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23.02.2026 à 15:52

Rendre l'écologie irrécupérable

dev

Entretien avec Nicolas Bonanni, sur L'Écologie, révolutionnaire par nature

- 23 février / , ,
Texte intégral (5743 mots)

Dans son précédent livre, Que défaire ? Pour retrouver des perspectives révolutionnaires (Le monde à l'envers), Nicolas Bonanni rappelait la nécessité d'une pensée critique vis-à-vis de l'État et de la Technique, en raison de la puissance qu'ils procurent aujourd'hui aux classes dominantes. Dans L'Ecologie, révolutionnaire par nature, il propose une certaine définition de la nature et de la liberté, à partir de concepts que l'écologie partage avec d'autres courants de pensée : l'autonomie et l'attention. Il s'agit de démontrer l'incompatibilité fondamentale entre écologie et capitalisme. Cet entretien vient de paraître dans l'excellent journal papier suisse-romand Moins ! dans une version écourtée, contraintes papiers obligent. Nous le reprenons donc dans son intégralité.

Dans ton livre, tu pars de l'hypothèse suivante : la polysémie du terme de « nature » permet une récupération de l'écologie (entendue comme défense de la nature) par des courants de pensée qui n'ont rien en commun…
En effet, c'est un point important. Il existe une pseudo « écologie » de droite, voire d'extrême droite, inspirée par un respect religieux de la nature. Au nom de cette « écologie », qui existe dans différentes versions (catholique et païenne, à minima pour ce que j'en connais), certains se présentent comme des opposants à la déferlante productiviste. Ils ne se réfèrent à une définition particulière du mot nature : pour eux, ce sera un ordre qui régit le monde. Évidemment, cet ordre ne renvoie pas aux lois de la gravitation ou de la conservation de la chaleur, mais à un ordre social, qui sous couvert de « naturalité » est bien souvent hiérarchique et traditionaliste. Ceux qui se revendiquent de cette option en appellent souvent à l'autorité, à la nation, aux valeurs et aux Grands Hommes pour s'opposer à des évolutions qu'ils jugent « contre-nature ». Je montre dans le livre comment cette « écologie » autoritaire et liberticide est un détournement des idées fondatrices de l'écologie politique (et ce d'autant plus quand on voit les incarnations pratiques de cette « écologie » dans le champ politique, en réalité très basiquement productiviste).

La nature que je défend n'a pas grand-chose de commun avec la leur. Pour ma part, j'entends la nature comme l'ensemble des choses physiques qui existent, vivantes ou non, en dehors des transformations que l'être humain y a produites. C'est la définition « environnementale » du mot. Cette nature est mise à mal par le capitalisme et sa dynamique d'expansion qui ne reconnaît aucune limite à part, justement, les limites physiques du monde. Historiquement, la nature a été ravagée, détruite, extraite, captée, dominée, canalisée, mise en œuvre, rangée en boites, elle est devenue matière première. Le capitalisme marchandise les phénomènes naturels, les détruit en partie, et cherche à les remplacer par des dispositifs artificiels, présentés comme moins sujets à fluctuations, plus facilement contrôlables. Parmi les évènements saillants de ces dernières décennies, on note la montée des préoccupations environnementales et le développement de la puissance informatique (aujourd'hui de l'IA) et avec les délires transhumanistes. Dans les deux cas bien souvent, c'est une conception cybernétique de la nature qui prévaut, les présentant comme des « réservoir de biodiversité », des « méta-système autorégulé ». Sous couvert d'« écologie », cette intensification du contrôle humain sur le « système-Terre » se pare de mots comme « dématérialisation » ou « transition », alors qu'on assiste en réalité à une exploitation toujours plus poussée des ressources naturelles (des éoliennes industrielles ou coût environnemental du numérique) et à l'artificialisation des relations et des comportements humains (contrôle médicamenteux, nudges, appui constant sur l'IA...).

Quant à l'écologie à laquelle je me sens appartenir, si elle s'appuie sur cette conception environnementale de la nature, elle ne s'y réduit pas. En effet, elle est largement redevables des idées de Jacques Ellul et de Bernard Charbonneau, qui affirmaient que la défense de la nature et la défense de la liberté doivent marcher de pair, et non s'opposer. Selon ces deux intellectuels, l'écologie politique est à la fois une prise de conscience environnementale, un rapport de compagnonnage au monde vivant et une résistance collective à tous les projets d'incarcération dans une prison sociale.

Souscrire à une telle vision de l'écologie implique trois choses : refuser toute approche basée sur une sacralisation de la nature et l'apologie d'un « ordre naturel » ; mais également ne pas réduire l'écologie à l'environnementalisme ; enfin, la nécessité d'une révolution non seulement philosophique mais aussi très matérielle contre les structures de la domination qui détruisent et contraignent la nature et les êtres humains. L'écologie est révolutionnaire par nature, elle s'oppose point par point au capitalisme et à l'autoritarisme.

Tu définis donc l'écologie politique – qu'à Moins ! nous appelons aussi « décroissance » – comme une thèse qui repose sur 3 critiques principales et toutes trois nécessaires : critique du pouvoir, critique de l'exploitation et de la croissance, et critique de l'aliénation technologique. Pour toi, l'écologie devrait-elle donc rompre avec le système libéral, autant sur le plans matériel et social que culturel ?
Deux siècles après la première révolution industrielle, les sociétés humaines ont accru leur productivité dans des proportions inouïes. L'humanité n'a jamais joui d'autant de richesses matérielles, de biens de consommation, d'énergie. En même temps que l'extension du capitalisme accroît les inégalités (que ce soit entre les pays du Nord et ceux du Sud, qu'entre les classes sociales), le niveau de vie de chacune a largement augmenté. L'avènement du capitalisme a été rendu possible par deux facteurs : des innovations technologiques comme l'horloge ou la machine à vapeur d'une part ; d'autre part une conception de l'être humain « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes) et surtout comme être égoïste, où l'intelligence et la raison se réduisent au calcul (Hobbes). C'est la philosophie de l'utilitarisme libéral, le règne du calcul généralisé. Un rapport instrumental au monde et aux êtres s'est instauré, où tout vient se dissoudre dans « les eaux glacées du calcul égoïste » décrites dès 1848 par Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste. Pour cette philosophie qui préside aux destinées du monde depuis deux siècles, l'individu est un roi empêché de régner par l'existence contraignante de la société. Les libéraux le proclament : « ma liberté s'arrête là où commence celle d'autrui ». Voilà qui constitue une bien étrange définition de la liberté – et, partant, de l'individu et de la société. On peut lui préférer celle de l'anarchiste Bakounine, pour qui « je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m'entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d'autrui, loin d'être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation ». Ces questions philosophiques sont devenues très concrètes avec l'accélération technologique qui accompagne le développement du capitalisme ; particulièrement avec l'avènement de l'informatique depuis 80 ans. Alors que les machines de calcul génératif se parent du titre d'« intelligence artificielle », ma liberté (qui était la valeur cardinale de la société libérale) s'arrête bien souvent là où commence celle des machines. C'est donc cela le triomphe du libéralisme ?

Face à cet échec, je plaide pour redonner un sens concret à la notion de liberté, inspiré notamment par l'anarchisme (je me réfère aussi à Aurélien Berlan ou Geneviève Pruvost), ce qui amène à préciser le sens que l'on doit donner à l'écologie : selon moi, la proposition philosophique de l'écologie, c'est de proposer un autre rapport à soi-même, aux autres et au monde. Basé sur l'attention, l'empathie et le compagnonnage, qui s'oppose au rapport au monde instrumental nous faisant considérer ce qui nous entoure comme des moyens à notre disposition. Non pas, je l'ai dit, un rapport religieux. Pas plus qu'une négation de celle-ci – on resterait dans l'ordre du fantasme. Mais bien un lien. Une fois de plus, je parle là d'idées et de philosophie. Mais ces réflexions n'ont de sens que couplées avec une lutte matérielle contre les structures capitalistes et technologiques. Notre aliénation n'est pas qu'idéologique, elle est aussi matérielle.

L'extrême gauche actuelle, qui revendique un cadre de pensée et d'action intersectionnel, se positionne clairement du côté d'une rupture radicale vis-à-vis du système dominant, et pour une écologie révolutionnaire. Pourtant, les tensions entre cette nouvelle écologie « déviante », et l'écologie politique qui naît dans la deuxième moitié du XXe siècle sont vives. Elles te permettent de mieux préciser les critères qui définissent pour toi un courant de pensée émancipateur, et de localiser la ligne de fracture entre idéologies révolutionnaires et contre-révolutionnaires…
Dans les années 1960 et 1970, une vague révolutionnaire a secoué le monde. Le capitalisme s'est senti menacé, et sa riposte – que ce soit par la répression brutale, par la redistribution de gains de productivités, par le matraquage idéologique ou par la réorganisation des outils de production – lui a permis de défaire les espoirs révolutionnaires. C'est ainsi que depuis cinquante ans, nous vivons une ère de contre révolution.

À la fin des années 1970, les révolutionnaires ont eu du mal à encaisser la défaite. On a alors vu émerger une série d'idées philosophiques qui se revendiquaient subversives et souhaitaient adapter la critique sociales aux temps « post-modernes » en cours. Autour de Jean-François Lyotard, de Gilles Deleuze, de Michel Foucault et d'autres (ce qu'on a appelé la French theory) a émergé l'idée que les « Grands récits » étaient morts, et qu'il ne restait plus qu'à porter des paroles singulières, situées, minoritaires. Les tentatives de changement de société à grande échelle avaient fait leur temps : place aux micro-changements, aux reconfigurations « moléculaires », aux « machines désirantes », aux utopies quotidiennes. Le pouvoir ne serait plus une puissance détenue par des institutions et des entreprises à combattre, mais un flux qui circule et que chacun détient plus ou moins, d'une façon toujours évolutive. L'universalisme serait dangereux par nature, et seule l'exégèse des singularités quotidiennes aurait valeur subversive.

Sous l'influence (souvent inconsciente) de ces idées post-modernes, une partie importante de la gauche extra-parlementaire actuelle se fourvoie dans des impasses. Ayant intériorisé l'impossibilité d'un renversement radical du capitalisme, elle ne cherche plus qu'à remodeler certains rapports de pouvoirs. Prétendant œuvrer à la « convergence des luttes », l'intersectionnalité – qui part certes d'une bonne intention – entend réunir des luttes séparées, mais en tant que luttes séparées. Il n'y a plus de commun, d'universel, de sujet révolutionnaire, mais des minorités (toujours nécessairement minoritaires) et leurs alliées, dans des alliances toujours précaires et provisoires. La composition des luttes ne cherche bien souvent pas à produire un sujet politique qui renverserait collectivement la société, pour bâtir d'autres rapports sociaux, d'autres institutions, mais plutôt à faire vivre des espaces militants plus ou moins élargis, plus ou moins safe, plus ou moins bienveillants. Exit la révolution, bonjour la micro-politique. Les luttes intersectionnelles, héritières des post-modernes, accordent leur attention aux rapports de pouvoirs qui traversent le quotidien. Elles prétendent lutter contre des systèmes, mais bien souvent, en fait, ciblent seulement les individus. Exit la révolution, bonjour la micro-politique.

Les luttes intersectionnelles, héritières des post modernes, accordent leur attention aux rapports de pouvoirs qui traversent le quotidien. Elles prétendent lutter contre des systèmes, mais bien souvent, en fait, ciblent seulement les individus. Au delà de leurs grandes ambitions affichées, leur seul but semble être en fait de reconfigurer les rapports internes des groupes militants. Comme tout le monde, les postmodernes se prétendent aujourd'hui « écologistes ». Mais c'est une écologie qui a jeté par-dessus bord toute critique sérieuse de la technologie : elle se contente de dénoncer ses prétendues dérives. Ayant renoncé à toute perspective d'ensemble – à toute vision politique – c'est un environnementalisme d'extrême gauche qui se contente de chercher des bricolages idéologiques, cherchant à imaginer une « IA éthique » (revue La déferlante n°12, 2023), un « cyber-éco-socialisme (Cédric Durand), quand ce ne sont pas des « technologies émancipatrices » (TransHackFeminist Convergence, 2013) ou même des « cyborgs anticapitalistes » (Donna Haraway) qui permettraient de « sortir de la mono-humanité » (Emma Bigé) !

Cette drôle d'« écologie » prétend simultanément que « nous sommes la nature qui se défend » et que « la nature n'existe pas ». Inspirée par les thèses de l'anthropologue Philippe Descola, une partie de l'extrême gauche préfère ainsi se référer au « vivant » : le terme de nature étant évité par crainte de collusions avec les courants réactionnaires. Mais il est là question d'une troisième acception du mot, l'ensemble des éléments qui font qu'une chose est ce qu'elle es, sa substance, son essence, son principe, sa définition. Ainsi, au delà même des questions tactiques, c'est sur un plan philosophique que les post-modernes rejettent toute idée de « nature » pour éviter l'« essentialisation » des sujets.

Je montre dans le livre que ce souci bien légitime est à double tranchant. En effet, il me semble primordial, à l'heure de l'hybridation humain-machine, de rappeler à nos camarades qu'il existe bel et bien des différences de nature entre des êtres humains et des ordinateurs. Sensibilité, corporéité, conscience (et peur) de la mort, intelligence… : voilà plus que des distinctions de détails. L'humanité forme bien une communauté à part, qui ne peut se confondre avec les cyborgs et autres humanoïdes artificiels.

Fondamentalement, la conception antinaturaliste, 100 % culturaliste, promeut une vision du changement social comme table rase totale. Avec deux conséquences : d'une part, le risque de devenir une idéologie d'accompagnement du système technologique, qui a lui aussi tout intérêt à la table rase pour réaliser ses projets de contrôle cybernétique ; d'autre part, elle produit une phobie épidermique pour toute pensée politique divergente qui se revendiquerait des idées universelles de nature, d'humanité ou de dignité humaine – comme le fait justement l'écologie politique.

Ainsi, ces militants qui oublient bien souvent de cibler ceux qui détiennent réellement le pouvoir (Etats et grandes entreprises) semblent parfois intraitables envers d'autres secteurs de l'extrême gauche qui ne partagent pas leur cadre idéologique. Ces dernières années, on assiste en particulier à une violente campagne de dénigrement visant une partie non-négligeable de l'écologie politique, l'accusant d'être « réactionnaire » – autrement dit, de convergences idéologiques et pratiques avec l'extrême droite. Ces attaques, qui ne reposent sur rien de sérieux, visent à disqualifier ceux qui cherchent à nourrir des luttes écologistes alliant anti-capitalisme, anti-productivisme et anarchisme. Quel paradoxe ! Sont qualifiés de « réactionnaires » (donc d'ennemis de la révolution) les partisans d'une révolution sociale, qui se battent pour le renversement des structures actuelles de la domination, et la mise en place d'autres institutions, d'autres valeurs, d'autres structures. Sans doute payent-ils là à la fois leur attachement à la nature, mais aussi leur volonté de sortir de l'impuissance, de changer le monde, de bouleverser les rapports sociaux, d'en finir radicalement avec ce système qui génère des inégalités sociales, c'est à dire changer la vie de tout le monde y compris des gens que nous ne connaissons pas ; de ne pas se contenter pas de micro-politique, de micro-changements, ou de refuser de chercher des utilisations pseudo-émancipatrices à toutes les avancées du techno-capitalisme.

Par delà les désaccords tactiques et philosophiques bien réels mais interne au camp anticapitaliste et anti-autoritaire, les vrais fascistes et les vrais réactionnaires doivent bien s'amuser à nous voir nous déchirer ainsi !

Si elle les interroge à l'aune des enjeux environnementaux et sociaux du XXIe siècle, l'écologie politique que tu prônes semble finalement une excellente synthèse de ce que de nombreux courants de pensée dues XIX et XXe siècles ont pu offrir, en Occident, en termes d'idées et de pratiques pour plus d'égalité et de justice. A côté de l'anarchisme, de l'anticapitalisme et l'anti-industrialisme déjà évoqués, on retrouve des thèses féministes, romantiques-utopistes, socialistes, internationalistes, etc. De même, tu insistes sur l'importance de l'apport des Lumières pour le mouvement écologiste !
La société capitaliste contemporaine repose sur le gigantisme. Gigantisme d'un réseau de production et de circulation de marchandises mondial, gigantisme des infrastructures énergétiques, gigantisme des institutions qui régulent la société. Cette société de masse traite les individus comme des rouages ou des variables d'ajustement. Cette société, qu'on peut aussi appeler industrielle, productiviste ou technologique nous enchâsse dans un corps social de plus en plus technocratisé, où notre subsistance provient du monde entier. Colosse aux pieds d'argile : une guerre en Ukraine déstabilise l'approvisionnement de blé en France, un tsunami au Japon met à l'arrêt les chaînes de production de voitures allemandes et un défaut de sécurité électrique plonge l'Espagne et le Portugal dans le noir pendant 24h. En un mot, pour accroître notre productivité, nous renonçons à notre autonomie.

Une société, pour être désirable, à certes besoin d'assurer à chacun de ses membres un niveau décent de confort ou de nourriture. Mais, d'une part, ces productions doivent être assurée de façon durable et réellement sécurisée. Et d'autre part, la société doit aussi proposer des valeurs qui emportent l'adhésion de ses membres, au-delà de la simple matérialité. Aujourd'hui, sur quelles valeurs repose le capitalisme industriel ? La lutte de tous contre tous ? La survie des plus aptes ? L'égoïsme généralisé ? La volonté de domination ? Une pseudo « efficacité » ? Il ne reste nulle place pour des notions comme la justice, l'égalité, la dignité, ou pour les considérations esthétiques.

A rebours, l'écologie politique place au centre de sa perspective la subsistance, l'autonomie et une certaine conception de l'être humain et de la nature. Cela peut être considéré comme naïf, mais nous autres écologistes ne pensons pas que la beauté soit négligeable. Je veux dire que les raisons de s'opposer au capitalisme ne se limitent pas aux inégalités qu'il génère. On peut aussi être révolté par le fait qu'il génère un monde moche, peuplé d'êtres ayant renoncé à se rencontrer les uns les autres, et où les valeurs dominantes sont contraires au sens moral le plus évident. On peut aussi s'élever contre le fait qu'il détruise la biodiversité – et encore ce terme bureaucratique ne rend-il pas justice aux milliards d'individus détruits chaque année par sa voracité.

Au XIXe siècle, bon nombre des contempteurs et contemptrices du capitalisme naissant portaient une critique à la fois économique et romantique, sociale et culturelle. C'était aussi bien au nom de la nature, du prolétariat, de la beauté, de l'autonomie et de la liberté que la mise en place de l'industrie a été refusée par certains des premiers socialistes et des premiers anarchistes. Des tentatives de ce genre ont perduré jusqu'à nos jours. Pendant que les syndicats et les partis politiques de gauche se contentent bien souvent de réclamer une meilleure administration du système, une augmentation des minima sociaux et une extension du domaine de l'État, bon nombre de courants radicaux n'ont eu de cesse de tresser ensemble critiques sociale et culturelle. Je pense aux pionniers, romantiques anglais ou allemands dont les vies et les idées sont rapportées dans les travaux de l'historien Serge Audier, aux intellectuels marxistes de l'École de Francfort dans les années 1930, à la philosophe Simone Weil à la même époque et à l'essayiste George Orwell quelques années plus tard ; puis à Günther Anders, Hannah Arendt, Cornelius Castoriadis ou à l'Internationale situationniste dans les années 1960. Plus près de nous, la revue et maison d'édition l'Encyclopédie des Nuisances a repris ce flambeau dans le désert politique des années 1980, qui a été prolongé ensuite par le courant anti-industriel.

Le point commun de tous ces gens, c'est d'envisager la capitalisme avant tout comme une dépossession, sans se contenter de dénoncer l'exploitation. Le capitalisme nous exploite, certes. Mais il ne se contente pas de nous voler des richesses : il nous vole l'idée même de richesse, il décide ce qui est richesse et ce qui ne l'est pas, ce qui a de la valeur et ce qui n'en a pas. Le philosophe Jacques Ellul disait que dans notre époque qui ne croit plus en Dieu, le Sacré a été transféré à la Technique. Le seul Dieu que nos contemporains vénèrent, c'est l'efficacité, la puissance, la productivité et, encore une fois, le gigantisme. Jacques Ellul était croyant ; pour ma part je ne le suis pas. Je me réjouis que nous ayons cessé d'adorer des idoles et des fantasmes cachés dans les cieux. Je me désole par contre du fait que la Modernité, dans sa lutte contre la transcendance divine, se soit fourvoyée dans le progressisme, la fascination pour les machines et l'assimilation du progrès social au progrès technologique.

Contre ce dévoiement de la modernité, les écologistes sont des continuateurs très fidèles du programme des Lumières. Ou plutôt d'une partie de ce programme, qui me semble être son centre : participer à faire sortir l'humanité de son « état de minorité » pour qu'elle devienne réellement adulte (Kant). Cornelius Castoriadis a montré comment chez les philosophes des Lumières ont toujours cohabité deux tendances contradictoires : la quête d'autonomie, la volonté d'auto-limitation, et en face l'illimitation, la dynamique capitaliste et technologique de conquête. Les deux tendances sont opposées, et pourtant on les retrouve toutes les deux dans les combats pour l'émancipation humaine. Les Lumières ont souvent été progressistes, en ce sens qu'elles confondaient progrès technique et progrès social. Nous autres écologistes sommes modernes et anti-progressistes : nous mettons au centre de nos valeurs l'autonomie, l'émancipation, le refus de la transcendance ; nous refusons les fausses promesses technologistes, la course à la puissance et à l'efficacité qui est devenue la religion contemporaine.

La question des institutions est un autre volet de tes réflexions sur l'écologie. Si elles sont essentielles à tes yeux, c'est qu'elles ne sont pas seulement des constructions imposées par l'Etat. Tout ce qui lie les membres d'une même communauté entre eux (langage, infrastructures publiques, codes de politesse, etc.) doit être considéré comme institution. L'écologie a la tâche d'en inventer de nouvelles, qui permettraient à l'humain de rester humain. Peux-tu illustrer cette proposition ?
Une institution, c'est une médiation sociale : tout ce qui régit les rapports entre individus tout en les dépassant. Certaines institutions sont formelles, d'autres informelles. Certaines sont contraignantes, d'autres émancipatrices. Aujourd'hui, on réduit souvent cette notion d'institution au cadre étatique : des institutions formelles et contraignantes, à grande échelle, reposant sur une délégation du pouvoir et une monopolisation de l'exercice de la violence ; mais il y a évidemment bien d'autres manières d'envisager les institutions.

Je plaide pour un renversement des institutions existantes, qui me semblent être avant tout des dispositifs d'accompagnement de la société capitaliste. À gauche, on prétend parfois remplacer le Marché par l'État. On fait comme si ces ces deux structures étaient antagonistes, alors qu'en réalité, elles sont la condition de l'existence mutuelle de l'autre. Pas de « libre marché » sans régulation, pas de « droits de l'homme » sans individualisme libéral (je renvoie aux travaux de Jean-Claude Michéa). Bref : je pense qu'il faut renverser ces institutions qui reposent sur le même principe de délégation et de grande échelle.

En lieu et place, il nous faudra bâtir d'autres structures de médiation sociale. Celles-ci sont en effet indispensables pour réguler tous les conflits, pour organiser la solidarité ou pour permettre la communication. Dans le livre, j'avance quelques notions, comme celles de tiers et de pairs, celle de soin, d'attention et de subjectivité, ou celle d'interconnaissance contre la bureaucratie impersonnelle.

Interconnaissance : à rebours de ceux qui affirme que la solidarité entre les membres d'une société ne peut être assurée de façon efficace que par une structure géante et bureaucratique ne connaissant des individus que de façon « objective » (numéros de Sécu, références CAF, dossiers administratifs sans fin), je pense qu'il faut contribuer à réinventer une solidarité à petite échelle, basée sur l'interconnaissance des individus, dans des réseaux de mutuelles ou de caisses de soutien. Des institutions impersonnelles, standardisées et calibrées peuvent-elles « prendre soin » des individus ?Or, justement, le soin et l'attention au monde font partie des dispositions qui demanderont à être valorisées dans une société écologiste. C'est peu de chose de dire que notre société fait peu de cas de ces valeurs. Y règne plutôt ce que j'appelle une « indifférence intéressée ». Par défaut, nous ne nous préoccupons pas des autres, partant du postulat qu'ils ne nous concernent pas. Et si nous devons interagir avec eux, ce sera presque toujours de façon intéressée, mus par un intérêt égoïste, dans le but d'obtenir quelque chose d'eux. De fait, le développement du capitalisme et de son idéologie libérale a vu le triomphe de ce rapport très particulier au monde qui repose sur le primat de la rationalité instrumentale et calculatoire. L'utilitarisme libéral réduit l'humain à un être de calcul, égoïste, cherchant à maximiser son intérêt personnel contre celui des autres. Les marxistes dénoncent de longue date ce qu'ils appellent une réification des rapports sociaux : le fait que dans le capitalisme on considère les autres comme des objets et non comme des sujets. L'écologie politique prône une vision radicalement différente de l'être humain, qui valorise l'attention aux autres, et la considération (je reprends le mot à la philosophe Corine Pelluchon). La considération, c'est le fait de considérer l'autre comme un sujet, un être doué de libre arbitre, ce qu'on pourrait appeler un semblable, un autre être qui partage la même condition que moi tout en étant différent. C'est celui qui nous montre que si nous sommes certes singuliers, nous ne sommes ni uniques ni seuls. La proposition écologiste refuse de réduire l'humain à sa rationalité froide et abstraite ; elle veut réhabiliter des sujets, des pairs et des semblables, là où le libéralisme ne voit que des objets, des ressources, de la force de travail, ou bien des étrangers, des limites à notre liberté, des adversaires et des ennemis.

Contre les institutions coercitives et impersonnelles, mais aussi contre l'autorité traditionnelle ou patriarcale, l'écologie politique plaide donc pour la construction d'un tout autre type d'institutions. Le pari est ambitieux, et soulève de nombreuses questions. L' État se fait respecter par la violence et la contrainte : en un sens, c'est la solution de facilité. Il règle les nombreux et inévitables conflits entre personnes par l'instauration d'une puissance supérieure. L'écologie politique, quant à elle, insiste sur les facteurs culturels, sociaux, moraux, nécessairement complémentaires de l'action politique. Les dispositifs institutionnels sont certes essentiels, mais ils doivent être complétés simultanément de dispositions éthiques. Nous menons donc tout un travail culturel, pour faire émerger – et rendre dominantes – des valeurs, comme l'égalité, la justice, le soin, l'attention, la dignité.

Quant à comment bâtir des institutions, je pense que c'est avant tout par la lutte et par l'expérimentation. Dès aujourd'hui, les collectifs militants tentent de bâtir leurs propres structures de pouvoir qui tâchent de ne pas reproduire les travers de la société existante. Même si ce n'est pas une tâche facile !

Qui, selon toi, défend, aujourd'hui, cette écologie que tu décris, et défendrais de telles institutions ? Il semble que même le mouvement français pour la décroissance ne te convainc pas quand il fait un détour par les thèses psychanalytiques pour montrer que le « toujours plus » à la base de la logique d'accumulation du capitalisme se nourrit, dans l'intime de chacun, de désirs illimités... nécessitant alors une instance limitatrice extérieure pour « désaliéner l'humain » du mythe de la toute-puissance et lui redonner une prise sur le réel.
En effet, partant du même constat que je viens d'énoncer, certains intellectuels qui inspirent le courant français de la décroissance (je pense en particulier à Jean-Pierre Lebrun et à Dany-Robert Dufour), très inspirés par la psychanalyse, veulent remettre au centre du fonctionnement social la loi, la limite, la figure paternelle, l'autorité… Derrière ces termes se cachent l'idée que, puisque le capitalisme a besoin d'adolescents éternels incapables de résister à leurs pulsions consommatrices, il faudrait réinstaurer une culture de la limite, symbolisée en psychanalyse par le père. Face à un capitalisme « libéral-libertaire » profondément égalitaire héritier de Mai 68, il faudrait réinvestir la verticalité…

Il me paraît très clair que le monde dans lequel nous vivons n'est pas égalitaire. Pas plus que n'y règne réellement ce qu'on pourrait appeler la « liberté ». De la même façon, même si les publicitaires de ce monde n'en finissent pas d'en appeler à l'« individualité », on voit bien que celle-ci n'est autorisée qu'à s'exercer entre les bornes du Marché : je choisis librement Pepsi pendant que toi tu choisis librement Coca. Ce que je veux dire, c'est que nous ne vivons pas dans une société égalitaire peuplée d'individus mais, comme je l'ai dit, dans une société de masse profondément autoritaire, verticale et qui nous traite comme des objets. On n'obtiendra pas la réhabilitation du sujet en promouvant l'autorité, mais bien en développant une réelle culture de la liberté et de l'égalité qui ne souscrive pas aux mythes libéraux. Je crois que l'appui sur les idées anarchistes peuvent alors être d'un précieux apports.

Te sens-tu optimiste ou pessimiste ? Si dépossession et aliénation, deux processus qui privent toujours plus les humains de penser et d'agir par eux-mêmes, sont au fondement de l'organisation sociale, le sort de l'humanité semble plus que compromis, non ?
Le sort de la planète Terre continue de se dégrader. On vient d'acter officiellement que l'objectif de limiter à 1,5° le réchauffement climatique ne sera pas atteint, et les députés français ont voté cet été une série de mesures anti-écologistes extrêmement radicales. Les inégalités augmentent, les électeurs et électrices se tournent vers les populistes de droite racistes, nationalistes et autoritaires… En réalité, l'alternative est des plus claires entre des options politiques incompatibles : ou bien le fascisme, la réaction autoritaire et la guerre ; ou bien une révolution qui balaie radicalement ce qui détruit tant la planète que les êtres qui la peuplent et les relations sociales qu'ils entretiennent.

J'avoue être porté politiquement par un grand enthousiasme. Car je sais, pour l'avoir vu et éprouvé, à quel point nous détenons du pouvoir lorsque nous nous groupons pour nous battre. Je sais que lorsque nous identifions correctement des objectifs, des cibles, que nous produisons une analyse de la situation, que nous essayons d'utiliser des moyens d'action cohérents et justes, on peut obtenir de grands effets. Les propositions radicalement anti-capitalistes de l'écologie politique peuvent rencontrer les aspirations d'une grande partie de la population. Bien sûr, elles sont incompatibles avec des vies remplies de lave-vaisselles, de notifications Facebook, d'accumulation de marchandises et de stimulations électroniques. Mais elles promeuvent une vie simple, consciente de son inscription dans le vivant, où l'être humain cherche la satisfaction à ses besoins, ses fantasmes et ses douleurs en lui-même et dans son environnement proche, sans se lancer dans une course à la puissance pour s'oublier lui-même. À condition de ne prendre nos contemporains ni pour des moutons, des zombies, des alliés narcissiques d'un système pervers, ni pour des débiles, ni pour des racistes complices d'un système de domination, à condition d'aller à leur rencontre en cherchant ce que leurs vies et leurs combats peuvent avoir de commun avec les nôtres (c'est à dire en les considérant comme nos semblables), les objecteurs de croissance, écologistes radicaux et anti-industriels peuvent à mon avis bâtir, dans les temps troublés qui sont les nôtres, de grands mouvements. Notre époque est propice aux basculements : à nous de faire que ceux-ci s'accomplissent dans des directions honorables.

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23.02.2026 à 15:29

« Le 14 mai 1971 à 4h40, le journal fasciste "Minute" a sauté ! »

dev

Texte intégral (568 mots)

Sans que nous comprenions exactement quel rapprochement faire avec l'actualité, – c'était il y a 54 ans –, un ami archiviste a exhumé le tract suivant et insisté pour que nous le publions. Il s'agit de la revendication d'une « attaque éclair » et de très bon matin contre les locaux du journal fasciste Minute, par un mystérieux groupe Manouchian.

Le 14 mai [1971] à 4h 40
LE JOURNAL FASCISTE « MINUTE » A SAUTE !
LES CRIMES RACISTES NE RESTERONT PAS IMPUNIS !

Dans la nuit du 13 au 14 mai, le groupe Manouchian de la Nouvelle Résistance Populaire, organisation clandestine d'auto défense des masses populaires, a lancé une attaque éclair contre les locaux du journal « Minute » et les a fait sauter…

Depuis plusieurs mois, le journal raciste « Minute » est à l'avant-garde d'une campagne visant à dresser la population française contre les travailleurs arabes.
Le gouvernement algérien a décidé de reprendre aux compagnies pétrolières « françaises » le pétrole qui lui appartient… Sous ce prétexte, tout ce que la France compte comme racistes,
comme nostalgiques du nazisme ou de l'OAS a lancé une campagne pour inciter à la haine raciale et même au meurtre des travailleurs algériens.
Cette campagne raciste a déjà eu pour résultat la tentative d'assassinat d'un ouvrier algérien d'Ivry, blessé de cinq balles de révolver et frappé à coups de pelle par les policiers fascistes pour avoir volé un yaourt.
Elle est à l'origine de la manifestation que voulait organiser Bidault avec Ordre Nouveau sur le thème : « Dehors les Algériens », manifestation qui a sombré dans le ridicule grâce à la mobilisation de tous les antiracistes.
Le gouvernement français qui n'a pas hésité à dissoudre la « Gauche Prolétarienne » et a emprisonné pour des mois où des années les militants maoïstes, ne fait rien contre l'hystérie raciste… Au contraire…. Marcellin a envoyé ses flics contre les anti-racistes pour protéger les nazis d'Ordre Nouveau au Palais des Sports Pleven, qui a fait condamner Geismar à 3 ans et demi de prison, a accordé 4 mois de prison avec sursis à un flic qui avait tué un patron de café algérien lors d'une vérification d'identité.

EN CE MOMENT, A RENAULT, LES OUVRIERS FRANCAIS ET IMIMIGRES OCCUPENT COTE A COTE LEUR USINE...

Plus que jamais il est non seulement nécessaire mais légitime de briser ce qui divise les travailleurs et d'employer tous les moyens pour écraser ceux qui appellent à la haine raciale et au fascisme.

  • au côté de nos frères immigrés, nous avons manifesté à 30 000 le 1er mai !
  • cocktails à la main, nous avons attaqué les nazis d'Ordre Nouveau, les CRS fascistes de Marcellin, le 9 mars au Palais des Sports !
  • Le 14 mai, la NRP a fait sauter "Minute" !

POUR L'UNITE DU PEUPLE, GUERRE AU RACISME !

Groupe de Propagande et d'Action Pour un Mouvement de la jeunesse

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23.02.2026 à 15:01

Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait

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Texte intégral (6568 mots)

Dans la période actuelle qui voit politiques et journalistes dégringoler dans l'absurde et l'infâme et une vague répressive de haute intensité s'abattre sur les groupes antifascistes, la solidarité la plus déterminée n'est pas un luxe mais un pré-requis. Cela ne tarit cependant pas, au contraire, le nécessaire travail d'analyse, notamment de ce qu'est le fascisme historiquement autant que l'antifascisme en tant que forme militante à part entière. C'est ce travail critique que proposent cette semaine Temps... critiques. [1]

Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait

L'art de la guerre, c'est de soumettre l'ennemi sans combat
Lao Tseu

À la fin des années 1960–début 1970, la lutte contre les fascistes n'est pas un créneau politique en soi, mais s'insère dans l'antimilitarisme alors très fort, qui s'oppose aux guerres impérialistes et coloniales. Elle ne passe ni par un front uni antifasciste, même s'il peut se réaliser ponctuellement comme à Nanterre en 1965-1966 [2] ou à Lyon au début des années 1970, mais il ne recouvre pas une identité spécialisée et une activité à part entière. Les autres champs d'activité prédominent tels le syndicalisme étudiant, le lien avec les luttes d'usines où les luttes des immigrés dans les foyers Sonacotra et il s'agit simplement d'assurer notre sécurité de façon préventive plutôt que de passer à l'offensive. D'ailleurs dans beaucoup d'universités, l'extrême droite domine politiquement l'extrême gauche et la pousse à la défensive (par exemple en Droit à Assas surtout et aussi à Lyon, toujours en Droit).

Dès la fin des années 1960, une profonde transformation de la composition sociale des étudiants s'amorce et elle ira en s'amplifiant rapidement chaque année. Cette profonde transformation des universités, des écoles et des instituts achève la longue période de l'université de classe (309 000 étudiants en 1961-1962) et ouvre celle de l'université de masse (850 000 en 1968-1970). De cette nouvelle vague étudiante partira le mouvement de 1968 et en particulier les nouveaux campus, qui accueillent les nouvelles vagues d'étudiants, sont des lieux de vie puisqu'ils comprennent des cités universitaires et donc des enjeux politiques d'implantation. Mais à l'époque, pas question pour nous de s'arroger des territoires, mais bien plutôt d'en éviter certains.

Dans l'après-guerre, le discrédit des extrêmes droites entraîne un repli des mouvements nationalistes et xénophobes sur la scène politique et pousse leurs militants à changer de paradigme pour se relancer. C'est dans cette perspective que des étudiants favorables à l'Algérie française ont créé en 1960 la Fédération des étudiants nationalistes. Ce courant s'oriente vers une stratégie européenne (voir le groupe Jeune Nation en faveur de la « civilisation européenne ») et l'idée de gagner le combat culturel, en chassant le marxisme d'universités où il est pourtant loin d'être dominant. Il faudra en effet attendre la réforme Edgar Faure de l'automne 1968 et l'après 1968 avec l'autonomie des universités et la participation étudiante dans les conseils, pour que, à l'image du Centre expérimental de Vincennes, un nombre significatif de présidents d'universités soient de gauche, soutenus par les syndicats de gauche enseignants et étudiants. Dans le creuset bouillonnant du Vincennes des années 1970, se rencontrent, s'allient ou s'opposent toutes sortes de courants porteurs d'un marxisme rénové et critique qui a bien peu à voir avec le marxisme dogmatique d'Althusser enseigné à Normale Sup' ; s'y activent aussi les philosophes et les psychanalystes, qui, sous le nom de déconstruction, des années plus tard aux États-Unis seront désignés comme porteurs de la French Theory.

Pour l'extrême droite, la défaite « culturelle » semble consommée et la tentative de regroupement s'avère problématique. En effet, Tixier-Vignancourt, le candidat à laquelle elle se rallie, n'obtient que 5 % des voix aux présidentielles de 1965, et le groupe Ordre nouveau peine à exister sur le terrain entre action légale ou illégale et affrontement avec des services d'ordre entraînés et équipés comme celui de la Ligue communiste, capable, par exemple, d'infliger une sorte de défaite militaire aux forces de l'ordre venues protéger un grand meeting d'Ordre nouveau [3] à Paris en juin 1973. De la même façon, le mouvement italien des années 1968-78, dans sa caractéristique principalement opéraïste, ne cède pas à cette spécialisation antifasciste, alors même que certains de ses cadres ou militants les plus âgés ont participé à la résistance (Feltrinelli et les GAP) ou sont fils de résistants comme à Sesto San Giovanni dans la banlieue de Milan où ont lieu, comme à Rome ou à Gênes, des affrontements de terrain dans les quartiers populaires avec de nombreuses victimes et des morts, mais dans le cadre d'un affrontement plus vaste ressortissant clairement de la lutte des classes, pour ne pas dire de la guerre de classes. Erri de Luca, responsable du Service d'Ordre du groupe Lotta continua pour Rome à l'époque, posera cette question de l'antifascisme dans le mouvement à partir de sa propre position singulière [4].

Même si les staliniens (dans leur caractérisation du gaullisme), puis les maoïstes qui avancent la notion de fascisation de l'État bourgeois, commencent à voir des fascistes partout, la menace est assez mince et les tendances les plus radicales et violentes veulent davantage porter leur attaque au cœur de l'État, telles la Fraction armée rouge en Allemagne, les Brigades rouges en Italie, la Gauche prolétarienne puis Action directe en France.

À partir des années 1980 et dans une constellation théorique, éditoriale et universitaire particulièrement favorable à la gauche dans la plus grande partie de l'Europe de l'Ouest se manifeste paradoxalement une nouvelle droite, intellectuelle d'abord, qui diffuse ses idées à travers la renaissance de grands partis issus de l'extrême droite fasciste, mais en rupture relative avec elle, particulièrement dans leur recherche de respectabilité parlementaire. C'est en contrepoint de ce renouveau que se développent, surtout dans la jeunesse, des organisations spécifiques comme le SCALP (Section carrément anti-Le Pen) puis Ras l'front et No Pasaran pour la France ; mais les orientations y restent encore assez traditionnellement gauchistes et les notions de référence restent globalement communes à l'intérieur de ce qui apparaît comme deux camps rendus irréductibles par l'histoire de leurs affrontements et idéologiquement séparés par un corpus non seulement solide mais cohérent et homogène. On n'y retrouve donc pas encore ce caractère identitaire que va prendre l'idéologie antifasciste des années 2000 dans sa forme « antifa ». Cette dernière s'avère d'ailleurs congruente au contexte de guerre des identités qui fait désormais florès.

La défaite du dernier assaut prolétarien, l'écroulement du bloc soviétique et de son système de référence d'un côté, l'aggiornamento des anciens partis fascistes en une droite populiste respectueuse d'une démocratie limitée à tendance autoritaire de l'autre, ont réduit les anciens groupes politiques d'extrême droite et d'extrême gauche à des pratiques de racket appliquées au champ politique [5] de la société capitalisée, sous la forme de « bandes-racket » qui se concurrencent de façon quasi clientéliste (cf. Jacques Camatte in De l'Organisation [6], 1972) et à une marginalisation de type identitaire qui n'est plus définie par le moindre critère politique dans une situation générale de « crépuscule de la politique » (Tronti). L'ancien affrontement politique défini par des lignes de classes clairement définies (à tort ou à raison, ce n'est pas la question ici) et dans le cadre de luttes de masse a tendance à s'effacer au profit de luttes bandes contre bandes. Cela peut être le cas comme on l'a vu parfois entre Black Bloc et forces de l'ordre, entre hooligans de différentes tendances, entre hooligans et une police elle-même réduite à une bande (la BAC en France, des unités spéciales en Italie [7]) ; et enfin entre bandes d'extrême droite et d'extrême gauche en train de défendre ce qu'ils voient comme leur pré carré, à savoir un territoire qu'ils cherchent à s'approprier sans que la population de ce quartier ait le moindre mot à dire sur le sujet. Ces « occupations » n'ont d'ailleurs nul caractère de classe puisqu'elles n'investissent pas les banlieues, mais d'ex-quartiers ouvriers aujourd'hui rénovés et « gentrifiés » pour les uns ou des quartiers à valeur symbolique chrétienne ou féodale pour les autres. C'est que dans les banlieues et ce qu'on appelle plus ou moins péjorativement « les quartiers » suivant qu'on y est à l'intérieur ou à l'extérieur, prospèrent et s'agitent d'autres types de bandes pratiquant des formes plus traditionnelles de racket à caractère mafieux et criminel, hermétiques, elles, à toute identité politique en termes d'extrême droite ou d'extrême gauche [8], sauf peut-être encore en Italie et en Espagne où l'imprégnation fasciste et communiste pour la première, fasciste pour la seconde, y a perduré pour des raisons historiques, quitte à se ressourcer au travers des bandes de supporters (les « ultras »), qui à l'occasion animent des sortes de centres sociaux de secours populaire pour les nécessiteux de pure origine espagnole [9].

La résultante de cette conflictualité fondée sur une ligne de base de désignation d'un ennemi souvent essentialisé des deux côtés (le raciste et le racisé) empêche toute compréhension en termes de dialectique des luttes, ce qui était quand même l'intérêt des conflits de classes. L'extrémisme apparent des positionnements apparaît alors d'autant plus absurde qu'il n'est le plus souvent qu'une posture sans influence politique, puisqu'elle est sans référence autre qu'abstraite à une quelconque révolution ou contre-révolution. Il s'insère ainsi parfaitement dans la pseudo-bataille culturelle actuelle.

Si les Blacks Blocs sont parfois apparus comme une bande de par leur caractère identitaire, leur forme mouvante et au service « militaire » des mouvements ne les expose pas à l'accusation de bande-racket car s'ils s'organisent pour des tâches concrètes, ils fuient l'organisation au sens politique du terme, son centralisme et sa rigidité bureaucratique, sa dépendance envers des chefs. Il n'en est pas de même de nombreux groupes « antifa » dont le but premier est de se différencier et de se démarquer en tant que groupe, alors même que les Gilets jaunes ou les cortèges de tête avaient la volonté de ne pas se distinguer ou de ne le faire que dans la nécessité ou le choix de l'action en cours. Ainsi, comme on a pu le voir pendant le mouvement des Gilets jaunes, les groupes antifas ont souvent donné l'impression de ne se préoccuper que de leurs petites affaires avec la bande d'en face. Pendant les manifestations contre la réforme des retraites, leur slogan, Siamo tutti antifascisti, résonnait de façon particulièrement décalée et ridicule ; et correspondait tout à fait à ce que Jacques Camatte appelait un slogan de marketing rackettiste (cf. note 5).

Sur un processus de fascisation

Il a été développé par les maos dans les années 1970 avec en particulier un article d'André Glucksmann sur le nouveau fascisme et l'assimilation entre gaullisme et fascisme dans la revue Les Temps Modernes de mai 1972, consacré à cette question. Dans le même ordre d'idée, on peut se reporter aux cours de Michel Foucault à Vincennes (1972) sur les rapports entre libéralisme et fascisme.

Certains commentateurs actuels de Foucault comme Jean-Claude Monod [10] prétendent que Foucault aurait anticipé des aspects de la politique du second mandat de Trump, mais sans parvenir véritablement à montrer une analogie probante, car Foucault reste dans une compréhension classique du fascisme médiée par un antifascisme tout aussi classique qui ne prend pas encore en compte la crise spécifique de la forme État-nation qui est postérieure à son écrit.

Ces commentateurs actuels essaient pourtant d'utiliser sa perception d'une tendance à la dislocation de l'État en général, sans précision, au profit du développement d'une gouvernementalité non étatique qui passerait par les réseaux, par exemple MAGA et une horizontalité que les GAFAM ont reprise à leur compte et développée de leur côté, sans rapport autre que financier avec le pouvoir politique. Celle-ci côtoierait ou plutôt serait recouverte par une tendance à un exécutif fort, mais temporaire, parce qu'en théorie soumis en tout ou en partie au calendrier électoral et à la possibilité de l'alternance. Cet exécutif procède par coups de force éventuellement en discontinuité avec l'institution et sa légitimité et par là se heurte au principe de l'État de droit, qui bascule vers un droit de l'exécutif qui tend à se distinguer du droit de l'État (cf. les démêlés de Trump, Sarkozy et Netanyahou avec les juges). Mais l'analyse des maos et de Foucault ne fonctionne pas pour la France giscardienne, qui se dégage à peine du gaullisme et reste jacobine et organisée selon des hiérarchies qui restent largement traditionnelles, mélange de capitalisme patrimonial peu ouvert à la Bourse et de capitalisme technocratique, le pantouflage faisant le lien. Et surtout, cette actualisation de Foucault néglige le fait que dans la crise de sa forme nation, c'est l'État lui-même qui se réorganise sous la forme réseau.

La fixation actuelle sur Trump et donc sur les États-Unis élude aussi le fait fondamental que le fascisme a été une affaire avant tout européenne, et ceci dans une période précise, avec laquelle les continuités sont quasiment rompues. Pour ne prendre qu'un exemple, le fascisme historique est lié à la guerre et plus précisément à la défaite et aux conditions qui sont faites aux vaincus de la part des vainqueurs [11]. Il ne passe pas par une phase de fascisation à proprement parler, mais par des coups de force dont on voit mal d'où ils pourraient venir aujourd'hui. À ce sujet, la marche pour la prise du Capitole, malgré toutes les interprétations qu'on peut en donner, n'a rien à voir avec la marche sur Rome de Mussolini.

Double placage donc et double méprise sur la « fascisation » : par rapport aux États-Unis et par rapport à l'Europe. Du côté d'une possible fascisation des États-Unis, on oublie le fait que le fascisme n'y a que rarement et brièvement constitué un risque politique majeur malgré les tendances hitlerophiles de Lindberg [12] et un maccarthysme plus anticommuniste que fasciste. Il a plutôt été une construction ex nihilo de la part d'ennemis de l'État classés à l'extrême gauche ; d'abord conduite par le parti communiste stalinien américain dans les années 1930, qui assimile fascisme hitlérien et « fascisme social » rooseveltien et enfin un raccourci théorique à valeur heuristique pour les mouvements subversifs des années 1960-1970 avec les Black Panthers, Angela Davis ou la notion de « fascisme sans dictature » avancée par Herbert Marcuse pour expliquer la répression contre la « nouvelle gauche ».

Aujourd'hui, du côté européen, on entend des appels à l'antifascisme comme si le fascisme était à l'ordre du jour comme dans les années 1930, alors que les exemples de « démocratie illibérale » au sein de l'UE montrent que la société capitalisée a absorbé fascisme et antifascisme au sein des différents types de régime démocratique, les réduisant à une bataille des imageries qui tend à remplacer maintenant l'ancienne bataille des idéologies. Il n'y a alors plus guère de démonstration ou d'argumentation et les mots n'ont plus guère de signification dans la novlangue du capital.

Le fascisme est confondu avec la répression, alors que celle-ci ne constitue pas un régime politique. Malgré les théories sur l'état d'exception, elle reste le plus souvent conjoncturelle, circonstancielle et plus ou moins limitée, parce qu'encore soumise aux lois et à la Constitution. Ainsi, LFI qui respecte le système parlementaire et la loi refuse d'être classé à l'extrême gauche par un pouvoir en place qui cherche à le sortir du camp démocratique, parce que « extrême » est devenu un mot inutilisable politiquement même pour elle. Il est maintenant jugé aussi déraisonnable que ce qui est censé l'accompagner, la violence politique, dans la mesure où celle-ci est déconnectée de ce qui l'a longtemps soutenue, à savoir l'idée de révolution et des groupements ou partis qui s'en réclamaient. Toute violence politique est alors vidée de son contenu et de ses principes pour être assimilée à une violence en général, qu'évidemment tout un chacun cherche à fuir si ce n'est à condamner.

Or aujourd'hui, le pouvoir et les médias nomment « ultra gauche » une mouvance « antifa » sans aucune référence théorique aux courants de l'ultragauche historique conseilliste ou bordiguiste, qui se déclaraient, eux, clairement communistes et contre ou très réticents envers tout front antifasciste [13].

L'analyse peut certes gagner en finesse comme chez le Pasolini des Lettres luthériennes dans lesquelles il écrit : « Il existe aujourd'hui une forme d'antifascisme archéologique qui est en somme un bon prétexte pour se décerner un brevet d'antifascisme réel. Il s'agit d'un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n'existe plus et qui n'existera plus jamais. […] Voilà pourquoi une bonne partie de l'antifascisme d'aujourd'hui ou, du moins, de ce que l'on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit prétextuel et de mauvaise foi ; en effet, elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C'est, en somme, un antifascisme de tout confort et de tout repos ». Mais il ne peut s'empêcher de dérailler en rajoutant : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu'il s'appelle anti-fascisme [14] ». Ce qui est pour le moins porteur de confusion, d'autant que Pasolini croit distinguer dans la société de consommation un nouveau fascisme bien plus puissant parce que moins politique et plus civilisationnel. Là aussi, les termes de fascisme et d'antifascisme utilisés à la sauce personnelle brouillent les pistes, plus qu'ils n'éclaircissent la question. À la limite, plutôt que la référence à la société de consommation pourrait-on faire valoir aujourd'hui que le pouvoir des réseaux sociaux et des médias de tous ordres peut agir dans le sens d'une fascisation des esprits sans qu'elle passe par un mouvement de masse et la conquête d'institutions et d'associations, une sécurité de plus en plus privatisée, etc.

Mais est-ce que cela suffit à produire du fascisme qui vient ? La multiplication des chaînes poubelles de télé est-elle plus fasciste, aussi fasciste ou aussi peu fasciste que la chaîne unique publique de l'ordre gaulliste, alors que nous sommes visiblement, comme nous l'avons dit plus haut, au crépuscule de la politique ?

Le FN n'est jamais arrivé au pouvoir et le RN n'y est pour le moment pas. Mais si on regarde ce qui se passe en Italie, depuis plusieurs années déjà, les anciens fascistes de l'Alliance nationale, dédouanés par Berlusconi, mais aussi la Ligue du Nord, qui a été plusieurs fois au gouvernement (et maintenant Meloni avec son mouvement Fratelli d'Italia), acceptent l'alternance électorale, même quand ça ne les arrange pas [15]. Cette normalisation institutionnelle et idéologique ouvre naturellement une poussée plus à l'extrême droite, mais même celle-ci, si on se fie au nouveau parti (Futuro Nazionale) créé par l'ancien général des forces spéciales Roberto Vannacci, a lui aussi décidé de se présenter aux prochaines élections, alors qu'il ne se propose pas moins de remettre le monde à l'endroit, si on en croit son récent bestseller, Il mondo al contrario.

Toujours pour l'Italie, Gato Soriano critique la vision de Benedetto Croce, qui voyait dans le fascisme « une maladie morale de l'Italie » ; une conception que reprend Umberto Ecco qui caractérise le fascisme avec pas moins de 14 critères qui mélangent allègrement ceux qui existaient avant toute existence du fascisme (le culte de la tradition, le refus du modernisme et notamment le rejet des Lumières et de la Raison, le machisme, le colonialisme [16]) et ceux qui existent aussi en démocratie (le machisme, la construction d'une identité nationale, le racisme, une novlangue).

Le côté contre-productif de l'antifascisme

Si tout est fascisme dès qu'il y a autoritarisme de l'État ou de ses institutions régaliennes et interventions de ses forces de l'ordre, alors rien n'est fasciste car il n'y a plus de danger ; tout est connu… et pas si grave. À Minneapolis, par exemple, les personnes qui résistent à l'ICE ne se préoccupent justement pas de la définition de ce qu'est le fascisme, mais tentent d'intervenir directement contre des mesures répressives jugées incompréhensibles et ressenties comme injustes, ou ressenties comme injustes parce que jugées incompréhensibles, les deux possibilités se conjuguant pour faire nombre et force.

En France, le mouvement des Gilets jaunes n'a pas traité l'État français de fasciste, mais a dénoncé ce qui lui apparaissait comme le retour des privilèges de l'ancien régime ; il n'était pas mû principalement par l'idéologie, fût-elle anticapitaliste, mais par des conditions objectives ressenties subjectivement comme tout à coup insupportables où c'est on ne sait quelle goutte d'eau qui fait déborder le vase (ici, l'augmentation du prix de l'essence) et dans leurs manifestations, les rares et brefs mais réels affrontements entres « fachos » et « antifas » en leur sein leurs étaient totalement incompréhensibles au début du mouvement.

Les affrontements actuels entre bandes-rackets qui se font plus ou moins passer pour des forces politiques en promouvant leur visibilité médiatique ne sont pas les signes de la guerre civile qui vient, de la même façon que les émeutes sans lendemain ne sont pas l'insurrection.

Pas de convergence possible en vue non plus entre d'un côté, des organisations de jeunesse qui n'existent plus, même s'il existe encore des jeunes dans des pays vieillissants, et de l'autre des vieux anciens combattants comme ont pu l'être, pour la France, les anciens de la guerre d'Algérie, mais à un degré bien moindre que dans l'Allemagne des années 1920 et 1930 et l'Italie des années 1920. L'OAS dans les années 1960, ce n'est déjà plus qu'un groupuscule malfaisant, alors que les corps francs allemands ou les squadristes italiens représentaient une force vive et massive. Et que dire d'organisations féministes ayant pignon sur institution qui craindraient les quelques militantes de Némésis, alors qu'elles s'entredéchirent avant tout entre elles ?

La rhétorique antifasciste a aussi été reprise par les grands partis dans leur tentative de faire échec au FN, par exemple en France. Mais ce n'est pas parce que la logique mitterrandienne machiavélique — compter sur les voix perdues du FN pour diviser les voix de droite et faire gagner une gauche minoritaire — a été abandonnée à partir de 2002 et la victoire de Chirac que l'instrumentalisation ne continue pas avec divers fronts républicains supposés faire barrage, mais dont les ressources politiques et morales sont aujourd'hui épuisées. Quand elle passe par une certaine coopération avec des groupes antifas comme LFI avec la Jeune Garde, il y a alors contradiction chez cette dernière entre d'une part, une activité de terrain proche de celle de LFI en direction des populations « racisées [17] » pour un antifascisme de masse permettant de sortir du ghetto culturel punk/skin/hooligan et de travailler avec la gauche électorale et les syndicats ; et d'autre part le maintien des pratiques opportunistes de baston plus ou moins affinitaires.

Si on les en croit, partis, médias et réseaux et de quelque bord politique qu'ils s'expriment, la terreur régnerait à Lyon, la « ville de l'extrême droite » pour les uns et c'est donc logique, la ville des antifas pour les autres. Un discours bien rodé et entretenu depuis les années 2000, dans une ville pourtant bien calme avant le 13 février 2026, surtout si on pense aux événements qui s'y sont produits et l'ont agitée pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019, puis celui de 2023 sur les retraites, enfin en protestation contre le meurtre de Nahel par la police.

Temps critiques, le 21 février 2026


[1] NDLR : Aussi intéressante et informée que soit cette recontextualisation historique de l'antifascisme, les camarades de Temps Critiques nous semblent rater ce qu'il y a précisément de nouveau dans la séquence en cours. La question n'est pas de savoir combien de cases sont cochables dans l'analogie avec les années 30 mais plutôt de percevoir tout ce qui pourrait bien être inédit. Ce qui importe est moins de discerner ce qui serait formellement « fasciste » (le RN, le gouvernement, Quentin, etc.) que d'analyser ce qui relève d'une fascisation bien plus générale et qui n'adopte pas seulement les canaux de la politique classique. En effet, comme nous l'écrivions ailleurs, derrière les têtes rasées ou de gondoles se déploient des forces autrement puissantes, des dirigeants de la Tech tel que Peter Thiel, des influenceurs en lumières sombres comme Curtis Yarvin ou encore les mécènes milliardaires comme Pierre-Edouard Stérin et Vincent Bolloré. À cela s'ajoute une tendance à l'endofascisation depuis l'intérieur de l'appareil d'État et notamment via les ministres de l'Intérieur successifs.Mais là encore, la fascisation en cours ne peut être rabattue sur les opérations de propagande plus ou moins ouvertes et assumées des entrepreneurs plus ou moins fascistes. C'est la situation générale qui se fachise et cela contredit intégralement la descriptions de petits groupes « clan contre clan » faite par Temps Critiques. Les repas de famille ruminent de xénophobie, la police est majoritairement acquises aux idées d'extrême droite et les plateaux télés dégueulent des stupidités réactionnaires. À tout cela s'ajoute un adjuvant dont nous ne percevons certainement pas encore la puissance : la masse des subjectivtés fragiles et épuisées qui trouvent une stabilisation numérique réconfortante en performant en continu des identités claquemurées et stériles sur les réseaux sociaux. La « conscience de classe » dissoute se retourne en avatar pathétique confis de certitudes frustrées et ressentimentales. Les influenceurs mascus et autres ados incels en sont les expressions que l'on craint ou de l'on se moque le plus volontiers mais ils sont seulement la pointe la plus avancée d'une évolution quasi anthropologique, en tous cas de l'avènement d'un phénomène nouveau : le dédoublement de la vie et des rapports sociaux dans leur projection et caricatures numériques. Le stade le plus avancée de la séparation que nous ayons jamais connu. Tout cela produit une ambiance et elle est fascisante. Enfin c'est notre avis et ce que semble attester le délire public, politique et médiatique (mais pas que) ayant accompagné la mort d'un fasciste.

[2] – Dans Nanterre 68, vers le mouvement du 22 mars, Acratie, 1988, p. 74-76, Jean-Pierre Duteuil raconte la tentative de former ce front en 1965 et les difficultés à se mettre d'accord sur son organisation, qui se veut plus ou moins formelle et centralisée suivant les tendances. Dans un texte de 1966, le groupe de « Liaison des étudiants anarchistes » marque son écart par une « Adresse aux antifascistes » dans laquelle il proclame que l'unité antifasciste n'implique pas l'absence de débat (op. cit., p. 77).

[3] – Il succède en 1969 à Occident, qui a été dissout en juin 1968, et est la prémisse du futur Front national.

[4] – cf. Erri de Luca, préface au livre de Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La révolution et l'État (Dagorno, 2000). Il considère l'activité antifasciste comme secondaire, mais « contenant une charge émotive d'indignation, de passion, qui la rendait inévitable. À la formation de tout caractère révolutionnaire préside une déchirure d'émotion, de colère, de honte pour une impuissance propre. Les analyses des situations historiques lui donnent par la suite poids et sens, mais initialement c'est un coup de fouet dans le système nerveux » (p. 10).

[5] – cf. les échanges des années 1940 entre Adorno, Horkheimer, Marcuse, Neumann et Pollock aboutissent à une théorie du racket comme forme spécifique de domination quand la lutte de classes a perdu de son caractère antagonique dans ce que Marx puis la revue Invariance appellent la domination réelle du capital.

[6] – Jacques Camatte, op. cit. : « Ils [les rackets politiques] veulent toujours expliquer la façon dont ils se représentent afin d'être reconnus par certains comme l'avant-garde pour représenter les autres, la classe. Ceci se révèle dans le fameux “ce qui nous distingue” de divers groupuscules en quête de reconnaissance. Toute délimitation est limitation et ceci conduit souvent à réduire assez rapidement, comme une peau de chagrin, la délimitation à quelques slogans représentatifs pour le marketing rackettiste. » Jean-Marie Le Pen, pourtant pas un aigle théorique, dénonçait lui aussi, de son point de vue politicien évidemment, « la bande des 4 » et aujourd'hui, qui ne voit pas ce phénomène de racket perdurer, à l'autre bout, dans un LFI réduit par les exclusions et séparations à une bande à Mélenchon ?

[7] – cf. Stefano Sollima et le film A.C.A.B. : All Cops Are Bastards (2012).

[8] – L'islamisme radical, par exemple en France, ne rentre pas dans ces cadres.

[9] – Sur ce sujet, cf. la série espagnole Salvador, accessible sur Netflix.

[10] – Jean-Claude Monod, « Qu'est-ce qu'un processus de fascisation ? Penser Trump II avec Foucault », in Le Grand Continent.

[11] – Emmanuel Todd prétend que le tournant autoritaire en cours aux États-Unis s'explique, non pas par une défaite passée, mais comme l'anticipation de celle à venir face à la Russie et plus largement aux BRICS. Thèse tarabiscotée, plus amusante que convaincante.

[12] – cf. Philip Roth et son roman Le Complot contre l'Amérique.

[13] – Le problème se posera concrètement pendant la république de Weimar pour l'Allemagne et en Autriche vis-à-vis de la social-démocratie contre le nazisme ; et pendant la révolution espagnole transformée peu à peu en guerre d'Espagne.

[14] – Dès 1945, plus de vingt avant Pasolini, Amadeo Bordiga vise plus juste lorsqu'il affirme : « Le pire héritage du fascisme, c'est l'antifascisme ». Il percevait le rôle non négligeable de l'antifascisme dans les recompositions politiques en Europe après la Seconde Guerre mondiale, mais son affirmation suppose une continuité effective entre le fascisme historique et l'antifascisme d'après 1945, alors qu'il y eut une profonde discontinuité exprimée par Pasolini : « un fascisme archaïque qui n'existe plus et qui n'existera plus jamais ».

[15] – cf. Gato Soriano, note 25 du texte « Le fascisme, vraiment ? » publié dans le no 355 de Courant alternatif, de décembre 2025. Il cite Federico Finchelstein, dans Dai fascismi ai populismi. Storia, politica e demagogia nel mondo attuale, Roma, Donzelli, 2019, qui distingue nettement les fascismes qui précèdent la Seconde Guerre mondiale des populismes — héritiers du fascisme — qui acceptent le cadre « démocratique » des élections tout en maintenant une mystique du chef et des pratiques de type totalitaire. Il donne entre autres l'exemple du péronisme argentin, né de la crise du régime libéral-démocratique, qui s'impose par voie électorale et accepte de laisser la place sans violences majeures (pp. 170-174).

[16] – La note 18 de Soriano (ibid.) est éclairante : « Je pense notamment au colonialisme italien qui se développe en Afrique orientale bien avant le fascisme — et est imbibé de racisme — et, à l'opposé, aux positions exprimées par Pino Rauti au début des années 1990, soutenant que le fascisme est une communauté d'esprit et pas de race, au moment où la Ligue du Nord de Umberto Bossi construisait sa fortune électorale sur un racisme de café du commerce. C'est justement à ce moment-là que le parti néofasciste de Rauti (le MSI) fait son pire score électoral de tout l'après-guerre ».

[17] – Ils sont présents dans la région lyonnaise, par exemple, au Tonkin à Villeurbanne, ils discutent avec les jeunes de La Duchère, aux Minguettes à Vénissieux.

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