31.03.2026 à 14:33
Haroun Bouazzi
Que l'Assemblée nationale blâme le gouvernement de la CAQ et le ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie pour son budget qui ne prévoit ni mesure de nationalisation des parcs éoliens ni investissements significatifs dans la transition écologique et qui prive le Québec de leviers stratégiques et de revenus essentiels pour l'État dans un contexte où investir massivement dans l'énergie propre et publique constitue à la fois une nécessité écologique et une opportunité économique majeure pour le Québec.
M. Bouazzi : Merci, M. le Président. Ça fait maintenant mon troisième budget et c'est avec la même consternation que je me lève devant vous pour le commenter. Car, M. le Président, les crises auxquelles nous sommes confrontés n'ont pas baissé au Québec et, d'ailleurs, dans le monde. Je rappelle que la crise climatique ne fait que s'accélérer, que la crise de l'habitation ne fait que s'accélérer, que, depuis l'arrivée de la CAQ au pouvoir, il y a eu 40 % d'augmentation en itinérance. Aujourd'hui même, deux personnes itinérantes sont mortes dans les rues de Montréal, sont mortes dans les rues de Montréal. Il n'y a pas... jamais eu autant de personnes qui font la file dans les banques alimentaires, pratiquement 1 million de Québécoises et de Québécois, et plus de Québécoises que de Québécois. M. le Président, pour un gouvernement qui nous parle, nous gargarise d'égalité, on fait la file dans les banques alimentaires.
Dans ma circonscription, le nombre de personnes qui font la file dans les banques alimentaires a doublé depuis l'arrivée de ce gouvernement. Il y a maintenant huit ans, la majorité des personnes qui faisaient la file étaient des personnes sur l'aide sociale ou qui avaient toutes sortes de handicaps dans la vie. Aujourd'hui, on voit une augmentation constante des retraités, des personnes qui travaillent à plein temps, d'étudiants. Et pour cause, M. le Président, près d'un Québécois sur deux, aujourd'hui à l'université, 44 % pour être précis, souffre d'insécurité alimentaire. C'est un problème de dignité. C'est un problème d'égalité. C'est un problème de santé publique auquel, encore une fois, ce gouvernement ne s'attaque pas.
Nous avons, devant nous, des services publics auxquels nous ne sommes pas capables de répondre avec le budget actuel. Mes collègues en ont parlé longuement. En matière d'éducation, nos écoles sont délabrées, le système à trois vitesses où aujourd'hui on sait... pire encore que juste financer le privé, que les augmentations en pourcentage du financement du privé augmentent plus vite que celles du public, alors que c'est dans le public où les besoins se font criants.
En matière de santé, nous avons vu les différents hôpitaux dans une situation dramatique : des rongeurs, des fuites d'eau, des chauves-souris, des rats. C'est terrible, M. le Président. Et, encore une fois, les investissements sont insuffisants. Nous avons même vu, dans les dernières années, des personnes mourir dans les salles d'attente, M. le Président, parce qu'il y a... ils ont mis des heures et des heures pour être rencontrées. Et malheureusement le devoir de l'État n'a pas été rencontré, et ces personnes-là, après des heures d'attente, sont décédées dans les salles d'attente.
Mais, aujourd'hui, je vais prendre le temps qui m'est imparti pour parler d'autres sujets dont on ne parle pas assez. Étant donné, à juste titre, l'importance de la santé et de l'éducation, je vais parler plus largement de l'état de nos infrastructures, de la question de la justice, de la question du numérique et de la question de l'énergie.
Donc, commençons d'abord par les questions de l'infrastructure. Et vous m'excuserez, M. le Président, étant donné ma formation d'ingénieur, je vais très largement citer le rapport de l'Ordre des ingénieurs,qui est sorti il y a maintenant quelques mois.
Nos infrastructures sont dans un état délabré. Et c'est normal, M. le Président, la plupart de nos infrastructures ont été construites pendant la Révolution tranquille, et leur durée utile... leur durée de vie utile ; ...nos infrastructures ont été construites pendant la Révolution tranquille et leur durée utile... leur durée de vie >utile arrive à sa fin à peu près toutes en même temps. Ce que nous dit l'Ordre des ingénieurs, c'est que la situation, actuellement, c'est... 46 % des infrastructures sont... québécoises sont dans un état inquiétant, une augmentation de 4 % par rapport à l'année dernière. Le déficit, le défi ne cesse de croître, puisqu'il est passé de 40 à 45 milliards de dollars depuis l'an dernier, un manque à gagner qui va s'élever, d'ici 2035, à 75 milliards de dollars.
Là, je ne leur demande pas d'être de gauche, M. le Président. Je leur demande juste de planifier quelque chose qui est simple à planifier, la mise à jour de nos infrastructures, celles qui existent déjà.Je comprends que c'est toujours mieux de couper des rubans quand nous sommes élus, mais, étant donné l'état de nos routes, de nos écoles, de nos hôpitaux, de nos ponts, de notre transport en commun, il est largement temps de mettre de l'avant une planification à long terme, sur cinq ans, avec du financement adéquat. Nous ne sommes même pas capables de savoir quel est le réel état des infrastructures, et je rajoute que 60 % du parc des infrastructures, en fait, dépend des municipalités, et la vision qu'on a sur la situation est, pour le moins qu'on puisse dire, approximative.
En matière d'énergie, ce gouvernement continue à exercer un énorme transfert d'argent du public vers le privé puisqu'il s'entête à ne pas nationaliser les différentes éoliennes qui sont faites depuis l'année... le début des années 2000. Vous le savez comme moi, M. le Président, aucune des éoliennes qui a été construite n'appartient à 100 % à Hydro-Québec, et, j'espère que ce n'est un scoop pour personne ici, le privé est là pour faire de l'argent. Il se garde une cote à chaque kilowattheure, qu'il envoie aux actionnaires, quand il n'envoie pas carrément les revenus dans des paradis fiscaux, comme nous l'avons vu avec Brookfield, dont, jusqu'à récemment, un des anciens employés était chef de cabinet des deux derniers ministres de l'Énergie.
En matière d'énergie, nous allons aussi décider de mettre une énorme partie de notre énergie verte pour l'intelligence artificielle, d'énormes centres de données qui, vous le savez comme moi, n'apportent pas de nouveaux emplois. Nous n'avons toujours pas une politique, au Québec, qui encadre l'utilisation de l'intelligence artificielle, alors qu'on sait le coût exorbitant en matière d'eau potable, en matière d'énergie, en matière de minerai et en matière... sociaux, parce que je rappelle ici qu'un engin d'intelligence artificielle ne paie pas d'impôt et que ces compagnies-là se trouvent à l'étranger. Pour vous donner un ordre de grandeur, M. le Président, actuellement, il y a 82 centres de données, au Québec, qui consomment 150 mégawatts.L'objectif est de passer à 1 100 mégawatts, M. le Président, une augmentation de plus de 500 %.
Laissez-moi vous parler maintenant de la question de la justice.La situation est absolument dramatique. Il y a des coupes à tous les niveaux. Depuis novembre 2025, moins 7,9 % des effectifs au ministère de la Justice, moins 11,4 % au DPCP, moins 9 % des effectifs au Tribunal administratif du Québec, moins 6,6 % au Curateur public. Les centres de gestion des appels de la Sûreté du Québec sont débordés. 10 bureaux régionaux des infractions et des amendes ont été fermés dans les régions. Les centres d'appels du gouvernement, que ce soit au TAL, à l'IVAC et ailleurs, sont débordés aussi.
Et, pire encore, alors que la justice garantit notre pleine citoyenneté, à cause du manque... à cause du manque de ressources, tenez-vous bien, M. le Président, 46 %... non, 44 % des procureurs confirment avoir déjà renoncé à autoriser des poursuites criminelles ou avoir abandonné des poursuites en cours en raison d'un manque de ressources, c'est 55 % pour les tribunaux spécialisés en violence sexuelle et conjugale. C'est bien beau de parader devant les médias et nous dire qu'il y a des nouvelles... des nouveaux processus pour les personnes qui sont victimes d'agression sexuelle, mais, s'il n'y a pas les ressources pour pouvoir faire le suivi et mettre en place le processus, eh bien, on abandonne ces femmes.
On les abandonne aussi parce qu'il n'y a pas, malheureusement, assez de ressources quand elles sont victimes de violence et qu'elles fuient, elles fuient chez elles, puisque, malheureusement, nous ne sommes pas capables de les accueillir dans des environnements... dans des environnements sécuritaires.
Je pourrais continuer beaucoup. Laissez-moi dire un mot... Au Numérique, plus de 10 %, au ministère du Numérique, de baisse, malgré le fait que la première recommandation du juge Gallant, la première recommandation, c'est d'avoir une expertise bien payée, locale, pour éviter les centaines de millions de gaspillage de ce gouvernement qui a été fait. Même la recommandation n° 1 du juge Gallant n'a pas été suivie.
Malheureusement, l'argent existe, les milliardaires s'empiffrent, les gens les plus riches accaparent la grande majorité des augmentations.
Motion formulant un grief
Et laissez-moi... Je n'ai plus de temps, malheureusement, M. le Président. Laissez-moi vous lire la motion de grief que je propose :
« Que l'Assemblée nationale blâme le gouvernement de la CAQ et le ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie pour son budget qui ne prévoit ni mesure de nationalisation des parcs éoliens ni investissements significatifs dans la transition écologique et qui prive le Québec de leviers stratégiques et de revenus essentiels pour l'État dans un contexte où investir massivement dans l'énergie propre et publique constitue à la fois une nécessité écologique et une opportunité économique majeure pour le Québec. »
Merci, M. le Président.
31.03.2026 à 14:32
Nick Seebruch
Lors de la dernière journée de la convention du NPD à Winnipeg, on a annoncé qu'Avi Lewis avait remporté la course à la direction du NPD haut la main. Ayant obtenu 56 % des votes, Lewis a recueilli près du double des voix de sa plus proche concurrente, la députée d'Edmonton-Strathcona Heather McPherson.
29 mars 2026 | tiré de rabble.ca
Le décompte final du vote a révélé que près de 71 000 votes avaient été exprimés, dont la grande majorité en ligne.
Le NPD utilise un système de bulletin préférentiel pour son élection à la direction, où chaque électeur classe les candidats par ordre de préférence. Lewis était le choix privilégié de la majorité des membres votants.
La répartition des votes s'établit comme suit : Lewis a terminé avec 39 734 votes, Heather McPherson en a obtenu 20 899, Tanille Johnston 5 159, Rob Ashton est arrivé quatrième avec 4 193 votes, et enfin Tony McQuail en a reçu 945.
Dans son discours de victoire, Lewis a rapidement exposé sa vision pour le parti et pour le pays.
« Le premier ministre est très populaire, c'est un homme intelligent et la plupart des Canadiennes et Canadiens veulent lui accorder le bénéfice du doute. C'est juste. Mais je crois que lorsqu'on relie les points, ses gestes ne correspondent pas à la vision que les Canadiennes et Canadiens méritent vraiment en ce moment périlleux », a déclaré Lewis.
Il s'en est pris à plusieurs politiques du gouvernement libéral de Mark Carney.
Une vision de la puissance publique pour résoudre les problèmes de société
« Un demi-billion de dollars en une décennie pour faire du Canada un exportateur majeur d'armements dans un monde déchiré par les guerres ; des compressions dans nos précieux services publics ; des droits autochtones balayés du revers de la main ; fonce à toute vapeur, sans réglementation sur l'IA ni sur les pipelines », a-t-il dit. « Lors des dernières élections fédérales, les Canadiennes et Canadiens ont voté pour dire non à Trump et au trumpisme. Ce qu'ils obtiennent à la place, c'est un gouvernement qui suit les États-Unis vers un avenir de guerres, de combustibles fossiles et d'IA générative destructrice d'emplois. »
Lewis a affirmé qu'un gouvernement néo-démocrate miserait sur des alternatives publiques aux problèmes qui, selon lui, minent la société canadienne.
« Le NPD a une offre différente pour ce pays. Notre plan est de protéger l'économie contre Trump en investissant massivement dans l'indépendance économique canadienne, en mettant à profit la puissance incomparable de la propriété publique pour garantir les bases d'une bonne vie », a-t-il déclaré.
Il a promis des alternatives publiques pour l'alimentation, Internet, la téléphonie et le logement, ainsi qu'« un réseau électrique du 21e siècle, une révolution des autobus électriques et une thermopompe dans chaque foyer, construits avec de l'acier canadien, créant des dizaines de milliers d'emplois syndiqués ».
Pour financer son ambitieux programme social, Lewis a évoqué un autre volet de sa plateforme : une taxe sur la fortune.
« Il est temps — il est grand temps — de taxer correctement les sociétés et les milliardaires qui ont surfé sur une vague de profits », a-t-il dit. « L'argent est là. Nous avons besoin d'un gouvernement qui ait le courage d'aller le chercher pour nous tous. »
Une clarté morale sur la scène internationale
Lewis a également vivement critiqué l'incapacité de Carney à tenir tête au président américain Donald Trump et à condamner les actions du gouvernement israélien.
« Nous avons besoin d'un gouvernement qui ne se contente pas de parler de valeurs canadiennes sur la scène mondiale, mais qui agisse avec clarté morale lorsque c'est nécessaire », a-t-il déclaré. « Quand des bombes et des missiles tombent sur des écoles et des hôpitaux, quand Israël commet un génocide à Gaza, nous l'appelons par son nom et nous faisons tout en notre pouvoir pour y mettre fin. »
Le Dr Yipeng Ge s'est montré actif et engagé dans le mouvement pour mettre fin au génocide à Gaza. Ge a appuyé Lewis tôt dans la course à la direction et a affirmé que la clarté morale exprimée par celui-ci fait partie de ce qui l'a attiré vers sa campagne.
« Les positions d'Avi sur la Palestine et la clarté de son langage à un moment où l'apartheid et le génocide sont commis par Israël, et où le Canada continue de soutenir Israël dans cette entreprise, il est vraiment important de voir Avi réussir à la tête du NPD afin qu'il puisse servir de contrepoids aux conservateurs et aux libéraux qui continuent de soutenir Israël », a déclaré Ge dans une entrevue accordée à rabble.ca.
« Nous devons commencer à gagner maintenant »
Dans ses remarques de clôture, Lewis a dit être fier d'assumer la direction du NPD, qui avait été tenue par tant d'autres grands chefs du parti, dont son grand-père David Lewis. Il a évoqué l'engagement de son grand-père envers le parti ainsi que l'héritage de son propre père, Stephen Lewis, ancien chef du NPD de l'Ontario.
« Il m'a confié quelque chose d'un peu déchirant que son père, David, lui avait dit un jour », a déclaré Lewis à la convention. « David lui avait dit : "Fiston, pas de mon vivant, mais peut-être du tien." Récemment, mon père m'a dit la même chose : "Pas de mon vivant, peut-être du tien." Eh bien, papa, je refuse de dire ça à mon enfant. »
Avi Lewis a affirmé que le pays avait besoin d'un NPD fort et qu'il était temps que le NPD forme le gouvernement.
« Nous ne pouvons pas attendre une autre génération. Nous devons commencer à gagner maintenant », a-t-il conclu.
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31.03.2026 à 14:32
Dan La Botz
Alors que la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran entre dans sa troisième semaine, la population des États-Unis cherche encore à se faire une opinion sur ce conflit.
Hebdo L'Anticapitaliste - 792 (19/03/2026)
Par Dan La Botz
Crédit Photo DR
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Depuis le début de la guerre, la plupart des sondages montrent qu'elle est majoritairement désapprouvée, une situation inédite dans l'histoire récente du pays.
Un soutien historique aux guerres
La majorité de la population avait soutenu la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée et, au départ, la guerre du Vietnam. Après les attentats du 11 septembre 2001 — le gouvernement, avide de revanche — bénéficiait d'un large soutien lorsqu'il a lancé la guerre en Afghanistan. En 2003, lorsque l'administration de George W. Bush voulut attaquer l'Irak, elle fabriqua de fausses preuves affirmant que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. Trompée par Bush, près des trois quarts de la population ont alors soutenu la guerre.
Le peuple étatsunien, comme beaucoup d'autres peuples sans doute, a tendance à penser d'abord à lui-même… et aux autres plus tard. Notre pays — ou du moins une grande partie de sa population — a un sérieux problème avec la compassion et l'empathie. Des chrétienNEs de droite affirment que l'empathie est un péché qui pousse les gens à soutenir l'avortement, les droits des personnes LGBT ou l'immigration illégale. Le vice-président J. D. Vance parle d'« empathie toxique » et la condamne. L'ancien conseiller de Trump, Elon Musk, a même déclaré que « la faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale est l'empathie ». On entend donc rarement les conservateurs exprimer de la compassion pour les PalestinienNEs tuéEs à Gaza ou pour les IranienNEs et les LibanaisEs dont les villes sont aujourd'hui bombardées. Rien ne dit que la mort de dizaines de milliers de ces personnes pousserait ces électeurEs à vouloir mettre fin à la guerre.
Et il est difficile de savoir si d'éventuels attentats islamistes aux États-Unis — il y en a déjà eu quelques-uns — conduiraient l'opinion à soutenir davantage la guerre ou au contraire à s'y opposer.
Les raisons du rejet de cette guerre
Pourquoi, aujourd'hui, les ÉtatsunienNEs s'opposent-ils à ce conflit ? D'abord parce que le président Donald Trump avait été élu en promettant de mettre fin aux « guerres étrangères sans fin pour des changements de régime ». Lui et son administration n'ont jamais pris le temps de s'adresser à la population pour justifier la guerre. Puis, dès le premier jour du conflit, les États-Unis ont bombardé une école de filles, tuant 150 enfants ainsi qu'une trentaine d'enseignantEs et de membres du personnel. Trump a nié que les États-Unis aient frappé l'école et a accusé l'Iran. Mais quelques jours plus tard, les médias et l'armée elle-même ont révélé qu'il avait menti et qu'un missile US avait bien tué ces 180 personnes. La population a manifestement été choquée par la mort de ces enfants et par le mensonge de Trump, ce qui explique peut-être qu'elle ne se soit pas précipitée pour soutenir la guerre.
Deux facteurs sont susceptibles de retourner l'opinion contre la guerre : la hausse du prix de l'essence et les pertes militaires. La destruction d'infrastructures pétrolières au Moyen-Orient, et surtout le blocage du détroit d'Ormuz par l'Iran, ont fait grimper rapidement les prix à la pompe. L'essence coûte désormais environ 3 dollars le gallon partout dans le pays et pourrait rapidement atteindre 4 dollars si la guerre se prolonge — un niveau qui pourrait mettre en danger la majorité républicaine au Congrès.
Au moment où j'écris, le 15 mars, 13 soldats US ont déjà été tués et jusqu'à 150 blessés. Si les pertes continuent d'augmenter, elles pourraient pousser davantage de gens à se retourner contre la guerre, y compris parmi les électeurs de Trump.
Trump et son entourage ont violemment attaqué les médias, qualifiant leurs reportages et leurs critiques de « fake news » et d'« antipatriotiques ». Le secrétaire à la Défense Hegseth a même exprimé l'espoir que Larry et David Ellison, milliardaires proches de Trump qui contrôlent déjà une grande partie des médias, puissent en prendre davantage le contrôle. De son côté, Brendan Carr, président de la Federal Communications Commission, a menacé de retirer leur licence à certains médias audiovisuels. Mais ils ne pourront pas cacher les immenses panneaux au bord des autoroutes qui affichent le prix de l'essence.
Dan La Botz
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31.03.2026 à 14:31
Michel Gourd
Selon l'OMM, il y aurait actuellement une quantité record de chaleur accumulée sur la planète, ce qui pourrait causer des conséquences nuisibles pour l'humanité pendant des siècles.
L'Organisation météorologique mondiale (OMM) a publié le 23 mars un rapport de 46 pages décrivant en détail l'état du climat mondial. Les 11 dernières années, auraient été les plus chaudes jamais enregistrées, 2025 ayant une température moyenne d'environ 1,43 degré C. supérieure à la moyenne de la période allant de 1850 à 1900.
Cette évaluation intègre cette année une nouvelle variable décrivant la vitesse à laquelle l'énergie s'accumule sur la planète. En 2025, la chaleur moyenne des océans a atteint un record de 66 ans, soit depuis le début des observations faites à ce sujet. Chacune des neuf dernières années a battu la précédente au niveau de la chaleur des océans. Chose plus alarmante encore, la vitesse de réchauffement des océans entre 2005 et 2025, est plus du double de celle observée entre 1960 et 2005. Activités humaines perturbantes
La secrétaire générale de l'OMM, Celeste Saulo, considère que les activités humaines perturbent de plus en plus l'équilibre naturel. Partout sur la planète, des phénomènes extrêmes tels des cyclones tropicaux, de fortes pluies et des épisodes de chaleur intense ont nui aux économies de nombreuses régions.
Les concentrations de gaz à effet de serre tel le protoxyde d'azote, le méthane et le CO₂, ont atteint leur niveau le plus élevé depuis au moins 800 000 ans. La perte de masse des glaciers de référence s'est classée parmi les cinq plus importantes enregistrées au cours de l'année hydrologique 2024-2025. Cette situation s'inscrit dans une tendance à l'accélération de la fonte glaciaire observée depuis le début des relevés, en 1950.
L'année dernière, le niveau moyen de la mer à l'échelle mondiale était supérieur d'environ 11 cm au niveau enregistré au début des relevés en 1993. Les océans absorbent chaque année une partie de l'augmentation de température de la planète causée par les changements climatiques. Cette situation entraîne leur acidification. Selon le GIEC, il est possible d'affirmer avec une grande certitude que les valeurs actuelles du pH de surface sont sans précédent depuis au moins 26 000 ans.
Les variations du pH océanique présentent des différences régionales. Les plus importantes diminutions du pH de surface ont été relevées dans le nord du Pacifique tropical, l'est du Pacifique équatorial, les océans indien et austral, et des régions de l'Atlantique. Activités humaines perturbées
Cette acidification nuit à la pêche, à la production alimentaire, à la biodiversité et aux écosystèmes. Le document inclut aussi une section portant sur les impacts de ces changements de température sur la santé. L'augmentation de la chaleur a un effet stimulant sur les populations de moustiques responsables de la dengue. Leur propagation géographique est actuellement la plus rapide au monde et le nombre de cas d'infection signalé atteint un record. Entre 100 et 400 millions de personnes sont infectées annuellement par cette maladie. Selon l'Organisation mondiale de la santé, environ la moitié de la population mondiale est à risque.
L'augmentation de la température à des niveaux dangereux pour la vie est aussi un problème allant grandissant. Certaines régions de la planète sont actuellement aux prises annuellement avec des chaleurs dépassant les 50 degrés C. En fonction des taux d'humidité de l'air et de l'état de santé des personnes, l'exposition prolongée à des températures élevées peut aussi entraîner des coups de chaleur et la mort. Il y a actuellement 1,2 milliard de travailleurs qui sont dans des endroits ou ils peuvent subir de telles hausses de températures pouvant être dangereuses pour leur santé.
Les phénomènes météorologiques extrêmes nuisent aussi à la production agricole, entraînant des migrations de population, des maladies animales et la propagation d'insectes ravageurs. L'insécurité alimentaire liée au climat est maintenant considérée comme une des causes de l'instabilité sociale. Ces conséquences sont particulièrement importantes dans les régions touchées par des conflits. Privés du soutien de leur gouvernement ou même visées par celui-ci, les populations vulnérables peinent à se préparer à ces changements climatiques, ou même s'y adapter.
Le secrétaire général de l'organisme de l'ONU, Antonio Guterres, considère que tous les indicateurs climatiques clés de la planète sont actuellement dans le rouge. Selon lui, les données rendues publiques montrent que le chaos climatique s'accélère. Les terriens pourraient subir pendant des siècles les conséquences de cette situation allant s'aggravant. Michel Gourd
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31.03.2026 à 14:31
Jean-François Bayart
Dans la guerre israélo-américaine, l'ingrédient religieux n'est peut être pas là où on le pense. Aux côtés de Trump, il est un homme qui agit avec Dieu en tête : le très vindicatif ministre étatsunien de la Guerre, Pete Hegseth, qui inscrit ce conflit dans son imaginaire islamophobe et belliqueux.
Tiré du blogue de l'auteur.
À force d'ânonner depuis quarante ans la « République des ayatollahs » (ou, plus stupidement encore, « des mollahs ») et de ne voir le pays qu'à travers la focale de l'islam, beaucoup se sont interdit de comprendre le vrai rapport de force dans lequel se sont engagés, bien imprudemment, Israël et les États-Unis. Car, depuis longtemps, la République islamique n'est plus celle des « ayatollahs » ou des « mollahs », si tant est qu'elle ne l'ait jamais été.
Dès 1988, Khomeini avait fait prévaloir la raison politique sur la raison religieuse en instituant le Conseil de discernement de la raison d'État, organe collégial d'arbitrage entre les différents centres de pouvoir d'un régime polycentrique et factionnel, irréductible à l'idée de dictature personnelle, quel que soit son incontestable caractère répressif. De ce point de vue, la liquidation du Guide de la Révolution est vaine, sinon contre-productive.
Depuis, le personnel politique s'est largement sécularisé, à l'instar de la société elle-même. Il puise dans le répertoire nationaliste plutôt que dans celui de l'islam, même si la sensibilité mahdiste du chiisme duodécimain peut alimenter le premier, en particulier grâce à son culte du martyre. Et des martyrs, la guerre qu'Israël et les États-Unis imposent à l'Iran en produira vite beaucoup, surtout si les combats doivent se porter sur son sol.
Bref, la guerre sans but précis risque fort de devenir une « guerre sans fin », du type de celles que Donald Trump disait abhorrer mais dont Israël tire désormais sa domination régionale grâce aux armes, aux financements et à l'impunité que lui prodiguent ses alliés. L'Iran, quant à lui, conscient de ses faiblesses et rompu à l'exercice, s'est préparé à un affrontement asymétrique de longue durée en enterrant et en décentralisant sa défense, et en espérant pouvoir compter sur ses alliés au Liban et au Yémen.
L'élément frappant, après l'exécution extrajudiciaire d'Ali Khamenei, est bien l'absence de la dimension religieuse dans sa succession. Ce n'est certes pas pour son rang clérical ou ses compétences théologiques que son fils Mojtaba a été désigné, nonobstant ses blessures, apparemment suffisamment sérieuses pour qu'il ne puisse se montrer en public. Il a été choisi parce qu'il est le fils de son père, selon la logique de l'« État familial » (Julia Adams) qui prévaut en Iran.
Son simple patronyme est un bras d'honneur adressé à l'agresseur. Et la logique dynastique qui l'a emporté est peut-être une grimace à l'intention des monarchistes qui essaient de ressusciter politiquement les Pahlavi avec l'appui d'Israël, sur fond de retrouvailles symboliques entre Esther et le roi Xerxès, quitte à célébrer un Pourim sanglant dans le ciel de Téhéran.
Sur le plan intérieur, cette solution a l'avantage de différer la vraie succession d'Ali Khamenei qui empoisonne la vie politique iranienne depuis plusieurs années et qui met en jeu l'équilibre précaire entre les différentes forces constitutives de la République islamique. La prédominance des Gardiens de la Révolution – dans l'ombre desquels se tiendrait Mojtaba – est souvent évoquée, compte tenu de l'ampleur de leur assise économique et de leur puissance militaire. Encore ne faudrait-il pas surestimer leur unité. Tout comme les autres institutions, ils semblent divisés au fil des rivalités personnelles au sein de leur commandement, et selon les sensibilités politiques qui parcourent les autres composantes de la classe dirigeante.
En bref, la désignation de Mojtaba Khamenei comme nouveau Guide de la Révolution est toute politique et n'a pas grand-chose de religieux. Le silence, à ce propos, des « sources d'imitation », les principaux dignitaires du chiisme, est assourdissant. Tout comme est remarquable l'absence d'une fatwa de leur part invitant au djihad contre l'envahisseur. Les ayatollahs sont ailleurs…
Si l'on veut absolument trouver du religieux dans ce conflit, il faut se tourner vers Washington. Non, bien sûr, parce que Donald Trump se serait rallié à l'offensive israélienne pour complaire à sa base évangélique, dont rien ne dit qu'elle approuve ce saut dans l'inconnu. Pour mystérieuses et changeantes qu'elles soient, ses motivations sont probablement autres.
Mais, à ses côtés, il est un homme qui agit avec Dieu en tête : le très vindicatif ministre étatsunien de la Guerre, Pete Hegseth, qui inscrit ce conflit dans son imaginaire islamophobe et belliqueux. Il porte sur son torse un tatouage représentant la croix de Jérusalem, symbole des croisades médiévales, et sur son biceps la devise latine Deus Vult qui en était le cri de guerre. Un héritage que Pete Hegseth assume sans ambages dans son ouvrage American Crusade (2020). En 2015, il s'était d'ailleurs compromis dans un bar de l'Ohio en criant, ivre : « Tuez tous les musulmans ! » Désormais au Pentagone, il y organise des services religieux qu'il confie à des prédicateurs d'orientation « chrétienne nationaliste ». En février, il y a invité le pasteur extrémiste Douglas Wilson, qui prône une vision théocratique de la société selon laquelle les femmes doivent se soumettre à leur mari et ne pas disposer du droit de vote.
Pour l'historienne Diana Butler Bass, Pete Hegseth est un représentant du mouvement chrétien reconstructionniste dominioniste, qui entend instaurer dans les deux cents ans une société biblique et patriarcale aux États-Unis. De ce fait, estime un autre chercheur, Matthew Taylor, son appui forcené à la guerre contre l'Iran est moins inspiré par le sionisme chrétien que par le mythe des Croisades. En tout cas, ce ne semble pas être la charité qui l'habite. Après quelques jours de guerre, le 4 mars, il a fulminé contre l'Iran : « Ce n'était jamais censé être un combat équitable, et ce n'est pas un combat équitable. Nous les frappons alors qu'ils sont à terre, et c'est exactement comme cela devrait être. » Le 13 mars, il a annoncé que l'armée américaine ne ferait « aucun quartier », annonce de crimes de guerre programmés.
Enfin, la guerre d'Iran s'est affranchie de la religion civile censée présider aux destinées du monde, à défaut de lui assurer une « paix perpétuelle » : le credo du droit international que piétinent Israël et les États-Unis, sans susciter de vraie réaction de la part des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies. C'est la force brute qui s'impose, celle d'un mélange de considérations dites géopolitiques dont la rationalité n'est pas toujours évidente, et d'intérêts particuliers, parfois triviaux, sinon sordides.
Louis Dupeux, l'historien de la révolution conservatrice allemande des années 1920, parlait à son sujet d'une « pensée sans frein », et notamment sans frein religieux. C'est bien ce à quoi nous assistons à nouveau de la part de différents régimes relevant de cette catégorie, quand bien même ils appellent Dieu à la rescousse pour légitimer leur expansionnisme militaire, à l'instar de Donald Trump ou de Vladimir Poutine.
Jean-François Bayart Professeur à l'IHEID (Genève)
31.03.2026 à 14:27
Coalition du Québec URGENCE Palestine
La guerre des États-Unis et d'Israël contre l'Iran et le Liban dure depuis presque un mois, ses répercussions dépassant largement la région. À ce jour, en Iran, on compte 1 937 morts, 24 800 blessés et plus de 3 millions de personnes déplacées ; au Liban, 1 094 morts, plus de 3 100 blessés et plus d'un million de personnes déplacées.
Tiré de l'infolettre #14 - 27 mars 2026 Coalition du Québec URGENCE Palestine
Au milieu des déclarations quotidiennes – honteuses, mensongères et contradictoires – du président Trump, les États-Unis sont en train de déployer entre 2 000 et 3 000 soldats de la Force de réaction rapide de la 82e division aéroportée et 5 000 'marines', laissant présager une possible opération terrestre en Iran. Trump a repoussé au 6 avril l'échéance de la destruction des sites énergétiques, à défaut de la capitulation de l'Iran.
Au Liban, les bombardements israéliens se poursuivent sur Beyrouth et le sud du Liban, où Israël a déjà rasé des dizaines de villages. En possible prélude à une invasion terrestre, l'armée israélienne procède à la destruction de tous les ponts sur le fleuve Litani (dont les eaux sont convoitées depuis longtemps par Israël), coupant le sud du Liban du reste du pays.
La zone d'évacuation obligatoire, de type « partez ou mourez », a été étendue au nord du Litani jusqu'au fleuve Zahrani, couvrant maintenant environ 14 % du territoire libanais et touchant plus de 100 villes et villages.
Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a déclaré lundi : « Tout comme nous contrôlons 55 % de Gaza, nous devons faire de même au Liban », ajoutant que le Litani devait « devenir la frontière entre nous et le Liban ».
À Gaza, les bombardements et le blocus israéliens continuent, en violation constante du « cessez-le-feu » d'octobre 2025. 673 Palestinien·nes ont été assassinés par Israël depuis cette date. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme indique que les Palestinien·nes de Gaza vivent toujours dans des conditions de précarité et de déshumanisation. Le coût de l'électricité fournie par des génératrices privées est devenu totalement prohibitif du fait que seuls 14,7 % de la quantité de carburant convenue dans le protocole humanitaire du « cessez-le-feu » ont pu pénétrer à Gaza.
En Cisjordanie occupée, la violence routinière des colons et des soldats israéliens a explosé depuis le début de guerre contre l'Iran et le Liban. Alors que depuis le début de l'année 2026, 26 Palestinien·nes ont été tués et 260 ont été blessés, plus de la moitié de ces meurtres et plus de 100 des blessures ont été infligés entre le 28 février et le 16 mars.
Un projet de loi à l'étude au parlement israélien fera de l'exécution, sans exiger l'approbation unanime des autorités judiciaires, la peine principale en Cisjordanie pour les prisonniers palestiniens accusés d'avoir commis des meurtres qualifiés d'« actes terroristes ».
Les peines d'emprisonnement à perpétuité deviendront des cas exceptionnels relevant de l'autorité militaire.
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31.03.2026 à 14:27
Somayeh Rostampour
Somayeh Rostampour est sociologue et ses recherches portent sur le Kurdistan, l'Iran, le Rojava et la Turquie. Elle est l'autrice de Femmes en armes, savoirs en révolte. Du militantisme kurde à la Jineolojî (Agone, 2025) et poursuit son engagement en tant que chercheuse, Kurde et féministe. Elle est membre active de plusieurs collectifs internationalistes, féministes et issue de l'exil. Nous publions son analyse limpide et documentée de ce qu'est le campisme, que l'on peut définir comme une grille de lecture des évènements internationaux qui, sous prétexte de dénoncer l'impérialisme du nord, invisibilise et exclut les résistances internes aux régions du sud.
Tiré de Frustration Magazine 26 mars 2026
Par Somayeh Rostampour
Photo de Sajad Nori sur Unsplash
L'Iran traverse une phase d'une violence et d'une intensité exceptionnelles. Depuis le soulèvement de 2022, suite au meurtre policier de la jeune Jina Amini, la République islamique n'a cessé de chercher, dans chaque guerre et dans chaque crise géopolitique, les moyens de restaurer une part de l'autorité et de la respectabilité qu'elle avait perdues. La guerre menée par le colonisateur génocidaire israélien contre les Palestiniens, après le 7 octobre 2023, puis la première attaque israélo-américaine contre l'Iran en juin 2025, lui ont offert un premier cadre de recomposition. Le massacre de janvier 2026, au cours duquel des milliers de manifestants iraniens ont été tués en seulement quelques jours par les forces du régime théocratique, et ce pour avoir protesté contre la crise économique et la dictature politique, a cependant rouvert une crise aiguë de légitimité – à la fois interne et internationale.
Alors que l'Iran était encore en deuil et que nombre de familles n'avaient même pas pu récupérer les corps de leurs proches, les États-Unis et Israël ont déclenché, le 28 février 2026, une nouvelle invasion impérialiste. Plus violente encore. Elle a, paradoxalement, aidé le régime à regagner une partie de son crédit perdu par la répression sanglante du mois précédent. En ce sens, cette attaque américano-israélienne doit être comprise non comme l'antithèse de la violence du régime iranien, mais comme l'un des moments par lesquels cette violence trouve les conditions de sa reproduction politique. Ces événements ne constituent ni des séquences distinctes, ni deux violences opposées – l'une répressive et l'autre prétendument libératrice –, mais les moments successifs d'un même processus contre-révolutionnaire. Autrement dit : la guerre extérieure a prolongé et approfondi la contre-révolution intérieure, tout en permettant au régime iranien de resserrer la cohésion interne et d'étouffer, une fois de plus, la contestation populaire.
Le reconnaître ne minimise en rien le fait que l'Iran a été, et demeure, la cible d'une agression impérialiste et coloniale. Cela implique au contraire de lire cet assaut dans sa fonction politique profonde : d'une part, une entreprise de destruction meurtrière des vies civiles, des corps, des infrastructures et des territoires (menée sous de faux prétextes), prolongeant l'entreprise génocidaire menée à Gaza et la destruction du Liban ; et, d'autre part, la mise à disposition, pour la République islamique, de nouvelles ressources au service de sa reconstitution.
Qu'est-ce que le campisme ?
L'agression israélo-américaine renforce la militarisation de l'Iran, la répression et l'écrasement des soulèvements venus d'en bas. Elle accentue, en prime, une polarisation politique mortifère. D'un côté : une partie de l'opposition, notamment monarchiste, a salué les bombardements impérialistes au nom de son hostilité au régime théocratique. De l'autre côté : une partie des forces politiques est retombée dans l'orbite de la République islamique au nom de l'anti-impérialisme et du refus de la guerre.
Une impasse, donc.
Si la nature réactionnaire du premier courant pro-Israël et pro-génocide fait relativement consensus, celle du second demeure bien plus rarement interrogée. Elle est pourtant tout aussi réactionnaire. L'ambiguïté n'en persiste pas moins. C'est dans cette impasse que la question du campisme resurgit avec une acuité toute particulière.
Héritage de la guerre froide, le campisme réduit le monde à deux « camps » : l'impérialisme (États-Unis, OTAN, Israël et ses alliés) contre la « résistance » (Iran, Russie, Chine, Syrie d'Assad…). Toute force située hors de ces deux camps – des projets comme le Rojava aux soulèvements démocratiques – est écartée comme suspecte ou comme « cheval de Troie de l'ennemi ». Toute critique des dictateurs est aussitôt disqualifiée comme « complicité avec l'impérialisme ». Quant aux mobilisations populaires, elles se voient réduites à un simple « relais de l'Occident » ou se voient instrumentalisées (dès lors qu'elles peuvent servir un camp). La logique « l'ennemi de mon ennemi » se transforme en alibi : elle excuse la domination interne et détourne les luttes – y compris les manifestations contre les bombardements ou les sanctions occidentales – en les enrôlant dans une bataille géopolitique. Résultat : la solidarité internationale se retrouve paralysée, incapable de tenir ensemble l'anti-autoritarisme et l'anti-impérialisme. Sous prétexte de prévenir toute « exploitation impérialiste » des révolutions, les campistes tendent à privilégier une gauche structurellement marginalisée, « prudente » et parfois condamnée à la défaite perpétuelle. Il s'agit d'un un argument également développé par Gilbert Achcar et que Rohini Hensman mettait en lumière dans sa critique de la rhétorique pseudo-anti-impérialiste publiée en 2018.
Cet « anti-impérialisme identitaire » privilégie la loyauté envers les États « anti-occidentaux » plutôt que l'analyse du capitalisme mondial. Il justifie par là même la répression, le patriarcat, l'homophobie et le colonialisme interne « au nom de la résistance ». Les victimes deviennent des « dommages collatéraux » ; la priorité absolue va à la lutte contre l'impérialisme occidental. L'essayiste irlandais Fred Halliday qualifie ce type de pensée d'« anti-impérialisme des imbéciles » : un terme qu'il a utilisé pour critiquer la séquestration des diplomates américains à l'ambassade des États-Unis, à Téhéran (1979–1981). Au nom de son hostilité aux États-Unis, cette posture renforce violemment, en pratique, un régime de type théocratique qui réprime les gauches, les minorités nationales, les féministes et les conseils populaires. Ce concept a ensuite été repris par la militante syrienne Leila Al-Shami dans son livre Burning Country pour désigner les partisans de Bachar al-Assad, lors de la révolution arabe des années 2010. Du Budapest de 1956 à nos jours, cet anti-impérialisme des imbéciles n'en finit pas de masquer la violence et l'écrasement des révoltes par les États.
Une tendance similaire s'observe au sein de certains segments de la gauche blanche occidentale, mais aussi du mouvement décolonial. Elle relève de ce que l'on pourrait appeler le « blanchiment anti-impérialiste » (anti-imperialism-washing) : un usage stratégique de la rhétorique anti-impérialiste pour masquer, justifier ou minimiser les formes d'autoritarisme et de violence fasciste exercées à l'intérieur des frontières nationales – notamment lorsque ces régimes sont présentés comme des adversaires du pouvoir hégémonique occidental. Ce qui est rejeté n'est pas tant la logique coloniale elle-même que l'identité de ceux qui l'exercent. Car si ces discours dénoncent le colonialisme des puissances occidentales, ils restent largement aveugles, et même complices, au « colonialisme interne » – c'est-à-dire à la manière dont des peuples minorisés (comme les Kurdes) décrivent leur rapport au pouvoir étatique iranien. Cette pratique s'accompagne également souvent d'un gaslighting racial. Le “gaslighting” désigne à l'origine la manipulation d'une femme par la mise en doute de sa parole et de son état mental par l'époux. Devenu un mot-clé de la psychologie puis un outil critique du féminisme, il englobe désormais un type de langage politique mensonger et violent, voire négationniste. Autrement dit l'invalidation épistémique des savoirs subalternes : des communautés ayant historiquement subi la domination impériale et la répression interne se voient « enseigner », depuis des positions de privilège relatif, la « bonne » interprétation de l'impérialisme et de la résistance. Cette posture condescendante ne se contente pas de réinscrire les hiérarchies coloniales du savoir : elle délégitime les analyses et les expériences vécues de celles et ceux qui sont soumis à des systèmes de violence imbriqués.
Les conséquences sont pour le moins tangibles. La République islamique d'Iran instrumentalise ce discours pour externaliser ses contradictions internes, qualifier les manifestants de « terroristes » et durcir son appareil coercitif. Cette logique contribue aussi à justifier les politiques discriminatoires menées contre les migrants afghans : en les érigeant en menace intérieure, le régime déplace sur eux la responsabilité de difficultés qui relèvent en réalité de sa propre crise politique, sociale et économique.
Un régime en guerre contre le peuple
Après le génocide de Gaza et l'agression militaire d'Israël et des États-Unis contre l'Iran en juin 2025, cette logique campiste a dominé une partie de la gauche radicale mondiale. Aussi bien en Occident qu'en Amérique latine, en Afrique et dans le monde arabe. Elle a réduit la politique iranienne à un duel « Iran contre l'axe américano-israélien ». Les soulèvements populaires, réprimés dans le sang depuis 2017, ont été soit passés sous silence, soit redéfinis par le discours officiel : « infiltration du Mossad », « révolution colorée », « complot occidental », etc. Une telle saisie transforme les mouvements sociaux en menace sécuritaire et légitime la répression – de la violence de rue aux exécutions –, sous prétexte d'« état d'urgence » ou de « moment inopportun ». Ce « campisme stratégique » (dont la critique est menée notamment ici) accepte dans les faits le conservatisme au nom de la survie, et fait du peuple insurgé l'ennemi principal. Il se révèle pour ce qu'il est : profondément contre-révolutionnaire.
La dynamique géopolitique récente a offert aux campistes davantage de marges de manœuvre encore. Lors de la brève guerre d'Israël contre l'Iran en juin 2025, souvent désignée comme la « guerre des Douze jours », l'expérience concrète de la destruction a renforcé les tendances anti-guerre en Iran. Cependant, après le massacre sanglant de janvier 2026 commis par le régime, une partie de la société, épuisée et confrontée à l'impasse, a envisagé l'intervention étrangère comme un moyen de renversement et un « souffle d'espoir à court terme » – toutes les voies internes ayant été testées et le régime ne cédant sous aucune sorte de pression. Le massacre est largement perçu par la population comme une « guerre intérieure du régime contre le peuple », au cours de laquelle les manifestant·es ont été visé·es par des balles réelles. Il est souvent mis en parallèle avec la guerre Iran-Irak (1980-1988). Alors que ce conflit aurait coûté en moyenne 500 vies par jour (contre environ 100 lors de la guerre des Douze jours), le régime aurait tué en 2026, en deux nuits, « des dizaines de milliers » de manifestant·es. Un médecin reconnu a fait savoir qu'« au moins mille » interventions chirurgicales auraient été nécessaires, en une seule nuit et dans un seul hôpital, à Téhéran, pour tenter de sauver la vie des manifestant·es. Condamner la guerre extérieure ou l'intervention impérialiste sans dénoncer explicitement cette guerre intérieure constitue dès lors une rhétorique campiste, en plus d'un contresens politique complet.
Une trahison des mémoires du Sud
Depuis la contre-révolution islamique de 1979, une partie de la gauche nationale et internationale a subordonné l'analyse de classe et de genre à l'anti-impérialisme. Les protestations des femmes contre le port obligatoire du voile ont par exemple été marginalisées, contribuant involontairement à la consolidation de l'ordre religieux et patriarcal : celui-ci s'est vu présenter comme un gage d'« authenticité culturelle », un signe de distinction de l'Occident et un marqueur d'indépendance nationale. Une narration s'est imposée : elle considère la Révolution iranienne sous l'angle exclusif de l'anti-occidentalisme et, de ce fait, efface les forces séculières, féministes, queers, kurdes et socialistes. Notons que cet anti-impérialisme viriliste se montre structurellement incapable de reconnaître la légitimité des luttes internes au sein des régimes anti-occidentaux. Les expériences vécues, les mémoires collectives et les subjectivités politiques des groupes subalternes, femmes, minorités ethniques, communautés queer et classes populaires, sont systématiquement rejetées comme des agents de l'Occident ou des distractions insignifiantes. Cette violence épistémique, que Spivak a qualifiée d'« effacement du subalterne », constitue un trait récurrent des discours de la gauche mondiale qui n'a pas réussi à décoloniser ses propres cadres analytiques.
Après l'effondrement de l'URSS, en 1991, cette orientation a perduré sous la forme d'un tiers-mondisme étatiste : la loyauté des populations a été transférée vers les États « anti-américains », et les droits des femmes, des personnes queers et des minorités ont été subordonnés à l'« authenticité culturelle » et à l'« unité anti-impérialiste ». Cette approche, à la fois eurocentrée et orientaliste, ignore la subjectivité des peuples non occidentaux. Elle ne considère la violence comme sérieuse que lorsqu'elle émane de l'Occident. Elle refuse de reconnaître que les populations du Sud global peuvent lutter pour des droits et libertés démocratiques existant en Occident. Elle condamne uniquement les puissances « au label occidental » et occulte la domination non occidentale ; elle réduit volontiers les empires régionaux à un rôle de « supplétifs de l'Occident ». « L'unité anticoloniale » se transforme purement et simplement en autoritarisme nationaliste. Elle accompagne ainsi la logique d'« état d'urgence permanent » : priorité au pouvoir national, à la sécurité et aux leviers géopolitiques (exemple : « Nous combattons en Syrie pour ne pas combattre à Téhéran »).
Le campisme convertit la mémoire anticoloniale en instrument de légitimation des États postcoloniaux autoritaires. Il fait de l'État le sujet de la résistance et dépossède les peuples de leur légitimité comme de leur subjectivité politique. Ce faisant, il trahit des mémoires subalternes souvent constituées contre l'État lui-même. Paradoxalement, ces États, comme l'Iran, sont présentés comme « indépendants du capitalisme mondial » alors qu'ils demeurent des machines d'exploitation interne et de militarisme, soucieux, précisément, de s'intégrer au capitalisme global.
C'est très précisément dans son rapport aux marges colonisées de l'Iran que cette logique révèle le plus clairement sa violence. Car le campisme ne se contente pas d'effacer la pluralité des forces d'opposition iraniennes : il reconduit des hiérarchies internes, en reléguant au second plan, voire en disqualifiant, les luttes kurdes. À cet égard, il s'est souvent montré plus hostile aux Kurdes encore qu'aux Iraniens eux-mêmes, minimisant ou marginalisant la légitimité de leurs résistances. Ces violences symboliques s'inscrivent dans une histoire plus longue, aggravée par le soutien actif, ou le silence, d'acteurs du monde arabe et de certains segments d'une gauche se réclamant de l'anti-impérialisme ou de la décolonialité. Le génocide d'Al-Anfal, mené par Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak et ayant coûté la vie à environ 180 000 Kurdes en raison, simplement, de leur identité, illustre cette dynamique : au traumatisme lui-même s'ajoute le sentiment de trahison, renforcé par le soutien d'une partie du monde arabe et le silence ou la négation du fait par des intellectuels.
Plus récemment, en 2018, l'occupation d'Afrin, au Rojava, par l'armée turque a entraîné des violences systématiques, des déplacements et des destructions. Le Hamas a alors célébré cette occupation par la voix de Khaled Mashaal, cadre dirigeant historique : « La victoire à Afrin est un symbole de la volonté de la Turquie. Si Dieu le veut, nous produirons de grandes épopées pour aider notre peuple. » , avant de louer le leadership du président turc Erdoğan et de son parti au pouvoir depuis plus de 20 ans, l'AKP. Les événements ont malheureusement durablement rompu les liens entre les luttes kurdes et les luttes du monde arabe ou perse, ainsi qu'avec certaines parties de la gauche auto-proclamée anti-impérialiste, lesquelles ont trop souvent échoué à reconnaître et soutenir la lutte kurde – alors même que les mouvements kurdes ont historiquement soutenu la libération palestinienne et activement participé aux mouvements révolutionnaires régionaux.
L'instrumentalisation étatique des sanctions occidentales
Dans l'analyse campiste de l'économie politique iranienne – qu'elle soit le fait des intellectuels ou des figures décoloniales –, tout se réduit aux « sanctions » occidentales. Les protestations populaires sont interprétées comme de simples « mécontentements économiques » et la crise est entièrement attribuée aux pressions extérieures, occultant le rôle central des politiques du régime (On pourra lire, par exemple, ce texte écrit par un militant qui vit en Iran). La pauvreté découle en réalité de l'économie rentière et de la monopolisation des importations, que le régime instrumentalise. Les politiques sécuritaires et régionales ne sont pas de simples réactions à l'extérieur : elles relèvent de la logique de survie du régime, orientant les ressources vers les institutions coercitives et les projets idéologico-militaires – tandis que la population, elle, reste exsangue. Les sanctions contribuent ainsi à accroître la concentration des richesses au sein de l'oligarchie tout en consolidant les structures de pouvoir : transfert des coûts vers les plus vulnérables, justification de la répression et renforcement la richesse de l'oligarchie. Les politiques de choc économique (fluctuations du dollar, suppression du taux préférentiel) apparaissent comme des mesures calculées de « survie » dans un contexte de vulnérabilité.
Lorsque ce récit centré sur les sanctions est relayé par des médias proches du régime, le discours anti-sanctions se transforme en justification de la répression. La violence du régime contre le peuple est effacée. Et les meurtres, les tortures, les exécutions, les tirs sur les blessés dans les hôpitaux et les attaques contre des cérémonies du deuil sont légitimés. Cet anti-impérialisme autoritaire vide le langage de l'émancipation de tout contenu réel. C'est là une « gauche sans sujet de libération », comme le décrit la philosophe étasunienne Susan Buck-Morss.
Ces discours bénéficient, hors de France pour le moment, de relais médiatiques naguère incarnés par Russia Today ainsi que de soutiens directs émanant de réseaux liés à Roy Singham. Présenté comme un financeur transnational de médias, de réseaux et d'organisations de la gauche radicale aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Inde et ailleurs, Singham est également associé à Code Pink, un mouvement pro-palestinien et anti-guerre. Il facilite ainsi la diffusion de récits favorables à Pékin et à Téhéran. La présence récente de Code Pink à un congrès anti-guerre à Londres, aux côtés de figures campistes, de même que les interviews qui lui sont accordées sans mention explicite de son tropisme pro-chinois ou pro-iranien, illustrent les ambiguïtés politiques de ces circulations militantes. Lors de leur visite en Iran en 2008, les membres de ce groupe ont repris à leur compte le récit officiel en imputant la souffrance de la population aux seules sanctions occidentales. Leurs rencontres avec des responsables étatiques tels que Javad Zarif et leurs apparitions sur des médias liés au pouvoir (à l'instar de Fars News, notoirement associé à la diffusion d'aveux forcés) montrent comment la solidarité internationale peut être captée et mobilisée pour neutraliser la portée subversive du langage des droits humains. L'anti-impérialisme identitaire désarme les instruments critiques mêmes qu'ils prétendent défendre.
Arrêter de juger une cause à sa « récupération »
La diffusion du campisme autoritaire passe aujourd'hui largement par les réseaux sociaux. S'y entremêlent légitimation de régimes autoritaires, anti-occidentalisme réducteur et, dans certains cas, antisémitisme et schèmes conspirationnistes.
Malgré des asymétries objectives entre Israël (soutenu par l'Occident) et la République islamique (sous sanctions occidentales), des mécanismes politico-symboliques similaires opèrent : drapeaux américains/israéliens dans certains rassemblements « pro-Iran » ; drapeaux du régime iranien et portraits de Khamenei dans certaines mobilisations pro-palestiniennes. Autant de gestes susceptibles de transformer des luttes légitimes en justification de violence – tout en discréditant les résistances iranienne et palestinienne. La même logique vaut pour le désormais célèbre slogan « Femme, Vie, Liberté » (Jin, Jiyan, Azadî). Récupéré par l'extrême droite occidentale ou diasporique iranienne ainsi que par des courants pro-génocide, il peut être instrumentalisé en vue d'appuyer la violence militarisée.
Les mouvements progressistes et radicaux du Sud global finissent trop souvent, une fois relayés en Occident, par être récupérés par la droite : on ne le sait que trop. Mais ce processus, que l'on pourrait qualifier d'« extractivisme de la résistance » par les pays occidentaux, reflète en miroir l'« extractivisme colonial ». On ne saurait évidemment conclure à l'abandon du devoir de solidarité. Le cas du mouvement queer l'illustre exemplairement : le pinkwashing n'annule ni sa portée libératrice, ni la nécessité de la solidarité. La légitimité d'une résistance ne dépend que de son contenu émancipateur et de son ancrage parmi les opprimés. Jamais de sa récupération.
Le campisme contribue très concrètement au maintien des injustices historiques et contemporaines. Il crée un vide politique par dispersion et fragmentation, progressivement comblé par la droite et l'extrême droite, dans la région comme dans le monde. L'extrême droite diasporique iranienne occupe ce vide en simplifiant la Révolution et en diabolisant l'« anti-impérialisme ». Elle peut du même coup se présenter comme la seule force de changement. En homogénéisant artificiellement des populations (« Tous les Ukrainiens résistants à la Russie sont nazis / Tous les révolutionnaires syriens sont djihadistes / Tous les Iraniens en révolte soutiennent Israël ou les monarchistes »), le campisme se fait tragiquement le complice de la montée des forces impérialistes et réactionnaires.
L'extrême droite est partout l'extrême droite
En France, aucune gauche conséquente n'accepterait de se ranger sous les drapeaux de l'extrême droite au motif qu'une puissance ennemie attaquerait le pays. Pourtant, lorsqu'il s'agit de l'Iran, certain·es jugent acceptable d'exiger des Iraniens qu'ils s'effacent derrière des forces réactionnaires, nationalistes, voire fascisantes. Une telle asymétrie implique, en creux, que les peuples du Sud devraient se satisfaire d'un choix entre domination impériale et barbarie intérieure. Or la République islamique constitue précisément un régime qu'il faut nommer pour ce qu'il est : une formation de type fasciste, une extrême droite non occidentale.
Si le critère est le nombre de crimes commis, alors allons jusqu'au bout : le régime iranien, en 40 ans, a commis bien plus de crimes que l'extrême droite française. La cohérence politique impose donc de refuser, pour les Iraniens comme pour tout autre peuple, la moindre injonction à composer avec le fascisme au nom du « moindre mal » géopolitique. Ne demandons pas aux Iraniens d'accepter politiquement ce que nous refuserions absolument pour nous-mêmes, ici, en France. Nous ne marchons ni avec les fascistes, ni sous leurs bannières : nous les combattons, y compris lorsqu'ils s'approprient le lexique de la liberté pour en inverser le sens.
À l'instar de l'expérience soviétique, qui a largement contribué à discréditer le socialisme, le campisme en Iran fragilise la gauche et favorise l'extrême droite. Il accentue, en même temps, le fossé Nord-Sud et légitime la répression des mouvements anti-tyranniques dans le Sud. Le résultat est l'isolement des forces émancipatrices, la défiance des exilés envers la gauche du Nord (même celle des décoloniaux) et l'effondrement de la solidarité internationale. Alors que des prisonnières féministes kurdes, condamnées à mort dans la prison d'Evin, sont capables d'exprimer leur solidarité avec la résistance palestinienne – au risque de perdre une partie de leur soutien en Iran –, les anti-impérialistes autoritaires et identitaires se montrent incapables, depuis leur confort en Occident ou ailleurs, de manifester une solidarité comparable avec les luttes populaires en Iran. Parfois, et de manière encore plus grave, l'ensemble de leurs souffrances est nié ou mis en doute, générant des traumatismes sérieux qui vont s'entrelaçant aux traumatismes historiques. La solidarité régionale et mondiale s'en trouve lourdement affaiblie.
En un mot : il est urgent de dépasser le campisme.
Sans quoi, c'est simple : nous ne parviendrons pas à reconstruire une gauche véritablement émancipatrice ni à revitaliser un internationalisme véritablement populaire. L'anti-impérialisme n'est authentique que s'il combat toutes les formes de domination, partout et pour tous.
⁂
L'autrice tient à remercier Joseph Andras pour sa relecture.
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31.03.2026 à 14:26
Amjad Iraqi
Les images en provenance d'Iran depuis le 28 février sont d'une familiarité consternante. Les dirigeants de la République islamique sont assassinés les uns après les autres. Les officiers de l'armée états-unienne ont recours l'IA pour choisir leurs cibles. Des bâtiments gouvernementaux, des commissariats de police et d'autres institutions publiques ont été détruits ; une frappe aérienne a touché une école primaire pendant les cours du matin, tuant 168 personnes, presque toutes des écolières.
Tiré d'À l'encontre.
Les dirigeants israéliens applaudissent l'offensive avec un zèle messianique. La guerre « nous permet de faire ce que j'aspire à faire depuis quarante ans », a déclaré Benyamin Netanyahou le 1er mars, « frapper le régime terroriste de plein fouet ». L'objectif n'est pas simplement d'affaiblir les dirigeants iraniens, mais de provoquer l'effondrement de l'État iranien.
Il n'est pas surprenant que l'opération « Roaring Lion » (« Lion rugissant », nom donné par Israël à sa campagne) et l'opération « Epic Fury » (« Fureur épique », nom donné par les États-Unis à la leur) portent la marque des offensives israéliennes sur la bande de Gaza. Depuis plus de deux ans, Israël a radicalement remodelé sa politique de gestion des conflits par ce qu'il appelle « tondre le gazon ». Depuis le 7 octobre 2023, ses dirigeants politiques et militaires ont adopté une approche bien plus ambitieuse et dévastatrice, qui a été testée à Gaza, puis reproduite au Liban et, dans une certaine mesure, au Yémen. Les Palestiniens et leurs partisans comparent depuis longtemps les territoires occupés à un « laboratoire » où Israël expérimente des tactiques militaires, des technologies de surveillance et des méthodes de contrôle de la population, avant de les appliquer ailleurs. La guerre contre l'Iran est une ambition de longue date de Netanyahou, mais c'est à Gaza que lui et ses généraux ont conçu le plan d'action qui est aujourd'hui suivi dans cette guerre.
La doctrine de la « tonte du gazon » soutenait que les dirigeants israéliens, pris dans de multiples conflits armés avec des groupes non étatiques, n'avaient d'autre choix que de contenir les menaces sécuritaires par la force, en partant du principe qu'ils ne seraient pas définitivement anéantis. Dans un essai bien connu publié en 2013, les universitaires Efraim Inbar et Eitan Shamir expliquaient qu'Israël « ne visait ni la victoire ni la fin du conflit », mais s'attachait plutôt à affaiblir et à dissuader indéfiniment ses ennemis. « Il n'est pas certain que les actions militaires israéliennes aient une incidence sur les courbes d'apprentissage [du Hamas] à Gaza ou [du Hezbollah au] Liban. Quoi qu'il en soit, l'effet immédiat est un certain calme », concluaient Inbar et Shamir. Lors d'une conférence sur la sécurité en 2018, le politicien israélien de droite Naftali Bennett l'a formulé plus succinctement : « Dans notre voisinage, ceux qui ne tondent pas le gazon se font tondre par lui. »
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Avant 2023, Israël veillait à équilibrer cette stratégie militaire par la diplomatie et les relations publiques. Parallèlement, il repoussait lentement les limites de ce qu'il pouvait se permettre. Les incursions militaires dans les villes palestiniennes et les camps de réfugié·e·s de Cisjordanie sont devenues plus fréquentes et plus brutales, érodant la juridiction de l'Autorité palestinienne, qui, en vertu des accords d'Oslo, était censée assumer la responsabilité de la sécurité dans les centres urbains. Au cours de l'été 2023, Israël a commencé à mener des frappes aériennes – sa méthode de prédilection à Gaza – en Cisjordanie pour la première fois depuis la deuxième Intifada au début des années 2000. Sa tolérance à l'égard des pertes civiles à Gaza s'est également accrue : l'opération Plomb durci de 2008-2009 a fait 1383 morts ; l'opération Bordure protectrice en a fait 2251 en 2014. Entre 2018 et 2019, pendant la Grande Marche du retour, des tireurs d'élite israéliens ont tiré à plusieurs reprises sur des Palestiniens pour la plupart non armés qui manifestaient près de la barrière frontalière de Gaza, tuant plus de 200 personnes et en blessant 34'000, dont beaucoup sont restées handicapées à vie.
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L'attaque du Hamas du 7 octobre a tout changé. Sous le choc des massacres dans le sud d'Israël et des erreurs de sécurité qui les ont rendus possibles, de nombreux Israéliens ont estimé que leurs méthodes précédentes n'étaient que des demi-mesures. Les responsables politiques et les commentateurs israéliens se sont déchaînés, appelant l'armée à détruire tout Gaza et à en expulser la population. Les Palestiniens ont été décrits comme un fléau et comparés aux Amalécites [confédération de tribus nomades sémites], les ennemis bibliques des Israélites. Les responsables de la sécurité et les analystes ont justifié les représailles comme une nécessité stratégique. Shamir, coauteur de l'essai sur la « tonte du gazon », a déclaré que cette politique avait échoué. Il était désormais « une nécessité urgente – voire un impératif de survie » d'éradiquer complètement l'ennemi. « Si Israël parvient à vaincre le Hamas et à démanteler ses capacités militaires, il prouvera sa capacité à infliger la seule punition possible en cas de défaillance de la dissuasion. Le coût d'une telle opération [comme celle du 7 octobre] contre Israël doit être clair pour tout le monde : la destruction de l'organisation ou du régime qui a commis l'attaque. Il n'y a pas de place pour la faiblesse au Moyen-Orient. »
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Gaza est ainsi devenue le terrain d'essai d'une approche bien plus dure. « Depuis les airs, on peut tondre le gazon », a déclaré Netanyahou au Wall Street Journal en 2024. « On ne peut pas arracher les mauvaises herbes. Nous sommes ici pour déraciner le Hamas – non pas pour porter des coups dissuasifs, mais pour le détruire. » Non content de frapper l'infrastructure militaire et le personnel du Hamas, la « guerre de rédemption » d'Israël, comme l'appelle Netanyahou, a rasé les villes de Gaza et morcelé le territoire. Elle a assassiné les dirigeants politiques du Hamas et les négociateurs du cessez-le-feu, qu'ils soient pragmatiques ou partisans de la ligne dure. Elle a démantelé l'appareil gouvernemental de Gaza et pris pour cible les fonctionnaires. Elle a utilisé l'IA pour générer des milliers de cibles de bombardement. Elle a saccagé les infrastructures essentielles : hôpitaux, approvisionnement alimentaire, lignes électriques, usines de dessalement, égouts. Pour saper le contrôle du Hamas, l'armée israélienne a collaboré avec des gangs armés locaux, qui ont détourné les livraisons d'aide humanitaire et en ont tiré profit. Le tissu social de Gaza s'est effiloché sous le poids des bombardements, des déplacements et de la famine. Lorsque la trêve est entrée en vigueur en octobre dernier, Gaza était méconnaissable : 2,1 millions de personnes avaient été entassées sur moins de la moitié de la bande de Gaza, et le reste avait été rasé. Le gouvernement israélien ne se souciait pas de mettre en place un arrangement politique qui émergerait le « lendemain » – il fallait brûler le gazon jusqu'aux racines.
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La campagne visant à renverser le régime iranien est le prolongement naturel de cette stratégie réorientée. L'opération « Lion debout » menée par Israël pendant douze jours en juin dernier – qui visait à affaiblir les capacités nucléaires et balistiques de l'Iran – pouvait être considérée comme une « tonte du gazon », mais l'opération « Lion rugissant » est nettement différente. Évoquant les assassinats du chef du Hamas, Yahya Sinwar, et de Hassan Nasrallah, du Hezbollah, ainsi que la chute de Bachar al-Assad, Netanyahou a déclaré aux Israéliens dans un discours vidéo le mois dernier : « Nous avons un plan organisé, comportant de nombreuses surprises, pour déstabiliser le régime [iranien] et permettre le changement. » Comme à Gaza, l'absence de plan clair pour l'après-conflit semble être un objectif en soi. Les décideurs israéliens sont passés maîtres dans l'art de tourner les conditions anarchiques à leur avantage. Le chaos est acceptable tant qu'il reste de l'autre côté du mur.
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On trouve également des preuves de cette approche à la frontière nord d'Israël. Depuis la chute d'Assad, Israël a maintenu une présence militaire dans le sud de la Syrie, soutenu des factions séparatistes druzes et fait pression contre l'allègement des sanctions à l'encontre du gouvernement d'Ahmed al-Charaa. Depuis que le Hezbollah a commencé à tirer des roquettes sur Israël le 2 mars, l'armée israélienne a donné l'ordre à près d'un million de personnes d'évacuer le sud du Liban et la banlieue de Beyrouth, Dahiya (la région a donné son nom à une autre doctrine de sécurité israélienne – doctrine Dahiya – appliquée pour la première fois lors de la guerre du Liban de 2006 puis à Gaza, consistant à cibler les infrastructures civiles afin de générer une pression publique suffisante pour forcer l'ennemi à se rendre). Israël bombarde désormais le pays depuis les airs et a lancé une invasion terrestre qui pourrait s'étendre jusqu'au fleuve Litani, voire plus au nord jusqu'au fleuve Zahrani. Les forces israéliennes ont également aspergé les terres agricoles du sud du Liban avec ce que les autorités libanaises décrivent comme des niveaux dangereusement élevés de glyphosate, un herbicide qu'Israël a également utilisé dans les champs le long de la barrière frontalière de Gaza, empêchant les agriculteurs d'accéder à leurs terres.
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Les responsables israéliens ne cachent pas ce qui inspire ces campagnes. Le ministre de la Défense, Israel Katz, a déclaré que l'armée avait reçu l'ordre d'opérer dans le sud du Liban, « tout comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, Beit Hanoun et dans les tunnels terroristes de Gaza ». Lors d'une visite à la frontière nord le 6 mars, Bezalel Smotrich, ministre des Finances d'extrême droite et vice-ministre de la Défense, a déclaré aux Libanais : « Vous vouliez nous faire vivre l'enfer, vous vous êtes infligé l'enfer. Dahiya ressemblera à Khan Younès. » À la télévision israélienne le même jour, Yair Lapid, le chef de l'opposition centriste et ancien Premier ministre, a affirmé que « au final, nous n'aurons d'autre choix que d'essayer de créer une sorte de zone stérile dans le sud du Liban – pas immense, mais quelque chose de similaire à la Ligne jaune à Gaza. C'est-à-dire une zone dépourvue de villages libanais, soit une bande de terre complètement vide entre le dernier village libanais et la première colonie israélienne. Oui, cela pourrait être inesthétique, voire déplaisant, de raser deux ou trois villages libanais, mais ils l'ont bien cherché, c'est leur problème. Personne ne leur a dit qu'ils devaient devenir l'État hôte d'une organisation terroriste. »
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L'opinion publique israélienne est massivement d'accord avec ces points de vue. Les sondages indiquent que plus de 90% des Israéliens juifs soutiennent la guerre contre l'Iran, alors même qu'ils se précipitent vers les abris anti-bombes ; la plupart se disent indifférents à la souffrance des civils iraniens. Les troupes et les commandants de l'armée sont plus à droite, plus nationalistes et plus religieux que par le passé, avec un nombre croissant de membres issus des colonies de Cisjordanie. Les généraux se méfient souvent des ministres du gouvernement et s'opposent à eux, mais finissent par exécuter leurs ordres. Malgré les nombreuses querelles politiques internes des Israéliens, ceux-ci parviennent généralement à s'unir pour infliger de la violence aux autres, ignorant toute voix dissidente venant de l'intérieur.
La dissidence venant de l'extérieur d'Israël, quant à elle, s'est avérée inoffensive. Les capitales arabes et européennes ont peut-être été indignées par les bombardements israéliens à Gaza et ont condamné sa politique d'affamement, mais leurs actions concrètes se sont limitées à des sanctions très restreintes. Les échanges commerciaux et les voyages entre Israël et l'Europe se sont poursuivis librement, tout comme le flux de la plupart des armes. Aucun État arabe n'a suspendu son accord de normalisation avec Israël. L'administration Trump, aussi imprévisible que son prédécesseur démocrate, a eu des différends avec Netanyahou, mais continue de fournir des armes lourdes et a fait pression sur ses alliés pour qu'ils ne prennent pas de mesures plus sévères contre Israël. Le plan de cessez-le-feu à Gaza ne ressemble en rien à une voie vers la paix. Le Conseil de la paix dirigé par Trump a vanté des visions dystopiques, générées par l'IA, d'une « nouvelle Gaza ». Pendant ce temps, l'armée israélienne attaque à sa guise, tuant plus de 650 Palestiniens depuis le début de la trêve et restreignant l'acheminement de l'aide dont la population a désespérément besoin. Faisant écho aux déclarations d'autres responsables, le chef d'état-major de l'armée israélienne, Eyal Zamir, a qualifié la « ligne jaune » – qui, en vertu de l'accord de cessez-le-feu, coupe près de 60% de la bande de Gaza – de nouvelle frontière d'Israël. En Cisjordanie, les attaques des colons et de l'armée ont chassé des milliers de personnes de leurs terres. Certains villages ruraux et camps de réfugié·e·s sont désormais en ruines. Le gouvernement Netanyahou accélère l'annexion du territoire sans rencontrer pratiquement aucune protestation de la part de l'opposition. Même l'Autorité palestinienne, qui a longtemps été un atout pour l'occupation, est désormais considérée comme une nuisance dont on peut se passer.
Bien que la plupart des États arabes et européens soient en privé indignés par l'offensive israélo-américaine en Iran, craignant de s'attirer les foudres de Washington, ils ont réservé leurs condamnations publiques aux actes de représailles de l'Iran (il y a des exceptions : le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a qualifié la campagne d'« injustifiée et dangereuse » ; Trump a répondu en menaçant de « couper tout commerce » avec ce pays). Les Israéliens estiment avoir encore plus de liberté d'action qu'ils ne l'imaginaient et semblent imperturbables face à ce que le monde pense de leurs actions. Le pays ne donne plus la priorité à la normalisation des relations avec des États du Moyen-Orient tels que l'Arabie saoudite, qui a de toute façon rejeté une telle perspective tant que la question de l'État palestinien n'est pas sur la table. Il tient pour acquis ses traités de paix avec l'Égypte et la Jordanie, et part du principe que l'alliance avec les Émirats arabes unis – l'un des partenariats les plus fructueux d'Israël depuis des années – est solide. Israël s'intéresse désormais moins à la mise en place d'une architecture de sécurité équilibrée avec ses voisins qu'à la consolidation de sa suprématie dans la région, aux côtés des États-Unis. Il veut une ligne de vue dégagée de Rafah à Téhéran, et pratique la terre brûlée entre les deux pour y parvenir.
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Mais les Gardiens de la révolution iraniens ripostent de la même manière, étendant les combats à toute la région et bloquant des voies commerciales vitales comme le détroit d'Ormuz afin de faire payer à tout le monde le prix de la guerre. Les États-Unis ont donné une version confuse et incohérente de leurs objectifs de guerre, et le désir apparent de Trump de mener une campagne rapide et décisive a jusqu'à présent été démenti. L'opinion publique américaine, y compris une partie de la base républicaine de Trump, est majoritairement opposée à la guerre. Aussi hostiles qu'ils puissent être envers l'Iran, les États arabes et musulmans sont également furieux contre Israël et les États-Unis. Les ennemis d'Israël n'ont pas complètement disparu : le Hamas conserve le contrôle de certaines parties de Gaza, le Hezbollah continue de jouer un rôle dans la politique libanaise, les Houthis sont retranchés au Yémen, et une République islamique répressive et vindicative ne s'effondrera pas si facilement.
Reste à voir si tout cela reviendra hanter Israël. Deux ans et demi de guerre ininterrompue ont faussé son sens de la normalité. Des tensions politiques, économiques et sociales non résolues continuent de bouillonner, à l'approche des élections prévues d'octobre 2026. Les méthodes d'Israël sont considérées dans le monde entier comme des affronts à l'ordre mondial, tandis que la Cour pénale internationale (CPI) examine toujours les allégations selon lesquelles il aurait commis des crimes contre l'humanité. Alors que les missiles pleuvent à nouveau depuis l'Iran et le Liban, les Israéliens pourraient bien commencer à se demander si leurs doctrines militaires leur garantissent réellement la sécurité. Jusqu'à présent, cependant, la réponse a été de frapper encore plus fort. Si la Palestine est un laboratoire pour le nouvel ordre régional, le monde devrait être très inquiet. (Article publié par la London Review of Books dans son numéro du 2 avril, article écrit le le 20 mars 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
Amjad Iraqi est chercheur auprès du International Crisis Group.
31.03.2026 à 14:26
Akram Zaoui
Acculé, le régime iranien livre à des adversaires mieux dotés une guerre géoéconomique épousant une logique du « rendement maximal ». Celle-ci consiste à infliger, avec des ressources restreintes, un maximum de dégâts économiques. Pour Téhéran, l'enjeu de cette approche n'est autre que sa survie en tant qu'État souverain.
Tiré d'Orient XXI.
Piégée depuis sa fondation aux marges de l'économie politique internationale, la République islamique porte pourtant son combat actuel contre Israël et les États-Unis sur le terrain de la géoéconomie, autrement dit à la confluence des sphères de la géopolitique et de l'économie.
Cette option est d'autant plus surprenante si l'on tient compte de deux données. La première est que ce sont deux pays cumulant des nœuds géoéconomiques (1) de premier plan et profondément interconnectés qui lui livrent depuis le 28 février 2026 une guerre existentielle. La seconde est que la position de l'Iran aux marges de la mondialisation s'explique par la mobilisation à son encontre d'un instrument géoéconomique par excellence – celui des sanctions.
Or, en arsenalisant la géographie économique de son environnement immédiat, l'Iran a procédé à un renversement : porter la guerre qu'on lui fait sur son territoire – et dont l'enjeu est sa survie en tant qu'État souverain (2) – au cœur de l'économie internationale, et au sein du système politique et du tissu socioéconomique états-unien.
Faire de nécessité vertu
C'est peu dire que le rapport de force économique et technologique, qui informe la capacité à financer et mener la guerre, est défavorable à l'Iran. Face à l'échelle et à l'interconnexion des complexes militaro-industriels, écosystèmes d'innovation et marchés de capitaux des États-Unis et d'Israël, l'Iran fait figure de périphérie.
Même en faisant abstraction des États-Unis (3), Israël constituerait sur les plans économique et technologique un adversaire supérieur à la République islamique. En 2024, le produit intérieur brut (PIB) israélien était ainsi près de 14 % supérieur à celui de l'Iran, alors que la population iranienne est plus de neuf fois plus élevée.
Cette situation est en partie le résultat d'une articulation réussie d'Israël à trois grands pôles de l'économie politique états-unienne – politique, financier et technologique –, à savoir Washington, New York, et la Silicon Valley. C'est à Washington que se décide le soutien militaro-financier à Israël, premier pays récipiendaire de l'aide états-unienne – 300 milliards de dollars (260 milliards d'euros) en termes réels (4) depuis sa fondation en 1948, et 21,7 milliards de dollars (19 milliards d'euros) entre octobre 2023 et octobre 2025. À New York, Israël est le troisième pays étranger le plus représenté à l'indice boursier Nasdaq, intense en valeurs technologiques. Quant à la Silicon Valley, elle est le siège d'entreprises technologiques ayant réalisé des investissements conséquents en Israël. En 2025, les seules entreprises israéliennes de cybersécurité Wiz et CyberArk ont été acquises pour une enveloppe de 57 milliards de dollars (50 milliards d'euros) (5).
À l'inverse, par une idéologie glorifiant l'autosuffisance et du fait des sanctions qui lui sont imposées, l'Iran se trouve largement isolé des flux commerciaux, financiers et technologiques internationaux. Cette situation a dégradé le potentiel de croissance, d'innovation et donc de défense de l'Iran. Elle a poussé le pays à développer des programmes d'armement appuyés sur des capacités de recherche-développement domestiques et des chaînes d'approvisionnement alambiquées, à l'efficacité réduite. Or ces programmes ont eux-mêmes souffert d'un contexte économique déprimé par une mauvaise gestion économique dont les résultats délétères ont été amplifiés par le choc macro-économique des sanctions. Ainsi, le PIB iranien s'est contracté de plus du tiers entre 2012 et 2024.
En faisant de nécessité vertu, l'Iran décide de mener une « guerre pauvre ». Un des emblèmes de cette stratégie est le modèle de drone Shahed 136, production de son industrie de la défense, dont le coût unitaire est estimé entre 20 et 50 000 dollars (entre 17 et 43 000 euros). Son interception peut quant à elle coûter plusieurs millions de dollars. L'usage de drones navals ou celui, possible, de mines flottantes pour bloquer le détroit d'Ormuz, où transitent près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et 19 % du commerce de gaz naturel liquéfié, s'inscrirait dans la même logique de rendement maximal.
La centralité du détroit d'Ormuz
Porter la guerre dans les monarchies du Golfe, dont le PIB cumulé équivaut à près de cinq fois celui de l'Iran, pousse la même logique à de nouveaux degrés.
L'extension du conflit à leur territoire implique, pour les États du Golfe, trois niveaux de dommages : les dégâts matériels directement subis, les pertes de revenus d'exportations de biens et services et les coûts futurs – par exemple, en matière d'investissements directs étrangers non-réalisés ou de primes d'assurance renchéries – liés à la dégradation de la réputation de ces pays comme environnements sûrs et propices aux affaires.
Si les dommages et pertes à date se chiffrent déjà à plusieurs dizaines de milliards de dollars, la banque Goldman Sachs a estimé qu'un prolongement de la guerre pendant deux mois pourrait entraîner des contractions du PIB pouvant atteindre 14 % du PIB pour le Koweït et le Qatar, plus dépendants du détroit d'Ormuz pour leurs exportations. Au-delà, les efforts de diversification des économies de la sous-région pourraient se trouver menacés, mettant en péril la prospérité des six monarchies dans l'ère de l'après-pétrole.
Cependant, les actifs des fonds souverains et fonds de pension publics des pays du Golfe, dont le montant dépasse les 6 000 milliards de dollars (5 200 milliards d'euros), devrait leur permettre de faire face à la crise et à l'incertitude à venir. Aussi, c'est l'insertion profonde des monarchies du Golfe dans la mondialisation, et la centralité du détroit d'Ormuz pour leurs exportations et le marché mondial de l'énergie, qui constituent l'enjeu principal de la guerre géoéconomique de l'Iran.
Au-delà de secteurs comme la logistique, le tourisme et les transports aérien et maritime, ce sont les désordres introduits dans le marché international de l'énergie – l'Agence internationale de l'énergie ayant décrit les perturbations actuelles comme le plus grand choc qu'ait connu le secteur dans l'histoire – qui ont logé la crise au cœur de la mondialisation. Plusieurs conséquences sont possibles. La première concerne une dégradation du pouvoir d'achat des consommateurs, notamment aux États-Unis, du fait d'une poussée inflationniste portée par la hausse des prix des carburants et autres dérivés des hydrocarbures (engrais, plastiques, autres produits chimiques). La deuxième verrait la crise se propager à la production, notamment en perturbant les chaînes d'approvisionnement industrielles, y compris dans des secteurs de pointe et pour des produits à haute intensité technologique, comme les semi-conducteurs. La troisième verrait la contamination s'étendre au secteur financier, la perspective d'une augmentation des taux directeurs par les banques centrales pour répondre à l'inflation déprimant le crédit, renchérissant les emprunts publics et pesant sur les cours boursiers.
Un pari coûteux et risqué
Par la guerre géoéconomique, l'Iran espère activer une série de forces de rappel pour freiner le président américain Donald Trump. Les consommateurs-électeurs, en cette année d'élections de mi-mandat aux États-Unis, les marchés financiers, les grands acteurs industriels – notamment dans le secteur de l'intelligence artificielle, gourmand en énergie – et des alliés européens et dans une moindre mesure, asiatiques seraient soudés dans leur mécontentement. Au-delà, l'Iran souhaite dissuader durablement les États-Unis de la tentation d'un changement de régime, provoquer une désolidarisation entre Washington et Tel-Aviv et forcer une négociation devant conduire au respect de sa souveraineté, à une acceptation de sa place dans la région et à une levée des sanctions économiques.
Mais cette stratégie n'est pas sans coûts. Elle nuit durablement aux relations entre l'Iran et ses voisins du Golfe. Elle pourrait aussi convaincre d'autres pays de se joindre à une coalition contre la République islamique pour mettre un terme à la prise en otage de l'économie internationale dont elle se rendrait coupable. Elle est également susceptible d'entraîner une pression supplémentaire sur les pays en voie de développement se relevant à peine des chocs économiques induits par la pandémie et la guerre en Ukraine, isolant l'Iran jusque dans le Sud global. Mais, acculé par une guerre existentielle, sans doute, ces coûts sont-ils apparus comme relatifs – et inévitables – à Téhéran.
Notes
1- La notion de nœud géoéconomique décrit des espaces concentrant des infrastructures stratégiques pour l'accumulation et la projection de puissance, tels l'énergie, la finance, l'industrie, la technologie et le transport.
2- Comme le rappelle le politiste étatsuno-iranien Vali Nasr dans une interview avec Bloomberg publiée le 13 mars 2026, la guerre actuelle n'est pas seulement existentielle pour le régime, mais aussi pour l'Iran. Donald Trump a ainsi déclaré que la carte de l'Iran pourrait changer. Et le soutien à des éléments séparatistes au sein des minorités a toujours été envisagé par Israël comme un moyen de déstabilisation. Voir « Why Iran Isn't Breaking : Vali Nasr on the Uprising That Isn't Coming », The Mishal Husain Show, podcast de Bloomberg, visible sur Youtube.
3- Le PIB états-unien est supérieur de plus de 60 fois à celui de l'Iran, qui est inférieur à celui du Minnesota.
4- NDLR. C'est-à-dire, en prenant en compte l'inflation.
5- NDLR. Wiz a été racheté par Google pour 32 milliards de dollars (près de 28 milliards d'euros) en mars 2025, et CyberArk a été acquise par Palo Alto Networks pour 25 milliards de dollars (21 milliards d'euros) en juillet 2025.
31.03.2026 à 14:23
Bernard Rioux
Le projet de plate-forme de Québec solidaire est quasiment muet sur les questions internationales et sur la politique militaire du gouvernement Carney. Pourtant, cette politique mobilise une bonne partie des richesses produites par la majorité populaire du Québec et du reste du Canada. Les sommes colossales consacrées à l'armement sont détournées de la lutte aux changements climatiques et du développement de services sociaux répondant aux besoins de la société canadienne.
Comme parti indépendantiste, Québec solidaire ne peut définir son projet de plate-forme dans le seul cadre des compétences définies par la Constitution canadienne, comme le ferait un parti provincialiste. La seule allusion à une politique internationale (Bloc 6, mesure 1) contient une formulation qui mérite d'être critiquée : l'engagement à « moderniser la doctrine Gérin-Lajoie » pour mener « une action internationale forte et autonome ». Cette perspective est notoirement insuffisante à l'heure où les guerres impérialistes se multiplient et où le réarmement de l'OTAN s'accélère. La doctrine Gérin-Lajoie, même modernisée, ne constitue pas une politique étrangère : elle définit une extension de compétences provinciales sur la scène internationale.
C'est pourquoi nous croyons qu'il serait important que la plate-forme de Québec solidaire définisse les bases de sa politique internationale et les orientations qu'il proposerait dans le cadre des débats de la constituante, qu'il promet par ailleurs d'instituer dès son premier mandat. Voici quelques pistes en ce sens.
Québec solidaire s'oppose fermement à la logique de réarmement permanent que porte l'État canadien, qu'elle s'exprime à travers l'OTAN ou d'autres cadres militaires impériaux. Ce refus se traduit concrètement par le rejet des objectifs de hausse des dépenses militaires, par une opposition sans concession aux armes nucléaires et par un engagement actif en faveur de leur abolition totale. Il implique également de nommer clairement ce qu'est la guerre dans le capitalisme contemporain : un marché lucratif et un instrument de domination au service du profit.
Québec solidaire exprime par ailleurs sa solidarité avec les peuples contraints de se défendre contre les agressions des puissances dominantes. Cela inclut la défense de Cuba face aux attaques de l'administration Trump, la défense du Venezuela et de l'Iran face aux violations du droit international, ainsi qu'une condamnation sans équivoque des comportements génocidaires du gouvernement Netanyahu contre le peuple palestinien.
L'antimilitarisme que défend Québec solidaire ne saurait se passer de l'implication active des travailleuses et des travailleurs de l'industrie de l'armement. Le parti soutient leurs luttes syndicales et promeut la reconversion de leurs emplois et de leurs savoir-faire vers des productions socialement utiles, au service du bien commun plutôt que de la guerre.
Dans cette perspective, Québec solidaire s'engage à contribuer à la construction d'un vaste mouvement antimilitariste capable de s'opposer à la remilitarisation austéritaire en cours au Canada. Ce mouvement devra s'attaquer au cœur même de l'idéologie militariste, c'est-à-dire à cette conception réductrice de la sécurité qui se résume à l'accumulation d'armes, à l'inflation des budgets militaires et au développement d'infrastructures de guerre.
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