11.04.2026 à 00:30
Thelma Susbielle
25 ans après l'adoption de la loi autorisant l'accès à la contraception définitive, celle-ci continue d'être un vrai parcours de la combattante (pour ne pas déplaire au réarmement démographique). L'histoire de la stérilisation volontaire est intimement liée au contrôle des corps des femmes, comme des minorités. « Vous êtes juste dégoûtées des hommes », « Et si vos enfants mouraient… », « On n'enlève pas un organe sain » : florilège de phrases qu'ont pu entendre des femmes et des minorités (…)
- CQFD n°251 (avril 2026) / Manon Raupp, Le dossier
25 ans après l'adoption de la loi autorisant l'accès à la contraception définitive, celle-ci continue d'être un vrai parcours de la combattante (pour ne pas déplaire au réarmement démographique). L'histoire de la stérilisation volontaire est intimement liée au contrôle des corps des femmes, comme des minorités.
« Vous êtes juste dégoûtées des hommes », « Et si vos enfants mouraient… », « On n'enlève pas un organe sain » : florilège de phrases qu'ont pu entendre des femmes et des minorités au moment de demander une stérilisation à leurs médecins1. Le genre de truc qui donne envie de tout péter quand t'as aucune envie d'enfanter. En France, selon l'Inserm, la stérilisation des personnes assignées femmes à la naissance concernait 20 325 individus en 2022. Moitié moins qu'en 2013 où elle en concernait 45 138. Un recul qui s'explique notamment par la suppression du dispositif Essure en 2017, un implant destiné à boucher les trompes de Fallope retirés de la vente suite à des complications graves. Aujourd'hui, même si les contraceptions définitives sont efficaces à 99,2 %, elles restent marginales en France : moins de 5 % des femmes2 y ont recours. Et ce ne sont pas les médecins qui en favorisent l'accès. Au contraire.
Pour celles qui décident de franchir le pas, la ligature des trompes, consistant à empêcher la rencontre entre l'ovule et les spermatozoïdes, est moins courante que la salpingectomie, qui revient à retirer purement et simplement les trompes de Fallope. Cette dernière, plus efficace avec un taux d'échec inférieur à 0,5 % réduit aussi drastiquement les risques de cancer de l'ovaire. Mais les médecins sont encore une majorité à refuser de pratiquer cette opération, plus lourde et irréversible. Un bel exemple d'un arbitraire patriarcal. Car qu'elles aient des enfants ou non, qu'elles soient jeunes ou pas, les femmes galèrent à trouver une oreille attentive et compréhensive. « Mon envie de stérilisation ne bouge pas depuis 10 ans. Mais le premier médecin à qui j'en ai parlé m'a dit qu'à Toulouse, un médecin qui faisait ça sur les femmes de moins de 30 ans sans enfant, ça n'existait pas », explique Marion. À l'époque où elle entame la démarche, elle a moins de 25 ans. Aujourd'hui, à 29 ans, elle n'a toujours pas trouvé de gynécologue consentant pour l'opérer. Car si l'intervention est légale dès 18 ans, de nombreux·euses praticien·nes imposent toujours leurs propres barrières morales.
Avant 1999, la stérilisation n'est autorisée que dans un cadre strictement thérapeutique, c'est-à-dire pour guérir ou réparer une pathologie. Comprenez : l'État ne vous laissait disposer de votre utérus que si celui-ci menaçait de vous tuer. Après 1999, le Code civil permet l'atteinte « à l'intégrité du corps en cas de nécessité médicale » et non plus seulement en cas de nécessité thérapeutique : un terme un peu plus large qui permet d'englober la prévention de risques ainsi que le bien-être physique et mental de la patiente. Pourtant, le cas de Christiane, 59 ans, montre à quel point la situation devait être grave pour la pratiquer. « On me l'a refusé net quand je l'ai demandé lors de ma deuxième césarienne. Pourtant, j'avais déjà quatre enfants et des problèmes de santé très graves (diabète gestationnel et hémorragie des glandes surrénales). On me disait que c'était déconseillé d'avoir un autre enfant, que je risquais de mourir si je poussais lors d'un accouchement... »
Comme pour l'avortement, les gynécologues ont le droit de faire valoir une clause de conscience et de refuser l'acte de stérilisation volontaire
Ce n'est qu'en 2001 que la loi change enfin véritablement et autorise la stérilisation pour toute personne majeure capable, sous deux conditions : une première consultation d'information et un délai de réflexion de quatre mois. « En 2001, j'en ai parlé avec un gynécologue qui a accepté, après m'avoir quand même demandé si j'étais bien sûre de moi. Au cas où je divorçais, je pouvais avoir envie de refaire des enfants... J'ai dû faire signer un formulaire à mon mari pour qu'il autorise l'acte ! » poursuit Christiane. Justement, depuis cette année-là, ô grâce, plus besoin d'avoir une autorisation du partenaire, et les critères de parentalité ou d'âge n'empêchent plus l'accès à la stérilisation. En théorie. « Pour la contraception définitive, les médecins me disaient : “oui, quand vous aurez 40 ans” », assure Ninon, 23 ans, engagée dans cette démarche depuis plusieurs années.
Cette profession, majoritairement blanche, bourgeoise et masculine, continue d'imposer sa morale nataliste sur les corps des femmes. Comme pour l'avortement, iels ont le droit de faire valoir une clause de conscience : les gynécologues peuvent donc purement et simplement refuser de pratiquer ce type d'intervention. Dans ce cas, ils sont tenus d'orienter les patient·es vers un·e confrère·sœur. Mais dans les faits, c'est le grand vide, confirment Marion et Ninon. Pire, ils pratiquent la rétention d'information ou font de l'intox. Un comportement que dénonce Ninon : « Ce n'est même pas de la désinformation, il n'y a juste aucune information. » Finalement, la jeune femme a trouvé un gynécologue qui devrait l'opérer d'ici quelques mois. Mais là encore : « Il m'a parlé de sa femme qui n'en voulait pas et qui avait finalement changé d'avis, mais je m'en fous de sa vie ! » Ce qui l'a le plus choquée pendant son parcours ? « Le médecin qui demande si t'es stable psychologiquement, si t'as subi des violences… Je trouve ça vraiment honteux. »
Face aux refus massifs des chirurgiens gynécologues, certain·es généralistes ont leurs combines. « Une médecin a essayé de me proposer une stratégie : comme je suis atteinte d'un syndrome des ovaires polykystiques qui peut justifier une ablation des ovaires, elle m'a conseillé d'utiliser cet argument, sans mentionner le fait que je ne veux pas d'enfants. Mais cette démarche oblige à congeler ses ovocytes afin de pouvoir procréer plus tard. Tout ça a fini par me décourager », souffle Marion.
Si la résistance des femmes s'est toujours faite en dehors des circuits institutionnels, aujourd'hui, c'est en ligne, et notamment sur Facebook qu'elle se passe. Dans des groupes privés, elles se partagent des informations importantes sur l'opération, racontent leurs expériences, et surtout, s'échangent les noms des chirurgien·nes qui pratiquent la stérilisation féminine volontaire. Ninon confirme : « J'ai appris beaucoup de choses grâce à internet. Je ne savais pas vers où m'orienter, j'ai cherché des forums et j'ai trouvé tous les détails à propos de l'opération dont aucun médecin ne m'avait parlé. » Le collectif permet de pallier le cruel manque de personnel·les de santé réceptif·ves. Le Planning familial peut aussi être un interlocuteur ressource : « Nos docteur·es ne font pas l'intervention, car elle est hospitalière. Beaucoup de médecins ont des résistances, mais nous orientons les demandes vers des soignant·es facilitant·es », confie la permanence du Planning 13. En attendant que le corps médical se décide enfin à respecter le droit des femmes à disposer de leur corps, le combat passe par l'autogestion du savoir. Car non, nos utérus ne sont toujours pas des biens publics, destinés à repeupler une nation impérialiste pour des guerres qu'on vomit.
11.04.2026 à 00:30
Jonas Schnyder, Livia Stahl
Pour raisons politiques ou par manque d'envie personnelle, Solène, Rita et Zahra sont nullipares. C'est sans anxiété qu'elles entendent le tic tac de l'horloge biologique. Solène, 38 ans : « J'ai accepté l'idée que l'envie d'avoir un enfant n'arriverait sans doute pas » « Pour moi, ne pas avoir d'enfant n'est pas vraiment un choix politique, je n'ai simplement jamais eu le désir ni d'avoir un enfant ni d'être mère. Je ne sais pas si c'est un choix définitif et il m'arrive encore de (…)
- CQFD n°251 (avril 2026) / Manon Raupp, Le dossier
Pour raisons politiques ou par manque d'envie personnelle, Solène, Rita et Zahra sont nullipares. C'est sans anxiété qu'elles entendent le tic tac de l'horloge biologique.
« Pour moi, ne pas avoir d'enfant n'est pas vraiment un choix politique, je n'ai simplement jamais eu le désir ni d'avoir un enfant ni d'être mère. Je ne sais pas si c'est un choix définitif et il m'arrive encore de douter. Depuis mon adolescence on m'a si souvent prédit l'arrivée imminente du tic-tac de “l'horloge biologique” que j'ai longtemps pensé que ça surgirait un jour. Aujourd'hui, à 38 ans, j'ai accepté l'idée que l'envie d'avoir un enfant n'arriverait sans doute pas et je suis plutôt en paix avec cette idée – ça m'a quand même pris du temps et quelques séances de psy. J'ai appris il y a quelques mois que j'avais dépassé l'âge pour pouvoir congeler mes ovocytes. Ça m'a fait un petit pincement quelque part, même si je ressens désormais moins de pression sociale que lorsque j'avais 25 ans et que ma mère me disait : “Moi à ton âge j'avais déjà deux enfants !” Une collègue de travail un jour m'a dit aussi : “Ah ! Mais c'est que tu n'as pas encore rencontré le bon !” Une injonction terrible, non seulement à te reproduire, mais aussi à trouver le bon ou la bonne partenaire, avec l'angoisse de ne jamais le ou la trouver “à temps”.
Dire que j'ai refusé la maternité, comme on l'entend parfois, revient à penser que le fait être mère est une étape obligatoire dans la vie d'une femme, et donc que sans enfant, on n'en devient jamais vraiment une. Cette réflexion a mûri au fil de mes rencontres avec des femmes nullipares ayant des vies extraordinaires, ou juste normales, mais c'était déjà beaucoup pour m'aider à m'extirper de cette projection absurde qui voudrait qu'une femme qui n'a pas d'enfant a forcément un problème. J'ai aussi rencontré des femmes pouvant confier assez facilement qu'elles regrettaient d'avoir fait le choix d'être mère.
Ça ne m'empêche pas de penser que c'est important d'être en contact avec des enfants, que c'est même essentiel que les générations se mélangent. C'est pour ça que j'aime passer du temps avec les enfants de mes ami·es. Un papa m'a dit l'autre jour “tu peux pas comprendre, t'as pas d'enfant”, j'ai trouvé ça injuste et cruel. J'ai même envisagé d'accueillir des enfants placés à l'Aide sociale à l'enfance, des enfants que j'imaginais “de passage”, desquels il faut s'occuper le temps que leur situation familiale s'arrange. J'ai vite compris qu'il s'agissait en fait d'avoir un véritable rôle de parent car c'est rare qu'ils retournent dans leur famille d'origine. On pourrait imaginer d'autres façons un peu plus collectives d'élever les enfants.
Je crois que faire des enfants dans notre société ne nous protège pas de la solitude. Beaucoup vieillissent seul·es dans des Ehpad loin de leurs enfants et petits-enfants. En revanche, les amitiés nous aident. Je connais beaucoup de personnes assez âgées qui ont des vies bien remplies et sont très entourées, pas seulement par leurs enfants, mais par leurs ami·es et camarades de lutte. Je m'imagine très bien vieille, avec mes copines, en manif' le dimanche après-midi ou partant en week-end à l'improviste. La solitude ne me fait pas peur. »
« Quand tu vois la lettre que Macron veut envoyer aux jeunes de 29 ans pour les inciter à faire des enfants, tu te dis mais vraiment, l'État se mêle de tout, même du corps des femmes ! Et puis c'est toujours la même natalité qui est encouragée : pas celle de femmes immigrées ou sans-papiers, mais la natalité blanche. Moi je travaille dans le 3e arrondissement de Marseille comme AESH, et je peux te dire que des enfants, il y en a !
Et des enfants sans parents aussi. Je trouve que c'est une bonne alternative de ne pas avoir d'enfant soi-même mais d'adopter. Mais en France, quand on n'a pas un super salaire, qu'on n'est pas un-papa-une-maman, c'est très compliqué. Et puis au-delà, dans la vie, il n'y a pas que ses enfants : il y a aussi les enfants des autres. Par exemple, je suis très attachée au fils d'une amie, c'est un peu mon filleul.
Plus jeune, j'ai avorté deux fois parce que je ne voulais pas de grossesse à ces moments-là. Mais à vrai dire, je n'ai pas vraiment eu de désir d'enfant. Quand j'étais ado, à 16 ou 17 ans, alors que je me faisais chier chez mes parents et que je rêvais à ma vie d'adulte idéale, je me souviens clairement m'être dit : “Peut-être que j'aurai des enfants, mais si ça arrive, je veux les avoir seule.” Tu vois tes parents, tu vois les gens autour, c'est effrayant ! Je pressentais déjà que se marier, fonder une famille, c'était l'aliénation. Ma mère était infirmière à domicile, mon père employé et communiste, puis il est classiquement devenu un peu raciste et Front national. Ils ne m'ont jamais mis la pression pour que j'ai des enfants. J'ai eu des relations avec des hommes, plutôt longues, mais je ne me voyais pas m'attacher à eux en faisant des enfants ; je sentais que c'était pas ce qu'il fallait que je fasse. Mon parcours faisait qu'il n'y avait pas trop de place pour faire un gosse. J'étais engagée dans un groupe qui avait une activité de critique sociale contre la prison entre autres et contre ce monde. Cette période n'était pas trop compatible avec le fait d'avoir un enfant. J'étais à droite à gauche, et c'était mieux comme ça, pour pouvoir continuer. C'est assez rare que les femmes parviennent à concilier leur temps consacré à élever des enfants et celui consacré à d'autres activités. Dans les premiers temps surtout, elles se retrouvent souvent à devoir se couper de la vie sociale, et ce n'était pas mon choix.
Vers 40 ans, j'ai quand même eu un doute, parce que c'est vrai que ça peut être cool d'avoir un gosse. J'y ai un peu réfléchi et je me suis dit : “Ça va être trop tard, et je ne vais pas faire tout d'un coup un enfant parce que c'est le dernier moment. Je ne vais pas me faire des nœuds au cerveau : je sais ce qui m'a amenée là, j'ai mon parcours et je n'ai ni regrets ni questionnements douloureux par rapport à ça. Allez hop ! On évacue.”
Par contre, la pression sociale, je l'ai sentie de la part de copines qui, elles, avaient des enfants. J'ai été renvoyée à des “ah mais tu peux pas comprendre”, notamment quand je donnais mon avis ou des conseils sur l'éducation. Encore maintenant, quand je dis que je n'ai pas d'enfant, je sens que certaines femmes sont gênées. Elles ne me demandent d'ailleurs pas si c'est voulu ou subi. Ça reste un petit tabou. Comme si on n'était pas vraiment accomplies en tant que femmes.
J'ai aussi pas mal de copines qui ont 35 ou 40 ans et qui n'auront pas d'enfant. Et à vrai dire… on n'en parle pas tant que ça ! Il y a d'autres choses dans la vie qui sont importantes. »
« J'ai 38 ans, je suis célibataire, et ça fait vraiment longtemps que je sais que je ne veux pas avoir d'enfants. Je ne ressens pas le besoin d'être mère et je suis assez sereine par rapport à ça. C'est un choix plutôt définitif vu que mon avis n'a pas changé au fil des années, et qu'actuellement je ne me dis pas non plus : “là c'est le moment ou jamais”. J'ai la chance d'évoluer dans un milieu où les gens s'en foutent que j'aie des enfants ou pas. Il n'y a que ma mère qui y croit encore et me demande toutes les semaines si j'ai trouvé quelqu'un pour me marier et faire des gosses. Mais avec le temps elle finira bien par lâcher l'affaire.
C'est quand j'ai eu la vingtaine que j'ai commencé à me dire que je ne voulais pas avoir d'enfants. C'était en réaction à la manière dont j'ai été éduquée dans ma famille : je ne voulais pas ressembler à ma mère qui tenait la famille à bout de bras et nous gérait, nous, les trois enfants. Elle était infirmière mais elle a arrêté de travailler après une maladie. Quand elle a voulu reprendre, mon père lui a demandé de ne pas le faire, parce que c'était plus simple pour s'occuper de nous. Ça m'a fait dire que je voulais être la mère de personne. Je voulais avoir le temps de me construire toute seule, de vivre les choses à ma façon. À l'époque j'étais aussi dans le rejet du couple et des relations avec les hommes.
Par la suite j'ai rencontré d'autres femmes avec lesquelles j'ai beaucoup discuté. Certaines voulaient des enfants, d'autres non. Ces échanges ont été importants pour ma construction politique et féministe : en avoir ou ne pas en avoir, pour différentes raisons, est un choix qui nous appartient. Mais notre lutte reste la même contre le patriarcat !
Quand j'ai eu la trentaine, mon choix s'est davantage construit que par le passé. Il n'était plus seulement basé sur le rejet. Aujourd'hui, ma situation professionnelle (je travaille dans l'associatif) fait que jamais je n'aurais beaucoup d'argent. Par ailleurs mes engagements politiques m'obligent à donner pas mal de mon temps. Or, être seule dans la dèche, ce n'est pas pareil qu'être seule, dans la dèche, avec un enfant à charge. Et puis, je continue de ne pas adhérer à la conception “traditionnelle” du couple. Je suis plus dans des schémas d'autonomie et d'indépendance. Par exemple, je ne veux pas habiter avec la personne avec laquelle je relationne, encore moins porter la charge mentale d'un foyer. Et c'est plus simple de sortir d'une relation où il n'y a ni enfants ni cohabitation.
À côté de ça, je ne conçois pas le fait de procréer comme un accomplissement. Il y a suffisamment de gosses en quête de famille dans le monde, je n'ai pas besoin de propager mes propres gènes. Je me suis toujours dit que si un jour je venais à ressentir le besoin de transmettre, je pourrais toujours lancer une procédure d'adoption.
J'ai fait le choix de m'investir davantage dans les relations avec mes amies, avec ma famille, surtout avec mes nièces, qui sont un peu comme mes enfants et auxquelles j'essaie de consacrer du temps. Je ne pense pas qu'on devrait faire des gosses en pensant qu'ils vont s'occuper de nous après, on a déjà aucune garantie qu'ils vont nous aimer, alors bon. »
11.04.2026 à 00:30
C. Roulet
Le 24 mars, les Argentin·es commémoraient les 50 ans du coup d'État militaire de 1976. Un triste anniversaire qui résonne avec l'offensive de Javier Milei contre le mouvement social et le monde du travail. « Tous les ans je vais à la marche du 24 mars, mais cette fois c'était particulier », confie Sol Montero, étudiante de 22 ans à Buenos Aires. En ce jour, la rue appartient au peuple argentin. Dans la capitale, l'avenida de Mayo est noire de monde. Foulards blancs, affiches « Plus jamais (…)
- CQFD n°251 (avril 2026) / Aurélien Godin, ActualitésLe 24 mars, les Argentin·es commémoraient les 50 ans du coup d'État militaire de 1976. Un triste anniversaire qui résonne avec l'offensive de Javier Milei contre le mouvement social et le monde du travail.
« Tous les ans je vais à la marche du 24 mars, mais cette fois c'était particulier », confie Sol Montero, étudiante de 22 ans à Buenos Aires. En ce jour, la rue appartient au peuple argentin. Dans la capitale, l'avenida de Mayo est noire de monde. Foulards blancs, affiches « Plus jamais ça » et slogans « Où sont les 30 000 disparus ? », les Argentin·es commémorent les 50 ans du dernier coup d'État imposant la dictature civilo-militaire. « Mémoire, Vérité et Justice », trois mots d'ordre pour un anniversaire à contre-pied de la politique négationniste du président Javier Milei.
En Argentine, le souvenir du régime instauré le 24 mars 1976 par le général Jorge Rafael Videla est encore douloureux. Sept ans de dictature, l'une des plus meurtrières d'Amérique latine. Au total, plus de 700 centres clandestins de détention, 30 000 disparu·es dont 500 bébés enlevés et des milliers de familles déchirées. Les premières à braver la répression en se mobilisant collectivement : les Mères de la place de Mai. Chaque jeudi, coiffées d'un foulard blanc, symbole de la résistance, ces femmes tournaient autour de l'obélisque avec une seule question : « Où sont nos enfants ? ». Artistes, étudiant·es, journalistes, politicien·nes et syndicalistes de gauche, la majorité des disparu·es avait moins de 30 ans.
Cinquante ans après, les mères sont devenues des grands-mères et elles cherchent toujours désespérément leurs enfants mais aussi leurs petits-enfants. À ce jour, seules 140 personnes enlevées à la naissance ont été retrouvées. « Ni oubli, ni pardon », jure Sol. Surtout avec un gouvernement révisionniste : « Aujourd'hui, il est important de se mobiliser contre le gouvernement qui nie les crimes de la dernière dictature », poursuit l'étudiante. Depuis le retour de la démocratie en 1983, Javier Milei est le premier président à remettre en question le chiffre officiel des 30 000 disparu·es. Un problème majeur car l'avancée des recherches dépend du bon vouloir du gouvernement. Pour effacer cette histoire, Milei démantelait à l'été 2024 l'unité d'enquête chargée de retrouver les bébés volés.
« À 50 ans du coup d'État, même politique, même lutte. » Sol fait le parallèle entre le gouvernement actuel et la dictature, en particulier sur le plan économique. Elle pointe du doigt l'ultralibéralisme de Javier Milei, mais également son copinage avec les États-Unis de Donald Trump. « La marche porte les revendications actuelles du peuple argentin notamment le rejet du protocole anti-manifestation ou bien la réforme du travail », insiste-t-elle. Depuis son arrivée au pouvoir, Milei mène une offensive brutale contre les travailleur·euses et brise leur capacité de mobilisation. Dès 2023, la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich annonçait la mise en place d'un protocole « anti piquetes »1 restreignant le droit de manifester et renforçant le pouvoir des forces de l'ordre. Pour le photojournaliste Pablo Grillo aussi, la journée du 24 mars est l'occasion de dénoncer cette répression gouvernementale. Il en est une victime directe. Alors qu'il couvre une manifestation de retraité·es en mars 2025, un tir de grenade lacrymogène l'atteint à la tête et le plonge dans le coma.
« À 50 ans du coup d'État, même politique, même lutte »
Son confrère Alejandro Wall explique avoir peur pour sa sécurité quand il couvre les mobilisations sociales : « Maintenant nous ne dépensons plus pour notre matériel journalistique mais pour acheter des protections, comme des masques à gaz, des lunettes antibalistiques et des casques de protection ». Pour lui, comme lors de la dictature, l'État cherche à contrôler l'opposition : « Gaz lacrymogène, balles en caoutchouc, coups, détentions arbitraires et illégales : ce sont les outils d'un État répressif qui cherche à briser la résistance, intimider ceux qui luttent et faire taire ceux qui documentent la vérité. »
Quant à la nouvelle réforme du droit du travail, adoptée par le Sénat le 27 février dernier, elle s'inscrit dans les mesures d'austérité imposées par les accords avec le Fonds monétaire international (FMI). Facilitation des licenciements, réduction des indemnités, extension de la journée de travail : la nouvelle réforme, appelée « modernisation du travail », a tout pour fortement précariser les salarié·es argentin·es. « Avec cette loi, on recule de 100 ans en matière de droit du travail. Par exemple, elle permet de travailler jusqu'à 12 heures par jour. Les heures supplémentaires sont supprimées et remplacées par des systèmes de compensations négociées individuellement, ce qui est injuste car il y a une inégalité de pouvoir entre un employeur et un salarié. » explique Lucia de la Vega, avocate et chercheuse spécialisée dans les politiques du care2 au Centre d'études légales et sociales (Cels), une ONG argentine de défense des droits humains. Tout dépend alors de la bonne volonté du patron : horaires, vacances, télétravail, salaires et même licenciements : « Les indemnités de licenciement peuvent être payées jusqu'en 12 fois. En plus, en cas d'abus discriminatoire, par exemple pour grossesse, il n'y a plus de sanctions claires contre l'employeur. » Dans le même temps, le droit de grève est rendu plus difficile car un nombre croissant d'activités sont déclarées essentielles, ce qui interdit leur arrêt.
« Avec cette loi, on recule de 100 ans en matière de droit du travail »
Pour Lucia, ce sont les personnes les plus précaires qui seront touchées de plein fouet. « La réforme va aussi accentuer les inégalités salariales entre hommes et femmes. Depuis l'arrivée de Milei, l'écart salarial est passé d'environ 24 % à près de 30 %. » Force est de constater que les femmes occupent aussi la plupart des emplois informels et ont davantage recours au pluri-emploi. La chercheuse du CELS l'affirme, ce n'est pas une réforme isolée, elle est symptomatique de la politique de Milei : « L'État se retire, le marché n'est plus régulé, et la responsabilité du soin repose sur les familles, donc en pratique sur les femmes. » Tous les trimestres, Lucia publie un rapport sur l'évolution des politiques du soin à l'échelle nationale : « Sur les 50 politiques publiques qui existaient dans ce domaine avant le gouvernement Milei, il n'en reste aujourd'hui que trois. Aujourd'hui, les personnes âgées doivent parfois choisir entre se nourrir et acheter leurs médicaments. » Et le président argentin ne compte pas s'arrêter là. Pour bien commencer sa troisième année de mandat, il annonçait « neuf mois ininterrompus de réformes » lors de son discours annuel du 1er mars au Congrès argentin.
C'est devant ce grand bâtiment que des retraité·es se mobilisent depuis septembre 2024 afin de rehausser leur pension. « En Argentine, il existe une tradition de mobilisation sociale, donc il continue d'y avoir de la résistance, même si elle est aujourd'hui plus difficile », explique Lucia de la Vega. Contre la réforme de février, la puissante Confédération générale du travail de la République argentine n'a appelé à la grève que tardivement, alors que certains secteurs poussaient déjà en ce sens, et les effets des blocages n'ont été que limités. Cette loi travail, « c'est la première grande victoire politique de Milei parce qu'elle n'a pas été adoptée par décret présidentiel mais par le Congrès, avec une majorité à la Chambre des députés et au Sénat », nous fait savoir Lucia. Pour faire passer ses réformes, Javier Milei peut compter sur une droite unie et une opposition péroniste (centre gauche) plus que jamais divisée. Sans frein, la tronçonneuse est donc lancée à toute vitesse.
11.04.2026 à 00:30
Le mouvement sioniste chrétien américain pousse depuis longtemps pour un changement de régime en Iran. Grâce à leurs relations avec les proches de Donald Trump et la diffusion de leurs idées au sein de l'armée, ils jouent un rôle déterminant en faveur de la guerre. C'est ce que raconte le média indépendant étasunien The Lever. Extraits. « Le lendemain des bombardements des États-Unis et d'Israël sur l'Iran, le pasteur John Hagee de l'église Cornerstone à San Antonio, au Texas, commençait (…)
- CQFD n°251 (avril 2026) / Morceaux volésLe mouvement sioniste chrétien américain pousse depuis longtemps pour un changement de régime en Iran. Grâce à leurs relations avec les proches de Donald Trump et la diffusion de leurs idées au sein de l'armée, ils jouent un rôle déterminant en faveur de la guerre. C'est ce que raconte le média indépendant étasunien The Lever. Extraits.
« Le lendemain des bombardements des États-Unis et d'Israël sur l'Iran, le pasteur John Hagee de l'église Cornerstone à San Antonio, au Texas, commençait son sermon, diffusé mondialement, par une mention spéciale pour “la brillante exécution de l'opération Fureur épique”. “C'est rafraîchissant de savoir que Dieu a le contrôle total et qu'il a des plans qui ne seront pas annihilés”, déclarait-il à ses paroissiens. […]
Fondateur de l'organisation Christians United for Israel, qui compte dix millions de membres, Hagee est une voix influente du mouvement sioniste chrétien. Un sous-ensemble de l'évangélisme qui appelle “au retour du peuple juif en Terre sainte” pour provoquer la seconde venue de Jésus.
[…] Le mouvement sioniste chrétien préconise la construction d'un temple juif sur le mont du Temple à Jérusalem, un site qui abrite entre autres la mosquée Al-Aqsa, le troisième site le plus sacré de l'islam. […] Sa construction marquerait le début de l'apocalypse et forcerait les Juifs, de retour en Terre sainte, à un choix : se convertir au christianisme ou être “damnés en enfer”. […]
Selon Mimi Kirk, directrice de l'institut de recherche sur le sionisme chrétien, cette idéologie s'est liée au monde politique à la fin des années 1970, pour orienter les électeurs évangéliques vers le Parti républicain et a contribué à faire élire le président Ronald Reagan en 1980. […]
C'est en 2006, qu'Hagee fondait Christians United for Israel, présentant sa démarche comme une mission de “plaidoyer biblique” pour “aller à Washington et affronter les sénateurs en représentant Israël”. Depuis 2016, l'organisation a dépensé près de 2,5 millions de dollars pour faire pression auprès du Congrès sur des questions telles que les sanctions contre l'Iran, le Hezbollah, le mouvement BDS [Boycott désinvestissement et sanction, NDLR] et les dépenses militaires […]. Ils auraient également investi entre 50 et 65 millions de dollars dans la construction illégale de colonies israéliennes en Cisjordanie. […]
Dans une récente interview avec le podcasteur conservateur Tucker Carlson, Mike Huckabee, ancien ambassadeur de Trump en Israël, paraphrase la Bible et déclare qu'il serait d'accord si Israël prenait le contrôle de terres s'étendant de l'Euphrate jusqu'au Nil – une région qui englobe une grande partie du Moyen-Orient. Cette terre, selon le chapitre 15 de la Genèse, a été promise aux descendants d'Abraham, considérés comme le peuple juif. […]
Et il n'y a pas que les politiciens qui défendent la doctrine sioniste chrétienne. […] Un commandant militaire aurait demandé de dire aux troupes que l'attaque contre l'Iran faisait “partie intégrante du plan divin de Dieu”, citant des passages du livre de l'Apocalypse faisant référence à l'Armageddon et au “retour imminent de Jésus-Christ”, selon un communiqué du 3 mars de l'organisation à but non lucratif Military Religious Freedom Foundation. […] »
04.04.2026 à 00:30
Baptiste Mollard
L'encéphalomyélite myalgique touche au moins 450 000 personnes en France qui subissent directement le déni des autorités sanitaires, le sexisme du corps médical et le délaissement de l'État par l'absence de recherche de traitement et de protection sociale. La maladie est pourtant très répandue. Le 7 février dernier, près de 80 personnes se réunissent sur la Canebière, à Marseille, à l'appel du collectif voxEM. Leur but ? Parler de l'encéphalomyélite myalgique, « EM » ou « EM/SFC », une (…)
- CQFD n°251 (avril 2026) / Mickomix
L'encéphalomyélite myalgique touche au moins 450 000 personnes en France qui subissent directement le déni des autorités sanitaires, le sexisme du corps médical et le délaissement de l'État par l'absence de recherche de traitement et de protection sociale. La maladie est pourtant très répandue.
Le 7 février dernier, près de 80 personnes se réunissent sur la Canebière, à Marseille, à l'appel du collectif voxEM. Leur but ? Parler de l'encéphalomyélite myalgique, « EM » ou « EM/SFC », une maladie injustement réduite à un « syndrome de fatigue chronique » (SFC), nom stigmatisant et trop éloigné de la réalité quotidienne des malades. Le Covid est le dernier déclencheur à avoir fait grimper le nombre de malades de 300 000 à 450 000 en France, selon les estimations les plus basses.
Satcha a lentement disparu de ses cercles amicaux depuis qu'elle en est atteinte. Aujourd'hui, elle passe une bonne partie de ses journées allongée, à se protéger de la lumière et du bruit auxquels elle est devenue hypersensible. Elle est restée plus de trois ans en « état sévère », et avait besoin d'aide pour les tâches les plus simples (toilette, ménage, repas). Après s'être engagée pour la reconnaissance de sa maladie sur les réseaux sociaux, elle a rejoint le nouveau collectif voxEM, qui organise sa toute première action à Marseille.
Sur place, les premier·es arrivé·es installent les barnums. Compagnons, parentes, grands-parents, amies et soutiens de personnes malades sont venu·es représenter celles et ceux qui n'ont pas l'énergie de se déplacer depuis Paris, Narbonne, Aix… Mais aussi Marseille. Car parcourir 400 mètres, même en fauteuil roulant, n'est pas envisageable dans les cas sévères.
Chaque cas se distingue par sa déclaration soudaine ou progressive, avec ou sans douleur et un degré de gravité plus ou moins marqué.
Certain·es malades suivent le rassemblement grâce à leurs proches qui le filment. Plusieurs pancartes racontent l'histoire de malades, de tout âge et de tous milieux sociaux. Celle d'Aymeric, 12 ans, Marseillais en état très sévère depuis presque quatre ans, alité 24 heures sur 24, ou de Sabine, sexagénaire vivant dans l'Ain.
Les symptômes de l'EM se déclarent le plus souvent à la suite d'une infection virale ou bactérienne. « J'ai attrapé un virus banal, je n'ai jamais récupéré », peut-on lire sur l'une des pancartes. Mais il arrive que l'EM se déclenche aussi après une grossesse, un grand choc physique ou psychique, parfois une vaccination ou une intervention chirurgicale. Chaque cas se distingue par sa déclaration soudaine ou progressive, avec ou sans douleur et un degré de gravité plus ou moins marqué. Une porte-parole expose néanmoins « deux caractéristiques incontournables, obligatoires pour le diagnostic de l'EM » : l'épuisement massif et le malaise post-effort, que les malades nomment crash. Parfois, poursuit la porte-parole, ce crash « donne l'impression de mourir de faiblesse ». Elle précise : « C'est un état de crise. Le corps répond en décalé et de manière disproportionnée à un effort physique ou cognitif, à des stimuli émotionnels ou sensoriels parfois très minimes. » Les malades présent·es lors du rassemblement savent d'ailleurs parfaitement les séquelles physiques que va laisser cette journée de stimulation et d'effort.
Une fois les tables installées, un gigantesque lit est construit au milieu de la Canebière, symbole de l'alitement des malades. À côté, sur une pancarte, l'inscription : « Encéphalomyélite myalgique : rien que le nom fait obstacle ». Combien de fois les personnes venues aujourd'hui au rassemblement ont-elles parlé de l'EM à des gens qui en ignoraient l'existence ? Ils et elles passent souvent pour des complotistes et il leur faut de longues explications avant d'être pris·es au sérieux. C'est ce à quoi s'évertue une petite équipe qui distribue des tracts et redirige les passant·es vers un stand de boissons chaudes et de gâteaux.
Les bonnets et t-shirts oranges du collectif voxEM résument l'enjeu du rassemblement : « Droits, recherche, soins ». Car malgré une reconnaissance officielle par l'Organisation mondiale de la santé en 1969, de nombreux·euses médecins ignorent ou refusent encore de prendre au sérieux cette maladie, qui touche trois fois plus de femmes que d'hommes. Et il est hallucinant de voir à quel point peu de choses ont changé depuis 1955, quand le Dr Ramsay étudiait près de 300 agents malades du Royal Free Hospital à Londres et parlait pour la première fois d'EM. Dans les années 1970 et 1980, des psychiatres britanniques y voyaient des « crises d'hystérie collective ». Aujourd'hui, les professionnel·les de santé mettent souvent en avant des « troubles somatiques fonctionnels ».
Dans sa grande majorité, le corps médical se comporte comme il y a cinquante ans : il minimise les symptômes et psychologise les causes de la maladie
Mais faute de marqueurs biologiques généralisables à l'ensemble des malades, le diagnostic est difficile. La mère d'Iris raconte : « On a fait faire toutes les analyses possibles à ma fille : prises de sang, scanner, IRM, ponction lombaire... tout était ok. Les médecins lui ont dit que les douleurs devaient être dans sa tête . »
Résultat, dans sa grande majorité, le corps médical se comporte comme il y a cinquante ans : il minimise les symptômes et psychologise les causes de la maladie. Le déni, la stigmatisation et l'errance médicale persistent. L'EM n'est pas une maladie rare, mais sa prise en charge relève du parcours d'obstacles. La littérature scientifique est pourtant claire et des directives qui reconnaissent le caractère physique de la maladie ont été émises par les autorités sanitaires britanniques et québécoises… Mais pas françaises.
Cette non-reconnaissance a des effets concrets sur l'errance médicale des malades, à qui l'on impose des diagnostics erronés. Sur sa chaise, Céline, devenue experte de sa propre maladie, constate que « non seulement nous n'avons pas de traitements efficaces, mais certains peuvent être néfastes ». Entre autres : les programmes de rééducation à l'effort qui aggravent l'état des malades et peuvent les rendre grabataires.
Les rares personnes en capacité de travailler n'obtiennent qu'exceptionnellement des aménagements de leur temps de travail qui s'avèrent par ailleurs piégeux lorsque la maladie progresse. « France Travail m'oblige à chercher un emploi et la Maison départementale des personnes handicapées me refuse l'allocation adulte handicapée sous prétexte qu'elle m'a reconnue comme travailleuse handicapée... Nous sommes nombreux à devoir aller devant le tribunal pour faire reconnaître notre handicap et nos droits », raconte Cécile.
Cette non-prise en charge montre les carences du système de protection sociale et de santé, pensé par et pour des personnes valides. Satcha veut lever le voile sur les maladies chroniques consécutives à une infection : « Après une mononucléose, une grippe, un parasite, ou Lyme, il n'y a pas seulement la guérison ou une mort à court terme. On peut rester handicapé durablement, alité, reclus dans l'obscurité et parfois dépendant à vie pour des actes élémentaires. » Ces handicaps évolutifs se déploient sur un spectre large qui rend inadaptées les catégories trop binaires de l'Assurance maladie.
Dès le début de la pandémie de Covid, la communauté internationale de l'EM a tenté d'alerter. Une part significative des Covids longs, estimés à plusieurs millions dans le monde, ont contracté l'EM. Pourtant, rien n'a été mis en place. Et face à la défaillance de prise en charge, certain·es sombrent dans le désespoir. Le 30 janvier dernier, Samuel, un Autrichien de 22 ans atteint de la maladie à la suite d'un Covid, a fini par demander un suicide assisté. En s'insurgeant dans son dernier message en ligne contre la plupart des médecins et la sécurité sociale qui « nous traitent de charlatans et de profiteurs », il en a fait un acte politique. Le 17 mars, Pauline, 34 ans et atteinte d'EM, a aussi mis fin à ses jours. Sur Facebook, fin janvier, elle écrivait : « Je n'ai plus la force. Pas la fatigue ordinaire, pas celle qui passe avec le sommeil. Une fatigue qui traverse l'os et s'installe. » Que ce soit par dénutrition, défaillance cardiaque ou suicide, l'EM tue. Elle laisse aussi de trop nombreuses personnes durablement handicapées et isolées. Que fera-t-on si d'autres épidémies, virales ou bactériennes, d'ampleur comparable à celle du Covid (qui continue d'ailleurs de frapper) surviennent ?
04.04.2026 à 00:30
Niel Kadereit
Avant de partir pour Gaza et tenter une nouvelle fois d'en briser le blocus, en mars, la flottille du Thousand Madleens jetait l'ancre à Marseille. On a suivi leur préparation, entre auto-organisation, chantiers collectifs et formation politique. Depuis le centre de Marseille jusqu'à l'Estaque, plus au nord, des kilomètres de docks industrialisés barrent l'accès à la mer. Paquebots, cargos, grues et autres conteneurs saturent la vision. Alors, rendu devant le trou d'un mur éclaté de graffs (…)
- CQFD n°251 (avril 2026) / Actualités, L.L. de Mars
Avant de partir pour Gaza et tenter une nouvelle fois d'en briser le blocus, en mars, la flottille du Thousand Madleens jetait l'ancre à Marseille. On a suivi leur préparation, entre auto-organisation, chantiers collectifs et formation politique.
Depuis le centre de Marseille jusqu'à l'Estaque, plus au nord, des kilomètres de docks industrialisés barrent l'accès à la mer. Paquebots, cargos, grues et autres conteneurs saturent la vision. Alors, rendu devant le trou d'un mur éclaté de graffs à la sortie de l'Estaque, le paysage détonne. Derrière l'orifice, le « quai sans nom ». C'est en tout cas comme ça que les habitant·es du quartier appellent ce bout de port désaffecté depuis près de 30 ans. Et dessus, c'est ambiance ZAD. Début mars, douze voiliers s'y sont amarrés, façon pirate, pour être rafistolés. Ils font partie de la flottille du Thousand Madleens to Gaza, une armada d'une centaine de navires qui partent au printemps pour les côtes palestiniennes.
« Que des quidams portés par les vents marins tentent de déjouer l'une des plus puissantes armées du monde, on trouve ça culotté »
L'objectif : briser le blocus imposé par Israël depuis 2007 à la population gazaouie. « On ne se bat pas pour amener de l'aide aux Palestiniens, on se bat pour qu'ils n'aient plus besoin d'aide. Nous sommes une organisation politique et non pas humanitaire », explique Esther Le Cordier, en charge de la communication du Thousand Madleens1. Après l'arraisonnement du Madleen1, l'embarcation qui transportait à son bord Rima Hassan et Greta Thunberg à l'été dernier, une question circulait sur les réseaux sociaux : que se passerait-il si l'on envoyait une centaine de bateaux ? Des militant·es ont pris l'affaire au sérieux et c'est ainsi que naissait le Thousand Madleens to Gaza. « Notre but c'est de réussir à parler de la Palestine et faire en sorte que les gens se bougent, de partout », poursuit Esther, en citant les ports de Barcelone, de Tunis et de Grèce, d'où doivent partir au même moment d'autres voiliers. « Que des quidams portés par les vents marins tentent de déjouer l'une des plus puissantes armée du monde, on trouve ça culotté », s'amuse Tino, coordinateur de la flottille, en pleine autodérision.
« C'est notre chouchou lui parce que c'était le plus déglingué », sourit Léo sur le pont du Marwan Barghouti22 à bord duquel il doit faire la traversée. Acheté pour 5 000 euros à un propriétaire néerlandais, les volontaires du Thousand Madleens ont passé plusieurs semaines à souder sa coque transpercée. Car pour constituer la flotte, l'organisation doit composer avec des moyens limités, souvent des dons de particuliers. « On est au centime près. Il y a des gens qui, tous les dimanches, vont vendre des crêpes sur le marché et nous font des virements de 30 balles », raconte Tino depuis la cabine en bois de l'une des embarcations. Au mitan du mois de mars, la cagnotte en ligne affiche 400 000 euros. Les voiliers les plus chers n'ont pas coûté plus de 25 000 euros, alors forcément, ils ont besoin de réparations. Et les faire à Marseille, « où l'on bénéficie d'un large soutien populaire et d'une tolérance de la part des autorités portuaires », selon Tino, apparaissait comme une évidence.
En début d'après-midi, il lance la réunion collective qui a lieu deux fois par jour et qui permet de se répartir le travail : « Est-ce qu'il y a des gens qui ne savent pas ce qu'ils doivent faire ? » Des bras se lèvent. « Très bien, trois personnes peuvent se mettre dans l'équipe étanchéité, on a identifié certaines fuites, il faut refaire des joints sur les trappes », lance Tino. Une cinquantaine de personnes sont présentes ce jour-là et dans le lot, beaucoup n'ont jamais touché à un bateau. « S'il y a des choses qui vous paraissent trop techniques, n'hésitez pas à demander autour de vous », rajoute le responsable de la coordination de la flottille.
La réunion levée, l'effervescence reprend. Les bruits de disqueuses et de soudeuses recouvrent du rap recraché par une petite enceinte. Trois personnes s'affairent sur des palettes qu'elles débitent au pied de biche. Les planches en sont récupérées pour construire des plateformes à l'arrière des voiliers, semblables à des plongeoirs. Dessus sont fixés des panneaux solaires, modestes sources d'électricité qui permettent de recharger les appareils électroniques et faire fonctionner des caméras. L'enjeu est de documenter en temps réel la traversée pour s'assurer une couverture médiatique et dissuader, ils et elles l'espèrent, l'armée israélienne de les attaquer.
Son carnet en main, Zac court de groupe en groupe donner des indications. Il est interrompu par Kaïna, une habitante du quartier qui rapporte des gâteaux de semoule. « Je vais venir avec vous à Gaza et laisser les enfants et le mari qui ne sert à rien », plaisante-t-elle, désignant du doigt son conjoint en train de pêcher au bord de l'eau. La veille, il offrait sa prise aux personnes du chantier collectif. « Il y a un lien très fort qui se crée avec les habitants d'ici », commente Zac. Derrière lui, un tableau Velleda accroché à la taule d'un ancien entrepôt en témoigne. Des résident·es de l'Estaque y ont écrit leur numéro de téléphone et le service qu'ils et elles peuvent fournir : laver le linge, héberger, apporter de la nourriture.
Les voiliers les plus chers n'ont pas coûté plus de 25 000 euros, alors forcément, ils ont besoin de réparations
Zac, lui, n'est pas de Marseille mais cela fait quelques semaines qu'il est dans le coin, sur le chantier des flottilles, à dormir sur les couchettes des voiliers. Il était déjà parti avec la première expédition l'été dernier, ce qui lui avait valu cinq jours à l'ombre des prisons israéliennes, avec prise d'empreinte, photo et fichage en bonne et due forme. « Cette fois, on compte revenir de là-bas avec les bateaux. Depuis notre dernier départ, la France a reconnu l'État de Palestine et nous ne cherchons pas à nous rendre en Israël, alors si on garde la tête froide, ils n'ont pas de raisons légales de nous arrêter », assène-t-il, malgré tout conscient du risque face à un État étranger au droit international. Le jeune homme, aux longs cheveux blonds, est marin de profession. Ils et elles sont plusieurs dans son cas, venu·es de Bretagne, d'Italie et d'ailleurs. Il résume un sentiment que ces navigateur·ices partagent toutes et tous : « Ramener la lutte sur la mer c'est particulièrement poignant pour nous, c'est l'occasion d'utiliser nos compétences pour quelque chose d'important. »
Dans chacun des équipages, trois marins. Le reste des rôles à bord, logistique, communication ou encore médecine, doit être assuré par des personnes qui parfois n'ont jamais navigué. Les volontaires se bousculent au portillon et leur sélection se fait sur des critères de motivation, de compétences adaptées aux besoins de la mission et de réussite de tests psychologiques et politiques. Leurs réseaux sociaux sont passés au peigne fin pour s'assurer qu'il n'y ait pas d'antisémites à bord.
« Il y a un lien très fort qui se crée avec les habitants »
Ils et elles suivent également un entraînement pour se former aux bases de la navigation et apprendre à garder leur sang-froid dans le contexte anxiogène d'une traversée où se mêlent promiscuité, rationnement et menace militaire. Esther Le Cordier, responsable de la com' du Thousand Madleens sûre d'elle et déterminée, insiste sur l'importance de leur action : « On construit des résistants à travers ce genre de mouvement, des gens qui se forment à la fois politiquement mais aussi qui apprennent des compétences, des ressources et des savoirs. On va en avoir besoin durant les prochaines années. »
04.04.2026 à 00:30
Gaëlle Desnos, Livia Stahl
Troisième Guerre mondiale, effondrement écologique, fascisme pullulant et racisme omniprésent… ça commence à être redondant ! Heureusement cette année, l'État, comme sa cohorte médiatique, a trouvé un nouveau sujet pour nos cerveaux angoissés : faire des enfants et promptement. L'occasion de rappeler notre souveraineté sur nos corps et nos vies. Hé oh les femmes, le compte n'y est pas là ! Dans sa moisson de chiffres annuels, l'Insee relève 645 000 naissances pour 651 000 décès en 2025. (…)
- CQFD n°251 (avril 2026) / Maïda Chavak, Le dossier
Troisième Guerre mondiale, effondrement écologique, fascisme pullulant et racisme omniprésent… ça commence à être redondant ! Heureusement cette année, l'État, comme sa cohorte médiatique, a trouvé un nouveau sujet pour nos cerveaux angoissés : faire des enfants et promptement. L'occasion de rappeler notre souveraineté sur nos corps et nos vies.
Hé oh les femmes, le compte n'y est pas là ! Dans sa moisson de chiffres annuels, l'Insee relève 645 000 naissances pour 651 000 décès en 2025. Bilan négatif : une première depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et à n'en pas douter, c'est la faute des femmes. Mieux, des féministes : « Est-ce qu'on peut vraiment s'étonner de la baisse de la fécondité dans un pays où l'idéologie des classes moyennes est de présenter les hommes – je parle du sexe masculin – comme des individus dangereux par nature ? » pontifiait le démographe et anthropologue Emmanuel Todd en janvier dernier, dans une émission du Figaro. Pas nouveau, ce refrain. Renaud, cette vieille gloire de la gauche française, s'en prenait déjà à « l'espèce de connasse » du troisième, dans son titre « Dans mon HLM » : « Aux manifs de gonzesses / elle est au premier rang / Mais elle veut pas d'enfants / Parce que ça fait vieillir / Ça ramollit les fesses / Et puis ça fout des rides / Elle l'a lu dans l'Express / C'est vous dire si elle lit ».
Mais depuis qu'il manque 6 000 bébés pour solder l'exercice 2025, les grivoiseries de Renaud ne font plus rire personne. Toujours au micro du Figaro, Todd prévient : « L'un des problèmes du monde, c'est l'effondrement généralisé de la fécondité » dans « les pays qui sont présentés comme des modèles [et qui] sont en fait des sociétés en cours d'autodestruction ». L'enjeu serait devenu civilisationnel, et pour le journal de Dassault, il était temps de livrer le 13 janvier dernier un édito angoissé : « Bien pauvre nation que celle qui, comme culpabilisée d'elle-même, travaille aveuglément à sa régression ! […] Triste humanité que celle qui n'espère plus, dans ses entrailles, le cri de la naissance, le jaillissement impérieux, mystérieux et merveilleux de l'à-venir, l'augmentation d'elle-même non par la technologie ou la quête infinie des droits personnels, mais par le cœur ! » Idem sur Cnews, où Pascal Praud crachote : « Raison économique, raison écologique, raison philosophique […], égoïsme galopant, individualisme forcené, […] peur de l'amour […]. Et bien je m'adresse à ceux qui n'ont pas d'enfants et qui sont en âge de les avoir : faites-en ! » « Faites-en ».
Plus les femmes font d'enfants, plus le temps de travail domestique de leur conjoint… Baisse !
Si l'injonction ne semble guère avoir soulevé un enthousiasme délirant, elle a au moins séduit les équipes de com' du chef de l'État. Ainsi, cet été, chaque jeune de 29 ans devrait recevoir sa petite lettre du président, dans laquelle il sera aimablement prié de procréer. Pas sûr que ça suffise à éveiller en nous un désir d'enfant. On est peut-être toutes un peu devenues des « connasses du troisième », qui sait ?
Pourquoi tant de pression ? Mais parce que « pour produire, il faut se reproduire », rappelle sans fard Todd (encore lui). Reproduire, génération après génération, des personnes aptes à travailler et, à l'occasion, à aller au front. Cette autre usine du capital1, où les femmes bossent gratuitement, ça fait belle lurette que les féministes marxistes la dénoncent, d'Alexandra Kollontaï à Lise Vogel en passant par Angela Davis2. Aux côtés de l'enfantement proprement dit, Vogel ajoute le travail domestique quotidien (repas, ménage, soutien émotionnel…) et le soin apporté aux jeunes et aux aîné·es.
C'est bien à la fin d'une civilisation qu'on travaille
Avec un partage hétérosexuel inégalitaire qui bouge un peu, mais pas trop quand même3 : aujourd'hui, les femmes assurent encore 71 % des tâches ménagères et 65 % des tâches parentales. Et fun fact : plus les femmes font d'enfants, plus le temps de travail domestique de leur conjoint… Baisse ! Pour une mère en couple hétéro, c'est simple : le travail reproductif, c'est un deuxième temps plein (34 heures par semaine). Pas étonnant qu'après avoir revendiqué les mêmes droits que les hommes au XIXe siècle et au début du XXe siècle, les féministes de la deuxième vague (seventies) se soient attaquées à la sphère privée, à la contraception et à l'avortement.
D'accord, d'accord, on l'admet : c'est bien à la fin d'une civilisation qu'on travaille. Celle qui assigne les femmes à la famille nucléaire hétérosexuelle4. Et c'est vrai que cette dernière, bien qu'étant encore le modèle dominant de la « famille » en Occident, a été un peu malmenée. C'est que depuis 40 ans, les femmes sont bien sorties de chez elles : augmentation de leur activité salariale, augmentation de leur niveau d'instruction et réduction du nombre d'enfants par foyer. Si des différences notables de classe, de race et de validité persistent, en moyenne, elles ont progressivement gagné en indépendance économique.
Alors forcément, comme une pelote de laine, le reste a suivi. Aujourd'hui près de la moitié des mariages (hétéros) se terminent en divorces et deux fois sur trois, c'est la meuf qui se barre. Au-delà du sacro-saint mariage, le couple serait lui-même en crise profonde. « Depuis 2010, la proportion de personnes qui vivent seules a augmenté dans 26 pays riches sur 30 » (The Economist), « Choix des jeunes femmes […] célibataires, libres et heureuses ? » (La Repubblica delle Donne). Mais surtout – et bien pire ! –, comme le constatait la journaliste Chanté Joseph dans le magazine Vogue en octobre dernier : « À l'heure où nos rôles traditionnels sont en train de s'effondrer, peut-être que le temps est venu de réévaluer notre allégeance aveugle à l'hétérosexualité. » Oulàlà…
N'en déplaise aux éditorialistes frustré·es, la critique de la famille nucléaire n'est pas le pré carré de quelques childfree occidentales en quête d'individualité et un peu trop réceptives à l'idéologie néolibérale. La vague #MeToo, et surtout #MeTooInceste, ont mis un courageux high kick dans la porte du foyer pour en libérer tous les secrets. « Enfantisme is the new féminisme » écrit la queen Cécile Cée. La famille, ce berceau des dominations (Dorothée Dussy) et de tous nos traumas, ne fait plus franchement rêver. Et encore, on passe sur les multiples motifs de cette GenZ sacrifiée qui la pousse à se demander si, vraiment, faire des enfants est si pertinent (crise écologique inéluctable, troisième guerre mondiale en approche, fascisme partout, niveau de vie qui baisse, dépressions et burn-out en expansion, etc.).
On aurait pourtant tort de lire cette prise de distance à l'égard du travail reproductif comme un refus du lien, de la transmission ou même de la parentalité. Car ce qui vacille ici, c'est moins le désir de faire famille que le vieux logiciel occidental qui a longtemps confondu parenté sociale et biologique. L'anthropologue Anne Cadoret note qu'élever, protéger, transmettre, socialiser et aimer ont longtemps été des tâches arbitrairement assignées aux seul·es géniteur·ices. Comme si engendrer suffisait à faire naître un esprit de parentalité.
Une évidence défaite dès lors qu'on observe la pluralité de montages familiaux existants : dans les familles recomposées, dans les familles ayant pratiqué l'insémination artificielle, hétérosexuelles ou homosexuelles, dans les familles d'accueil, les parents se substituent aux géniteur·ices. Mais si dans le cas des couples hétéros, la fiction filiale peut encore tenir, avec la famille homoparentale, en revanche, le scénario perd nettement en crédibilité. La famille queer – et les socialités communautaires en général, occidentales et non-occidentales – révèle alors avec éclat ce que la filiation a toujours été : avant tout une construction sociale, symbolique et politique.
Dès lors, les possibilités s'étendent. Coparentalité (avoir un enfant hors des frontières du couple), famille choisie, beau-parentalité, enfants de cœur ou parents de cœur, adoption… Refuser l'injonction à la maternité telle qu'elle est conçue dans nos sociétés patriarcales et capitalistes, ce n'est pas refuser la parentalité, c'est commencer à la révolutionner. Car c'est dans les marges de la norme, voulues ou subies, qu'on perçoit la justesse d'un autre « faire famille ».
1 Lire « Faire raquer le travail domestique », CQFD n°232 (juillet-août 2023).
2 Respectivement la première femme ministre de l'histoire, dans la Russie révolutionnaire après 1917 ; sociologue américaine connue pour être l'une des fondatrices principales de la théorie de la reproduction sociale (SRT) ; professeure de philosophie et militante anti-raciste, communiste et féministe américaine.
3 « Le travail domestique : 60 milliards d'heures en 2010 », Insee (novembre 2012).
4 Quand le travail reproductif devrait être plutôt socialisé en dehors du foyer : garde d'enfants, cantines, écoles, psychologues…
04.04.2026 à 00:30
L'équipe de CQFD
Marseille serait « restée unie ». C'est du moins l'analyse de Benoît Payan (ex-socialo), en pleine autocélébration après sa victoire aux municipales, dimanche 22 mars. Une semaine plus tôt, le Rassemblement national lui soufflait dans la nuque avec 35 % des voix et pendant que la ville regardait le précipice, Payan, lui, restait campé sur la ligne pas-d'alliance-avec-La-France-insoumise. Et il entend bien nous faire admirer son panache : « J'ai pris mon risque », se vante-t-il auprès du (…)
- CQFD n°251 (avril 2026) / ÉditoMarseille serait « restée unie ». C'est du moins l'analyse de Benoît Payan (ex-socialo), en pleine autocélébration après sa victoire aux municipales, dimanche 22 mars. Une semaine plus tôt, le Rassemblement national lui soufflait dans la nuque avec 35 % des voix et pendant que la ville regardait le précipice, Payan, lui, restait campé sur la ligne pas-d'alliance-avec-La-France-insoumise. Et il entend bien nous faire admirer son panache : « J'ai pris mon risque », se vante-t-il auprès du Monde, reprenant à son compte cette expression de petit boursicoteur si chère à Macron. Pas celui des Marseillais·es, à deux doigts de subir les conséquences de ses conneries non. « Son » fucking risque.
Tellement unie, Marseille, que la carte des résultats électoraux dessine un tableau bichromatique effroyable : bleu foncé partout au sud et à l'est ; rose clair dans le centre, au nord et en bord de mer. Les entrées maritimes favoriseraient-elles l'oxygénation du cerveau ?
Six ans que Payan nous fait goûter à son « union ». Son mandat, c'est le doublement des effectifs de police municipale et 500 caméras de surveillance supplémentaires. En janvier 2025, on a vu la chasse aux pauvres s'accentuer dans le quartier de Noailles. Cette entreprise de nettoyage, c'est la directrice de la police municipale qui en donnait la version la plus sincère dans La Provence : « Le but, c'est qu'ils s'en aillent. » Interpeller, harceler, réprimer : trop longtemps que ce quartier populaire du centre-ville échappe aux appétits des riches. Mais dans la langue ouatée du pouvoir municipal, on appelle ça : le « plan de tranquillité dans l'hypercentre ». D'ailleurs, pour plus de tranquillité, Benoît Payan promet 800 flics supplémentaires d'ici à 2033. Car de l'autre côté de la Canebière, à Belsunce, ou à la lisière d'Euroméditerranée, dans le secteur de Gèze, il y a d'autres quartiers qui attendent leur part d'union.
Et faut-il parler du « plan école » ? Vitrine du mandat Payan, la rénovation des écoles délabrées par des décennies d'abandon s'est transformée en bombe judiciaire en février 2025 : démissions en série à la société publique qui gère le chantier, soupçons de manipulations et de favoritisme dans les marchés publics, pressions politiques et dissimulations troublantes… Pas les mêmes magouilleurs, mais toujours les mêmes magouilles. Pendant ce temps, les minots bouffent toujours du Sodexo à la cantoche, puisque Payan a reconduit le contrat en 2024, piétinant au passage sa promesse de remunicipaliser les cantines scolaires.
Alors d'accord. Beaucoup ont poussé des grands oufs de soulagement, en sachant qu'on échappait au pire. Et peut-être que tout autant a fait « barrage » en jurant à qui veut l'entendre que Payan allait voir ce qu'il allait voir. Mais maintenant, il y a intérêt à ce que cette promesse soit tenue. Que lui aussi, il goûte un peu à notre union.