22.09.2026 à 14:30
Laurent Jeanpierre
Le capitalisme est l'imposition et l'extension de la normativité économique à toutes les sphères sociales. Il repose sur l'investissement pour le profit et sur la production pour elle-même plutôt que pour répondre aux besoins. Aussi les problèmes qu'identifient les gauches – injustice, inégalités, habitabilité de la Terre, vie meilleure pour tous – ne peuvent-ils être résolus que si l'on renverse le primat, qu'on ré-encastre l'économie dans le tissu des relations sociales. Les pratiques qui échappent en partie à la marchandise rassemblent déjà des centaines de millions de personnes.
14 septembre 2026 | tiré d'AOC media https://aoc.media/opinion/2026/09/13/postcapitalisme/
Les gauches n'ont pas seulement besoin d'idées neuves pour lutter contre le glissement vers les droites extrêmes et autoritaires qui gagnent du terrain en France et à l'échelle de la planète. Il leur faut aussi un idéal régulateur général, un horizon de moyen ou long terme, à la fois désirable et réaliste, vers lequel les politiques qu'elles entendent conduire puissent converger.
Un tel horizon a existé par le passé : les idéaux révolutionnaires d'égalité, de liberté et de fraternité ; le principe communiste de justice « de chacun selon ses capacités » et « à chacun selon ses besoins ». Ces aspirations sont aujourd'hui bouleversées par le dépassement incontrôlé des limites planétaires qui menace à moyen terme l'habitabilité de la terre et la survie des espèces. L'horizon normatif des gauches s'en trouve redéfini.
À l'égalité, la solidarité ou l'entraide, et à l'autonomie individuelle et collective, s'ajoute l'exigence d'une vie digne pour toutes et tous, d'un bien-vivre minimal en matière de couverture des besoins, de santé et d'environnement, et dans le respect des milieux de vie et des autres vivants non humains sans lesquels la vie des humains n'est pas possible. Aussi impensable puisse-t-il paraître, le dépassement du capitalisme n'est pas, dans ce contexte, une simple lubie de révolutionnaires sans attaches ou désespérés, il est la condition de possibilité ultime de l'exigence éthique des gauches[1].
Le terme même de « postcapitalisme » rencontre immédiatement des objections, à droite mais aussi à gauche. On a déjà essayé, dit-on : les expériences soviétique, chinoise ou cubaine ont échoué et conduit à des régimes autoritaires, à des catastrophes humaines et environnementales. Un objectif aussi massif est écrasant : il affaiblit plutôt qu'il ne donne de l'espoir. Il préempterait le futur, alors que celui-ci demeure incertain et que l'on ne peut anticiper les effets en cascade des événements de rupture qui se multiplient en temps de crise. Il serait, enfin, trop utopique. On peut répondre qu'il ne s'agit pas de recommencer les erreurs du passé : la critique des expériences révolutionnaires du siècle dernier est une condition de la pensée actuelle du postcapitalisme. Ensuite, ne pas avoir d'horizon paralyse davantage encore.
La critique des pathologies et des maux du présent ne suffit pas. Il faut produire une image de ce qui est désirable, sans irénisme ni naïveté, parce que c'est la condition pour penser une stratégie politique d'ensemble et pas seulement des mesures sectorielles détachées les unes des autres. Le postcapitalisme n'est pas non plus une idée détachée de la réalité : les formes de vie militantes ou expérimentales qui échappent en partie à la marchandise, l'agriculture paysanne, qui regroupe des centaines de millions de personnes dans le monde, les secteurs non lucratifs, les coopératives, et tout le continent méconnu des pratiques populaires et ordinaires qui échappent encore à l'échange économique et à la simple exploitation indiquent que ces manières de vivre ou bien n'ont jamais été complètement effacées, ou bien sont déjà en germe[2].
En outre, comme celle de « post-croissance[3] », l'idée de « postcapitalisme » n'est pas un simple idéal théorique ou fantasmatique, elle fait déjà l'objet d'une somme de savoirs qu'il s'agit de fédérer et de faire dialoguer ; un travail de figuration raisonnée du postcapitalisme et des chemins qui y conduisent a commencé[4]. Dans le seul domaine de l'économie écologique, il est déjà établi que la croissance – horizon normatif propre au capitalisme – n'améliore pas la qualité de vie au-delà d'un certain seuil et qu'elle n'est pas découplable d'une utilisation non soutenable des ressources naturelles. Une croissance continue et respectueuse des limites planétaires est structurellement impossible.
Parler de postcapitalisme, c'est donc reconnaître que les problèmes qu'identifient les gauches, à commencer par les questions sociales classiques d'injustice et d'inégalités, mais aussi d'habitabilité de la Terre et de survie des espèces, ne peuvent être résolus que si le capitalisme n'existe plus.
L'anti-civilisation capitalisteLe capitalisme n'est pas seulement un mode de production, ni la logique de la seule sphère économique, il est le règne de cette sphère de l'économie sur la vie : l'imposition et l'extension de la normativité économique à l'ensemble des autres sphères sociales. Cela commence avec ce que Karl Polanyi a nommé le désencastrement de l'économie : la production et l'échange y répondent à une logique propre, sans considération des relations sociales ni des normes éthiques, en particulier religieuses, qui les subordonnaient[5]. L'autonomisation de l'économie repose sur l'investissement pour le profit et sur la production pour elle-même plutôt que pour répondre aux besoins.
Ce règne de l'économie n'a pas été une création spontanée, il s'est appuyé sur d'autres institutions qui lui préexistent et que le capitalisme a reconfigurées. Des structures coloniales et raciales, d'abord, qui assignent les racisés non blancs à des tâches subalternes et organisent l'exploitation des ressources terrestres et humaines des pays autrefois colonisés ou non occidentaux. Des structures patriarcales, ensuite, qui ont pour effet d'assigner les femmes aux tâches reproductives considérées comme sans valeur d'échange, part occultée sans laquelle la sphère productive ne pourrait exister. Des structures spécistes, enfin, que le capitalisme le plus contemporain reconfigure en favorisant une exploitation animale industrialisée.
Dire ainsi que le capitalisme est un système d'institutions, une formation historique totale, une forme de « civilisation », ou plutôt d'« anti-civilisation », ne signifie pourtant pas qu'il est la source de toutes les injustices vécues, de toutes les violences observées, ni qu'il doit constituer l'objet principal de toutes les idées pertinentes des gauches, ni non plus que son dépassement serait la seule cause qui vaille. Il s'agit plutôt de réfléchir à la contribution des luttes, des expérimentations et de l'action publique se réclamant des gauches depuis cet horizon normatif d'une vie meilleure pour toutes et tous dégagée peu à peu du capitalisme.
Postcapitalismes sans sobriétéIl faut, pour cela, commencer par accepter l'idée que le postcapitalisme sera fait d'une pluralité de mondes, renoncer à penser cet après comme un univers homogène découlant d'un projet universalisant, comme ce fut le cas aux XIXe et XXe siècles.
Il faut par ailleurs écarter les versions du dépassement qui ont dominé les imaginaires. Ancrées dans une vision progressiste assumée, elles conçoivent le postcapitalisme comme l'aboutissement de l'essor des forces productives permis par le capitalisme lui-même : l'automatisation et la révolution numérique conduiraient d'elles-mêmes à une société d'abondance, libérant l'humanité du règne de la nécessité et de l'obligation du travail[6]. Les accélérationnistes portent ce schéma à la caricature en prônant l'intensification de toutes les tendances du capitalisme pour se projeter plus vite vers son dépassement[7]. En reproduisant l'exaltation de l'innovation technologique et l'exigence d'essor des forces productives, un tel postcapitalisme a toutes les chances de s'avérer aussi productiviste que le capitalisme, comme le furent les expériences révolutionnaires du siècle passé, qui n'ont fait qu'imiter le productivisme des puissances capitalistes pour tenter de les rattraper.
Critères du postcapitalismeOn peut alors tenter de définir un socle minimal commun à tous les postcapitalismes viables écologiquement. Si le capitalisme est le désencastrement de l'économie, l'autonomisation d'une sphère de la production et de l'échange répondant à sa seule logique, alors le postcapitalisme sera d'abord le ré-encastrement progressif des activités dans le tissu des relations sociales qu'elles concernent. Les décisions relatives à ce qu'il est pertinent de produire cessent d'être des décisions économiques pour devenir des choix de vie, élaborés dans les instances où se décide l'organisation de la vie collective. La séparation entre producteurs et usagers s'efface au profit d'usagers-producteurs : l'usage d'un bien est associé à la connaissance de ce que sa production implique, soit que l'on y ait contribué, soit que l'on ait été associé aux décisions concluant à sa pertinence[8]. Et la dissociation entre production et reproduction laisse place à une réarticulation où le primat revient à la seconde : il ne s'agit plus d'assurer la reproduction pour alimenter la production en force de travail, mais de produire dans le seul but de garantir la reproduction de la vie digne pour toutes et tous.
Là où le capitalisme produit pour la production, sous la mesure abstraite de la valeur, les mondes postcapitalistes se caractérisent par la recherche collective, démocratiquement constituée, de la couverture des besoins et d'un seuil de bien-être partagé. Ce seuil ne peut être fixé du dehors, par des experts ou seulement par un calcul : il relève de choix qualitatifs et éthiques, mettant en balance ce que l'on estime pertinent de produire pour le bien-vivre collectif et les implications de chaque production, en matériaux, en énergie, en déchets, en impacts écologiques et sanitaires comme en temps d'activité. Les travaux d'économie écologique montrent déjà qu'il serait possible de satisfaire les besoins essentiels, alimentation, santé, accès à l'énergie, éradication de l'extrême pauvreté, sans dépasser plus avant les limites planétaires[9].
Cette définition du postcapitalisme est minimale à dessein. Elle ne tranche ni la question de l'État, ni celle des techniques, ni celle des échelles de la coordination : ce sont là des clivages ouverts, par lesquels la diversité des mondes postcapitalistes a toutes les chances de se manifester.
Composition politiqueQui, dans les sociétés contemporaines, pourrait porter cette aspiration et aurait intérêt à un monde débarrassé du capitalisme ? La réponse héritée du mouvement ouvrier désignait une classe définie par sa place dans la production, dont l'émancipation devait coïncider avec celle de la société entière. Elle est aujourd'hui affaiblie, et pas seulement par le déclin des organisations de masse : dans des sociétés (des pays du Nord global) où les collectifs de travail sont devenus difficiles à politiser et où l'emploi est fragmenté, sous-traité, dispersé, le lieu de travail a cessé d'être le site principal où se problématise la domination capitaliste. Si le capitalisme est le règne de l'économie sur la vie, le conflit se joue partout où la vie est soumise à la normativité économique. Et si le postcapitalisme se caractérise par le renversement du primat de la production sur la reproduction, alors ceux et celles qui sont susceptibles de le porter sont d'abord celles et ceux qui assurent la reproduction.
Le travail reproductif, réalisé pour l'essentiel par les femmes, est la part occulte sans laquelle la sphère productive ne pourrait exister, et son invisibilisation est une dimension essentielle des rapports sociaux capitalistes[10]. L'historienne Stefania Barca a proposé de nommer « forces de reproduction » celles et ceux qui, sans figurer dans le récit héroïque du développement des forces productives, entretiennent la vie et les milieux dont ce développement se nourrit[11].
On peut étendre cette notion au-delà des seules dimensions environnementales. Appelons forces de reproduction l'ensemble des individus stigmatisés et dépossédés, plus souvent des femmes, des racisées, des pauvres, mais aussi des vivants non humains ou plus qu'humains, qui reproduisent l'humanité et les autres vivants en prenant soin des milieux et des pratiques, et rendent envisageable une vie plus digne[12]. Outre les plus vulnérables, elles comprennent notamment une partie des paysannes, des soignantes, des enseignantes, des ouvriers et ouvrières du bâtiment et des transports, ainsi que des communautés indigènes. Il ne s'agit ni d'une classe au sens sociologique ni d'un sujet historique constitué, mais d'une composition politique possible, dont le périmètre varie selon les territoires et les communautés de vie.
Dans des sociétés où les services publics n'ont jamais été développés de manière suffisante ou dans celles où ils sont démantelés à grande échelle, comme la société française, la sphère de la reproduction est devenue le site où s'éprouve en première ligne la crise du capitalisme néolibéral contemporain. Les privatisations et les profits élevés dans la santé, l'éducation, le logement, les transports et l'extraction en témoignent : c'est là que les forces capitalistes et leurs adversaires s'affrontent avec le plus de vigueur. Et les mobilisations sociales les plus vigoureuses des quinze dernières années, comme celle des gilets jaunes en France, sont parties des difficultés les plus concrètes rencontrées par les fractions les plus fragiles de la population, en matière de subsistance, de reproduction sociale — dette, logement, eau, énergie, alimentation, soin, éducation, transports — et d'habitabilité.
Ce terrain n'appartient à personne : la dégradation des conditions matérielles d'existence nourrit aussi les droites extrêmes, qui offrent aux mêmes populations une explication et des cibles, l'étranger, l'assisté, la norme environnementale. Les forces de reproduction ne sont pas un sujet à mobiliser mais une alliance à construire, et cette construction est sans doute le premier chantier des gauches. Elle suppose de cesser de traiter le soin, la subsistance (dont l'alimentation, l'eau, l'énergie) et l'entretien des milieux mais aussi l'éducation comme des questions secondes pour en faire le centre depuis lequel tout se reformule.
Combinaison stratégiqueReste la question la plus lourde : comment faire ? L'examen de l'histoire des socialismes et l'analyse des rapports de forces actuels conduisent à une observation simple : aucune des stratégies existantes n'a été ni n'est en mesure de parvenir seule à une sortie du capitalisme. C'est vrai des stratégies dites « de rupture » qui envisagent la transition depuis une confrontation décisive, insurrectionnelle (ou électorale) avec les institutions existantes ; des transformations « interstitielles » qui tentent de faire exister des espaces en partie libérés des logiques capitalistes ; des transformations « symbiotiques » qui font usage des institutions existantes, en particulier de l'État, pour corriger les dommages du capitalisme et parfois y introduire des éléments d'une alternative. Ces trois logiques correspondent aux trois grandes traditions de la gauche, le marxisme révolutionnaire, l'anarchisme et la social-démocratie[13]. Toute pensée stratégique conséquente doit être une pensée de leur combinaison, là où la discussion des deux derniers siècles, à gauche, a favorisé l'opposition, souvent féroce, entre les partisans de chacune des logiques.
Notes[1] Jérôme Baschet, Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes, La Découverte, 2026.
[2] J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006 ; Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010].
[3] Timothée Parrique, La Science de la post-croissance, Actes Sud, coll. Système Terre – climat, biosphère, société, 2026.
[4] Jérome Baschet, Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes. Parmi de nombreuses autres publications reprenant le terme depuis une quinzaine d'années, voir par exemple Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pépin, Construire l'économie postcapitaliste, Lux, 2023.
[5] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983 [1944] ; Serge Latouche, L'Invention de l'économie, Albin Michel, 2005.
[6] Paul Mason, Postcapitalisme. Le guide de notre futur, Diateino, 2021 [2015] ; Nick Srnicek, Alex Williams, Inventing the Future. Postcapitalism and a World Without Work, Verso, 2015 ; Aaron Bastani, Fully Automated Luxury Communism. A Manifesto, Verso, 2019.
[7] Alex Williams, Nick Srnicek, « Manifeste accélérationniste », dans Laurent de Sutter (dir.), Accélération !, PUF, 2016.
[8] Voir l'entrée « Production », dans Mondes postcapitalistes.
[9] Daniel W. O'Neill, Andrew L. Fanning, William F Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n° 2, 2018.
[10] Silvia Federici, Caliban et la Sorcière, Femmes, corps et accumulation primitive », Entremonde/Senonevero, 2014 ; Mariarosa Dalla Costa, Selma James, The Power of Women and the Subversion of the Community, Falling Wall Press, 1972 ; Tithi Bhattacharya (dir.), Social Reproduction Theory. Remapping Class, Recentering Oppression, Pluto Press, 2017.
[11] Stefania Barca, Forces of Reproduction. Notes for a Counter-Hegemonic Anthropocene, Cambridge University Press, 2020.
[12] On étend ici, au-delà des questions environnementales, la définition proposée par S. Barca ; voir l'entrée « Stratégies transitionnelles », dans Mondes postcapitalistes.
[13] On reprend ici, avec de légères modifications, Erik Olin Wright, Utopies réelles, voir note 2.
[14] Tomasz Konicz, « La vue sur l'apocalypse ne doit pas devenir un luxe ! », Palim Psao, 16 août 2026. La polémique vise la gauche allemande, et en particulier Die Linke ; on en retient ici la caractérisation générale.
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22.09.2026 à 14:21
Bernard Rioux
Dans un paysage politique québécois où les quatre autres partis politiques proposent des baisses d'impôts, des privatisations partielles ou un désengagement de l'État, le programme de Québec solidaire se distingue par une orientation inverse. Celle-ci repose sur l'idée que les problèmes sociaux contemporains ne viennent pas d'un État trop présent, mais d'un État insuffisamment outillé et d'une richesse trop concentrée entre les mains des plus riches de la société. Ce simple renversement du diagnostic a une portée politique qui dépasse le contenu de chaque mesure prise isolément. Il maintient vivante, dans le débat public, l'hypothèse qu'une intervention publique plus large est non seulement possible, mais souhaitable.
L'importance, pour la gauche sociale, de voter pour Québec solidaire malgré les limites de la définition de son projet de sociétéCe refus de la logique de réduction de l'État social se voit d'abord dans la fiscalité. L'impôt sur les grandes fortunes, visant les patrimoines de plus de 25 millions de dollars, réaffirme le principe d'une redistribution de la richesse à un moment où les autres partis proposent plutôt d'alléger le fardeau fiscal des contribuables les mieux nantis ou des entreprises. Même si le rendement réel de cette taxe dépendra de l'importance des stratégies d'évitement fiscal, son existence même dans le débat électoral empêche que la question de la répartition des richesses disparaisse de l'agenda politique.
En proposant le plafonnement des hausses de loyer à l'inflation, sans jamais excéder 3 %, un moratoire sur les évictions, la lutte contre la spéculation et la pénalisation des propriétaires abusifs, ainsi que l'acquisition de milliers de propriétés pour les offrir sous le prix du marché, entre autres mesures, Québec solidaire ne se contente pas d'atténuer les effets d'un marché jugé défaillant. Il affirme que l'État peut redevenir un acteur direct — propriétaire, régulateur, voire concurrent — plutôt qu'un simple arbitre. C'est exactement la même logique qui sous-tend le projet d'épiceries publiques à but non lucratif : en plafonnant les marges des grandes chaînes et en créant des points de vente publics, QS propose que l'État concurrence directement le secteur privé plutôt que de se limiter à le réglementer de l'extérieur.
En santé, le retour massif aux CLSC et à la première ligne va dans le même sens : il réaffirme le principe d'un système public universel à un moment où le recours croissant au privé n'est condamné ni par la CAQ, ni par le Parti libéral du Québec, ni surtout par le Parti conservateur du Québec, qui présente le privé comme une solution au renforcement de l'accès au système de santé. La gratuité de la contraception, des soins oculaires et dentaires pour les mineurs, ou encore l'alimentation scolaire universelle participent d'une même philosophie : élargir, plutôt que contenir, le périmètre de ce que la collectivité prend en charge collectivement.
Québec solidaire propose également toute une série de mesures visant tant à lutter contre la pauvreté des femmes qu'à combattre les violences conjugales et à donner aux personnes victimes de violence conjugale davantage de moyens pour se mettre en sécurité et retrouver leur autonomie.
Ce qui distingue toutefois ce programme d'une simple politique de résistance défensive, c'est qu'il ne se limite pas à protéger les acquis : il ouvre des chantiers qui, une fois entamés, peuvent créer leurs propres dynamiques de transformation. La réforme du mode de scrutin et les référendums d'initiative populaire ne sont pas de simples mesures administratives : ils modifient les règles du jeu démocratique elles-mêmes, ce qui peut faciliter, par la suite, l'adoption de réformes plus ambitieuses que celles inscrites au programme actuel. De même, l'assemblée constituante coconstruite avec les Premiers Peuples inscrit le projet indépendantiste dans une démarche participative qui dépasse le cadre électoral traditionnel et laisse la porte ouverte à une refondation plus large du contrat social.
Le financement à la mission des organismes communautaires, le fonds d'urgence climatique, la sortie progressive des infrastructures pétrolières et gazières, ou encore le développement massif du transport collectif gratuit pour les jeunes et les aînés dessinent ensemble une trajectoire cohérente : chaque mesure, prise seule, corrige une iniquité précise, mais l'ensemble installe une infrastructure institutionnelle — fiscale, démocratique et énergétique — sur laquelle des transformations plus profondes pourraient ensuite s'appuyer. C'est en ce sens que le programme de Québec solidaire peut être lu comme un frein au glissement néolibéral du champ politique québécois.
Face aux politiques de droite défendues par les autres grands partis politiques, un vote pour Québec solidaire constitue donc un vote en défense des intérêts de la majorité populaire. C'est d'autant plus important pour les militantes et militants des différents mouvements sociaux — syndical, féministe, populaire, étudiant, etc. Une déclaration commune de militantes et militants issus de ces différents mouvements sociaux pourrait constituer un apport important à la défense des acquis de la majorité populaire.
Les limites des revendications défensives incapables de présenter un projet de société alternatif au capitalismeLe programme de Québec solidaire opère un déplacement par rapport au discours de droite dominant des autres partis. Il réaffirme la légitimité de l'intervention publique, de la redistribution fiscale et de la régulation des marchés. Mais ce déplacement, aussi réel soit-il, s'effectue presque entièrement à l'intérieur du cadre existant des rapports de propriété et de pouvoir économique capitalistes. Le problème est constamment posé en termes de résultats insuffisants ou injustes produits par le marché, mais rarement en termes de savoir qui contrôle les moyens de production et qui détient, de ce fait, le pouvoir de décision.
Cette absence a des effets concrets sur la nature des solutions proposées. Prenons l'exemple le plus révélateur : la « provision Trump » de 2 milliards de dollars destinée à soutenir les entreprises touchées par la guerre tarifaire. Il s'agit d'un transfert de fonds publics vers le secteur privé pour l'aider à maintenir ses emplois et à transformer sa production, sans qu'aucune contrepartie en matière de propriété, de gouvernance ou de contrôle des travailleurs et des travailleuses sur ces entreprises ne soit évoquée. L'État finance ainsi la survie et la reconversion du capital plutôt que d'envisager, par exemple, la nationalisation d'entreprises stratégiques ou la mise en place de coopératives de travailleurs et de travailleuses comme alternatives.
Le Plan de transition 2035 constitue, par rapport à l'inaction climatique dominante et au refus des autres partis de rompre clairement avec l'exploitation des hydrocarbures, un ensemble de mesures redistributives et réglementaires importantes. Mais, si on analyse ces propositions à partir des bases systémiques de la crise, elles restent en deçà des nécessités posées par l'urgence climatique et la perte de biodiversité.
La crise y est davantage décrite comme un problème de gouvernance et de mauvais choix que comme le résultat d'un système économique capitaliste accroché à une croissance incapable de respecter les limites planétaires. Ainsi le Plan de Transition pour 2035 affirme : « En réalité la crise climatique est le résultat de mauvais choix économiques ainsi que de politiques inefficaces et mal ciblées. ». Les cibles climatiques proposées restent en deçà de l'urgence scientifique soulignée par le GIEC. La nationalisation des énergies renouvelables n'est pas présentée comme une priorité. La politique industrielle mise sur le partenariat avec le patronat plutôt que sur une planification publique et démocratique. Les transports publics demeurent partiellement marchandisés, puisque la gratuité est restreinte aux jeunes et aux aînés. La construction des infrastructures de transport collectif est laissée au secteur privé. La protection du territoire repose principalement sur un encadrement réglementaire, alors que l'exploitation des ressources minières et forestières demeure largement entre les mains de grandes entreprises multinationales canadiennes et américaines. Le plan vise le renforcement de l'autonomie alimentaire sans remettre en question une agriculture agroexportatrice dont une part importante est centrée sur la production animale.
Quant au projet indépendantiste, le texte le présente principalement à travers le prisme d'une démarche constituante et participative, coconstruite avec les Premiers Peuples — ce qui le distingue du Parti québécois sur le plan de la méthode. Mais aucune articulation suffisamment développée n'apparaît entre l'indépendance et une critique de la dépendance structurelle du Québec à l'égard des capitaux étrangers, des chaînes de valeur continentales ou des institutions financières internationales.
L'indépendance y est donc pensée principalement comme une réforme institutionnelle et comme une reconnaissance nationale, plutôt que comme une rupture avec des rapports de domination économique qui dépassent le seul cadre canadien. Pour une lecture anti-impérialiste de la souveraineté, cela laisse intacte la question de savoir à qui appartiendrait réellement un Québec indépendant et quels seraient ses rapports avec les alliances militaristes comme l'OTAN et le NORAD. Ces questions sont d'autant plus importantes lorsqu'on les confronte au projet péquiste, défini dans son Livre bleu comme un projet d'indépendance qui, dans cette analyse, demeure marqué par une orientation néocoloniale.
Enfin, sur le terrain du travail lui-même, le programme reste largement à l'intérieur des paramètres du salariat existant : hausse du salaire minimum, amélioration des conditions dans le secteur communautaire, embauche de personnel dans les services publics. Ce sont des gains réels pour les travailleurs et les travailleuses, mais aucune mesure ne touche à la démocratie économique au sens fort : pas de mention d'une représentation accrue des travailleurs et des travailleuses dans les conseils d'administration, de droit de veto syndical sur les fermetures et les délocalisations, d'expansion du secteur coopératif ou autogéré, ou encore d'un plan de nationalisation démocratiquement contrôlé par celles et ceux qui y travaillent.
On peut donc soutenir que Québec solidaire agit comme un frein au glissement néolibéral en réaffirmant le rôle de l'État redistributeur. C'est pourquoi la mobilisation pour élargir son électorat constitue un enjeu important pour la gauche. Mais ce choix stratégique ne doit pas nous empêcher de comprendre que les propositions de QS ne fournissent pas, à elles seules, une boussole stratégique permettant d'engager la transformation radicale nécessaire pour déplacer le pouvoir de décision économique hors des mains du capital.
Une telle transformation est pourtant indispensable pour faire face aux crises économiques, sociales et écologiques auxquelles le peuple québécois, comme le reste de l'humanité, est confronté.
Voter pour QS peut ainsi contribuer à bloquer le recul social et le glissement vers la droite, tout en laissant ouverte la nécessité de construire, au-delà de son programme actuel, une véritable alternative écosocialiste au capitalisme.
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22.09.2026 à 14:20
Christo Aivalis
Mark Carney a franchi mardi une nouvelle étape majeure dans sa croisade de droite en annonçant un plan visant à privatiser de fait quatre des plus grands aéroports du Canada, situés à Toronto, Montréal, Vancouver et Calgary. Les commentateurs libéraux — toujours prompts à changer de discours — sont passés de l'affirmation selon laquelle Carney ne mettrait jamais en œuvre une telle politique à la Poilievre à sa défense immédiate, insistant sur le fait que les médias et le NPD font de l'alarmisme et que Carney ne fait que privatiser l'exploitation des grands aéroports, et non les aéroports eux-mêmes.
Image tirée de canadiandimension.com
16 septembre 2026
Mais même en supposant que cela soit vrai, le plan de Carney brade nos biens publics au profit du secteur privé, tout comme l'autoroute 407 a été privatisée il y a des années en Ontario, avec des conséquences catastrophiques pour la population de la province. Comme l'a fait remarquer Jim Stanford, ancien économiste d'Unifor : « Que le terrain lui-même appartienne toujours à l'État ou non est presque sans importance. Ce sera l'autoroute 407 des airs. »
Lorsque les progressistes-conservateurs de Mike Harris ont pris le pouvoir, ils ont mis en œuvre une série de mesures de droite. L'une d'entre elles consistait à céder l'autoroute 407, récemment construite, à des sociétés privées en 1999, lesquelles ont versé à la province une redevance unique en échange d'un bail de 99 ans sur le bien. Comme dans le projet proposé par Carney, l'Ontario n'a en réalité jamais vendu le bien purement et simplement. D'un point de vue juridique, l'autoroute 407 demeure un bien public, tout comme les aéroports qui seront bientôt privatisés.
Mais qu'en est-il dans la réalité ? L'entente constituait une cession de faveur aux capitalistes, qui se sont enrichis à grande vitesse tandis que la population continue d'être lésée par des frais élevés et par la perte de revenus que cette autoroute aurait pu générer pour la province. Non seulement le bail a été vendu pour des milliards de moins que sa valeur estimative courante, mais Linda McQuaig souligne que cette entente a privé les Ontariens et les Ontariennes de centaines de milliards de dollars :
Depuis sa privatisation en 1999, la 407 a coûté aux automobilistes environ 25 milliards de dollars en péages. Et ce n'est qu'un début ! L'entente de privatisation s'étend sur 99 ans, et à la fin de cette période, les automobilistes ontariens auront probablement payé des péages totalisant la somme ahurissante de 150 milliards de dollars. La Banque Nationale du Canada a décrit la 407 comme « un monstre générateur de valeur ».
McQuaig a expressément présenté cette catastrophe comme un avertissement de ce que les plans de Carney risquent d'entraîner : si nous ne parvenons pas à arrêter « Mike Harris 2.0 », il se passera à peu près la même chose avec le projet de Carney. La débâcle de la 407 est presque légendaire tant elle a lésé les Ontariens et les Ontariennes, certains la qualifiant même de pire entente de l'histoire de ce pays. Mais il ne s'agissait là que d'une seule autoroute. Carney vise à provoquer un désastre générationnel dans quatre des plus grandes villes du Canada, portant préjudice à des millions de personnes au passage. Ce phénomène pourrait être encore amplifié par le fait que la 407 est plus facile à contourner que ces grands aéroports, qui constituent de véritables monopoles régionaux. Les occasions pour les capitalistes d'exploiter les Canadiens et les Canadiennes ne manqueront pas.
Carney est, à tout le moins, un homme brillant doté d'une vision claire. Mais cela signifie que lorsqu'il prend des mesures à la manière de la 407, il ne commet pas une erreur maladroite : il mène une manœuvre froide et calculée visant à dépouiller le public au profit du secteur privé, même si cela va à l'encontre de ses objectifs déclarés. Comme l'a également souligné Stanford, « La proposition de privatiser l'exploitation des grands aéroports au profit d'investisseurs privés […] brouille le message du premier ministre Carney sur la “construction du Canada”. Cela ne construit rien, mais impose de nouveaux risques et coûts aux Canadiens et aux Canadiennes. » Même celles et ceux qui appuient globalement les efforts d'investissement de Carney ont remis en question cette décision. Comme l'a formulé Adam Radwanski, chroniqueur au Toronto Star : « Je pense que Carney a eu tort d'utiliser son discours de ce matin pour annoncer la privatisation des aéroports. Cela détourne vraiment l'attention du thème principal de ce sommet, qui est d'investir dans la construction de nouvelles infrastructures, et cela suscite de l'opposition. »
C'est tout à fait vrai. Les syndicats canadiens s'y opposent largement, menés par le Congrès du travail du Canada, qui fait valoir que cela ne fera que privatiser les gains tandis que les risques resteront publics. Le chef du NPD, Avi Lewis, a clairement indiqué que les seuls gagnants dans cette affaire seront les grandes entreprises, et l'économiste progressiste Armine Yalnizyan a averti que le plan de Carney risque de mettre encore davantage en péril la souveraineté du Canada, car l'afflux de capitaux américains à travers la frontière signifie : « nous sommes en fait le 51e État enveloppé dans un drapeau canadien, puisque nous appartenons aux Américains. »
Carney est arrivé au pouvoir avec pour vision de tenir tête à Trump et de défendre le mode de vie canadien. Les électeurs et électrices lui ont accordé une grande confiance pour mener à bien cette mission. Mais en promouvant des projets de privatisation de droite, Carney agit bien plus à la manière de Ronald Reagan que les électrices et électeurs libéraux ne veulent l'admettre.
On ne bat pas la droite américaine en devenant la droite américaine.
Christo Aivalis, ancien rédacteur en chef d'Active History, est un commentateur politique et historien titulaire d'un doctorat en histoire canadienne de l'Université Queen's. Ses articles ont été publiés dans Jacobin, The Breach, Canadian Dimension, Ricochet, Maclean's, The Globe and Mail et The Washington Post.
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