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23.05.2026 à 00:30

Jusqu'au boss final

Hilda Ciambarella

Dans son livre Tout reste à jouer, Marijam Did participe à enfoncer cette porte immense qui s'entrouvre depuis quelques années : celle qui consiste à démontrer la puissance politique des jeux vidéo. En début de partie, le choix du personnage est imposé : c'est Marijam Didžgalvytė, autrice, créatrice de contenu, chercheuse et organisatrice d'événements vidéoludiques caritatifs. Si on était dans un jeu de rôle, Marijam aurait énormément de points de « skills ». Mais son ouvrage, Tout reste à (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) /
Texte intégral (702 mots)

Dans son livre Tout reste à jouer, Marijam Did participe à enfoncer cette porte immense qui s'entrouvre depuis quelques années : celle qui consiste à démontrer la puissance politique des jeux vidéo.

En début de partie, le choix du personnage est imposé : c'est Marijam Didžgalvytė, autrice, créatrice de contenu, chercheuse et organisatrice d'événements vidéoludiques caritatifs. Si on était dans un jeu de rôle, Marijam aurait énormément de points de « skills ». Mais son ouvrage, Tout reste à jouer (Le Passager clandestin, 2026), se rapproche plutôt d'un jeu de tir à la première personne. L'autrice nous embarque dans son pays d'origine, la Lituanie post-URSS, nous raconte sa jeunesse dans la ville de Kaunas, où la pauvreté n'est jamais très loin, et ses années de débrouille dans les rues de son quartier. Quand vient le jour fatidique où son père revient du travail avec un ordinateur – objet rare à cette époque dans les foyers lituaniens –, elle découvre un univers qu'elle ne lâchera plus jamais : le jeu vidéo.

De là, Marijam trace deux lignes de narration. La première est celle de l'exploration vidéoludique comme échappatoire. Brancher la console, passer du temps entre ami·es ou en famille et s'offrir une respiration dans une époque difficile... Une fuite qui va de la banlieue paisible des « Sims » – simulation de vie dans lequel le joueur crée des personnages, construit leur quotidien et dirige leurs relations –, jusqu'aux couloirs démoniaques du jeu de tir « Doom », en passant par les rues de New York des années 1930 du jeu d'action « Mafia ». L'autrice se confie : « Un univers entier de mondes à inventer, de mouvement et d'évasion s'est ouvert à moi. »

Mais bientôt, une deuxième ligne narrative vient s'ajouter : celle de sa politisation. Installée à Londres à son adolescence, l'autrice intègre des cercles de gauche radicale, vit en squat, s'engage contre le fascisme. Sa vie militante et sa vie virtuelle s'entrelacent : « J'ai progressivement réalisé que le jeu vidéo […] serait aussi essentiel pour comprendre les forces politiques autour de moi. »

Pour rassembler celleux qui rejoindront la partie, Marijam Did nous fait découvrir le jeu vidéo dans tout ce qu'il a de plus beau. Elle relate des moments de véritables poésies virtuelles créés par des communautés de joueur·ses décidé·es à rendre justice, décrit des jeux indépendants, inconnus du grand public, qui portent en eux des messages politiques puissants. Mais surtout, elle n'oublie pas de nous rappeler tout ce que l'industrie a de plus destructeur. Car le jeu vidéo est aussi un marché, impitoyable, tenu par une poignée de dirigeants aux dents longues. « Les boutons et les LED […] sont tous assemblés […] en une seule machine par des armées d'ouvrières payées au lance-pierre. Les appareils sont testés, emballés, expédiés, transportés, entreposés […] par une main-d'œuvre innombrable et aliénée, pressurisée pour empêcher sa syndicalisation. »

Pour autant, Marijam refuse le game over. Face au Boss final qu'est l'industrie du jeu vidéo, elle dégaine des pistes de riposte. Parmi elles : les jeux indés, la création low tech sur des terminaux un peu désuets, ou encore, les syndicats vidéoludiques qui commencent déjà à émerger partout sur le globe. Car son objectif est clair : « Recruter une armée capable de transformer ce secteur immense et décisif qui façonne le monde autour de nous. »

Hilda Ciambarella
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16.05.2026 à 00:30

Actualités d'une lutte passée en cours contre un futur sans avenir

Le 23 mars, la justice autorisait l'emploi de la force pour expulser « La Gare », près de Bure, lieu historique de la lutte antinucléaire, dans le cadre de l'avancée du projet d'enfouissement des déchets radioactifs, dit « Cigéo ». Sur place, les militant·es s'organisent pour résister. Tribune. Voilà près de cinq ans que CQFD ne s'était intéressé à notre humble territoire de Bure. Il s'y est pourtant déroulé un certain nombre de choses depuis 2021 et le procès des malfaiteur·ices : (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) / ,
Texte intégral (1105 mots)

Le 23 mars, la justice autorisait l'emploi de la force pour expulser « La Gare », près de Bure, lieu historique de la lutte antinucléaire, dans le cadre de l'avancée du projet d'enfouissement des déchets radioactifs, dit « Cigéo ». Sur place, les militant·es s'organisent pour résister. Tribune.

Voilà près de cinq ans que CQFD ne s'était intéressé à notre humble territoire de Bure. Il s'y est pourtant déroulé un certain nombre de choses depuis 2021 et le procès des malfaiteur·ices1 : l'inexorable avancée du projet d'enfouissement des déchets nucléaires, la déclaration d'utilité publique qui permet à l'État de s'approprier les derniers terrains pour construire ce centre, les 600 expropriations, les nombreux événements militants, l'évolution des lieux collectifs, les innombrables expérimentations sociales, politiques et d'autonomie… Et alors même qu'un lieu collectif occupé depuis près de 20 ans, véritable symbole de la lutte antinucléaire, est sur le point de se faire expulser, la plupart des médias préfèrent se préoccuper de la réévaluation du budget du projet d'enfouissement : un véritable non-événement qui nous coûte rien que de le mentionner. On laissera donc aux journalistes de bas étage le soin de se demander ce qui constitue une « actualité » et ce qui fait qu'il se passe quelque chose ou non. Car le problème avec l'actualité, c'est que ça ne s'arrête jamais. Ça court à toute allure, et au moment où vous lirez ces lignes la situation aura probablement considérablement évolué. Alors voici quelques éléments de contextualisation du passé lointain, des nouvelles de votre passé proche et des perspectives pour notre futur commun.

Retour vers le no futur

Fin des années 1980. L'État français doit faire face aux conséquences du développement de son industrie nucléaire : l'accumulation des déchets radioactifs. Leur rejet dans l'océan n'est plus une technique à la mode et il s'agit de trouver une solution durable, sûre et acceptable, afin de continuer de profiter des merveilleux dons de la fée électricité. Et de fabriquer des bombes. Plusieurs pistes sont envisagées : le très hypothétique processus de transmutation, dont l'objectif serait notamment de réduire la « durée de vie » des déchets, l'entreposage de longue durée et l'enfouissement dans différentes formations géologiques profondes.

Avril 2026. Les nucléocrates ont, depuis une vingtaine d'années, concentré tous leurs efforts près du village de Bure dans le sud de la Meuse, et poussent pour la réalisation du projet Cigéo : gigantesque poubelle nucléaire souterraine et dernière béquille d'une industrie mortifère en quête de respectabilité. L'ancienne gare de Luméville-en-Ornois, achetée en 2007 par des opposant·es car située sur le tracé de la future voie de chemin de fer qui devrait acheminer les déchets radioactifs jusqu'au monstre, est menacée. Expropriée de force par l'État et occupée illégalement depuis octobre 2025, « La Gare » lançait une ultime semaine de résistance et de festivités du 13 au 19 avril, avec une manifestation le dimanche pour la clôturer en beauté.

Car après des années de lutte, d'inestimables souvenirs et rencontres, des dizaines d'événements organisés à La Gare et des milliers de personnes accueillies, ce haut lieu de l'autonomie et du mouvement antinucléaire vit probablement ses derniers instants. Mais ses habitant·es, soutenu·es par des militant·es des quatre coins de la France, d'Allemagne et d'ailleurs, ont décidé de prendre leur destin en main. Il n'est pas question d'attendre sagement la préfecture et ses cohortes armées, dans l'incertitude et la peur d'une intervention qui pourrait survenir à n'importe quel moment. L'heure est à l'initiative et cette semaine pour faire « dérailler l'expulsion » est un véritable pied de nez à la face des nucléocrates et de leurs milices, qui, poussés dans leurs retranchements, n'auront d'autre choix que de réagir.

Gare à la revanche !

Ainsi, lorsque vous tiendrez le journal entre vos mains, La Gare aura peut-être disparu, rasée par des bulldozers. À moins qu'elle n'ait résisté à ses assaillants et étendu ses barricades dans tout le sud-Meuse, inaugurant ainsi un vaste territoire autonome, devenu symbole mondial de la résistance anti-industrielle. Qui sait ?Quoi qu'il advienne de La Gare, l'opposition au nucléaire ne faiblira pas en Meuse

Dans un cas comme dans l'autre, il sera toujours temps de se rendre près de Bure, pour rejoindre ou soutenir la lutte qui n'est encore qu'à ses débuts. Le gouvernement, qui espère signer le décret d'autorisation de création du projet Cigéo avant les élections de 2027, vient de soudainement accélérer son calendrier en avançant au mois de mai l'enquête publique qui devait initialement se tenir à la fin de l'année 2026.

Quoi qu'il advienne de La Gare, l'opposition au nucléaire ne faiblira pas en Meuse et d'autres lieux collectifs, comme La Maison de Résistance à Bure ou l'Augustine à Mandres-en-Barrois, continueront d'incarner la volonté de ses occupant·es de faire advenir un monde meilleur et à accueillir toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans leur amour de la liberté. N'hésitez pas à y faire un tour ou à les soutenir par un don si vous le pouvez !

Des chouettes de La Gare

1 Lire « À Bure, “qui sont les malfaiteurs ? ” » CQFD n°200 (juillet-août).

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16.05.2026 à 00:30

Return hubs : sous-traiter l'expulsion

Gaëlle Desnos

Après l'odieux Pacte européen sur la migration et l'asile, Bruxelles entend franchir un nouveau cap dans le harcèlement des personnes en migration. Son prochain outil : le « règlement retour ». Un texte qui propose de renvoyer des gens vers des pays dont ils n'ont pas la nationalité, dans lesquels ils ne sont probablement jamais allés et sans leur consentement. « Une généralisation à l'échelle européenne des politiques anti-migratoires les plus dures. » C'est ainsi qu'Anna Sibley, juriste (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) /
Texte intégral (1870 mots)

Après l'odieux Pacte européen sur la migration et l'asile, Bruxelles entend franchir un nouveau cap dans le harcèlement des personnes en migration. Son prochain outil : le « règlement retour ». Un texte qui propose de renvoyer des gens vers des pays dont ils n'ont pas la nationalité, dans lesquels ils ne sont probablement jamais allés et sans leur consentement.

« Une généralisation à l'échelle européenne des politiques anti-migratoires les plus dures. » C'est ainsi qu'Anna Sibley, juriste au Gisti1, résume le récent tournant pris par l'Union européenne (UE) en matière de politique migratoire. Le 26 mars dernier, le Parlement européen a donné son feu vert à l'ouverture des négociations sur le « règlement retour », un texte qui s'inscrit dans le prolongement du Pacte européen sur la migration et l'asile2. Ce énième tour de vis répressif est présenté comme un moyen d'accélérer et de simplifier les expulsions de personnes irrégulières sur le sol européen. Dans ses dispositions, outre la systématisation du placement en rétention et l'allongement de l'enfermement de 18 à 24 mois, on trouve aussi la création de « return hubs » (plateforme de retour) dans des pays tiers. « Il s'agit de permettre le renvoi, vers un pays tiers, de personnes faisant l'objet d'une décision de retour3, sur la base d'un accord conclu soit par l'UE, soit par un État membre, avec ce pays tiers », poursuit Anna Sibley. Ainsi, sous couvert de répondre au manque supposé de coopération des pays d'origine ou à l'impossibilité matérielle d'exécuter certains renvois, Bruxelles redessine les frontières de la notion de « pays de retour ». Une personne pourrait être expulsée vers un pays dont elle n'a pas la nationalité, dans lequel elle n'a jamais vécu, qu'elle n'a peut-être même jamais foulé, sans que son accord ne soit requis. À charge pour ces États tiers de « gérer » les populations renvoyées d'Europe…

D'inspiration italienne

« Que vont faire ces pays des personnes qu'ils reçoivent ? Les expulser à leur tour ? Les placer en détention ? » s'interroge Anna Sibley. En l'état, le règlement est flou sur ce point. Mais déjà en 2023, Bruxelles observait avec intérêt une initiative venue de son flanc méridional : à l'époque, la présidente du conseil italien Giorgia Meloni et le Premier ministre albanais Edi Rama venaient de sceller un accord prévoyant le transfert des personnes secourues en Méditerranée par des navires italiens vers des structures installées de l'autre côté de l'Adriatique. « Concrètement il s'agissait de les intercepter avant même qu'elles aient posé le pied en UE, et d'externaliser hors d'Italie le traitement de leur demande d'asile », explique Anna Sibley.

« Les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour »

Dans la foulée, deux camps sont ouverts dans les villes albanaises de Shëngjin et de Gjadër. Enthousiaste, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, saluait alors la capacité de Meloni à penser « hors des sentiers battus », avant d'exhorter les États membres à « tirer les leçons du protocole Italie-Albanie ».

Pourtant en 2025, le scénario italien déraille : entouré d'un flou juridique, contesté devant les tribunaux, le projet de délocalisation des demandes d'asile se heurte à plusieurs décisions ordonnant le retour en Italie des premiers groupes interceptés en Méditerranée et transférés en Albanie.

D'après ActionAid, les camps italiens en Albanie sont « les plus inhumains […] de l'histoire de la politique migratoire italienne »

Au pied du mur, Rome décide alors de convertir les sites albanais en centres de rétention pour les personnes dont la décision d'expulsion est déjà tombée. « Avec ce changement de cap, les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour, à savoir : la délocalisation dans un pays tiers hors UE du processus d'expulsion, avec, ici, une mise en détention. »

La prison du bout de l'Europe

Et déjà, les camps italiens en Albanie sont dénoncés par les ONG. ActionAid les décrit comme « les plus inhumains […] de l'histoire de la politique migratoire italienne ». De son côté, la coalition italienne Tavolo Asilo e Immigrazione (TAI), issue d'organisations de la société civile engagées sur les questions migratoires, a conduit six missions sur place et mené des entretiens avec une trentaine de personnes. Dans un rapport publié en janvier 2026, elle fait état de conditions de vie de type carcérales : les détenus sont enfermés dans des cellules qui s'ouvrent uniquement de l'extérieur et les repas sont glissés par une fente dans la porte. Dans le camp de Gjadër, certaines spécialités médicales aussi essentielles que la cardiologie, la diabétologie ou les soins dentaires ne peuvent être traitées sur place faute d'équipements. Plus glaçant encore, les auteurs documentent l'effondrement psychique des détenus avec qui ils se sont entretenus : flot de parole continue, silence, désorientation, défiance totale ou affliction profonde. « Je prends des médicaments pour la tête depuis cinq jours. Je n'avais jamais fait ça avant. C'est un chenil. J'ai choisi un avocat au hasard sur une liste. Nous avons été abandonnés par tout le monde », témoigne l'un des détenus. Fin avril 2025, après une visite à Gjadër, la députée italienne Rachele Scarpa du Parti démocrate (centre gauche) relève 21 actes d'automutilation ou tentatives de suicide dans les treize premiers jours d'activité du centre. Une détresse aggravée par l'extraterritorialité du lieu, qui complique l'accès aux proches, aux avocats et à toute organisation autorisée à fournir de l'assistance. L'accord Italie-Albanie, peut-on ainsi lire dans le rapport du TAI, construit « une infrastructure juridique et logistique permettant de transférer les migrants dans un espace suspendu, physiquement extérieur mais juridiquement contrôlé, où la transparence est minimale et les garanties fortement réduites ».

Loin des yeux, loin des droits

La même mécanique opaque se retrouve au cœur du règlement européen sur le retour. Le réseau Migreurop, qui travaille à collecter des informations sur les politiques de mise à l'écart des personnes en migration, dénonce un texte dépourvu de « mécanisme de contrôle a priori ou a posteriori par les institutions européennes » et l'absence de « clause de suspension en cas de violation des droits ». Pour Anna Sibley, cette gestion « offshore » de la migration risque de compliquer le travail de veille, de surveillance et d'alerte que font les associations de terrain et les ONG. « À l'intérieur de l'UE, on peut encore interpeller les institutions européennes ou envoyer un comité des Droits de l'homme vérifier ce qu'il se passe sur place. Hors Europe, ce n'est pas impossible, mais tout se complique. » D'autant que si le Gisti, via le réseau Migreurop, peut compter sur des relais locaux et des associations de terrain dans certains pays, ce n'est pas le cas partout. Anna Sibley cite le cas de l'Ouganda, avec lequel les Pays-Bas n'ont pas perdu de temps pour commencer les tractations : « Nous n'avons aucune visibilité là-bas ! On va construire un réseau, mais en attendant, il y a un risque que des choses passent sous nos radars. »

Si, pour l'heure, le règlement retour n'a pas encore été définitivement adopté, Anna Sibley fustige le choix de la forme « règlement » : « Ça n'a rien d'anodin ! Au départ, il s'agissait d'une directive, donc d'un texte que chaque État membre doit traduire dans son droit national en passant par leur Parlement. Un règlement, lui, s'applique directement ! » Une manœuvre qu'elle qualifie de « kidnapping démocratique » et qui, à quelques dispositions près, devrait se dérouler sans accroc. Le jour du vote, la droite et l'extrême droite ont fait bloc pour imposer le texte. L'alliance sent le soufre, mais ça n'a pas l'air de les déranger. À ce stade, reste plus qu'à muscler notre internationalisme, avant que ces « forteresses mouvantes, capables de muter et de se démultiplier pour devenir omniscientes »4 ne finissent par dévorer le monde tout entier.

Gaëlle Desnos

1 Groupe d'information et de soutien des immigrés

2 Adopté en avril 2024, il entrera en application en juin 2026.

3 Une décision ou un acte de nature administrative ou judiciaire déclarant illégal le séjour d'un ressortissant d'un pays tiers et imposant une obligation de retour.

4 Formule piochée dans le bouquin de l'ami Émilien Bernard, Forteresse Europe, enquête sur l'envers de nos frontières (Lux, 2024), qui décrit avec grande acuité l'évolution glaçante des politiques migratoires européennes.

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16.05.2026 à 00:30

« Les Haïtiens ne souhaitent pas juste un changement de régime »

Étienne Jallot

D'où vient le malheur qui frappe Haïti ? Pour Frédéric Thomas, auteur de Haïti, briser le piège colonial, c'est la faute à la double domination des néocolons et de l'élite locale au détriment de la population haïtienne. Entretien. Haïti, terre maudite ? Quand on parle du petit pays caribéen, des bribes d'images surviennent. Des habitations arrachées dans des cyclones ou des tremblements de terre, des scènes de famines dans des bidonvilles, des émeutes dispersées par des tirs de police… Car (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) /
Texte intégral (1772 mots)

D'où vient le malheur qui frappe Haïti ? Pour Frédéric Thomas, auteur de Haïti, briser le piège colonial, c'est la faute à la double domination des néocolons et de l'élite locale au détriment de la population haïtienne. Entretien.

Haïti, terre maudite ? Quand on parle du petit pays caribéen, des bribes d'images surviennent. Des habitations arrachées dans des cyclones ou des tremblements de terre, des scènes de famines dans des bidonvilles, des émeutes dispersées par des tirs de police… Car d'Haïti, on sait souvent peu de choses, si ce n'est qu'une révolution a mis fin à la colonisation française et aboli l'esclavage en 1804 et que, depuis, le pays semble être plongé dans une crise politique et économique permanente. La faute à qui ? Pour Frédéric Thomas, chercheur au Centre tricontinental (Cetri) et auteur du livre Haïti, briser le piège colonial (Seuil, 2026), son histoire est celle d'une double domination où les États coloniaux – puis néocoloniaux – agissent avec une bourgeoisie locale prédatrice contre la population haïtienne.

Vous dites que, malgré la révolution de 1804, le pays ne semble pas s'être totalement défait du colonialisme. En quoi ?

« Le 1er janvier 1804, quand Saint-Domingue1 se libère, le pays n'est pas reconnu à l'international. La France ne va jamais accepter sa défaite, même si elle finira par reconnaître l'indépendance en 1825. En échange, elle lui réclame le paiement d'une dette pour indemniser les anciens colons et lui impose un partenariat économique exclusif, inscrivant Haïti sous dépendance néocoloniale. Presque un siècle plus tard, les États-Unis vont se substituer aux Français comme partenaire économique exclusif, et même les occuper militairement entre 1915 et 1934.

Depuis, lorsqu'on parle d'Haïti dans les pays occidentaux, on se limite à une lecture très descriptive, sans explications ni analyses. Le pays apparaît frappé d'un malheur cyclique où la population n'est que victime des crises qu'elle traverse. C'est une manière de refuser de prendre Haïti au sérieux, de l'analyser correctement. C'est une vision très néocoloniale. »

« L'État, tourné vers l'international plutôt que vers la population, est une constante de l'histoire haïtienne »

Chaque fois que les Haïtien·nes vont se libérer du colonialisme, ils et elles vont se heurter à leur élite nationale qui les écrase tout autant…

« En 1804, il y a une convergence de tous les pans de la population haïtienne contre les colons et l'esclavagisme. Mais une fois les colons expulsés, l'élite qui émerge de la révolution reprend en main l'État colonial et le système économique de la plantation. Elle souhaite y faire travailler les anciens esclaves devenus paysans, ce qu'ils refusent catégoriquement. C'est là l'origine du conflit historique entre la paysannerie et l'élite haïtienne. Et à défaut de parvenir à trouver sa légitimité auprès de la population, l'élite va chercher du soutien à l'international. Si elle accepte les liens de subordination économique extérieurs, elle sera soutenue dans son projet de modernisation agricole et pourra s'enrichir. Cet État, tourné vers l'international plutôt que vers la population, est une constante de l'histoire haïtienne. »

Quelles sont les aspirations de la paysannerie ?

« La paysannerie va de son côté reproduire l'expérience du marronnage – ces esclaves en fuite qui créaient des communautés autonomes loin des plantations – avec un système d'autoconsommation et de circuits courts. Elle fuit l'État qui cherche à s'accaparer ses terres ; c'est une forme de résistance que l'anthropologue haïtien Gérard Barthélemy appelle “le pays en dehors”. La difficulté c'est que la population va être multipliée par dix en deux siècles. L'État et les acteurs internationaux vont également avoir davantage prise sur le territoire. La fuite devient beaucoup plus compliquée. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les dictatures de François et Jean-Claude Duvalier, père et fils, alias Papa Doc et Baby Doc, vont accentuer les politiques antipaysannes. Leur objectif est de faire d'Haïti, le “Taïwan des Caraïbes”, une zone franche industrielle pour produire à bas coût à destination des États-Unis, transformant la paysannerie en une masse ouvrière sous-payée. Les anciens paysans expulsés de leurs terres s'entassent dans les bidonvilles. Ouvriers pauvres ou sans travail, ils vont se soulever pour faire tomber des gouvernements comme celui de Baby Doc, en 1986, et mener de grandes révoltes comme en 2018-2019. »

C'est la dernière grande révolte qui a animé le pays avec l'espoir de briser le cycle infini des crises…

« Effectivement. En 2018 vont se succéder deux révoltes. La première en juillet contre la vie chère, après une augmentation de 38 % du prix de l'essence, face à laquelle le gouvernement recule.

« Les Haïtiens ne souhaitent pas juste un changement de régime mais une “transition de rupture” pour en finir avec cet État fantoche »

La seconde, deux mois plus tard, autour de l'affaire PetroCaribe : un accord de coopération énergétique entre le Venezuela et Haïti, dont près de quatre milliards d'euros ont été détournés. Les plus grandes manifs depuis la chute de Baby Doc éclatent alors. Essentiellement urbaine et très féminisée, cette révolte est portée par une myriade d'organisations populaires et trouve un écho dans les révoltes des Gilets jaunes en France ou celles du Chili au même moment… Les Haïtiens ne souhaitent pas juste un changement de régime mais une “transition de rupture” pour en finir avec cet État fantoche, courroie de transmission entre acteurs nationaux et internationaux. Le slogan “changer l'État”, qui date de la révolution de 1986, revient en force. Il porte la volonté de construire des services sociaux qui fonctionnent et une véritable souveraineté populaire. Malheureusement, ce projet échoue car le mouvement fait face à une répression féroce. En novembre 2018, 71 personnes sont massacrées et plusieurs viols collectifs sont commis par des gangs armés dans le quartier populaire de la Saline à Port-au-Prince. La complicité de l'État dans ce massacre ne fait pas de doute : trois policiers y ont participé. La communauté internationale, complice par sa passivité, n'a de son côté pas poussé à la transition politique. Le recours aux gangs va devenir commun à partir de 2018. On assiste depuis à une gangstérisation de l'État. »

C'est-à-dire ?

« Il y a toujours eu des gangs localisés dans les quartiers, au service des politiques au moment des élections pour rançonner les acteurs économiques et assurer des votes. Mais, depuis 2018, on assiste à leur montée en puissance : ils ont plus d'armes et de territoires, se mettent à agir à leur compte et ne s'approchent plus du pouvoir que pour servir leurs propres intérêts, c'est-à-dire capter des ressources économiques. Ils s'accommodent donc d'un État faible dans lequel ils ont des relais et des membres pour pouvoir agir en toute impunité. Réciproquement, l'État devient dépendant des gangs pour casser les révoltes. C'est un système mafieux où la terreur devient un mode de gouvernance. »

Et la communauté internationale laisse faire ?

« C'est toujours la même chose. Alors qu'on s'accorde à dire qu'Haïti manque de services publics et d'institutions, on va essayer de résoudre le problème des gangs en faisant venir des acteurs extérieurs. C'est le cas de la Mission multinationale de sécurité (MMAS)1 validée par l'ONU. Évidemment, la mission est un échec, il y a des problèmes de financement, l'ONU se focalise sur l'armée et le spectaculaire en faisant l'impasse sur le contexte politique… Même logique quand il y a une catastrophe comme le séisme de 2010. Plutôt qu'aider Haïti à construire des institutions efficaces capables d'amortir ces chocs, on envoie des ONG par centaines qui contournent les institutions publiques, en prenant comme excuse leur faiblesse. C'est une forme de captation de la souveraineté par voie militaire ou humanitaire. Du néocolonialisme, donc. »

On dit parfois que le pays est au bord de l'effondrement, comment continuer à espérer ?

« Quand je vais à Haïti, je suis toujours étonné : tout le monde travaille, s'organise pour l'électricité, pour l'école… Les Haïtiens se soutiennent via la famille, les communautés paysannes ou religieuses, les syndicats. Si le pays ne s'est pas effondré, c'est grâce à cette auto-organisation, héritage lointain du marronnage, et à l'argent envoyé par la diaspora. Mais si cela est suffisamment fort pour empêcher l'effondrement de la société, elle ne parvient pas encore à briser la double domination. Si elle parvenait à prendre le dessus, elle pourrait remettre en cause la manière de gouverner et la place subalterne d'Haïti sur la scène internationale. Seule une véritable autonomie arrachée par le peuple pourra permettre d'espérer un avenir meilleur… »

Étienne Jallot

1 Mission dont le mandat a pris fin en octobre 2025 et qui laisse sa place à la Force de répression des gangs (FRG). Des enquêtes sont en cours contre des membres de la MMAS pour abus sexuels sur mineurs à Haïti.

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09.05.2026 à 00:30

« Une énergie n'en remplace jamais une autre, elles croissent en symbiose »

Gaëlle Desnos, Niel Kadereit

Dans le livre Sans transition : une nouvelle histoire de l'énergie (Seuil, 2024), Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques, s'attaque au mythe de la transition énergétique, dénué de fondement historique. Entretien. Il date de quand ce concept de transition énergétique ? « Au départ, les inventeurs du terme sont des ingénieurs qui ont participé au projet Manhattan, à l'origine de la bombe atomique. Ils se sentent coupables et veulent montrer que le nucléaire n'est pas seulement (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) / ,
Texte intégral (2753 mots)

Dans le livre Sans transition : une nouvelle histoire de l'énergie (Seuil, 2024), Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques, s'attaque au mythe de la transition énergétique, dénué de fondement historique. Entretien.

Il date de quand ce concept de transition énergétique ?

« Au départ, les inventeurs du terme sont des ingénieurs qui ont participé au projet Manhattan, à l'origine de la bombe atomique. Ils se sentent coupables et veulent montrer que le nucléaire n'est pas seulement destructeur, qu'il peut aussi être la clé de la survie de l'humanité à long terme. Il y a un aspect très messianique à ça : grâce au surgénérateur nucléaire, l'humanité obtiendrait une source d'énergie inépuisable et pourrait se libérer des énergies fossiles qui, elles, n'existent qu'en quantité limitée. Au début, la transition énergétique est donc un argument de promotion du nucléaire civil.

Après les chocs pétroliers de 1973 et 1979, l'expression devient très courante parce que le prix du pétrole grimpe en flèche et que la dépendance des États-Unis au Moyen-Orient pose problème.

« Au début, la transition énergétique est un argument de promotion du nucléaire civil »

À ce moment-là, le terme désigne toutes les solutions qui permettent d'augmenter la part du nucléaire ou du charbon face à la part du pétrole moyen-oriental pour accroître la souveraineté énergétique des États-Unis.

Et puis, avec l'émergence de la question écologique, le concept glisse de la crise énergétique à la crise climatique. Les mêmes experts, des économistes parfois employés par les industries fossiles, qui travaillaient sur la question de la souveraineté énergétique, vont se recycler en spécialistes de la transition énergétique au nom du climat.

« Après deux siècles de “transitions”, l'humanité n'a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois ! »

Et c'est ce que le terme revêt depuis les années 2000 dans l'espace public français : pour continuer à vivre sur une planète habitable, il faut substituer l'électricité – produite par du nucléaire ou du renouvelable – aux énergies fossiles. »

Et ce genre de transition a déjà existé dans l'histoire ?

« Non, bien que l'historiographie des techniques tende très largement à raconter un récit “phasiste” du passé. La plupart des livres sur l'histoire de l'énergie sont construits comme ceci : les premiers chapitres traitent de la force musculaire, du bois et de l'hydraulique à l'époque préindustrielle. Les pages centrales parlent d'une phase du charbon et de la vapeur au XIXe siècle, s'ensuivent des chapitres sur l'âge du pétrole, du nucléaire et de l'électricité et enfin des propos conclusifs sur la transition en cours ou à venir. Mais c'est une fable absolue ! Dans l'histoire, jamais une énergie n'en a remplacé une autre, au contraire elles se sont toujours additionnées. La révolution industrielle comme transition énergétique, c'est du baratin. Après deux siècles de “transitions”, l'humanité n'a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois !

Quelques chiffres pour en prendre la mesure : les États-Unis brûlent aujourd'hui deux fois plus de bois qu'en 1960 et l'Europe, trois fois plus qu'au début du XXe siècle. L'Angleterre, au XXe siècle, consomme plus de bois pour extraire du charbon qu'elle n'en brûlait au XVIIIe siècle. Sur le charbon : l'écrasante majorité a été sortie de terre après 1900 (95 %) et la moitié depuis l'an 2000 ! Des puissances asiatiques moyennes comme l'Indonésie en extraient actuellement deux fois plus que les vieux centres occidentaux des années 1900. Et si l'on prend en compte le charbon incorporé dans les importations, la Grande-Bretagne en consomme presque autant qu'à la veille des années 1980. De même, par ses importations, la France en consomme probablement une quantité proche de son maximum d'extraction des années 1960. »

Comment l'expliquez-vous ?

« La première raison, bien connue depuis les travaux de l'économiste William Stanley Jevons, est l'effet rebond : lorsqu'une technique devient plus efficace, on l'emploie davantage. Le meilleur exemple de cela est le moteur électrique : on en ajoute un milliard chaque année sur le marché. L'effet rebond au XXe siècle a été principalement causé par l'électricité. Et il est lié au capitalisme : au lieu d'utiliser les gains technologiques pour consommer moins, on invente de nouveaux usages, comme les brosses à dents électriques ou l'intelligence artificielle.

La seconde raison sur laquelle mon livre se concentre, c'est que les sources d'énergie entrent en symbiose autant qu'en compétition. Voilà pourquoi, au cours des XIXe et XXe siècles les énergies primaires ont eu tendance à s'additionner plutôt qu'à se substituer. Prenons quelques exemples : en Norvège, c'est une électricité produite à partir de l'énergie hydraulique qui sert à faire fonctionner les plateformes pétrolières et gazières en mer du Nord. On a donc des énergies renouvelables qui sont utilisées pour extraire des énergies fossiles. Au Texas c'est pareil : il y a énormément d'éoliennes et elles servent en partie à l'extraction du pétrole et du gaz. En fait, on ne comprend pas grand-chose à l'histoire d'une ressource si l'on ne s'intéresse pas à celles qui permettent de l'extraire. De même, l'ascension du pétrole au XXe siècle est inexplicable sans le charbon qui sert à fabriquer le ciment et l'acier indispensable à l'industrie du pétrole. Tout le discours sur la transition énergétique repose sur la confusion entre les dynamiques technologiques et les dynamiques matérielles. »

C'est-à-dire ?

« À travers l'histoire, il y a bien des transitions technologiques, c'est-à-dire qu'il y a des technologies qui deviennent obsolètes et qui sont remplacées par de nouvelles. Mais ce n'est pas le cas de la matière. L'exemple amusant c'est le cas des lampes à pétrole. Dans les années 1900, en dehors des bourgeois des villes, la plupart des gens s'éclairent avec des lampes à pétrole. Durant l'entre-deux-guerres, l'électrification gagne petit à petit les campagnes jusqu'à ce qu'il n'y ait plus du tout de lampe à pétrole. Une ampoule électrique c'est quand même rudement plus pratique ! Donc là, nous avons une technique qui en remplace une autre. Sauf que la matière, elle, n'a pas été remplacée : on utilise aujourd'hui plus de pétrole pour s'éclairer que dans les années 1900. Pourquoi ? Tout simplement à cause des phares des voitures, qui sont alimentés grâce à une batterie chargée par un moteur qui tourne au pétrole. »

Les exemples dans votre livre sont nombreux et montrent bien l'inconsistance historique du concept de transition énergétique. Comment expliquez-vous qu'il se soit malgré tout imposé ?

« Il y a plusieurs niveaux de réponses à cette question. D'un point de vue académique, c'est parce que l'histoire de l'énergie s'est construite sur une confusion entre technique et innovation. Alors qu'elle prétend décrire les techniques qui permettent de se nourrir, de se loger, de manger, de vivre à un moment donné, elle n'observe que la dernière nouveauté un peu excitante. Typiquement, les historiens vont dire que le XIXe siècle est celui de la machine à vapeur. Est-ce que la machine à vapeur est si importante en 1850 ? Pas vraiment, il y en a très peu dans le monde à cette époque ! Par contre, ce qu'il y a beaucoup ce sont les chevaux, les bœufs et les muscles humains. L'autre problème de l'histoire de l'énergie est qu'elle est écrite en relatif. Les historiens ont raconté l'évolution de la part du charbon ou du pétrole dans l'ensemble des énergies consommées, pas de leur consommation en valeur absolue. Or c'est cette grandeur qui compte pour le climat !

Et puis l'autre niveau de réponse est politique. Si le concept de transition énergétique a trouvé une telle caisse de résonance, c'est qu'il permet de ne pas questionner ce que l'on produit ni ce que l'on consomme. Selon cette notion, le changement climatique appellerait à un changement de technologie et non de civilisation. Il fournit une réponse porteuse d'espoir à la crise climatique et donne l'impression que l'on peut continuer comme avant avec un système économique relativement similaire.

Et les deux mondes, académique et politique, interagissent. Par exemple, dans les années 2000, apparaît dans le champ académique un domaine d'étude : les transition studie (études de la transition). Du fait de leur tonalité optimiste, bien financées par les instances européennes, elles ont acquis un poids sans commune mesure avec leur apport empirique. Dans son rapport datant de mars 2022, le groupe III du GIEC1 s'appuie sur cette littérature pour affirmer que “les transitions énergétiques pourraient avoir lieu bien plus rapidement que par le passé”. Il faut comprendre que l'idée de transition énergétique a nourri toute une bulle d'expertise qui fait l'hypothèse que le progrès technologique et l'innovation nous permettront de résoudre la catastrophe climatique. »

Et vous n'y croyez pas ?

« Absolument pas. Tout d'abord il suffit de lire les rapports de l'Agence internationale de l'énergie. Leurs prospectives à 2050 ne prévoient aucune transition, au mieux une diminution du charbon grâce aux renouvelables. Mais c'est tout. Et puis il y a l'expérience historique. À travers l'histoire, il y a déjà eu des révolutions technologiques majeures qui ont permis de diminuer fortement l'intensité carbone de l'économie, c'est-à-dire la quantité de carbone émise pour la production d'un même bien. C'est le cas de l'électricité. Dans les années 1920 par exemple, lorsque les industriels se débarrassent des machines à vapeur et les remplacent par des moteurs électriques, ça divise par dix l'intensité carbone de la production industrielle dans les usines. Pourtant depuis 1920 les émissions de CO2 ont explosé. Cela renvoie à l'effet rebond mentionné plus haut. Entre 1980 et aujourd'hui, on émet deux fois moins de carbone pour produire un dollar de Produit national brut (PNB) mais les émissions ont presque doublé ! »

Du coup, vous portez un regard critique sur les énergies renouvelables ?

« Ni critique ni enthousiaste. Elles permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur électrique à consommation constante, ni plus ni moins. Si vous avez une centrale à gaz pour faire l'électricité et que vous la remplacez par des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques, vous divisez par dix l'intensité carbone de l'électricité. C'est un progrès indéniable. Mais ce qu'il faut prendre en compte si l'on veut vraiment parler de transition énergétique, c'est l'entièreté de la chaîne économique. S'intéresser uniquement à la production d'électricité n'a pas beaucoup de sens. Et là, les nouvelles sont moins bonnes. Une voiture électrique divise l'intensité carbone par deux ou trois, c'est pas mal, mais très insuffisant par rapport aux objectifs de neutralité carbone.

À cela s'ajoutent les importations. La France par exemple est un pays qui s'est beaucoup désindustrialisé, donc la moitié de nos émissions proviennent des biens que l'on importe. Et puis, il y a tout un tas de secteurs qui ne peuvent pas vraiment être décarbonés : le transport maritime, l'agriculture, l'acier, le ciment…

« On n'imagine pas ce que ralentir sérieusement le dérèglement climatique implique de mettre en place »

Cela fait tout de suite relativiser l'enthousiasme autour des renouvelables. La question qui doit être posée c'est : produire de l'électricité relativement propre, ok, mais pour quoi faire ? »

On peut donc avoir l'impression que la sortie du modèle de croissance capitaliste apparaît comme la solution à la catastrophe climatique. Pourtant vous écrivez dans votre livre que : « Sortir du carbone sera autrement plus difficile que sortir du capitalisme, une condition aussi nécessaire qu'insuffisante. » Pourquoi ?

« Je tiens d'abord à insister sur l'aspect nécessaire de la chose. Il est évidemment illusoire d'imaginer que les entreprises pétrolières vont d'elles-mêmes fermer les puits de pétrole. Pour autant, je trouve qu'il y a une grande naïveté à penser que sortir du capitalisme suffira à résoudre le problème. Le carbone est structurel dans nos modes de vie : dans l'agriculture, dans la production de matériaux dont dépendent les infrastructures et la logistique contemporaine. Dans une autre organisation socio-économique, on aura besoin de carbone. Ce n'est pas comme si d'un seul coup, on allait pouvoir nourrir la population mondiale sans engrais azoté ou qu'on n'aurait plus besoin d'acier ou de ciment parce que l'on serait dans un monde communiste. On pourrait mieux gérer notre demande pour l'orienter vers des besoins essentiels, des choses vitales, mais ce ne sera pas zéro carbone. Je pense qu'on n'imagine pas ce que ralentir sérieusement le dérèglement climatique implique de mettre en place. Et je pense aussi que l'on n'a pas envie de l'imaginer. »

C'est pourtant précisément ma question, qu'est-ce que cela impliquerait ?

« Ce serait une civilisation différente, sans globalisation économique – les navires sont très difficiles à décarboner et l'acier qui les fait aussi – sans avion, probablement presque sans engrais azotés et donc avec nettement moins de nourriture, et surtout nettement moins de viande. Plus d'élevage intensif, plus de nouvelles infrastructures en béton, plus de voitures individuelles, etc. Comme c'est assez illusoire, l'enjeu politique réel c'est de décider de ce que l'on produit en fonction de son utilité. Le ciment par exemple, lorsqu'on l'utilise pour façonner des réseaux d'eau dans les pays qui en sont faiblement équipés, on voit l'utilité. Mais construire une énième route dans le monde riche, beaucoup moins. Le changement climatique est inexorable, on peut en revanche essayer de le ralentir en se posant la question de qui a besoin de quoi. Et c'est exactement le genre de réflexions qui ne sont pas posées quand on agite le concept de transition énergétique. »

Propos recueillis par Gaëlle Desnos et Niel Kadereit

1 Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) est divisé en trois groupes de travail dont le troisième étudie l'atténuation du changement climatique.

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09.05.2026 à 00:30

« On a besoin d'un football autonome »

Eliott Dognon

Face au far west qu'est le foot business, certain·es essaient de réinventer le sport le plus populaire du monde pour lui (re)donner ses lettres de noblesse. Entretien avec Mickaël Correia, un ex de la rédac de CQFD, à l'occasion de la sortie de Foot Manifesto, 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences, 2026). Dans l'intro de ton livre Foot Manifesto, coordonnée avec Sébastien Thibault, tu parles de l'urgence de démanteler le foot business. Quelles sont les grandes étapes (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) /
Texte intégral (1637 mots)

Face au far west qu'est le foot business, certain·es essaient de réinventer le sport le plus populaire du monde pour lui (re)donner ses lettres de noblesse. Entretien avec Mickaël Correia, un ex de la rédac de CQFD, à l'occasion de la sortie de Foot Manifesto, 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences, 2026).

Dans l'intro de ton livre Foot Manifesto, coordonnée avec Sébastien Thibault, tu parles de l'urgence de démanteler le foot business. Quelles sont les grandes étapes historiques de son avènement ?

« Avant le milieu du XIXe siècle et la révolution industrielle en Grande-Bretagne, il y avait des jeux traditionnels populaires de ballon rond sur tous les continents. Au milieu du XIXe siècle, c'est la bourgeoisie victorienne qui codifie et transforme ces pratiques populaires en sport pour en faire une industrie lucrative. Des brasseries et des grandes usines se mettent alors à sponsoriser des équipes.

« Il y a une ambiguïté entre le “foot populaire” et le “foot business” »

À la fin du XIXe siècle, la question du salariat des joueurs émerge comme une revendication ouvrière : les “ouvriers footballeurs” se mettent en grève pour obtenir un salaire car leur pratique demande de l'entraînement et ils peuvent se blesser, ce qui peut les empêcher de bosser à l'usine.

Puis, l'arrêt Bosman en 1995 a été le coup d'envoi de la marchandisation des joueurs. Jean-Marc Bosman était un milieu de terrain belge qui voulait jouer à Dunkerque mais son club, le RFC Liège, ne voulait pas le laisser partir. Il conteste en faisant appel au droit européen sur la libre circulation des travailleurs entre les États membres. La cour de justice européenne lui donne finalement raison en élargissant ainsi les possibilités de transferts de joueurs et en supprimant les quotas de nationalité dans chaque club. Aujourd'hui les joueurs ne sont plus affiliés à des équipes et sont juste des mercenaires qui se vendent au plus offrant. On voit donc bien qu'il y a une ambiguïté entre le “foot populaire” et le “foot business”. »

Tu rappelles la nécessité de réformer les instances qui promeuvent et défendent cette industrie. Est-ce qu'il ne serait pas judicieux de repenser complètement l'écosystème du football ?

« Effectivement, je pense qu'il y a tout un travail de refonte à faire de la Fédération internationale de football association (FIFA) et de l'Union des associations européennes de football (UEFA) parce que ce sont des espaces où il n'y a aucun contre-pouvoir démocratique. Même le scandale du “Fifagate” n'a finalement pas fait bouger grand-chose1.

Mais on a peut-être aussi besoin d'un football autonome. Au Brésil par exemple, le football se pratique surtout dans les favelas, dans la rue, à la plage ou au bord des fleuves. Au Sénégal, les Navétanes, compétitions sportives qui se déroulent pendant la saison des pluies, sont organisées par des associations de quartier. Elles échappent complètement à la Fédération sénégalaise. En France, beaucoup de jeunes se détournent du foot encadré par la Fédération. Ils jouent avec d'autres règles sur des petits terrains en béton. C'est un football où la logique productiviste est renversée. À gauche, on imagine que la beauté du football c'est l'individu au service du collectif avec une production collective (les passes) qui mène au but. Mais le foot de bitume, c'est un foot centré sur les aspects purement techniques, le passement de jambes, la virgule, la beauté du geste, et qui valorise l'individu. Alors que la jeunesse des quartiers populaires est sans cesse renvoyée à une masse indistincte, le foot permet d'être mis en avant le temps d'un match. »

Au niveau professionnel, on dit souvent que les ultras sont les « syndicalistes » du football. Quel impact réel ont-ils sur les clubs et les instances dirigeantes ?

« Comme les syndicats aujourd'hui, ils ne réussissent pas forcément à avoir un rapport de force au point de gagner, d'engranger des droits sociaux, mais face à l'énorme machine néolibérale qu'est le football, ils limitent les dégâts et tiennent la ligne. Ils sont importants pour l'identité des clubs, pour conserver le logo et les couleurs par exemple, et mènent des luttes contre la concentration des clubs entre les mains de quelques multipropriétaires, ou encore pour des tarifs abordables pour le plus grand nombre. Je pense qu'ils dérangent pas mal l'ordre libéral du football. Bruno Retailleau a même lancé un processus de dissolution de certains groupes depuis mars 2025, notamment à Saint-Étienne, ce qui a déclenché une réaction assez unique dans le monde ultra, avec une centaine de groupes qui ont communiqué ensemble leur colère.

« La FFF va à l'encontre de la réglementation en refusant de donner des licences aux mineurs isolés »

L'Association nationale des supporters va dans ce sens et permet de peser un peu plus à l'échelle des instances. »

Comment faire en sorte que les supporters aient plus de pouvoir ?

« Il y a déjà des axes intéressants comme en Allemagne avec le “50+1”, une règle qui stipule qu'un investisseur ne peut pas détenir plus de la moitié d'un club et ne peut donc pas en prendre le contrôle. Ça permet d'éviter les concentrations de pouvoir et de capital. Il y a aussi toute une dynamique en Angleterre où à partir des années 1990, des supporters ont créé des coopératives et sont entrés au capital de leur club, au point que certains ont été sauvés de la faillite. Avoir des parts du capital et siéger dans les conseils d'administration permet d'obtenir de la transparence sur ce qu'il se passe et de s'organiser en conséquence pour éviter les dérives. Au sein des instances comme la Fédération française de football (FFF), le mieux serait d'avoir une voix par club et non pas la majorité des voix données aux clubs professionnels comme c'est le cas aujourd'hui. »

Au niveau amateur beaucoup de clubs défendent des approches féministes, queers, antiracistes, antifascistes... Ces grilles de lecture peuvent-elles infuser au plus haut niveau ?

« Je pense qu'il faut voir ces clubs comme des terreaux d'éducation populaire dans lesquels pourraient puiser les clubs professionnels. Ils révèlent les angles morts et les contradictions des grandes instances. Si on prend l'exemple des exilés, la FFF va à l'encontre de la réglementation en refusant de donner des licences aux mineurs isolés à cause d'une pure panique raciste. Donc les clubs qui acceptent et font jouer ces mineurs isolés s'opposent de fait à la fédération et mettent en lumière l'illégalité de la FFF. Les clubs queers insistent quant à eux sur l'absence de réelles politiques inclusives des autorités et se battent pour l'accessibilité des infrastructures, des terrains, la distribution des créneaux pour les entraînements et les matchs... »

Quelles seraient les solutions pour une plus grande représentation des femmes et des minorités de genre dans le football de haut niveau ?

« Déjà, il y a un réel engouement populaire autour du foot féminin depuis la Coupe du monde 2019. Le problème central reste les inégalités salariales monstrueuses entre les footballeurs et footballeuses. Mais d'un autre côté, cela pourrait être une occasion de faire différemment. Un football autonome avec un modèle économique qui réduirait au maximum les bulles spéculatives liées aux droits télé ou au marché des transferts et qui redistribuerait de façon plus égalitaire les richesses entre les différents clubs est à développer. C'est d'ailleurs ce que demandaient en filigrane les footballeuses américaines et norvégiennes lors de leurs grèves pour une meilleure égalité salariale entre les Coupes du monde 2015 et 2019. »

Serait-il pertinent d'imposer par la loi l'inscription d'objectifs sociaux et environnementaux dans les statuts des clubs pour les obliger à avoir des missions d'intérêt général ?

« On oublie souvent que la FFF a une délégation de service public donc je ne vois pas pourquoi les clubs, qu'il s'agisse de clubs amateurs, professionnels ou même de grosses infrastructures comme les stades, n'ont pas une “raison d'être” avec des missions de services publics dans leurs statuts. Ils ont des rôles sociaux. Un stade n'est pas juste une pelouse, il y a aussi les coursives, les vestiaires, les loges, etc. On peut donc imaginer faire des cantines populaires, organiser des débats et discussions collectives, des espaces de stockage… Dans certains quartiers, les stades en béton sont aussi des lieux où les gens se réunissent pour faire un barbecue ou peuvent être des lieux de mémoire collective. »

Propos recueillis par Eliott Dognon
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09.05.2026 à 00:30

Énergie verte et Montagne noire

Niel Kadereit

Le Parc naturel régional du Haut-Languedoc est l'un des plus gros fournisseurs d'énergies renouvelables d'Occitanie. Et à l'heure de la réévaluation de sa charte, l'État pousse pour poursuivre son industrialisation. Transition énergétique oblige. Au-dessus du village d'Arfons, dans le Tarn, quelque chose manque au décor depuis plusieurs semaines. Onze mâts d'éoliennes ont laissé place à des trous béants dans le sol de la Montagne noire. Les machines, usées par une dizaine d'années de (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) /
Texte intégral (562 mots)

Le Parc naturel régional du Haut-Languedoc est l'un des plus gros fournisseurs d'énergies renouvelables d'Occitanie. Et à l'heure de la réévaluation de sa charte, l'État pousse pour poursuivre son industrialisation. Transition énergétique oblige.

Au-dessus du village d'Arfons, dans le Tarn, quelque chose manque au décor depuis plusieurs semaines. Onze mâts d'éoliennes ont laissé place à des trous béants dans le sol de la Montagne noire. Les machines, usées par une dizaine d'années de service, sont en train d'être remplacées par de nouvelles, plus performantes. Le procédé a un nom, anglais parce que sinon ce ne serait pas sérieux : le repowering. « Le niveau d'acceptabilité est optimal puisqu'on parle d'un site déjà existant. Avec un minimum d'impact supplémentaire, on va pouvoir maximiser la production », assure Robin Albriet au journaliste de France Inter qui s'est fendu d'un reportage sur place. Si ce chef de projets de Valorem, la société qui exploite le site, semble marcher sur des œufs, c'est que, dans le coin, les éoliennes sont un sujet sensible pour une bonne partie de la population.

« Ça fait huit ans que je suis installé ici. Et quand je vois toutes ces coupes de forêt, que ce soit pour installer des éoliennes, des panneaux photovoltaïques ou exporter du bois, je me dis que ce parc naturel, il est quand même de moins en moins naturel. Je ne vois pas trop le côté écologique du truc, sachant qu'on n'a pas spécialement besoin de produire plus d'électricité que ce que l'on a déjà. » Sébastien Gaubiac fait partie de celles et ceux qui, au village, voient d'un mauvais œil la multiplication des projets de centrales énergétiques dans le Parc naturel régional du Haut-Languedoc. Élu au conseil municipal d'Arfons en mars dernier, il compte porter cette voix à l'occasion du renouvellement de la charte du parc. En cours d'élaboration, le document fixera notamment les règles d'installation d'énergies renouvelables et de protection du territoire jusqu'en 2043. Et l'État de pousser vers une plus forte artificialisation de ces paysages.

Ça souffle

Dans un courrier adressé au président du Parc naturel régional du Haut-Languedoc le 5 mars 2025, les préfets de l'Hérault et du Tarn jugeaient « inadmissible » de ne pas augmenter la taille des mâts d'éoliennes et « discutable » de ne pas en augmenter le nombre. Le 25 mars 2026, le Conseil national de la protection de la nature, un organe rattaché au ministère de la Transition écologique, observait en réponse que les prescriptions des préfets étaient « en tous points semblables à celles prévues […] hors des aires protégées ». Trois cent éoliennes sont déjà implantées ou en cours d'implantation sur ce petit territoire qui produit plus d'un tiers de l'électricité éolienne de toute la région Occitanie. Selon le Conseil national de la protection de la nature, cette dynamique pourrait les conduire à terme à s'interroger sur le maintien du classement du Haut-Languedoc en parc naturel, pourtant l'un des plus anciens de France.

Niel Kadereit
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