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08.04.2026 à 10:57

Le nouveau maire Cazenave annonce de nouvelles mesures sécuritaires pour Bordeaux

dev

Un commissariat repeint en rose pour l'occasion

- 7 avril / , ,
Texte intégral (618 mots)

Thomas Cazenave, ancien ministre et député macroniste est désormais le nouveau maire de Bordeaux. Ses fonctions à peine prises, il a convié ce 2 avril pas moins de trois ministres (Françoise Gatel, Laurent Nuñez & Sébastien Lecornu) afin d'annoncer des mesures sécuritaires locales. Cela ne fut néanmoins pas du goût de tout le monde : un commissariat a été repeint en rose pour l'occasion. Des habitants nous ont transmis une revendication et quelques photos qui ne semblent pas avoir été générés par l'IA.

Aujourd'hui, 2 avril 2026, Bordeaux a la tristesse de voir ses rues occupées. Des flics, des flics, des flics. Tout ça parce que Cazenave veut faire sa meilleure démonstration de force avec ses potes Lecornu et Nuñez.

C'est marrant, on pourrait se dire que si on a besoin d'être escorté par autant de mecs armés, c'est qu'on est pas serein. Ils ont peur de quoi ? Que ressortent au grand jour toutes les casseroles au cul qu'ils ont, eux et un nombre non négligeable de leurs collègues de partis, malgré une justice, largement docile et partisane. Certains n'hésitent pas à dire que les vrais voyous sont en costard, c'est difficile de leur donner tort.

Il est temps de leur montrer que dans le fond, malgré les millions dépensés en médias toujours plus d'extrême droite afin d'abrutir la population et la diviser en 2, en 4, en 1000, la sécurité n'est pas tant la préoccupation principale des gens, en tout cas, moins que les salaires minables, le système de santé et d'éducation qui fait pitié, le prix à la pompe qui nous ruine, la soumission à un ordre géopolitique qui justifie la spoliation, la colonisation et les génocides.

Non, à Bordeaux on ne veut pas plus de flics, pas plus de comico, pas plus de caméras. On n'en peut plus d'assister à des contrôles au faciès H24 OKLM et à des arrestations méga violentes de gens à la rue qui galèrent. On n'en peut plus de vivre dans une société de contrôle où il faut badger, signer, s'authentifier, s'identifier, se soumettre à un ordre qui détruit nos vies et la planète.

Plus que jamais, nous devons apprendre à vivre sans keuf, à comprendre qu'ils apportent plus de merde et de violence qu'autre chose, à résoudre les conflits collectivement, à communiquer, se comprendre, se défendre même. À ne rien lâcher sur les agressions sexuelles, sur les attaques racistes, à prendre de front et par le bas le problème des inégalités sociales qui ravagent notre ville.

Bordeaux a une âme rebelle qui du Bordeluche à ses caves rock, du quartier Saint-Michel au port de Bacalan, des Gilets Jaunes aux occupations de facs, a toujours résisté à ces bourgeois qui cherchent à mettre le peuple au pas. Votre comico on l'a souillé pour vous montrez le dégout que vous nous inspirez. Vous pourrez toujours bomber le torse escortés par vos milices, mais ici c'est chez nous et ça le restera.

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08.04.2026 à 10:48

Ni furie ni martyr

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« Opération "Furie épique" et drones-martyrs Shahed, une même violence mythique se réinscrit ainsi dans la langue des machines » [Cinétract]

- 7 avril / , ,
Lire + (158 mots)

Nous recevons et diffusons ce petit cinétract qui expose les soubassements mythologiques tant de l'opération « Furie épique » que des drones-martyrs Shahed iraniens.

La violence guerrière ne veut pas seulement être efficace, elle veut aussi être mythologique et esthétique. Derrière le drone Shahed l'horizon du témoin martyr, derrière la furie épique, le vieux désir de rejoindre la fureur d'Achille. Le drone Shahed et le nom Furie épique indiquent chacun dans une tradition différente que la guerre contemporaine ne cesse de réactiver des formes archaïques de légitimation symbolique. Une même violence mythique se réinscrit ainsi dans la langue des machines.

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08.04.2026 à 10:39

De l'Estaque à Gaza

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Entretien avec deux participants à la flottille partie le 4 avril

- 7 avril / , ,
Texte intégral (5075 mots)

Le 4 avril une nouvelle flottille a pris la mer pour Gaza depuis Marseille. La Grappe s'est entretenu avec deux participants avant leur départ. Ils reviennent sur l'auto-organisation de la flottille, la solidarité extrêmement puissante qui opère à l'Estaque et dans la cité phocéenne en général, ainsi que sur les stratégies et les objectifs politiques de ce nouveau convoi.

Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?
R : Je m'appelle Romy, je suis étudiante et je fais partie de la Coordination française de Thousand Madleens to Gaza. T : Je m'appelle Tino, j'ai 29 ans, je suis militant politique depuis plusieurs années et je suis engagé dans l'orga de Thousand Madleens to Gaza. Je suis un des coordinateurs du Pôle Navigation France.
Vous faites partie de Thousand Madleens to Gaza. Pouvez-vous rappeler ce que c'est ainsi que son origine ?
R : Thousand Madleens to Gaza est un mouvement citoyen, populaire, beaucoup porté par la jeunesse, qui prépare des flottilles qui partent ou qui vont partir d'ici quelques jours en direction de Gaza. Les flottilles s'ancrent dans une histoire de solidarité avec la Palestine qui est très longue. Historiquement, beaucoup d'initiatives de soutien ont été testées, notamment au début des années 90 et des années 2000. Il y a eu des grandes marches qui ont tenté d'aller jusqu'à Gaza, il y a eu beaucoup de solidarité paysanne aussi pour protéger les terres des attaques de colons. À partir de 2008, plusieurs flottilles se sont lancées, avec une première flottille en 2008 qui a réussi à atteindre les terres de Gaza. De cette première expérience est née la Freedom Flotilla Coalition qui envoie une deuxième vague de bateaux en 2010, durant laquelle 10 de nos camarades turcs se font tuer par Israël. Après ça, il y a eu plus de 35 vagues de bateaux qui sont parties en direction de Gaza. Au moment de l'intensification du génocide, du vol des terres et de la maltraitance des palestiniens et des palestiniennes à Gaza, au retour de la Madleen, ce bateau sur lequel il y avait Rima Hassaan et Greta Thunberg, il y a eu une envie d'amplifier le mouvement. C'est parti d'un post sur Instagram qui disait « Ils peuvent arrêter un bateau, mais que se passe-t-il si on en envoie plus ? ». C'est de cette phrase qu'est né notre mouvement, Thousand Madleens to Gaza, qui dit qu'on envoie des milliers de Madleen vers Gaza. On a commencé à préparer ça, avec les mouvements historiques que sont la Freedom Flotilla Coalition qui est là depuis un moment et la Global Sumud Flotilla, qui est une coalition de différents mouvements. Les flottilles, c'est une action internationale qui permet de parler de la Palestine et qui est un mouvement de solidarité conséquent. C'est du quasiment jamais vu des actions à cette échelle et à cette ampleur. Là, on prépare une nouvelle vague de bateaux. C'est assez historique, car là l'entièreté des sept mouvements de flottilles s'allient pour préparer celle-là.
Cette nouvelle vague de flottilles, comment s'est-elle lancée concrètement à l'Estaque ?
T : Elle s'est lancée en octobre quand les camarades de la première vague étaient dans les geôles israéliennes. Il y a eu un sentiment d'urgence, un sentiment d'impuissance très difficile et la flottille est un moyen qui permet de collectivement sortir de cette impuissance. Même sans fantasmer l'impact que l'on peut avoir et en restant humble, c'est tout de même un objet matériel, les bateaux à envoyer, et qui permettent d'avoir de la prise sur ce qu'il se passe. Il y a cinq mois, il y a donc eu une volonté urgente de relancer une vague. Pour la préparation des bateaux, on a d'abord été à Port Saint-Louis du Rhône. C'est le plus grand port à sec d'Europe, c'est une espèce de forêt de bateaux hors de l'eau. Nous sommes allé-es là-bas, car on savait qu'il y aurait beaucoup d'opportunités d'achat. Nous fonctionnons avec des budgets très serrés et donc il nous fallait un endroit où nous pourrions préparer plusieurs bateaux. Nous avons passé l'hiver là bas et au moment où nous avions une dizaine de bateaux et que ça continuait à grossir, nous avons eu le besoin logistique d'avoir un endroit où rassembler tous les bateaux pour continuer à les préparer, une base logistique dans laquelle on puisse accueillir les gens qui viennent nous aider et où on peut mutualiser le matériel et ne pas avoir les bateaux éparpillés à droite à gauche. Il se trouve que nous avions un bateau au-dessus de Port de Corbières ici et en se baladant, nous avons vu ce trou dans le mur par lequel on rentre aujourd'hui sur le chantier. Il y avait une immense zone vide avec un quai à l'abandon, des hangars et nous nous sommes proposés d'amener les bateaux là bas. Nous avons d'abord fait une demande au Grand Port Maritime de Marseille qui est le gestionnaire des lieux ici qui n'a pas donné de réponse, alors nous nous sommes installé-es avant de demander ensuite, ce qui marche souvent un peu mieux. Nous avons d'abord ramené quelques bateaux puis jusqu'à une dizaine au début.

L'accueil que nous avons eu dès le début était assez incroyable. Nous partions de quelque chose d'assez solitaire cet hiver, assez glauque, dans le froid à Port Saint-Louis du Rhône, un chantier à sec peu vivant avec les bateaux hors de l'eau. Alors qu'ici, dès que nous avons commencé à mettre les bateaux à l'eau contre le quai, les pêcheur.euse.s qui étaient à coté sont venus nous voir, nous ont donné du poisson, de l'argent, nous ont dit être très touché-es par ce que l'on faisait quand on leur a expliqué que c'était la préparation de la flottille pour Gaza. Il y a par exemple un pêcheur qui vient souvent ici, qui est à la CGT et qui, dès que l'on a besoin de quelque chose, nous le ramène, des camions de palettes, des tôles… Il a pas mal de contacts et nous a permis de rencontrer beaucoup de monde. C'est très touchant de voir que beaucoup de gens peuvent se saisir de l'objet flottille que nous étions en train de préparer de notre côté. C'est passé de quelque chose de militant à une chose beaucoup plus à tout le monde.
C'était un pari politique qui était dur à prendre, nous avons mis du temps à nous décider ; c'était une occupation sans droit ni titre, il y avait donc un risque d'expulsion, nous ne pouvions pas nous permettre de mettre en danger les bateaux pour la flottille, mais en même temps nous avions besoin du lieu et nous pensions qu'il y avait quelque chose à jouer. Nous savions que Marseille était une ville particulière, c'est une ville tournée vers la Méditerranée, une ville de marins. Avec le mélange de l'identité marseillaise, de la culture de la solidarité de la mer, qui se ressent d'ailleurs dans la force des luttes en soutien à la Palestine, le nombre de collectifs impliqués dedans, nous savions que nous n'arrivions pas au milieu de nulle part. Malgré tout, ça a pris largement au-delà de nos attentes et nous avons été très touché-es par la quantité et la diversité de personnes qui sont venu-es soutenir.
Ici ça fait 13 000 mètres carrés, c'est un endroit qui est abandonné depuis plus d'une trentaine d'années. Il y a des quais, un énorme terre-plein central et des hangars partout. Comme c'est abandonné, c'était recouvert de déchets, donc on a fait un gros travail de nettoyage. C'était un lieu qui avait des usages avant, le trou dans le mur ce n'est pas nous qui l'avons fait, il était là avant. Des gens venaient se baigner, jouer à la pétanque, faire des barbecues, pêcher. Il faut savoir que c'est un enjeu le droit à la mer dans les quartiers nord de Marseille, il n'y a que la plage des Corbières, au-dessus d'ici, qui est une plage pas immense et peu accessible qui donne vraiment accès à la mer, sinon les gens galèrent. Il y a donc ici un espace immense abandonné, délaissé, sale, où les gens viennent profiter de la mer de manière pirate. Nous avons essayé de faire du lien directement entre l'usage que nous faisions de la mer en tant que flottille et l'accès, le droit à la mer pour les habitant.e.s.
C'est un lien qui a assez bien fonctionné, qui nous a permis de rencontrer plusieurs collectifs. À Marseille il y a notamment ce que l'on appelle les CIQ, les Comités d'Intérêt de Quartier, il y en a une cinquantaine dans la ville. Ce sont des associations d'habitant-es de quartier, qui ne sont pas toujours réactionnaires, mais au moins un peu conservatrices. C'est souvent des des retraité-es, qui ne font pas de politique au-delà de leurs 10 000 mètres carrés de quartier. Par exemple, le CIQ de l'Estaque-Riaux qui est celui le plus proche, nous a soutenu en disant qu'iels ne se prononçaient pas sur le fait que nous allions à Gaza car iels ne feraient pas de politique, mais trouvaient ça bien que nous faisions vivre l'endroit. Tout ça donne une diversité et une quantité de soutiens assez folles.
C'est quelque chose qui est plutôt marquant en passant les journées ici. Dans cette zone qui a l'air abandonnée, il y a toujours différents usages, il y a toujours des gens qui viennent pêcher, regarder ce qui se passe, s'intéresser aux travaux en cours ; quand on est en cuisine, toute la journée il y a des gens qui viennent apporter des provisions selon ce qu'iels peuvent emmener. Il y a un flux incessant de dons, de vêtements, de médicaments, de provisions…

L'Estaque, c'est une petite ville dont on n'entend pas souvent parler, comment ça s'est organisé au niveau du quartier ?
T : L'Estaque, ça fait partie de la commune de Marseille, mais c'est sûr que c'est un peu loin, faut prendre le bus 35 pour y aller, c'est un peu le bout du monde, on en n'entend pas parler, mais c'est quand même un endroit portuaire qui possède une tradition ouvrière de dockers, de pêcheurs. Partout à Marseille il y a eu des vagues successives d'immigration qui ont forgé l'identité locale. C'était important pour nous de ne pas être dans une gestion coloniale de l'endroit, en décidant que l'on en prenait la possession et excluait toutes les personnes qui avaient l'habitude de s'en servir, même si on avait un enjeu sur la sécurité physique des bateaux, qui était une préoccupation importante pour nous, nous avons fait autrement pour nous en assurer. Concernant les gens qui passent, le premier soir où on a amené des bateaux ici, c'était un samedi, on était quelques personnes et deux personnes que nous ne connaissions pas sont venues à notre rencontre, cherchant la flottille pour Gaza et nous amenant une énorme cagette de sandwichs de récup. Depuis, chaque jour, des gens passent apporter des choses. Il y a des réseaux d'habitant.e.s qui se sont organisés de manière un peu informelle. Aujourd'hui on est très bien installé-es, c'est quasi le luxe pour une occupation, mais au début on n'avait pas de cuisine, pas d'électricité, pas d'eau, pas de table, rien, il y avait juste les bateaux, alors nous avons lancé une première initiative pour que les gens puissent nous apporter à manger. Et pendant les deux premières semaines, on avait des livraisons de repas quotidiennes, des gens cuisinaient pour une trentaine et nous l'apportaient. C'était un peu une première initiative qui s'est ensuite structurée politiquement par la suite. Des habitant-es engagé-es dans le quartier depuis un moment ont lancé un collectif d'habitant-es et à la première réunion, qui a eu lieu il y a une dizaine de jours, se sont retrouvées plus de 60 personnes. C'est très impressionnant que ça se passe comme ça à l'échelle d'un quartier. Certes, il y a les bases matérielles pour que ça existe, le mélange d'une identité de quartier, d'un contexte, mais je pense que le fait que les bateaux soient là a une puissance symbolique assez importante, c'est très fort pour les gens de se sentir participer à quelque chose de concret. C'est ça qui fait que le quartier se mobilise beaucoup à mon sens. Aujourd'hui iels s'auto-organisent, nous n'avons plus besoin de coordonner quoi que ce soit avec elleux. Iels ont fait un atelier banderole, ont mis des banderoles partout dans l'Estaque, là iels sont en train de s'organiser pour la manifestation de samedi 28 mars, iels s'organisent pour la collecte de récupération et nous l'amener, leur aide est très précieuse. Au début nous voulions partir du centre de Marseille pour faire la plus grande manifestation possible, mais comme c'est l'Estaque qui nous a aidé, nous partirons d'ici, tout le monde a développé un amour assez incroyable pour ce quartier.
Vous le disiez, il y a beaucoup de monde différent ici, il y a des gens qui parlent des langues différentes. Comment ça se passe au niveau de l'organisation collective ?
R : Les flotilles se sont vraiment beaucoup développées en France, mais on a plein de gens qui sont de différents continents ici. On a un groupe qui vient de Corée du Sud, on a des camarades italien.ne.s, du Danemark, d'Espagne, c'est réellement divers et donc oui ça parle plein de langues. On fait des traductions pour des moments en grand groupe. Sinon sur les chantiers, même si on ne parle pas la même langue, on se comprend malgré tout ! Cela crée des beaux moments et on est lié grâce à des pratiques de luttes et des références communes. C'est quelque chose d'important pour nous parce qu'on construit des réseaux de gens qui sont prêts à se battre pour les droits, leur dignité et ce, partout dans le monde. Ça transpire ici et pour beaucoup, ce qui se passe ici donne énormément de sens.
En parlant de sens, comment définissez-vous les objectifs politiques de cette flotille ?
R : Cette mission, tout le monde peut se l'approprier et chacun a sa vision et c'est très chouette, mais on a quand même des lignes qui sont assez importantes pour nous. La première chose, c'est que l'on n'est pas une flottille humanitaire, mais politique. Notre but n'est pas d'apporter de l'aide humanitaire, mais de faire en sorte que les palestiniens et les palestiniennes n'aient plus besoin d'aide. L'aide ne nous permet pas de changer la situation. Malheureusement, cette situation, elle est arrivée là politiquement, elle a été choisie, décidée consciemment par des États, notamment par l'État israélien et par les forces sionistes sur cette terre. Il y a besoin de lutter contre ce système-là, qui oppresse les palestiniens et les palestiniennes, mais qui plus largement est un système impérialiste, un système colonialiste qu'il faut combattre. Notre flottille est internationaliste, c'est à dire que là elle est concentrée sur la question palestinienne mais, parce qu'on est un mouvement de jeunesse, on cherche aussi à politiser la jeunesse sur ce que c'est que l'impérialisme, le colonialisme et contre qui on se bat. C'est un système global et on ne peut pas déconnecter la question palestinienne des autres guerres coloniales et impérialistes qui ont lieu actuellement, c'est aussi pour cela que l'on a appelé à la solidarité et à des actions en soutien aux autres peuples qui se font opprimer, que ça passe du Liban, à la Syrie, au Congo, au Soudan ou encore à Cuba aujourd'hui. C'est une chose très importante pour nous. Sur le fait que l'on n'est pas une flottille humanitaire mais politique, on a bien de l'aide sur nos bateaux, mais cette aide ce n'est pas de l'aide humanitaire. C'est du matériel pour permettre la reconstruction de Gaza. Chacun des bateaux a une thématique. Par exemple, il y a des thématiques agricoles, de pêche, pour les femmes, les enfants, l'éducation. Il y a plein de thématiques comme celles-ci. Par exemple, sur le bateau agricole, on ne va pas mettre des boîtes de conserve, mais bien des graines, des systèmes d'irrigation. C'est du matériel qui nous a été demandé par des gazaoui-es, qui nous ont fait des listes de leurs besoins. Même chose pour le bateau de pêche, on ne va pas mettre du thon en boîte, mais du matériel qui va permettre de réparer les bateaux qui se font systématiquement viser et détruire par les milices israéliennes. Une autre chose qui est importante pour nous, c'est que par le passé, les flottilles partaient dans des périodes où la Palestine était un sujet majeur. Aujourd'hui après le cessez-le-feu (cette belle manigance médiatique du gouvernement israélien d'imposer un cessez-le-feu unilatéral c'est-à-dire, en demandant aux autres d'arrêter d'attaquer, mais eux ne s'arrêtent jamais de tirer, et pire, continuent la colonisation à vitesse grand V ou même aujourd'hui légalement avec de « Conseil de la Paix » géré par des fascistes qui dit légalement que Gaza et la Palestine sont sous tutelle), il y a eu un sentiment, une impression massive que la situation palestinienne s'améliore. Or, c'est tout le contraire qui est en train de se passer. Du coup la mobilisation populaire est moins forte sur la question palestinienne, malgré le fait que le peuple soit avec la Palestine alors que nos médias ne le sont pas. C'est donc un enjeu de cette prochaine vague, que ce soit non pas les flottilles qui s'ajoutent sur une vague médiatique déjà présente, mais la flottille qui essaie de lancer une vague de mobilisation, d'actions, une vague politique et médiatique en faveur des peuples libres et pour la Palestine.
Sur la dernière flottille, il y avait des célébrités, des personnes assez connues et reconnues sur chaque bateau. C'était une manière de visibiliser, mais aussi de protéger. Là je ne crois pas que ce soit le cas.
T : Nous avons essayé de faire en sorte que ce soit le cas, mais nous avons eu plus de mal à recruter que sur la première flottille. Nous nous sommes dit que c'était quand même important qu'il y ait une diversité de secteurs professionnels, de différentes parties de la société représentées, pour que chacun-e puisse s'identifier à cette flottille. Malgré tout, même si on n'avait pas prévu de député-es au début, on s'est dit que vue la situation, avoir des gens qui avaient une forme d'immunité diplomatique c'était quand même assez important. L'autre point qui est assez essentiel, c'est que ce qui nous protège c'est la mobilisation à terre et c'est sur ça que nous travaillons beaucoup en ce moment. Il n'y a rien d'autre qui nous protégera qu'un rapport de force indirect avec le bloc occidental impérialiste au sens large. Les débats stratégiques portent beaucoup là-dessus.
Tino, tu fais partie des personnes qui vont partir en bateau. Est-ce que tu veux dire un mot là dessus, comment tu te prépares, comment tu vois les choses ?
T : C'est un peu dur à dire, on a un peu la tête dans le guidon depuis plusieurs mois donc forcément ça s'accélère. Le contexte international s'est durci, la guerre s'est étendue, ce n'est pas évident. Nous n'avons pas de garantie de comment on va être capable de s'assurer de la sécurité des gens à bord. Je fais partie des gens de la coordination, il y a quand même une place de pouvoir. C'est nous qui avons la responsabilité de donner le top départ à la mission et d'engager par conséquent la sécurité de plein de personnes à bord, c'est quelque chose qui est assez présent. Moi pour l'instant je n'ai pas de peur, car nous sommes encore loin. Il y a encore plein d'étapes avant d'arriver jusqu'à Gaza. Ce qui n'est pas facile, c'est la tristesse de dire au revoir à mes proches. Le risque de mort n'est pas énorme, mais nous ne pouvons quand même pas garantir que personne ne mourra pendant la mission, donc au moment de leur dire au revoir, c'est compliqué de ne pas pouvoir rassurer ses proches que l'on reviendra à 100 %. Malgré tout, c'est parce que les conditions se sont durcies qu'il y a une urgence à partir. Nous sommes toujours convaincu-es par ce que l'on fait. Ça fait cinq mois que nous le préparons, nous avons hâte aussi que ça puisse arriver. L'urgence à Gaza, elle est permanente… Il y a un mélange de nécessité, de conviction politique et en même temps, d'inquiétude et de tristesse, pour nous et pour celleux que l'on laisse ici.
Il y a une vingtaine de bateaux qui partent de Marseille, est-ce que ça part d'autres pays ?
R : Oui tout à fait, il y aura différents départs. Notamment un depuis Barcelone. L'idée, c'est de se rejoindre en Méditerranée pour regrouper une centaine de bateaux afin d'atteindre Gaza.
C'est assez engageant comme type d'action que de partir sur un bateau pour Gaza. Tout le monde n'est pas formé à ce type de traversée. Comment les gens se forment en express à cet objectif ?
T : Nous, on ne forme pas des marins. Les marins sont déjà formés. On ne va pas former des marins pour une mission d'une semaine, une mission qui est difficile en termes de navigation. Traverser la méditerranée, ce n'est pas facile, c'est une mer assez changeante, il y a des conditions de vent qui sont parfois difficiles. Malgré tout, on a une formation de sécurité sur la voile pour que les gens à bord qui ne sont pas marins ne se blessent pas et ne fassent pas de grosses erreurs, et il y a tout un aspect de vie à bord, de prévention de VSS, de comment on fait à manger dans un bateau, etc. Il y a aussi un esprit de formation politique, c'est-à-dire, qu'on estime que chaque personne qui part doit pouvoir être porte-parole de la mission, donc il y a des formations antiracistes, etc. Il y a aussi des formations plus spécifiques à la mission : comment se sont passées les dernières arrestations, comment les forces israéliennes arraisonnent les bateaux, qu'est-ce qui peut se passer, la résistance en prison, etc.

R : Je trouve que c'est important de dire que ce n'est pas tant le physique qui compte, mais plutôt le mental, car c'est ça qui nous fait tenir collectivement. Lors des dernières mises en prison, c'est le fait d'être à plusieurs qui a fait tenir les gens.

Il y a une question un peu difficile à poser, mais on l'a quand même beaucoup en tête ces jours-ci, donc elle reste intéressante, c'est que les bateaux partent avec des ressources, du soutien, de l'aide… Il y a eu aussi une forte levée de fonds pour acheter ces bateaux, il y a eu beaucoup d'énergie qui a été investie. Vu les dernières flottilles, c'est très probable que ça soit l'État israélien qui intercepte le tout. Comment vous faites avec cette possibilité ?
T : Déjà si ces ressources et ces bateaux n'arrivent pas, c'est avant tout la responsabilité de l'État israélien. Il ne faut pas inverser la responsabilité et dire que c'est nous qui sommes responsables de perdre ces ressources et ces bateaux qui n'arrivent pas au bout. Malgré cela, effectivement on prend ce genre de risques. On sait aussi que les gazaouï-es auraient besoin que les ressources arrivent par d'autres moyens. On a fait un fonctionnement à l'économie on a dépensé au maximum 25 000 euros par bateau. Pour les gens qui ne connaissent pas, ça paraît énorme, mais en réalité c'est le quart du prix réel que ça représenterait d'avoir ce type de bateau, capable de faire la navigation que l'on fait. Nous bricolons quasiment tout, nous n'achetons quasiment rien, nous faisons que de la récupération. Par rapport à d'autres mouvements de flottilles qui fonctionnent différemment, qui dépensent des millions d'euros, nous c'est une mission qui sera à moins de 500 000 euros, pour vingt bateaux. Ça peut paraître un gros chiffre comme ça, mais ça ne représente même pas 0,1% de ce qui est estimé comme besoin humanitaire à Gaza. C'est une grosse somme pour le milieu militant, mais c'est une petite somme pour de l'aide humanitaire et la politique internationale.
La date de départ de la flottille est fixée, c'est le 4 avril. Vous pouvez nous dire ce qu'il va se passer ce jour-là ?
T : C'est encore en cours de construction, mais ça sera le départ international de Thousand Madleen to Gaza. Il y a des délégations de plusieurs pays qui sont déjà là et qui continuent d'arriver. On se donne rendez-vous le matin à 10h. Normalement on fera une petite conférence de presse ici, puis il y aura un geste collectif symbolique. Les habitant.e.s d'ici viendront et on pourra accrocher les faveurs sur les bateaux. Les faveurs ce sont des petits bouts de tissus que l'on met sur les haubans des bateaux, qui sont décoratifs et symboliques, mais qui permettent aussi d'indiquer le sens du vent, ce qui est pratique quand tu es à la barre. On pourra mettre des petits mots dessus pour pouvoir amener un message pour la flottille et jusqu'à Gaza. Il y aura d'autres animations, ensuite on prendra les bateaux et on les amènera jusqu'au MUCEM. Il y a un endroit qui s'appelle le J4, qui est une grande esplanade, là on fera une manifestation-meeting avec des prises de parole des organisations qui nous soutiennent, des personnalités publiques pour donner le plus de visibilité possible au départ. Là-bas, on essaiera de faire un autre geste collectif, un lâché de bateaux en papier ou une parade navale par exemple. Et en fin d'après-midi nous partirons pour la traversée jusqu'à notre premier point d'étape.
Comment, sans être sur place, on peut soutenir la dynamique ?
R : L'un des enjeux, c'est déjà de suivre ce qui se passe, communiquer autour de ça. Il y a un film qui est sorti : « Thousand madeleen to Gaza » et c'est très chouette de pouvoir le projeter pour parler de ce qu'il se passe. Enfin, les mobilisations à terre sont probablement les actions les plus importantes. Tout ce qui peut enrayer le génocide en cours est bénéfique. Il faut rappeler que les armes qui sont vendues, ce sont nos industries en Europe qui les produisent et donc c'est cela aussi qu'il faut être en capacité de bloquer. T : On est en train de lancer une grande campagne, en France et peut-être à l'international pour pouvoir faire de grandes assemblées populaires et décentralisées, pour pouvoir avoir un site avec une cartographie, des outils, qui permettent, le temps de la flottille, que dans chaque ville, des assemblées hebdomadaires se réunissent et agglomèrent des collectifs, des organisations politiques, des individus et qui puissent suivre ensemble la flottille et ainsi, monter des mobilisations en soutien.
Merci beaucoup et belle traversée.

Merci à Hermine Roquet M (@hermine_roquetm) pour les photos.

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08.04.2026 à 10:09

Procès des inculpé·es du 15 juin 2021 à Limoges

dev

Compte-rendu d'audience

- 7 avril / , ,
Texte intégral (4778 mots)

Nous avons régulièrement parlé dans nos pages de « l'affaire du 15 juin » qui a mené au jugement les 19 et 20 mars dernier à Limoges de deux personnes poursuivies pour association de malfaiteurs suite à des sabotages et incendies visant des antennes-relais. Le comité de soutien nous a transmis ce compte rendu d'audience qui revient sur les débats mais aussi sur la mobilisation qui a précédé et accompagné l'audience.

Un procès du déferlement numérique

Les 19 et 20 mars 2026 à Limoges, deux personnes étaient convoquées devant la justice, à la suite d'une enquête de plusieurs mois menée « avec les moyens de l'antiterrorisme » et d'un contrôle judiciaire de près de cinq ans, pour répondre d'accusations de « dégradations de biens par des moyens dangereux pour les personnes » et d'« association de malfaiteurs ». Les faits incriminés étaient des sabotages par incendie (véhicules et antennes-relais) réalisés en opposition au déploiement du compteur Linky et de la 5G, en février 2020 et janvier 2021. Les personnes convoquées risquaient 10 ans de prison et des centaines de milliers d'euros d'amendes. Le comité de soutien et les inculpées ont fait de ce procès une tribune contre le numérique, qui a réuni plusieurs centaines de personnes.

Préambule : une grande tournée de soutien qui a touché des centaines de personnes

Depuis l'interpellation en 2021, le comité de soutien a évolué de la défense de camarades vers la critique des technologies imposées. Il s'est beaucoup activé ces derniers mois avec une quinzaine d'actions de solidarité dans diverses villes et villages, des Pyrénées Orientales à Amiens et de Bordeaux à Grenoble.

Ces événements ont pris des formes diverses suivant les capacités des groupes locaux organisateurs. Deux réseaux ont favorisé l'organisation : les groupes critiques des technologies imposées (Écran Total, Stop Micro, Stop 5G…) et les chorales révolutionnaires. En fonction des lieux, des groupes très divers ont pu s'associer à ces soirées : OCL, FA, CNT, Union Étudiante, Amnesty International, comités anti répression, groupes antimilitaristes (CRAAM) ou écologistes de terrain…

La forme de ces évènements a pu aller d'une simple rencontre-débat avec une douzaine de personnes à des événements regroupant plus de 200 personnes. Plusieurs cantines solidaires se sont mobilisées. Des projections de films : Woman at war, If a tree falls et des animations musicales très diversifiées ont rameuté du monde.

Tout cela a permis de faire connaître cette affaire, rassembler des fonds pour aider à financer la défense, informer et échanger sur les technologies imposées ainsi que sur les moyens utilisés pour la répression. Cela a remonté le moral des accusées et favorisé la mobilisation du 18 au 21 mars.

Mobilisation pendant le procès

Environ 200 personnes ont participé à ces journées. La salle d'audience, de capacité limitée, n'a pas permis que toutes assistent à un moment du procès. Les places debout étaient préemptées par les forces de police, en effectifs croissants la seconde journée.

L'organisation locale a permis l'hébergement des personnes venues de loin, la tenue d'un rassemblement avec banderoles et petits stands en face de la cité judiciaire, l'accueil de rencontres et de discussions en trois lieux. Le regroupement de deux cantines solidaires a permis de restaurer tout le monde.

Plusieurs temps forts ont eu lieu en parallèle du procès : rencontres avec les membres du comité de soutien et des chercheurs critiques dès le 18 au soir ; conférence-débat de Jean-Michel Hupé (organisée par le cercle Gramsci sous le titre : « Greenblacklash, quand reculs écologiques et démocratiques vont de pair ») le 19 au soir ; temps d'information à chaque étape du procès ; échanges le 20 au soir sur les attentes à l'issue du procès ; rencontre le samedi sur les perspectives des luttes contre le numérique.

Ouverture du procès

Après une première présentation à la barre des personnes poursuivies (Anne et Fernando), la présidente du tribunal a rappelé les faits à partir de l'enquête policière et judiciaire. Un rappel effectué de façon correcte, notant les éléments menant aux accusées, mais relevant aussi les impasses de certaines pistes : ADN ou traces de semelles inconnus...

La présidente a lu l'intégralité du communiqué de revendication de l'incendie d'antennes (que l'on peut encore retrouver sur le site internet la Bogue : https://labogue.info/spip.php?article908). À propos des enregistrements de conversations téléphoniques, les avocats soulignaient qu'ils n'ont pas obtenu d'avoir accès à l'ensemble des enregistrements. La juge précisait que les enquêteurs ont relevé quelques bribes de conversation pouvant paraître suspectes, mais que cela n'était pas très probant et ne constituait qu'une très petite partie des enregistrements. L'avocate d'Anne a souligné qu'une conversation citée n'avait rien à voir avec l'affaire. La juge a acquiescé.

Les avocats ont fait d'autres remarques du même ordre, dont la juge a convenu. Elle a également souligné que l'expertise graphologique demandée pour l'écriture des tags n'avait rien donné : ils ne peuvent être attribués aux prévenus. Anne serait mise en cause pour une affaire plus ancienne d'incendie de véhicules de chantiers en 2015-2016. Un non-lieu avait été prononcé en décembre 2019, faute d'identification des responsables, mais son ADN, prélevé à l'occasion des arrestations du 15 juin, semblait similaire à une trace retrouvée sur les lieux.

Sur interrogation de la présidente, Fernando a maintenu qu'il n'avait pas commis les faits mais soutenait les lanceurs d'alerte qui font ce type d'action. Anne maintenait ses aveux extorqués en GAV mais annonçait ne parler désormais que de ce qui la concerne.

Les témoins

Les avocats de la défense, Chloé Chalot et Henri Braun, ont proposé huit témoins de qualité pour parler du contexte de l'affaire.

Victor Cachard, auteur d'une Histoire du sabotage en deux volumes (éditions Libre), a expliqué comment le sabotage était apparu historiquement comme remède à l'action violente contre les personnes et essayant d'être plus efficace que les « bras croisés » (ceux qui font grève). Le sabotage est une pratique pivot entre violence et non-violence. Cette pratique a été utilisée dans le cadre des luttes syndicales à partir de la fin du XIXe siècle.

Les avocates (Enedis, Bouygues et Orange) des parties civiles se sont élevées contre cette présentation, assimilant les destructions matérielles à de la violence.

Célia Izoard, philosophe et journaliste, est l'autrice de plusieurs ouvrages sur le numérique (dont le dernier s'intitule La ruée minière au XXIe siècle) et traductrice de la dernière version de 1984 de Georges Orwell. Elle a dénoncé dans son intervention les effets nocifs pour la planète du déploiement de la 5G, l'exploitation minière avec les crimes et les guerres qu'elle entraîne, le gaspillage de la mise en place des Linky, et les mensonges sur l'obligation de pose du compteur.

Jean-Michel Hupé, chercheur en neurosciences durant 25 ans, s'est tourné ensuite vers la sociologie et a cofondé l'Atelier d'écologie politique de Toulouse (ATECOPOL). Il a rappelé tous les effets nocifs de l'IA, de la 5G et des ondes. Il soutient la nécessité de la désobéissance civile, voire du sabotage. La présidente et la procureure se sont posé des questions sur la possibilité d'invoquer « l'état de nécessité » pour justifier les actions de sabotage. Son intervention a été très attaquée par les avocats d'Enedis et de Bouygues

Nicolas Bérard, journaliste à L'Âge de faire et auteur d'ouvrages sur le Linky, la 5G et le numérique, a expliqué les effets délétères de ces objets numériques sur le sommeil, la sédentarité, l'isolement, la santé mentale des jeunes. La présidente confirmait avoir suivi avec attention une émission sur la santé mentale des jeunes filles. Nicolas Bérard a regretté l'absence de prise en compte des mobilisations citoyennes.

Karima Mersad, enseignante chercheuse à Paris I en neurobiologie et en psychologie cognitive, a témoigné de la façon dont elle s'est rendue compte de l'apparition de symptômes perturbants pour elle (maux de tête, troubles du sommeil…). Elle a expliqué comment, de façon scientifique, elle avait étudié son environnement et progressivement compris qu'elle était victime des ondes électro-magnétiques. Elle a témoigné des difficultés vécues par les personnes électro-hypersensibles.

Matthieu Amiech, éditeur (éditions la Lenteur), auteur (Peut-on s'opposer à l'informatisation de nos vies ?) et contributeur régulier à la revue en ligne Terrestres : il a cité Fairtiq, une application proposée en région Occitanie qui est la seule manière d'avoir accès aux réductions sur les transports, mais exige l'utilisation d'un smartphone et de la géolocalisation. Il précisait que l'enregistrement de la plupart des trajets des citoyens était une des critiques faites au régime soviétique, alors que lorsque c'est Carole Delga (présidente de la région Occitanie) qui la met en place, il n'y pas de souci... Puis il citait le « portefeuille d'identité numérique » qui est une promesse de réunir toutes les cartes dans la même application… permettant de fait la privation de droits de manière automatique, donc le délitement complet des libertés civiles. Il donnait enfin des exemples de privations de droits sur la base de communications numériques, de messages, de relevés par des objets connectés.

Sandrine Larizza, salariée de France Travail au sein des services d'indemnisation des demandeurs d'emploi, a témoigné de la déshumanisation des relations avec les usagers en raison de la numérisation des services et du développement de l'IA. Elle a rappelé qu'une personne sur deux inscrite à France Travail a son dossier d'indemnisation géré par l'IA. Dans le même temps, selon le défenseur des droits, le problème d'accès aux services numériques est systémique et ne concerne pas que les précaires.

Romain Couillet est un professeur des universités, spécialiste, reconnu internationalement, de mathématiques appliquées dans le traitement numérique des télécommunications. Depuis 10 ans, il a pris conscience de la nocivité du développement du numérique pour les humains et la planète. Il a choisi d'arrêter ses recherches pour se consacrer aux réflexions sur les différents niveaux de refus du numérique. Il milite aussi à Stop Micro à Grenoble. Romain Couillet assimile les industriels et les chercheurs qui justifient le développement de l'IA à ceux qui niaient les dangers du tabac ou de l'amiante. Il se situe dans la filiation d'Alexander Grothendieck qui a cessé ses travaux en raison de leur usage militaire.

Romain Couillet terminera son propos, la voix tremblante d'émotion, par l'évocation des résistantes d'hier traitées de terroristes qui sont aujourd'hui au Panthéon, et fera le parallèle avec ces lanceurs d'alertes jugés pour avoir essayé d'empêcher la course folle vers la destruction générale, en espérant qu'il y aura un avenir pour que dans 50 ans on puisse les réhabiliter pour ce qu'ils sont : des héros !

Émotion dans tout le tribunal, quelques mouchoirs sortent des poches. La présidente semblera ébranlée. La procureure, de son côté, se fendra d'un rappel à l'ordre à son encontre : nous sommes dans l'enceinte d'un tribunal, et les propos de ce dernier témoin, assimilables à la justification et la promotion du sabotage, sont passibles de poursuites.

Le tribunal était très attentif lors de ces exposés, concerné, conscient peut-être de la véracité de ces propos. La présidente semblait bienveillante à l'égard des prévenues et du public nombreux qui se trouvait dans la salle mais encore plus nombreux à l'extérieur.

Interrogatoire des prévenues

Fernando et son avocat contestent le caractère probant de l'ADN. L'avocate d'Enedis mobilise à son compte un extrait de l'enquête sociale, où l'enquêtrice a rapporté que Fernando disait « assumer ses actes ». La présidente précise que l'enquête sociale s'étant tenue en dehors de la présence d'un avocat, elle ne pourra la prendre en compte. Parmi les documents retenus pour incriminer Fernando figure une brochure en espagnol comprenant le terme « Las bombas » dans le titre. Celui-ci, d'un air malicieux, invite alors l'interprète à expliquer à la cour ce que signifie ce terme en espagnol : ce dernier confirmera qu'il s'agit d'un traité sur les chaudières et le matériel de plomberie. Ce ne sera pas la seule des facéties de Fernando à la barre, qui n'hésitera pas, à plusieurs reprises, à se tourner vers les avocates des parties civiles pour leur mettre sous le nez le caractère criminel des entreprises pour lesquels ils travaillent.

Anne fait une déclaration préalable très courageuse et émouvante, contredisant le portrait que les enquêteurs ont fait d'elle. Elle n'est pas une terroriste, juste une personne très proche de la nature, catastrophée par la situation actuelle de destruction de la planète et ayant voulu lancer une alerte. Elle nous livre « oui, l'avenir est devenu inhabitable ! Sauf pour quelques-uns, peut-être,

une poignée de dirigeants et d'industriels qui imposent une marche forcée à l'ensemble de la société et de la planète, avec la croyance absurde dans un solutionnisme technologique aussi mortifère que totalitaire. Cela, finit de mener l'humanité à sa perte. »

Et pour finir « Finalement, tandis que l'éco-anxiété ronge des millions de personnes, que l'impunité des industriels règne et qu'il semble impossible de les freiner ; après les manifestations réprimées, les pétitions et les conventions citoyennes ignorées, que faire ? Le chemin est étroit. On fait quoi ? On se suicide ? On fait l'autruche ? Je n'ai pas choisi ces voies-là. Sans doute mon geste apparaîtra-t-il contestable… Quand nous sommes au bord du gouffre, n'avons-nous pas besoin de signaux d'alertes ? Face à l'ampleur du désastre écologique, à l'urgence de la situation et l'impossibilité de se faire entendre, mon geste m'a semblé, à ce moment-là le seul possible. Pour espérer encore, et pour rester debout. »

Sur l'interrogation de la présidente par rapport à la mise en danger d'autrui, elle précise que les dispositifs artisanaux utilisés n'étaient pas explosifs et qu'il n'y avait personne sur les sites. L'avocate d'Enedis explique qu'il y avait un employé sur le site, qui aurait pu être victime et a été traumatisé. L'avocate d'Anne relève qu'il n'a pas été auditionné et qu'il n'y a aucune pièce attestant de cet éventuel traumatisme. Cet employé était dans un bunker à l'autre bout de ce site assez vaste et n'a même pas vu l'incendie.

Avocats des parties civiles

Il y avait trois parties civiles : Enedis, Orange et Bouygues. L'avocate d'Enedis a été la plus virulente dans sa plaidoirie finale, comme elle l'avait montré dans ses questions. Elle insiste sur la violence des accusées, l'idéologie « antitout », l'ultragauche… Elle va jusqu'à mettre en cause la personne ayant bénéficié d'un non-lieu et une de celles ayant été mises hors de cause à l'issue de sa garde à vue. Elle traite les experts de « pseudo-scientifico-politico-sachants ». Henri Braun l'interrompt pour souligner que ces termes peuvent entraîner une procédure de diffamation publique. Pour réparation, elle évoque une somme globale d'environ 400 000 euros, avouant que le calcul et les justificatifs ne sont pas prêts, ce qui étonne les juges.

L'avocate d'Orange ne s'est pas exprimée pendant les débats, et fait une plaidoirie finale assez courte et plutôt ennuyeuse. Pour elle, l'état de nécessité ne peut être invoqué et la violence peut bien s'appliquer à ces faits. Elle souhaite que les prévenues soient reconnues coupables et versent 1 000 € à titre d'image et réputation, plus de 76 000€ de préjudice matériel, expliquant qu'il n'y a pas eu de déclaration à l'assurance car le montant de la franchise était supérieur au montant des dégâts, mais que même si l'assurance avait été mobilisée, la jurisprudence prévoit quand même un remboursement. Elle demande également 2 000 € de frais de représentation en justice.

L'avocat de Bouygues reprend quasiment les mêmes arguments que sa consœur d'Enedis avec un peu moins de virulence dans ses propos. Reconnaissant une impossibilité de chiffrer les dommages matériels, Bouygues demande 1 euro symbolique. Il réclame 5 000 € de préjudice moral et 5 000 € de frais de représentation en justice.

Réquisitoire de la procureure

Globalement, la procureure a tenu son rôle sans montrer une agressivité ou une sévérité excessive, précisant même dès le départ qu'elle ne s'engagera pas sur le terrain politique et s'en tiendra aux faits. Elle propose de retenir la culpabilité des deux accusées ainsi que l'association de malfaiteurs, mais demande la relaxe pour les tags. Elle justifie les peines demandées par le coût social des actions et le fait qu'elle n'est pas sûre que les accusées aient changé sur le fond, tout en les modérant en raison de l'absence de condamnation antérieure.

Elle demande 4 ans de prison dont 2 avec sursis pour Fernando, 5 ans de prison dont 3 avec sursis pour Anne, et laisse aux juges la possibilité d'aménagement sur la partie ferme. Dans la mesure où un tel aménagement signifie la possibilité d'un bracelet électronique, on comprend là que les prévenues n'iront sans doute pas en prison, même si cette demande est complétée par du sursis : sur les conditions de celui-ci, elle demande le respect du remboursement des parties civiles, l'interdiction de manifester et celle de détenir une arme et enfin l'interdiction de se rendre sur les communes de Les Cars et Limoges. Sachant que les peines de prison encourues auraient pu aller jusqu'à 10 ans ferme et que le parquet est souvent jusqu'au-boutiste dans ce genre d'affaire, ce réquisitoire peut être considéré comme relativement modéré.

Plaidoirie de Me Chloé Chalot :

En préambule, l'avocate d'Anne explique qu'elle n'appellera pas sa cliente par son nom de famille mais par son prénom, parce qu'au fil des années elle a appris à la connaître et l'apprécier. Elle souligne la longueur et la sévérité du contrôle judiciaire qui l'a privée pendant un an et demi de relations avec sa compagne. Elle souhaite que les peines qui pourraient être prononcées tiennent compte de ce qu'elle a déjà subi. Elle relève l'incohérence qu'il y a à demander à Anne de n'utiliser que des moyens légaux pour exprimer ses idées et de lui retirer le droit de manifester.

L'avocate répète qu'Anne n'est pas violente et qu'il s'agit de destruction de biens, pas de violence. En raison de preuves insuffisantes, elle demande de ne pas retenir l'affaire des engins de chantier. En raison de la situation sociale et familiale d'Anne, Chloé Chalot demande que la peine prononcée soit entièrement avec sursis, qu'il n'y ait pas d'interdiction de manifester, ni de venir à Limoges où résident sa mère et son frère.

Plaidoirie de Me Henri Braun :

L'avocat de Fernando, plus disert et plus lyrique que sa consœur, alterne les moments purement juridiques avec des évocations historiques, des thèmes politiques et la démolition de certains arguments des parties civiles. Il affirme que les industriels mettent aussi en danger les personnes, et que les moyens numériques de surveillance peuvent conduire au techno-fascisme.

Il rappelle plusieurs affaires judiciaires où l'ADN a conduit vers une personne n'étant pas coupable. Il cite le docteur Olivier Pascal (expert judiciaire qui a introduit en France l'utilisation de l'ADN) et produit une attestation de sa part : au vu du dossier, le docteur Pascal explique que les traces relevées sont trop minimes pour être probantes. De plus, le premier prélèvement a été réalisé sans autorisation du parquet et doit être annulé.

Enfin, il fait un historique de « l'état de nécessité » pour démontrer que cette notion pourrait très bien s'appliquer dans ce procès.

D'autre part, il précise que les personnes qui ont commis ces dégradations n'ont agi ni par haine d'autrui, ni pour s'enrichir, ni pour prendre le pouvoir mais ont pris tous les risques pour le bien de toutes et tous. Il demande la relaxe de Fernando.

Remarques complémentaires

Comme on pouvait s'y attendre (en particulier de la part d'une avocate d'Enedis qui travaille pour le cabinet Montbrial, réputé pour ses prises de positions violemment antigauchistes), les avocates des parties civiles n'ont pas manqué quelques coups bas gratuits, entre la mobilisation d'un vocabulaire issu des pires factions du ministère de l'Intérieur et les moqueries ou provocations à peine masquées envers certains témoins. Ils ne nous auront pas non plus épargné quelques formules issues souvent d'un monde disparu malgré leur apparente jeunesse (il s'agissait, pour l'avocate d'Enedis de « remettre l'église au centre du village », expression qui sera d'ailleurs reprise par l'avocat de Bouygues,), mais tout cela avec peu de panache et en commettant des erreurs que les avocates de la défense n'ont pas manqué de relever avec fermeté et humour.

Ainsi, quand une avocate nous donne la définition de la violence extraite du Larousse, Me Braun aura pu se régaler d'un : « Chère consœur un avocat consulte le code pénal et non le Larousse pour définir les mots ». Ce à quoi Me Chalot ajoutera qu'à sa connaissance, et contrairement à la violence contre les personnes, « il n'existe pas de famille des antennes ».

Me Chalot et Me Braun ont fait, chacun dans son style, des plaidoiries magistrales, intelligentes, drôles, percutantes, réjouissantes et très convaincantes dans une grande fidélité à l'esprit de leur cliente et dans la continuité des « conférences » des témoins (au sujet desquelles même le Populaire se sera senti obligé de titrer : « Déferlement d'experts contre le déferlement numérique »).

Le maintien pendant deux jours d'un rassemblement face à la cité judiciaire avec de nombreuses banderoles a donné une grande visibilité au procès et aux questions politiques qui y furent traitées, donnant l'impression qu'on pouvait enfin enfoncer un coin dans l'inquestionnable catastrophe que représente le déferlement numérique.

Visibilité et espoirs

La presse régionale (journal, télé et radio) s'est fortement mobilisée et a réalisé des rappels préalables de l'affaire puis des comptes-rendus quotidiens tout à fait corrects et faisant place à l'expression du comité de soutien. D'autres médias étaient présents tels que Reporterre, L'Âge de faire, Radio Zinzine, et l'Empaillé.

Il y a eu des remerciements, des accolades chaleureuses, des larmes aux yeux, des sourires éclatants et une grande respiration collective. On retiendra de ce procès ce partage assez dingue d'émotions, de conscience commune qu'il se passait quelque chose de fort dont on se souviendrait longtemps et qui donnait envie de rester ensemble pour construire vraiment quelque chose de grand.

On s'est senties bien ensemble, nourries de toute cette intelligence collective et malgré la fatigue, il a été difficile de rentrer chez soi. On s'est bien sûr promis de se retrouver pour d'autres moments forts, joyeux, festifs ou difficiles. Les liens sont là, essentiels, qui durent, qui nous tiennent chauds et nous renforcent pour affronter ce monde dystopique.

Il est toujours difficile d'évaluer le résultat à venir d'un jugement, mais le comité de soutien a des raisons d'espérer une issue assez positive. La présidente du tribunal a été très attentive aux arguments évoqués par les témoins et les défenseurs. Le réquisitoire n'a pas été excessif et les avocates des parties civiles se sont déconsidérées par leurs excès.

Le prononcé du délibéré aura lieu le 3 avril. On peut espérer que les peines seront inférieures à celles demandées, et que certaines peines secondaires seront supprimées.

En attendant que passent un jour à la barre, ou devant la cour du peuple et de leurs victimes, les véritables criminels…

Épilogue (provisoire ?)

La présidente : bien, les débats sont maintenant terminés, les prévenues ont-illes quelque chose à ajouter ?

Fernando : je voudrais dire une dernière chose. On a beaucoup dit qu'on faisait un procès politique. Mais pour moi c'est n'est pas un procès politique. C'est un procès de l'amour. L'amour que je dois porter à mes enfants, (il se tourne vers les avocats des parties civiles) : que vous, (il se tourne vers la salle) : que vous, devez porter à vos enfants.

La séance est levée.

Le vendredi 3 avril 2026, le tribunal de Limoges a rendu son délibéré concernant l'affaire du 15 juin.
Les deux prévenus sont condamnés : l'un à une peine de 3 ans d'emprisonnement avec sursis simple, l'autre à une peine de 2 ans d'emprisonnement avec sursis simple. Ils ont en outre l'interdiction de se fréquenter pendant 3 ans. Le jugement sur les les intérêts civils (dommages intérêts) a été renvoyé au 2 septembre.
Le comité de soutien aux inculpés considère que ces condamnations expriment la prise en compte par la justice de deux éléments essentiels :

  • d'abord, une considération pour la dureté d'un contrôle judiciaire de presque cinq ans préalable au procès, qui a constitué pour les prévenu•es une véritable 'peine avant la peine', qu'il semblait juste de ne pas lourdement aggraver.
  • ensuite, le signal de la percée ô combien nécessaire et urgente dans le débat public de la principale question que soulevait ce procès : celle de la remise en question du déferlement numérique imposé, à l'œuvre dans nos sociétés depuis plusieurs dizaines d'années, source de dégâts colossaux sur l'environnement et les sociétés humaines.

Les parties ont 10 jours pour faire appel de cette décision.

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08.04.2026 à 10:02

À La Chapelle, tu feras l'impossible

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Pétards, boxe et victuailles Une nouvelle hétérotopie QLF

- 7 avril / , ,
Texte intégral (2440 mots)

Depuis maintenant deux ans, un spectre hante les universités d'Île-de-France : QLF. Partisans de la piraterie et de la malice, ils organisent régulièrement des hétérotopies surprises à base de nourriture gratuite, de combats de boxe semi-clandestins et de pyrotechnie. La semaine dernière, c'est le campus flambant neuf de La Chapelle qui accueille désormais 3500 étudiants exilés de Tolbiac qui a été pris pour cible. Récit et analyse.

Paris 1 a ouvert son campus La Chapelle. 3500 étudiants sortis de Tolbiac ont été envoyé dans un nouveau site 100 % neuf 100 % Sim City. Cette architecture, réfléchie par la fac pendant 10 ans, n'a rien à envier à un aéroport ou une clinique privée, elle dégage une ambiance de Purgatoire où rien ne peut arriver…

« Imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque. »

« Rendez-nous Tolbiac » est le cri le plus diffus parmi les tags des WC de La Chapelle. Pourtant, le béton armé de Tolbiac était austère, en plus d'être vertical. Que regrette-t-on vraiment ? La brutalité de l'architecture de Tolbiac faisait depuis les années 70 une forteresse à conquérir, facilement retournable par les foules. Sous la tour, des lieux comme « la fosse » ou « l'amphi N » étaient (presque) habitables. Dans le gris de Tolbiac, les couleurs proposées par les ascenseurs étaient les repères quotidiens et la prise de guerre des étudiants bloqueurs pour attraper le petit monde universitaire pour qu'il mette les mains dans la vraie politique. Pour des générations d'étudiants, il suffisait d'être assez (peu) nombreux à être motivés pour tout faire bugger. Contester, se rencontrer, s'organiser, c'était bloquer les ascenseurs, devenus, une fois peuplés de tables et de chaises, les ronds-points étudiants d'une journée ou d'un printemps.

« Université d'excellence de surveillance ». À La Chapelle, la forteresse est conçue pour être imprenable. Ce campus est « moderne » et « agréable » car bâti à l'aide d'un verre plus lisse et contrôlable que le béton armé. Le verre est un matériau sur lequel rien n'a prise. Rien de vivant ne peut y proliférer autrement qu'autour ou à côté. Dedans ? À condition de se conformer. Au travers ? À condition de le casser. Rien ne peut lui être souterrain, il n'a pas d'angle mort. Ils ont construit un aquarium pour étudiant, un petit laboratoire de bienséance et de discrétion. Sous ses allures d'open space, on passe dans des couloirs dépourvus de bancs, où on est assis par terre, cernés par des barreaux et bien sûr par un tas de caméras. Dans un espace dans lequel rien n'est à faire, on a juste à suivre les nudges [1]. La Chapelle est un aquarium-supermarché. Un Campus bâti sur l'angoisse de sa propre négation.

« Quoi de mieux qu'un lieu sans âme pour nous faire perdre la nôtre ». La Chapelle donne à voir et subir quotidiennement un lieu chewing-gum qui ressemble à un supermarché plutôt qu'à une fac. Entre ses rayons vertigineux, sous ses néons aveuglants, le supermarché est une forme qui tient en respect les corps qui le parcourent, sans zone invisible. Dans sa fonction économique, la forme-supermarché n'est organisée que pour empêcher le vol, pour empêcher le fait de faire ses courses sans avoir à bosser pour un patron. Un supermarché sans caméra est aujourd'hui inimaginable. Un campus sans un vide aussi bien programmé que celui de La Chapelle, ça le devient tout autant. Il faut reconnaître l'intelligence de l'ennemi qui a su rendre les foules « solitaires » pour mieux régner. Mais déjà, en 1532, un maniaque florentin osait les mots suivants pour parler de la difficulté à briser l'ingouvernabilité d'un territoire :

« Et qui devient Seigneur d'une société accoutumée à vivre libre et ne la détruit point, qu'il s'attende d'être détruit par elle, parce qu'elle a toujours pour refuge en ses rébellions le nom de la liberté et ses vieilles coutumes, lesquelles ni par la longueur du temps ni pour aucun bienfait ne s'oublieront jamais. Et pour chose qu'on y fasse ou qu'on y pourvoie, si ce n'est d'en chasser ou disperser les habitants, ils n'oublieront point ce nom, ni ces coutumes... »

Quelle méthode peuvent proposer les QLF à La Chapelle et partout ailleurs face à la multiplication des aquariums, et des galères ?

D'abord, on ne peut rien regretter politiquement, sinon déprime, ou on périme. Il faut accepter et faire avec les nouvelles conditions de lutte. Il faut comprendre la continuité des techniques de pouvoir qui sont à chaque fois plus vicieuses lorsqu'elle se mettent à jour. La Sorbonne millénaire a tellement été martyrisée par la contestation à Tolbiac qu'on se retrouve maintenant avec un bâtiment Black Mirror pour nous calmer. Et qui ne peut être débloqué que par l'intervention de la police depuis la rue. Respect aux générations passées qui ont détruit la serrure de Tolbiac, maintenant à nous de trouver les outils contre La Chapelle.

Le mardi 31 mars, aux alentours de 11h, la présidence de Paris 1 a été vue en train de visiter la BU presque vide du campus La Chapelle, qu'on voit à travers le verre, depuis la rue, occupée. Avec son état-major, Christine Neau-Leduc [2] s'arrête un instant, derrière la vitre, face à l'hétérotopie anti-police qui commence devant son campus, pendant que s'installent voiture de condés en carton, distribution alimentaire, football, crêpes chocolatées… À ce moment-là, on ne comprend pas ce que la présidente dit à ses collaborateurs. Plus tôt dans la matinée, la sécurité de la fac avait été aperçue avec la police en train de prendre en photo les belles affiches QLF hostiles à la flicaille, et à son racisme. Pourtant, ce jour-là, La Chapelle a ouvert ses portes normalement. Les étudiants s'y sont engouffrés, comme chaque jour. Mais si l'institution n'a pas été empêchée dans son fonctionnement, elle s'est vue piratée. Par une force qui lui est extérieure. La Piraterie étudiante. À chaque pause clope, ou arrivée et sortie de cours, surtout au moment ensoleillé du midi, c'était des centaines d'étudiants qui ont fuité de l'institution, comme une fuite de donnée, pour entrer dans un lieu qui n'était ni vraiment la fac, ni vraiment la rue. D'où sa force. Plus la fac se vide, plus son envers se remplit.

Musique. Fumée de barbecue. Du monde dans tous les sens. Et quelques bêtises. L'hétérotopie est un petit univers, en expansion. Une fête glorieuse qui régale tout le monde. « Gratuité » pour nous ne veut pas dire seulement que recevoir ne coûte rien, mais qu'un échange autre que marchand peut motiver le don, comme le fait d'alimenter un lieu habitable, éphémère. Peut-être pour s'organiser. Ou au moins pour partager un instant de sérénité. Le mardi 31/03, tout le monde s'est étonné de la facilité qu'il y a à s'approprier l'espace public devant une fac, pour y composer une autre réalité. Où on est tous QLF.

À La Chapelle, ce qui est empêché par l'intérieur était composé, étendu et revendiqué par l'hétérotopie, à l'extérieur, dans le souci d'un consensus sur le tracé d'une ligne, entre Eux et Nous. D'un côté, la présidence déjà inquiète derrière vitres, grilles, vigiles, portiques, et de l'autre les QLF, qui, ouverts, joyeux, multiples, sont ceux qui expérimentent avec le bitume. Le mardi 31/03, l'hétérotopie anti-police proposée par QLF à Paris 1 a été une menace pour l'institution, portée par une forme jamais vue, ni par beaucoup d'étudiants, ni par la fac elle-même, et répétable.

Même si l'institution impose un circuit fermé, une rotation constante dans le Système, – depuis l'enfance, dans la scolarité, au travail, – malgré ses postures statiques, elle n'est pas toujours stable. Son autorité peut tomber à tout moment, même si le rapport de force qui donne son pouvoir à la Loi est plus fragile par moments, et moins à d'autres. Maintenant, ce qui nous manque c'est une autre méthode. Sous ses formes renouvelées, où tout circule, l'institution nous lance un défi. Une rencontre, c'est toujours le renversement de ce qu'on pensait stable. Pour continuer à lutter, même dans des lieux invivables, il faut repartir à la base de tout lien, la convivialité, ce besoin d'aller vers les autres, déjà, pour ne pas rester isolé dans ses galères, et puis, parce que c'est qu'à plusieurs qu'on devient plus forts. Entrer dans un groupe, s'ouvrir à d'autres, c'est devenir plus que soi. Se démultiplier. Augmenter sa puissance d'agir. Mais un réseau de complicités devient politique quand on cherche, à travers lui, une forme pour repousser l'emprise de la Règle. De là naissent des questions stratégiques et se révèlent des ennemis. « QLF » n'est que le nom d'un archipel politique.

Les QLF ne revendiquent pas un passé idéal, ou une tradition avec laquelle renouer. Les QLF n'ont rien à imiter, ni à promettre. Ce qu'il faut, dans une situation mondiale de guerre et de désespoir, c'est que les noyaux révolutionnaires encore en vie, ou naissants, tentent de nouvelles connexions. Sans proposition, le risque est de se disperser. Inventer, c'est s'armer. Asymétriquement à l'institution.

À leur échelle, les QLF proposent une autre manière de lutter contre les espaces de galère. La méthode QLF est généralisable à tout contexte localisable où se pose la question de l'organisation : un lycée, une université, une résidence CROUS, une grève, un quartier, un rond-point, une occupation. Il s'agit d'un équilibre à produire entre la formation d'un attroupement festif, le déclenchement d'une riposte face à l'ennemi, et la répétition de gestes quotidiens d'ouverture aux autres. Des guérilleros disaient qu'il fallait réussir à tenir le tract dans une main et le revolver dans l'autre. À nous de composer avec un matériel de base (canapés, enceintes, chichas, pétards), qui, entre nos mains, permettent des alliances durables et fassent éclater au grand jour la puissance détonante que cachent les foules.

Nous retenons que les mouvements populaires les plus impressionnants du XXIe siècle répandent des formes insaisissables par les institutions. Ils ne s'inscrivent dans aucune prophétie politique. En émergeant de manière horizontale, localisée mais contagieuse, ils mettent en chantier un nouveau communisme moins calculable, plus diffus, que les schémas et programmes du XXe siècle. Ils n'ont pas de sujet révolutionnaire clairement défini, ni d'institution qui centralise, ou modère leur action. Ils abattent la séparation entre les micro-politiciens, les militants, et les autres. Ils abattent un vocabulaire et une forme folklorique de la politique. Ils abattent la passivité et l'hésitation. L'ennui aussi. Bref, ce que semble réclamer l'époque c'est un archipel de subversion qui sait s'organiser : ni une avant-garde autoproclamée, ni des groupuscules anarchistes bornés. Qui dit nouveau communisme, dit nouvelle politique, nouveaux complices et nouvelles inventions ?

« Vous ne me direz pas que j'estime trop le temps présent ; et si pourtant je n'en désespère pas, ce n'est qu'en raison de sa propre situation désespérée, qui me remplit d'espoir. »
Karl Marx

Photos par @oeilko et bapptou


[1] Série d'outil conçue pour modifier nos comportements au quotidien, sous la forme d'une incitation discrète, presqu'inconsciente. Cela se traduit par des « coups de pouce » et consiste à faire marcher les choses et les gens tous seuls.

[2] La présidente de Paris 1 depuis janvier 2021, en second mandat depuis avril 2025.

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08.04.2026 à 09:27

Les Remplaçants chantent les entretiens d'embauche

dev

« Et à part ça, quels sont vont principaux défauts ? »

- 7 avril / , ,
Texte intégral (510 mots)

Voilà deux ans, Alex Ratcharge, écrivain, dessinateur mais aussi troubadour à ses heures, nous faisait parvenir le morceau Carrefour Express des Remplaçants, groupe où il pousse la chansonnette en compagnie de 4 énergumènes rencontrés dans les WC d'une agence d'intérim. Aujourd'hui, c'est le tour d'un autre morceau, sobrement intitulé « Les Remplaçants », qui explore à sa façon cette épineuse question posée dans moult entretiens d'embauche : « Et à part ça, quels sont vont principaux défauts ? »

FACE A de LES REMPLAÇANTS

À noter que, las d'écumer les rares bars dignes de ce nom dans la triste ville de Lyon, Les Remplaçants en écumeront d'autres cette semaine lors d'une petite tournée printanière. Pour vous joindre à eux, il suffit de vous présenter les jours suivants dans les bars mentionnés :

Montreuil : mardi 7 avril à La Bicyclette.
Rennes : mercredi 8 avril au Ty Ana
Brest : jeudi 9 avril au Café de la Plage
Trédrez-Loquémeau : vendredi 10 avril au Café Théodore
Nantes : samedi 11 avril à l'Enchantier.

Dès qu'on voit le nom de ta boîte
On a envie de se pendre
Alors pour venir y postuler
Mais gros, t'imagines ? Faut vraiment
Qu'on soit au fond du trou
Et voilà que tout fier derrière ton bureau
Tu nous demandes quels sont nos défauts
Tu veux parler desquels ?
On les collectionne
Tu les veux tous, on te fait la liste ?

Flemmards, retardataires, antipathiques
Vulgaires, drogués et alcooliques
Râleurs, pénibles, bruyants, introvertis
Nerveux, rancuniers, mal embouchés

Si tu peux être sûr d'une chose
C'est que tu vas le regretter
Tes performances vont dégringoler
Ouais gros t'as pas idée
Tu le réaliseras qu'un beau matin
Quand tu tomberas
Sur nous en train de fumer des clopes
Dans ton bureau, 8°6 en main
À dessiner des moustaches
Sur les photos de tes enfants
À faire marrer ta secrétaire

Flemmards, retardataires, antipathiques
Vulgaires, drogués et alcooliques
Râleurs, pénibles, bruyants, introvertis
Nerveux, rancuniers, mal embouchés

Fallait pas recruter de remplaçants
Fallait pas recruter les Remplaçants
Fallait pas nous recruter

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08.04.2026 à 09:25

La mort n'éblouit pas les yeux des partisans

dev

Joke & Chakka Svraka chantent L'Affiche rouge

- 7 avril / , ,
Lire + (105 mots)

La semaine dernière, en publiant le fabuleux lundisoir musical avec la harpiste Laura Perrudin, nous soulignions et regrettions la bien trop petite place laissée à la musique dans nos pages. Nous réajustons donc, dans un style néanmoins plutôt différent avec les amis de Joke qui chantent L'Affiche rouge.

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