28.04.2026 à 12:12
Camille Regache
* Les personnes dont seul le prénom est mentionné n’ont pas souhaité que leur nom de famille soit publié.
Vingt heures : une trentaine de personnes arrivent au compte-goutte dans une salle de danse de Villeurbanne (Rhône), retirent leurs manteaux et leurs écharpes. Sous les néons blafards, sans un mot, une femme se lance sur le parquet sombre.
Elle chantonne, se chauffe les mains, lève les bras au plafond. Un cercle se forme, se remplit au rythme des arrivées. Les nouveaux et nouvelles venues la suivent dans cet échauffement des voix et des corps marqués par le froid de février. Çà et là, quelques détails vestimentaires accrochent l’œil : un t‑shirt marqué « Butch – Twink », des chaussettes arc-en-ciel. « Prenez quelques secondes pour intégrer votre corps », conseille Ann-Lise*, cheffe de chœur de la chorale CRAQ! – pour Collectif réflexif artistique queer –, une chorale LGBTQIA+ militante de l’agglomération lyonnaise.
Depuis quelques années, les chorales queers sont de plus en plus visibles : Les Voix des fiertés à Toulouse, Freesons à Grenoble, Pelicanto à Strasbourg, Cargo’Notes, également à Lyon, Les Gamme’elles, ou La Queerale à Paris, qui était présente sur la scène de la finale de « Drag Race France » en 2025. La France compte deux millions de choristes, selon un sondage Ifop de 2020 – presque autant que de licencié·es de football. La chorale est la principale pratique musicale amateur. Cette popularité tient en partie à l’accessibilité de la pratique, selon Guillaume Lurton, sociologue spécialiste des pratiques chorales en France : « Pour faire partie d’un orchestre, il faut apprendre à se servir d’un instrument, alors qu’à peu près tout le monde peut chanter. » Cette pratique a toujours été liée à des enjeux d’appartenances communautaires, selon lui : « Le chœur est une pratique collective qui met en jeu un groupe, il est historiquement le moyen privilégié par lequel on va exprimer des revendications, des valeurs, l’identité d’un collectif. » Le chant est omniprésent dans des contextes sportifs, politiques – que ce soit L’Internationale ou La Marseillaise –, religieux… mais aussi féministes et LGBTQIA+.

Le chœur est une pratique qui exprime des revendications, des valeurs, l’identité d’un collectif.
Guillaume Lurton, sociologue
Les premières chorales queers recensées sont étasuniennes. La plus célèbre est le San Francisco Gay Men’s Chorus, dont la première représentation se déroula sur les marches de la mairie de San Francisco seulement un mois après sa formation, en hommage au conseiller Harvey Milk, premier élu ouvertement gay, assassiné le 27 novembre 1978. « La fin des années 1970 et le début des années 1980 ont été une période d’activisme social, notamment aux États-Unis, où des chorales comme le New York City Gay Men’s Chorus ou la Stonewall Chorale ont été créées, détaille Hsien Chew, membre du bureau de Legato, l’Association européenne des chœurs LGBTQ+. Leurs idées ont été exportées en Europe par des choristes militants et militantes de passage. » Parmi les plus vieux chœurs européens, on peut citer le Stockholms Gaykör en Suède ou les Pink Singers de Londres, formés respectivement en 1982 et 1983. Il faut attendre 1989 et la formation d’Equivox pour qu’un premier chœur LGBTQIA+ voie le jour en France. Legato rassemble aujourd’hui 140 chorales d’Europe, 7 seulement de France, mais toutes n’en sont pas membres. Avec ses cinq ans d’existence, le CRAQ! s’inscrit dans cette histoire de quatre décennies du chant choral queer.
Aujourd’hui, ces chorales françaises se distinguent par l’âge de ses chanteur·euses « Ce sont des chorales jeunes, dans lesquelles on trouve la tranche d’âge 30–50 ans, qui manque cruellement dans les autres formations », souligne la cheffe de chœur du CRAQ!, Ann-Lise. Certains de ces chœurs se distinguent également par un répertoire qui fait appel à des références partagées dans une culture queer, plus pop que d’autres ensembles vocaux. « Dans mon précédent chœur, à chaque représentation, il y avait forcément un Queen et un ABBA », se souvient Ann-Lise, qui ajoute qu’« on chante ce qu’on écoute ». Parce qu’il rend possible l’harmonisation des chants populaires, « le chœur est un moyen de faire cette synthèse entre de la musique savante et autre chose : du negro spiritual, du gospel, de la musique traditionnelle, de la variété, de la chanson populaire… », analyse Guillaume Lurton, qui rappelle le poids historique de la musique classique dans la conception des chorales. « Le chœur tel qu’il est pratiqué aujourd’hui en France vient de la tradition savante, c’est-à-dire de l’harmonisation classique avec un héritage de la musique médiévale qui va vers la polyphonie à la Renaissance. » C’est au XVIIe siècle qu’une nomenclature se fige, qui classe chaque voix selon quatre registres : côté femmes, soprano pour les voix aiguës et alto pour les voix graves ; côté hommes, ténor pour les voix aiguës et basse pour les voix graves.
Une approche queer du chant choral passe nécessairement par la remise en question de ces catégories. À Villeurbanne, dans la salle de répétition, Ann-Lise sort un diapason de sa poche. L’échauffement est fini, le chant débute. Le groupe se scinde et la polyphonie se met en place. Soprano, alto, ténor, basse : les quatre pupitres historiques qui composent la base du chant choral sont représentés, mais des personnes de tous genres les composent. « Chez nous, on ne considère pas la voix de ténor ou de basse comme une voix d’homme, décrit Ann-Lise. Ton pupitre, c’est l’endroit où ta voix va sonner, sans se fatiguer ni se faire mal. » Parce que la voix n’échappe pas au prisme du genre, cette question est omniprésente en chorale. « La cognition humaine fonctionne encore malheureusement de manière binaire pour penser le genre, résume le chercheur en sciences du langage Aron Arnold. On ne dira jamais que c’est simplement une voix, mais que c’est une voix de femme ou d’homme. Même des voix qui vont être acoustiquement ambiguës, on dira : “C’est une voix d’homme un peu bizarre, ou une voix d’homme efféminé.” »
Pour des personnes trans hormonées, le changement de voix peut contribuer à réduire la dysphorie de genre. Après un an sous testostérone, à chanter sans pouvoir stabiliser ses notes, Mariette*, livreur à vélo de 26 ans, a repris le chant au CRAQ! : « Parfois j’ai un passing, parfois non, et c’est hyper euphorisant d’entendre comment ma voix grave résonne, j’atteins des notes que je n’aurais jamais imaginé atteindre. » Chanter devient alors un moment de reconnexion avec son corps. À l’inverse, pour Reese Chniber, chanteur·euse non binaire de 38 ans, « la voix parlée est genrée, comme le physique avec la pilosité ou la musculature du corps. Mais, quand je chante, je ne considère pas ma voix comme étant genrée. » Artiste, accompagnateur·ice d’artistes femmes et de minorités de genre dans le secteur musical, iel avait pour objectif de conserver son chant aigu, même en prenant de la testostérone : « Je considère ma voix comme un instrument, et il n’a pas été facile pour moi de risquer de perdre ce violon : une contrebasse, ce n’est pas mauvais en soi, mais c’est un autre instrument, que je ne maîtrise pas. » Aidé·e d’une orthophoniste, Reese Chniber a conservé une grande amplitude de voix et navigue aujourd’hui entre les pupitres alto et ténor. Liam Laurenti, bédéaste et illustrateur de 26 ans, lui, tranche : « Vu que je suis non binaire, je pense que je m’en fiche un peu. »
La sociologue du genre Holly Patch s’est penchée, à l’occasion de sa thèse, sur les chorales trans, apparues en petit nombre au cours de la dernière décennie aux États-Unis, parfois de manière confidentielle et sans représentations publiques. Les personnes avec lesquelles elle s’est entretenue évoquent la dimension « magique » du chant dans ces chorales. « Chanter dans un chœur trans a un effet de normalisation : vous n’êtes pas le chanteur trans de la chorale, mais le chanteur de la chorale trans », souligne-t-elle. Beaucoup de chanteur·euses trans parlent de la possibilité de ré-empouvoirer leur voix par le chant après un moment de dépossession de celle-ci. Pour Holly Patch, « elles et ils ont toujours eu de la voix, mais la capacité à faire résonner cette voix leur a été enlevée par un ordre cishétéronormatif du genre. C’est un empouvoirement de l’aspect matériel de leur voix. » Le cadre safe d’une chorale queer offre une possibilité de se laisser aller, sans porter de jugement sur le son que l’on produit, notamment pendant les périodes de mues. « Cela permet un effet de réparation, de soin, et de réconciliation mutuelle », conclut Holly Patch.
Dans la salle de répétition de Villeurbanne, la chanson Mutate, de Jeanne Added, prend fin. « Il y a plein de choses bien, félicite Ann-Lise. Vous pouvez prendre des chaises, et on fait Kid d’Eddy de Pretto. » Le groupe scande : « Vi-ri-li-té a‑bu-sive ». La mélodie principale se transmet de pupitre en pupitre. Ann-Lise se donne pour mission de dégenrer le plus possible ses arrangements. « La base de l’arrangement de pop en chœur, ce sont les sopranes qui chantent la voix principale et les autres voix qui accompagnent, détaille celle qui essaie de donner des « choses intéressantes à chanter » à tous·tes. J’essaie de travailler sur les timbres : pas avec une voix d’homme ou de femme, mais en me demandant si j’ai envie que ce soit chanté avec un timbre de soprano, d’alto ou de ténor. » Quelques rires dans les rangs se font entendre au moment de chanter les paroles « Je ne prône pas mon chibre » [« pénis », en argot]. « On est cinq à prendre de la testo dans le pupitre des basses, explique Mariette. En tant que transmasc, cela nous fait beaucoup rire de chanter ça… n’ayant nous-mêmes pas de chibre, quoi… »

Nombre d’entre iels ont rejoint le CRAQ! pour y trouver un espace de socialisation entre personnes queers, un endroit où être soi. « Ici, je n’ai pas à réfléchir à comment je dois être et à comment j’apparais aux autres, explique Mariette. Chanter avec des personnes qui ont des vécus similaires ou qui sont renseignées sur la transidentité et sur l’hormonothérapie, cela facilite beaucoup les choses. » Se retrouver toutes les semaines représente pour Liam Laurenti un acte politique en soi : « Chanter entre personnes queers, se présenter comme une chorale queer en concert à l’extérieur, c’est déjà une célébration de nos existences. Il y a besoin de montrer qu’on est un groupe, qu’on est soudé·es, surtout par les temps qui courent, et qu’on arrive à faire quelque chose de beau ensemble », conclut-iel plein·e d’enthousiasme, avant d’ajouter dans un rire : « Enfin… beau… la plupart du temps ! »
Mouna*, quant à elle, cherchait un endroit où elle n’aurait pas à se cacher : « Ne pas planquer mes neuroatypies, ma pansexualité, car je cache ma queerness dans quasiment tous les lieux que je fréquente. » Pour cette développeuse de 39 ans, chanter représente la possibilité d’exister : « Ça me permet de m’installer dans mon corps, d’oser porter ma voix, en faire quelque chose de joli et prendre de l’espace. » Mallaury*, professeure des écoles de 32 ans, vient, elle aussi, pour trouver sa place : « Il faut que j’aie un minimum confiance en ma voix pour oser chanter. Pour plein de choses dans la vie, je ne parviens pas à prendre ma place, mais pour chanter, ça, j’y arrive. » Pour elle, cet espace est également l’endroit où peut exister son identité : « Le premier moment où je me suis revendiquée bi au-delà de mon mec et de mes ami·es très proches, c’est à la chorale. Ce sont des moments où un morceau d’identité peut s’exprimer. » Mouna, Marocaine arrivée à l’âge adulte en France, a proposé pour le spectacle 2026 du CRAQ! d’intégrer le chant Lamma Bada Yatathanna, tiré d’un poème andalou du XIVe siècle : « On va chanter en arabe sur scène, et je vais pouvoir exprimer toutes les valeurs portées par la queerness que je n’ai jamais eu l’occasion d’exprimer au Maroc. Ça m’émeut énormément de pouvoir être moi-même avec toutes mes facettes. »
Pour sa grande représentation annuelle, qui aura lieu en juillet 2026, le CRAQ! a choisi de visibiliser des personnes moins connues de la culture queer, plus représentatives de la diversité de la communauté LGBTQIA+. Entre deux chants lors de la répétition, la logistique des tableaux parlés et des décors se discute. Les choristes découvrent une nouvelle partition, Enjoy the Silence, de Depeche Mode ; les ténors sont en difficulté ce soir-là avec un nouveau rythme à apprendre et une mélodie complexe à attraper. En guise de récompense en fin de répétition, le What’s Up des 4 Non Blondes retentit avec enthousiasme dans la salle. « Chantez chantez chantez ! » encourage Ann-Lise. Une dernière pour la fin ? Make me Feel de Janelle Monáe. « That’s just the way you make me feel / So good, so good, so fuckin’ real. » Cliquetis d’applaudissements et rangement. Rendez-vous mardi prochain.