
01.10.2026 à 14:29
Pablo Pillaud-Vivien
Les lycéens se mobilisent pour des moyens et des conditions d’étude dignes. Le pouvoir leur répond par une répression stupéfiante. Cette génération qui entre en politique est considérée comme un problème d’ordre public et non comme une force démocratique.
À Sevran, une police à cheval les poursuit dans la rue. Un peu partout en France, depuis lundi, des charges violentes des forces de l’ordre, des clefs de bras et d’étranglement, des gaz lacrymogènes, des grenades de désencerclement et même des tirs de LBD. Ces répressions filmées par des milliers de portables inondent les réseaux sociaux et stupéfient les parents. Elles attisent la mobilisation. Ce jeudi matin, les lycéens de la région parisienne convergent vers Saint-Denis devenu l’épicentre du mouvement : la banlieue enfin au centre.
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À cette heure, le bilan est le suivant : 625 interpellations, 119 élèves et employés de l’éducation nationale blessés et trois enquêtes ouvertes par l’IGPN contre des policiers. Mais le ministre de l’intérieur Laurent Nunez se félicite de l’extrême « proportionnalité » des interventions policières – imaginez s’ils ne s’étaient pas retenus ! À cette jeunesse qui réclame égalité, justice et des moyens pour l’école, l’État répond par la répression, avec une intensité insupportable. François Mitterrand avait vu juste : « Si la jeunesse n’a pas toujours raison, la société qui la méconnaît et qui la frappe a toujours tort ».
Certes, pas plus que les piquets de grève, bloquer son lycée n’est pas légal. Oui, souvent, des détériorations matérielles sont à déplorer. Oui aussi, des jeunes provoquent la police. Mais cela ne justifie pas le niveau de violence de la réponse de l’État. Heureusement, d’autres agents du même État, notamment des personnels de l’éducation nationale, s’engagent et défendent leurs élèves : ils font barrage de leurs corps par la formation de chaînes humaines et filment avec leurs portables les interventions de la police. Les élus, pratiquement tous insoumis, avec leur écharpe bleu-blanc-rouge en bandoulière, tentent des médiations et font boucliers pour éviter le pire.
Une démocratie ne peut exiger la confiance de ceux qu’elle refuse d’entendre autrement que comme un trouble à faire cesser. Les adolescents n’ont pas à être irréprochables pour que leurs droits soient garantis. Sinon, la première leçon politique donnée à cette génération sera peut-être la plus dangereuse : apprendre à se méfier de la République avant même d’avoir eu le temps d’y croire.
Ces lycéens font leur première expérience politique. Ils n’ont pas encore tous le droit de vote et leur premier geste collectif passe par un blocage, une manifestation, une prise de parole. On peut discuter (avec eux, c’est mieux) leurs méthodes, leurs excès, leurs erreurs. Mais quelle démocratie prétend apprendre la citoyenneté par la force ? On leur répète qu’ils sont l’avenir de la République. Il serait temps de les considérer aussi comme son présent. La façon dont l’État les nomme aussi fait sens : dans la bouche des ministres, ces jeunes ne sont plus des lycéens mais des émeutiers urbains.
Une démocratie ne peut exiger la confiance de ceux qu’elle refuse d’entendre autrement que comme un trouble à faire cesser. Les adolescents n’ont pas à être irréprochables pour que leurs droits soient garantis. Sinon, la première leçon politique donnée à cette génération sera peut-être la plus dangereuse : apprendre à se méfier de la République avant même d’avoir eu le temps d’y croire.
C’est dans ce contexte que le maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko, est à nouveau pris pour cible : sa grande popularité au sein de la jeunesse lui permet de dialoguer avec elle. C’est une force que n’ont pas, loin s’en faut, les ministres de l’éducation ou de l’intérieur, les préfets ou les commissaires de police. C’est ce dialogue que le maire de Saint-Denis recherche et maintient quand il affirme que « la violence peut être légitime, mais c’est mieux de l’éviter ». En n’insultant pas ces jeunes mobilisés, en ne condamnant pas a priori leurs modes d’expression, Bally Bagayoko garde un lien avec eux, continue d’être un trait d’union entre le mouvement et les institutions démocratiques. Allez-y, faites mieux, messieurs les ministres !
Évidemment, LFI n’est pas à l’origine du mouvement social lycéen. Aucun responsable politique ou syndical ne peut générer un tel mouvement, ni même le canaliser ou le manipuler. C’est une idée aussi saugrenue que complotiste. Mais LFI se veut un débouché aux revendications. Ils se mettent au diapason de la colère en les encourageant : vous êtes dans le juste, vos demandes sont légitimes, nous sommes à vos côtés. C’est cela que ne supporte pas Bruno Retailleau qui demande désormais l’interdiction de La France insoumise.
Après 10 ans de pouvoir macroniste, tout le monde, lycéens compris, sait bien qu’il n’y a rien à attendre du gouvernement. Que faire de cette envie de la jeunesse de participer ? D’abord demander aux responsables des forces de l’ordre de calmer la folie violente de la police. Ensuite ne pas voter un budget riquiqui pour les services publics. Gagner, si possible, des moyens supplémentaires pour l’école et les lycées. Et dans quelques mois, la présidentielle peut offrir un débouché.
01.10.2026 à 14:27
Loïc Le Clerc
Les présidentielles se suivent et ne se ressemblent pas du côté de Génération⋅s. Leur bureau national a opté à une « large majorité » pour « entamer des négociations avec La France insoumise pour soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon ». Fini le temps où Génération⋅s suspendait ses adhérents ayant signé un appel à voter Mélenchon, loin l’époque où Benoît Hamon considérait que l’insoumis avait « quitté les rives de la gauche ». Pour cette présidentielle-là, chez Génération⋅s, on n’attend rien de la primaire socialiste.
30.09.2026 à 16:06
Vincent Brengarth
Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris a condamné Marine Le Pen pour des faits de détournement de fonds publics. Tout en relevant que les faits avaient « porté atteinte à la confiance que les citoyens accordent aux élus et aux institutions », la juridiction lui a ouvert la possibilité de se présenter à l’élection présidentielle. Si cette décision s’explique notamment par la liberté des candidatures, elle traduit aussi la nécessité que la responsabilisation vienne non par des juges – dont l’ingérence serait opportunément dénoncée – mais par les citoyens électeurs eux-mêmes. Ces derniers sont d’autant plus en mesure de se responsabiliser que personne ne peut plus prétendre ignorer les faits, en raison d’une société de l’information qui les rend aisément accessibles. Dans un État démocratique stable et fort, une telle décision devrait être par nature disqualifiante. Le seul fait qu’elle puisse ne pas l’être suggère une forme de banalisation des atteintes à la probité. Ces dernières ne sont désormais plus considérées comme faisant, par principe, obstacle au fait de candidater aux plus hautes fonctions de l’État. Un tel constat suggère non seulement une dégradation de l’état de notre démocratie, mais aussi une mise à mal d’un fonds commun que nous devrions partager, au-delà des idéologies des uns et des autres. La démocratie se retrouve fragilisée en même temps qu’une justice dont la décision se révèle en tant qu’information non déterminante.
Les révélations de Mediapart sur des messages empreints d’un antisémitisme notoire de Jordan Bardella, qui s’en défend, auraient également dû entraîner un bouleversement de la campagne présidentielle enclenchée. Notamment parce que ces messages entraînent le rejaillissement ostensible d’un héritage idéologique supposé s’être estompé, voire effacé. Mais aussi parce qu’ils sont susceptibles de provenir d’une personnalité de premier plan du mouvement politique. On aurait pu penser, une fois de plus, que ces révélations entraîneraient des changements majeurs. Là encore, il n’en est rien. La banalisation des idées de l’extrême droite a franchi une étape supplémentaire. On accorde un bénéfice du doute à ces révélations et l’on prétend attendre des preuves pendant que l’extrême droite s’en prend sévèrement à Mediapart. De plus, le soutien apporté, hier, par un ministre israélien entraîne une plus grande confusion sur cette affaire.
Il est fort probable que d’autres formations politiques auraient subi un contrecoup bien plus brutal à la suite de telles révélations. La capacité du RN à résister montre l’enracinement de ses idées face à une situation que notre démocratie ne semble plus en mesure de gérer. Une telle évolution est d’autant plus préoccupante que la France ne traverse quand même pas un état de crise comparable à ceux qui peuvent favoriser l’arrivée au pouvoir des régimes les plus extrémistes.
Ces faits pourraient nous déstabiliser de façon irrémédiable et devraient nous inciter à réagir, car tout n’est pas encore perdu. Il est impératif de protéger ceux dont l’indépendance doit être préservée, les magistrats qui instruisent les affaires d’atteintes à la probité, les journalistes dont les investigations sont décisives. En effet, si ces derniers venaient à être menacés en l’absence de réaction collective, il en serait fini de notre démocratie.
30.09.2026 à 15:14
Pablo Pillaud-Vivien
Depuis lundi, des lycéens ont lancé un mouvement de contestation de leurs conditions d’enseignement. Ils bloquent leurs établissements et manifestent. Face à la police qui les charge, le maire LFI de Saint-Denis Bally Bagayoko se pose en bouclier. Le voilà, plus tard, en train de tenter d’éteindre une poubelle. Ailleurs, il tente de calmer des jeunes mobilisés qui semblent vouloir aller tout casser. Mais que retiennent Retailleau et les chaînes d’info en continu ? Que LFI « manipule et instrumentalise » la jeunesse et que Bally Bagayoko trouve légitime la violence. Rien ne vient étayer ces accusations, si ce n’est que le mouvement est à l’écoute des revendications des jeunes. Quant à l’obsession Bagayoko, elle ne date pas d’aujourd’hui : tronquer ses propos ou décontextualiser des images de lui, voilà la vraie manipulation !
30.09.2026 à 15:12
Catherine Tricot
Édouard Philippe a un vrai sens du timing. Hier était jour de protestations contre l’affaissement méthodique de notre société de solidarité. Et c’est ce jour que choisit Édouard Philippe pour présenter son super projet de retraite. Son indifférence à ce que disent et redisent les Français est remarquable. C’est aussi pour cette raison qu’il décroche dans les sondages et voit son horizon élyséen s’obscurcir.
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Pensant probablement qu’affronter les Français, toute génération confondue, est la marque ultime du grand homme politique, il dévoilait sur Youtube son projet. Il semble avoir mis de l’eau dans son vin : il ne parle plus d’un âge de départ à 67 ans mais à 65 ans avec 45 années de cotisation. Vu que l’âge moyen d’entrée sur le marché du travail est de 22 ans : 22 + 45 = 67 ans. Nous y revoilà. Édouard Philippe est du genre têtu. À cela, il ajoute une dose de capitalisation. Donc tant pis pour les jeunes générations qui paieront deux fois : pour la répartition et pour la capitalisation, qui prendront le risque des défaillances boursières et donc celui d’une fonte de la retraite par capitalisation. Tant pis aussi pour les valeurs fondamentales de la France de solidarité et d’égalité. Qu’il est agaçant de voir l’ancien premier ministre se présenter en homme raisonnable, faisant face à la réalité des déséquilibres budgétaires quand les Français seraient, eux, dispendieux, égoïstes et insouciants !
Les arguments contre ces réformes cruelles sont connus. On va les réentendre. Qui peut croire que les profs, les maçons, les aides-soignantes, les conducteurs de bus… peuvent travailler jusqu’à 65 ans ou 67 ans ? Qui peut douter que l’effet réel et recherché de ces réformes est d’amputer le montant des pensions puisque, bien souvent, travailler si longtemps est impossible ? Les personnes partiront plus tôt mais avec décote de leur pension. Qui peut ignorer que de telles réformes appliquées, par exemple, en Allemagne ont conduit à un taux de pauvreté très élevé chez les retraités souvent contraints de prendre un job ? Voir nos vieux faire traverser les rues, porter des courses… c’est « notre projet » ? Qui va remplacer les milliers de maires dans les petites villes et villages qui ne pourraient continuer leurs tâches indispensables mais quasi gratuites pour l’État ? Qui ira chercher les enfants le soir à l’école si les grands-parents sont au boulot ? Qui aidera les jeunes si les anciens ont leur retraite amputée ? On pourrait allonger la liste des évidences contre ce modèle qui ne vise pas à améliorer la vie, ni la qualité du travail – encore moins sa productivité, ni à faire place aux jeunes.
Mais alors que prétend viser le candidat Édouard Philippe ? Rétablir les comptes publics (la dette de l’État atteint des sommets et il en est un des artisans). Ce sont ses seules boussoles. Elles l’empêchent de penser. Il n’a d’autre solution que la rapine et le rabotage.
Comme Sébastien Lecornu, il cherche à gratter 100 millions d’euros, 1 milliard par ici ou par là, dans les poches des chômeurs, des malades, des fonctionnaires, des étudiants étrangers, des retraités au-dessus de 2000 euros. Mais il ne dit rien des 200 milliards, le 1/3 du budget de l’État, consacrés aux entreprises au travers de plus de 2000 aides accordées sans contrepartie et dans un maquis total. Pourquoi n’en dit-il rien ? Pourquoi refuse-t-il de soulever ce capot ? Parce qu’il croit, comme François Hollande à partir de 2014, comme Emmanuel Macron son ministre de l’économie, comme Emmanuel Macron devenu président, comme toute la droite, qu’en aidant sans limite et sans stratégie les entreprises, on va redresser la France. De fait, ces aides ont permis à la France d’être le second pays au monde pour le versement de dividendes. Tant mieux pour eux. Mais est-ce que le pays va mieux ?
À un moment, il faut savoir arrêter les frais et croire Albert Einstein : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ». La droite n’a pas de solutions. À la gauche d’oser penser en dehors du cadre de ces vingt dernières années, et de convaincre. Sinon l’extrême droite antisémite sera élue. Quant à Édouard Philippe, il sape ses dernières chances.
29.09.2026 à 13:38
Pablo Pillaud-Vivien
Les propos antisémites de Jordan Bardella lorsqu’il était jeune adhérent du FN ne racontent pas seulement le passé du président actuel du RN. Ils racontent surtout comment l’extrême droite a appris à rendre son idéologie présentable sans en changer.
« Les banques sont toutes détenues par des juifs » ; « Le juif doit dominer les autres peuples, les écraser et les voler » : exhumée par Mediapart – dont il faut une fois encore saluer le travail d’enquête –, la littérature de Jordan Bardella, alors jeune adhérent de 18 ans au Front national, est d’un antisémitisme crasse. Aucune stupéfaction ou surprise à la lecture de cette prose obsessionnelle : il ne s’agit là que du fond de commerce banal de l’extrême droite française, comme le rappelle l’histoire et la longue liste de tous les candidats ou élus d’extrême droite qui profèrent ce même genre d’abjections. Cela amène plusieurs enseignements.
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Le premier est de rappeler ce qu’est l’antisémitisme. Ces dernières années, certains ont cru bon de voir dans la critique de la politique génocidaire d’Israël les atours d’un « nouvel antisémitisme ». Ils s’en inquiétaient, assurant que l’antisémitisme d’antan, qui était l’une des colonnes vertébrales de la France rance du premier 20ème siècle puis du fondateur du Front national Jean-Marie Le Pen et de ses affidés, n’était plus de saison. Ils avaient tort : il reste un fond de sauce dans notre pays et au fondement du projet de l’extrême droite. Les révélations de Mediapart le redisent.
L’antisémitisme de Jordan Bardella est intégré dans le projet global de son parti. Quand, en mars 2015, le futur premier ministrable de Marine Le Pen souligne que « depuis que le discours [de Marine Le Pen] est plus policé, le nombre d’électeur explose », tout en se réjouissant que le FN soit le seul parti « resté fidèle à son idéologie de base » depuis « plus de 40 ans », il expose et son ambition et sa stratégie. Le plus significatif n’est donc peut-être pas ce que Jordan Bardella écrivait à 18 ans. C’est ce qu’il avait déjà compris à cet âge : pour conquérir le pouvoir, l’extrême droite devait être fidèle mais avancer masquée, parler autrement. La dédiabolisation n’est pas née d’une conversion soudaine à la République. Elle a consisté à polir les mots, à lisser les références, à rendre présentable ce qui ne l’était pas. Il y a dans les phrases de Jordan Bardella toute une méthode politique : ne pas renoncer à l’idéologie, mais travailler sa mise en scène.
La dédiabolisation n’est pas née d’une conversion soudaine à la République. Elle a consisté à polir les mots, à lisser les références, à rendre présentable ce qui ne l’était pas. Il y a dans les phrases de Jordan Bardella toute une méthode politique : ne pas renoncer à l’idéologie, mais travailler sa mise en scène.
Le RN voudrait aujourd’hui apparaître comme le rempart contre l’antisémitisme. Une partie du champ médiatique et politique a gobé ces bobards et validé la manière dont le FN, devenu RN, a construit son récit de lui-même. L’extrême droite demande volontiers que l’on se souvienne de l’histoire de France, de ses frontières, de ses racines. Elle réclame en revanche une forme d’amnésie lorsqu’il s’agit de sa propre histoire. Elle voudrait que la dédiabolisation soit tenue pour une rupture alors qu’elle est l’art de ripoliner la façade, sans changer de logiciel.
Alors non, Jordan Bardella ne doit pas démontrer son opposition aux propos antisémites et complotistes qui lui sont attribués. On peut s’attendre à ce qu’il s’y emploie en attaquant en diffamation Mediapart. Il perdra car tout le monde perd contre les solides enquêtes de Mediapart. Mais il aura gagné du temps. Puis il essaiera de faire amende honorable, en affirmant qu’il a changé, qu’il n’est plus ce jeune homme antisémite. Marine Le Pen et le RN pourraient même décider de l’exclure. Mais ce qui est révélé l’est : les faits sont têtus. Le RN, comme l’était le FN, est un parti de haine de l’autre et de recherche de boucs émissaires – dont les juifs sont depuis des siècles le modèle absolu. On ne cesse pas d’être antisémite par communiqué de presse. Une idéologie ne disparaît pas parce qu’elle devient moins dicible. Les archives de Jordan Bardella ne racontent pas seulement le passé d’un jeune militant mais la manière dont l’extrême droite a appris à rendre son passé et son présent moins visibles.