondent-elles également à des intérêts économiques plus profonds, liés notamment au contrôle des ressources énergétiques et de leurs routes d’acheminement ? La question est d’autant plus complexe que la guerre elle-même menace les circuits de l’économie mondiale dont dépend l’accumulation capitaliste. C’est précisément pour éclairer ces tensions que les théories contemporaines de l’impérialisme conservent toute leur pertinence.
L’histoire du capitalisme est jalonnée de séquences impérialistes de grande ampleur, qu’il s’agisse de l’expansion coloniale européenne lors de la conquête des Amériques, de la Première Guerre mondiale, ou de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Irréductible à la coercition militaire qui n’en constitue qu’une étape, l’impérialisme opère par l’instauration de rapports de dépendance économique. La description empirique des configurations impérialistes relève du travail des historien·nes et des politistes ; mais il appartient à la théorie critique – et singulièrement à la tradition marxiste – d’en comprendre les logiques profondes, liées au développement et aux crises du capitalisme.
L’étude de l’impérialisme occupe une place structurante dans la compréhension matérialiste de l’histoire, inséparable de l’analyse des dynamiques du capitalisme. Benjamin Bürbaumer, dans Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, analyse les tensions et les controverses qui ont façonné le concept d’impérialisme, de ses formulations classiques à ses usages contemporains. Véritable synthèse de la pensée des relations internationales et de l’économie politique internationale d’inspiration marxiste, cet ouvrage apparaît d’autant plus nécessaire qu’il permet de replacer les événements contemporains dans l’histoire longue des contradictions du capitalisme mondial. En revenant sur les grandes théories de l’impérialisme, Benjamin Bürbaumer rappelle que celui-ci ne relève ni de l’arbitraire des dirigeants, ni d’un simple accident de l’histoire, mais qu’il s’enracine dans les dynamiques d’accumulation du capital, de concurrence et d’expansion, propres au mode de production capitaliste.
Les analyses classiques de l’impérialisme, élaborées au début du XXᵉ siècle par les révolutionnaires et penseur·euses Rosa Luxemburg, Vladimir Ilitch Lénine et Rudolf Hilferding reposent sur une grille d’interprétation commune. Plutôt que de réduire l’impérialisme à un désir abstrait de conquête, ils le définissent comme une phase spécifique du capitalisme, dans laquelle les contradictions du mode de production conduisent au déclenchement d’invasions ou de guerres. Les causes des conflits doivent être recherchées dans l’équilibre général instable qui règne entre puissances capitalistes. Pour comprendre les raisons qui conduisent les États capitalistes à s’engager dans des luttes impérialistes, Luxemburg, Lénine et Hilferding avancent trois explications principales.
Pour Rosa Luxemburg dans L’Accumulation du capital (1913), la sous-consommation domestique structurelle contraint les capitalistes à se tourner vers le monde non-capitaliste, afin d’écouler leur stock de marchandises invendues et de poursuivre le processus d’accumulation du capital. Il en résulte l’intégration du monde entier dans le système capitaliste.
« Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son soi nourricier. » (Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme, 1913).
Dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917), Lénine montre que la concentration du capital entre les mains de quelques grands groupes leur confère un poids décisif sur l’action extérieure de l’État. La concentration s’explique aisément : soumises à une forte concurrence à l’échelle nationale, les entreprises capitalistes ne survivent qu’au prix d’une lutte sélective, les plus puissantes absorbant les plus faibles. Ce processus de concentration accroît progressivement leur poids économique et politique, jusqu’à leur permettre d’infléchir l’orientation extérieure de l’État dans le sens de conquêtes qui servent leurs intérêts. « L’avènement de la grande firme » constitue ainsi, selon cette lecture, le ressort du passage à la phase impérialiste du capitalisme.
Enfin, dans son livre Le Capital financier (1910), Rudolf Hildering prolonge l’analyse livrée par Marx dans le Capital. Il situe l’origine de l’impérialisme dans le phénomène de « baisse tendancielle du taux de profit ». Ainsi, sous l’effet de la concurrence et de la mécanisation, le rendement du capital se réduit, incitant les capitalistes à rechercher des débouchés au-delà des frontières nationales. Hilferding montre également qu’au sein des économies avancées, la concurrence conduit à la concentration du capital et à la formation de monopoles nationaux. Le capital financier tend alors à dominer le capital productif et à unifier les fractions dirigeantes autour d’un même impératif : sécuriser et accroître les conditions de valorisation du capital. Cette logique pousse à l’instauration de barrières protectionnistes garantissant des rentes aux grandes entreprises, mais aussi à l’extension de leur activité, soit par la colonisation, soit par des moyens plus indirects, comme l’exportation de capitaux. L’impérialisme apparaît ainsi comme le produit des contradictions du capital, permettant de faire face à l’érosion du taux de profit : l’accumulation, menacée à l’intérieur des frontières, se projette à l’extérieur, au prix d’une intensification des rivalités nationales et des conflits entre puissances.
En dépit de leur ancienneté, les théories classiques de l’impérialisme conservent une capacité explicative pour analyser les ondes longues de l’économie politique internationale. En plaçant au cœur de l’analyse les conflits entre puissances comme expression des contradictions internes du capitalisme, elles ont structuré la pensée critique du XXème siècle. Ces théories seront débattues, contestées et actualisées tout au long du XXème siècle afin d’interpréter les recompositions de l’ordre international.
Les évolutions historiques qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale, avec les mouvements décoloniaux de libération nationale, la naissance de la « communauté économique européenne » et le leadership mondial pris par les États-Unis conduisent une deuxième génération de théoricien·nes de l’impérialisme à renouveler la théorie marxiste de l’impérialisme.
Un constat s’impose : malgré la conquête de l’indépendance politique par les pays anciennement colonisés, la décolonisation ne débouche pas sur le développement autonome de leurs économies. Les capacités productives de ces pays demeurent en effet extrêmement dépendantes des anciennes puissances colonisatrices. Pour rendre compte de la persistance de ces rapports de domination, des intellectuel·les comme André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein ou Samir Amin ont développé ce que l’on a appelé les « théories de la dépendance ». Selon ces penseur·euses, le développement du « centre » (l’Occident) provoque le sous-développement de la périphérie (les « pays du Sud »). Dès lors, les analyses du courant de la rivalité inter-impérialiste qui mettent en avant le rôle de la guerre dans le capitalisme sont reléguées au second-plan. L’attention se focalise désormais sur les liens économiques qui unissent inégalement le centre et la périphérie, perpétuant notamment la domination des anciennes puissances coloniales. Le concept de violence structurelle désigne dans ce cadre les arrangements institutionnels qui maintiennent en place les inégalités entre les économies dominantes du centre et les économies subordonnées et dépendantes de la périphérie.
« Pour [André Gunder] Frank, le capitalisme forme un système d’échanges mondiaux basés sur les monopoles et l’exploitation. Une économie devient capitaliste dès lors qu’elle est impliquée dans les échanges capitalistes, mais cette intégration correspond à l’intégration dans une hiérarchie bien définie : le centre concentre les plus-values et les investissements, et installe dans la périphérie une « lumpenbourgeoisie » dont la fonction est de consolider le sous-développement au niveau local. » (Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme)
André Gunder Frank met en évidence un double mécanisme : les pays « périphériques » se spécialisent dans la production de biens à faible valeur ajoutée, tandis qu’ils importent des biens à forte valeur ajoutée en provenance du « centre », dans un contexte marqué par des niveaux de production et de consommation relativement faibles. Cette structure des échanges entretient leur sous-développement et consolide la dépendance économique de la « périphérie » à l’égard du « centre ».
Selon Immanuel Wallerstein, dans cette configuration, l’État joue un rôle central dans la reproduction de la hiérarchie entre les États et des inégalités au niveau mondial. Il confère des avantages concurrentiels aux entreprises nationales, notamment à travers le brevetage, les restrictions aux importations, ou encore les subventions publiques. Les analyses des théoricien·nes de la dépendance permettent ainsi de mieux comprendre l’hégémonie américaine d’après-guerre : entre 1945 et 1970, les États-Unis occupent une position dominante au sein des États capitalistes, leurs firmes réalisant près de 60 % des investissements à l’étranger en 1960. Cette prééminence est fondée sur la centralité du dollar dans les échanges internationaux et la supériorité des capacités de production, puis, à partir des années 1970, sur la financiarisation, le rapatriement des profits réalisés dans la périphérie et les rentes de monopoles protégés par les brevets.
Néanmoins, la pertinence de l’analyse du « développement du sous-développement » est remise en cause. Car si le sous-développement de la périphérie constitue une condition structurelle et nécessaire du développement du centre, comment rendre compte des trajectoires de rattrapage observées dans certains pays ? De plus, les nombreuses interventions militaires et guerres violentes menées par les puissances impérialistes – au premier chef les États-Unis – contredisent l’idée d’un effacement du fait militaire.
Publié en 2003, dans le contexte de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, Le nouvel impérialisme de David Harvey propose un renouvellement de l’analyse de l’impérialisme. Contre les thèses post-impérialistes qui insistent sur la transnationalisation des capitaux et l’effacement relatif de l’État-nation, Harvey réaffirme le rôle central des États et des rivalités de puissance dans le capitalisme mondial.
L’auteur insiste sur le fait que les périodes d’affaiblissement relatif des puissances impérialistes favorisent le recours à la force. C’est précisément le cas des États-Unis au début des années 2000, après l’éclatement de la bulle internet et déjà dans un contexte de montée en puissance industrielle et financière de la Chine. On observe ainsi une dynamique de remilitarisation dans les pays occidentaux à partir des années 1990, suivie de l’expansion de l’OTAN vers l’Europe de l’Est et des bombardements de l’Irak en 1998, avant l’invasion de 2003, ainsi que les bombardements de la Serbie en 1999 sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.
C’est dans ce contexte de retour du fait militaire dans la politique extérieure des puissances impérialistes que David Harvey parle de « nouvel impérialisme ». Selon Harvey, l’impérialisme dans le capitalisme tardif résulte de l’articulation de deux logiques : la logique territoriale des États, ancrée dans un espace politique national et mobilisant des ressources économiques, militaires et juridiques, et la logique déterritorialisée de l’accumulation du capital, qui pousse les entreprises à déplacer ou étendre leurs investissements d’un territoire à l’autre. Cette distinction permet notamment de comprendre pourquoi certaines interventions militaires peuvent apparaître irrationnelles à court terme d’un point de vue économique tout en participant au maintien des conditions générales de l’accumulation du capital.
Appliquée à la guerre du Vietnam, l’analyse de Harvey conduit à lire l’intervention américaine comme le produit de l’articulation de ces deux logiques. D’un côté, elle s’inscrit dans une logique territoriale : les États-Unis cherchent à défendre un allié et à contenir l’expansion de régimes proches de l’URSS en Asie du Sud-Est. De l’autre, cette stratégie participe aussi d’une logique d’accumulation, en visant à maintenir la région intégrée à l’économie capitaliste mondiale et ouverte aux processus d’investissement et d’échange.
Cependant, ces deux logiques ne sont pas parfaitement compatibles. L’ampleur des dépenses militaires et le coût humain du conflit ont progressivement fait apparaître une contradiction entre les objectifs géopolitiques poursuivis par l’État américain et les exigences de la reproduction du capital. Pour Harvey, l’épisode illustre ainsi le caractère dialectique de l’impérialisme capitaliste : la logique territoriale de puissance étatique y demeure subordonnée et partiellement contrainte, par la logique plus large de l’accumulation du capital.
Enfin, pour les théoricien·nes du « nouvel impérialisme », la guerre d’Irak s’inscrit avant tout dans une lutte pour l’hégémonie, dans un contexte où la prééminence américaine est de plus en plus contestée par d’autres pôles de puissance — l’Europe, la Chine, la Russie et, dans une moindre mesure, le Japon. La question du pétrole, souvent invoquée pour expliquer la guerre d’Irak, doit être comprise dans une perspective large. L’enjeu ne tient pas seulement à l’exploitation directe des ressources irakiennes, mais au contrôle du Moyen-Orient, où se concentrent une part importante des réserves mondiales. Maîtriser cet espace, c’est à la fois peser sur l’accès global au pétrole et sécuriser ses principales voies de transport et de distribution grâce à une présence militaire durable. Dans cette perspective, l’Irak apparaît comme l’un des points nodaux d’un ensemble plus vaste qui comprend également l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran et le Koweït. L’invasion de 2003 peut ainsi être comprise comme une tentative de consolider une position au cœur d’une région dont le contrôle conditionne, en grande partie, l’équilibre de l’économie mondiale. La guerre constitue alors pour l’impérialisme états-unien un instrument d’organisation de l’espace et du temps de l’accumulation.
Les événements récents au Moyen-Orient témoignent d’une chose : l’impérialisme n’appartient nullement au passé du capitalisme. Depuis le début des années 2000, les États-Unis rencontrent des difficultés croissantes à obtenir l’adhésion des États situés dans leur sphère d’influence. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les agressions les plus récentes, comme au Venezuela ou en Iran. Bien sûr, la lutte pour se saisir de ressources comme le pétrole vénézuélien et iranien est un intérêt économique direct. Mais c’est aussi et peut être surtout, des moyens pour rétablir ou renforcer l’influence états-unienne sur des régions du monde essentielles pour son impérialisme : le continent américain et le Moyen-Orient.
Dans le même temps, l’ascension de la Chine dans la production et le commerce mondial les conduit à intensifier la lutte hégémonique contre la puissance chinoise, dans le but de préserver, à long terme, les conditions de la reproduction du capital américain. Les guerres impérialistes perturbent certes l’économie mondiale à court terme, comme en atteste la hausse des prix du carburant consécutive à l’attaque israélo-américaine de l’Iran et au blocage du détroit d’Ormuz. Mais à plus long terme, les opérations et les invasions militaires visent à renforcer le contrôle de la puissance impérialiste sur le Moyen-Orient et sur ses ressources stratégiques. Dans cette perspective, la maîtrise des points de passage qui assurent la vitesse de valorisation du capital (canal de Panama, passage Nord-Est…) constitue un enjeu décisif de la lutte impérialiste. Le Moyen-Orient apparaît dès lors comme une étape dans la préparation d’une guerre entre les États-Unis et la Chine. En s’attaquant à l’Iran, les États-Unis fragilisent en effet un partenaire commercial majeur de Pékin : la Chine est aujourd’hui le principal acheteur du pétrole iranien, qui représente près de 13,4 % de ses importations par voie maritime de pétrole[1]. Loin d’être un vestige du passé, l’impérialisme le plus brutal continue de structurer les rapports de force entre grandes puissances et réapparaît avec netteté lorsque la position hégémonique des États-Unis est remise en cause.
13.03.2026 à 18:52
Émilien Cabiran
La nouvelle guerre de Donald Trump et Benjamin Netanyahu a entraîné une hausse des prix internationaux de l’énergie. Une question se pose alors : qui paye ? Les multinationales de l’énergie ou bien les citoyens ? Une seule mesure empêche que ce soit les citoyens qui payent : le blocage des prix.
La nouvelle guerre des États-Unis et d’Israël bloque depuis désormais deux semaines le très étroit détroit d’Ormuz, par lequel transitent un quart du commerce mondial de pétrole et un cinquième du gaz liquéfié. Des sites importants de production d’énergie ont été également frappés dans plusieurs États du Golfe[1]. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le monde fait face à « la plus importante perturbation » de l’approvisionnement en pétrole de l’histoire.
Les prix internationaux de l’énergie ont immédiatement décollé : 50 % de hausse du prix du gaz et 70 % du prix du baril de pétrole en quelques jours. Du jamais vu en si peu de temps. Quant au prix de l’électricité, il sera nécessairement touché, puisque le marché européen de l’électricité le fait dépendre du prix du gaz.
Ces prix internationaux se répercutent sur les prix de vente en France, notamment sur les prix à la pompe. Depuis le 27 février, la veille des premiers bombardements, le prix du litre d’essence (sans plomb 95) a augmenté de plus de 9 % en moyenne, passant de 1,71 € à 1,87 €[2]. Dans certaines stations, c’est même plus de 2 €. Habituellement moins cher que l’essence, le gazole a vu son prix exploser : plus de 2 € en moyenne, soit 18 % de plus par rapport au début de la guerre[3]. Mais là encore, dans de nombreuses stations le litre atteint 2,6 €.
L’envolée des prix s’inscrit dans un contexte plus large où les prix des carburants ont augmenté beaucoup plus vite que l’indice moyen des prix à la consommation ces trente dernières années : avant la crise actuelle, les prix moyens ont augmenté d’environ 70 % depuis 1992, alors que les prix du gazole ont augmenté de 200 % et ceux du sans plomb de 130 %.

Les premiers touchés par cette hausse des prix de l’énergie sont les consommateurs aux revenus les plus modestes : en effet, plus le revenu est faible, plus la part consacrée aux biens de première nécessité, comme l’énergie, est importante. Des millions de citoyens privés d’alternative à la voiture, faute d’infrastructures de transports collectifs, se retrouvent pris à la gorge, après avoir subi l’inflation en 2022 et 2023.
Les entreprises, particulièrement les TPE et PME, sont également frappées de plein fouet : transporteurs routiers, artisans, entreprises du BTP… Sans compter toutes les autres petites entreprises qui vont être impactées par la hausse du coût des livraisons. Rappelons que beaucoup sont déjà en grande difficulté, avec un record de défaillances l’an dernier.
Le choc pétrolier est devenu aujourd’hui une hypothèse probable. La hausse du prix des hydrocarbures est non seulement significative mais elle risque vraisemblablement d’être durable. Même si un cessez-le-feu était signé demain, les conditions de circulation maritimes dans le détroit d’Ormuz ne seraient pas rétablies pour autant. Sans compter le temps qu’exige la relance de la production de pétrole interrompue sur plusieurs sites.
Plus encore, la hausse des prix ne va pas rester cantonnée au secteur de l’énergie. Elle va inévitablement se répercuter dans tout le reste de l’économie car notre dépendance au pétrole est totale. Il y a du pétrole partout dans ce que nous consommons, sous une forme ou sous une autre ! Les composants issues de la pétrochimie sont essentiels dans la chimie, les technologies, et dans de très nombreux secteurs de l’industrie manufacturière[4].
D’autres problèmes d’approvisionnement s’additionnent et viennent percuter l’économie mondiale. Le détroit d’Ormuz voit en effet transiter un grand nombre de matières premières : 15 % du commerce d’aluminium, vital pour la production industrielle, un quart du commerce maritime de minéraux et un tiers des engrais consommés dans le monde[5].
Nous entrons donc dans une période où inflation et ralentissement économique pourraient s’alimenter mutuellement. C’est ce qu’on appelle la stagflation. Et ses effets risquent d’être désastreux. L’histoire économique récente nous l’a enseigné. Dans les années qui ont suivi le choc pétrolier de 1973 provoqué par la guerre du Kippour, l’inflation et le chômage en France ont été multiplié par deux[6].
La hausse des prix à la pompe s’explique par des mécanismes spéculatifs. L’essence et le gasoil qui se trouvent actuellement dans les cuves des stations services ont été extraits au minimum plus d’un mois avant le début de la guerre ! Ils ont donc été achetés, puis transportés et raffinés à une période où les cours ne s’affolaient pas sur les marchés. Si les prix augmentent dès maintenant, c’est parce que les raffineurs et les distributeurs anticipent des hausses à venir et les répercutent tout de suite. Autrement dit, ils appliquent aujourd’hui les prix hypothétiques de demain. Ils gonflent leurs prix. Et ce faisant, ils dégagent des marges considérables sur le dos de la population, en profitant de la guerre.
Total a vu ses profits s’envoler après le Covid, avec un record de profits en 2022 : plus de 20 milliards de dollars, soit l’un des meilleurs chiffres de l’histoire du CAC 40 ! De 2014 à 2024, ses profits ont été multipliés par 4. Depuis 2021, la rentabilité de ses capitaux propres[7] est trois fois supérieure à la moyenne des entreprises, qui tourne autour de 10 %. Autrement dit, Total a accumulé des marges indécentes, qui lui permettraient d’absorber un futur blocage des prix.


Le secteur de l’énergie est celui qui s’est le plus enrichi ces dernières années, grâce à l’effet d’aubaine qu’a représenté la guerre en Ukraine. Les chiffres sont édifiants. Entre 2017 et 2024, dans la branche « énergie, eau et déchets », les prix ont augmenté de 81 %. Pour quelles raisons ? En premier lieu parce que les entreprises ont dégagé plus de profits. Sur la même période, les profits ont ainsi contribué à la moitié de la hausse des prix de production[8].
Les raffineurs en France[9] ont largement les moyens de prendre en charge la hausse des prix internationaux du pétrole ! Certes, de grands groupes comme Total affichent en France des profits dérisoires, mais ils font d’énormes profits à l’échelle mondiale, en pratiquant l’optimisation fiscale (localisation du plus de profit possible dans les pays où ils sont les moins taxés)[10]. Ainsi, en 2019, 2020, 2021, et à nouveau en 2023, Total n’a payé aucun impôt sur les sociétés en France.
Quand Total annonce plafonner dans ses stations le litre d’essence à 1,99 € et celui de gasoil à 2,09 € jusqu’à la fin du mois de mars 2026, il entérine des hausses respectives de 16 % et 22 % par rapport au début de la guerre. Ces plafonds sont par ailleurs supérieurs au prix moyen du litre d’essence et de gasoil actuellement en France. Surtout, entre le premier jour du conflit et l’annonce de cette mesure, Total en a profité pendant plus de 10 jours pour pratiquer des prix démesurés. Et l’entreprise n’en est pas à son coup d’essai : en 2023, l’année où ses profits ont atteint un niveau record, elle avait lancé une opération de plafonnement du prix des carburants à 1,99 € le litre.
Pourtant, aucune leçon n’a été tirée par les gouvernements d’Emmanuel Macron : il n’y a toujours aucun encadrement des marges ces multinationales, ni aucun blocage des prix. Il est urgent de le mettre en œuvre.
Le droit français prévoit déjà, à l’article L410-2 du code de commerce, la possibilité de réglementer les prix en cas de circonstances exceptionnelles. Le gouvernement pourrait tout à fait l’activer tout de suite !
Face à la hausse actuelle des prix de l’énergie, le prix des carburants pourrait tout à fait être bloqué au niveau juste avant la guerre (soit 1,70 € le prix de l’essence, par exemple). Les marges des raffineurs ne s’en trouveraient pas affectées à court terme puisque leur pétrole a été acheté avant la flambée des prix. Par ailleurs, les raffineurs disposent, en plus des stocks stratégiques imposés par la loi, de stocks privés pour affronter un éventuel choc.
Cet article du code du commerce a déjà été utilisé à plusieurs reprises : un blocage des prix serait loin d’être une première en France ! En Guadeloupe en 1989 ce sont les prix et les marges qui ont été bloqués pendant 4 semaines suite au passage du cyclone Hugo. En 1990, alors que les prix des carburants augmentent dans le contexte de la guerre du Golfe, le premier Ministre Michel Rocard et son ministre de l’Économie Pierre Bérégovoy interviennent par décret pour réglementer pendant 5 semaines les marges de distribution et le prix de vente au détail. Sous la présidence Macron, en pleine crise Covid en 2020, des prix maximum de vente au détail des masques et du gel hydroalcoolique ont été fixés. Aucun de ces cas d’intervention de la puissance publique pour administrer provisoirement les prix n’a conduit à une pénurie.
Mais ce n’est pas tout. Dans les départements d’outre-mer, où la vie chère fait rage, les prix des carburants et de plusieurs biens de première nécessité sont bloqués de façon permanente de longue date. Régulièrement, le préfet fixe un prix maximum qui évolue chaque mois : le litre d’essence coûte ainsi 1,54 € le litre sur l’île de La Réunion[11]. Et pourtant, les départements d’outre-mer ne rencontrent pas de problème d’approvisionnement : là encore, l’hypothétique menace de pénuries en cas de blocage des prix est infirmée par les faits.
Et face à la hausse des prix de l’énergie actuellement, plusieurs européens ont décidé de bloquer leurs prix. La Croatie plafonne le prix du litre d’essence à 1,5 € et celui du litre de gazole à 1,55 €. La Hongrie de Viktor Orban aussi. La Grèce a quant à elle annoncé l’encadrement des marges bénéficiaires. Ailleurs dans le monde, les gouvernements sont de plus en plus nombreux à prendre des mesures pour protéger leur population de la spéculation des pétroliers : la Thaïlande plafonne le prix du diesel, de même que la Corée du Sud avec le prix de gros du carburant.
| Que ferait Total en cas de blocage des prix ? Le risque de pénurie est l’argument principal opposé au blocage des prix. Les stratégies de Total et des autres raffineurs pour contourner un éventuel blocage des prix pourraient-elles réellement mettre la France à sec ? Le risque est que Total cesse de vendre ses carburants dans les stations service du pays. Une fois le pétrole passé par ses raffineries en France, les carburants seraient exportés à l’étranger, pour être vendu là où les prix sont plus élevés. À court terme, il n’y a pas de risque. Si le blocage des prix de l’énergie en France est provisoire et ne s’étend pas dans le temps, Total n’a pas intérêt à réorganiser et rediriger vers d’autres pays ses flux pour vendre ses carburants. À long terme en revanche, si le blocage du détroit d’Ormuz est durable et qu’il est nécessaire de maintenir le blocage des prix, le risque existe. Le capital cherchera à maintenir sa rentabilité par tous les moyens. Et il peut le faire : Total est en situation de quasi-monopole sur le raffinage en France. La France serait-elle pour autant démunie et condamnée à céder au chantage des actionnaires de Total ? Non. Le gouvernement a les moyens d’instaurer un rapport de force avec l’entreprise. Des mesures de régulation et de réquisitions des stocks de Total pourraient être prises, au motif qu’il y va de l’intérêt stratégique de la nation : l’énergie est un besoin essentiel, au fondement de la souveraineté. La nationalisation de Total pourrait également être envisagée pour les mêmes raisons, selon l’évolution des circonstances. Cela n’a rien d’extravagant. Historiquement, Total est la première compagnie de pétrole nationale ! L’entreprise naît en 1924 à l’initiative de l’État, sous le nom de compagnie française des pétroles. À l’époque, la Première Guerre mondiale vient de se terminer, durant laquelle la France s’est retrouvée dépendante de l’acheminement de carburants états-uniens[12]. Le gouvernement cherche alors à sécuriser son indépendance énergétique. Ce n’est que 60 ans plus tard, sous le gouvernement de droite d’Édouard Balladur en 1993, que Total est privatisé : l’État vend les parts qu’il détient, se privant ainsi du pouvoir de peser sur les orientations stratégiques de l’entreprise. |
Après 12 jours de guerre, le gouvernement n’a toujours rien fait, rien décidé pour contenir la hausse des prix de l’énergie. En régime néolibéral, les mécanismes de marché ne doivent pas être enrayés car cela viendrait porter atteinte aux profits des grands groupes. Le gouvernement se contente donc d’interventions cosmétiques.
Il a d’abord annoncé 500 contrôles dans les stations services, pour lutter contre les hausses de prix abusives. Sauf que c’est en réalité dérisoire. D’abord parce que le pays ne compte pas moins de 10 000 stations ! Ensuite, parce qu’en concentrant son action sur les distributeurs de carburants de cette façon, le gouvernement ne s’attaque pas à la racine du problème qui préside à la formation des prix : la spéculation des raffineurs, en amont de la distribution. Enfin, parce que le gouvernement n’a en réalité rien fait contre les hausses de prix abusives : seules 6 % des stations-services contrôlées vont devoir s’acquitter d’une amende… pour avoir floué le client sur le prix affiché, pas pour avoir gonflé ce prix. Les stations affichant des prix beaucoup plus élevés que la moyenne ne sont donc pas menacées. En début de semaine, on a ainsi pu entendre le Ministre de l’Économie Roland Lescure déclarer sur un plateau de télévision : « les stations qui vendent leur gasoil à 2,3 € on a besoin d’explications, on a besoin d’engagements, on a besoin de correction de la part des distributeurs »[13]. Les propos de Roland Lescure rappellent ceux de son prédécesseur Bruno Le Maire lors de la crise inflationniste de 2023, qui lui ont valu d’être affublé du surnom ironique « Bruno demande ».
Récemment, le gouvernement a annoncé envisager un encadrement des marges des distributeurs, toujours à l’étude. Mais là encore, cela laisse libre cours au principal problème : la spéculation et les profits réalisés par les raffineurs.
En milieu de semaine, l’Agence internationale de l’énergie, composée des 32 pays développés de l’OCDE, a décidé à l’unanimité de débloquer 400 millions de barils : soit la plus grosse intervention dans les stocks de son histoire. La France consent à libérer 14 millions de barils de pétrole.
Le déstockage vise principalement à rassurer les marchés et à éviter l’explosion des cours du pétrole. Il n’empêche en aucune façon la spéculation et les profits des raffineurs.
Mais il n’y a pas actuellement de pénurie de pétrole en France ou en Europe. Puiser trop tôt dans les stocks stratégiques, c’est possiblement se mettre dans une position de vulnérabilité inutilement. Car si le conflit s’éternise, il est possible que le pétrole vienne à manquer.
Face à la hausse du prix des carburants, certains recommandent de mettre en place un « chèque énergie » pour les ménages populaires : une aide versée directement par l’État aux familles qui remplissent les conditions, pour les aider à tenir le choc.
En apparence, cela peut sembler judicieux : qui est contre une aide monétaire ? Mais en réalité, c’est le meilleur moyen de préserver les profits des entreprises. Plutôt que de s’attaquer frontalement à la spéculation en plafonnant provisoirement les prix, l’État laisse les mains libres au marché tout en intervenant dans un second temps pour limiter la casse. Autrement dit : les entreprises encaissent, et l’État, donc les contribuables, compensent les dégâts.
C’est exactement ce qu’il s’est passé ces dernières années. En 2021, un chèque énergie exceptionnel d’un montant de 100 € est versé en complément du chèque énergie « classique » et renouvelé en 2022. La même année, un chèque énergie « opération fioul » et un autre « opération bois » est versé aux ménages ne bénéficiant pas du bouclier tarifaire sur l’électricité et le gaz. En 2024, une « indemnité carburant » est versée aux travailleurs les plus modestes qui utilisent leur voiture dans le cadre de leur travail ou pour s’y rendre.
Le bouclier tarifaire relève de la même logique : au lieu de geler les prix de l’électricité et du gaz qui ont explosé, l’État se contente de payer lui-même une partie de la facture des ménages pour les soulager. Pour les grandes entreprises du secteur de l’énergie, c’est source de grands profits, puisqu’ils continuent de bénéficier de prix gonflés. Mais du point de vue des finances publiques, c’est autre chose : l’opération a coûté 60 milliards d’euros au total à l’État entre 2022 et 2023.
Les chèques énergie sont l’un des instruments du néolibéralisme : l’État néolibéral porte assistance au capital et maintient ses profits sous perfusion au nom de la libre concurrence et de la compétitivité, tout en imposant des coupes budgétaires brutales à la population.
Depuis le début du conflit, de nombreux discours évacuent la question de la spéculation pour cibler l’État. Les grands patrons notamment sont à la manœuvre. Dominique Schelcher, directeur de la coopérative de supermarchés U : « Le grand gagnant dans cette affaire, c’est qui ? C’est l’État […] Plus de 51 % du prix que vous payez à la pompe part directement dans les poches de l’État »[14]. C’est aussi la position du Rassemblement national, qui « demande au gouvernement de ne pas s’enrichir sur le dos d’une crise » et appelle à baisser la TVA de 20 % à 5,5 % sur le carburant et les autres énergies.
| Encadré : de quoi est composé le prix de l’énergie ? Quand vous mettez 1 litre d’essence de ou de gasoil dans le réservoir de votre voiture, voici ce que vous payez. • Le coût du pétrole brut. Il varie sur les marchés internationaux. Il inclut la marge de la compagnie pétrolière. => environ 28 % du prix de vente • Le coût de distribution. Cela inclut les frais d’acheminement, les frais de raffinage (transformation du pétrole brut en essence par exemple), les frais de stockage et ceux d’exploitation. Il y a donc la marge du transporteur, la marge du raffineur et celle de la station service => environ 18 % du prix de vente • La taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), perçue par l’État, les collectivités territoriales et l’Agence de financement des infrastructures de transports de France. Son montant est net : ce n’est pas un pourcentage du prix total. Si le cours du pétrole augmente, le montant de la TICPE reste donc le même. => environ 37 % du prix de vente • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA). Elle est perçue par l’État, les collectivités territoriales et la Sécurité sociale. La TVA est proportionnelle au prix. Cela signifie que son montant augmente si le prix croît, et inversement. Il y a la TVA sur les produits pétroliers : 20 % de la somme que représente le coût brut, le coût de transport et le coût de raffinage. Et il y a la TVA sur la TICPE : 20 % de la TICPE. => quand on additionne, la TVA représente environ 17 % du prix de vente Un peu plus de la moitié du prix de vente est donc composé de taxes. L’autre moitié correspond aux marges des producteurs, distributeurs et raffineurs. Mais attention ! Quand le prix de vente augmente, tout le monde ne s’enrichit pas et tout le monde ne prend pas la même part. Les compagnies pétrolières et les raffineurs sont aujourd’hui ceux qui profitent le plus de la guerre. Pour ce qui est des stations-services, cela dépend : les supermarchés vendent plus souvent à prix coûtant, c’est-à-dire sans dégager de marges, là où les stations Total ou Shell sur les autoroutes pratiquent des prix exorbitants puisque les automobilistes ont absolument besoin de s’y arrêter et n’ont pas d’alternative. Comme le baril du pétrole et la marge des raffineurs augmente, la TVA sur les produits pétroliers augmente mécaniquement, mais cela reste marginal. ![]() Source : Ufip énergies et mobilités, 6 mars 2026 |
Ce que propose le RN est en réalité inefficace. Cela ne garantit pas du tout que les prix à la pompe baissent puisque cela ne s’attaque pas à la racine du problème : la spéculation sur les prix dont sont responsables des grands groupes de raffineurs et les distributeurs.
Il y a des précédents récents. En 2008, Nicolas Sarkozy accède à une revendication de longue date des patrons de restaurants : abaisser la TVA et fixer un taux réduit de 5,5 %. À l’époque, les restaurateurs s’engagent à ce que cela profite équitablement à tout le monde. Que s’est-il passé dans les faits ? Les patrons ont essentiellement tout empoché. Ils ont beaucoup augmenté leurs bénéfices (de 24 %), mais légèrement augmenté les salaires (4 %) et très peu diminué les prix pour leurs clients (- 1,9 %)[15].
Autrement dit, si la TVA sur le carburant était abaissée comme le demande le RN, rien n’assurerait que le prix de vente au litre baisse. Total en tant que raffineur pourrait surtout en profiter pour augmenter encore plus ses marges. Les clients paieraient alors le même prix qu’avant la baisse de la TVA, mais cela coûterait très cher à l’Etat et aux contribuables, et l’argent irait davantage dans les poches de Total.
Ce que demandent les dirigeants du Rassemblement national n’est par ailleurs pas clair. Est-ce qu’ils veulent abaisser le taux de la TVA, de 20 % à 5 % ? Dans ce cas, cela représenterait 10 milliards de recettes en moins pour l’État[16]. Ou bien est-ce que le RN exige que le surplus de TVA perçu par l’État en raison de la hausse du cours du pétrole et des marges ne soit pas collecté ? C’est ce que semble suggérer Jordan Bardella en interview[17], ce qui ne ferait qu’atténuer très légèrement la hausse des prix tout en laissant libre cours à la spéculation des grands groupes. Dans un cas comme dans l’autre, le RN ne propose pas de geler les prix, ce qui est la mesure la plus protectrice.
La nouvelle guerre illégale de Trump et Netanyahu met le monde en danger, sur tous les plans. Les bombardements font des ravages humains : des milliers de civils tués, blessés, déplacés, contaminés au phosphore blanc et aux produits chimiques du pétrole en suspension dans l’air. Et la contagion de la guerre tient à peu. Il suffit qu’un seul pays de l’OTAN soit attaqué pour que tous les autres soient mécaniquement entraînés, en vertu de l’article 5 du traité de l’institution. De la même façon, un seul État membre de l’Union européenne touché et c’est les 26 autres qui lui doivent assistance, compte tenu de la clause de défense collective qui les lie.
La nouvelle guerre fait peser la menace d’une crise économique globale : elle expose les peuples du monde entier à des difficultés d’approvisionnements à long terme et à la spéculation d’entreprises rapaces qui s’enrichissent sur le dos de la guerre. La première des solutions à tous ces problèmes est le cessez-le-feu. L’élaboration d’une position non alignée et œuvrant pour des objectifs de paix est donc indispensable aussi pour des raisons économiques.
L’indépendance de la France sur la scène internationale exige enfin son autonomie stratégique et sa souveraineté énergétique. Non-alignement et bifurcation écologique sont dès lors les deux faces d’une même pièce. La France doit donc réduire par tous les moyens sa dépendance aux hydrocarbures : le sort de la population ne saurait être livré plus longtemps aux pays exportateurs de pétrole, dont les intérêts ne sont pas les nôtres. Aujourd’hui, les énergies fossiles représentent 60 % de notre consommation énergétique totale[18]. Et 99 % du pétrole que nous consommons, sous une forme ou sous une autre, est importé[19]. La France s’en trouve affaiblie.
Pour en sortir, il est impératif de s’orienter vers un mix énergétique 100 % renouvelable à l’horizon 2050 en développant les énergies renouvelables, de développer les transports publics écologiques, de rénover les logements et bâtiments publics… Le mot d’ordre de la bifurcation énergétique est double : sobriété énergétique et efficacité énergétique. Pour cela, la planification est l’outil à notre disposition.
20.02.2026 à 15:19
Zoé Pebay
| Note de lecture de l’ouvrage d’Hugo Touzet, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs, Éditions EHESS, 2025. |
Hugo Touzet est sociologue. Il a soutenu en 2021 à Sorbonne Université une thèse intitulée Le travail de l’opinion publique. Sociologie des professionnel·les du sondage d’opinion. Il est co-auteur de Sociologie de l’opinion publique (PUF, 2020) et de Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale en 2017 (Éditions du Croquant, 2022). Il a publié Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeur·ses (Éditions de l’EHESS, 2025).
Elabe, Harris Interactive, Ifop, Cluster 17, Ipsos, Opinion Way, etc. : pour qui s’intéresse à la vie politique française, il est probable que les noms de ces instituts de sondage ne soient pas inconnus. Mais qui sont vraiment les sondeur·ses et comment travaillent-ils ? Ces interrogations sont au cœur de l’ouvrage du sociologue Hugo Touzet, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs (2025). En ouvrant la « boîte noire » des sondages d’opinion, Hugo Touzet propose une analyse rigoureuse des conditions concrètes d’élaboration des études d’opinion. Il déplace le regard de l’objet « sondage », fréquemment appréhendé dans les sciences sociales sous l’angle des statistiques, vers le travail concret qu’il suppose. Il propose ainsi de remonter la chaîne de production des chiffres pour comprendre par qui et comment ils sont constitués. L’auteur montre notamment que les praticien·nes du sondage sont soumis·es à des injonctions contradictoires. D’un côté, les impératifs marchands propres au monde de l’entreprise (rentabilité, flexibilité, satisfaction des attentes des client·es, etc.). De l’autre, les exigences de scientificité portées par la profession elle-même (représentativité des échantillons, limitation des biais, etc.). Il s’intéresse ainsi spécifiquement à la manière dont les sondeur·ses tentent d’aménager la tension entre respect des standards de la bonne enquête et impératifs commerciaux et la façon dont cette tension dégrade la qualité et la rigueur des sondages publiés..
L’enquête porte sur plus d’une centaine de salarié·es travaillant dans les départements « Opinion » appartenant à onze instituts de sondage français, couvrant l’ensemble de la hiérarchie professionnelle, des stagiaires aux postes de direction. À l’heure où le couple média/sondage exerce une pression extrême sur la vie démocratique du pays, contribuant à transformer en profondeur la manière de faire de la politique, le livre de Hugo Touzet fournit des clés de compréhension essentielles pour analyser les sondages d’opinion avec un regard critique.
Derrière la figure publique du sondeur·se médiatique se déploie en réalité une chaîne de production complexe, structurée hiérarchiquement et organisée autour d’une diversité de métiers, sans lesquels la fabrique quotidienne des enquêtes d’opinion serait impossible.
Dans les instituts de sondage, la division technique du travail prend diverses formes. Les instituts sont divisés en départements (santé, opinion, etc.), eux-mêmes subdivisés en pôles correspondant à des sous-spécialisations. À l’intérieur des départements, on retrouve une hiérarchie bien définie : stagiaire, chargé·e d’étude, directeur·rice d’étude, directeur·rice de département. ll faut bien distinguer les activités de sondage marketing d’une part et les sondages d’opinion d’autre part. Les premiers relèvent des études de marché : ils visent à mieux comprendre les préférences des consommateurs afin d’aider les entreprises à adapter leurs produits et leurs stratégies commerciales. Le livre porte uniquement sur les seconds, c’est-à-dire les sondages d’opinion qui prétendent mesurer les attitudes, les préférences et les comportements politiques ou sociaux d’une population donnée. Ce sont ces enquêtes que l’on voit commentées dans les médias, notamment lorsqu’il s’agit d’intentions de vote. Pourtant, contrairement à l’impression qu’ils peuvent donner, les sondages d’opinion représentent une part marginale de l’activité économique des instituts : l’essentiel de leur chiffre d’affaires et de leurs effectifs provient des études marketing réalisées pour les entreprises. Ils constituent néanmoins une vitrine publicitaire pour les instituts de sondage, en bénéficiant d’une forte couverture médiatique.
Les équipes des départements « Opinion » sont majoritairement composées de femmes, souvent jeunes, en particulier aux échelons inférieurs. Presque tou·tes sont titulaires d’un master ou d’un diplôme équivalent bac +5, obtenu au sein d’un institut d’études politiques ou d’une université. De plus, une part importante des enquêté·es possède un diplôme « généraliste ou de recherche ». Les sondeur·ses sont donc formé·es aux techniques quantitatives des sciences sociales et disposent d’un socle de connaissances solide quant aux limites et aux biais pouvant limiter la validité des échantillons employés dans les sondages.
À l’inverse, les questions commerciales sont peu présentes dans leur formation initiale. Les sondeur·ses sont pourtant continûment confronté·es, dans l’exercice quotidien de leur métier, aux logiques marchandes qui structurent leur activité. C’est ce que souligne Pierre, directeur de département au sein d’un institut de grande taille, à propos de cet aspect de son travail :
« Je dirais que ce qu’on attend de moi en premier, c’est de développer cette activité et de la développer dans des conditions financières qui soient profitables. […] toutes ces sociétés que vous interrogez, qu’on appelle “instituts de sondage”, ne sont en rien des “instituts”, ce sont des sociétés, des entreprises privées […] »
Évoluer dans un écosystème professionnel orienté vers la recherche du profit ne va pas de soi pour les sondeur·ses d’opinion, dont beaucoup entretiennent des liens étroits avec le monde académique. De fait, Hugo Touzet montre que les pressions économiques auxquelles le secteur est soumis peuvent influencer sensiblement la qualité des sondages d’opinion.
Principalement constitués sous la forme de sociétés par actions simplifiées ou de sociétés anonymes, les instituts de sondage sont soumis à diverses injonctions économiques. Les entreprises du secteur n’échappent pas aux transformations du capitalisme de la fin du XXᵉ siècle, marquées par une augmentation croissante des objectifs de maximisation des profits pour les actionnaires. Un sondeur expérimenté expose son analyse de ces évolutions professionnelles :
« […] Et en fait, ce qui s’est passé, c’est une extrême financiarisation du secteur ; ils sont tous devenus cotés en Bourse. […] Donc c’est devenu des espèces de multinationales et ça a quand même vraiment enlevé la dimension un peu science po, recherche, pour être de la machine à vendre du sondage et à vendre à peu près n’importe quoi en fait. »
La concurrence entre instituts de sondage exerce une forte pression à la baisse sur les prix des études. Dans le cadre des réponses aux appels d’offres, les professionnel·les de l’opinion composent ainsi avec une double contrainte : maintenir le sérieux méthodologique des enquêtes tout en proposant des tarifs compétitifs. Certain·es professionnel·les privilégient alors des dispositifs dits quick and dirty (en français, « vite fait, mal fait »), qui consistent à réduire les coûts en simplifiant les protocoles d’enquête. Cette logique, critiquée au sein de la profession, peut se traduire, par exemple, par le recours exclusif à des terrains en ligne et par des délais de réalisation très courts, au détriment de la qualité des données produites. Le recours exclusif aux terrains en ligne pose en effet problème : il tend à biaiser les échantillons en sous-représentant certaines catégories de la population, en particulier celles qui disposent d’un accès plus limité aux outils numériques.
Ces arbitrages méthodologiques ne sont pas sans effet sur l’organisation du travail. Cette pression sectorielle, caractéristique du mode de production capitaliste, se répercute directement sur les conditions de travail des salarié·es. L’obtention de primes et les augmentations de salaire sont en effet conditionnées à l’atteinte d’objectifs chiffrés, incitant les sondeur·ses à vendre un volume élevé d’études à leurs client·es, au risque d’affecter la qualité des enquêtes produites.
Les contraintes économiques structurent également la relation aux commanditaires des études. La nécessité d’augmenter la rentabilité de l’entreprise et de maximiser le chiffre d’affaires place les salarié·es des instituts de sondage dans une position de dépendance vis-à-vis des client·es (grandes entreprises, associations, partis politiques…). Sylvie, directrice adjointe d’un département « Opinion », raconte ainsi avoir conseillé à un client d’augmenter les effectifs de l’échantillon, 1 000 individus constituant le seuil minimal pour garantir la robustesse statistique des résultats. Néanmoins, si ce dernier ne partage pas cet objectif, le sondeur ne peut contraindre le client à suivre cette règle de rigueur méthodologique. La rationalité marchande influe ainsi également sur des choix méthodologiques déterminants. En France, les sondages reposent presque exclusivement sur la méthode des quotas, qui vise à reproduire la structure de la population à partir de quelques critères (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, territoire), sans tirage au sort des individus. Si cette méthode est privilégiée pour des raisons de coût et de rapidité, elle n’offre pas les garanties statistiques d’un échantillon aléatoire et peut engendrer des biais, dans la mesure où certaines caractéristiques non contrôlées peuvent être sur- ou sous-représentées.
Ces logiques de rentabilité se traduisent également par une capacité limitée des instituts à refuser certaines commandes. Dans un contexte de forte concurrence, des enquêtes peuvent être réalisées alors même que leur cadrage méthodologique ou leur usage final posent problème. Certain·es client·es mobilisent ainsi les sondages pour tester ou promouvoir à tout prix un argumentaire politique, à l’instar de l’étude commandée par l’association La Manif pour tous. Selon l’auteur du sondage, l’association étant consciente de sa position minoritaire sur la question de la procréation médicalement assistée (PMA), celle-ci a cherché à identifier les arguments les plus susceptibles d’infléchir l’opinion. Le·la client·e insère ainsi de longs paragraphes avant une question, orientant significativement les réponses des sondé·es. Il va sans dire que la publication de tels résultats, pourtant biaisés, peut alors avoir des effets notables sur le débat public :
« Et patatras, tu as La Manif pour tous qui publie […] : “Regardez, 60 % des Français·es sont contre la PMA, c’est honteux […]. Bien entendu, sur leur Twitter, sur leurs vignettes, ils vont mettre juste les chiffres : ‘60 % des Français·es sont contre la PMA, sondage SIPO [nom de l’institut de sondage], La Manif pour tous’.” »
L’exercice du métier de sondeur·se d’opinion est ainsi traversé par une tension constante entre l’exigence de mobilisation de compétences méthodologiques robustes et les contraintes imposées par la discipline de marché. Lorsque ces pressions concurrentielles conduisent à un abaissement des standards de scientificité, les producteur·rices de sondages d’opinion tendent à en attribuer la responsabilité aux commanditaires, ou aux niveaux hiérarchiques supérieurs, accusé·es de commercialiser des prestations au détriment de la rigueur méthodologique. Ces constats conduisent l’auteur à interroger non plus seulement les conditions d’élaboration des sondages, mais la nature même de l’objet qu’ils prétendent mesurer.
Au-delà des contraintes commerciales qui pèsent sur les conditions de production des sondages d’opinion, ces derniers font l’objet de critiques plus radicales qui portent sur leur prétention même à saisir « l’opinion ». En France, le sociologue Pierre Bourdieu formule une analyse appelée à marquer durablement les sciences sociales, lors d’une conférence à Arras en 1972, intitulée « L’opinion publique n’existe pas ». Pour le sociologue, les sondages d’opinion reposent sur une double erreur. D’une part, ils contraignent les individus à se prononcer sur des questions qu’ils ne se posent pas, contribuant à imposer l’agenda des classes dominantes. D’autre part, ils présupposent une égalité fictive des répondant·es face à l’opinion, alors que les ressources politiques sont inégalement distribuées. Bourdieu évoque à ce titre un « système censitaire méconnu », par lequel les groupes les moins dotés tendent davantage à s’abstenir de répondre et sont, de fait, assimilés à une absence d’opinion. Les sondages apparaissent ainsi moins comme un instrument de mesure que comme un dispositif de production artificielle de l’opinion. Les sondeur·ses ne sont pas indifférent·es à ces critiques et s’interrogent eux·elles aussi sur le statut de l’objet qu’ils·elles mesurent, indique Hugo Touzet. La plupart des sondeurs interrogés conçoivent ainsi le sondage comme une « somme d’opinions individuelles à un instant t », en reconnaissant l’instabilité de ces opinions et le rôle du cadrage des questions dans leur construction. Pourtant, la conscience aiguë qu’ont les sondeurs des biais et des limites de leur outil n’a pas mené à appréhender les sondages de manière plus précautionneuse dans l’espace public. Plusieurs aspects de la construction des sondages, en particulier les opérations de « redressement » des données, sont ainsi sous le feu des critiques, y compris au sein de la profession.
Les données brutes issues des sondages d’opinion peuvent en effet faire l’objet de trois types de corrections : le redressement socio-démographique, le redressement sur le vote antérieur et le redressement politique. Le premier vise à corriger les déséquilibres éventuels de l’échantillon en attribuant un poids plus élevé aux catégories sous-représentées (femmes, personnes âgées, etc.). Cette pratique n’est pas spécifique aux instituts de sondage et est également utilisée par l’INSEE. Le second consiste à confronter les déclarations de vote passé aux résultats électoraux effectifs, afin d’ajuster les intentions de vote lorsque certains électorats apparaissent sous- ou sur-représentés.
Le redressement politique constitue enfin l’étape la plus critiquée et la plus opaque de la production des sondages. Le livre apporte un éclairage inédit sur les modalités concrètes de ces ajustements. Les professionnel·les interrogé·es le confirment : le redressement politique se situe « au-delà » d’une simple opération statistique. Et pour cause : à la différence des autres opérations de traitement des données, largement standardisées, il ne repose sur aucun modèle formalisé. Un directeur de département qui effectue ce type d’opération explique sa méthode. Il croise tout d’abord les intentions de vote actuelles avec les votes passés, le plus souvent ceux de la dernière présidentielle. Il analyse ensuite les reports d’électorat entre candidat·es afin d’identifier les gains et les pertes de chaque candidat. Sur cette base, il procède à des ajustements destinés à rendre les résultats cohérents avec les dynamiques électorales anticipées. Cette pratique demeure largement opaque, y compris au sein des instituts, notamment car elle repose uniquement sur un savoir-faire fondé sur l’expérience d’un individu et non sur des critères de scientificité clairement établis.
Pour illustrer les implications concrètes de ce phénomène, Hugo Touzet cite l’exemple d’une opération de redressement appliquée au score de Jean-Luc Mélenchon dans un sondage. Dans le dernier mois de la campagne présidentielle de 2017, les intentions de vote plaçaient ce dernier trois points devant François Fillon (19 contre 16). Mais le directeur de département en question a choisi de corriger ces résultats en défaveur de Jean-Luc Mélenchon, en minorant son score de trois points. Il justifie ce choix par des biais d’échantillon, liés à la sous-représentation supposée de l’électorat de droite. Cette correction, fondée sur l’intuition et l’expérience davantage que sur des règles et des données explicites, met en lumière la part d’arbitrage interprétatif inhérente à la technique du redressement politique, et ses conséquences sur le débat public.
En poussant la porte du laboratoire de la production des sondages d’opinion, l’ouvrage de Hugo Touzet opère un double déplacement critique : il dénaturalise les chiffres qui saturent l’espace médiatique et re-politise leur mode de production. Loin d’être de simples instruments techniques, les sondages apparaissent comme le produit d’un travail social situé dans des rapports de pouvoir économiques, professionnels et politiques. Ce faisant, le livre souligne la nécessité d’une lecture vigilante de ces sondages, au regard des tensions croissantes qui traversent leur processus d’élaboration, entre exigences de scientificité, impératifs de rentabilité économique et instrumentalisations politiques des résultats. L’enjeu consiste alors à réformer structurellement le secteur des sondages pour ne plus laisser les logiques marchandes détériorer le métier de sondeur et la qualité des études.
« Au regard de la place occupée par les sondages dans notre système politique, il est crucial de renoncer à cette course à la baisse des coûts et d’inventer collectivement un système qui permette aux journalistes et aux sondeur·ses de jouer pleinement le rôle qu’ils et elles entendent défendre dans le fonctionnement des démocraties : la production de données rigoureuses, au service de la formation de citoyen·nes éclairé·es. »
04.02.2026 à 14:23
Manuel Menal
C’était au cœur de la révolution engagée en 1789. Ce 4 février 1794 eu lieu la première abolition de l’esclavage qui avait cours sur le territoire français, aux Antilles. La discussion vint à l’initiative d’un élu de ces populations antillaises. Elle était fille des révolutions des peuples réduits en esclavage dans ces colonies, entrés dans une rude bataille pour leur liberté depuis plusieurs années. La question de l’abolition fut imposée dans la Convention nationale par un député de la Sarthe, René Levasseur.
Invité par les insoumis de la Sarthe à prononcer un discours à la date anniversaire dans le cimetière du Mans, Jean-Luc Mélenchon y développa les thèses insoumises contre l’esclavage, leur signification et leurs perspectives. Ce discours sert de fil conducteur à cette brochure éditée pour maintenir la réflexion à la date anniversaire du débat de la Révolution.
Nous avons choisi d’y insérer des extraits d’autres de ses discours au fil des ans prononcés sur ce sujet dans divers lieux symboliques de la lutte contre l’esclavage, dans l’hexagone aux Antilles et à la Réunion à l’occasion de cet anniversaire. Nous avons notamment inclus des extraits des discours prononcés à Champagney en Haute-Saône le 4 février 2017, au cimetière des esclaves de Saint-Paul à La Réunion le 20 décembre 2020 avec la présidente Huguette Bello, le 19 décembre 2021 en Martinique en hommage à Aimé Césaire, et le 4 février 2025 au mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes.
L’Institut La Boétie marque de cette manière sa contribution à la célébration de cette journée fondatrice du 4 février.
Paola Collado
Antoine Salles-Papou
Discours sur l’esclavage, le 4 février 2022
Le vendredi 4 février 2022, Jean-Luc Mélenchon était au Mans, devant l’obélisque érigée à la mémoire de René Levasseur, pour célébrer l’anniversaire de la première abolition de l’esclavage en France, le 4 février 1794.
Ce député de la Sarthe avait présenté le décret d’abolition de l’esclavage, le 4 février 1794, à la Convention.
« PÉRISSENT LES COLONIES PLUTÔT QU’UN PRINCIPE ».
Le 4 février 1794, la République naissante proclame la fin de l’esclavage. Certains y opposaient leurs arguments plaçant déjà la performance économique avant les droits de l’être humain. La réponse la plus fulgurante fut apportée par Maximilien Robespierre, et ensuite par René Levasseur, député de la Sarthe à cette Convention. Elle tient en une phrase de l’incorruptible : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ». Rien n’est supérieur au Droit à la dignité de la personne humaine et à sa liberté. Rien ! Aucun régime économique, aucune raison ne saurait s’imposer avant le droit à la liberté. Liberté si profondément enracinée dans tout le vivant ! Étienne de La Boétie avait entre 18 et 24 ans au moment où il écrivait, à Bordeaux, au XVIe siècle. Dans son magnifique texte, il ironise sur notre servitude volontaire à nous tous. Nous baissons parfois les yeux quand nous ne le devrions pas, et par notre résignation nous donnons l’essentiel de leurs forces à tous les tyrans, à tous les dominateurs. Ils ne domineraient ni ne tyranniseraient si le grand nombre prenait conscience de la chose suivante : leur pouvoir ne repose que sur notre acceptation et notre résignation. La Boétie disait que l’instinct de liberté est si grand dans tout ce qui est vivant que même les animaux ruent et se défendent quand on veut les en priver[1].
C’est la liberté que nous célébrons d’abord aujourd’hui 4 février.
| Pourquoi célébrer toujours le 4 février Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 On ne sait pas, quand on commence une campagne électorale, comment elle finira. On ne sait pas, quand on commence une vie, ce qu’elle sera. Et quand bien même est-on tel jour ou tel autre, au milieu du parcours, on ne sait pas ce qu’il y aura sur le reste du chemin. C’est pourquoi il ne faut jamais manquer une seule occasion de bien faire. Et bien faire, c’est donner à penser. Donner à penser, c’est commencer à se libérer des chaînes par lesquelles l’esprit est maintenu enfermé dans ses préjugés. L’esclavage interpelle chacun d’entre nous. Car d’une façon ou d’une autre, même si on ne peut comparer le crime abominable perpétré pendant plus de trois siècles, il fait écho en nous. À l’amour de la liberté reçue par chaque être en même temps qu’il ouvre les yeux. C’est pourquoi, depuis l’institution de la liberté par la grande Révolution de 1789, jamais personne n’a pu penser à l’esclavage autrement sinon comme un crime dont on s’explique finalement, dans le secret de sa conscience et de son cœur, pourquoi il nous parle à tous. Parce qu’il nous fait vivre et voir l’abomination du jour où vous cessez d’être un être humain pour être regardé comme une chose. Et ce statut de « chose », nous est si souvent affublé ! Et nous le sentons s’avancer vers nous si souvent. Le moment où nous n’aurons plus de voix, où nous n’aurons plus la maîtrise de nous-mêmes, où notre corps ne nous appartiendrait plus. Comme souvent on le suggère pour les femmes, dont le corps ne leur appartiendrait pas. Je ne veux pas faire de comparaisons entre ce crime et d’autres situations. Mais je veux juste évoquer pourquoi il nous parle. Pourquoi il reçoit en chacun de nous un écho si profond. Et pourquoi cet écho est-il bienfaisant ? Parce qu’il nous oblige à penser. À penser la servitude, et donc à penser les conditions de la libération de la servitude. |
Alors ne l’oublions pas, la liberté a un prix. C’est celui de la lutte. L’esclavage n’a pas été aboli par la bonne volonté ou le grand cœur des dominants. Il a été aboli d’abord par la lutte des esclaves eux-mêmes. Sans cesse ils se sont insurgés contre leur condition, par petits groupes. Ils « marronnaient », ils faisaient ces groupes d’esclaves en fuite et constituaient de nouvelles communautés. Dans ces groupes, il y avait les hommes et il y avait les femmes. À cet instant, dans la mémoire de la lutte des esclaves contre leur esclavage on associe aussi bien Martial, héros de la lutte contre l’esclavage en Guadeloupe que l’esclave Marianne, que l’esclave Solitude. Ces femmes, au péril de tout ce que vous pouvez imaginer, s’étaient associées à ces bouffées de révolte. Elles avaient bravé l’horreur abominable des châtiments infligés et dont le résumé se trouve dans le Code noir signé par Colbert[2] et promulgué par le roi de France.
| Notre histoire de France Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 L’histoire est le résultat de l’activité des êtres humains, mais le résultat aussi du récit des historiens qui doivent trier, chercher, pour nous faire connaître le passé. Mais pour quoi faire ? Les uns, les autres, en feront un usage différent. Quant à nous, militants politiques, conscience citoyenne engagée, nous en ferons la matière première d’une expérience acquise en nous projetant vers nos objectifs politiques. Nous autres insoumis, quand nous avons commencé notre travail de construction politique, nous savions que nous devions reconstituer entièrement la pensée critique de la famille à laquelle nous appartenions et dont nous observions la déchéance morale et intellectuelle quasi totale. Et pour cela, il fallait réinvestir l’histoire. Il ne fallait pas permettre que l’histoire de France soit appropriée par ceux qui en ont cette lecture qui n’est pas la nôtre. Ceux qui voudraient faire de l’histoire de France celle des Capétiens de l’Ancien Régime, des sonneries de clairon non au profit de la liberté, mais au profit de ces crimes qu’ils ont commis au nom de la France et dont le peuple français est innocent. Puisque nous parlons de l’abolition, que l’on n’aille pas s’y tromper. Avant cela, le Code noir de Colbert, ce n’est pas la France. Le Code noir, c’est l’Ancien Régime. Le Code noir, c’est l’invention de ceux qui alors dirigeaient la France. Ce n’est pas le peuple français. Car quand on a demandé à des Français, de braves gens tout simples comme vous autres ici, ce qu’ils ont pensé, ils n’ont pas hésité un instant. Si bien que pour moi, c’est devenu dorénavant une obligation chaque 4 février avec mes camarades d’être ici ou là où peut se célébrer ce qu’a été l’abolition de l’esclavage et d’en tirer les leçons pour maintenant. |
L’abolition de l’esclavage intervient à la croisée de trois chemins. D’abord un mouvement social, celui des esclaves. Mais si l’on regarde l’histoire d’un point de vue plus éloigné, puisque nous fûmes les premiers à abolir l’esclavage, celle-ci remonte à loin. Je pense aux jacqueries[3] des XIVe et XVe siècles lorsqu’explose la révolte d’Étienne Marcel[4] et ensuite celle des campagnes. Deux mois d’insurrection généralisée parmi les plus humbles, les plus misérables, les plus opprimés. Puis ce furent un an et demi de répression abominable contre ces milliers de paysans insurgés. L’histoire de la France est à mes yeux d’abord l’histoire de cette longue, patiente et inépuisable insoumission.
Le mouvement des esclaves proclamait pour la première fois en 1791, dans un événement politique révolutionnaire, un droit qui n’était pas uniquement réservé à l’usage propre au peuple révolutionnaire. Parce qu’il y avait eu la grande révolution de 1789. Parce qu’il y avait eu la Déclaration des droits de l’Homme, c’est-à-dire de l’Être humain. La Déclaration n’est pas à l’usage du seul peuple français, c’est la déclaration des droits de l’Être humain. La France alors, la France insurgée, la France de la Révolution, parle pour la première fois la langue universelle dont nous sommes les dépositaires. Celle des droits applicables à tout être humain, à toute femme, à tout homme. Nous imaginons notre responsabilité et notre respect étendus à tout le vivant, au fur et à mesure du temps. Non seulement les êtres humains, mais toute la biodiversité.
| L’esclavage est crime contre l’humanité ! Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 Je m’étais promis de marquer le 4 février et je savais de longue main où je le ferais : ici, à Champagney. Je pensais à ces gens d’alors. Nous sommes en 1789. Le crime de l’esclavage a commencé vers 1620. Il s’est poursuivi, comme vous le savez, jusqu’en 1848, jusqu’au XIXe siècle. Trois siècles d’abomination. 1 200 000 personnes ont été enlevées et conduites de force dans des conditions abominables jusqu’aux colonies françaises. Puisque c’étaient, à l’époque, des colonies. Avant de devenir des départements et des collectivités de la République. Je le ferais ici, je le savais. Je pensais à ces gens. Ce sont des paysans, des mineurs. Combien d’autres choses ont-ils à l’esprit. Pourquoi se préoccuper d’une chose à laquelle, déjà, ils ont du mal à croire ! Un officier de cavalerie est en congé, ici, dans sa famille. Il appartient au corps des gardes du corps de Louis XVI. Il appartient à la Société des Amis des Noirs, fondée en 1788. Et lui va à la rencontre de ces braves gens d’ici. Ça doit être un dimanche, à la sortie de la messe. Là se trouve tout le monde. Il parle avec eux et il les alerte : « Il se commet une abomination : on esclavagise des êtres humains ». Il le dit dans le vocabulaire de l’époque, et d’après sa foi. C’est-à-dire des créatures de Dieu, pour lui. Et les gens disent : « Oh, non, ce n’est pas possible, vous exagérez ». « Mais, enfin, cet homme sait, il vient de Paris, et même de Versailles ! ». « Des noirs ? Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites ? Comment est-ce possible ? ». « Mais si, mais si ! Venez voir ! Sur le tableau dans l’église, ne voyez-vous pas parmi les Rois mages venus honorer la naissance de notre Seigneur, n’y a-t-il pas un noir ? ». « Mais si, il y a un noir ! Comment ? Qu’est-ce que vous nous dites ? On les arrête, on les enlève, on les déporte, on les assassine ? Et on les condamne comme des animaux à la tâche ? ». Ces gens décident. Et à partir de là, marchent dans ce bataillon des justes. Tout au long de l’histoire de l’humanité, il est de telles personnes. Elles prennent position pour quelque chose dont elles ne sont pas directement concernées. Elles s’impliquent contre un malheur, qui n’est pas spécialement le leur. Mais elles s’affrontent à quelque chose de tellement plus grand qu’elles ! Imaginez-vous ! L’esclavage ! Cela rapportait déjà des millions, aux gens qui y étaient directement intéressés. Et puis, après tout, s’il avait fallu chercher dans les mémoires et dans les écrits, qui sont ces noirs ? Est-ce que la question n’a pas été tranchée dans la controverse de Valladolid[5] ? Est-ce qu’il n’est pas bien acquis qu’ils n’ont pas d’âme, et par conséquent, ne sont pas des êtres humains ? Si bien qu’au fond, l’esclavage est un crime depuis le premier instant. Il est venu pour couvrir le massacre des populations indigènes. Les Européens prétendent les avoir découverts, en même temps que le Nouveau Monde. Ce monde était nouveau uniquement pour eux. Ce massacre y fit périr 20, 30, 40 millions de personnes. C’est le génocide de la conquête. Ces gens de Champagney vont donc contre toutes les évidences de leur temps. Ils protestent de leur humanité commune avec les noirs contre tous les préjugés de leur époque. Et toutes les croyances. |
| La Révolution abolit l’esclavage Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 Ça se passe ici à Champagney, peut-être l’avez-vous entendu tout à l’heure. Si vous ne l’avez pas entendu, si vous ne l’avez jamais lu, je me fais un devoir de relire juste ces quelques lignes du manifeste de ces gens. « Les habitants et communautés de Champagney ne peuvent penser aux maux soufferts par les nègres dans les colonies sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur. En se représentant leurs semblables être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme. Ils ne peuvent se persuader qu’on puisse faire usage des productions desdites colonies si l’on fait réflexion qu’elles ont été arrosées du sang de leurs semblables ». Et voilà, un mot claque dans ce texte : « semblables » ! Et en même temps, cet appel : « On ne peut consommer, on ne peut participer au crime en consommant des choses venues d’une situation odieuse et inique ». Chacun d’entre vous s’interroge et se demande si aujourd’hui la question ne se pose pas encore parfois dans les mêmes termes. Voici enfin qu’éclate la grande Révolution de 1789. Peuple français, qu’il me soit permis de le redire ici : si nous sommes Français, et si nous avons des ancêtres en commun, alors ils le sont du point de vue de l’esprit. Nous sommes d’abord, et avant toute chose, non les lointains descendants Gaulois, mais enfants des sans-culottes. Ceux-là ont aboli les privilèges de la monarchie, l’inégalité, et ont décrété l’égalité en droits des humains. Défendez toujours la mémoire de la grande Révolution de 1789. Quand on vous jettera au visage les abus, constatés ici ou là, pour vous faire oublier les innombrables abus, pour vous faire oublier les siècles d’esclavage et d’oppression avant ou après cette lumière de la Révolution de 1789. Défendez-la toujours, elle est votre bien mémoriel le plus précieux ! Eh bien, ce jour-là, elle a éclaté comme un coup de tonnerre. Aimé Césaire ne pardonnait rien de l’esprit néocolonial des Français. Pourtant Aimé Césaire a dit : « Le premier service, d’ordre temporel, rendu par la Révolution aux peuples colonisés, c’est d’avoir existé. Le second est que la Révolution française proclama un principe d’une incalculable portée. Ce principe : les gens naissent libres et égaux en droits ». Oh, on discuta pour savoir s’il fallait abolir ou non l’esclavage. Et à l’époque déjà les belles personnes plaidaient le réalisme économique. La compétitivité des colonies et du sucre français. Et elles disaient combien il était absolument impossible d’abolir l’esclavage, car sinon on ferait périr les colonies. Et alors, claque cette phrase de Maximilien Robespierre : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! ». Périsse n’importe quel système asservisseur, s’il ne peut vivre et survivre que de cruauté, en dépit du principe d’égalité entre tous les êtres humains. Alors qu’il périsse, leur monde maudit et pourri ! Et que vienne l’ère de la liberté ! Oh, comme elle est contagieuse… |
La France parlait pour la première fois cette langue universelle. Elle rendait intelligible la nécessité de se révolter. Tous, pas seulement certains. Puisqu’un droit établissait cette obligation. Le 4 février 1794, c’est un an après la constitution de 1793. La France proclame que l’insurrection est un droit et un devoir face à la tyrannie, face à l’oppression, face à la domination. Il a fallu d’abord l’insurrection générale de tous les esclaves en 1791. Cela avait été le point d’entrée, le premier port d’attache des conquérants des Amériques. Hispaniola, divisée en Haïti et Saint-Domingue. L’obligation avait été faite localement de décréter la fin de l’esclavage car tous les esclaves étaient entrés en rébellion. La nouvelle n’était pas encore arrivée jusqu’en France et déjà la première onde de choc y parvenait. Il s’agissait de savoir dans la discussion de 1791 si l’on reconnaissait des droits égaux aux habitants des colonies et, en particulier, aux citoyens nés libres. Et alors a eu lieu la première discussion législative sur le sujet en France.
Pour la première fois, on en a parlé. Pour la première fois, un mouvement social, une insurrection localisée, devenait un débat politique et conduisait à une décision politique. Le mouvement social sans la décision politique reste impuissant, reste localisé. Le droit doit être arraché de vive force par la lutte. Il doit devenir la loi, afin de prendre la force de s’imposer à tous. Délibérée par tous et par les votes, alors elle s’applique à tous. Si imparfaite qu’elle soit, si transitoire qu’elle soit, elle est la loi et elle s’impose seule à la communauté politique. Et la communauté politique existe seulement dans et par la loi promulguée. C’est pourquoi en France nous sommes un État laïc. Séparé de toute vision où une puissance extérieure imposerait telle ou telle loi, si juste soit-elle dans vos cœurs respectifs. Il n’est d’autre loi que la loi civile. Il n’est d’autre certitude que les paroles de nos décisions législatives.
Voilà le grand acte commis en 1791 où pour la première fois on a entendu cette formule. « Périssent les colonies plutôt qu’un principe » de la bouche de Maximilien Robespierre, de l’abbé Grégoire[6] et de quelques autres défenseurs de la liberté des esclaves. Robespierre dit : « si vous acceptez qu’apparaisse où que ce soit, dans l’un quelconque de vos textes, la mention d’êtres humains non libres, alors tout ce que vous avez écrit, tout ce que vous avez dit, tout ce que vous avez fait rien n’a de sens ». Nous sommes en 1791. La liberté est une et indivisible. Elle est pour tous, sinon elle n’est pleinement accomplie pour personne.
C’est pourquoi la langue française de la Révolution est une langue pour toujours universaliste. Et c’est pourquoi elle contient consubstantiellement la liberté, la souveraineté du peuple et la laïcité de l’État. Et ce face à toutes les puissances, si elles prétendent de l’extérieur dicter des lois naturelles. À cet instant je pense à la loi religieuse. Elle a sa valeur dans le cœur de chacun mais pas de place dans la loi. Je pense aussi à la nécessité de séparer la loi et l’État des puissances qui l’encerclent. Je pense au marché, à l’argent, au droit, fusse le droit de propriété. Car les esclaves étaient les propriétés de leurs maîtres et considérés comme tels. Jusqu’au point qu’Haïti, la première terre à s’en libérer, continua à payer un dédommagement pour les maîtres dont leur propriété esclave avait été perdue. Et ce jusqu’au gouvernement d’union de la gauche de 1982, où ce remboursement fut interrompu.
Voilà la vérité de l’Histoire de France. D’aucuns voudraient dorénavant se l’approprier et nous jeter à la figure comme s’ils en étaient les dépositaires. Il y a l’Histoire qui est une science, qui rapporte des faits et ne tranche pas sur leur valeur respective. Et il y a l’Histoire républicaine, c’est-à-dire l’Histoire dont on fait une matière vivante. Une expérience pour soi-même, humainement et politiquement. Alors il n’y a pas une Histoire de France unique. Celle dont nous sommes les dépositaires tient sa part de vérité contre les mensonges dont la conscience publique est accablée aujourd’hui. Il y a un rapport direct entre cette Histoire de France comme nous la comprenons et la formation de la conscience nationale.
| L’insoumission a permis la libération des esclaves Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 La Convention[7] envoya un délégué pour annoncer aux populations l’abolition de l’esclavage. Il arriva en Guadeloupe. Je ne sais pas si la méthode était très habile, mais il installa la guillotine à l’avant du bateau pour faire réfléchir tout le monde. Ainsi le raconte Alejo Carpentier dans ce très beau livre Le Siècle des Lumières[8]. Il raconte cet épisode. Cet homme, ça ne s’invente pas, s’appelle Victor Hugues[9]. Il est le libérateur de la Guadeloupe. Enfin, il vient apporter l’édit d’abolition de l’esclavage. Je dirai dans un instant d’où vient cette abolition de l’esclavage, car elle ne tombe pas du ciel. Enfin, il arrive. Il annonce la liberté des personnes noires. Et que font aussitôt ces pauvres gens ? Ils se mobilisent pour la liberté des autres ! Une expédition se constitue tout aussitôt. Elle rend absolument enragés tous les puissants de la région car ils voient arriver ceux appelés les « negros franceses ». Les noirs français, interdits en groupes ou par individu de faire escale où que ce soit pour ne parler à personne. Ceux-là s’embarquent et attaquent le Venezuela. Ils le disent, ils vont imposer la loi des Français. C’est-à-dire la République et l’abolition de l’esclavage. Voilà comment ce message, parti d’ici et de quelques autres petits endroits, claque comme un drapeau sur le monde. S’allume comme une lumière, et ainsi de suite. Ces noirs libres vont être ensuite à l’origine de tous les remuements, de toutes les révolutions dans la région. Les Français, travaillés par l’idée de la liberté, sont détestés par les rois et leurs suppôts. Ceux arrêtés en mer sont mis dans un ponton. C’est une sorte de bagne installé au Venezuela. On y a mis 900 Français au total. Lesquels sont des vrais Français, puisqu’aussitôt ils commencent à se disputer entre eux. Mais leurs disputes sont stupéfiantes. Les belles personnes de là-bas se disaient : « il y aura d’un côté les blancs, et de l’autre côté, les noirs ». Pas du tout ! Il y a des blancs et des noirs de chaque côté, ils se disputent ensemble ! Telle est notre culture. Voilà comment les choses se sont passées. Ceux partis de la Guadeloupe et d’Haïti-Saint-Domingue se retrouvent dans toutes les luttes pour la liberté. On trouve des capitaines de corsaire noirs. On trouve surtout ce moment. Simón Bolívar[10], défenseur de la liberté et de l’indépendance des Amériques, est assailli de tous côtés. Il est isolé, et pour mieux dire, complètement battu. Il est sur une plage. C’est fini. Tout semble fini pour lui. Alors il décide, au lieu de se rendre, de se suicider. Il sort son pistolet et à ce moment-là, quelqu’un l’appelle depuis la mer. « Bolívar, Bolívar ! ». Cet homme est un noir, un « negro francés » anti-esclavage et républicain. Comme disaient les Anglais, « un groupe de Corses et de noirs exaltés, jacobins ». Et cet homme va permettre à Bolívar de s’échapper. Il s’appelle Bideau[11], il faut retenir ces noms. Celui venu à Champagney, l’officier de cavalerie, s’appelle Priqueler[12]. Pensez à ces noms, peut-être quelqu’un les porte, ici, dans cette foule. Tâchez d’être à la hauteur. La première abolition de l’esclavage, vous le savez, a été annulée par l’Empire. L’Empire de Napoléon, auquel souvent on assimile à tort le jacobinisme. Et la seconde révolution, celle de 1848, va abolir de nouveau l’esclavage. De nouveau ce sont les mêmes paroles, les mêmes arguments. On dit : « Ah, mais vous ne pouvez pas faire ça. Vous allez faire périr les colonies et le commerce du sucre. Ce n’est pas compétitif. Vous devez tenir compte de la mondialisation ». Victor Schœlcher[13], député, porte cette bataille. Il fait écho à la parole de Robespierre. « Si, comme le disent les colons, on ne peut cultiver les Antilles qu’avec des esclaves, alors il faut renoncer aux Antilles. La raison d’utilité de la servitude pour la conservation des colonies est de la politique de brigands. Une chose criminelle ne doit pas être nécessaire ». Ici et maintenant, pensez à votre tour aux choses criminelles présentes sous vos yeux. D’où la liberté est-elle venue ? De nos plus grandes révolutions, jamais de rien d’autre. Et jamais de rien d’autre sans l’insoumission des intéressés. Car si la Convention doit connaître la question de l’esclavage, c’est parce que les esclaves se sont eux-mêmes libérés à Haïti et Saint-Domingue. C’est parce qu’ils ont fait la pression nécessaire afin de poser la question. Eux s’étaient emparés de leur liberté de vive force. Qu’on en tire ainsi la leçon pour nous. Rien n’est jamais acquis contre les privilèges si ce n’est par la lutte. La seule limite à l’oppression est la résistance à l’oppression. Les esclaves n’ont jamais accepté leur condition abominable. À chaque occasion, ils se sont révoltés. Et la brutalité, le sadisme des châtiments subis, étaient destinés à inspirer une terreur constante dans la servitude. En vain. Et malgré cela, sans cesse, ils reprenaient leur insoumission, leur insurrection ! Villages de Noirs dits « Marrons » car ils échappaient à la servitude. Dans combien d’endroits ? En Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à la Réunion… Partout où l’on pensait faire finir par accepter aux esclaves leur sort. Jamais ils ne l’acceptèrent ! Et nous tous, quand nous y pensons, ne devons jamais l’oublier. Une idée légitime devient une force contagieuse Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 En 1794, c’est le marronnage partout. Les esclaves n’ont pas été des « choses » dociles fascinées par leur maître. C’étaient des hommes, des femmes qu’on avait arrachés à leur terre et qui venaient avec une histoire, avec un sens de la dignité personnelle, parfois avec un rang social. L’esclavage les avait tous mis au même plan. Mais il y avait là des guerriers de haut vol. Il y avait des savants. Il y avait des prêtres de telle ou telle religion. Ces gens, très vite, ont récupéré la volonté de redevenir eux-mêmes et d’être libres. Un jour, j’ai demandé à un universitaire réunionnais pourquoi le marronnage n’avait pas entraîné tout le monde. Après tout, pourquoi est-ce que tout le monde n’est pas parti en même temps ? Il m’a répondu, que pour s’opposer il faut avoir conscience de la légitimité de l’opposition. Les premiers qui partaient en marronnage étaient ceux les plus élevés dans la société d’où ils avaient été arrachés et qui n’avaient guère l’habitude d’obéir, et parfois plutôt celle de donner des ordres. Quant aux autres, parfois ils se révoltaient. D’autres fois, ils supportaient soit parce qu’ils avaient peur, soit parce que « c’est la vie ». Il faut beaucoup de courage, pour aller contre la volonté des maîtres qui torturent et qui tuent. Je lui ai alors demandé pourquoi alors cela a démarré ensuite de tous côtés. Il m’a répondu : à partir du moment où il y a eu une déclaration des droits de l’homme qui dit que tous les êtres humains sont égaux, alors n’importe qui se sent concerné par cette déclaration et se sent en droit de se mettre en mouvement pour se révolter. |
La France est uniquement possible en République ! Et la République proclame la liberté, l’égalité et la fraternité absolues entre tous les citoyens. Quels que soient leur genre, leur religion, leur couleur de peau !
La France, celle issue de cette histoire-là, est à jamais et pour toujours égalitaire. Elle n’acceptera jamais le racisme, l’intolérance religieuse, la stigmatisation de telle ou telle catégorie. Comme un corps étranger dont elle doit combattre les venins. Nous sommes évidemment chacun différents de tous les autres. Mais nous sommes semblables par notre commune condition humaine. Par notre égale dignité, par la nécessité d’assumer nos besoins et tous ceux de l’existence. Cette similitude, nous permet de comprendre pourquoi en dépit des apparences tous les êtres humains sont égaux en droit pour pouvoir le faire.
| La banalisation du mal Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 Les mécanismes mis à l’œuvre ne meurent pas avant qu’on les ait identifiés, éclairés, désignés et retirés du présent, quand ils s’y trouvent encore. Les génocides ont commencé par les mêmes qui ensuite vont les prolonger dans leur pays. En Afrique, en Namibie, c’est le premier génocide du XXᵉ siècle. Et si on avait arrêté ceux qui s’en étaient rendus coupables ? Si alors on avait tiré la leçon de ce qui s’est passé, alors peut-être aurait-on eu des précautions, des avertissements supplémentaires pour empêcher que se commette le génocide des Juifs d’Europe. De la même manière, les mécanismes qui ont rendu possible la force tranquille du mal pendant trois siècles, trois siècles pendant lesquels on a capturé des gens, on les a enchaînés, battus, mis dans des bateaux, jetés à la mer, contraints à l’esclavage. Trois siècles. Les mécanismes qui ont permis la banalité, la banalisation d’un tel crime sont toujours à l’œuvre si nous ne sommes pas capables d’en repérer l’essence. Et cette essence, c’est d’abord la chosification des êtres humains sous prétexte de couleur de peau, sous prétexte de religion, sous prétexte d’appartenance ethnique, sous tous les prétextes, mais qui commencent par regarder l’autre non comme un être humain, non comme son semblable, mais comme une espèce d’une variété différente. Déshumaniser est le commencement qui permet ensuite de ne pas reconnaître les droits élémentaires de tout être humain. La banalisation du mal, vient ensuite de tous ceux qui considèrent n’avoir pas de responsabilité personnelle dans l’accomplissement d’un processus meurtrier. Qui peuvent prétendre qu’ils ne savent pas, qui peuvent se donner le droit de regarder ailleurs, comme l’ont fait d’autres qui ensuite se sont défendus d’être coupables du crime d’Holocauste parce qu’ils ne faisaient qu’appliquer la loi de leur pays, disaient-ils à cette époque. La responsabilité humaine de chacun d’entre nous est continuellement engagée. Nous nous sentons responsables de tout ce qui se passe en ce moment. Et quand on commet un génocide, nous mettons notre point d’honneur à ne pas regarder ailleurs, mais à nous sentir directement et personnellement engagés dans le combat pour le faire cesser maintenant, tout de suite. Nous nous sommes approprié l’histoire de France dans tout ce qu’elle comporte de révolutionnaire et d’insoumission pour permettre l’unité du peuple français. Parce que c’est au prix du refus du racisme que le peuple français peut être un et indivisible, comme sa République doit l’être parce que son peuple est indivisible. Il fallait s’approprier les figures de l’insoumission des esclaves pour qu’aucun enfant ne croie que ce pays jadis ait pu être complice d’un crime qui a frappé ses arrière-grands-parents. |
Une autre histoire nous permet de rester le peuple français dans la République une et indivisible. Notre devoir est de la faire vivre. Et ce n’est pas qu’une affaire de frontières. La République est une et indivisible parce que son peuple est un et indivisible. Quelle que soit la religion de ses composantes, la couleur de peau. Nous devons porter ce message car il nous permet d’être Français. C’est-à-dire de ne pas être seulement un blanc ou seulement un adepte de telle ou telle religion. Mais d’être en même temps et ensemble des êtres humains reliés entre eux par un contrat politique et non ethnique, ni religieux, ni de couleur de peau. Ce contrat contient la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Les Français sont prêts à le mettre en partage avec l’humanité tout entière, c’est-à-dire tous ceux prêts à y adhérer.
Voilà ce que nous avons à dire !
Ici, viennent nous inspirer les mânes de Levasseur. En 1791, la discussion de l’Assemblée conclut. Il ne saurait y avoir d’êtres humains « non libres » sur le territoire de la République. Il y a alors encore un roi, ce territoire n’est pas encore celui de la République. Et pourtant, le roi n’a pas proclamé l’abolition de l’esclavage. C’est la République. Car, en 1794, il y a deux ans déjà que la République a été proclamée après la trahison de la patrie par le roi. Les députés élus dans les Antilles arrivent à la fin de l’année 1793 seulement. Il leur a fallu du temps pour arriver à surmonter tous les obstacles, et notamment ceux de la guerre. Car l’Europe tout entière s’était coalisée pour faire reculer et disparaître le régime républicain en France. Cela a permis, par la contagion, la production de l’inverse d’abord. La République un peu partout. Ils arrivent, c’est la fin de l’année 93, et à la faveur de leur présence ils parlent avec l’un, avec l’autre… Je pense au député Belley[14], le premier député noir en France. Mais qui s’intéresse à ces drôles de gens ? La conscience de la personne doit être en alerte, pour écouter et se révolter à son tour. Pour mettre en mouvement les événements. Voilà le composant nécessaire pour qu’un fait social devienne un fait politique accompli : des êtres humains pour prendre en charge le combat.
| Les femmes dans la révolte Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020, La lutte des femmes pour leur liberté, pour le droit à la possession en toute circonstance de la libre disposition de leur corps, est le prolongement avancé de la lutte contre la servitude et l’esclavage. Nul d’entre nous ne peut supporter qu’une aptitude biologique assigne un destin. Et on se souviendra, les maîtres reconnaissaient des droits particuliers aux femmes, à certaines circonstances, du moment qu’elles aient beaucoup d’enfants. C’est-à-dire si elles voulaient bien supporter d’être considérées comme des instruments de production. Mesdames et messieurs, la Réunion a préfiguré la révolte de Madame Rosa Parks[15]. Madame Rosa Parks, en refusant de s’asseoir à la place réservée aux femmes noires, a déclenché un mouvement révolutionnaire aux USA, vous le savez. Mais vous autres réunionnais, vous avez fait cela avant. En 1792, les femmes libres de couleur, au théâtre Fantoccini, refusèrent de s’asseoir à la place prévue pour les femmes « libres de couleur ». Elles se portèrent auprès de leurs époux à l’endroit où il leur semblait décent et correct de se trouver. Ce mouvement engagea le processus de révolution. À la Réunion comme dans l’Hexagone, il a trouvé sa forme la plus accomplie dans la révolte des femmes. Car la grande Révolution de 1789 le devient vraiment quand les femmes vont chercher le roi, la reine et le petit mitron à Versailles et les ramènent de force dans Paris. De même à la Réunion, l’affirmation du futur mouvement sans-culottes commence par cette révolte particulière des femmes « libres de couleur ». Car elles ont voulu l’appeler comme ça, ici comme à Paris. Elles créent les « clubs des chaumières », clubs de femmes révolutionnaires républicaines. Comme il y avait à Paris, sous la conduite de Pauline Léon[16] et de Madame Théroigne[17], des clubs de femmes citoyennes révolutionnaires. Oui, cela a commencé ici. Et ces clubs ont donné lieu ensuite en 1794 à la première forme insurrectionnelle de gouvernement local, du fait de la victoire du sans-culottisme. On me dit qu’il n’a duré que 14 mois, c’est plus que la durée de la Commune de Paris. Et la Commune continue à nous illuminer ! Acceptez les lumières des femmes de votre patrie, peuple de Réunion ! Comme l’avait fait Lucidor Corbin, qui a écrit un chant sur l’air de la Marseillaise. C’est « l’hymne des citoyens de couleurs ». Tout cela nous vient de la Réunion ! Souvenez-vous, la liberté ne fut acquise que par la révolution ! La Révolution de 1789 est la première à poser l’abolition de l’esclavage. Vive la révolution ! |
Aucune situation ne produit par elle-même un résultat politique sans y trouver des consciences engagées. Des militants, des citoyens, des gens prennent un bulletin de vote plutôt qu’un autre et font la décision. Parmi eux, qui écoutent les premiers ? Les jacobins. Ils viennent du club des Bretons, lesquels Bretons avaient cuit dur la peau de leurs aristocrates et constitué le cœur de la révolution française. Le club des jacobins est venu des Bretons. Le club des jacobins, c’est le parti politique de notre liberté face à tous les autres.
Parmi ces jacobins, il a fallu cet homme spécial, René Levasseur, pour que l’idée d’abolition aille à son terme quasiment immédiatement. Les députés des Antilles arrivent fin 1793. Le 4 février, Levasseur fait ouvrir la discussion. Ils sont là depuis à peine deux mois. Levasseur, lui, s’est indigné au moment où il était un homme jeune, sans engagement politique particulier. Il se trouve qu’étant jeune homme il s’était opposé à son oncle qui faisait profit du commerce de l’esclavage. Et lorsque pour la première fois il rencontre une personne qui incarne et représente la révolte contre l’esclavagisme, la jonction se fait. Il fait ouvrir le débat et le vote de l’abolition l’emporte.
Mais maintenant c’est aussi le moment de s’interroger sur la raison d’une abomination comme celle-là. Ferez-vous de l’esclavage le résultat malheureux d’une propension générale des êtres humains à la violence ? Non ! Tous ceux qui ont participé à la traite négrière, tous, étaient chacun personnellement responsables. Vous avez le droit de le dire. Toutes les personnes impliquées dans la Shoah, quel que soit le poste occupé, sont personnellement responsables du résultat. Nous le disons également. On n’est jamais l’exécutant innocent d’une mesure infâme.
Je vous le dis comme beaucoup d’entre vous avec la force de nos apprentissages de l’histoire. Mais aussi, de souvenirs. Ainsi pour moi cet instant dans le tribunal de Buenos Aires où arrivaient les militaires cités à comparaître pour l’assassinat de 30 000 des nôtres, militants de gauche qu’ils avaient assassinés. Ceux tués pendant la répression des dictatures des généraux Viola et Videla[18]. Chacun de ces militaires, celui-ci avait transporté, l’autre avait arrêté. Celui-là avait établi la liste, ceux-là avaient creusé le trou, ceux-là avaient tiré dessus. Chacun disait : « Moi, j’obéissais ». Et ils mettaient en avant le devoir d’obéissance contre le droit des gens qu’ils avaient assassinés. Il n’y a pas d’exécutants innocents de mesures injustes. Et nous les tenons tous pour coupables.
Notre patrie s’est honorée du procureur Strassera[19] en le décorant de la légion d’honneur. Beaucoup ont défilé ensuite pour témoigner. Parmi elles, les deux personnes dont j’avais obtenu à la faveur de circonstances incroyables la libération d’un camp d’extermination. Elles ont pu venir témoigner et demander justice pour les trente-deux français assassinés par les généraux et leurs exécutants. Tous ont pu dire : « Vous êtes coupables ! ».
Mais d’où venait cette dictature ? Sinon d’une nécessité politique, qui elle-même représentait une nécessité économique. D’où venait l’esclavage, je vous prie ? Sinon de la première globalisation depuis la période du commerce des épices, la première globalisation capitaliste dont Marx décrit parfaitement la fonction. La première accumulation géante de capital dans une division internationale du travail. La première mise en place à échelle mondiale du cycle de la marchandise transformée en argent, transformée ensuite en marchandise pour se transformer de nouveau en argent.
C’est ce fameux commerce triangulaire où l’on fait partir des objets acquis ici, vendus là-bas. Vendre en échange d’esclaves, revendus ensuite à fort prix dans les colonies où l’on produit du sucre. Le sucre fut le pétrole du XVIIIe siècle. Sa consommation fut multipliée par quatre. C’était ainsi un gisement ininterrompu de richesses, comme c’est aujourd’hui le cas du pétrole.
| L’esclavage c’est le début de l’accumulation de capital dans le cadre d’une mondialisation de la production sucrière Extrait du discours de Champagney sur l’esclavage du 4 février 2017 Comparaison n’est pas raison, nous le savons tous. Mais à ce moment, mesdames et messieurs, une mondialisation se faisait. Le pétrole de l’époque, c’était le sucre ! Et un commerce était organisé sur trois continents. L’on distribuait, à un bout, de la verroterie, pour récupérer à l’autre de l’or. Et entre les deux, il y avait cette masse immense de souffrances et de servitudes. C’était la mondialisation esclavagiste. Ces principes comportent tant de traits communs qu’ils valent la peine d’être mentionnés. Là aussi, des traités inégaux mettent une partie du monde sous la coupe de l’autre. Là aussi, règne la volonté de se procurer du travail à pas cher. Tellement peu cher qu’on ne le paye plus ! Et en plus on réduit les gens à devoir pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. On donnait à chacun un petit lopin sur lequel il devait tirer sa pitance. Voyez comment s’est faite à l’époque une énorme concentration de capital. Il a été à l’origine du capitalisme, bien connu par la suite. Et, déjà, l’accumulation capitaliste se faisait par quelques personnes à l’intérieur d’un groupe. Plusieurs milliers de gens ont participé à l’armement des navires négriers. Mais en définitive, seulement 2 % des gens ont fait 25 % du trafic des esclaves. Exactement comme aujourd’hui, huit personnes possèdent autant que 50 % de l’humanité. Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 Ce crime a été possible parce qu’il y avait un intérêt à le commettre, ne l’oublions jamais. Bien sûr, le cœur de l’esclavagiste, du tortureur, de l’exécutant, doit être pourri. Mais un système économique doit d’abord commencer par le demander. L’esclavagisme s’est d’abord nourri de la multiplication par quatre de la consommation du sucre au XVIIe siècle. Il y avait un intérêt particulier à organiser l’approvisionnement en sucre des pays en état de se le payer. On pouvait tirer un profit considérable. De la même manière, on commençait par tirer un profit considérable des individus achetés. On tirait jusqu’à 800 %, 1000 % de taux de profit sur un esclave. Les motivations ont été des motivations économiques où la cupidité a cherché à se faire passer pour une raison de bon sens. Elle a continué jusqu’au bout à prétexter des nécessités de l’économie contre la dignité humaine. Exactement comme aujourd’hui, on prétexte des nécessités économiques pour prendre des mesures, à l’évidence contre l’intérêt et le bon sens. Elles aboutissent au résultat d’une part si grande de notre population maintenue dans les chaînes de la servitude, de la misère et du dénuement. |
Je vous raconte cette histoire en mettant à la fin cela, qui relève en réalité du début. C’est-à-dire la cupidité, moteur de l’histoire des esclavagistes au prix de la dignité humaine. Au prix de la déportation d’un million deux cent mille personnes sur les territoires des colonies françaises. De 4 millions, pour finir, si l’on compte les descendances.
L’origine est dans un régime économique. Et de même, aujourd’hui, avec les servitudes de notre époque. Centre trente mille subissent l’esclavage sur notre territoire, tel est le nombre établi par l’Association de lutte contre l’esclavage moderne. Les millions de personnes contraintes à l’esclavage du travail de la prostitution ou toutes les autres formes d’aliénation de la liberté humaine par la violence. Toutes ont un enracinement dans un modèle économique.
| Face à l’esclavage moderne, la révolution citoyenne ! Extrait du discours de Champagney sur l’esclavage du 4 février 2017 Nous ne sommes pas quitte de l’histoire de l’esclavage. Les organismes internationaux repèrent entre 200 et 250 millions d’esclaves encore dans le monde. Rentrant en nous-mêmes, nous ne nous contenterons pas de montrer du doigt les esclaves des autres. La France a un devoir singulier de monter en première ligne pour pourchasser partout les maîtres d’esclaves. Et en particulier, de ne supporter sur son territoire aucune personne qui ait ici comme domestiques, des esclaves ! Et ce, si élevée qu’elle soit en titres ou en fortune dans son pays du maître d’esclave. Je l’ai dit, il faut réfléchir à notre devoir d’insoumission à l’égard des servitudes d’aujourd’hui. Nous devons aussi réfléchir en considérant la situation de ceux, dans notre pays, réduits à un état voisin de la situation des esclaves. Non du fait de leur servitude, mais du fait d’être traités non comme des personnes mais comme des objets. Souvenons-nous, à cette heure, des 148 000 personnes sans logis d’aucune sorte. Dans un grand pays, si riche, où il y a 9 millions de pauvres. Rien, sauf le misérable bout de carton dont ils se couvrent la nuit pour éviter de mourir. Sans y parvenir toujours, et sous nos yeux ! 2 000 personnes par an meurent abandonnées de toutes et de tous ! 148 000 personnes n’ont plus accès à aucun droit social. Puisqu’elles n’ont plus aucun toit, puisqu’elles deviennent des personnes inconnues, sans domicile fixe. Et surtout j’en appelle au souvenir de la dignité de ces personnes quand elles semblent déchues devant nous. Ceux-là, n’ayant plus d’adresse, n’ont plus de carte d’électeur. Ce ne sont plus des citoyens. Ils sont réduits à cette qualité particulière de pauvre chose. Ils ne comptent plus dans la communauté des hommes et des femmes libres que nous formons. La liberté est possible uniquement si l’égalité est répandue entre tous et permet à chacun d’accéder à ses droits. La liberté est mariée avec l’égalité, l’égalité est mariée avec la liberté. L’une est impossible sans l’autre. Telle est la grande leçon de la Révolution de 1789 ! Et pour finir, nous accédons à la compréhension de tout cela, par notre cœur autant que par notre raison, parce que nous y accolons le troisième terme. Nous sommes tous frères et sœurs en humanité. |
Ce faisant, comme me l’a dit hier une jeune femme rencontrée avec des étudiants à Tours, il y a un don. Perdre son autonomie, c’est donner la liberté à quelqu’un d’autre de décider pour vous. Autrement dit, accepter de réduire son autonomie et sa liberté, c’est augmenter le nombre de ceux qui se croient en droit d’opprimer et de décider à la place des autres. La liberté consubstantielle avec la citoyenneté.
Il n’y a pas de liberté, il n’y a pas de droit de l’être humain dans l’absolu. Il n’en existe qu’en fait et en réalité. Et c’est pourquoi la Déclaration des droits de l’homme ne s’appelle pas Déclaration des droits de l’homme. Elle s’appelle Déclaration des droits de l’Homme (de l’être humain) et du citoyen. Car sans les droits du citoyen, la liberté est juste un mot creux, un commandement parmi d’autres souhaits pieux. La garantie de la liberté, la garantie des droits de l’être humain, c’est la citoyenneté !
C’est la liberté déjà conquise. Ce sont les droits déjà acquis. Et la première de nos règles sera de ne jamais accepter de marchander l’un de ces droits acquis. Toujours dans le sens d’augmenter l’autonomie de chacun d’entre nous au détriment du pouvoir des autres. La Sécurité sociale augmente la liberté de chacun d’entre nous et diminue le droit d’aucun de décider à notre place. De notre santé, de nos actions, etc. Pas une des conquêtes sociales du mouvement ouvrier et de la longue lutte pour l’égalité n’a pas été arrachée par le combat.
Ici se fixe le discours des racistes. Ils voudraient pour le futur un passé toujours recommencé. Au nom des droits de la tradition, ils se gardent bien de dire quel fruit pourri contient aussi la tradition. Ou plus exactement, ils ne la citent qu’en opposition aux belles réalisations du combat pour la liberté.
Et notez ceci, à cette heure. L’humanisme naît à la fin du XIVe siècle. Mais avant lui, le premier texte à proclamer l’égalité entre des êtres humains, apparemment dissemblables, c’est un texte féministe. C’est Christine de Pisan[20], 40 ans avant le manifeste de Pic de la Mirandole[21]. Et ainsi, dans l’histoire de France, va commencer à entrer le principe de liberté. Notamment au XVIe siècle avec la Renaissance. Il nous arrive sous deux visages. Le premier visage, ce sera celui du rire, de l’explosion de joie. Non, la vie n’est pas une vallée de larmes où on achète son salut par la souffrance. C’est le visage de Rabelais[22]. Il dit et fait rire avec Pantagruel : « Le rire est le propre de l’homme ». C’est un médecin qui parle.
Quand je vois la biographie du député Levasseur, je découvre l’une de ses premières revendications. Conventionnel républicain jacobin, ce fut de demander une école gratuite de sage-femmes. Chaque femme devait pouvoir bénéficier, lorsqu’elle enfante, du concours expérimenté de quelqu’un. Ces personnes ont appris à braver cela, considéré comme une loi de la nature. Celle de mettre sa vie en péril à ce moment et de le vivre toujours dans la souffrance.
| L’insoumission est le cœur de la nature humaine Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 L’insoumission et le cœur de la nature humaine. Quiconque met en doute l’ordre qu’on lui propose est conduit à s’interroger sur sa propre place dans cet ordre. L’insoumission, c’est la liberté. La liberté suppose ou produit le choix. Vous êtes libres parce que vous pouvez choisir et vous êtes libres quand vous donnez le choix. La liberté et le choix sont une seule et même chose et décrivent l’être humain. Et à partir de là, c’est-à-dire à partir du moment où existe un choix, n’acceptez jamais qu’on vous dise : « On ne peut pas faire autrement. On a toujours fait comme ça ». Il y a toujours un choix. À partir du moment où vous acceptez l’idée qu’il y a un choix soudain, vous êtes une personne mise à distance de ses actes. Vous n’êtes pas confondu avec votre acte. Donc vous en êtes pleinement et absolument responsable. Il n’y a pas de liberté possible sans assumer sa conséquence : la responsabilité de ses actes. Mais il y a la responsabilité de ses actes si on est libre. La liberté ainsi est la vertu fondamentale de l’être humain. Et c’est pourquoi Jean-Jacques Rousseau dit que renoncer à sa liberté, c’est renoncer au statut d’être humain. Et la liberté se confondra toujours avec l’autodétermination. Alors, la magnifique parole, la grandiose promesse de l’humanisme et de l’idée de la dignité de l’être humain, auteur de son histoire, peut se réaliser pleinement. Et alors elle devient le sujet de la discussion collective, parce qu’aucun d’entre nous ne peut se constituer, ne peut devenir une personne, sans les autres et sans la société à l’intérieur de laquelle il accomplit son destin singulier et personnel. Voilà comment tout se tient. Et voilà pourquoi l’abolition de l’esclavage est un fait philosophique, un fait moral et un fait politique. Politique, chaque fois qu’on accepte de continuer à porter les chaînes de la servitude du préjugé, quel que soit ce préjugé, le préjugé raciste qui divise le peuple en essentialisant à partir de la couleur de peau, de la religion, ou de différences qui, bien sûr, existent. |
Ainsi sommes-nous depuis le début, telle est notre histoire. Et elle, il s’agit de la faire vivre. À cet instant de l’histoire et vous autres, les insoumis, femmes et hommes dans ce public, vous avez un devoir, plus grand que tous les autres. Celui de porter cette histoire. De la proclamer, d’assumer l’héritage de la grande Révolution. Sans jamais baisser les yeux parce qu’on vous opposera tel ou tel épisode du combat en vous faisant oublier tel ou tel autre. Parce qu’on vous mettra sur les bras toutes les violences commises en oubliant les violences millénaires contre lesquelles la Révolution a dû triompher pour finir.
Portez la mémoire de l’histoire de la Révolution ! Faites-vous français par la communion de l’histoire de la Révolution. Qui que vous soyez, d’où que vous veniez, qui qu’aient été vos ancêtres. Puisque dorénavant, un de nos ancêtres sur trois est étranger. Et ce pour chacun d’entre nous. Vous devenez français parce que vous avez votre carte d’identité. Si vous devez adhérer à une histoire commune parce qu’il le faut, alors vous adhérez à l’histoire à partir de la grande Révolution.
La nation française a été créée par la République. Bien sûr, la permanence des lieux et la succession des générations permettent d’évoquer une nation française préalable à la République. C’est une illusion. Je le sais bien, ces mots choquent l’intuition. Mais à ce moment la rupture fait sens, pas la continuité ! Demain, la continuité ne fera pas sens. Celle entre notre génération et celle perdante de tant de batailles récemment. Au point que s’est établi le régime économique et politique absurde sous lequel nous nous trouvons. Où nous obéissons à la loi du dieu marché et à ses grands prêtres, les cours de bourse, les traders et autres personnes attachées à la compétitivité, flexibilité, modernité…
Ce sera la rupture opérée par nous-mêmes et dont nous avons l’occasion bientôt avec des bulletins de vote. La politique n’est pas une chose dont on ne parle pas dans un cimetière comme celui d’où je vous parle. Parler de politique dans ce cimetière et devant l’endroit où l’on célèbre Levasseur est un devoir ! Et vous n’oublierez pas de regarder, comme vous le faites le 11 novembre, ici dans ce cimetière, les tombes de tous ceux envoyés à la boucherie de 1914 et jusqu’en 1918. Et vous n’oublierez pas, non plus, la mémoire de ceux fusillés pour l’exemple. C’est un honneur immense, pour moi, d’avoir été le président d’un groupe parlementaire où siège un homme comme Bastien Lachaud. Il a présenté au nom du groupe Insoumis une loi réhabilitant ces morts fusillés pour l’exemple comme morts pour la France. Ces hommes allaient mourir de cette insoumission, ils le savaient. La seule forme de protestation valable était de s’opposer, ces hommes le savaient. La loi a été adoptée. Elle reste bloquée au Sénat ! Mais elle a été adoptée.
Un député insoumis encore, un français venu de la Réunion, Younous Omarjee, a fait adopter par le Parlement européen la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. C’est un honneur pour nous d’y avoir pensé, après trois siècles de durée de ce massacre !
| Le racisme, la culture de l’esclavage Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 Ce crime fut accompagné non seulement de bonnes raisons économiques mais aussi d’une culture. En quelque sorte, l’on chercha à peu près partout à la répandre. Et d’abord dans l’esprit des victimes, pour les conduire à consentir au crime. C’est la naturalisation de l’inégalité, c’est-à-dire, l’idée raciste. L’idée que d’aucuns, du fait de la couleur de leur peau, ou de leur religion, ou de leur origine, sont voués à la servitude. Ce préjugé existe encore aujourd’hui, sous sa forme la plus laide. Celle selon laquelle, du fait de la couleur de sa peau, ou de sa religion, d’aucuns seraient plus particulièrement voués au crime. Et la patrie républicaine, de nouveau, doit souffrir en grand de voir montrés du doigt d’aucuns de ses enfants en raison de leur religion. Si le 20 décembre à la Réunion doit être une occasion de chercher en nous la force de caractère, alors, nous devons protester contre la façon avec laquelle nos compatriotes musulmans sont traités. Comme étant suspects, par à priori, de tout. Pourtant ils sont nos égaux, nos frères et nos sœurs. Ils ne sauraient être tenus pour responsables de ceux réclamés d’eux pour commettre des actes meurtriers. Oui, dans la Fêt Kaf[23], il y a bien des motifs de méditation. Il y a bien des symboles forts. Ils vivent et doivent vivre en nous. Nous ne commémorons pas. Nous célébrons l’événement de la résistance implacable des esclaves contre la servitude. Le système avait besoin d’entrer dans les têtes. Il se maintenait, pour le reste, par la répression la plus féroce. Et dans cette répression, ils tenaient d’abord pour suspects ceux dont la couleur de peau n’était pas celle des maîtres. Cela doit servir encore à réfléchir et à comprendre la signification particulière, et particulièrement odieuse, de ceux encore animés par ces motifs racistes. Surtout quand ils ont reçu de la patrie l’exercice de l’autorité publique. En quoi l’esclavage est-il jusqu’au bout, et jusque dans son dernier aspect, un crime ? Pourquoi est-ce un crime contre l’humanité ? Pas seulement à cause des mauvais traitements organisés. Pas seulement à cause de la durée inouïe de trois siècles pendant laquelle il a eu lieu. Pas seulement parce que nous sommes heurtés d’apprendre comment une personne a pu être considérée comme un bien meuble. Il y a dans l’esclavage une chose de plus que tout. C’est l’idée selon laquelle l’être humain, à un certain moment, cesse d’être un être de liberté. Or, l’être humain se construit ainsi dès son plus jeune âge. Vous le savez, vous dont les enfants vous disent « non » dès l’âge de trois ans. Vous le savez tous d’expérience, on s’affirme comme personne dans son identité en commençant par s’opposer, avant demain de composer. |
C’est un honneur pour moi d’avoir dans le groupe insoumis Jean-Hugues Ratenon. Il a déposé une proposition de loi pour célébrer, en plus des dates de chacune des régions d’esclavage, une date pour tous. Celle du 4 février 1794. Quand on a décidé, à l’initiative de Levasseur, d’abolir l’esclavage.
Oui, il y a eu l’histoire après ! Bien sûr ! Quelle histoire douloureuse et implacable ! La volonté de résistance ! Louis Delgrès[24], officier noir, jacobin, des armées de libération de la patrie républicaine, préfère se suicider avec les trois-cents autour de lui plutôt que de se rendre et de retourner en esclavage.
René Levasseur, ses mânes sont brûlantes ! Son message a porté dans le temps. Il le traverse et fracasse le présent. Il sonne comme un signal d’alerte. Quand reviennent en même temps l’espérance des jours heureux et les nuages. Ils remplissent le ciel de noir et d’ombres.
Son message doit continuer à ensemencer les cœurs et les esprits. Pour préparer, en chacun d’entre nous, la force de résistance morale et de contre-offensive. Partout les mêmes réductions de liberté, les mêmes retours à la chaîne. De l’épuisé privé de son droit à la retraite, de l’épuisé privé de son droit à la diminution du temps de travail dans la journée et dans l’année.
Bref, la volonté d’empêcher de perdre tout cela, conquis de haute lutte. La volonté de faire en sorte d’étendre ce champ de la liberté. Voilà, aujourd’hui nous célébrons tout cela. Et je me suis senti tenu par le devoir de le faire, comme à chacune des occasions présentées par la vie.
| Hommage aux combattantes et combattants pour la liberté Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 J’ai le cœur plein de gratitude, à cet instant, pour ce qui m’est donné par la vie. Le bonheur de partager avec vous le discours de Madame Bello[25]. Votre attention sereine, la gravité du moment, la splendeur du paysage autour de moi. J’ai la gratitude à l’égard du conseil municipal de Saint-Paul : il me donne l’honneur et la possibilité de m’exprimer devant vous à cet instant. Hier, au camp Villèle, j’écoutais avec émotion ces enfants chanter l’hymne à la liberté et je repensais à ces vers de Machado[26]. Quand nous croyons avancer sur un chemin, nous ne faisons rien d’autre que de suivre la logique de nos pas. Et en définitive, nous sommes les maîtres de nos vies, si nous décidons du chemin pris. Le chemin n’existe pas. Il n’y a que nos pas, il n’y a que nos choix. En écoutant les mélopées de la maloya[27], j’entrais en communion avec le cœur humain. Il balance entre les douleurs du moment et l’espérance du lendemain. Entre le doute sur soi et la foi en l’avenir. Ce moment-là devait m’arriver, il le fallait par-dessus tout. Il me permet d’être devant vous et vous en particulier Madame Huguette Bello. Vous incarnez quelque chose de peut-être plus grand que vous, que l’instant, que votre appartenance politique. L’indéfectible fidélité à un message. Il tient lieu de fil rouge dans l’histoire et nous unit comme être humain dans notre humanité. L’appétit de liberté, la révolte et la capacité de s’indigner devant le malheur des autres comme s’il était le sien propre. Vous êtes, Madame, l’incarnation des vertus féministes observées, ici, sur cette île. Peut-être plus fort qu’ailleurs, car elles sont si peu mentionnées, les héroïnes de cette lutte permanente contre l’esclavage. Cela devait être vous. Cela devait être ce jour, le 20 décembre. Sur l’horizon, le soleil hésite depuis des millénaires. Et avant nous toutes les générations humaines l’ont observé. La nuit semble gagner, et puis le 20 décembre, le soleil hésite. Et pour finir, il reprend son cours de l’autre côté. Chaque jour dorénavant sera plus long à partir de demain. Chaque jour la lumière l’emportera sur l’ombre. Le solstice est un lieu incroyable. Il donne cette leçon terrible : en définitive, rien d’humain n’est jamais effacé de l’histoire humaine. Il aura fallu un ouragan pour faire une ouverture de la fosse commune du temps et rejaillir soudain ces mille personnes esclaves jetées, abandonnées à la terre. Certains croyaient, par cet acte, finir de les effacer. Ils les promettaient en fait à cette résurrection parmi nous. Elle nous appelle à garder en nous et à faire vivre le goût de la liberté. Il n’aura, je n’en doute pas un seul instant, quitté leur cœur, jusqu’à ce que cette barbarie s’accomplisse de les jeter à la terre. Sans aucun rite, sans aucune marque pour permettre d’en récupérer le souvenir. Quelle circonstance particulière, Madame, d’avoir vous-même participé à l’établissement de l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Comme c’est un symbole puissant que la Réunion ait donné cet enfant de la patrie républicaine commune des Français portant devant le Parlement européen la proposition que l’esclavage soit reconnu comme crime contre l’humanité. Quelle gloire pour nous, Réunionnais et Français, de penser à notre peuple parmi tous les autres. Beaucoup ont connu cette minorité d’oppresseurs esclavagistes. Ce continent a tant participé à l’esclavagisme. Mais la reconnaissance pour toujours des populations est venue de l’Oran et de cette île. Cela doit être pour nous l’occasion de penser à la chose suivante. Younous Omarjee n’est pas seulement l’enfant de la Réunion. Il est l’enfant d’une lutte, d’une insoumission, d’un choix politique. Ils récusent la diminution ou l’asservissement de toute forme de liberté. Il n’y a pas de liberté sans combattants de la liberté. La révolte pour la liberté Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 La République, en 1848, à peine née, accepte l’idée de la fin de l’esclavage. Car les esclaves se sont révoltés. La République, chose commune, bien commun, est absolument à l’opposé de toute forme de servitude. En ce sens, la République est un régime, à jamais inachevé. Et j’apprécierai de cesser d’appeler « forces de l’ordre » la répression et le maintien dans un désordre de la société libérale, de la précarité, du chômage, de la misère, de l’humiliation. Nous voulons des gardiens de la paix. La paix civile, celle de l’harmonie entre les êtres humains et avec la nature. Oui, je fais mien ton appel Huguette ! Je veux être Héva, je veux être Cimendef[28] ! Chaque homme, chaque femme choisit son destin autant qu’il le peut, comme il le peut, mais autant qu’il le veut ! Cultivons avec amour et tendresse la liberté en nous ! Cultivons avec amour et tendresse la liberté, il faut la faire naître dans le cœur de nos enfants. Ils doivent l’apprendre demain, toujours être du côté de la victime et pas du côté du bourreau. Ils doivent avoir le courage de dire qu’ils n’ont pas d’histoire commune avec lui. |
En Guadeloupe, sur les marches de l’esclavage. À la Réunion, le 20 décembre dernier, sur ce petit cimetière où m’avait invité Huguette Bello à prononcer, avec elle, un discours. Nous étions, peut-être quelques-uns d’entre vous l’ont su, à côté du cimetière. Un cyclone était passé auparavant, en 2011. Et en arrachant la terre, il avait révélé 2 000 squelettes. Ceux des esclaves jetés à la fosse commune.
Ce fut, pour moi, comme une déflagration intime. Au même moment, la mer battait doucement le rivage. Comme un cœur tape le tam-tam de la vie. J’entendais tambour bèlé, tambour gwoka, la maloya. Toutes les musiques chantées par ceux qui ont accompli, en dépit de tout. Et surtout de circonstances déshumanisantes, davantage que leurs bourreaux quasiment. Jusqu’à ce qu’ils en triomphent !
L’esclavage les ramassait en paquets et ensuite les triait et les éparpillait. De telle sorte, ceux arrivés sur les lieux de l’esclavagisation ne parlaient pas la même langue. Vous devez le savoir, ils n’étaient pas tous de la même classe sociale dans les populations d’origine. Il y avait là des prêtres, des nobles, des paysans. Tout ça pris comme un paquet humain et jeté dans l’esclavage. Et alors se produisit une chose, qui va rester notre devoir. La force du processus d’humanisation l’a emporté sur tout. Ils ne parlaient pas la même langue. Ils étaient soumis à la domination. Ils étaient menacés de mort s’ils se coalisaient.
Mais la vie fut la plus forte. Et cette vie opéra quelque chose. Elle n’a jamais cessé d’opérer depuis. Et nous devons en recueillir avec joie, avec bonheur, l’héritage. C’est un des enfants des sociétés en lutte contre les conséquences deshumanisantes de l’esclavage ont inventé un mot. Cela est frappant. Ce mot décrit ce moment où l’humanisation l’emporte sur tout le reste.
Ce mot c’est la créolisation. Se créoliser, c’est tout simplement laisser la vie faire son œuvre. Pas seulement la vie des passions amoureuses ! Pas seulement la vie de tous les métissages bienvenus que nous connaissons ! Mais quelque chose au-delà. C’est-à-dire parler la même langue, aimer les mêmes choses, écouter les mêmes musiques. Être capables de savourer les mêmes poésies, sans distinction d’identité, de religion, de couleur, de genre. J’ai vu qu’on m’opposait, avec des sourires sarcastiques… On me dit : « Eh bien voilà, nous luttons contre le grand remplacement », disent les racistes, « Et monsieur Mélenchon, lui s’en réjouit. Il est pour la créolisation ».
Oui, je suis pour la créolisation, mais je n’ai rien besoin de faire. C’est comme la loi de la gravitation. Monsieur, si vous ne voulez pas lever les pieds dans l’escalier, faites-le. Mais la loi de la gravitation s’appliquera à vous comme à tout le monde. Et je peux vous dire la suite de l’histoire. La créolisation que ça vous plaise ou pas, ça se fera. Et la France est faite de ce brassage. Depuis toujours ! Depuis l’origine de son histoire ! Je l’ai dit et répété : quel autre peuple dit être gallo-romain ? Qui a inventé une idée pareille ? Gallo-romains, des gaulois et des romains.
Je suis élu de Marseille. Savez-vous comment cette ville est née ? D’un immigré descendu d’un bateau. Il a épousé une femme gauloise. Voilà comment cela commence. Il a épousé une femme gauloise parce qu’elle l’a choisi. Oui, c’était l’habitude là-bas à l’époque. La gauloise a préféré le grec aux autres, et voilà comment ça s’est passé. Il y a 2 600 ans. Et qui avec ses petits bras, va empêcher ça ?
L’histoire de France, peuple gallo-romain. L’histoire de France, ce peuple qui a inventé lui-même sa langue – bien que parfois en opprimant celle des autres. Mais il l’a inventée et ainsi de suite. Jusqu’au point où nous sommes rendus aujourd’hui.
| Nous sommes voués à la créolisation Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 Les plus jeunes, la jeune génération, voilà ce que vous avez à faire. Notre pays a été labouré, meurtri, accablé de racisme, et il l’est encore. Voyez ce surgissement partout, dans l’édition, dans la presse, à la télé, partout. Ce surgissement du racisme, du différentialisme, de l’essentialisation des hommes, des femmes ! Tous ces discours obscurantistes vous couperaient la route de la tâche que vous avez à accomplir dans notre pays. Une personne sur quatre a un grand parent étranger, 40 % de la population parle au moins deux langues. Nous sommes voués à être une nation créole et tant mieux. Que la jeune génération fasse le grand remplacement de l’ancienne génération. Chaque génération remplace la précédente, chaque génération est un peuple nouveau. Mais vous, vous avez cette tâche à accomplir : guérir ce pays des plaies du racisme et du différentialisme et de l’indifférence. L’indifférence des lâches qui regardent ailleurs quand il y a un génocide, l’indifférence de ceux qui ne veulent pas voir la pauvreté tant qu’elle n’est pas entrée chez eux. L’indifférence de ceux qui ne savent pas qu’il y a des centaines de nourrissons qui cette nuit vont dormir dans la rue avec ces milliers de gens qui ont été expulsés de tout dans un pays si riche. La honte, vous la porterez si vous ne faites rien. La honte, comme l’ont portée ceux qui ont regardé, à Nantes et ailleurs, passer les bateaux négriers sans avoir rien à dire. La honte, ça passe. Mais la leçon, il faut la tirer maintenant. Tous ceux qui sont réduits au chaînes de la misère, du racisme, du sexisme, doivent être libérés par l’action politique implacable, sans céder, sans combines, sans compromis. Parce qu’il y a trop de gens prêts à faire des compromis. Il faut choisir entre ceux qui tiennent des chandelles et ceux qui portent des flambeaux. Les flambeaux, ça éclaire plus loin et c’est ce qu’on va faire maintenant. Assumez le pouvoir de créolisation Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 Patrie, à cette heure, où je te vois titubante, tu cherches du bout des doigts, dans l’obscurité des idées confuses. Je t’invite à réfléchir à l’exemple donné par l’île de la Réunion, sa population, son peuple. Peuple français, votre avenir c’est l’esprit de la Réunion. Par un dépassement, une transformation, une croissance, une nutrition, la Réunion s’est créolisée. Et parce que créolisée, elle est capable de pouvoir dire : « C’est juste un début, nous n’en avons pas fini avec notre capacité d’invention, la créolisation ». La créolisation Parce que nous sommes des êtres de culture, nous sommes capables de similitude. Et parce que nous sommes des êtres de culture, nous sommes capables de créolisation. La créolisation est le meilleur de nous. Ce n’est pas une forme de dilution de l’identité, comme d’aucuns le supposent. Ceux-là vivent dans la hantise de l’autre. Ils passent de la hantise à la peur et de la peur au crime. Mesdames et messieurs, vous m’avez donné le privilège de pouvoir m’adresser à vous. Vous m’avez donné la possibilité de dire, à cet instant, mon amour d’une certaine patrie. Elle nous rassemble tous et, je l’estime, vous en êtes en quelque sorte une préfiguration. Mesdames et messieurs, je ne saurai finir sans évoquer le plus important à mes yeux. Vous ne devez rien à personne. Ceux libérés de la servitude n’ont de gratitude à avoir à l’égard de personne. Car ils ont imposé aux maîtres de céder par leur combat et leur irrépressible volonté de liberté. Ce n’est pas un don, c’est une conquête ! Le marronnage est un modèle de vie. Le marronnage et les autres formes de lutte ont été terribles. On le dit assez, certains crurent retrouver la liberté en reprenant la mer. Mais combien ont préféré le suicide à la servitude. Et ce combien de fois ! La similitude appelle au combat pour la liberté Extrait du discours de Champagney sur l’esclavage – 4 février 2017 Je ne peux passer à ma conclusion sans évoquer le visage du vainqueur de la lutte contre l’esclavage en Haïti : Toussaint Louverture[29]. Toussaint Louverture, capturé, vaincu, est mort au Fort de Joux, pas bien loin d’ici sur notre bonne terre de Franche-Comté. Adjoint à la culture de la commune de Massy, il y a déjà quelques années, le hasard de la vie m’a fait choisir l’installation d’une œuvre d’art. Et j’ai participé à l’érection d’une statue en bronze sur la place du marché, à même le sol, représentant Toussaint Louverture. Et nous, Français, dans cette affaire, peu importe la nationalité. Nous sommes autant de Toussaint Louverture que nous sommes de têtes ici. Cet homme périt et ne céda jamais. Sur place, quand on vint leur faire la guerre, et chaque fois qu’il se sentirent à deux doigts d’être vaincus, les Haïtiens d’alors résistèrent de toutes les façons possibles. Et on se souvient de cette scène extraordinaire de Delgrès. Il était Noir et officier français. Il a préféré faire sauter le fort, ses hommes et lui, plutôt que de se rendre ! Vous voyez : évidemment, c’est une histoire résumée. Mais j’ai voulu, puisque me voici le candidat des insoumis, célébrer les insoumis les plus courageux qui soient. C’est-à-dire ceux-là avec le moins de moyens de leur insoumission. J’ai voulu célébrer avec vous l’amour de l’esprit humain et de la liberté. Il nous mène tout droit à l’amour de l’égalité. Fanon[30] dit une chose qui renvoie au mot le plus magnifique du texte lu tout à l’heure. Vous pouvez le voir dans le musée. Ce mot, c’est « semblable ». Car voyez-vous, y compris dans la religion dominante de l’époque, on parle souvent d’autrui. Vis-à-vis desquels on a des devoirs. Mais le mot « semblable » est beaucoup plus fort ! Nous ne sommes pas identiques, cela va de soi. De toutes les façons possibles, nous le ne sommes pas, ni physiquement, ni intellectuellement. Mais nous sommes tous unis par un fait : nous sommes semblables et même identiques quant à nos besoins. Cette identité des besoins nous rend semblables dans la condition humaine. Et si nous sommes semblables et avons des besoins identiques, alors nous avons des droits en commun. Et en particulier, celui d’accéder librement aux moyens de notre subsistance. Et de la reproduction de notre existence, et de celle de nos enfants. La similitude des êtres humains, l’identité de leurs besoins, établit la nature de bien commun des biens essentiels à leur survie. Tels que l’énergie, l’eau, la lumière, le logement, et toutes ces choses sans lesquelles il n’y a pas de vie humaine possible. La similitude nous appelle au combat pour la liberté. La similitude fonde le devoir du combat pour l’égalité. Et Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, dit : « Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme ! ». Et il veut dire de l’être humain. « Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Le blanc n’est pas. Nous sommes juste des êtres humains ». |
Je le pense, personne n’a l’intention de contester mon patriotisme républicain ou jacobin. Mes grands-pères et grands-mères venaient d’un peu tout le tour de la Méditerranée et tous ne sont pas nés avec une carte d’identité française dans la poche. Voilà comment on devient français, parce qu’on adhère à l’idée française. Et on adhère à l’idée française parce qu’on peut y adhérer. Et on peut y adhérer, si l’idée française, ce n’est pas une religion, si ce n’est pas une couleur de peau. Alors, la porte est grande ouverte pour devenir français.
Si vous fermez la porte et vous la réduisez, alors évidemment la France devient toute petite. Si vous la ramenez à l’identité de votre arrière-grand-mère, de la pratique religieuse d’il y a cinq générations, dans un pays où 60 % des gens sont d’abord surtout fatigués d’entendre parler de religion sans arrêt, alors la France devient toute rabougrie, incapable de vivre à l’échelle à laquelle. Moi je veux la voir vivre. Présente sur les cinq continents, aux portes de l’humanité universelle partout. Et peut-être avec une place particulière, on l’admettra, dans la francophonie, langue commune qui réunit 300 millions de personnes, 700 millions à la fin du siècle.
Regardez quel ressort magnifique d’intelligence et de communication, de créolisation nous donne la perspective de pouvoir échanger toujours plus densément avec les peuples francophones du monde. Depuis les Québécois jusqu’aux Sénégalais, Camerounais et d’autres. J’y pense très fort. Et il n’y a pas besoin d’avoir davantage que cette langue en commun pour pouvoir partager. Pour cela, j’ai dit me sentir l’héritier des jacobins libérateurs. Ils propagent l’esprit Condorcet[31] et les autres. Quand je dis : « Faisons une université de l’espace, faisons une université de la mer, une université francophone. Unie à tous les locuteurs de notre langue, parce que la plus grande communion que l’on puisse faire c’est celle de l’esprit. » Parce que d’elle vient la créolisation.
| Les balisiers allument la flamme de l’insoumission ! Retranscription du discours en hommage à Aimé Césaire le 19 décembre 2021, en Martinique Nous autres, les insoumis, venons devant la tombe d’Aimé Césaire comme pour un pèlerinage intellectuel. Avec le sentiment d’être à notre place à ses côtés. Qu’elle est curieuse, cette terre de la Martinique. Si petite dans l’Océan, si petite dans la Caraïbe. Si loin des côtes d’où est originaire la plupart de sa population. En si peu de temps elle a pu donner au monde, en même temps : Glissant[32], Confiant[33], Chamoiseau[34], Césaire et Fanon. C’est-à-dire à la fois les gens capables de raconter le monde, comme on le voit comme être humain sensible, et capables de le penser. Cette synthèse apparue chez le poète Césaire. Et l’homme d’action Césaire, en même temps. Je veux faire référence à cette qualité de synthèse humaine. Parce que c’est de ce bois-là dont nous aimerions nous-mêmes être faits. Chacun d’entre nous, dans notre responsabilité, elle de présidente de groupe, lui de chef de délégation, moi de porte-parole dans cette élection. Capables à la fois de la sensibilité humaine et de la pensée politique claire. Aujourd’hui, sous une appellation anglo-saxonne improbable de « French studies », on redécouvre les travaux de Frantz Fanon et d’Aimé Césaire. Au point de départ, lorsque Césaire évoque la négritude, il y avait bien des raisons de s’étonner. Quand on y réfléchit, on le voit bien. Certaines idées dominaient à l’époque. Le concept de négritude ne les recoupait pas. Mais Césaire, avant d’autres, avait compris. L’Universel ne peut pas naître aussi longtemps qu’est empêchée la pleine conscience, de la singularité et de la différence. Cette singularité rend possible le cheminement jusqu’à l’universel. Césaire l’a compris avant les autres. D’ailleurs, le concept de négritude posait question dès à l’époque. Mais pour finir, reste au-delà de la gangue des événements du moment, des prises de conscience du moment, le diamant pur de la pensée. Quand Césaire parle, l’idée même de négritude n’est pas admise. Parce qu’à ce moment-là, on suppose l’universel comme un fait et non comme un but. Il décrit un objet au-dessus de toutes les particularités. Si bien que les évoquer semble s’attarder dans l’histoire et retarder le moment libérateur. Mais Césaire, avant nous, comprend. Je parle de Césaire le poète. Césaire, avant nous, comprend comment la créolisation est le chemin vers l’universel. Mais pour cela il faut admettre le point de départ. C’était la négritude. Ce concept embrassait des différences extrêmement amples, entre ceux qui rendent possible cette négritude. Des esclaves venus de tous les points du continent africain. C’est pourquoi ce concept nous a aidés sur le chemin. À notre tour il nous faut l’emprunter partout et jusque dans des sociétés qui ne se croient pas concernées par ces questions. Quand on est dans le pays de Caux, en Normandie, quiconque arrive du bocage, extérieur au bocage, est aussitôt appelé horsain[35]. C’est dire qu’on a tôt fait d’être un étranger. Jamais ils n’auraient imaginé des peuples venir de tous côtés, par vagues, et s’assembler pour en former un nouveau. Le peuple français, tel qu’il est aujourd’hui dans l’Hexagone comme dans les Caraïbes. Ça, c’est notre dette intellectuelle et spirituelle à l’égard de Césaire. Et de ses concepts nés, encore une fois, je le rappelle, dans la polémique. Il a choisi ce balisier comme symbole pour son parti, et nous-mêmes nous l’avons mis sur notre gerbe aujourd’hui au centre. Et puis, il parlait de la déchirure fondamentale. Et dans la déchirure, bien sûr, on observe les lèvres de la plaie. Le balisier nous les montre, mais le verbe enflammé de Césaire nous apprend à voir la flamme. Elle en jaillit à l’endroit même où se déchire le balisier. Cela se passe à cet endroit, elle le conduit à le dire. Lorsque le balisier se déchire comme un thorax. Il fait jaillir le feu du phénix, se reconstitue à l’instant même où il se détruit. Ce feu-là nous implique et nous concerne. Ce message-là doit aller jusque dans l’Hexagone, mais pas uniquement. Tous les peuples du monde sont dorénavant bouleversés par ces allées et venues de foules immenses. Elles fuient une guerre, un désastre climatique, et portent en elles la déchirure de l’endroit quitté. Des coutumes, des nourritures, des musiques, des familles, dans lesquelles on était si intimement et si chaudement liés. Pour devoir se faire renaître soi, ses enfants, la société qu’on construit. Écoutez, les gens de l’Hexagone. Écoutez la leçon de Césaire. Regardez avec humilité ses vers. Écoutez la musique de la maloya. Écoutez le tambour gwoka. Entendez tous les chants de ceux émancipés de leur condition. Ils ont créé une humanité nouvelle, ont refusé de se laisser enfermer. Ne faites pas l’erreur de vous laisser enfermer à votre tour. De regarder sans arrêt le passé et de vous sentir sans cesse déchirés. Déchirés, plutôt que renaissants, comme il faut que vous le soyez. Si bien que la lutte actuelle, y compris dans cette élection, est comme une allégorie, du tableau que d’abord, Césaire a dessiné. Et avec lui, les Martiniquaises et les Martiniquais. Ils l’ont entouré, aimé, et appuyé dans son œuvre, de poète et de penseur. La terre dont provient Fanon, la terre dont provient Glissant, la terre dont proviennent tous ceux cités avant cela, est encore riche de leçons pour vous tous. Françaises, Français, voyez les Martiniquais non seulement comme vos sœurs et vos frères. Mais comme vos grandes sœurs, et vos grands frères. Ils vous tiennent par la main au moment où il vous faut marcher sur le chemin de la créolisation. Pour vous annoncer les joies et les bonheurs bientôt issus de cette créolisation. Vos discours d’enfermement et ceux tenus par d’autres vous conduisent à des misères sans cesse renouvelées, à des violences sans cesse recommencées. Apprenez à être la flamme jaillie du balisier pour vous refonder. En tout cas, moi, je vous porterai ce message. Et puis, Césaire est un homme d’action. La pensée, sans l’action qui l’accompagne, est de bien moindre portée. Chacun doit se souvenir, cela est important. Césaire a été un personnage politique essentiel de la vie martiniquaise, de la vie nationale. Sa stratégie politique pouvait d’abord sembler totalement paradoxale. Mais il avait d’abord commencé par un acte d’une grande importance. Et dont la leçon, encore, doit être méditée. Il a quitté le Parti communiste pour créer le Parti progressiste martiniquais, le PPM, dont les descendants vous sont connus aujourd’hui. Mais il fallait d’abord savoir renoncer à l’illusion suivante. Le parti est une fin en soi, le parti prévaut sur la cause qu’il sert. J’ai vécu moi aussi cet arrachement avec quelques-uns de ceux dont je m’entoure aujourd’hui. Quand j’ai compris à mon tour que ce n’était pas le nom du parti auquel j’appartenais qui comptait. Il avait tourné le dos à cet idéal depuis déjà quelque temps. Et il fallait refonder en allant à la racine, c’est-à-dire à l’insoumission. Elle ne se vit et ne se comprend jamais aussi intensément que quand on est sur une terre d’esclavage et de révolte contre l’esclavage. Voilà, je partage ça spirituellement avec Aimé Césaire. Il a donc créé le PPM, et une stratégie incroyable pour son époque. Comment pouvait-il commencer par demander la départementalisation ? Un homme qui se battait pour la liberté, pour l’autonomie, pour l’autogestion du peuple martiniquais ? La départementalisation était le prototype même de l’inscription, dans la réalité institutionnelle la plus classique et la plus traditionnelle, de la République Française. Il n’est de révolutions citoyennes donnant la liberté aux individus sans ce chemin démocratique du vote. De l’assimilation des bienfaits à la racine de l’idéal républicain. Il l’avait bien compris à cet instant, bien avant d’autres. Césaire a compris cela à temps, à une époque où d’autres stratégies pouvaient s’imposer. Il avait raison, on le voit bien une fois repoussée la gangue du contexte. Je n’hésiterai pas à le dire. Il fallait faire comme cela. Du fait de l’histoire, comme je l’ai dit précédemment. Parce qu’ainsi s’est mise la Martinique en situation, aujourd’hui, d’être plus autonome. Plus qu’elle ne l’aurait jamais été, si elle était passée par d’autres chemins, plus aventureux, et peut-être plus violents. La leçon de Césaire est ample, et elle compte pour nous tous. Bien sûr, dans des conditions différentes de celles de la Martinique, je le sais mieux qu’un autre. Nous devons aller à la rencontre des autres, je l’ai appris avec mes camarades. Avec cette jeune femme, ce jeune homme. Ils m’accompagnent et dirigent à leur tour des structures, parlent à toute la France. Nous devons aller à la rencontre des autres, non pour y déverser des leçons. Les Européens se sentent toujours en droit d’aller enseigner aux autres sans se soucier de leurs propres échecs. Mais d’aller aux autres pour apprendre. Regarder par quel chemin ils sont passés pour arriver jusqu’au point où vous les trouvez aujourd’hui. Et cela vous fait penser qu’ils sont admirables. Puisse le souvenir de cet instant passé ensemble sur la tombe d’Aimé Césaire, vous dissuader mes jeunes camarades, pour toujours, de l’arrogance européocentrée. Puissiez-vous y puiser toujours l’inspiration. Elle vous permettra, quelles que soient les circonstances, quel que soit le moment, de repérer votre chemin. Le chemin des pauvres, des humiliés, des opprimés. Parce que leur libération est celle de toute la société. Entre Césaire et les donneurs de leçons, c’est Césaire qu’il faut écouter. Et se souvenir de la leçon. On ne rassemble que pour faire, c’est l’action qui nous fédère. Et l’action ne peut nous fédérer uniquement si c’est pour une juste cause. Sans compromis ni arrangements, aussi long que ce soit, aussi pénible que ce soit. Avec si souvent le sentiment d’une histoire cruelle, parce qu’elle est lente. Jamais ne cédez, marchez votre chemin. Aussi longtemps que vous le marcherez, avec fierté, drapeaux et musique en tête, vous trouverez des gens pour vous rejoindre. Et continuer le combat, tandis que les fatigués, les arrangés, les traîtres se disperseront tout le long du chemin. C’est à nous de tenir le fil de l’histoire. Merci Aimé Césaire pour nous l’avoir enseigné. Merci Aimé Césaire, pour nous avoir donné la patience infinie d’accepter. Si ce n’est pas notre tour aujourd’hui, ce le sera demain. Parce que nous aurons maintenu allumée sans cesse la flamme du combat. Le futur n’est possible qu’à ce prix. |
Voilà, mesdames, messieurs, le devoir suggéré par cette journée. Nous avons, nous autres, les insoumis, des devoirs particuliers. C’est à nous, puisque nous marchons devant dorénavant, de porter les symboles des grandes causes de l’histoire de France. Elles constituent notre histoire et les propositions faites à la nouvelle génération. Il faut que le 4 février soit célébré. Peut-être plus intensément cette année puisque tout le monde a les regards tournés vers les candidats. Et c’est bien normal quand une telle élection a lieu. Qu’on fasse une pause, non pour sortir de la politique, mais pour y entrer davantage et rappeler quelle est la permanence des combats politiques depuis Levasseur jusqu’à nous, à cet instant.
Vous autres Manceaux[36], évidemment, cela vous crée maintenant un devoir. Moi, je m’en vais, vous vous restez. Et le 4 février prochain, vous serez encore là, je l’espère pour vous tous. Alors, vous aurez le devoir de continuer et peut-être, pour les grands-parents, d’inviter les petits enfants, pour les parents d’amener les enfants, les plus jeunes d’amener leurs plus jeunes frères et sœurs. Pour venir ici, une petite demi-heure réfléchir et se souvenir de la lutte des esclaves, l’abomination de l’esclavagisme et de la lutte pour la liberté.
| « Je chante avec toi liberté » Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, 20 décembre 2020, « Je chante avec toi liberté » Hier, je vous ai dit mon émotion au camp Villèle. Ces jeunes gens, ces petits, ils nous ont chanté sur l’air de Verdi l’Hymne à la liberté. Vous ne le savez pas, mais à la sensation inouïe ouverte en moi par cette petite chanson, j’avais le souvenir des poèmes de Louise Michel[37] sur les rivages de la Calédonie. Elle a su, quand les Kanaks révoltés sous la direction du grand chef Ataï[38] avaient commencé à chercher leur liberté, les armes à la main, refusé de faire le coup de feu contre les Kanaks. Elle resta jusqu’au bout cette institutrice. Le chant des bannis nous fait aimer pour toujours, et sous toute latitude, cette petite chose en nous. Elle parle d’amour et de liberté. Et à l’instant où chantaient ces enfants, il y avait une voix à certains moments plus forte que la leur. Eh bien c’était celle d’Huguette, à côté de moi. Elle connaissait les paroles par cœur. Et sa voix, en quelque sorte, surlignait le récit de mon bonheur, à cet instant, d’avoir pu partager ça avec vous. Oh, je ne saurai pas vous le décrire. Les mots parfois manquent pour décrire les belles choses. On est pourtant si volubiles pour décrire les autres. Mais c’est cet instant de bonheur partagé, si grand dont on ne ressort pas indemne, sur lequel je voudrais conclure. Je veux vous lire. Je n’aurai pas le talent de chanter, et à plus forte raison, l’audace de le faire devant vous. Je chante avec toi, Liberté, Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté, Quand tu pleures, je pleure aussi ta peine. Quand tu trembles, je prie pour toi Liberté, Dans la joie ou les larmes, je t’aime. Souviens-toi des jours de ta misère, Mon pays, tes bateaux étaient des galères. Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté, Et quand tu es absente, j’espère. Qui es-tu ? Religion ou bien réalité. Une idée de révolutionnaire. Mais je crois que tu es la seule vérité, la noblesse de notre humanité. Je comprends qu’on meure pour te défendre, que l’on passe sa vie à t’attendre. Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté, Dans la joie ou les larmes, je t’aime. Les chansons ont l’espoir, ont ton nom et ta voix. Le chemin de l’histoire nous conduit vers toi. Liberté, Liberté |
Voilà ce que nous sommes ! Gloire à la mémoire de Levasseur ! Gloire au jacobinisme ! Vive la France ! Vive la République !
28.01.2026 à 18:22
Zoé Pebay
| Note de lecture du livre d’Amina Hassani, La justice du capital. Quand les multinationales (dé)font la loi, Éditions La Fabrique, 2025 |
Amina Hassani est docteure de l’École de droit de Sciences Po Paris. Ses recherches portent sur le droit international économique et particulièrement sur l’arbitrage international.
Faire condamner un État pour avoir augmenté le salaire minimum ou engagé des mesures de bifurcation écologique ? C’est désormais possible, grâce aux tribunaux privés de l’arbitrage d’investissement. Inventé dans les années 1950 au moment des vagues de décolonisations, l’arbitrage d’investissement s’est progressivement généralisé dans les années 1990, au point de devenir un rouage incontournable du capitalisme globalisé contemporain.
Il permet à des grandes multinationales de poursuivre des États devant cette sorte de justice lorsqu’elles considèrent que les politiques publiques menées – sur le travail, la santé, l’écologie… – portent atteinte à leurs investissements et à leurs profits. Avec, à la clé, des compensations financières qui vont jusqu’à plusieurs milliards de dollars.
Cette nouvelle « justice du capital », opérée par des tribunaux privés opaques qui se substituent à la justice étatique, consacre un nouveau pouvoir exorbitant aux multinationales au détriment de l’intérêt des populations. Plus qu’un simple mécanisme juridique, l’arbitrage d’investissement est un nouveau mode de gouvernance globale, qui met au pas la souveraineté des États pour préserver l’accumulation du capital, affirme Amine Hassani.
Dans cette note de lecture, l’Institut La Boétie revient sur les origines coloniales de cette justice du capital, sa globalisation dans les années 1980-1990, et ses conséquences désastreuses en termes de souveraineté.
| « Le capitalisme a réussi à inventer sa propre justice, ses propres juges et ses propres lois. Il a inventé la justice par et pour le capital. » |
L’arbitrage d’investissement a été progressivement inventé à partir des années 1950, au moment des vagues de décolonisations des pays du Sud. Il s’agissait alors pour les pays du Nord et leurs grandes entreprises de sécuriser leurs activités économiques et de continuer à exploiter les ressources des pays du Sud malgré la nouvelle donne politique postcoloniale.
Le cas de la décolonisation algérienne le montre bien. En 1956, alors que l’Algérie est encore une colonie française, l’État français découvre d’importantes réserves de pétrole et d’autres ressources minières dans le désert du Sahara. Deux ans après le début de la guerre et face à la détermination du peuple algérien à obtenir son indépendance, il va chercher par tous les moyens à garder la main sur ces ressources précieuses. Plusieurs stratagèmes sont envisagés. On tente par exemple d’intégrer l’Algérie aux traités de construction européenne, espérant ainsi légitimer juridiquement le contrôle français sur les ressources algériennes ; ou bien de dissocier le Sahara du reste du pays, pour en conserver le contrôle même en cas de décolonisation algérienne…
Mais ces propositions ne convainquent pas suffisamment les compagnies pétrolières, qui vont préférer sécuriser leurs ressources par un mécanisme juridique bien plus fiable : imposer l’arbitrage d’investissement à l’Algérie. Pour sécuriser les « contrats de concession » qui permettent déjà aux entreprises pétrolières françaises d’exploiter le sous-sol saharien, la France va donc œuvrer à l’inscription de ce principe dans les accords d’Evian de 1962. Ces derniers prévoient alors que tous les litiges concernant l’exploitation des ressources sahariennes seront traités « en premier et dernier ressort par un tribunal arbitral international » – et non pas par les juges algériens ou français.
Grâce à ce mécanisme, les entreprises françaises sont ainsi assurées de garder la main sur les ressources algériennes, malgré la proclamation de l’indépendance. En ce sens, écrit Amina Hassani, les accords d’Evian « incarnent l’indépendance arrachée par les Algériens, mais aussi la préservation de l’extractivisme fossile de la France. »
Bien au-delà du cas du Sahara, l’enjeu de sécuriser le capital « tourmente les capitalistes à l’échelle du monde » affirme Amina Hassani. « Comment garantir la libre circulation et la protection des capitaux, des biens et des ressources sans qu’ils soient entravés par les États-nations émergents ? En d’autres termes, comment se préserver économiquement de l’émancipation politique des damnés ? ». Telles sont les préoccupations qui fondent le développement de l’arbitrage d’investissement. Autrement dit, prolonger, par d’autres moyens, la domination des pays occidentaux sur le reste du globe.
Progressivement, les capitalistes vont s’organiser à l’échelle du monde pour garantir la libre circulation et la protection du capital, notamment pour faire face aux risques de nationalisation de grandes entreprises dans les pays émergents. En 1965, la convention de Washington crée le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, le CIRDI, qui deviendra le cœur battant de l’arbitrage international. Malgré l’opposition des pays d’Amérique latine, 20 États signent la convention dès 1965, rejoints par 143 autres depuis. Résultat : la globalisation de l’arbitrage est en marche. Les « clauses arbitrales » permettant de faire appel à l’arbitrage international prolifèrent partout : dans les contrats commerciaux entre entreprises privées, bien sûr, mais aussi, progressivement, dans les accords entre les États eux-mêmes.
On appelle ces contrats les « traités bilatéraux d’investissement » (TBI). Conclus entre deux États pour accorder des protections à leurs investisseurs respectifs, ils vont se multiplier dès la fin des années 1960. Mais il faudra attendre 1990 pour que la clause d’arbitrage soit activée pour la première fois sur le fondement d’un de ces TBI, dans l’affaire qui oppose le Sri Lanka à l’entreprise britannique AAPL (Asian Agricultural Products Ltd). La société AAPL avait investi dans une usine d’élevage de crevettes au Sri Lanka, qui s’est trouvée incendiée lors d’une opération militaire des forces militaires sri lankaises. Imputant la responsabilité de la perte de son investissement à l’État sri lankais, AAPL saisit le CIRDI sur le fondement du TBI signé entre le Sri Lanka et le Royaume-Uni conclu en 1980. Contre toute attente, le tribunal arbitral se déclare compétent et condamne le Sri Lanka à indemniser l’entreprise britannique pour les dommages causés à son investissement. Cette affaire marque un tournant pour le monde de l’arbitrage : désormais, une entreprise peut non seulement attaquer un État en justice sur la base d’un contrat qu’elle a passé avec lui, mais également sur la base d’un simple traité économique conclu entre deux États, sans aucun lien avec l’entreprise elle-même.
Suite à cette affaire, sans surprise, les traités bilatéraux explosent. Au début des années 1990, il existait 385 TBI dans le monde. Il y en a désormais 2500 : leur nombre a été multiplié par 7 en une trentaine d’années. La prolifération de ces traités relève d’une ambition claire : « concevoir un marché mondial homogène où l’entreprise bénéficie en tout temps et en tout lieu des mêmes avantages et garanties grâce à la discipline des États », résume Amina Hassani. Malgré sa discrétion, l’arbitrage d’investissement est ainsi un des rouages clés de l’imposition du néolibéralisme et de la discipline de marché à l’échelle mondiale.
Cette « justice du capital » détient un pouvoir immense : celui de contraindre les gouvernements à adopter des politiques favorables aux intérêts des grandes entreprises, sous peine de devoir s’acquitter de compensations financières considérables. Son fonctionnement favorise structurellement le capital et échappe à tout contrôle démocratique, explique l’autrice Amina Hassani.
Les décisions rendues par les tribunaux d’arbitrage ne sont pas rendues publiques. Leurs juges ne sont ni élus ni nommés – comme ceux de la Cour Pénale internationale ou de la Cour Européenne des Droits de l’Homme – mais seulement désignés par les entreprises et les États, au cas par cas. Ainsi les « arbitres » peuvent être successivement juge ou avocat des entreprises au gré des affaires. Une telle interchangeabilité des rôles est inimaginable dans la justice publique, note Amina Hassani, où le principe de séparation stricte entre les fonctions de magistrats et d’avocats prévaut pour garantir la neutralité et l’indépendance. Surtout, ces « arbitres » exercent généralement dans quelques grands cabinets d’avocats d’affaires internationaux – des « multinationales du droit » anglaises ou américaines, qui dominent le marché de l’arbitrage mondial et font vivre un véritable business de l’arbitrage.
Pour développer leur activité et accroître leurs profits, ces cabinets traquent ainsi la moindre occasion d’attaquer les États en justice. Ils « stimulent la demande en indiquant aux entreprises qu’elles ont la faculté d’avoir recours à l’arbitrage lorsqu’une crise se présente. Une révolution, une pandémie, une guerre… chaque crise est une opportunité à saisir pour alimenter la justice du capital», explique Hassani. Ces grands cabinets d’affaires se sont par exemple illustrés lors des révoltes du Printemps arabe en 2011. En plein coeur de la guerre civile libyenne, responsable de milliers de morts, le géant des cabinets d’affaire d’arbitrage Freshfields Bruckhaus Deringer recommandait à l’époque aux entreprises étrangères présentes sur le territoire lybien de « poursuivre la Libye devant les tribunaux arbitraux pour avoir échoué à garantir la sécurité physique de leurs personnels et de leurs installations ».
Plus récemment, ces cabinets s’en sont pris à la gestion de la crise du Covid-19, en préconisant à leurs clients d’attaquer les États en justice en raison des mesures de protection sanitaire qui « interfèrent avec les droits privés d’un investisseur ». Au Pérou par exemple, après que le Parlement ait voté une loi de suspension des péages routiers pour faciliter le transport des biens de première nécessité au coeur de la crise, les grandes sociétés d’autoroutes n’ont eu qu’à menacer de saisir le tribunal d’arbitrage pour que la loi soit abandonnée et déclarée inconstitutionnelle.
Ce pouvoir dissuasif est d’autant plus fort que les tribunaux d’arbitrage ont des pouvoirs très vastes. D’une part, ils ont un pouvoir d’interprétation énorme, et peuvent considérer comme « atteintes aux investisseurs » un panel très étendu de situations. C’est le cas dans l’affaire qui oppose le Mexique à l’entreprise américaine Metalclad en 2000. Ici, le tribunal d’arbitrage a jugé que le refus du gouvernement méxicain de délivrer un permis d’exploitation d’une usine de traitement de déchets toxiques, en raison des risques écologiques et sanitaires encourus constituait une expropriation indirecte de l’investisseur, le privant de bénéfices futurs. Résultat : le Mexique a été condamné à lui verser 16,5 millions de dollars de compensation.
D’autre part, ils ont le pouvoir de déterminer le montant des compensations financières que les États doivent verser aux entreprises, qui peuvent aller jusqu’à mettre en péril l’économie et la stabilité d’un pays. En 2019 par exemple, le tribunal d’arbitrage à condamné le Pakistan à verser 5,84 milliards de dollars à l’entreprise Tethyan Copper pour avoir refusé de lui accorder une licence minière. Une somme qui représente 2 % de son PIB total !
Pour toutes ces raisons, l’arbitrage d’investissement est « une arme de dissuasion massive pointés vers les États » affirme Hassani, « qui craignent non seulement de devoir indemniser les entreprises, mais, pire, de disparaître de la carte de mobilité du capital que les milliers de contrats et traités de protection de l’investissement dessine » écrit Hassani. Là repose le cœur de l’arbitrage : aujourd’hui, les États sont en compétition les uns avec les autres pour attirer les investisseurs. Or, l’arbitrage d’investissement est aujourd’hui une des garanties essentielles d’un cadre stable et protecteur pour le capital.
| « [L’arbitrage d’investissement est] une machine qui gouverne ; une technique de pouvoir qui enferme les pays du Sud et qui sanctionne désormais tous les États en cas d’écarts au code de conduite édicté, les dissuadant d’adopter des mesures qui pourraient contrevenir aux intérêts du capital ». |
Cette « justice du capital » permet donc de soumettre la souveraineté politique aux intérêts particuliers des grandes entreprises. Ces dernières peuvent désormais s’immiscer dans la politique intérieure des États, et les empêcher de mener les politiques économiques, sociales ou encore écologiques pour lesquelles les peuples les ont élus démocratiquement.
En Europe récemment, plusieurs pays ont récemment fait les frais de l’arbitrage, notamment en raison du Traité sur la Charte de l’Énergie (TCE) qui comporte une clause arbitrale. Le cas le plus emblématique est celui de l’Allemagne qui, après l’accident de Fukushima en 2011, décide de sortir du nucléaire et se retrouve condamné à verser 2,8 milliards d’euros d’indemnisation aux entreprises du nucléaire suédoises. Mais ce n’est pas un cas isolé : aujourd’hui, l’Allemagne est à nouveau poursuivie par des investisseurs suisses à cause de sa volonté de sortir du charbon. L’Italie a elle aussi fait les frais de l’arbitrage d’investissement en 2017, après avoir voté un moratoire pour arrêter l’exploitation du pétrole et de gaz à proximité du littoral, sous la pression des mobilisations populaires locales. À cette occasion, elle a dû verser 187 millions de dommages et intérêts à la compagnie pétrolière britannique. L’Espagne est quant à lui le pays européen qui a été le plus poursuivi sur le fondement du TCE, et s’est acquitté d’1,2 milliards d’euros envers les différents investisseurs.
Mais le scandale ne s’arrête pas là. Plusieurs de ces États ont souhaité sortir du TCE, et ainsi se retirer des filets de l’arbitrage. Peine perdue, puisque le traité contient, à son article 47.3, une disposition qui permet aux entreprises de poursuivre les États devant les tribunaux même s’il se retire du traité, dans le cas où le différend concerne des investissements réalisés avant son retrait. Cette clause de survie, aussi appelée « clause zombie », est ainsi l’ultime pièce permettant aux entreprises d’outrepasser les décisions souveraines des États. L’Italie, qui s’est retirée du TCE en 2016, a à ce titre déjà fait les frais de 6 procédures d’arbitrage depuis et peut en faire l’objet jusqu’à 2036.
Notons que cette situation est particulièrement catastrophique du point de vue écologique, comme l’explique l’autrice. À ce jour, les industries fossiles ont déjà obtenu plus de 82,8 milliards de dollars de compensation grâce à l’arbitrage d’investissement. C’est le double du budget 2023 du ministère de la Transition écologique. En moyenne, elles réclament 1,3 milliards de dollars par affaires. Surtout, elles pourraient exiger jusqu’à 340 milliards de dollars au total, selon certaines estimations.
| « La dynamique à l’œuvre est celle de l’accumulation par dépossession. Cette justice souhaite étendre son périmètre à toutes les sphères de la société, et traiter de litiges qu’on pensait jusqu’alors hors de portée : les litiges en matière de droits humains ou ceux relatifs au changement climatique. D’une main, traiter les litiges du capital et de l’autre ceux qu’il engendre. » |
Avec cette enquête sur l’arbitrage d’investissement, Amina Hassani nous donne à voir l’ampleur insoupçonnée d’un phénomène tout aussi central que méconnu du grand public. Elle démontre son rôle clé dans le capitalisme globalisé : permettre au capital d’étendre toujours plus sa zone d’influence en le libérant de tout contrôle politique démocratique. Construit pour préserver la domination des États du Nord sur les pays nouvellement décolonisés, l’arbitrage d’investissement constitue toujours aujourd’hui un outil privilégié des puissances impérialistes dans le monde. À preuve, le Venezuela est aujourd’hui l’un des pays les plus poursuivis devant les tribunaux d’arbitrage, mis en cause par les compagnies pétrolières américaines pour « expropriations illicites ».
Mais il faut aussi retenir que l’arbitrage d’investissement joue désormais un rôle régulateur au sein même des États du Nord, en les dissuadant de mettre en œuvre toute politique économique défavorable au capital. Il est devenu un outil de discipline de marché généralisé qui n’épargne personne, d’autant que les récentes réformes, notamment menées au niveau européen, ne visent qu’à corriger les quelques « excès » de l’arbitrage pour obtenir son acceptabilité, sans aucunement remettre en cause ses principes structurels. Cette « justice du capital » fait ainsi partie intégrante des nombreux obstacles que la gauche de rupture doit se préparer à affronter dans la bataille pour la réaffirmation de la souveraineté populaire, la planification écologique et la rupture avec l’ordre social actuel.
22.01.2026 à 12:06
Émilien Cabiran
Septembre 2025 : l’Union des entreprises de proximité (U2P) et la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) repoussent la proposition d’un grand rassemblement patronal unitaire contre la taxe Zucman faite par le Mouvement des entreprises de France (Medef). L’événement fait date. Les petits patrons refusent de s’aligner derrière les gros et le font savoir. Les deux organisations patronales des très petites entreprises (TPE) et des petites et moyennes entreprises (PME) révèlent les clivages qui parcourent l’ensemble « patronat » prétendument homogène.
Dans les médias et sur les bancs de l’Assemblée nationale, les libéraux sont pourtant bien habitués à mettre en scène l’harmonie du patronat. Les chefs d’entreprises formeraient une grande communauté productive, fédérée par « l’esprit d’entreprise » et réunie derrière des revendications communes. À les entendre, les patrons seraient tous dans le même bateau : assaillis par des politiques publiques qui enserrent l’économie, menant avec courage leur activité contre ceux qui réglementent, taxent la réussite, brident le libre-échange… En 1998, le Conseil national du patronat français (CNPF) devient le Mouvement des entreprises de France (Medef). Les mots « patrons » et « patronat » disparaissent ainsi, au profit des mots « entreprise » et « entrepreneurs ». Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas un changement cosmétique. Au contraire, cela s’inscrit dans une montée en puissance du discours « pro-entreprise », grâce auquel le Medef a réussi à gommer artificiellement les différences internes à la catégorie « patron ».
Cette entente d’apparence a été mise depuis près d’un demi-siècle au service d’une revendication du grand patronat : payer « toujours moins »[1] de cotisations sociales, d’impôts, de salaires. En 1982, quelques mois après la victoire du programme commun de la gauche, l’ancêtre du Medef impose déjà le thème de « réduction des charges » devant 25 000 patrons réunis pour les « états généraux de l’entreprise » à Villepinte[2]. 44 ans plus tard, ils peuvent se prévaloir d’avoir largement gagné : l’État leur fait désormais cadeau de 211 milliards d’euros par an, selon un récent rapport d’une commission d’enquête sénatoriale[3], principalement en niches fiscales et allègements de cotisations sociales. Et nous, nous pouvons nous prévaloir d’un recul historique. Au bout de près d’un demi-siècle, la situation économique de la France, son appauvrissement relatif, sa désindustrialisation, sa perte de souveraineté, ou l’augmentation du taux de pauvreté sont là pour témoigner de l’échec factuel de cette politique économique. Dans ce rapport, nous allons voir que l’obsession monomaniaque de la baisse du « coût du travail » imposée par le grand patronat n’a pas non plus profité au tissu divers des petites et moyennes entreprises, ni à leurs dirigeants.
Car au nom de quoi les patrons parleraient-ils d’une même voix ? Cela ne colle pas avec la réalité du tissu productif. Les TPE et les PME, que nous regrouperons sous le terme de « petites entreprises », n’ont rien en commun avec les multinationales. Un artisan boulanger, un artisan du bâtiment engagé dans la rénovation thermique, un dirigeant d’une TPE de services informatiques et numériques ou encore un fabricant de pièces détachées vendues en France, ne partagent pas la même condition, ni les mêmes besoins, que Bernard Arnault, à la tête du groupe de luxe LVMH, dont les sacs Louis Vuitton se vendent aux ménages fortunés des quatre coins du monde. On ne parle pas de la même chose. Bien sûr, les petites entreprises ne forment pas un groupe homogène. Une PME franchisée n’est pas la même chose qu’une PME sous-traitante dont l’activité dépend essentiellement d’un grand groupe, et toutes deux n’ont rien à voir avec une PME indépendante, familiale par exemple. Mais il n’en demeure pas moins que la domination des grandes entreprises les rapproche et marque une démarcation claire. Et il ne s’agit pas uniquement d’une question quantitative d’effectifs salariés ou de chiffre d’affaires[4]. La question économique fondamentale se trouve ailleurs : pour qui l’entreprise produit-elle, sur quel marché se situe-t-elle et à qui appartient le capital ? C’est ici précisément que se loge la divergence de fond qui divise le tissu économique productif entre les grandes entreprises d’un côté et les petites de l’autre.
Les grandes entreprises françaises travaillent pour l’international. Elles sont tournées vers les consommateurs et les marchés de toute la planète. Les parts de marché de quelques-unes des entreprises françaises du CAC 40 en témoignent clairement. LVMH réalise plus de 90 % de son chiffre d’affaires hors de France. Kering, groupe de luxe concurrent fondé par le milliardaire François Pinault, en réalise plus des deux tiers en dehors de l’Europe de l’Ouest. Hermès, autre groupe de luxe, fait 9 % seulement de son chiffre d’affaires en France. Pour L’Oréal, grand groupe de cosmétique, c’est encore moins : 7,3 % de son chiffre d’affaires en France. Toutes ces entreprises sont en concurrence avec d’autres groupes mondiaux pour se partager le monde et conquérir de nouvelles parts de marché.
Elles doivent verser des dividendes toujours plus élevés à leurs actionnaires. Elles sont de ce fait irrémédiablement prises dans une course sans fin pour augmenter la part des bénéfices reversés en dividendes. Ainsi, les fonds d’investissement exigent désormais très fréquemment des taux de rentabilité au-delà de 15 %[5].
C’est pourquoi leurs dirigeants réclament de déréguler, de diminuer les salaires et les cotisations sociales, de baisser les impôts. Il leur faut pouvoir s’aligner sur les niveaux les plus bas en vigueur dans le monde. Cela explique leur agressivité et le chantage à la délocalisation auquel ils se prêtent régulièrement. Car telle est la réalité des grandes entreprises : le marché mondial est leur terrain de jeu et l’augmentation de la rentabilité du capital est leur principal objectif.
Les TPE et les PME travaillent quant à elles d’abord pour la demande de leur pays. Leur production est tournée, exclusivement ou en priorité, vers le marché national et les réseaux économiques de proximité. Elles vivent de la consommation domestique. D’abord, la consommation de la population résidente, qui œuvre quotidiennement à la satisfaction de ses besoins. Mais cela inclut également la consommation des administrations publiques, qui emploient une personne sur cinq dans le pays ; l’investissement public, destiné à améliorer les conditions d’existence de la collectivité ; et la consommation des entreprises, qui s’achètent les unes aux autres les matériaux et les services nécessaires pour mener à bien la production. Les petites entreprises ont donc, elles, intérêt à ce que le pouvoir d’achat et les investissements publics soient les plus élevés possible. Leur activité dépend directement de la demande globale nationale. Elles ne peuvent pas partir. La délocalisation n’est pas une alternative : si leur activité tourne au ralenti car la consommation est insuffisante, elles ferment. Cela change tout.
Les petites entreprises et les grandes n’étant pas positionnées sur le même marché, les intérêts économiques des premières entrent en contradiction directe avec le patronat et les actionnaires des secondes. L’idée d’un « ruissellement » économique des grandes vers les petites entreprises qui s’adressent à la demande locale est par nature impossible. Il n’y a pas non plus de développement mutuellement profitable entre les grands donneurs d’ordres et leurs sous-traitants. Les intérêts des premiers ne sont pas alignés sur ceux des seconds. Conséquence : ce que les grands patrons exigent nuit fatalement à l’activité des petits.
Les accords de libre-échange sont le parfait exemple du modèle de développement inégal non combiné des deux types de producteurs. C’est une aubaine pour les grands groupes, à qui ils ouvrent de nouveaux marchés. Mais à l’inverse c’est une menace considérable pour les TPE et les PME. Elles subissent de plein fouet les délocalisations de grands groupes dont elles étaient les fournisseuses et se retrouvent exposées à l’importation de marchandises étrangères bon marché et moins-disantes socialement et écologiquement.
Enfin, la propriété et la rémunération du capital dans les petites entreprises n’ont rien à voir avec celles des grandes entreprises : la rémunération d’un chef de petite entreprise, à hauteur d’un revenu à peu près convenable pour vivre, n’a rien à voir avec le versement de dividendes à des fonds d’investissement ou des grandes fortunes à des taux de rentabilité extrêmement élevés. Dès lors, leurs intérêts sont fondamentalement différents : la taxe Zucman est un « immense problème » pour Bernard Arnault, absolument pas pour l’artisan boulanger ou l’agriculteur.
Pour autant, ne nous trompons pas : l’économie française a aussi besoin de grandes entreprises. Leur utilité pour construire une économie des besoins, pour renforcer notre souveraineté et nous porter aux nouvelles frontières de l’Humanité est réelle. Ce qui est en cause n’est pas la structure « grande entreprise » en tant que telle. C’est bien, d’une part, la volonté d’une toute petite partie du patronat, souvent à la tête d’entreprises multinationales, et plus souvent encore de rentes, d’aligner tous les chefs d’entreprises, et par eux, d’aligner toute l’économie française sur leurs revendications de démantèlement de l’État social et de marchandisation intégrale.
Depuis plusieurs dizaines d’années, et en particulier depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron, les politiques économiques menées en France sont taillées sur mesure pour répondre aux besoins des dividendes d’une minorité de multinationales, contre les besoins de l’écrasante majorité du tissu productif. Libéralisation mondiale des échanges, déréglementation, abaissement de la fiscalité sur le capital, réformes du code du travail, aides sans contreparties captées par les grands groupes… Cette politique de l’offre débridée met l’État au service d’une fraction infime du marché : quelque 300 grandes entreprises françaises ainsi qu’une poignée de multinationales étrangères qui parviennent à avoir l’oreille du pouvoir grâce aux efforts du Medef et de l’Association française des entreprises privées (AFEP)[6]. Et bien sûr, cela porte ses fruits : les marges dégagées par ces entreprises sont à deux chiffres, les dividendes versés aux actionnaires explosent. On peut résumer en disant que leur but est le dividende et non la production.
Les 4,5 millions de TPE et de PME, qui créent pourtant 40 % de la valeur de ce qui est produit chaque année, voient dans le même temps leurs besoins ignorés. Nombre d’entre elles disparaissent silencieusement, englouties par le chaos du marché. Les autres résistent tant bien que mal, mais elles sont étranglées par les difficultés matérielles qui s’accumulent et ne pourront pas être supportées bien longtemps. L’Union européenne ne se soucie pas du poids de la concurrence déloyale sur leur activité. Les politiques budgétaires austéritaires ignorent leur dépendance à la consommation populaire. Le secteur bancaire méprise la fragilité de leur trésorerie et leurs difficultés d’accès au financement. Les grandes entreprises qui dominent le marché, notamment celles qui contrôlent les réseaux d’énergie ou les propriétaires immobiliers, se gavent sur leur dos. C’est ce qui explique, avec les faiblesses inhérentes à l’auto-entreprenariat, que la France connaisse aujourd’hui un record de défaillances d’entreprises.
Ainsi, en cessant d’appréhender le patronat comme un bloc homogène, il est possible d’envisager une politique de progrès social et humain soutenue par une convergence incluant les salariés et d’autres composantes populaires, mais aussi les dirigeants de petites entreprises. Relocalisation et dé-précarisation, augmentation des salaires et carnets de commandes, planification et stabilité peuvent aller de pair. Ceci a une condition : arrêter d’orienter toutes les politiques économiques au profit exclusif des grands groupes multinationaux, distinguer les deux niveaux de production dans les décisions publiques.
La situation est urgente. Ce rapport est une première contribution du département d’économie de l’Institut La Boétie pour sonner l’alerte et proposer une autre organisation de l’économie, sur la base d’un pacte productif de l’État avec les petites entreprises. Il se veut une base de discussion avec leurs chefs d’entreprise et leurs salariés. Il dresse un tableau précis des dynamiques qui détruisent le tissu productif aujourd’hui. Il passe en revue les difficultés matérielles réelles que rencontrent quotidiennement les petits patrons et qui leur rendent la vie impossible. Sur ce fondement, le rapport propose une série de préconisations et de pistes de transformation pour protéger les petites entreprises des mains dévastatrices du tout marché et élaborer avec elles un pacte productif.
Les TPE et les PME sont des unités de production de proximité non délocalisables qui font vivre le pays et réunissent des qualifications précieuses. Elles sont des alliées incontournables dans la construction d’un autre modèle : l’économie des besoins.
L’immense majorité des entreprises françaises comptent moins de 10 personnes. Elles sont 4,3 millions au total[7]. L’Insee les regroupe dans la catégorie de « micro-entreprises ». C’est une catégorie statistique, qui inclut en fait des situations très diverses. Toutes ne concernent pas des activités productives[8]. Deux points essentiels sont à retenir.
1- Près d’une micro-entreprise sur trois est un auto-entrepreneur, soit deux fois plus qu’il y a dix ans[9]. Leur statut s’inscrit dans les dynamiques de démantèlement du droit du travail en cours et renvoie à une forme de surexploitation du travail. Dans la pratique, les auto-entrepreneurs sont souvent excessivement subordonnés à des donneurs d’ordre. Dans certains secteurs économiques, ils accomplissent les activités que des entreprises plus grandes leur délèguent au lieu de les internaliser en les confiant à un salarié. Dans d’autres, ils sont sous la coupe d’une plateforme numérique qui organise leur travail par le biais d’un algorithme de mise en relation : c’est le cas des travailleurs « ubérisés », livreurs et chauffeurs VTC… Le statut d’auto-entrepreneur, mis en place par Nicolas Sarkozy, est alors le cheval de Troie du libéralisme pour démanteler le code et les droits du travail attachés au salariat. L’auto-entrepreneur est juridiquement responsable de ses actes. En cas d’accident du travail, il n’est pas protégé et ne reçoit aucune indemnité. Il ne cotise pas non plus à l’assurance chômage : si du jour au lendemain les entreprises qui le font vivre rompent les relations de travail, il se retrouve sans activité et sans revenus. Quant à ses droits à la retraite, ils dépendent du chiffre d’affaires généré par son activité ! Les auto-entrepreneurs sont donc souvent de faux indépendants soumis à une pression financière permanente et au travail à la tâche. Pour « joindre les deux bouts », ils sont un tiers à cumuler leur activité avec une activité salariée. En moyenne, leur revenu mensuel ne dépasse pas 670 euros.
2- Près d’une micro-entreprise sur trois est une très petite entreprise (TPE) qui emploie entre 1 et 9 salariés. Parmi elles, 40 % ne comptent qu’un seul salarié, à temps partiel ou à temps plein. Elles embauchent au total près de 2,6 millions de salariés en équivalent temps plein[10].
Les TPE prédominent dans les services marchands (services aux entreprises, prestation d’entretien du jardin de son domicile, assistance informatique…), l’artisanat, le commerce de détail, l’hôtellerie, la restauration, la construction[11]. Elles forment ainsi le socle d’une économie de proximité tournée vers les besoins de la population, là où elle vit : on achète son pain à la boulangerie de son quartier, on fait rapiécer ses chaussures par le cordonnier de sa commune, on mange au restaurant, on passe son permis dans l’auto-école près de chez soi, on fait des travaux de rénovation dans son logement… Autant d’activités qui ne peuvent par définition pas être délocalisées puisqu’elles répondent aux besoins humains quotidiens des habitants. Elles sont de ce fait exclusivement dépendantes de la consommation locale.
La France compte également 160 000 petites et moyennes entreprises (PME), qui emploient entre 10 et 250 salariés. La majorité se compose d’unités de production de petite taille : 6 PME sur 10 comptent moins de 20 salariés dans leurs rangs[12]. Elles embauchent 4,3 millions de personnes à temps plein[13]. Elles forment elles aussi les réseaux économiques de proximité grâce auxquels la population vit. 70 % des PME n’exportent pas, la plupart d’entre elles tout simplement parce que cela n’a pas de sens et que leur activité n’est pas concernée[14]. L’activité des PME se concentre ainsi dans les services marchands, le commerce de détail et la construction. Une partie des PME est également intégrée à la chaîne de valeur de l’industrie française : au total, 17 % de la valeur ajoutée créée par les 160 000 PME du pays est liée au secteur industriel[15]. Elles participent à la production comme sous-traitantes de grands groupes, qui leur délèguent tel ou tel compartiment de la production.
Encadré – L’économie sociale et solidaire dans le tissu productif À côté du secteur marchand conventionnel, il existe un pan transversal de l’économie : l’économie sociale et solidaire (ESS). Elle pèse pourtant 14 % de l’emploi privé, soit 2,4 millions de salariés. Et elle crée au total un peu plus de 10 % de la richesse nationale chaque année[16]. L’ESS participe d’une logique économique au service de la satisfaction des besoins, en rupture avec la marchandisation lucrative généralisée. Il s’agit de faire primer le partage équitable des richesses créées, de privilégier leur réinvestissement en faveur de l’activité et d’organiser une gestion démocratique des ressources, selon des formes diverses. Les petits et les gros dans l’ESS L’ESS réunit des structures très hétérogènes, appartenant à différents secteurs économiques et ne partageant pas forcément la même finalité. Qu’on ne s’y trompe pas, malgré les principes économiques qui la structurent, elle est traversée par la même dichotomie que le reste de l’économie : des petites structures coexistent avec des grands groupes, et leurs intérêts divergent fondamentalement. D’un côté, il y a les géants. Les groupes de la grande distribution Leclerc et Super U ont par exemple le statut de coopérative. L’ESS compte aussi dans le secteur assurantiel et bancaire des mutuelles géantes dont les activités sont alignées sur les stratégies du grand capital. Le groupe VYV, qui rassemble les grandes mutuelles santé, alimente la concentration de l’économie en rachetant les mutuelles de plus petite taille. De la même façon, la banque mutualiste Crédit Mutuel participe à la financiarisation de l’économie et s’est révélée il y a quelques années maître dans l’art de l’évasion fiscale. De l’autre côté, il y a des petites structures. Plus de 80 % sont des associations, qui se répartissent entre le secteur non-marchand et le secteur marchand, où la production de biens et de services est destinée à la vente sur le marché. On compte également des coopératives de production de petite taille, des fondations et des sociétés commerciales de l’économie sociale et solidaire (SCESS)[17], œuvrant pour l’essentiel dans le secteur marchand. Autrement dit, il n’y a pas lieu d’idéaliser l’ESS. Ses cadres juridiques sont parfois flous, intégrant certains acteurs qui n’ont rien à y faire en l’état. Mais les cas emblématiques des grands groupes en phase avec le néolibéralisme ne doivent pas masquer le fait que l’écrasante majorité des structures de l’ESS partagent avec les TPE et PME du secteur marchand conventionnel une condition commune : ce sont de très petites structures dont l’activité est insérée dans les réseaux économiques de proximité non délocalisables. Les trois quarts des 4 500 SCESS du pays sont aujourd’hui de très petites entreprises, qui emploient moins de 10 salariés[18]. Leur activité se concentre dans le service aux entreprises (comptables, services juridiques, nettoyage, entretien des espaces verts…), le commerce, l’industrie et la construction[19]. De la même façon, les trois quarts des 22 000 entreprises coopératives sont des TPE[20]. Dans l’agriculture, la proportion est encore plus forte : 93 % des coopératives sont des TPE ou PME[21]. Leur production est directement tournée vers les besoins de la population, puisqu’elles sont très implantées dans le commerce de détail, l’agriculture et le secteur bancaire. Les petites entreprises de l’ESS en plein développement ? Les entreprises coopératives connaissent un essor durable et soutenu. Leur chiffre d’affaires total a augmenté de près d’un tiers entre 2012 et 2022[22]. Entre 2020 et 2022, elles ont gagné plus de 4 000 emplois[23]. Et la dynamique pourrait se poursuivre puisque le modèle coopératif a aujourd’hui le vent en poupe à l’heure où la population est épuisée par le chaos du marché et par les effets désastreux provoqués par la dépossession du tissu productif. La reprise fructueuse en société coopérative et participative (Scop) de la verrerie Duralex à l’été 2024 a marqué les esprits. Plus récemment, le refus du tribunal de commerce de Nanterre de considérer le projet de reprise par les salariés du groupe d’électroménager Brandt a suscité des réactions indignées. Dans les dix prochaines années, entre 250 000 et 750 000 entreprises devront être cédées en raison du départ à la retraite de leur dirigeant[24] : c’est une opportunité sans précédent de favoriser la reprise par les salariés eux-mêmes de ces TPE et PME essentielles à la satisfaction des besoins de la collectivité. C’est l’occasion pour le gouvernement de mettre en place avec eux le système global que ces nouvelles entreprises constitueront et d’organiser leurs libres relations avec les objectifs du plan |
Les TPE et les PME cumulent près de 7 millions d’emplois salariés à temps plein[25].
Dans le secteur privé marchand, un emploi salarié sur deux se trouve dans une petite entreprise[26] ! C’est beaucoup moins pour les grandes entreprises, qui pèsent pour moins d’un tiers du salariat du secteur privé, avec 4,2 millions de salariés. Les entreprises de taille intermédiaire cumulent elles 3,5 millions d’emplois à temps plein.
Rapportées à l’emploi total, c’est-à-dire en incluant le secteur public, le secteur non-marchand et les emplois non salariés, les petites entreprises sont aussi le premier vivier d’emplois. Elles représentent environ un emploi sur quatre dans le pays. Vient en deuxième position le secteur public, qui représente 20 % de l’emploi total en France, soit 5,8 millions de personnes.
Non seulement les petites entreprises sont les premiers effectifs salariés du pays, mais ce sont elles qui embauchent le plus ! Elles créent plus d’emplois qu’elles n’en détruisent. Entre 2009 et 2020, elles ont un solde positif moyen de 60 000 emplois créés chaque année : 33 000 dans les TPE et 27 000 dans les PME[27]. Soit près de 700 000 au total. C’est l’inverse pour les grandes entreprises, qui détruisent au total plus d’emplois qu’elles n’en créent : elles ont supprimé 17 000 emplois par an en moyenne entre 2009 et 2020[28], soit 200 000 au total. Autrement dit, ce sont les entreprises de proximité qui compensent en partie les délocalisations des multinationales et leurs effets désastreux sur l’emploi.
Une entreprise est en cessation de paiement lorsqu’elle est surendettée. Elle ne dispose plus alors des fonds nécessaires pour faire face à ses obligations financières : le paiement de ses fournisseurs, le remboursement de ses dettes, le versement des salaires… Elle doit alors déclarer sa situation pour qu’une procédure judiciaire soit engagée : on appelle cela déposer le bilan, et l’entreprise est alors en défaillance.
Depuis quelques années, le nombre de défaillances est en augmentation continue. Au total, près de 70 000 entreprises ont déposé le bilan en 2025. Cela représente 260 000 emplois menacés. C’est un record historique, qui fait suite à un précédent record un an auparavant. Et il ne s’agit pas uniquement d’un simple « retour à la normale » après la période Covid, ou d’un « rattrapage » lié au remboursement du prêt garanti par l’État (PGE)[29]. Le niveau actuel de défaillances est largement supérieur au niveau moyen avant 2019 : entre 2010 et 2019, en moyenne 59 000 entreprises étaient en défaillance chaque année[30]. Mais ce n’est pas tout : 70 000 défaillances en 2025, c’est aussi beaucoup plus qu’après la grave crise financière mondiale de 2008, qui a touché l’économie mondiale. À l’époque, le nombre de dépôts de bilan avait explosé, mais il n’avait pas dépassé les 63 000 sur l’année[31].
Le risque de défaillance ne touche pas tout le monde de la même manière. Les petites entreprises ont par définition une trésorerie plus fragile et vulnérable au moindre imprévu. Mécaniquement, elles sont davantage exposées au surendettement.
94 % des défaillances concernent une entreprise de moins de dix personnes, incluant les auto-entrepreneurs[32]. Les activités essentielles pour la vie quotidienne, au cœur de l’économie de proximité, sont les plus touchées. 4 défaillances sur 10 concernent un commerce ou une entreprise de la construction[33]. Les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration connaissent également une hausse préoccupante du nombre de défaillances : entre janvier et août 2025, 9 000 restaurateurs ou hôteliers ont mis la clé sous la porte, soit 30 % de plus qu’avant le Covid !
Les PME sont elles aussi de plus en plus concernées, de même que les entreprises de taille intermédiaire (ETI). Entre 2019 et 2024, le nombre d’entreprises de plus de 10 salariés qui ont déposé le bilan a augmenté de 50 %. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, les entreprises naissantes ne sont pas les plus touchées : la hausse des défaillances a davantage concerné les entreprises implantées de longue date, ayant 6 à 10 ans d’ancienneté[34]. C’est donc bien tout le secteur productif de proximité qui est en proie à une crise profonde.
La situation est encore plus critique puisqu’il faut ajouter aux défaillances d’entreprises les cessations d’activité volontaires. Car toutes les entreprises dans l’embarras financier ne vont pas jusqu’au dépôt de bilan. Certains patrons interrompent d’eux-mêmes leur activité parce qu’ils anticipent leur surendettement et n’ont aucune visibilité sur leurs résultats à venir : la cessation d’activité s’envole. En 2022, près de 180 000 entreprises ont mis un terme volontairement à leur activité[35]. C’est 60 000 de plus qu’en 2019. C’est plus de deux fois davantage que le nombre de défaillances. Les petites entreprises sont, là encore, quasiment les seules concernées : 90 % des cessations d’activités volontaires concernent des très petites entreprises qui emploient moins de six salariés[36].
Le régime de garantie des salaires (AGS), qui prend le relais financier des entreprises en dépôt de bilan, a versé le plus grand montant de son histoire : 2,3 milliards d’euros de retards de salaires et d’indemnités de licenciement distribués à plus de 212 000 salariés[37].En 2025, 85 % des dossiers gérés par l’AGS concernaient de très petites unités de production de moins de dix salariés.
La majorité des défaillances d’entreprises se font en silence. Seuls les cas de figure emblématiques, qui concernent les entreprises les plus grandes, sont couverts par la presse. Les autres se font dans l’indifférence médiatique. Pour les petits patrons et les salariés concernés, c’est le désastre : on perd son emploi, la stabilité qui va avec et les revenus pour vivre. Mais c’est aussi une situation malheureuse pour les clients : on perd parfois le commerce à deux pas de chez soi, dont on connaissait le gérant et où les prix étaient abordables ; il faudra désormais prendre la voiture ou les transports communs pour trouver une offre équivalente, peut-être plus chère.
Pourtant, rien n’est fait pour stopper l’hémorragie. Les aides publiques n’ont pas été orientées vers les entreprises de petite taille ou vers les secteurs économiques les plus touchés. Or, il n’est pas forcément dans l’intérêt des pouvoirs publics d’aider toutes les entreprises, de tous les secteurs sans discrimination liée aux priorités de politiques publiques. Aucune mesure n’a été adoptée pour rationaliser et épurer dans le temps certaines dettes. Les factures d’électricité des petites entreprises ont explosé, sans que l’État n’accepte d’imposer le blocage des prix de l’énergie.
Encadré – La paupérisation des chefs de petites entreprises Les petites entreprises sont nombreuses à avoir des difficultés de trésorerie. Pour ne pas aggraver la situation et éviter le surendettement, les chefs de petites entreprises rognent parfois sur leur propre rémunération. 50 % des dirigeants de TPE qui se rémunèrent en se versant exclusivement un salaire, et pas des dividendes, gagnent moins que le revenu minimum[38]. Ils touchent moins de 15 000 euros net par an, soit 1 250 euros par mois. Étant donné qu’ils sont nombreux à travailler plus que 35 heures par semaine, leur salaire horaire est très faible. Autrement dit, la dégradation du tissu productif a atteint un niveau tel qu’une grande partie des chefs de petites entreprises ne sont tout simplement plus en mesure de vivre dignement de leur activité. Pour les dirigeants d’entreprise qui viennent de lancer leur activité, la crainte de l’avenir conduit à ne pas se payer du tout, ou alors très peu. Pour faire des économies, certains anciennement au chômage décident de ne pas se verser de salaire et de vivre uniquement de l’aide au retour à l’emploi (ARE), qu’ils continuent de percevoir un temps après la création de leur entreprise[39]. Sachant que le montant de l’ARE est calculé sur la base du précédent salaire, cela équivaut parfois à de maigres revenus. Plus généralement, un dirigeant de TPE qui vient à peine de se lancer touche en moyenne 11 000 euros à l’année sur les dix-huit premiers mois[40], soit moins de 1 000 euros par mois. |
1975 marque l’apogée de l’industrie française. Depuis, la désindustrialisation s’est amorcée[41], et elle a été particulièrement brutale. En l’espace de cinquante ans, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée totale est passée de 25 % à son maximum à moins de 10 % aujourd’hui[42]. Les conséquences sur le niveau de l’emploi industriel sont terribles. Il a été divisé par plus de deux, passant de plus de 5,3 millions de postes en 1975 à un peu plus de 2,5 millions aujourd’hui[43]. C’est là un niveau historiquement bas. Au total, plus de deux millions d’emplois ont ainsi été détruits.
La désindustrialisation se poursuit. En 2025, la France a continué à perdre ses fleurons industriels. Les fermetures de sites font régulièrement les gros titres dans la presse tout au long des douze derniers mois. Rien qu’entre septembre et début de décembre 2025, 165 sites industriels ont été touchés par une fermeture, une réduction d’effectifs ou bien une menace sur l’emploi[44]. C’est près de 50 % de plus par rapport à l’année précédente. L’ampleur de la crise industrielle atteint des sommets. Pour la première fois depuis plus de dix ans, la France a fermé plus de sites industriels qu’elle n’en a ouverts sur deux semestres consécutifs[45]. Au cours des dix-huit derniers mois, la CGT estime qu’entre 200 000 et 300 000 emplois industriels directs et indirects (chez les prestataires industriels) et emplois induits ont été menacés de suppression ou supprimés[46].
Ces fermetures ont des conséquences en cascade sur toute la chaîne de production et en particulier sur les petites entreprises sous-traitantes et fournisseuses. Elles sont les premières victimes du démantèlement de l’industrie parce qu’elles composent l’essentiel du tissu industriel d’exécution des commandes. On recense ainsi 225 000 TPE industrielles, incluant un nombre important d’auto-entrepreneurs. Et près de 25 000 PME industrielles. Au total, cela représente 1 million d’emplois[47].
Les décisions des grandes entreprises ont en cascade une série de conséquences désastreuses. Quand un donneur d’ordre délocalise, tout s’effondre du jour au lendemain pour les TPE et PME sous-traitantes. Le carnet de commandes se vide et il est souvent très difficile de trouver de nouveaux débouchés. Le surendettement arrive vite. Dès lors, c’est la survie de l’entreprise qui se retrouve menacée, et avec elle le sort des salariés et toute l’activité d’une zone géographique.
La crise de l’industrie automobile illustre tristement la situation. En délocalisant leurs usines d’assemblage en Europe de l’Est, en Espagne ou en Turquie, les constructeurs français Renault et Stellantis ont imposé de fait des suppressions d’emplois drastiques chez les équipementiers. Parmi les exemples les plus médiatisés, MA France, Valeo, la Fonderie de Bretagne… Mais d’autres équipementiers de plus petite taille et de rangs plus éloignés ont également été touchés. Les constructeurs automobiles ont pour terrain de jeu le marché mondial. Ils ne se soucient pas de l’état de la filière automobile française et de ses petites entreprises. C’est ainsi que la presse a récemment révélé que Renault pourrait finalement faire appel à un équipementier chinois pour ses moteurs électriques en lieu et place du français Valeo[48].
La presse régionale n’en finit pas de tirer la sonnette d’alarme : les villes se vident de leurs petits commerces. Le nombre de locaux commerciaux vacants a été multiplié par deux en vingt ans[49]. Dans certaines communes, 20 à 25 % des commerces ont baissé le rideau, laissant en héritage des devantures murées ou saturées de publicités sauvages. Les petites entreprises et les habitants sont les grandes victimes conjointes de cette épidémie de fermetures. Commerces indépendants, magasins alimentaires, enseignes d’habillement, restaurants, services divers et variés : c’est toute une économie diversifiée, composée de petites unités implantées au cœur des lieux de vie, qui est en train de disparaître.
Pourtant, les besoins demeurent. Ils augmentent même naturellement avec le temps. Les êtres humains continuent de se nourrir, de se vêtir, de prendre soin d’eux et de leurs proches, de s’occuper de leur lieu de vie… Depuis plusieurs décennies, les réseaux économiques de proximité sont tendanciellement remplacés par de nouveaux flux économiques, qui s’appuient sur des grandes entreprises et dont la coordination se déploie à une échelle bien plus grande.
La deuxième moitié du siècle dernier marque le triomphe d’un nouveau mode d’urbanisation : l’étalement urbain. Les villes s’étirent considérablement vers leurs périphéries. La communauté humaine réorganise en profondeur son implantation dans l’espace.
Dans cette période, les premiers supermarchés et hypermarchés apparaissent, inspirés des pratiques du capitalisme états-unien. D’immenses parkings sont construits pour accueillir les consommateurs venus de leur domicile en automobile. Les grandes surfaces concentrent en un même lieu et en quantités abondantes à peu près tous les produits alimentaires et non alimentaires dont la population a besoin. Grâce aux économies d’échelle réalisées, les prix défient toute concurrence. Elles sont approvisionnées par une industrie agro-alimentaire en plein développement. En quelques années, l’économie est reconfigurée, de la production jusqu’à la distribution : les gros producteurs triomphent des petits, et les grandes surfaces supplantent en bonne partie les petits commerces. Dans les années qui suivent, de nouvelles grandes enseignes spécialisées viennent s’agglomérer autour d’elles : c’est la naissance des zones commerciales. Hideuses dans la plupart des cas, défigurant les entrées de ville, elles génèrent des flux routiers et des habitudes de vie qui désertifient et déshumanisent l’espace urbain où vivent les gens.
Une nouvelle carte des lieux de consommation est ainsi dessinée par le capitalisme. Les commerces sont plus éloignés des lieux de vie. Les pratiques de la population sont ajustées en conséquence. En 1974, on allait faire ses courses à pied dans 53 % des cas. 35 ans plus tard, c’est 17 % seulement[50] ! Une grande partie de la population vit désormais « loin de tout ». Elle est dépendante de la voiture pour aller faire ses courses dans les deux tiers des cas[51], pour un temps de trajet trois fois plus long qu’en 1974 (15 minutes contre 5 minutes)[52].
La concentration des nouveaux réseaux privés de distribution alimentaire conduit inévitablement à l’émergence de « déserts alimentaires » : des aires d’habitation ne disposant d’aucun commerce alimentaire à proximité, ou alors uniquement d’une offre alimentaire lacunaire, souvent de mauvaise qualité et donc dangereuse pour la santé[53]. En 2025, deux communes rurales sur trois n’ont aucun commerce alimentaire[54]. C’est plus de deux fois plus qu’il y a cinquante ans !
Les communes rurales sont loin d’être les seules concernées par les inégalités d’accès à l’alimentation. Ce sont les mondes populaires dans leur ensemble qui sont touchés : les communes urbaines populaires n’échappent ainsi pas au processus de désertification. En Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France, le nord d’Aulnay-sous-Bois, le nord de Bondy, Dugny, Noisy-le-Sec, ou encore Tremblay-en-France, sont considérés comme des déserts alimentaires par les autorités[55] : ces communes sont enclavées et l’offre alimentaire y est rare et de faible qualité.
Depuis quelques années, les petits commerçants sont confrontés à une nouvelle menace supplémentaire : l’essor du commerce en ligne, qui représente une concurrence déloyale impitoyable. Plus besoin d’aller en boutique : tout peut être acheté directement depuis son smartphone en un clic à n’importe quelle heure du jour comme de la nuit, et livré à domicile en l’espace de quelques heures. Amazon, eBay, AliExpress, Shein, Temu : une poignée de multinationales états-uniennes et chinoises se partagent le monde. Leur situation de monopole leur permet d’imposer des pratiques prédatrices sur leurs clients. Elles prélèvent un tribut sur l’ensemble des marchandises vendues – par d’autres – sur leur plateforme. Elles suscitent de nouveaux besoins d’achats grâce à des algorithmes qui analysent la masse des comportements en ligne pour mieux les anticiper. Amazon crée ainsi un magasin sur mesure pour chaque client à chaque usage de la plateforme[56].
L’explosion du commerce en ligne s’inscrit dans une transformation plus large du capitalisme mondial : la révolution logistique. La circulation des marchandises est désormais au cœur même du capitalisme et de la création de richesses[57]. En quelques décennies, les processus de production se sont globalisés et externalisés. La fabrication d’un même objet se fait à différents endroits de la planète, là où cela coûte le moins cher, et fait intervenir plusieurs unités de production sous-traitantes. Les infrastructures logistiques deviennent dès lors des réseaux essentiels pour stocker les marchandises, les transporter d’un entrepôt à un autre et assurer la connexion entre les différentes étapes de la production, puis de la distribution.
Avec la complicité des gouvernements successifs, les plateformes se sont installées sans encombre sur le sol français. Elles ont construit de gigantesques entrepôts de stockage pour amener le produit au plus près du consommateur et l’expédier en un temps record. Elles ont pour cela bénéficié d’une distorsion de concurrence fiscale et réglementaire majeure[58]. Comme les entrepôts logistiques ne sont pas considérés comme des surfaces de vente, ils échappent par exemple à la taxe sur les surfaces commerciales (TaSCom). Entre 2017 et 2022, Amazon a multiplié par 10 ses entrepôts en France. On en dénombrait 4 en 2017, contre 44 en 2022, sans compter les 14 entrepôts supplémentaires en projet[59].
L’expansion du commerce numérique en France est loin d’être terminée. Jusqu’à présent, les plateformes chinoises privilégiaient l’expédition des colis par avion depuis la Chine dans des centres de tri gérés par La Poste ou par d’autres entreprises logistiques privées en France et en Europe. Mais pour assurer leur emprise et contourner la menace de taxe sur les petits colis en provenance de pays extra-européens, elles modifient désormais leurs chaînes logistiques et s’implantent à leur tour en Europe[60]. Temu possède déjà un entrepôt près de Paris. Quant au géant de la fast fashion Shein, dont l’ouverture d’un magasin de vente en plein cœur de Paris a fait grand bruit, il vient de se doter d’un entrepôt de 740 000 mètres carrés en Pologne pour continuer à déverser ses produits sur les marchés en Europe.
Pour les petites entreprises du commerce, le développement du commerce en ligne monopolisé par les seigneurs du numérique est dévastateur. Depuis 2009, il aurait provoqué la destruction de 82 000 emplois au total dans le secteur du commerce[61]. Concrètement, pour 1 emploi créé dans le commerce en ligne, ce sont 6 qui sont supprimés dans le commerce de proximité. Si aucune mesure n’est prise, 87 000 emplois supplémentaires pourraient être détruits d’ici à 2028. Les TPE et les PME de moins de 19 salariés sont les premières victimes de cette saignée : en moyenne, 12 000 emplois par an y ont été supprimés entre 2009 et 2018[62]. C’est le secteur de l’habillement qui est le plus touché, en proie à la concurrence destructrice de la fast fashion : 37 000 emplois y ont été supprimés en dix ans[63].
La grande distribution et le commerce en ligne sont ainsi les marques d’une mutation profonde du capitalisme qui détruit les petites entreprises au profit d’une économie ultra concentrée où les multinationales contrôlent la production et la distribution. En quelques années, ces transformations ont détruit une partie du tissu économique productif. Mais elles ont aussi détruit quelque chose de plus profond : la fonction sociale et humaine des commerces de proximité. Car les petits commerces ne sont pas uniquement des lieux de vente et d’emploi : ce sont aussi des lieux d’échanges, de vie et d’interactions sociales, où se tissent les réseaux de solidarité qui fédèrent les êtres humains entre eux. Leur disparition n’est donc pas seulement un événement économique, c’est une réorganisation des temps de vie dans l’espace urbain. Il est temps donc d’arbitrer entre les faits qui s’imposent aujourd’hui sans débat. Quel modèle de socialisation urbaine voulons-nous ? Le plan doit y répondre et encadrer la réalisation des objectifs visés.
Surendettement, désindustrialisation, concurrence insoutenable… Le tableau du tissu productif français et des dynamiques dévastatrices économiques qui le déchirent est édifiant. Le capitalisme révèle son vrai visage : celui d’un système économique chaotique qui s’oppose au progrès humain et social.
Dans le débat public, l’ennemi des entreprises est tout trouvé : le « coût du travail » ! Représentants du Medef, économistes libéraux, éditorialistes, élus du bloc libéral et du bloc d’extrême droite… Tous déplorent en chœur des entreprises asphyxiées par les cotisations sociales, décrites comme un fardeau pour l’emploi et pour la compétitivité internationale. Au point qu’on les nomme frauduleusement « charges ».
Ce discours ne résiste pourtant pas à l’épreuve des faits économiques. Mais il présente pour les grands patrons du pays plusieurs avantages. Un : il donne l’illusion d’un bloc patronal homogène, partageant une condition commune et portant les mêmes revendications. Car des TPE aux multinationales, tous les chefs d’entreprise versent des cotisations sociales. Deux : il ouvre la voie à l’extension du marché privé en lieu et place de la Sécurité sociale, progressivement détruite. C’est ce que convoitent de longue date les grands patrons des secteurs concernés. Trois : il permet de ne jamais évoquer les prélèvements privés qui pèsent sur les petites entreprises, sur le dos desquelles les grands groupes s’enrichissent. Prélèvements privés de plus en plus importants à l’ère du capitalisme tributaire.
Depuis quarante ans, les politiques économiques s’emploient méthodiquement à baisser le « coût du travail », en premier lieu par le biais d’allègements de cotisations sociales[64]. En 1993, la cotisation patronale de 5,4 % du salaire brut versé à la caisse d’allocations familiales (CAF) est ainsi supprimée pour les bas salaires. Plusieurs mesures d’allègements généraux suivent, auxquelles s’ajoutent des allègements ciblés sur un secteur d’activité ou un type de contrat de travail. En 2025, les allègements représentent au total 83,4 milliards d’euros, soit 3 % du produit intérieur brut (PIB)[65] ! Concrètement, l’État prend aujourd’hui en charge 40 % du coût d’un salarié au salaire minimum.
Voilà donc quarante ans que les grands patrons sont exaucés. Et pour quel résultat sur l’emploi ? Aucun ! Les travaux sont unanimes : les politiques de réduction du « coût du travail » n’ont pas conduit à une hausse des embauches[66]. Les entreprises ont utilisé les allègements de cotisations pour augmenter les hauts salaires parmi leurs effectifs mais aussi pour verser plus de dividendes aux actionnaires. Aujourd’hui, une nouvelle envolée du chômage est même à craindre : le taux de chômage pourrait atteindre selon les prévisions 8,2 % en 2026, après avoir augmenté en 2025[67].
La politique de l’offre, avec ses diminutions des cotisations sociales, est un véritable puits sans fond. Tout simplement parce qu’elle s’appuie sur un constat faux : les entreprises ne sont ni étranglées par les cotisations sociales, ni désavantagées par rapport à leurs concurrents économiques. Dans l’industrie allemande, une heure de travail coûte en moyenne 46 euros, contre 44,2 euros en France[68] ! Aux Pays-Bas, en Belgique ou encore au Danemark, une heure de travail dans l’industrie et dans les services coûte plus cher qu’en France[69].
Encadré – Les cotisations sociales font tourner l’économie ! Le débat sur le « coût du travail » éclipse en réalité la question qui importe réellement : à quoi servent les cotisations sociales ? Socialisation des besoins collectifs La France a fait le choix de mutualiser un certain nombre de risques sociaux : la maladie, la vieillesse, la maternité, les accidents du travail, le chômage. Ce sont autant d’événements, la plupart aléatoires, auxquels nous sommes tous individuellement exposés, souvent contre notre gré, et qui affectent directement notre pouvoir d’achat. Les cotisations sociales viennent financer une partie des dépenses collectives de tous ceux qui en ont besoin : remboursements des soins de santé, indemnités journalières en cas d’arrêt de travail ou d’arrêt maladie, indemnités chômage pour les privés d’emplois, pensions de retraite… Un autre modèle existe, où les cotisations sociales sont très faibles. C’est le cas aux États-Unis, où la population doit en lieu et place souscrire un contrat auprès d’une assurance privée. Les prélèvements obligatoires publics que sont les cotisations y sont donc en réalité remplacés par des prélèvements obligatoires privés, versés aux assureurs. Dans tous les cas, il faut payer, car les besoins de santé ne disparaissent pas ! Aux États-Unis, ceux qui n’en ont pas les moyens se retrouvent privés de protection, ou obligés de s’en remettre aux maigres filets de sécurité assurés par l’État fédéral via les programmes Medicare et Medicaid, auxquels Donald Trump s’attaque aujourd’hui. Au total, près de 8 % de la population n’a aucune couverture médicale, essentiellement les plus précaires : Latino-américains, Afro-américains et auto-entrepreneurs[70]. Les dépenses collectives de santé sont plus efficaces que les dépenses privées[71] Le public coûte moins cher à la fois pour la collectivité et pour les individus. Les frais de gestion de la Sécurité sociale sont ainsi moins élevés que ceux des complémentaires santé françaises : respectivement 7,8 milliards d’euros contre 8,3 milliards, alors même que la Sécu couvre six fois plus de dépenses que les complémentaires[72] ! Pourquoi ? Parce que les organismes de santé privés ont par exemple des frais publicitaires bien plus importants, comme ils sont en concurrence les uns avec les autres. Cela se répercute sur les prix. Aux États-Unis, le prix des assurances est exorbitant : pour une famille, il s’élève en moyenne à plus de 21 000 euros sur l’année[73]. Les personnes âgées, obèses ou diabétiques doivent payer plus cher car elles sont à risque. Et ce n’est pas tout, puisque des franchises sont ensuite à ajouter, pour une somme moyenne de 2 800 euros par an. Le public protège mieux que le privé. On vit moins longtemps aux États-Unis qu’en France : l’espérance de vie est inférieure de cinq années pour les femmes et de quatre années pour les hommes. Aux États-Unis, les prix des produits de santé sont 2,4 fois plus élevés qu’en France[74]. L’économie a besoin d’une population en bonne santé L’économie ne peut pas fonctionner sans travailleurs en bonne santé. Un salarié malade qui n’a pas les moyens de se soigner est contraint de rester chez lui plus longtemps ou de venir travailler en étant amoindri. Dans tous les cas, l’organisation de la production s’en trouve affectée. Et d’autant plus s’il s’agit d’une entreprise avec de très petits effectifs. L’économie ne peut pas tourner sans des travailleurs stabilisés et protégés des aléas de la vie. Les TPE et PME vivent essentiellement de la consommation populaire. Elles ont donc intérêt à ce que celle-ci demeure soutenue et soit protégée des accidents qui peuvent frapper les existences individuelles. Sans mécanismes de protection sociale, un malade est plus rapidement en difficultés financières : pour financer ses soins, il doit se priver et renoncer à certains achats, ou bien renoncer à se soigner et se mettre en péril ainsi que son entourage en famille et au travail. La population est aujourd’hui confrontée à des épidémies et des pathologies nouvelles, dont le capitalisme est directement à l’origine. L’usage intensif des pesticides dans l’agriculture industrielle et la détérioration chimique des aliments dans l’industrie agro-alimentaire exposent la population, et en particulier les classes populaires, au diabète, à l’obésité, au cancer. L’addiction au tabac ou à l’alcool, encouragée par des lobbys puissants, a aussi des effets sanitaires désastreux. À l’exception des organismes de santé privés, dont la nature même est de s’enrichir sur le dos des malades, l’économie dans son ensemble ne sortira pas indemne de cette situation nouvelle. Cela exige une prise en charge collective financée par les cotisations sociales et des politiques de prévention à la hauteur. |
Les cotisations sociales ne sont en réalité qu’une partie seulement des prélèvements dont les petites entreprises s’acquittent chaque mois. Mais personne ne parle jamais du reste. Les charges qui accablent les petites entreprises sont en effet essentiellement des prélèvements privés, versés à des grands groupes qui contrôlent l’accès à des réseaux d’infrastructures et gèrent la circulation de ressources essentielles à la production. Cette exploitation rentière est caractéristique du capitalisme de notre époque[75]. La rente s’appuie non pas sur la création de valeur par l’activité productive mais au contraire sur l’appropriation exclusive de l’accès à une ressource. Là, de grands groupes rentiers ont constitué un quasi-monopole dans les secteurs de l’énergie, du numérique, de l’immobilier ou encore du transport. La domination économique qui en résulte crée une contradiction profonde entre les petites entreprises et les grandes.
L’énergie est un facteur de production essentiel pour transformer les matières premières, faire fonctionner les machines, chauffer, réfrigérer, éclairer. En 2022 et 2023, une hausse sans précédent des prix de l’électricité a frappé les particuliers et les entreprises. Entre 2019 et 2023, le prix de l’électricité hors TVA pour les entreprises a augmenté en moyenne de 100 %, passant d’un peu moins de 100 euros du mégawattheure (MWh) à 200 euros en l’espace de quatre ans[76]. Les petites entreprises sont alors en première ligne. Le tarif réglementé de vente de l’électricité (TRVE) et le « bouclier tarifaire » ne sont en effet réservés qu’aux entreprises de moins de 10 salariés dont les besoins de puissance électrique sont limités. Toutes les autres – entreprises de moins de 10 salariés ayant un fort besoin de puissance électrique, et toutes les entreprises de plus de 10 salariés – doivent acheter leur électricité via des contrats de marché plus coûteux et volatiles.
Pour les petites entreprises dont l’activité est énergivore, c’est la catastrophe. En 2022, la facture des établissements industriels de plus de 20 salariés augmente de 54 % alors même que leur consommation a baissé pour faire face à la crise[77]. C’est également le cas des boulangeries. Le pain est cuit dans des fours électriques, qui consomment énormément, sans même parler des besoins en électricité pour les armoires réfrigérées ou encore l’éclairage. La presse locale s’est largement fait l’écho de la détresse des boulangers, témoignant de factures d’électricité multipliées par deux, trois, voire dix, selon le fournisseur. Face à ces hausses exorbitantes, certains boulangers ont été contraints de mettre la clé sous la porte. Ils sont devenus malgré eux le symbole de TPE et PME locales livrées à elles-mêmes face au chaos du marché européen de l’énergie et à la spéculation des grands groupes énergétiques.
L’Union européenne (UE) est en effet la principale responsable de la situation. Au début du 21e siècle, elle libéralise le marché de l’énergie, présumant que la concurrence facilitera la baisse des prix. Elle crée pour cela un marché de gros, où les producteurs d’électricité de tous les États membres de l’UE vendent leur énergie à des intermédiaires, les fournisseurs. L’électricité s’y vend à un prix unique, quel que soit son mode de production national et son coût. Les règles de fixation du prix de vente conduisent en pratique à ce qu’il soit indexé sur le prix du gaz, ce qui est absurde ! Les prix du gaz ont été multipliés par vingt en deux ans dans le contexte de la guerre en Ukraine en raison de la destruction des infrastructures liées à la production russe. Conséquence : alors que les coûts de production de l’électricité sont restés sensiblement les mêmes, son prix de vente sur le marché a considérablement augmenté. C’est d’autant plus insensé pour un pays comme la France, qui non seulement n’utilise pas de gaz pour produire son électricité mais en plus approvisionne les autres pays européens. Les fournisseurs, qui achètent l’électricité aux producteurs pour la revendre ensuite aux particuliers et aux entreprises, ont à leur tour répercuté la hausse des prix dans les contrats.
Cette organisation désastreuse n’est pas fondée sur le marché comme les libéraux l’imposent ailleurs dans tous les domaines. Il s’agit d’un cadre imposé aberrant inventé par une technocratie dans le seul but de produire une accumulation du capital particulière et spectaculaire.
Les producteurs et les fournisseurs d’électricité ont profité de cette situation absurde pour s’enrichir abondamment. Entre 2017 et 2024, le taux de marge du secteur de l’énergie, de l’eau et des déchets a progressé de 20 points, alors que dans le même temps la productivité diminuait[78] ! Les profits dégagés ont augmenté de 168 %[79]. Autrement dit, les prix n’ont pas augmenté à cause d’un choc exogène incontrôlable, mais bien parce que les géants de l’énergie s’en sont mis plein les poches.
Aujourd’hui, les prix restent très élevés. Premièrement, certaines TPE et PME continuent de payer l’électricité au prix fort : elles ont souscrit un contrat à prix fixe au pic de la crise, et il n’est pas encore arrivé à échéance. Résilier le contrat serait encore plus cher, car les indemnités de rupture fixées par les fournisseurs sont exorbitantes[80]. Deuxièmement, la libéralisation du secteur de l’énergie se poursuit, au nom de la concurrence. Depuis le début de l’année 2026, la France a mis fin à un mécanisme de plafonnement des prix : l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH). Le dispositif obligeait le producteur EDF à vendre aux fournisseurs environ un quart de sa production à prix fixe. Un mécanisme de remplacement est prévu, le versement nucléaire universel (VNU), mais il va exposer bien davantage les prix de l’électricité aux aléas du marché : le prix de l’électricité pourrait augmenter de 28 % pour une industrie de process et de 18 % pour une boulangerie[81], deux secteurs très énergivores.
Les entreprises ne sont généralement pas propriétaires de leurs locaux. Comme les ménages, elles sont dépendantes d’un propriétaire, qui accepte de mettre à disposition son local en contrepartie d’un loyer, dans un contexte de tension sur l’immobilier commercial qui donne un pouvoir d’arbitraire très fort aux propriétaires. Le montant des loyers peut évoluer à la hausse, sans possibilité de s’y soustraire : trouver un local commercial correspondant à ses besoins et bien placé est déjà une aubaine, le quitter pour en trouver un autre moins cher est un risque trop lourd à supporter. Le versement d’un loyer est un exemple typique d’exploitation de rente.
Les TPE et PME sont victimes de la spéculation immobilière. Leur loyer a considérablement augmenté ces dernières années. Chaque trimestre, l’Insee publie un indice des loyers commerciaux (ILC), auquel les propriétaires se réfèrent pour réviser le montant de leur loyer. L’ILC a explosé ces dernières années. Près de 5 % rien que sur l’année 2022[82] : concrètement, une petite entreprise qui renouvelle son bail à ce moment-là peut subir une hausse de 5 % du montant de son loyer. Face à la crise, le gouvernement a pris des mesures temporaires de plafonnement de la hausse des loyers, à hauteur de 3,5 %, qui n’ont pas répondu aux besoins car elles ont seulement ralenti la flambée des loyers sans attaquer le problème à la racine.
S’acquitter du loyer devient un fardeau qui pèse sur l’activité des petites entreprises, et en particulier des commerçants indépendants. Pour certains d’entre eux, il est le premier ou deuxième poste de dépenses, représentant parfois jusqu’à 85 % des charges totales[83]. Les petits commerces implantés en centre-ville sont les plus exposés à l’emprise du capital sur le foncier. Quand ils n’ont plus les moyens de payer, ils ferment et c’est ainsi que les communes se vident de leurs commerces. La hausse des loyers commerciaux est à l’origine de 56 % de la vacance commerciale[84]. C’est pourquoi la durée de vacances de tels locaux doit permettre d’établir des règles de « réquisition socialement utile ».
Chaque mois, les entreprises payent pour les différents services bancaires qu’elles ont utilisés. La banque prélève par exemple une marge sur les paiements par carte bancaire, qui avoisine parfois 2 % du montant de la vente ! Mais les frais bancaires sont bien plus nombreux : frais de compte, frais d’incident de paiement, frais de découvert bancaire, frais de report de crédit, frais de dépassement… Ces frais ne sont jamais évoqués, mais ils sont en réalité un motif de difficultés important pour les petits patrons.
En 2020, les principales organisations patronales du pays ont mené une enquête de satisfaction auprès des dirigeants de TPE et de PME, pour déterminer si les services bancaires répondaient correctement à leurs besoins. Résultats : les deux tiers des enquêtés déclarent que les services bancaires ne sont pas, ou pas toujours, adaptés à la situation financière de leur entreprise[85]. Ils dénoncent en particulier des frais bancaires trop élevés, citant notamment : des « frais élevés pour la gestion de compte / carte bancaire », des « frais obscurs, peu clairs et perçus comme injustifiés », des « frais non adaptés à la taille et au chiffre d’affaires des TPE et PME ».
L’enquête rapporte également l’isolement des TPE et PME face à leur situation bancaire, de l’aveu même des chefs d’entreprise : « les frais sont trop élevés “alors que [les petites entreprises] font de plus en plus le travail de la banque” ». Plus une entreprise est de petite taille, moins la banque contacte de sa propre initiative le chef d’entreprise pour le questionner sur ses besoins et proposer d’y apporter des réponses[86]. Résultat : 9 chefs d’entreprise sur 10 à qui la banque refuse un crédit de trésorerie ne sont pas informés par leur banque de la possibilité de recourir à la médiation du crédit[87].
Le montant annuel moyen des frais bancaires pour une entreprise qui utilise le découvert bancaire est estimé à près de 1 700 euros par an[88]. Et la tendance des frais bancaires est à la hausse. Entre 2019 et 2020, le nombre d’entreprises s’acquittant de frais bancaires supérieurs à 150 euros par mois a augmenté de 12 %[89] !
Les petites entreprises ressentent davantage le poids des frais bancaires, pour des raisons structurelles. Elles en payent proportionnellement davantage notamment parce qu’elles sont plus souvent à découvert. Une TPE-PME sur quatre est à découvert en 2024[90]. C’est deux fois plus qu’en 2022. Elle verse en conséquence des agios à la banque. Mais les TPE et PME sont également de plus en plus nombreuses à dépasser leur autorisation de découvert : pendant 1,9 jour en moyenne par mois pour les TPE, et 2,1 jours pour les PME, en augmentation continue ces dernières années[91]. C’est même 2,6 jours de dépassement dans le secteur de la construction. En conséquence, elles sont contraintes de payer des frais bancaires supplémentaires, qui s’ajoutent aux agios. Une réglementation bancaire spécifique doit donc être établie pour briser ce cycle destructeur.
On parle beaucoup des cotisations sociales, mais plus rarement des cotisations d’assurance. Il s’agit pourtant d’un impôt privé obligatoire, versé par les entreprises à des assureurs privés pour se prémunir des risques de dommages corporels professionnels et de sinistres.
Le principe de l’assurance privée est simple : plus on a les moyens de souscrire à un contrat cher, mieux on est couvert individuellement. Autrement dit, les grandes entreprises payent proportionnellement moins de frais que les petites entreprises, alors qu’elles sont mieux protégées contre des risques qui touchent pourtant tout le monde. Par exemple, 9 grandes entreprises sur 10 sont couvertes contre les cyber-risques, tandis que seules 3 PME sur 100 le sont. C’est encore moins pour les TPE[92]. Pourtant, les petites entreprises sont loin d’être épargnées par les escroqueries en ligne, qui se multiplient ces dernières années : virus, rançongiciels, hameçonnage… Les grandes entreprises et les collectivités étant de mieux en mieux protégées, les PME deviennent une nouvelle cible privilégiée.
Les cotisations d’assurance alimentent un marché juteux, qui bénéficie à une poignée de grands groupes spéculateurs. En 2024, les principales compagnies d’assurance du pays ont cumulé 18 milliards de profits sur un an[93]. Et pour cause, les primes augmentent depuis plusieurs années. En 2023, les cotisations totales collectées par les assureurs pour la protection des biens des entreprises étaient en augmentation de 7,1 %[94]. En 2026, les primes d’assurance vont à nouveau augmenter[95], impactant le pouvoir d’achat des ménages et des petites entreprises. Mais pour quelle protection ? Les cas sont nombreux de TPE et PME frappées par un sinistre et livrées à elles-mêmes face à des assureurs qui rechignent à payer et répartissent les responsabilités en leur défaveur. Le contrôle des prix de l’assurance sera une première mesure avant l’intégration directe de cette activité pour le compte du pôle bancaire public.
Amazon, Google, Meta sont des quasi monopoles numériques. Ils contrôlent les plateformes et les services numériques. Pour pouvoir accéder à ces services aujourd’hui incontournables afin d’être concurrentiel, les petites entreprises sont obligées de s’acquitter de commissions très coûteuses.
Vendre sur Amazon a un prix. Pour chaque produit, Amazon ponctionne une commission qui varie entre 8 et 15 %. Pour les vêtements par exemple, le montant prélevé est de 5 % du prix de vente pour les articles de moins 15 euros, 10 % si le prix est compris entre 15 et 20 euros, et 15 % pour tous les articles au-delà de 20 euros. Les petits commerces de l’habillement, déjà décimés par la concurrence déloyale en ligne, sont également appauvris par la plateforme dès qu’ils écoulent une partie de leurs stocks en ligne. En 2023, seule une minorité de TPE et PME, tous secteurs confondus, pouvaient se le permettre : 13 000 en tout, alors qu’elles sont pourtant des centaines de milliers à en avoir l’utilité dans le pays[96].
Google domine les trois quarts du marché mondial de la publicité en ligne. Pour les entreprises, sa régie publicitaire est devenue un bien indispensable. Bénéficier d’une annonce ciblée au bon endroit et au bon moment présente un intérêt indéniable pour leur activité. Mais cela coûte cher. La régie publicitaire de Google Ads fonctionne selon un système d’enchères, plus facilement accessible aux plus gros. Dès lors, tous les produits que nous consommons intègrent dans leur prix une portion consacrée à la publicité sur Google[97]. De la même façon, être correctement référencé et visible rapidement dans le moteur de recherche de Google coûte de l’argent à l’entreprise.
Pour les entreprises qui développent une application mobile, c’est la même chose : il faut payer les géants du numérique afin de pouvoir la diffuser. Pour qu’une application soit disponible sur l’Apple Store, il faut s’acquitter d’une cotisation annuelle de 99 euros puis payer des commissions de 15 à 30 % sur chaque téléchargement effectué par les utilisateurs ! Idem pour le magasin d’applications Google Play Store, qui impose une cotisation annuelle ainsi que des commissions.
Pour faire tourner leur activité, embaucher mais aussi améliorer les processus de production grâce à de nouveaux équipements ou de nouveaux savoirs faire, les petites entreprises ont essentiellement deux sources de financement à leur portée. La première est l’autofinancement, soit le fait d’utiliser ses bénéfices, donc son épargne, pour les réinvestir au service de la production. C’est le moyen le plus couramment utilisé par les petites entreprises aujourd’hui[98]. Mais cela ne suffit souvent pas. Soit parce que les investissements à réaliser sont importants. Soit parce que l’entreprise fait face à des problèmes momentanés de trésorerie du fait d’une période creuse et a besoin d’assurer sa propre subsistance. Les fonds propres des petites entreprises sont souvent modestes, voire parfois inexistants. Une TPE sur cinq a des capitaux propres négatifs, de même qu’une PME sur dix[99]. C’est là qu’intervient la deuxième source de financement : emprunter de l’argent auprès de la banque. Sauf que les intérêts des banques commerciales ne sont pas alignés sur ceux des petites entreprises.
Les banques commerciales ne sont plus tournées vers le crédit aux entreprises[100]. Elles privilégient davantage les investissements sur les marchés financiers, plutôt que dans l’économie réelle, où les besoins existent pourtant. La part du crédit aux entreprises ne représente que 10 % du bilan total du secteur bancaire français, et elle tombe même à 5 % pour les petites entreprises[101]. Cela se traduit concrètement par des difficultés d’accès au crédit pour les TPE et les PME.
Ces difficultés concernent en premier lieu le crédit de trésorerie, c’est-à-dire un prêt d’argent de court terme, de quelques jours ou quelques mois, pour faire face à des difficultés de trésorerie momentanées ou à une période creuse. Sur l’ensemble de la période 2012-2020, les banques ont refusé 25 % des demandes de crédit de trésorerie émanant d’une TPE ou d’une PME[102]. Les TPE sont les plus nombreuses à être refoulées, alors même que ce sont elles qui en ont le plus besoin : un tiers d’entre elles n’obtient pas l’argent demandé[103], soit 700 000 à 1 million d’unités de production au total.
Le crédit d’investissement, qui désigne un prêt sur plusieurs années, de 3 à 20 ans, est très légèrement moins sélectif pour les TPE. Au total, elles sont 20 % à voir leurs demandes de crédit d’investissement refusées[104], se retrouvant privées des moyens de développer leur activité. Pourtant, les sommes demandées sont généralement loin d’être exorbitantes : la moitié des TPE le font pour un montant d’au plus 5 000 euros[105].
Les biais sexistes pèsent par ailleurs lourdement sur l’accès au crédit bancaire. Les entreprises rencontrent plus de difficultés à obtenir des financements lorsqu’elles sont dirigées par une femme. Les femmes créatrices d’entreprise empruntent tendanciellement des montants moindres que leurs homologues masculins, mais sont deux fois plus nombreuses à voir leurs demandes de crédits rejetées[106] ! Quand il s’agit de créer une entreprise, un homme a 60 % de chances de plus qu’une femme de recevoir un financement. Ces discriminations sont particulièrement marquées en ce qui concerne les start-ups : en moyenne, les start-ups dirigées par une femme lèvent 2,5 fois moins de fonds auprès des investisseurs que celles dirigées par des hommes[107].
S’ajoutent aux petites entreprises refoulées du crédit toutes celles qui s’auto-censurent. Elles ne font pas de demande parce qu’elles anticipent un refus de leur banque. Les cas rapportés par les chefs de petites entreprises sont nombreux. Parmi les motifs à l’origine de leur réticence, on trouve notamment les garanties personnelles qui sont régulièrement exigées par les banques. Craignant de ne pas être remboursées, les banques peuvent demander aux chefs d’entreprise d’engager leurs biens personnels en guise de caution à hauteur de l’intégralité du montant du prêt accordé à l’entreprise.
Quand une entreprise contracte un crédit, elle s’engage non seulement à le rembourser intégralement mais également à verser des intérêts à la banque en guise de rémunération. Les TPE et les PME peuvent facilement se retrouver asphyxiées par des taux d’intérêt beaucoup trop élevés pour elles.
Depuis 2020, les taux d’intérêt ont repris leur augmentation, après une décennie de diminution. Aujourd’hui, ils se situent en moyenne à 3,5 %, soit un niveau relativement élevé, équivalent à celui du début des années 2010. Pour les petites entreprises, cela représente des sommes d’argent importantes, a fortiori si le remboursement est étalé sur plusieurs années.
Mais les taux d’intérêt ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Les banques les fixent en fonction du risque présumé de non-remboursement. Comme elles estiment qu’une TPE ou une PME a plus de chance d’être insolvable, elles leur appliquent des taux d’intérêt plus élevés. Autrement dit, les taux d’intérêt appliqués sont inversement proportionnels à la taille de l’entreprise : plus une entreprise est petite et plus le pourcentage d’intérêts à verser est élevé. De la même façon, les taux d’intérêt dans les territoires ultra-marins sont supérieurs de près de 1 point à ceux appliqués dans l’hexagone car la population et les structures économiques y sont encore plus précaires[108]. Sur l’ensemble de la période 2007-2023, à une seule brève exception près, les taux d’intérêt des TPE ont toujours été supérieurs à ceux des PME, eux-mêmes significativement plus élevés que ceux des grandes entreprises[109]. En 2014, le ratio entre petits et gros était même de deux : les TPE empruntaient à un taux d’intérêt deux fois plus élevé que celui appliqué aux grandes entreprises.
Le tout marché conduit au chaos parce qu’il garantit la domination du plus fort par des mécanismes économiques implacables. La concurrence supposée libre et non faussée conduit en réalité une poignée de grandes entreprises à acquérir une position de domination sur le marché mondial. Leurs intérêts vont à l’encontre de ceux des TPE et PME implantées sur le marché national. Mais les petites entreprises n’ont pas les moyens de s’y opposer. Elles se retrouvent tantôt menacées de disparition, tantôt sous la coupe de grands groupes auxquels elles sont subordonnées.
Le capitalisme néolibéral marque l’hyper développement de la sous-traitance[110]. La globalisation de l’économie a considérablement fragmenté les processus de production, qui sont confiés à une myriade de producteurs intermédiaires, souvent de petite taille. Mais ces entreprises ne sont que faussement indépendantes. Elles travaillent sous la domination de puissantes multinationales donneuses d’ordre, guidées par des objectifs de rentabilité.
Les petites entreprises sont donc prises dans des rapports commerciaux fondamentalement asymétriques : elles sont dépendantes de donneurs d’ordre qui s’approprient leur travail.
Les marges records réalisées dans certaines filières de l’industrie peuvent donner l’impression que les entreprises dans leur ensemble se portent très bien. Mais c’est une illusion. Seuls les grands groupes récoltent les richesses. Le reste de la filière se porte mal, les marges des TPE et des PME sous-traitantes ne dépassant pas 5 %. Dans la filière automobile, par exemple, les constructeurs donneurs d’ordre ont enregistré pendant quelques années des taux de marges à deux chiffres[111] tandis que dans le même temps ceux de leurs fournisseurs ne dépassaient pas les 2 %.
La domination des donneurs d’ordre est telle qu’ils peuvent se permettre de payer en retard les sous-traitants, au mépris de la loi qui leur fixe pourtant un délai de paiement maximal de 60 jours. Une grande entreprise sur deux règle sa facture en retard[112]. Les grandes entreprises sont responsables des retards les plus longs dans toute l’économie marchande : 17,8 jours de retard en moyenne pour les entreprises de plus de 1 000 salariés[113] ! Les petites entreprises sont victimes des trois quarts de ces retards. Elles sont au contraire beaucoup plus respectueuses des délais et sont près de deux tiers à s’acquitter de leurs factures dans les temps. Cette situation pénalise lourdement leur trésorerie. Cela représente au total 15 milliards d’euros de trésorerie en moins sur l’année[114]. Les conséquences sont très concrètes : un retard de paiement augmente en moyenne le risque de défaillance de 25 %[115]. Dans ce contexte, le taux d’escompte zéro peut permettre d’organiser rapidement une véritable clause de survie des entreprises concernées.
Pourtant, la dépendance économique des petites entreprises sous-traitantes n’est pas reconnue. Les entreprises donneuses d’ordre sont émancipées de toute responsabilité sociale et économique. Lorsqu’elles stoppent brutalement leurs commandes sans justification économique réelle, elles ne sont juridiquement pas tenues responsables de la faillite des TPE et PME que leur décision peut provoquer. En vertu d’une pyramide juridique sophistiquée, seuls les licenciements dans leur propres établissements seront considérés comme de leur fait.
Les TPE et les PME ne sont plus les seules concernées. Avec le développement du statut d’auto-entrepreneur, la sous-traitance continue de s’étendre sous des formes encore plus sournoises. Le processus d’« ubérisation » de l’économie est l’autre visage de la sous-traitance contemporaine. 13 % des auto-entrepreneurs le sont devenus parce qu’une entreprise le leur a explicitement demandé[116]. En privilégiant de la sorte les relations professionnelles avec un travailleur indépendant, les entreprises concernées assurent leur domination économique.
L’Union européenne (UE) a érigé le libre-échange en dogme. 44 accords de libre-échange ont ainsi été passés avec 76 pays dans le monde entier. Sans compter tous ceux en cours de négociation. Aujourd’hui encore, la Commission européenne s’entête avec l’accord UE-Mercosur dont l’ensemble des syndicats agricoles et des parlementaires français ne veut pas.
Tout cela s’est fait au mépris des petites entreprises. Elles se retrouvent jetées en pâture sur un marché mondial qui non seulement ne les concerne pas, puisque leur activité est essentiellement orientée vers le marché local et la consommation domestique, mais en plus les expose à une concurrence déloyale insoutenable. Il leur est impossible de rivaliser avec des productions moins-disantes écologiquement et socialement.
L’ouverture tous azimuts de l’économie française n’a eu aucun effet d’entraînement sur l’économie dans son ensemble. Elle a exclusivement profité aux grands groupes : les entreprises du CAC 40 se développent aujourd’hui surtout à l’international. Elles réalisent 75 % de leur création de richesses en dehors de l’hexagone, où elles ont d’ailleurs réduit leurs effectifs de 15 % en l’espace de dix ans, passant de 1,4 million de salariés à 1,2 million[117]. Les grands groupes, ainsi qu’une poignée d’entreprises de taille intermédiaire, sont les seuls à avoir intérêt au libre-échange généralisé : de nouveaux marchés leur sont ouverts, qu’ils peuvent inonder de leurs marchandises. Dans ce domaine, la logique du protectionnisme solidaire, c’est-à-dire la négociation bilatérale des complémentarités de production entre partenaires, est la solution. Le plan permettra d’identifier et de construire les accords nécessaires.
Le constat est limpide : en France aujourd’hui, plus on est gros, moins on paye d’impôts. En se mobilisant contre la taxe Zucman et l’ensemble des mesures pour imposer davantage le patrimoine et le capital, le Medef s’érige en défenseur des privilèges fiscaux des grands patrons et des actionnaires les plus riches du pays. Sauf que les petites entreprises n’ont rien à voir avec ce « monde de l’entreprise » là.
Sur le papier, l’impôt sur les sociétés est un taux unique : 25 % des bénéfices réalisés, pour les TPE comme pour les multinationales. Soit deux fois moins qu’au début des années 1980, où le taux d’impôt sur les sociétés était de 50 % : c’est le résultat de 40 ans d’une politique de l’offre débridée, qui a privé l’État de recettes fiscales précieuses faisant défaut aux besoins de la collectivité. Le taux de l’impôt sur les sociétés n’a pas toujours été le même pour tout le monde. Entre 1989 et 1993, un taux différencié s’appliquait pour encourager l’investissement productif : les entreprises qui distribuaient les bénéfices à leurs actionnaires payaient plus que les autres. Aujourd’hui, non seulement le taux d’impôt sur les sociétés n’est pas progressif selon la taille de l’entreprise, mais il est en pratique plus élevé pour les petites entreprises. Les TPE et PME versent 23 % de leurs bénéfices déclarés, contre 15 % seulement pour les grandes entreprises[118]. Autrement dit, elles paient 50 % d’impôts en plus !
Cela est possible en raison du mode de calcul de l’impôt lui-même, qui profite structurellement aux grandes entreprises. Pour établir le montant des bénéfices d’une entreprise, l’entreprise peut déduire ses charges financières, c’est-à-dire les intérêts qu’elle doit verser à ses créanciers. Les grands groupes sont forcément gagnants[119] : ils se financent beaucoup plus par l’endettement que les TPE et les PME, car ils ont, eux, accès aux marchés financiers.
Et encore : ce déséquilibre ne tient même pas compte de l’évasion fiscale agressive pratiquée par les grands groupes. Apple, Amazon, Total, Renault… : ces géants payent régulièrement 0 euro d’impôt en France, alors qu’ils engrangent pourtant d’importants bénéfices. Les multinationales exploitent tous les moyens à leur disposition pour ne pas comptabiliser leurs bénéfices en France. Elles localisent par exemple en France des activités déficitaires, tandis que le reste des activités dans le monde génère des bénéfices énormes : c’est ce que fait par exemple Total. Elles utilisent également divers montages financiers pour déplacer dans les paradis fiscaux comme l’Irlande ou le Luxembourg les bénéfices réalisés en France. Apple est même parvenue pendant plusieurs années à payer moins de 0,005 % d’impôts en Irlande, où le taux d’impôt sur les sociétés est déjà mondialement bas, à 12,5 %.
Il existe aujourd’hui près de 2 000 aides différentes aux entreprises, versées essentiellement sans contrepartie, qui représentent 211 milliards d’euros par an[120]. Les subventions versées directement aux entreprises représentent une infime partie de cette somme. Les trois quarts de ces aides (163 milliards) correspondent en fait à des allègements de cotisations sociales et à des dépenses fiscales : c’est-à-dire des exonérations d’impôt, des déductions fiscales, des crédits d’impôt, qui engendrent une perte de recettes fiscales pour l’État. On regroupe tous ces dispositifs sous la catégorie de niches fiscales et sociales. Et c’est sans compter les dépenses fiscales qui sont déclassées par l’administration[121], et n’apparaissent plus dans le calcul.
Le problème est que ces aides ne favorisent pas vraiment l’activité économique car elles bénéficient essentiellement et de façon disproportionnée aux grands groupes.
C’est notamment le cas du crédit d’impôt recherche (CIR), qui est devenu en 2020 la première dépense fiscale de l’État après une augmentation spectaculaire en deux décennies. 50 grands groupes captent 50 % du CIR aujourd’hui. Pour quels résultats ? Très peu d’effets démontrés sur l’emploi et sur l’innovation dans les grandes entreprises, de l’aveu même de France Stratégie[122], mais des délocalisations de grands groupes et des dividendes impressionnants, comme l’illustre le cas de Sanofi. Dans les économies développées, les grandes entreprises contribuent moins à la recherche et développement (R&D) que les TPE et PME : d’après une étude de l’OCDE menée sur 20 pays, dont la France, pour 1 euro d’aide à la recherche reçu, les TPE investissent 1,6 euros et les PME 1,4 euros, contre 0,4 euros seulement pour les grandes entreprises[123] !
Les petites entreprises sont donc les grandes perdantes du fonctionnement actuel des aides aux entreprises. C’est aussi le cas des entreprises de l’ESS, qui ne reçoivent que 7 % des aides publiques aux entreprises alors qu’elles représentent près de 14 % de l’emploi privé[124]. Et ces maigres aides, menacées par les budgets austéritaires, sont loin de profiter à toutes les structures de l’ESS. Aujourd’hui, seuls 4 % de l’ensemble des acteurs de l’ESS touchent des subventions[125]. Les aides versées par l’État sont principalement destinées aux associations mobilisées pour la sauvegarde des droits humains, là où la puissance publique est défaillante : il s’agit ainsi de subventions versées pour l’hébergement d’urgence, l’accompagnement social et alimentaire, l’accueil et l’orientation des réfugiés[126]. De la même façon, les aides financières des collectivités territoriales sont perçues en majorité par des associations. Pour les autres acteurs de l’ESS, comme les coopératives, les aides publiques sont rares et difficiles à obtenir : la Cour des comptes a récemment pointé du doigt l’insuffisance du soutien de la banque publique d’investissement Bpifrance[127]. La verrerie Duralex, reprise en Scop à l’été 2024, en a fait les frais. Bpifrance a consenti à lui accorder un prêt de 750 000 d’euros seulement, beaucoup moins que la somme nécessaire pour financer son activité. Duralex s’en est donc remis directement à la population, levant cinq millions d’euros sur une plateforme de financement citoyen[128].
La réussite du plan nécessite une réforme profonde de ce système qui idéalise les vertus créatrices du marché en matière de production. La règle doit être que les entreprises qui signent librement leur engagement dans les objectifs du plan reçoivent les aides, et elles seules, et en acceptent les contreparties demandées.
Les petites entreprises forment le cœur de l’économie de proximité du pays. La plupart d’entre elles dépendent exclusivement de la consommation domestique, composée des achats des ménages et des commandes des administrations publiques. Les TPE et les PME ont donc intérêt à ce que le pouvoir d’achat soit le plus élevé possible, pour bénéficier d’une consommation dynamique.
Les difficultés matérielles rencontrées par les petites entreprises aujourd’hui sont en grande partie le fait du ralentissement structurel de la consommation. Les deux tiers des petits patrons s’accordent à dire que la « faiblesse de la demande » est aujourd’hui le « principal frein à l’activité »[129]. 63 % des commerçants estiment également que la « baisse du pouvoir d’achat de la population » est la première cause de la vacance des locaux commerciaux[130]. La crise du pouvoir d’achat est très profonde. Dans l’ensemble des compartiments de l’existence, les ménages font face à des prélèvements privés nouveaux, à des prix en hausse et à des revenus moindres.
Leur pouvoir d’achat est d’abord contraint par la hausse des dépenses « pré-engagées », liées à un contrat ou à un abonnement : logement pour les locataires, facture d’électricité, primes d’assurances… Ces dépenses frôlent aujourd’hui les 30 % du revenu total en moyenne[131]. C’était 12 % seulement en 1960, et un peu plus de 20 % au début des années 1980. Le logement est devenu le premier poste de dépenses pour les ménages : en moyenne, on consacre chaque mois un quart de ses revenus à son logement, et c’est parfois beaucoup plus pour les catégories précaires ou pour les étudiants.
S’ajoutent à cela les dépenses contraintes liées à l’existence, qui pèsent sur le pouvoir d’achat : il faut se nourrir, se vêtir, se soigner. Tout cela a considérablement augmenté. La population a subi de plein fouet la crise inflationniste. Les produits alimentaires ont augmenté en moyenne de 14 % entre 2022 et 2023[132], parfois beaucoup plus sur certains produits. Dans ces conditions, les salaires n’étant pas indexés sur l’inflation, la privation est devenue la seule solution pour les ménages les plus précaires. Entre 2017 et 2024, la consommation de produits alimentaires en volume a baissé de 8 %[133]. Sur la même période, on recense 1,2 million de personnes supplémentaires en situation de « privation matérielle et sociale »[134].
Dans le même temps, les salaires sont attaqués : baisse du salaire réel depuis 2017, gel total ou partiel du point d’indice des fonctionnaires pendant près de vingt ans, absence de revalorisation du salaire minimum au-delà de l’inflation… Les réformes successives destinées à « réduire le coût du travail »[135] ont réduit la capacité de négociation des salariés en affaiblissant les structures syndicales. Elles ont notamment pris pour cible le principe de faveur, en vertu duquel c’est la disposition la plus favorable pour le salarié qui prévaut sur les autres normes, indépendamment de leur hiérarchie[136].
Pour ne rien arranger, les politiques d’austérité s’attaquent aux dépenses de protection sociale. Les déremboursements de soins et la hausse des franchises médicales accroissent les dépenses des ménages. Entre 2023 et 2024, leurs dépenses de santé ont augmenté trois fois plus vite que l’inflation en raison de la hausse du reste à charge et des primes complémentaires santé[137]. Dans ce contexte, toute perspective de relance de la consommation populaire est à exclure. En 2026, l’austérité devrait diviser la croissance par deux[138].
Du côté des administrations publiques, ce n’est guère mieux. Les investissements de l’État et des collectivités territoriales sont en panne. Ils ont baissé de 1,5 %[139] et la tendance devrait se poursuivre en 2026. La commande publique est en baisse, avec de moins en moins d’appels d’offres. Pour les petites entreprises, c’est un désastre : car ce sont les TPE et PME qui décrochent les deux tiers des marchés publics[140].
La visibilité est la valeur suprême de l’entreprise. Sans elle, l’investissement productif est entravé. C’est elle que le plan satisfait. Comment acheter de nouveaux équipements plus performants si l’on n’est pas certain de pouvoir les rentabiliser ? Comment embaucher un nouveau salarié pour augmenter la production et mieux répartir le temps de travail si l’on redoute de ne plus avoir de travail à lui donner ? Comment souscrire un crédit auprès de sa banque si l’on craint de ne pas pouvoir le rembourser ? Pour les TPE et les PME, dont la trésorerie est plus fragile, la visibilité est vitale. Sauf que le marché est par définition chaotique. Ses mécanismes ne cherchent ni à prévoir ni à planifier mais simplement à organiser l’économie de façon à ce qu’un maximum de profit soit dégagé à court terme.
Les petites entreprises ont été très fragilisées par huit ans de macronisme, où les politiques économiques ont navigué à vue, sans aucune boussole. Le manque d’anticipation les a laissées sans défense face à des chocs brutaux, comme la crise des prix de l’électricité. L’absence de direction des politiques les a exposées à des soubresauts et des revirements qui pèsent lourdement sur leur activité. Les coupes budgétaires récentes touchent en premier lieu les secteurs que l’État avait dit vouloir développer, notamment pour mener la bifurcation écologique.
Le secteur de la rénovation énergétique subit par exemple le va-et-vient des gouvernements successifs sur les aides à la rénovation versées par l’État aux particuliers. Le dispositif MaPrimeRénov a été brutalement suspendu à l’été 2025 pour faire des économies. Il a repris en septembre, avant de se retrouver à nouveau délibérément mis à l’arrêt par le gouvernement de Sébastien Lecornu début 2026. Le manque de cohérence et de stabilité des politiques de rénovation énergétique plonge les artisans du bâtiment dans une situation très difficile : lorsque les ménages ne peuvent plus entreprendre les travaux ou refusent de se lancer de crainte de voir les aides interrompues en cours de route, les carnets de commandes se vident et les emplois sont menacés.
Pour les petits commerçants non plus, rien ne garantit un engagement stable de la puissance publique contre la concurrence déloyale que représente le commerce en ligne. Le gouvernement s’est récemment mobilisé contre la plateforme Shein à l’occasion de l’ouverture d’un magasin à Paris, après avoir déroulé le tapis rouge à Amazon pendant des années.
Dans les médias et dans les cercles politiques, le Medef jouit d’une hégémonie certaine. Il rythme largement les débats économiques qui animent le pays. On l’érige en représentant du « monde de l’entreprise ». Et pourtant, le Medef est loin de représenter le patronat dans son ensemble. Il défend essentiellement les intérêts de certains dirigeants, les entreprises adhérentes au Medef, qui ne forment qu’une portion de l’économie du pays.
Cela se traduit clairement dans les statistiques d’adhésion. Parmi les trois organisations patronales reconnues comme représentatives, le Medef est celle qui compte le moins d’adhérents : 149 000 au total en 2025, contre 221 000 pour l’U2P et 243 000 pour la CPME[141]. C’est un quart des adhésions seulement. Tandis que les petits patrons représentent les trois quarts restants.
La représentativité patronale est précieuse. Elle permet d’abord aux mandataires retenus de siéger dans des institutions et organismes paritaires, et donc d’influencer la négociation collective. Elle leur accorde, ensuite, des fonds publics pour le financement du dialogue social. Ce qui est en jeu : du pouvoir et de l’argent.
Or, moins de 12 % des entreprises françaises sont adhérentes d’une organisation patronale représentative. L’écrasante majorité des chefs d’entreprise du pays ne sont donc pas représentés lors des négociations collectives qui déterminent la norme sociale et dans les organismes paritaires. Force est de constater qu’il y a un problème dans l’organisation de la représentativité patronale.
Pire encore : les adhésions patronales se tiennent en cascade. Un patron adhère à une fédération, laquelle adhère à son tour à une organisation patronale nationale. Par exemple, une entreprise membre de l’Association bretonne des entreprises agroalimentaires est automatiquement adhérente à l’Association nationale des industries alimentaires, elle-même membre du Medef. En conséquence, l’ignorance règne et des organisations se prévalent de représenter des adhérents qui l’ignorent eux-mêmes. Lorsqu’elle a été approchée pour entrer au conseil exécutif du Medef, Laurence Parisot ignorait que l’institut de sondage IFOP qu’elle dirigeait était adhérent au Medef. Et cela, sans évoquer même le statut de double, voire triple appartenance, puisqu’une entreprise peut adhérer à différentes organisations, lesquelles peuvent aussi adhérer à la CPME et au Medef simultanément.
Et pour cause, aucune élection ne se tient ! Les dirigeants d’entreprise ne votent pas pour élire leurs représentants dans les négociations de branche. C’est une excentricité totale. Sur le plan historique d’abord. Entre 1946 et 1967, une élection était organisée pour déterminer la répartition des 25 % de sièges attribués aux dirigeants d’entreprise dans les caisses de la Sécurité sociale[142]. Le résultat de l’élection ne s’appliquait certes pas à la négociation collective, mais il n’en reste pas moins que les organisations patronales n’étaient pas totalement exemptées d’élections. Plus généralement, dans le reste de l’économie, voter est la norme. Les organisations syndicales de chaque secteur économique sont désignées par les salariés lors d’élections professionnelles renouvelées tous les quatre ans. Les critères d’éligibilité requis ont été clarifiés et harmonisés dans l’ensemble des branches depuis une réforme de 2008. Un syndicat doit obtenir au moins 10 % des voix dans l’entreprise et 8 % au niveau de la branche ou au niveau national pour pouvoir négocier et signer les conventions collectives.
Mais pour ce qui est de la représentation patronale, c’est tout autre chose. Pas de vote mais seulement une désignation sur la base de règles de représentativité établies par les organisations patronales elles-mêmes, alors qu’elles ne sont pas d’accord entre elles, qu’elles n’ont pas le même poids dans l’économie, et qu’elles ne défendent pas les mêmes intérêts[143].
Une organisation patronale est représentative si au moins 8 % des entreprises de la branche y sont adhérentes ou si les entreprises adhérentes rassemblent plus de 8 % des salariés de la branche. Les organisations patronales qui souhaitent être représentatives doivent formuler une demande qui est ensuite examinée par le ministère du Travail. Elles sont 437 à avoir déposé un dossier en 2025.
Mais ce n’est pas tout. La sous-représentation des chefs de petites entreprises concerne également la répartition des responsabilités. Une fois les organisations patronales représentatives désignées, la répartition des postes dans les organismes paritaires est profondément défavorable aux TPE et PME. Le nombre de salariés dans les entreprises compte pour 70 % dans cette répartition, contre 30 % seulement pour le nombre d’entreprises. Par définition, les grandes entreprises sont largement avantagées : elles sont numériquement moins nombreuses mais elles embauchent chacune plus de 5 000 salariés. C’est tout l’inverse pour les petites entreprises : 40 % des TPE employeuses ne comptent qu’un seul salarié, et les PME embauchent entre 10 et 250 salariés.
Dans les conseils de prud’hommes, chargés de régler les conflits de droit du travail, le Medef écrase toutes les organisations patronales. Au total, toutes sections confondues, il comptabilise dans le pays 46 % des sièges dévolus aux organisations patronales[144]. C’est autant que le nombre de sièges détenus par la CPME et l’U2P ensemble, alors même que ces deux organisations cumulent à elles deux trois fois plus d’entreprises adhérentes que le Medef. Dans l’industrie, le déséquilibre est encore plus profond, puisque le Medef concentre 60 % des sièges. Quant à l’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire (UDES), elle comptabilise toutes sections confondues 4 % des sièges attribués aux organisations patronales, alors même qu’elle représente 14 % de l’emploi privé et crée chaque année 10 % de la richesse nationale totale[145]. La sous-représentation des petites et moyennes entreprises touche de la même façon les autres organismes paritaires. Dans les caisses primaires d’assurance maladie (CPAM) par exemple, le Medef détient 4 sièges sur les 8 dédiés aux employeurs[146].
Le Medef est donc confortablement installé alors qu’il ne représente qu’une portion minoritaire de l’économie, très mobilisée et visible. Sa faiblesse est d’autant plus criante que nombre de mandats demeurent vacants : il n’est pas en capacité de pourvoir tous les postes que lui procurent les règles actuelles.
En résumé, les petites entreprises sont accablées par l’ensemble des structures économiques. Tous leurs besoins, du financement à la production elle-même jusqu’à l’écoulement des stocks, se heurtent à une organisation de l’économie alignée sur d’autres intérêts. Les grandes entreprises sont le centre de gravité du capitalisme contemporain : elles règnent en maîtres sur les petites unités de production, imposant leurs conditions et leurs intérêts prédateurs. Les politiques néolibérales accompagnent et favorisent ce mouvement de concentration : un pacte productif unit les libéraux aux grandes entreprises.
Pour sauvegarder et développer leur activité, les TPE et PME ont besoin d’une rupture nette avec cette organisation de l’économie qui joue contre elles. Les conditions d’un autre pacte productif, sur des fondements mutuellement profitables, sont réunies.
Les petites entreprises ont vocation à prendre leur part dans l’intérêt général humain. Leur santé économique dépend de l’état de la population, de ses revenus, de sa santé, de la qualité de sa formation, de ses modes d’organisation : en bref, de la satisfaction des besoins humains.
Notre modèle, l’économie des besoins, fonde le socle d’un possible nouveau pacte productif au service à la fois de l’activité économique des petites entreprises et des besoins humains.
La puissance publique doit reprendre le contrôle de la direction dans laquelle se déploie l’activité productive qu’elle aide. Les intérêts privés des géants capitalistes sont une force qui ne sait ni où elle va ni de quel environnement productif elle a besoin, et qui pour finir ruine tout autour d’elle. La puissance publique doit élaborer un plan, c’est-à-dire établir des grandes directions claires pour que la production réponde aux besoins impératifs de notre ère : mener la bifurcation écologique, protéger la santé, retrouver une souveraineté économique, développer des emplois dignes… Les entreprises seront confrontées à un choix : suivre le mouvement, y contribuer et être aidées par la puissance publique en conséquence ; ou bien persévérer dans la voie actuelle, qui conduit au désastre.
Les petites entreprises y ont intérêt. La planification a pour elle une vertu que nulle autre organisation économique ne peut lui garantir : la visibilité, c’est-à-dire la certitude de carnets de commande remplis et la possibilité de développer et de perfectionner les processus de production.
Cette partie de notre document n’est pas un programme politique. Elle vise plutôt à explorer les grandes lignes possibles d’un pacte productif et de progrès social, incluant les dirigeants de micro, petites et moyennes entreprises sous forme de recommandations d’ordre général.
Les aides aux entreprises doivent être réformées de la cave au grenier, afin de favoriser les entreprises qui répondent aux besoins de la collectivité. Pour cela, il est nécessaire de cibler les aides et de les conditionner selon les impératifs de la planification écologique et productive. Les entreprises qui acceptent de prendre part aux objectifs collectivement déterminés par le plan productif, qui s’engagent dans la transformation écologique et qui participent à maintenir ainsi qu’à développer l’emploi seront aidées. Les autres entreprises, qui restent attachées à la production aveugle aux besoins, ne recevront rien. Cette restructuration doit s’accompagner d’un effort de lisibilité des aides et de simplification administrative. Des critères seront établis pour s’assurer que le montant des aides aux petites entreprises engagées dans le plan soit proportionnel à leurs poids dans l’économie et au nombre d’emplois qu’elles créent.
Les grands groupes du secteur de l’énergie font des profits juteux sur le dos des entreprises et des ménages en prélevant une rente exorbitante. L’énergie est le carburant de toute activité économique. Elle doit être un bien commun accessible à des prix stabilisés. Cela requiert de s’opposer aux logiques du marché de l’énergie : rétablir le tarif régulé, sortir du marché européen de l’énergie et bloquer les prix en fonction du coût de production national.
Les TPE et les PME ne peuvent plus être dépendantes uniquement des décisions prises par les grands groupes. Non seulement ces derniers doivent être rendus responsables des licenciements dont ils sont la cause, mais c’est également le pouvoir de négociation des fournisseurs et des sous-traitants qui doit être renforcé – en parallèle d’incitation à la réinternalisation de certaines activités pour éviter les chaînes trop longues de sous- traitants. De même, les retards de paiement des grands groupes doivent être réellement sanctionnés, voire pris en charge, de manière transitoire, par un service public d’affacturage par lequel l’État garantira un paiement dans les temps puis se retournera contre les mauvais payeurs.
Contrairement aux organisations syndicales, les organisations patronales représentatives n’ont jamais été élues par les chefs d’entreprise du pays. Ce système donne un poids trop important aux grandes entreprises au détriment des petites, qui représentent pourtant l’essentiel des forces économiques. Il faut de nouvelles règles de représentativité, fondées sur des élections professionnelles patronales, afin que la CPME, l’U2P, l’ensemble des organisations représentant les chefs de petites entreprises et les dirigeants de l’économie sociale et solidaire soient représentés à leur juste poids.
Les « clauses de sauvegarde » dans les accords de libre-échange ne valent rien : elles sont inopérantes puisqu’il est impossible de contrôler efficacement les millions de tonnes de marchandises importées. Instaurer un protectionnisme solidaire et raisonné est une nécessité pour sauvegarder les capacités productives et les savoir-faire et garder la main sur la façon dont est produit ce que nous consommons. Pour cela, la production française doit être privilégiée dès que cela est possible. Les importations doivent respecter les normes écologiques et sanitaires françaises. La signature à tout va d’accords de libre-échange doit cesser.
Les TPE et PME ont besoin de pouvoir bénéficier de services bancaires fiables, de qualité et peu coûteux afin de surmonter les difficultés de trésorerie, d’évacuer la menace du surendettement et de réaliser les investissements nécessaires au développement de leur activité. Un pôle public bancaire pourrait être en soutien d’entreprises engagées dans la bifurcation écologique et la satisfaction des besoins essentiels de la population, en dehors des logiques marchandes habituelles, notamment en accordant aux petites entreprises des prêts à taux faibles ou nuls.
Sauvegarder l’activité du petit commerce exige de mener une bataille sur tous les fronts. Contre la concurrence déloyale des géants mondiaux du numérique d’abord. Il s’agit pour cela de mettre fin aux privilèges fiscaux et réglementaires dont ils bénéficient. Mais il faut également tuer la spéculation immobilière, qui rend la vie impossible aux petits-commerçants. Cela exige de mettre en œuvre des politiques d’encadrement des loyers et des politiques de mise à disposition du foncier, notamment en facilitant la reconversion des friches commerciales.
Pour une partie de la nouvelle France, l’auto-entreprenariat est aujourd’hui la seule alternative au chômage et à la précarité. Mais il faut mettre fin aux différentes formes d’exploitation économique subies par les petits entrepreneurs. Cela passera notamment par la requalification d’une grande partie de l’auto-entreprenariat en travail salarié et protégé.
L’égalité des entreprises devant l’impôt doit être rétablie, tant pour soulager les petites entreprises que pour financer les grandes conquêtes économiques et sociales du pays. Des formes de progressivité de l’impôt pour les entreprises en fonction de leur taille pourraient notamment être proposées.
Il est temps d’en finir avec la politique de l’offre inconditionnelle. Elle finance les cadeaux faits aux plus riches par des budgets d’austérité qui freinent l’activité économique et pèsent sur le niveau de vie de la population. Les TPE et les PME du pays ont intérêt à ce qu’une politique de soutien fort à la demande soit mise en place. Cela passe par des hausses des salaires, des minima sociaux, des pensions de retraite, mais également par des aides à la consommation visant la transformation écologique de la production, comme celles à la rénovation énergétique des bâtiments.
Les petites entreprises ont intérêt à une relance de la commande publique. Le pacte productif définit les grandes priorités d’investissement public afin de développer la production : agriculture biologique, logement, énergie, industries stratégiques, transports publics, santé, défense, matières premières, habillement. Les TPE et PME gagnent en visibilité puisqu’elles savent désormais où cela vaut la peine d’engager des investissements privés. Pour mener à bien ces chantiers, elles sont soutenues en priorité par la commande publique. Des critères de proximité des entreprises et d’émissions globales de CO₂ sont établis et guident la commande publique.
Bâtir la souveraineté numérique doit être une priorité pour s’émanciper de la domination des géants de la tech. Le temps est venu de développer nos propres services numériques, de meilleure qualité et à moindre prix pour les petites entreprises du 21e siècle. Pour cela, il faut planifier le développement de solutions souveraines, voire publiques, pour chacune des couches de l’empilement numérique : les infrastructures matérielles (câbles et data centers), les services cloud, les applications.
La crise écologique requiert une transformation profonde de nos manières de produire et d’organiser collectivement la vie humaine : certains secteurs économiques vont devoir être reconvertis ou abandonnés, d’autres seront largement développés. L’apparition de nouvelles maladies liées aux dégâts du capitalisme exige également des changements profonds. Pour relever ces impératifs de notre ère, les petites entreprises du pays ont besoin d’avoir la main-d’œuvre la mieux qualifiée du monde, disposant de savoirs et de savoir-faire généraux précieux. Le pacte productif leur garantit une formation professionnelle publique de qualité tout au long de la vie : formation initiale et continue, insertion, reconversion.
Le régime européen du travail détaché ne faiblit pas. En 2024, plus de 650 000 détachements ont été effectués en France[147]. Les entreprises étrangères envoient de la main-d’œuvre moins chère que celle disponible sous contrat de droit français. Et pour cause, les cotisations sociales ne sont pas payées en France mais dans le pays d’origine. Les travailleurs détachés ne sont donc pas couverts en cas d’accident du travail ou de maladie. Pour les TPE et PME du pays, c’est une concurrence déloyale insupportable. Il leur est impossible de rivaliser avec les entreprises dites utilisatrices, qui font venir des travailleurs au statut dégradé, effectuant les mêmes tâches pour moins cher ! Tant que l’Union européenne n’aura pas supprimé ou transformé radicalement le régime du travail détaché, la France suspendra son application sur son territoire.