19.10.2026 à 06:16
Colin Atthar
Découvrez la bande dessinnée de Colin Atthar, intitulée « Vents contraires ».











16.10.2026 à 21:37
Sarah Bosquet
Le 5 mai 2026 au matin, j’étais en cours, et une copine m’a dit qu’une liste de prénoms de filles, accompagnés de leurs photos, circulait sur WhatsApp. C’est comme ça qu’on a découvert qu’on faisait partie d’un classement sexiste établi par des garçons du lycée.
Quand j’ai vu cette liste, j’étais sous le choc, je me suis sentie humiliée. Jusque-là, je n’avais pas spécialement été victime de comportements sexistes. À la pause, des filles sont allées demander des comptes à des garçons du lycée pour savoir qui avait fait ce classement et qui l’avait diffusé. Elles ont appris qu’il avait été lancé sur Discord par une dizaine d’entre eux, dont certains étaient dans ma classe.
Une heure plus tard, pendant la récréation, on a été une trentaine de filles à aller voir le proviseur pour l’alerter. Il nous a écoutées, puis nous a dit que si on ne se sentait pas de rester en cours, on pouvait rentrer chez nous. Il a aussi fait en sorte d’identifier les garçons concernés et les a renvoyés chez eux. Ensuite, le lycée a porté plainte, et nous a incitées à faire pareil. L’équipe de direction a aussi mis en place une cellule d’écoute.
Tout de suite, on s’est senties un peu plus en sécurité. On a aussi reçu beaucoup de messages de soutien d’élèves et de profs. Plusieurs professeur·es sont venu·es nous voir et l’un d’elleux nous a suggéré de nous rassembler le lendemain devant le lycée, pour marquer le coup. Mais il nous a dit que c’était à nous de gérer. Du coup, on a créé un groupe de conversation avec plein d’élèves du lycée, pour les prévenir et leur proposer de faire une manifestation le lendemain matin. Toustes étaient d’accord. Certain·es ont imprimé des pancartes [avec des slogans comme “Ton classement ne détermine pas ma valeur”, “Stop au sexisme”], d’autres ont apporté des feutres, des feuilles. Et on s’est donné rendez-vous à côté du lycée, à 6 h 45, juste avant l’ouverture.
Au moment de la première sonnerie, on s’est mises devant l’entrée pour bloquer. On était environ une centaine, dont 95 % de filles. À ce moment, on a vraiment ressenti la solidarité, la force du collectif. On se sentait plus puissantes d’être aussi nombreuses. Pour nous soutenir, une dizaine de professeur·es, le proviseur et son adjointe nous ont rejointes. Il y avait aussi des journalistes parce que l’appel à la manifestation de la veille avait été relayé sur les réseaux sociaux et par bouche-à-oreille.
Plusieurs jours d’affilée, après la manifestation, les profs ont commencé leurs cours par un temps d’échange sur cette affaire. Le 22 mai, le lycée a organisé une journée de sensibilisation avec des ateliers sur les questions de sexisme, de respect femmes-hommes, de harcèlement. On a eu énormément de conversations à ce sujet entre nous, avec les profs et les responsables d’éducation. En fait, cet épisode a changé l’ambiance du lycée, mais en bien : il y a plus de vigilance sur ces questions.
« On était environ une centaine. On a vraiment ressenti la solidarité, la force du collectif. »
Entre filles, on s’est dit qu’il fallait qu’on soit un maximum à porter plainte, pour qu’il y ait des conséquences pour les auteurs. On a été une dizaine à le faire. Pour moi, ça s’est bien passé. Mais une policière a dit à une autre fille que ce qui était arrivé, c’était aussi parce que les filles postaient des images d’elles sur les réseaux.
On s’est senties vraiment prises en compte par les adultes, mais pas par les auteurs des violences. Quand ils sont revenus en cours, ils ne se sont pas excusés. Certains sont même allés narguer des filles ou leur faire des remarques. Mais je n’ai pas peur, parce que je sais que tout le monde est de notre côté.
Avant cette histoire, le sexisme et les inégalités me révoltaient déjà. Mes parents sont féministes et m’ont transmis certaines valeurs, mais c’était la toute première manifestation de ma vie. Je me sens encore plus concernée maintenant.
Ce qui a changé aussi, c’est que je suis devenue très proche de certaines filles du lycée que je ne connaissais pas, ou que je ne fréquentais pas. Ensemble, on a créé un groupe très soudé. Ces nouvelles amitiés et la sororité, c’est surtout ça qui reste maintenant. » •
* Elle n’a pas souhaité donner son nom de famille.
16.10.2026 à 21:31
Myriam Bahaffou
Comme presque tous les matins, le mot « Israël » apparaît dans les articles à la une de mon téléphone. Comme presque tous les matins, je balaye la notification vers « lire plus tard ». Au début : nausée, boule au ventre ; rejet des gros titres, des chiffres, des visages.
À l’heure où j’écris ces lignes, plus de mille jours se sont écoulés depuis le début de l’offensive extrême menée par Israël sur Gaza. Cette « guerre », qualifiée de génocide par une commission indépendante de l’Organisation des Nations unies (ONU), dépasse les limites de ce terme. En effet, en grec, genos signifie naissance, race : un géno-cide, c’est le meurtre d’un groupe pris pour cible du fait de son appartenance spécifique à un clan, une race, une nation, une descendance. Or, le régime meurtrier d’Israël se caractérise par une volonté absolue d’éradication qui dépasse largement le « groupe cible ». En visant soldats, civil·es, terres, enfants, femmes, animaux, végétaux, écoles, hôpitaux, en déplaçant et en précarisant humains et autres qu’humains à tour de bras, à l’aide de drones ultra intelligents ou de stratégies d’assiègement qui affament et mutilent, en annexant toujours plus violemment la Cisjordanie, le gouvernement israélien orchestre sous les yeux du monde entier une offensive d’un type entièrement nouveau. Au-delà du génocide des Palestinien·nes, nous assistons à l’extinction d’un type de politique : le respect des accords internationaux, les traités de non-agression, une certaine « éthique de guerre » ont été tués en même temps que les humaines et autres qu’humaines gazaouies. C’est pourquoi, dans la lignée du philosophe martiniquais Malcom Ferdinand et de l’essayiste indien Amitav Gosh, je préfère à génocide le terme d’altéricide. La simple existence de l’autre (alter) engendre le refus que cet autre puisse « habiter la Terre. ». Mais, est-on en droit de se demander, qui est précisément cet « Autre » ? L’altéricide crée en fait une totalité floue, indifférenciée, arbitraire. Aujourd’hui, les États complices d’Israël, dont la violence s’étend de l’antiterrorisme étasunien à l’islamophobie québécoise ou française, font des « Arabes » – qu’iels soient désigné·es comme Palestinien·nes, Libanais·es, Iranien·nes ou Nord-Africain∙es – des ennemi∙es de l’Occident moderne.
L’influenceuse française Léna Situations pleure la fin de sa série « Les vlogs d’août » devant un stade comble. Les affiches générées par IA envahissent les devantures des restaurants et, progressivement, nos manifs. Alors que la France brûle et que les pauvres crèvent de chaud, Macron annonce le projet d’un parc d’attractions financé par des Saoudiens dont les millions font – momentanément – oublier l’arabité. Les gens boivent du matcha, je reprends le sport. Le cynisme politique dans lequel nous vivons est psychiquement insupportable, parce que cette réalité ne peut pas, ne doit pas exister à côté d’un crime organisé d’une telle envergure. La douleur vient, fondamentalement, d’une résistance à l’indifférence.
Reconnaître que la séquence que l’on vit est celle d’un paradigme criminel et gore est, certes, déprimant, mais juste. Je parle de gore à la suite des travauxSayak Valencia, Capitalisme gore, trad. Louise Ibáñez-Drillières, Cambourakis, 2023. de la philosophe mexicaine Sayak Valencia, qui analyse la pratique et la mise en spectacle du meurtre, de la torture, du viol, comme des ciments sociaux du néolibéralisme. C’est pourquoi être indigné∙e que les « droits humains » des Palestinien∙nes ne soient pas respectés est risible (un rire cynique). Le libéralisme a sanctionné les crimes qui l’arrangeaient, et laissé les autres arroser de sang son « sol fertile des droits universels ». Le crime est tout simplement inhérent au capitalisme, au colonialisme, au patriarcat. Le vol, le viol, l’extorsion, le chantage, la trahison, le meurtre sont intrinsèques à ces organisations sociales, ou devrais-je écrire antisociales, car elles tuent toute possibilité, toute désirabilité de vivre ensemble. C’est précisément là que nos affects éclatent en morceaux : comment dialoguer avec ce qui nie la vie ?
Le crime est tout simplement inhérent au capitalisme, au colonialisme, au patriarcat. Le vol, le viol, l’extorsion, le chantage, la trahison, le meurtre tuent toute possibilité, toute désirabilité de vivre ensemble.
« Dis-moi quel est ton rapport à la douleur, et je te dirai qui tu es » : cette phrase du philosophe allemand Ernst Jünger sonne particulièrement juste à l’heure de l’altéricide contemporain. La notification de mon téléphone, les mots pixélisés et la réalité qu’ils portent ne peuvent qu’être douloureux. Militer est un acte de reconnaissance de cette douleur, et de nos corps sensibles, branchés au monde (même sans téléphone). Faire de la politique depuis l’altéricide, dont la Palestine est l’une des matrices, nous met face à un choix : d’un côté l’anesthésie, moteur du capitalisme analgésique qui nous force au divertissement et à la distraction, au travail ou en famille, pourvu que l’on soit heureux ou heureuses, accompli·es, épanoui·es, pourvu que la douleur soit évacuée. De l’autre, un masochisme mal placé, c’est-à-dire l’absolutisation de cette douleur palestinienne, la diabolisation d’Israël comme un monstre absolu, la réécriture de récits mythiques où nous aurions cette fois le rôle du héros maudit, comme si tout cet épisode géopolitique ne s’inscrivait pas dans un continuum colonial de plusieurs siècles. Le déchaînement de la violence à l’égard des Palestinien∙nes nous rappelle que la douleur est un bon critère de vérité, si elle se présente comme un lien multiple, ouvert, et non comme prétexte d’accaparement d’une « cause » pour mieux éclipser les conditions qui la permettent. À nous dès lors de refuser l’analgésie et les antidouleurs, de savoir faire face à l’insupportable, pour, peut-être, faire naître le désirable. •