11.07.2026 à 02:30
Gaëlle Desnos
Du yoga kundalini au néochamanisme, le New Age a quitté les marges pour devenir le creuset religieux du capitalisme contemporain. Le philosophe Raphaël Liogier décrypte cette religion aux Églises multiples, capable d'habiller aussi bien l'émancipation que la réaction. Au début du siècle dernier, Émile Durkheim écrivait : « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d'autres ne sont pas nés. » Au XXIe siècle, tout porte à croire que les nouveaux sont arrivés ! Ils viennent de partout : (…)
- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / Jeremy Boulard Le Fur, Le dossierDu yoga kundalini au néochamanisme, le New Age a quitté les marges pour devenir le creuset religieux du capitalisme contemporain. Le philosophe Raphaël Liogier décrypte cette religion aux Églises multiples, capable d'habiller aussi bien l'émancipation que la réaction.
Au début du siècle dernier, Émile Durkheim écrivait : « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d'autres ne sont pas nés. »1 Au XXIe siècle, tout porte à croire que les nouveaux sont arrivés ! Ils viennent de partout : d'Inde, du Japon, d'Amazonie, du Gabon, du Tibet… Et se mêlent joyeusement dans un grand melting pot religieux : le New Age. Cette culture hippie que l'on croyait coincée dans le vortex psychédélique des années 1970 semble avoir quitté les communautés alternatives et les chemins initiatiques de l'Orient pour intégrer notre quotidien. Elle se retrouve désormais sur ce paquet de riz ou cette bouteille de jus de fruits que vous croisez dans les rayons des supermarchés et dont l'étiquette promet « de vous purifier de l'intérieur, presque de vous laver de vos souillures morales, d'entrer en contact avec la nature, si ce n'est même de sauver la planète ». C'est le constat dressé par le sociologue et philosophe des religions Raphaël Liogier dans Souci de soi, conscience du monde (Armand Colin, 2012). Est-ce à dire que les nouveaux dieux ont balayé les anciens ? Le packaging est nouveau mais le produit reste le même, nous a répondu le philosophe. On l'a rencontré un jour de juin brûlant, aux abords de la plage des Catalans. Il nous a expliqué comment le New Age a imprégné l'ordre néolibéral, et comment il est devenu la religiosité de notre temps. Entretien.
Quelle différence faites-vous entre spiritualité et religion ?
« La spiritualité est souvent comprise comme un rejet des institutions prétendant encadrer le rapport au sacré. Ceux qui s'en réclament puisent généralement dans des traditions lointaines, supposément plus authentiques. Le bouddhisme, par exemple, séduit par son image de sagesse sans dogme et sa pratique tournée vers l'expérience directe.
« Je considère que la distinction entre religion instituée et spiritualité libre est piégeuse »
Même si toutes les enquêtes que j'ai pu mener sur les monastères tibétains montrent que ces principes cohabitent très bien avec des formes d'autorité, parfois même fortes.
Pour ma part, je considère que cette distinction entre religion instituée et spiritualité libre est piégeuse. D'abord parce que les courants qui se disent spirituels ont aussi leurs institutions ! Le mouvement de Maharishi Mahesh Yogi2, par exemple, s'est fait connaître pour ses séances de “méditation transcendantale”. Aujourd'hui, la marque est déposée à l'INPI et elle s'est constituée en un vaste réseau de centres de médecine ayurvédique3 et d'écoles.
Par ailleurs, les grandes narrations religieuses ne restent jamais confinées aux institutions qui les portent officiellement. Une Église qui n'aurait aucun écho dans son époque risquerait de se marginaliser. Aussi, les religions travaillent toujours l'imaginaire collectif bien au-delà des communautés de fidèles, des lieux de culte et des textes sacrés. Elles se marchandisent, se psychologisent… On ne manque pas d'exemples de produits culturels inspirés des thèmes spirituels ! Et depuis les années 1990, on a même vu se multiplier les salons consacrés au bien-être et à la spiritualité en Europe et en Amérique du Nord [voir encadré]. Ces vastes foires promeuvent toute une camelote du bonheur, allant du simple gri-gri au stage de bien-être. »
Toutefois, dans les grands monothéismes, les fidèles s'engagent dans un culte unique et leur foi est exclusive. À l'inverse, les pratiques spirituelles sont multiples et chacun semble pouvoir y faire son marché. N'est-ce pas là une véritable incompatibilité ?
« On parle effectivement de religion “à la carte” pour désigner cette manière contemporaine de composer librement son univers de croyances et de pratiques. Un nomadisme religieux, spirituel, culturel qui est l'un des traits caractéristiques du New Age. Ce mouvement repose sur l'idée qu'une vérité universelle traverserait l'ensemble des sociétés humaines et que chaque culture, chaque religion, chaque sagesse historique en aurait conservé une trace. Dans cette vision, il n'y a donc pas d'oppositions irréductibles entre les différentes traditions, puisqu'aucune d'entre elles ne détient, à elle seule, la totalité de la vérité.
« En réalité, le religieux se transforme, se reformule dans une langue nouvelle. »
Ainsi défini, on sent bien le fond commun entre le New Age et les religions monothéistes. Il s'agit toujours de postuler l'existence d'une vérité supérieure qui donnerait sens au monde et à l'existence humaine. Mais là où les monothéismes prétendent entretenir un rapport privilégié avec cette vérité, le New Age, lui, affirme que celle-ci se trouve dans chaque tradition humaine.
On présente parfois les croyances New Age comme le dernier soubresaut du religieux avant son effondrement définitif. Ou au contraire, comme la marque de son retour triomphal. Mais à mon sens, ce qui se joue-là relève moins d'une extinction ou d'une résurgence que d'une recomposition : en réalité, le religieux se transforme, se reformule dans une langue nouvelle. »
En ce sens vous affirmez que le New Age est particulièrement en phase avec notre époque. Qu'est-ce qui, en lui, répond si précisément aux sensibilités et aux attentes d'aujourd'hui ?
« Le New Age était initialement porté par des communautés marginales qui prônaient un retour à la nature contre la société industrielle et consumériste. Mais cette marginalité tenait davantage à un mode de vie qu'à une position sociale : beaucoup de ceux qui la composaient étaient issus des classes favorisées du Nord et étaient passés par les meilleures universités. Dans les années 1980-1990, cette génération est arrivée à maturité professionnelle et a donc réintégré le monde social. Elle est naturellement allée vers les milieux culturels et politiques, mais aussi au cœur de la machine économique, dans la nouvelle économie créative – informatique, internet, médias, publicité. La Silicon Valley est devenue un des foyers majeurs du passage de la spiritualité visant la “création de soi”, propre à la contre-culture bohémienne de la baie de San Francisco, à la “créativité entrepreneuriale”.
En épousant toutes les aspirations fondamentales de la modernité – la figure du soi voyageur, toujours en mouvement, en quête d'expériences nouvelles, d'autonomie, de créativité, de performance et d'épanouissement personnel –, le New Age est ainsi devenu la religion de notre temps. »
Concrètement, sur quels types de croyances repose-t-il ?
« On peut faire remonter la première matrice à l'Europe des Lumières, au XVIIIe siècle. C'est là que l'on commence à concevoir l'autonomie du sujet et l'universalité de l'humanité. Puis, le mouvement romantique du XIXe siècle a fait émerger trois grands motifs : une nature magnifiée, investie d'une profondeur presque sacrée ; une science exaltée, porteuse de promesses illimitées ; et, une tradition idéalisée, conçue comme la dépositaire d'une sagesse ancienne, oubliée de la modernité.
Ces thèmes forment le décor intellectuel et symbolique dans lequel s'est développé le New Age des années 1970 à aujourd'hui. On peut par exemple citer le mouvement raëlien, pour qui le progrès scientifique représente l'une des voies principales du salut de l'humanité en permettant, grâce au clonage, d'accéder à la vie éternelle.
« Le spiritualisme est le décor symbolique dans lequel peuvent se déployer des projets aussi bien émancipateurs que réactionnaires »
Les traditions anciennes sont, quant à elles, réinterprétées à travers des catégories comme celle de “néochamanisme”, un concept si vaste qu'il englobe aujourd'hui toutes formes de religiosité perçues comme “premières”. Enfin, la nature occupe une place centrale dans certaines pratiques alimentaires ou médicinales. Le reiki, méthode de soin d'origine japonaise, prétend ainsi soulager les souffrances et favoriser l'apaisement mental en agissant sur le “souffle vital” qui circulerait dans la nature, mais aussi dans nos corps.
L'influence de ces trois thèmes imprègne toute la culture des sociétés industrielles avancées. Il suffit d'observer la manière dont les publicités mettent en scène des produits à la croisée de la science, qui garantit son efficacité ; de la nature, qui rassure sur son innocuité ; et de la tradition, qui lui confère l'autorité d'un savoir éprouvé par le temps. »
On remarque un attrait particulier pour les sagesses orientales. Comment l'expliquez-vous ?
« L'éloignement constitue sans doute l'un des ressorts essentiels de la fascination exercée par les sagesses orientales. Les traditions les plus proches de nous, celles dans lesquelles nous avons grandi, on ne les supporte plus. À l'inverse, plus une tradition paraît lointaine, plus elle semble extraordinaire. Cette distance favorise également une grande liberté d'interprétation ! Lorsqu'une tradition demeure mal connue, chacun peut plus aisément y projeter ses propres attentes et ses représentations.
Mais la popularité de ces sagesses repose aussi sur le fait qu'on les suppose enfouies dans un passé immémorial. Les religions dites “premières” sont ainsi perçues comme plus proches des origines de l'humanité. C'est ce qui explique la fascination contemporaine pour le chamanisme, auquel est associée l'image d'une religion plus authentique, opposée à la rigidité des grands monothéismes. On prête à cette tradition un caractère polythéiste en raison de la multiplicité des esprits ; une dimension écologique, liée aux animaux, aux éléments et aux forces naturelles ; une conception immanente du sacré, enracinée dans la terre et le vivant ; enfin, une forte dimension corporelle, puisque l'expérience spirituelle passe par la transe et l'extase. Ainsi, le chamanisme cesse d'être rapporté à des contextes culturels précis – la Sibérie et la Mongolie en l'occurrence –, et devient une catégorie appliquée à des traditions extrêmement diverses. On parle de chamanisme aborigène, sioux, navajo ou encore celte. »
Une fascination qui vire souvent à l'exotisation…
« Tout à fait. Je parle d'ailleurs d'une “hypertrophie” de l'autre, le préfixe “hyper” signifiant en grec “plus que”. L'autre n'est plus perçu pour ce qu'il est, mais pour davantage que ce qu'il est : il est une figure idéale, chargée de tous les mystères ou les vertus que l'on souhaite lui attribuer.
« Pour bénéficier des revenus liés au tourisme, les communautés en viennent à s'auto-exotiser, à produire elles-mêmes l'image folklorisée que l'on se fait d'elles »
On le contraint, de ce fait, à excéder sa propre identité pour correspondre à l'image que l'on projette sur lui. Et s'il ne se conforme pas, on le soupçonne d'être inauthentique, de ne pas être suffisamment fidèle à sa culture.
Cette hypertrophie de l'autre n'est pas sans conséquences ! Dans la mesure où les voyageurs détiennent les ressources économiques, ils disposent aussi d'un pouvoir considérable sur les populations qu'ils rencontrent. Pour bénéficier des revenus liés au tourisme, les communautés en viennent à s'auto-exotiser, c'est-à-dire à produire elles-mêmes l'image folklorisée que l'on se fait d'elles. »
Donc le New Age, c'est un truc de riches blancs ?
« Je dirais qu'il y a une division mondiale du travail religieux. D'abord, il y a le spiritualisme, qui est le système de croyances hégémonique. Il concerne surtout les individus fortement dotés en capital économique et symbolique, qui privilégient des pratiques individualisées de bien-être et de transformation de soi : régimes alimentaires, yoga, méditation, développement personnel, etc. Ce modèle se rencontre principalement dans les sociétés du Nord, mais aussi parmi les classes aisées du Sud. Dans les pays musulmans, par exemple, il peut prendre la forme d'un néosoufisme4.
Deux autres polarités se définissent par rapport au spiritualisme. La première, que l'on peut qualifier de “charismatique”, regroupe les mouvements pentecôtiste ou évangélique, particulièrement présents au sein des populations modestes du Nord et dans les pays du Sud. Faute de pouvoir accéder pleinement au modèle individualisé du bien-être, les fidèles trouvent dans l'intensité émotionnelle de la communion avec le groupe une autre forme d'accomplissement. La seconde polarité se développe parmi des groupes qui se sentent dépossédés, insuffisamment reconnus ou marqués par des traumatismes historiques, comme la colonisation. Typiquement, le fondamentalisme constitue une réponse identitaire à un ordre dominant auquel on ne parvient pas à s'intégrer.
Mais ces deux polarités tendent elles aussi à se “New Agiser” ! Puisque le spiritualisme est largement porté par des Blancs occidentaux, qui occupent une position dominante dans l'ordre économique et symbolique mondial, il finit par “travailler” toutes les autres croyances. Le mouvement charismatique, par exemple, accorde une importance aux guérisons, aux émotions et à l'expérience mystique. Même certains groupes fondamentalistes comme Daech reprennent des motifs New Age : valorisation d'une alimentation pure, critique de la société industrielle et consumériste, exaltation d'un mode de vie supposément authentique, etc. »
Vous l'avez dit, dans les années 1970, le New Age sonne d'abord comme une promesse de rupture avec l'ordre établi. Pourtant, il a depuis été largement absorbé par le capitalisme et, plus troublant encore, certains de ses courants semblent être franchement réactionnaires. Comment l'expliquez-vous ?
« Le spiritualisme est le décor symbolique dans lequel peuvent se déployer des projets aussi bien émancipateurs que réactionnaires. Le “féminin sacré”, par exemple : en associant les femmes à l'intuition, au soin, au lien au corps, à la nature et aux cycles, ce courant semble vouloir réhabiliter des qualités longtemps dévalorisées. Mais c'est en réalité une vision essentialiste des rôles de genre dans laquelle les femmes sont moins libérées qu'assignées, reconduites à une nature supposée éternelle. De même, la célébration de la nature peut nourrir des projets émancipateurs comme des idéologies autoritaires.
« Le New Age n'est pas un programme politique, c'est un décor »
Déjà dans l'Allemagne nazie, le slogan “Blut und Boden” (“sang et sol”) rattachait le peuple allemand supposé “aryen” à une terre, à la paysannerie et à un ordre naturel présenté comme sain. La société était alors pensée comme un organisme qu'il fallait protéger contre des éléments jugés étrangers ou “dégénérés”.
Cela peut paraître surprenant qu'une culture valorisant la nature, l'écologie ou le bien-être, puisse glisser à ce point à droite. Mais c'est là tout l'enjeu : le New Age n'est pas un programme politique, c'est un décor, un répertoire de thèmes spirituels, esthétiques et culturels, une scène. Et sur cette scène peuvent se jouer des scénarios très différents : émancipateurs ou réactionnaires. »
Au printemps dernier, les murs de Marseille se sont recouverts d'affiches annonçant l'organisation d'un Salon du bien-être et des arts divinatoires. Avec un dossier sur le New Age dans les tuyaux, CQFD ne pouvait décemment pas laisser passer une occasion aussi providentielle ! Aller zou : on pose ce livre de Bakounine, on ouvre grand ses chakras et on part, le cœur pur, découvrir ce que la prometteuse expression « arts divinatoires » peut bien signifier.
Sur place, le bric-à-brac insolite qui s'entasse sur les étals des exposants nous tourne un peu la tête. Sans grande conviction, on s'approche d'un stand de talismans protecteurs et tripote quelques pierres sacrées. Comme dans n'importe quel marché, les exposants harponnent les passants et proposent des démonstrations gratuites. Les pendules partent à 15 euros l'unité et les jeux de tarot à 25 euros. Dans l'allée des médiums, on se laisse tirer les cartes comme on goûterait à une tapenade d'olive verte : « Votre journal coulera, augure une diseuse de bonaventure à qui on a demandé de lire l'avenir de CQFD. Mais pas avant cinq ou six ans ! » Foutue Cassandre…
On dévie vers un espace aménagé pour accueillir des mini conférences. Au programme, des ateliers aux intitulés baroques : « Bob Lazar et les soucoupes volantes », « La vie après la vie : séance contact défunts », « Booster sa vie personnelle ou professionnelle par les cinq éléments de la médecine traditionnelle chinoise »… Un homme tente d'expliquer à un auditoire distrait comment débarrasser son habitat des mauvaises ondes : « On ne vous dira pas ça ici, mais la sauge, ça ne sert à rien ! » assure-t-il, expert. On lui demande s'il intervient chez les professionnels. « Tout à fait, j'ai déjà fait une boucherie par exemple. Le plus incroyable, c'est qu'ensuite, elle a doublé son chiffre d'affaires ! » Exactement ce qu'il faut à CQFD ! L'enthousiasme retombe toutefois lorsqu'il annonce 500 euros pour « nettoyer » nos locaux « sur photo ». Les énergies voyageraient-elles en pièce jointe ? On est moyennement convaincus. D'autant que quand on se confie sur la santé économique du journal, il nous gratifie d'un conseil douteux : « Vous avez pensé à mettre de la pub ? »
On commence à saturer, mais la conférence suivante vient de démarrer. Un homme enturbanné débite à vitesse grand V : « Ne pas avoir peur, ne pas se mentir, croire en soi et avoir la foi ! Demandez à l'univers et vous recevrez ! Débarrassez-vous de vos blocages ! » On hésite : c'est peut-être une parodie ? « Vous, madame, que voulez-vous ? » lance-t-il en pointant du doigt une spectatrice intimidée. Elle bredouille qu'elle essaie d'avoir un enfant depuis quatre ans. Le prophète se redresse, triomphant : « Elle veut des enfants, mais ça fait quatre ans qu'elle n'y arrive pas ? Elle nous ment, on ne met pas quatre ans à avoir des enfants si on demande assez fort à l'univers ! » Aller, c'en est trop pour nous. L'univers comprendra qu'on a eu quelques blocages. Dans le métro du retour, on reprend notre lecture anarchiste : « Si Dieu existait, il faudrait l'abolir. » Bakounine est notre prophète.
01.07.2026 à 02:30
Thelma Susbielle
Sur l'un des sites archéologiques les plus rentables du monde, la colère gronde. Dimanche 26 avril 2026, au pied de la célèbre pyramide de Kukulcán au Mexique, les descendants mayas de ceux qui ont bâti ce chef-d'œuvre ont brisé le décor de carte postale pour dénoncer la dépossession économique et culturelle programmée. Reportage sous 37 degrés à l'ombre. Par une chaude matinée d'avril, ils sont des dizaines à faire la queue pour obtenir leur billet d'entrée pour Chichén Itzá (Mexique). (…)
- CQFD n°253 (juin 2026)Sur l'un des sites archéologiques les plus rentables du monde, la colère gronde. Dimanche 26 avril 2026, au pied de la célèbre pyramide de Kukulcán au Mexique, les descendants mayas de ceux qui ont bâti ce chef-d'œuvre ont brisé le décor de carte postale pour dénoncer la dépossession économique et culturelle programmée. Reportage sous 37 degrés à l'ombre.
Par une chaude matinée d'avril, ils sont des dizaines à faire la queue pour obtenir leur billet d'entrée pour Chichén Itzá (Mexique). Comme chaque jour de l'année, ce site d'archéologie maya s'apprête à accueillir plusieurs milliers de visiteurs. Par an, plus de deux millions de touristes le visitent, faisant de Chichén Itzà l'un des monuments les plus visités du pays. Et au vu du prix d'accès (697 pesos, environ 34 euros), c'est une vraie machine à cash. Tous les bénéfices reviennent à l'Institut National d'Anthropologie et d'Histoire (INAH), une instance fédérale. Mais ce dimanche 26 avril 2026, les vacanciers sont accueillis par un comité inhabituel. Sur les marches menant au site, une centaine de personnes brandissent des pancartes : « Non au CATVI, non à la cage où est enfermée la renaissance maya », « Moins de béton, plus de respect », « Où sont passés les pauvres ? »
La raison de cette manifestation ? Une décision administrative brutale vise à limiter drastiquement la présence des artisans et vendeurs mayas qui exercent à l'intérieur du site depuis plus de 30 ans. Sous prétexte de « moderniser » l'accueil et de fluidifier le flux de visiteurs, les autorités mexicaines ont ouvert le CATVI, un nouveau Centre d'accueil touristique. L'entrée historique a été détournée au profit de ce nouveau complexe extérieur, reléguant les vendeurs locaux dans de petits stands de type marché. L'argument de l'INAH est d'un cynisme absolu : la présence de ces artisans donnerait une « mauvaise image » du site. Pour les 2 000 familles des communautés de Pisté et de Xcalacop, cette mise à l'écart est un arrêt de mort économique. Alors que les millions de pesos des billets d'entrée s'envolent directement vers les caisses de l'État fédéral, l'artisanat reste le seul moyen pour les locaux de capter quelques miettes de cette manne touristique.
Dans un communiqué cinglant adressé à la présidente Claudia Sheinbaum et aux barons du tourisme, la communauté maya dénonce des manœuvres de division, des promesses de prêts opaques et des pressions sur les voyagistes, sommés de contourner les circuits traditionnels. Les pertes économiques atteignent déjà 50 %. « Ni la conception ni l'exploitation du CATVI n'ont fait l'objet d'une consultation, au mépris de la convention 169 de l'Organisation internationale du travail », dénoncent les manifestants.
Le paradoxe politique est total : l'État privilégie les infrastructures de luxe tout en limitant les droits des autochtones de mener leurs propres commerces. Le Maya préhispanique, mort et muséifié, est glorifié pour attirer les gros sous tandis que le Maya contemporain, vivant et précaire, est méprisé et chassé de sa propre terre sacrée.
Face au mur institutionnel, la communauté a durci le ton en bloquant temporairement les accès au site depuis le 20 mai. Elle exige l'arrêt immédiat des expulsions et une table ronde de négociations. En écho aux luttes néo-zapatistes, le peuple maya tente de faire entendre sa voix : « Plus jamais un Mexique sans nous. »
01.07.2026 à 02:30
Lluno
Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, il laisse la parole à Pierrot. « Faut vraiment que tu rencontres mon pote Pierrot. » J'entends ça depuis des mois quand le Pierrot se pointe par hasard dans le même bistrot que nous. Il a la tronche que j'aurais voulu lui peindre : la peau tannée d'un éternel vacancier, les yeux qui n'en finissent pas de sourire et, dans la bouche, une (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Chronique carcéraleLuno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, il laisse la parole à Pierrot.
« Faut vraiment que tu rencontres mon pote Pierrot. » J'entends ça depuis des mois quand le Pierrot se pointe par hasard dans le même bistrot que nous. Il a la tronche que j'aurais voulu lui peindre : la peau tannée d'un éternel vacancier, les yeux qui n'en finissent pas de sourire et, dans la bouche, une gouaille de bandit à l'ancienne.
Pierrot a fait une quinzaine d'années de zonz – « dont cinq ans et demi à l'isolement », précise-t-il. Ses histoires sont plus grandes que les miennes. Elles parlent d'une époque révolue qui court de la fin des années 1980 à l'aube des années 2000, après les QHS1, après les grandes bagarres collectives, avant la prison high-tech. Elles sont peuplées de braqueurs qui se politisent à l'ombre, de rebelles qui parlent encore de lutte des classes et bloquent des promenades de 300 personnes pour bousculer – même quelques heures – l'ordinaire du rapport de force.
« Ces mecs-là, ils se faisaient fouiller à poil deux fois, trois fois par jour. Au bout d'un moment, ils en ont eu marre. Tu sais ce qu'ils ont fait ? Ils se sont recouverts avec leur propre merde et quand les matons de la centrale sont venus ouvrir la porte, ils les ont trouvés comme ça, nus avec de la merde tartinée sur le corps et les gars leur ont dit : “Allez-y, fouillez-nous maintenant, pas de problème !” »
Pierrot tire sur une tige et marmonne quelque chose qui dit son respect pour ces figures tutélaires de la taule, ces détenus sans concession. Lui non plus n'a pas dû cirer souvent les rangeots de l'administration pénitentiaire pour moisir aussi longtemps à l'isolement, mais il ne s'en vante pas. Tout juste raconte-t-il avoir rembarré un gradé qui croyait pouvoir faire ami-ami tout en tenant les clefs : « Je disais “bonjour” et rien de plus. Le gars comprenait pas pourquoi. J'ai fini par lui dire : “Je vais pas être copain avec toi vu ce que vous me faites subir. Si demain la loi disait qu'il fallait me torturer, tu le ferais sans hésiter, alors à partir de là, on a rien à se dire.” »
Et les surveillants honnêtes alors, ces gens qui restent dignes malgré l'uniforme et la matraque : légende urbaine ? De ma courte expérience de la prison, ça change tout si la personne en face de moi fait son boulot tranquillement ou si elle est butée comme une porte de tu-sais-quoi. Pierrot me regarde, il débute une phrase, s'arrête, reprend : « Allez, c'est loin maintenant, je peux bien te raconter... À l'isolement à Saint-Maur, il y avait un maton très correct. Il avait fait sa carrière, il s'en foutait de tout et on s'entendait bien. Il nous ouvrait les portes pour qu'on aille boire des cafés dans les cellules d'à côté, qu'on puisse causer un peu. Les jours où il bossait pas, je peux te dire qu'on les sentait passer. À un moment, les gars du quartier ont monté un plan pour se tirer de là qui impliquait de prendre un agent en otage et de le menacer avec son arme. Moi j'avais rien contre l'idée de me barrer, mais j'ai dit : “Si c'est lui qui bosse, j'en suis pas.” Le plan ne s'est pas fait... Pour moi, on pouvait pas s'en prendre au seul type qui était humain avec nous. »
01.07.2026 à 02:30
La Sellette
En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, mai 2026 Les deux prévenus comparaissent pour avoir cassé la fenêtre d'une voiture et pris une enceinte bluetooth, de l'argent et un boîtier à lunettes. Quand ils sont (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Chronique judiciaireEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Les deux prévenus comparaissent pour avoir cassé la fenêtre d'une voiture et pris une enceinte bluetooth, de l'argent et un boîtier à lunettes. Quand ils sont interpellés, les forces de l'ordre réalisent que l'un des deux est un évadé : en mars 2025, Mathieu O. n'est pas rentré à la prison de Seysses après une permission de sortie pour aller voir le dentiste.
Mathieu O. comparait aussi pour huit cambriolages qu'il a ensuite commis, seul, dans des garages et des cabanes de jardin. Le président lit soigneusement la liste des objets volés – taille-haie, perceuse, meuleuse, gants de jardinage, arrosoir, trottinette, vélo, visseuse, sécateur, caméra – avant de l'interroger : « Vous êtes né en 1990 à la Réunion, vous êtes sans domicile fixe, sans profession et sans ressources, c'est bien ça ? »
Mathieu O. confirme. Comme en garde à vue, il reconnaît la totalité des faits.
Dans deux des cas, il y a des vidéos à l'appui. Dans un troisième, il a été identifié par son profil génétique : « Vous avez mangé un fruit pris sur un arbre et vous l'avez laissé. C'est le fruit du péché ! Ça commence par Adam et Ève et ça finit par Monsieur ! [Dans le public, deux personnes s'esclaffent bruyamment.] Et tout ça pour quoi ?
— Je suis à la rue, j'ai faim, j'ai froid. J'ai demandé de l'aide mais je ne l'ai pas eue.
— Le problème c'est que vous consommez de la cocaïne. Vous avez aussi déclaré que vous entendiez des voix. Vous avez déjà suivi un traitement ? Non ? Vous avez 36 ans et déjà 24 mentions sur votre casier. Il va falloir que ça s'arrête. Il y a là encore un échec judiciaire patent ! »
L'interrogatoire du second prévenu, Hamza D., est plus sommaire : né en 1989 en Algérie, il est SDF lui aussi, et n'a qu'une seule mention sur son casier pour vente frauduleuse de cigarettes en 2024. « Pourquoi est-ce que vous avez volé ?
— J'avais faim.
— Bah oui, mais si tout le monde fait ça on va pas y arriver ! »
La procureure demande 24 mois pour Mathieu O. et six pour Hamza D., avec incarcération immédiate dans les deux cas.
L'avocate de Hamza D. ne s'embête pas et charge le premier prévenu : « C'est l'autre qui a brisé la vitre et qui lui a donné l'enceinte. Compte tenu du butin modique qui lui a été donné, je demande la clémence. »
L'avocat de Mathieu O. regrette que son client n'ait pas évoqué sa situation familiale : « Après être passé chez le dentiste lors de sa permission, il est allé voir la mère de sa fille. Et celle-ci est quasiment décédée dans ses bras ! Ce fait pourrait expliquer sa désertion. »
Surpris par cette déclaration, le président se tourne vers Mathieu O. : « Vous avez entendu la supplique de votre conseil concernant votre refus de réintégrer la maison d'arrêt. Vous n'avez pas parlé de cet événement en garde à vue. Vous avez simplement dit que vous étiez persécuté à Seysses…
— Elle est morte dans mes bras. Elle est morte dans mes bras. J'ai pété un câble. Je suis parti. »
Sans plus de commentaires, le président lève l'audience pour délibérer. Mathieu O. est condamné à 18 mois de prison, et Hamza D. à quatre, tous les deux avec mandat de dépôt.
01.07.2026 à 02:30
Bruno Le Dantec
Un homme seul en scène raconte l'histoire de Marius Jacob, cambrioleur anarchiste qui inspira le personnage romanesque d'Arsène Lupin. Mais Marius n'est pas seul. Lorsqu'il montre son œil gauche grimé, la voix de sa mère se fait entendre, complice et moqueuse à la fois. « Té, il vous a dit qu'il a eu son certificat d'études à 11 ans ? C'était quelque chose à l'époque, ce qui ne l'a pas empêché d'être d'un naïf, mais d'un naïf ! » Dans l'auditoire de l'Alcazar, ancien temple marseillais (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / CultureUn homme seul en scène raconte l'histoire de Marius Jacob, cambrioleur anarchiste qui inspira le personnage romanesque d'Arsène Lupin. Mais Marius n'est pas seul. Lorsqu'il montre son œil gauche grimé, la voix de sa mère se fait entendre, complice et moqueuse à la fois.
« Té, il vous a dit qu'il a eu son certificat d'études à 11 ans ? C'était quelque chose à l'époque, ce qui ne l'a pas empêché d'être d'un naïf, mais d'un naïf ! » Dans l'auditoire de l'Alcazar, ancien temple marseillais des spectacles populaires devenu bibliothèque publique, défile la vie d'Alexandre Marius Jacob1, la voix irrévérencieuse de sa mère guidant le récit. Franck Vrahidès, qui interprète le brigand libertaire, et le metteur en scène Jérémy Beschon2, de la compagnie Manifeste Rien, complices dans l'écriture de la pièce, font le choix de démarrer l'histoire par la fin. Devenu forain dans l'Indre à son retour du bagne, Jacob, vieux et malade, s'injecte une dose mortelle de morphine en 1954, après avoir offert un repas aux enfants pauvres du coin et en prenant soin de léguer deux bouteilles de rosés à ses amis.
D'abord engagé comme mousse, le petit prolo marseillais revient de ses périples en haute mer à la fois épris de liberté et révolté par les injustices. À 18 ans, il fonde L'Agitateur, une feuille de chou dont le titre annonce la couleur de sa vie à venir. La presse libre étant en butte aux tracasseries policières (l'époque est aux attentats et aux magnicides), il monte un audacieux fric-frac au Mont-de-piété. Avec son père et deux autres complices, il se fait passer pour un inspecteur enquêtant sur une affaire de recel et dépouille les lieux sans coup férir. Puis il s'attaque au casino de Monte-Carlo. Après quelques cuisantes trahisons, dont celle de son propre père, Jacob fonde la bande des Travailleurs de la nuit, qui écume le territoire en cambriolant les riches – aristos, clergé, bourgeois ; jamais les professions socialement utiles, comme les médecins ou les artistes. Après Ravachol et avant la bande à Bonnot, Jacob prône « l'illégalisme contre l'illégitime propriété », mais sans violence, avec une organisation clandestine et des techniques de monte-en-l'air minutieuses, pourvue d'un strict code de conduite. Sinon, on ne vaut pas mieux que les capitalistes. 10 % du butin est reversé aux journaux libertaires. Arrêté en 1905, puis jugé, il déclare aux jurés : « Malfaiteur peut-être, mais toujours du travail bien fait. » Jurés qui, peu sensibles à sa verve, l'envoient pourrir à Cayenne.
Complice de son fils du début à la fin, la voix de la mère ponctue le récit de commentaires empreints de bon sens populaire qui font le pont avec l'oralité contemporaine. Celle de son fils est, quant à elle, présente à travers des extraits de ses écrits, au style plus littéraire, republiées par les éditions L'insomniaque. « Anarchiste révolutionnaire, écrivait-il. J'ai fait ma révolution, vienne l'anarchie. » Et que vive l'idée.