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16.10.2026 à 10:46

Torpiller les dépendances technologiques, inventer de nouvelles techniques

Comité invisible

Notre dépendance matérielle à une civilisation en perdition nous enferme dans la techno-dystopie. Pour sortir de l’impuissance politique, d’aucuns appellent à se réapproprier la technologie pour en modifier les usages. Vision trompeuse, affirme le Comité invisible dans cet extrait de son “Manuel de survie” : les techniques sont bien davantage que des instruments.

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Texte intégral (9294 mots)
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Ce texte est un extrait de l’ouvrage du Comité invisible, Manuel de survie, qui paraît ces jours-ci aux éditions de La fabrique (p. 301-315).

Dans son livre sur la crise de 2008, Never let a serious crisis go to waste, Philip Mirowski explique la stratégie « à large spectre » des néolibéraux confrontés aux conséquences notamment climatiques de leur hégémonie mondiale. Leur stratégie de court terme, un peu punk, mais qui désarme efficacement consiste à dénier le changement climatique. Cela permet de gagner du temps avant de mettre en place une usine à gaz vouée à ne pas fonctionner, mais qui donne l’impression que l’on prend au sérieux la question : les marchés carbone. La grenouille des peuples sent la température monter, mais assez lentement et avec assez de soporifiques pour qu’elle ne songe pas à sauter hors de la casserole économique. Mais ce que vise à long terme cette stratégie, c’est de produire des conditions de vie sur Terre si désastreuses, une augmentation des températures si suffocante que nous en venions à supplier les gouvernants d’enfin lancer les projets de géo-ingénierie qu’ils auront eu des décennies pour peaufiner. Non que cela ait la moindre chance de résoudre la question. Non, cela permettra seulement d’étendre la propriété jusqu’à la troposphère, et avec elle d’inventer des marchés dont nous n’avons même pas idée. La dernière phrase du livre de Mirowski s’adresse à nous : « Les néolibéraux ont leur propre plan à large spectre pour répondre aux crises qui menacent leur monde ; il serait temps que leurs opposants s’en donnent un, eux aussi. » Telle est notre tâche présente. Elle ne porte pas le nom d’écologie.

Cette société n’a pas son pareil pour faire peser sur ses sujets impuissants le poids moral de sa propre catastrophe. C’est ainsi qu’elle parvient à rapatrier ses propres contradictions – qui doivent rester intactes, étant si rentables – dans l’existence de chacun. Si l’argent a toujours tendance à s’évaporer vers le haut, la culpabilité ne cesse jamais de ruisseler vers le bas. À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse. « Chaque geste compte pour sauver la planète », « soyons solidaires, vaccinez-vous », « l’énergie est notre avenir, économisons-la ». Toutes les ONG environnementales à la Oxfam, Greenpeace ou le WWF savent bien que la rhétorique de l’empreinte carbone est née de la mission donnée en 2004 par la British Petroleum au cabinet Ogilvy pour améliorer son image. Ça ne les empêche nullement de marcher dans la combine des écogestes, de « calculer notre empreinte climat », d’« améliorer nos comportements » et d’« échanger nos bonnes pratiques ». Peu importe que rien ne distingue leur com’ des appels cyniques d’un quelconque ministère de l’Écologie macroniste à « réduire, réutiliser, recycler ». Il est vrai que tous vivent grassement sur notre dépossession. Leur façon de s’échanger les nudge est tout de même grossière. Difficile d’oublier le passage des écogestes aux gestes barrière, puis de « soulager le système hospitalier » à « soulager le réseau électrique » lors de l’invasion de l’Ukraine, le « Je me teste, je m’isole, je me vaccine » qui devient « j’éteins, je réduis, je diffère », et cette appli, LibertéWatts, inventée par un jeune entrepreneur en partenariat avec le réseau de distribution électrique qui propose des « défis » pour réduire sa consommation avec des récompenses à la clé…

À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse.

Ainsi assure-t-on avec une efficacité millimétrée la percolation du pouvoir, et celle de la tristesse. Aménager les conditions d’existence de chaque chose et de chaque être de manière à opérer sur eux l’effet que l’on veut produire, sans que rien n’y paraisse – quoi de plus environnemental, quoi de plus pervers ? Le Great Reset de Klaus Schwab, dont s’étaient étouffés les anti-complotistes, tient sur ce fait assez simple qui est devenu le b.a-ba de l’agenda des dirigeants comme celui de la bonne conscience militante : dans le monde post-covid, disait-il, « prendre soin de la planète sera aussi important que prendre soin de soi ». En bon entrepreneur, il célébrait aussi « la résilience du système électrique » pendant la crise, afin de permettre le fonctionnement normal de la société : activités numériques, opérabilité des hôpitaux et des industries. Voilà réunis l’intendance des infrastructures, la maintenance des corps et le souci de la planète dans le programme commun des gauchistes et des néolibéraux : prendre soin de soi et de l’environnement en tant que capital. Toute crise donne ainsi l’occasion d’une intrusion plus audacieuse dans le gouvernement de soi. Au stade suprême de l’infantilisation, le ministère de l’Intérieur est heureusement là, quand il fait trop chaud, pour nous inciter à boire, rester au frais et veiller sur nos proches. Pris de court à l’été 2026, les communicants ont finalement trouvé l’enthousiasmant « Passons tous en mode canicule ». La prochaine fois, on aura peut-être droit aux pictogrammes « Je bois, je dors, je passe des coups de fil ». Qui a dit qu’il n’y avait plus de marge de progrès ?

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Il serait bien entendu dommageable de réduire les écogestes à la misère citoyenne. Il y a aussi des gens qui jettent des cocktails Molotov sur le domicile du fondateur d’Open AI, des tirs d’arme à feu sur la maison d’un conseiller municipal d’Indianapolis favorable à l’installation d’un data center, des autonomes qui coupent par incendie l’électricité à la gigafactory Tesla du Brandenbourg ou à une usine STMicroelectronics dans les Bouches-du-Rhône. C’est en effet cette question du geste qui, du fond de notre paralysie présente, paraît la plus centrale, notamment pour ce qui est des techniques. Peu de questions ont été aussi mal posées que celle dite « de la technique » en Occident. Et pour cause, nous héritons de plusieurs décisions lourdes comme du plomb. D’abord il y a la décision grecque : celle de fonder la politeia sur l’exclusion de la technè. Comme l’a montré Paulin Ismard, l’artisan virtuose de la Grèce archaïque, le dêmiourgos, est déjà une figure itinérante, étrangère à la communauté civique, qui l’emploie à ses travaux publics avant de le laisser repartir. Mais avec l’extension de la citoyenneté active dans l’Athènes démocratique appuyée sur l’extension correspondante du marché des esclaves, on passe du dêmiourgos au dêmosios, l’esclave public de la cité. Celui-ci s’occupe de l’ensemble des tâches « techniques » que présuppose l’entretien de celle-ci, y compris toutes sortes d’activités réclamant de hauts niveaux d’« expertise », comme on dit de nos jours. La vie du citoyen grec n’est politique que par son exclusion du contact dégradant avec les réalités techniques. Nullité technique et compétence politique font encore, dans la France contemporaine, un couple récurrent et désopilant. Le capital l’a si bien compris que sa stratégie favorite consiste à avancer sous le masque de la technique l’ensemble des décisions qu’il ne cesse de prendre pour nous. Son inexorable stratégie de contournement échoue rarement, même si cela lui est arrivé par exemple, un temps, avec les OGM. Mais sa longue patience n’a pas craint de prendre trente ans pour finalement les réintroduire sous un nouveau nom. Il a imposé sans la moindre discussion, dans les années 1970, le verrou proprement politique que constitue l’industrie nucléaire contre tout bouleversement révolutionnaire : « C’est soit moi, soit la mort atomique ! » dit le Corps des Mines au travers de chacun de ses réacteurs. On peut en dire autant des smartphones, des réseaux sociaux ou de l’IA. Ce qui est décisif n’est jamais discuté. Le programme technocratique, depuis les années 1930, mais aussi avant lui celui de Saint-Simon ou du positivisme, fut explicitement de remplacer la politique par l’ingénierie. Les « machines à gouverner » du révérend père Dubarle se voulaient un remède à la faillite des humains. Un hégélien y verrait un cas exemplaire de la dialectique de la domination et de la servitude : l’Athènes démocratique a exclu les techniques du champ politique et, pour finir, celles-ci, liguées entre lui, l’ont ramené au rang de bac à sable.

Cela dit, on ne peut pas blâmer la Grèce pour tout. Nous n’en serions pas là si le christianisme n’y était pas allé de son petit grain théologique. Nous n’allons pas, ici, résumer ce livre important qu’est La religion industrielle de Pierre Musso. Quelques citations d’historiens, de philosophes ou d’un père bénédictin suffiront : « Le capitalisme n’a pas été inventé dans un comptoir vénitien, encore moins dans une banque protestante en Hollande. Il a été développé à partir du IXe siècle par des moines catholiques, qui, en dépit de leur rejet des biens terrestres, cherchaient à assurer la sécurité économique de leurs domaines monastiques. » (Rodney Stark, Le triomphe de la Raison) « Le christianisme a constitué le support religieux et culturel des peuples européens qui, durant la Renaissance et la Révolution industrielle, ont fini par unifier la planète en un seul système technique. » (Jacques Neyrinck, Le Huitième Jour de la création. Introduction à l’entropologie) « Le monachisme bénédictin est sans doute la plus vieille multinationale du monde. Ce qui prouve que notre technique de “moine-agement”, la règle de saint Benoît, doit être performante. » (Dom Hugues Minguet, L’Éthique ou le Chaos).

La question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : c’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques.

La question de l’industrie a partie liée, dès le XIIe siècle, avec l’histoire des monastères. La technique est pensée par Hugues de Saint-Victor à partir d’une catégorie issue de son angélologie, celle d’instrumentum – les anges sont une médiation entre Dieu et le monde exactement comme le serait l’outil entre l’humain et son milieu. Depuis lors, et pour notre malheur, la question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : l’instrument n’est que la concrétion du geste. C’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques.Qui dit instrument dit un sujet déjà figé en face d’un monde d’objets lui aussi figé et, en guise de médiation entre les deux, cette curieuse sorte d’ange que serait l’instrument – neutre et utile, diligent et efficace. La réalité de la technique est toute autre : chaque technique engendre ses propres régimes de subjectivation, comme elle répond à ses propres mondes d’objectivité. Elle est éthopoiëtique et cosmomorphe. Par ses gestes singuliers, elle propage un monde et un rapport au monde. C’est là que la question des formes de vie devient parfaitement incontournable, et se révèle être le cœur de tout matérialisme encore doté de mains. Aucun outil n’est réductible à sa fonction. Si une cuillère ne servait qu’à amener un liquide à la bouche, il n’y aurait pas la cuillère touareg, la bretonne, la mélanésienne, la chinoise ou l’eskimo. Même le fonctionnalisme minimaliste du mobilier shaker est intensément imprégné d’une forme de vie. Une civilisation qui a congédié autant que possible la pluralité des formes de vie a donc commencé par congédier la pluralité des « régimes d’instrumentalité » dont parle Langdon Winner. Sortir de l’impuissance politique sans sortir de l’analphabétisme éthique est devenu d’autant plus impossible que les principales décisions politiques sont devenues des questions techniques, et que les formes de vie humaines sont plus que jamais déterminées technologiquement. Avec les smartphones, nous sommes idéalement placés pour constater la puissance éthopoïétique de l’« instrument », sa capacité à affecter tant le rapport à soi que le rapport aux autres et au monde. Celui qui croit « avoir » un smartphone et l’utiliser comme un simple « instrument » est celui qui se trouve le plus prédisposé à devenir son smartphone. Un tel outil est fait pour absorber son utilisateur, pour se l’annexer. Il n’y a pas de rapport « instrumental » au smartphone.

Une cuillère byzantine. Wikimedia.

Curieusement, la seule littérature où, pendant des siècles, on a parlé explicitement de forma vitae, de « forme de vie », est la littérature monastique sur la vie fraternelle. Mais c’est pour n’en reconnaître qu’une seule comme exemplaire, celle du Christ, dont l’imitation par les ordres est à vocation d’édification et de propagande : il s’agit avant tout de démontrer aux hommes et femmes du siècle que la vie chrétienne est possible. Le simple fait d’avoir besoin d’ainsi en témoigner et le prouver aux autres n’incite pas à croire cela vraisemblable. La destruction méthodique, sur la base du critère économique de l’efficacité, de la pluralité des techniques n’exprime au fond que la haine toute chrétienne de la pluralité des formes de vie – la haine des différences, associées théologiquement à la Chute, avant quoi tout était un en Dieu, et obstacles à « l’unification de toutes les créatures en passant par Celui en qui n’existe aucune division » (Jean Scot Érigène, La création de l’homme). Cette pluralité correspond seulement à la pluralité des gestes que nous rencontrons. Comme l’expliquait Marcel Jousse dans son Anthopologie du geste, « nous sommes pleins des interactions reçues du réel ambiant et donc pleins de gestes interactionnels infligés par le réel […] L’Anthropos n’est pas un squelette terminé, mais un interminable complexus de gestes. Le squelette n’est qu’un porte-manteau d’homme, un porte-gestes. Avant de fabriquer des outils, prolongements de ses gestes, l’Anthropos a modelé son geste. » C’est ce qui fait de la question des techniques une question d’emblée cosmique, une question de monde. Comment faire entendre cela à qui se trouve aussi pauvre en gestes, en dehors du scroll, que pauvre en monde ? Nous pourrons un jour nous définir comme ceux qui ont vu les satellites de Starlink remplacer les étoiles. « Rien ne distingue davantage l’homme antique de l’homme moderne que son abandon à une expérience cosmique que ce dernier connaît à peine », remarquait déjà Walter Benjamin dans « Vers le planétarium », et il liait cela très précisément à la question des techniques et de leur caractère cosmique : « La technique n’est pas domination de la nature, mais maîtrise du rapport entre nature et humanité. »

Que la question des techniques coïncide largement avec la question éthique est une évidence qui s’est perdue il n’y a pas si longtemps. Tout le temps qu’a perduré un « monde ouvrier », elle restait parfaitement vivante. Et l’« éthique hacker » n’a fait que prolonger cette sagesse. Jefferson, dans ses Observations sur l’État de Virginie, considérait que le système manufacturier, par l’asservissement qu’il induisait, n’était tout simplement pas incompatible avec le type humain nécessaire à une république stable. « La dépendance, avertissait-il, engendre servilité et vénalité, étouffe le germe de la vertu, et prépare le terrain aux noirs desseins de l’ambition. » Kafka, lassé d’écrire des lettres à Milena, distinguait entre les techniques qui « ajoutent au fantomatique entre les êtres » en leur laissant croire qu’il est possible d’entretenir une relation ou de vivre une expérience à distance – comme le courrier, le télégraphe, le téléphone – et celles qui visent, en compensation, à éliminer ce fantomatique le plus possible, « à obtenir entre les hommes des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ». Là, les êtres peuvent se retrouver face à face, faire l’expérience les uns des autres et remédier à la « terrible dislocation des âmes » engendrée par les premières. Imaginez ce qu’un tel partage signifie pour l’époque du « télé-tout » dont parlait Eric Schmidt !

➤ Lire aussi | « Casser leurs machines, fabriquer les nôtres » ・Amel Sabbah, Naïké Desquesnes et Mathieu Brier (2024)

Gilbert Simondon faisait, lui, passer la ligne entre l’objet technique ouvert qui se laisse réparer, améliorer, coupler, altérer et l’objet technique fermé « qui est tout entier constitué au moment où il est prêt à être vendu » – « objets bons à jeter après usure, objets soumis à dégradation, ou encore objets de pure civilisation » (« Psychosociologie de technicité »). Objets aliénés, autant qu’un sujet peut l’être, doit-on ajouter. Même MacLuhan n’ignore pas la parabole taoïste, citée par Heisenberg, du vieil homme dans son jardin qui se fatigue à aller chercher l’eau lui-même au fond de son puits au lieu de mettre en place un puits à levier qui ferait le travail à sa place. Un voyageur de passage lui en fait la remarque. « À ce moment, la colère empourpra le visage du vieil homme, et il dit : “J’ai entendu mon maître d’école dire que celui qui utilise une machine accomplit son travail machinalement. Celui qui fait son travail machinalement finit par avoir le cœur d’une machine et celui qui porte en son sein le cœur d’une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité devient incertain dans les mouvements de son âme. L’incertitude dans les mouvements de l’âme est une chose contraire à l’honnêteté. Ce n’est pas que je ne connaisse pas les choses dont tu me parles : j’aurais honte de les employer.” »

Chaque technique imprègne éthiquement celui qui s’y livre. Aucun critère économique ou énergétique d’« efficacité » ne peut prévaloir ici. Ou bien il faut la définir à la manière de Walter Benjamin : « La fécondité d’une action, comme il convient, est à l’intérieur d’elle-même. » Là aussi, il faut faire craquer le recouvrement, pluraliser au maximum, singulariser le plus possible. Ce qui se fait passer pour une « amélioration » du monde, une « économie d’efforts », un « progrès », de manière toute chrétienne, est d’abord une ruine du monde et une ruine de l’être. Car avec chaque technique dont on assure l’extinction évolutive, ce sont l’ensemble des gestes, l’ensemble des mondes, l’ensemble des formes de vie qui lui étaient liées qui disparaissent. « Il ne s’agit pas seulement de l’extinction de techniques et d’outils autrefois utiles, il s’agit de la disparition des formes d’existence sociale et d’expériences individuelles autrefois vivantes et dépendantes de ces techniques. » (Langdon Winner, La baleine et le réacteur)

Ondrej Bocek sur Unsplash.

L’imposition des grands systèmes techniques n’est au reste pas de hasard : « Au moment où, dans l’histoire, les formes d’autorité reposant sur la religion et la tradition commencèrent à s’effondrer, le besoin de construire et d’entretenir des systèmes techniques fournit le moyen de restaurer une pyramide sociale. » (Ibid.) La dévastation de la diversité humaine a précédé de longue date la sixième extinction en cours, dont elle forme la véritable explication. C’est là que l’écologie et son maudit environnement apparaissent dans leur dimension véritablement criminelle. L’écologie aura servi de parfaite diversion pour distraire de la destruction en cours des formes de vie humaines, et même de justification. Il suffit de voir le premier youtubeur écolo venu scénariser sa crise existentielle en découvrant l’existence de la nature et ajouter, d’affût en affût, la malheureuse faune sauvage au décor de sa mise en scène de soi pour comprendre que se revendiquer de la « nature qui se défend » ou prétendre « faire partie du vivant » ne sont que deux nouvelles manières, pour l’Occidental, de rester enfermé dans sa bulle narcissique.

L’archéologue Leroi-Gourhan a présenté le processus d’hominisation comme l’extériorisation progressive dans les outils et dans le milieu technique des facultés qui résidaient dans les corps et dans les esprits des humains. Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle. Certains ont parlé d’« exosomatisation », et comme d’un processus inexorable. La fin de toute notre belle histoire évolutive résiderait ainsi dans un monde intégralement automatisé hanté de corps sans gestes, analphabètes, réduits à faire de la gym, et qui ne savent rien faire. À ce compte, ce n’est pas le contact avec la nature que nous avons perdu, mais l’essentiel des techniques dont la vie a besoin. On a rarement connu époque techniquement si pauvre, si nulle, si défaillante que notre haut-modernisme de déferlement technologique. Une inquiétude parcourt l’espèce quant à sa superfluité advenue. Avec l’IA, l’humanité des bullshit jobs commence à entrevoir son destin au fond de la poubelle. Au moins la fontaine de Narcisse lui renvoyait-elle son image.

Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle.

La misère présente de la technicité est éprouvée vastement comme misère éthique, comme houellebecquisme diffus. De cela découle partout une faim de gestes. Chez les jeunes cadres chinois, la dernière mode consiste à cultiver un potager traditionnel à la campagne, quitte à y employer un local qui n’apparaîtra pas sur les réseaux sociaux où le jeune ambitieux s’affiche, le temps de la récolte venu, avec sa plus grosse courgette. Cette faim s’assouvit le plus souvent par procuration. Le regard blasé s’arrête sur telle ou telle vidéo Instagram vue ailleurs des milliers de fois : un mécano talentueux customise de vieilles bagnoles dans son garage, des bûcherons assemblent une maison en fûts de bois taillés sur place, une jeune femme, quelque part dans la montagne chinoise, bichonne des petits plats pour sa grand-mère avec les seuls produits de son jardin. « Satisfaisant » est le degré minimal du sentiment anémique, le point physiologique recherché par les algorithmes. Mais la faim revient, n’ayant trouvé rien de réel dont se nourrir. Et la magie s’enfouit à nouveau dans les anfractuosités du monde, faute d’un tissu vital qui la recueille. Les reels, les shorts et les vidéos TikTok donnent un tel sentiment de « facilité » qu’ils désactivent comme superflu l’effort de faire siennes ces bribes de techniques. Il ne faut pas chercher plus loin les dégâts sur les corps et dans les âmes de cette anémie entretenue. Le dispositif opère deux fois : d’abord sur le geste technique, qui n’est autorisé à apparaître qu’après avoir été disloqué de son monde, déchiré, puis recollé ; ensuite sur ma propre présence, réduite à celle de pur spectateur. Technophanie de la dépossession. Il n’y a là que des reflets, comme ces poêles à pellets qui simulent si froidement le feu d’un foyer. On n’habite pas des reflets. On les déserte. Ou on les brise.

Paradoxalement, cette époque qui se veut si profane est saturée de fausse magie – des applis avec qui l’on bavarde à l’aspirateur-robot des contes pour enfants. Gilbert Simondon avait identifié la dégradation parallèle de la sacralité et de la technicité dans le monde moderne. Lui qui était si sensible à l’aura des objets, ne pouvait que déplorer l’objectivation conjointe des lieux et des techniques. « La dégradation de la sacralité consiste en une fragmentation du réseau entier du sacré, qui perd sa dimension organique et cosmique de totalité pour s’enfermer dans telle ou telle chose, transportable comme un outil. […] Il ne faut pas déchirer la tunique, il ne faut pas fragmenter le sacré, parce qu’il est, en sa nature, univers et réseau de points-clefs, tissus de centres, communicant les uns avec les autres. » (« Psychosociologie de la technicité ») Preuve s’il en est qu’il y a une sacralité non chrétienne et des réseaux non cybernétiques.

Nous avons été défaits de nos gestes parce que nous avons été défaits de la texture technique du monde. Les corps et les lieux ne se tiennent plus. C’est-à-dire qu’ils n’habitent plus, déphasés qu’ils sont d’avec les objets qui, tout autour, ne perdurent qu’aussi longtemps que le cours fluctuant de l’innovation le leur permet. Les environnements dans lesquels on nous permet de résider sont construits comme des petits mondes clos, et les ustensiles qui les meublent tout autant. Nous sommes entourés de boîtes noires auxquelles nous ne comprenons rien, de notre téléphone à la voiture que nous conduisons, de la pompe à chaleur de notre logement à l’acheminement d’un pot de yaourt, du traitement des eaux usées aux systèmes électriques. À force, nous sommes devenus des boîtes noires pour nous-mêmes. Il y a une vérité sensible attachée à chaque technique parce que s’y joue une justesse d’assemblage, d’ajustement, de frictions des matières. Et les matières ne sont pas des boîtes noires, mais une expression de formes ouvertes, qui se prolongent dans l’existence de l’objet et de l’être qui s’y lie. Cela, tout charpentier, tout maçon le sait mieux que n’importe quel ingénieur. La vérité se donne, elle ne se connaît pas. Une manière « d’avoir l’œil ». Parfois, le simple fait de toucher, de toucher l’argile, le métal, la pierre, remplit d’une joie enfantine, véritable, celui qui s’initie à une technique. Parce qu’il semble là reprendre contact non seulement avec la matière mais avec la possibilité d’une ouverture technique au monde. De fibres en fibres, d’éclats en éclats. « Enfin j’ai l’impression de faire quelque chose de beau et d’utile », avoue cet informaticien en bâtissant les premiers rangs d’un mur en pierres sèches, au milieu du coteau calcaire. Dans le geste technique je m’oublie et c’est bien pour cela que je m’y retrouve.

Un mur en pierres sèches. Wikimedia.

Ce n’est pas « d’habitabilité » que nous avons besoin, mais d’habiletés. Si la pauvreté de notre perception du réel coïncide avec notre dépossession des savoir-faire, il ne peut pas y avoir d’habiletés authentiques, sans qu’elles soient situées, géographiques. Au nom d’une connexion à un tout abstrait, le processus de représentation – technologique, planétaire, collectif ou écologique – me sépare de ma propre puissance, m’y arrache, me décharne. À l’inverse, les techniques situées m’approfondissent à leur contact, d’implicite en implicite, de geste en geste, de monde en monde. Là se love le caractère sacré des techniques dont parle Simondon, qui est leur caractère vrai, le plus intime et donc le plus partageable. Parce que, là, le monde n’est pas le « sans-monde » de l’homogénéité, mais c’est un monde fait de fragments, de qualités singulières qui seules permettent une orientation possible, une charpente. Une manière de se tenir. Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans. Il faut avoir été en présence, avoir vu faire l’artisan de tout son corps, il faut avoir établi des routines, perdu du temps, raté, écouté, réessayé pour acquérir les gestes et que ceux-ci deviennent technique incorporée. Une nouvelle présence au monde s’y gagne. Peut-être tous ces cadres bancaires, tous ces connards de la pub, tous ces anciens ingénieurs qui se sont mis à leur compte en tant que boulanger du Marais, paysan breton ou réparateur moto, en plus d’avoir flairé le bon filon, ont-ils répondu à un tel appel de la présence.

On s’est trompé en voyant dans le geste des ingénieurs qui bifurquent, depuis AgroParisTech en avril 2022, puis Polytechnique ou l’ENSAT ou HEC, et laissent derrière eux toutes les fausses promesses de « transition » et d’« énergies vertes », la seule expression d’une dissonance cognitive devenue insupportable. C’est autre chose qui se jouait là, malgré le peu d’effets de contagion parmi « les ingénieurs qui doutent ». Au-delà du fatras médiatique et des sempiternelles justifications idéologiques s’exprimait le désir de retrouver un semblant de monde et d’y expérimenter des gestes un peu ancrés. De retrouver ses mains, en quelque sorte. Une forme de désœuvrement, bien sûr. Mais déserter le milieu professionnel ne suffit pas, encore aurait-il fallu ne pas se laisser capturer par la valorisation des milieux militants, et les déserter à leur tour. « Sortir de la cage, renoncer à son moi », écrivait honnêtement un ingénieur repenti. Les commentateurs et les directions d’écoles ont eu tôt fait de sociologiser ces désertions et de réparer la faille. Tantôt pour disséquer « la mise en récit des prises de conscience écologiques », tantôt pour « réformer les programmes et donner plus de place à l’écologie ». Il faut planer autant qu’Alexandre Monnin pour croire pouvoir donner des leçons de correction politique depuis son école de commerce et aller s’indigner que ces jeunes déserteurs osent remettre en cause, « avec leur corps », « la dépendance vitale à la Technosphère ». Et il faut être aussi courageux que lui pour se cacher derrière la cause des handicapés quand il lance ses diatribes contre ses adversaires.

Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans.

Privés par définition de toute prise sur le monde environnant, nous sommes enjoints de continuer de piaffer à la croisée de ces deux mystifications : la voie de l’innovation qui nous dit : « Restez là. On s’occupe de tout. La solution à toutes ces apocalypses simultanées se trouve dans une application que nous sommes justement en train de développer et qui sera sous peu téléchargeable sur votre portable. D’ici là, faites preuve de patience et de bonne volonté », et la voie de la collapsologie qui mantraïse : « Tout s’effondre. Il n’y a rien à faire. C’est le temps de la fin. Acceptez la finitude. Adaptez-vous une dernière fois à votre propre destin de cadavre. Préparez-vous à l’absence d’issue. Construisez-vous une cabane au fond du Berry. Tout va bien se passer. » Car ces deux voies sont jumelles, et se font écho l’une l’autre. Elles en appellent au même renoncement complice, au même abouchement aux écrans, au même cycle maniaco-dépressif de l’information continue. Ensemble, elles font dispositif pour nous détourner du chemin praticable, de celui vers lequel tend en pareille époque toute puissance d’agir humaine – celui d’une reprise de la question technique, dont la mécompréhension en Occident nous a menés à ce point de désastre.

➤ Lire aussi | « Chat GPT, c’est juste un outil ! » : les impensés de la vision instrumentale de la technique・Olivier Lefebvre (2025)

Nous avons de la chance dans notre malheur épochal. Et c’est justement que les grands systèmes techniques qui nous avaient abstraits de la terre, qui nous avaient déterrestrés, qui avaient donné un corps au grand Christ social et industriel ont été conçus pour des temps de stabilité climatique, géopolitique et culturelle qui sont définitivement derrière nous. C’est douze mille ans d’une régularité climatique remarquable qui s’achèvent sous nos yeux. Moins un « réchauffement », notion mièvre et presque délectable, qu’un véritable chaos climatique. La « société », nationale puis globale, ne fut que l’expression idéelle du fonctionnement régulier, prévisible des grandes infrastructures. Ces infrastructures, à présent, fondent sous la fournaise solaire. Il faut y lire un signe. Ceux qui ont commencé à fuir les métropoles sont comme les oiseaux sentant venir le tsunami. Chaque région rurale de France en accueille ces dernières années une espèce particulière, en fonction de la coloration politique et historique du territoire. C’est, en petit, le retour de la géographie humaine dans le cadre plus vaste d’un retour de cette géographie dont les théoriciens américains du monde clos avaient proclamé la fin au début du XXe siècle. Les effets du chaos climatique sont, de région en région et parfois de vallée en vallée, extrêmement diffractés. Ils se chargent de rendre leur réalité aux techniques situées. Chaque canton et peut-être chaque commune, en fonction de sa situation, va devoir déployer des techniques distinctes, appropriées à sa survie. L’expérimentation est déjà partout, de manière embryonnaire, à l’œuvre. La question est si sérieuse que même les centralisateurs fous de LFI ont dû ajouter un codicile biorégionaliste à leur programme jacobin.

C’est qu’à l’heure de l’effondrement au ralenti, ce qui émerge est cet irréconciliable minimal : les corps n’en peuvent plus. Ça craque de partout. N’en déplaise aux intendants de la « redirection écologique ». La technosphère ne se maintient que grâce au chantage à la survie en son sein. Telle une marâtre jalouse, elle chuchote aux oreilles de ses enfants trop rebelles : « c’est mon habitabilité sous contrôle ou le chaos entropique, mes espaces climatisés ou le dehors infernal ! ». Cela fait penser à la nouvelle d’anticipation de E. M. Forster de 1909, La machine s’arrête. Chacun doit rester dans son cocon souterrain individuel dont les murs lumineux simulent la course du soleil et assister à des conférences sur une tablette, voire à en donner. De temps à autre, on s’extrait de sa cellule pour monter dans des zeppelins et redescendre aussi sec sous terre une fois arrivé à destination. Le grand mensonge de la Machine est de faire croire à ses cavernicoles que la vie sur Terre est impossible, que l’air libre y est devenu mortel. La vérité est que, tant que la matrice existe, tant que ses structures restent intouchées, nous viendrons toujours buter contre l’organisation logistique de ce monde. Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé. Son emprise s’est faite souterraine, et son arrière-décor, minier. Ourdi de câbles de cuivre, de béton armé, de fibre optique. En sus des montagnes de lithium, cobalt, nickel, lanthane et silicium. « Presque personne ne descend ici. Sauf bien sûr s’il y a un problème. Eh oui, les gens sont comme ça, on ne cherche pas à comprendre comment ça marche tant que ça marche. J’aime bien me souvenir que cette cité survit uniquement grâce à toutes ces machines. […] Si nous le voulions, nous pourrions toutes les mettre en pièces. Mais si nous le faisions, il faudrait nous demander ce qui arriverait à notre éclairage, notre chauffage, notre air », expliquait un personnage de Matrix.

Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé.

L’exemple du black-out en Espagne et au Portugal le 28 avril 2025 aura servi d’avertissement de masse : les infrastructures de la métropole tenant lieu de consistance subjective, l’absence inopinée d’électricité plonge la plupart des métropolitains dans l’angoisse. Plus moyen de payer, plus moyen de consommer, plus moyen de « communiquer » ni d’allumer la clim, la plaque de cuisson ou d’ouvrir les stores. La nuit noire, partout, à l’exception des lucioles éblouissantes des derniers smartphones assez chargés. Des effets de sidération sur la population proches de l’épisode covid. Et les mêmes conseils gouvernementaux à « se préparer » à ce genre de risques. La véritable leçon de cet événement est que tout système est fragile. Derrière son semblant de stabilité inébranlable, il comporte des failles. Que ces failles apparaissent au grand jour, voilà déjà un danger pour lui. Un point stratégique du réseau qui disjoncte et c’est l’ensemble qui pète, en cascade. Depuis un parc photovoltaïque jusqu’aux centres des métropoles. Que faire si la panne dure plus de 72 heures ? Depuis, le silence médiatique sur cet événement majeur est un signe de l’embarras des gouvernants et de leurs experts. On ne s’est pas trop étendu non plus sur les coupures d’eau ou d’électricité jusque dans Paris lors de la canicule de l’été 2026. Il faut préserver la foi dans la « société ». « Paumé, mais branché », dit bien la publicité d’EDF. C’est l’un des impensés des mouvements pour la transition énergétique, biberonnés qu’ils ont toujours été à ce contrat implicite : l’assurance d’une bonne place au sein du système pour prix de leur pacification, au nom de l’écologie. Les avocats du nucléaire à la Jancovici peuvent venir donner toutes les leçons qu’ils veulent, les symbioses, banalement physiques, du capital se chargent de lui donner la réplique : les infrastructures d’énergies renouvelables sont construites et implantées grâce aux énergies fossiles. En attendant, RTE prévoit, à l’horizon 2040, un investissement massif de 100 milliards, pour « moderniser le réseau électrique », et assurer « la réindustrialisation de la France ». Du jamais-vu depuis le programme électronucléaire.

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Au rythme où va le dépérissement des infrastructures existantes et de l’économie européenne, les annonces semblent plutôt faites pour rassurer les fidèles. Cela aussi est apparemment passé sous les radars des luttes écolos. On se souvient encore des belles métaphores organicistes des communicants de RTE : « Comme l’influx nerveux contracte nos muscles, l’électricité qui circule sur notre réseau fait vibrer l’économie. À haute et très haute tension, elle alimente les industries, qui éclairent les territoires. Nous ajustons en temps réel la production et la consommation et nous assurons la solidarité entre les régions. Pour que chacun ait accès à l’électricité, en France, en Europe, le jour, comme la nuit. » Il est tellement drôle de voir à présent « l’interdépendance » des points du réseau entre eux, hier vantée comme perfection divine de l’interconnexion, susciter aujourd’hui toutes les inquiétudes. D’un côté, la centralisation du réseau, de l’autre sa décentralisation constituent un « défi » pour les gestionnaires. Un défi qui est un cauchemar. Il ne suffirait que d’une panne des data centers de cinquante villes pour couper l’accès aux données des 2 000 plus grandes entreprises mondiales. C’est d’ailleurs moins le moment de la panne d’électricité en lui-même qui est craint que « les effets d’entraînement » engendrés par l’effondrement des infrastructures les unes à la suite des autres. C’est ce qu’annonçait déjà en 2015 le Global Risk Forum de Davos. Avec l’accroissement continué des instabilités géopolitiques, leurs craintes n’ont jamais été aussi fondées.

Ainsi qu’on le voit en Ukraine, en Russie ou au Moyen-Orient : plus les humains deviennent dépendants aux grandes infrastructures technologiques, plus celles-ci s’imposent comme des cibles logiques. Les gestionnaires de ce monde sont bien trop attachés à la centralisation de leur pouvoir, même sous couvert de « décentralisation », pour admettre ce qui se répand chaque jour un peu plus comme une certitude vitale : il faut urgemment s’autonomiser des structures de cette civilisation. Or leur « résilience » n’ira jamais jusque-là. Toute dépendance devient de plus en plus ostensiblement un vecteur d’intimidation. À voir comment le pouvoir a pu faire levier sur cette situation pour qu’une population massivement réticente au départ finisse par se laisser « vacciner » lors de la crise covid, chacun a bien compris les réserves de chantage sur lesquelles est assise la société existante. Virilio, dans les années 1980, liait les velléités d’auto-organisation populaire à une « anticipation de situations d’abandon » par l’État. On a pu voir jusqu’ici que celui-ci ne pousse jamais l’abandon jusqu’à tolérer de véritables formes d’auto-organisation. Il ne tolère les ZAD qu’à condition qu’elles deviennent un enfer. Anticipant sa propre défaillance, il veille à s’assurer qu’aucune force politique ne puisse la tourner à son avantage. C’est évidemment la visée de la ridicule brochure « Tous résilients », mais c’est surtout le sens de son alliance avec les fractions effondristes les plus compromises, telle que celle de Pablo Servigne, qui fait le grand écart entre cercles survivalistes et tournée pour une société d’assurance. Qui n’entend distinctement le petit ton garde-chiourme de l’État, d’ailleurs, quand il écrit dans son Manifeste pour une entraide populaire : « Nous affirmons que tout le monde peut (et doit) jouer un rôle dans la réponse aux crises. » Mauvaise nouvelle pour les survivalistes : ils vont devoir survivre aussi à Pablo Servigne.

➤ Lire aussi | Ouvrir un front contre la numérisation du monde・Collectif STopMicro (2025)

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09.09.2026 à 18:39

“La Gueule ouverte”, le journal qui dénonçait la fin du monde

Pierre Fournier

De 1972 à 1980, la revue “La Gueule ouverte” a hurlé de rage et de rire face à la catastrophe écologique. En textes et en dessins, ses auteurs et autrices ont raillé et dénoncé pollution, militarisation ou consommation, ferraillant contre le nucléaire et les institutions. Extrait d’un livre récent qui lui est consacré, avec un édito du génial Pierre Fournier.

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Texte intégral (2726 mots)
Temps de lecture : 5 minutes

Le texte ci-dessous est un extrait de l’ouvrage La Gueule Ouverte & l’écologie contestataire, par Alexis Vrignon, paru aux éditions du passager clandestin dans la collection « Précurseur·ses de la décroissance ».

La revue La Gueule ouverte, fondée en 1972 dans le sillon de Hara-Kiri et Charlie Hebdo par le dessinateur Pierre Fournier, a été jusqu’à son dernier numéro en 1980 le lieu d’un intense bouillonnement journalistique, militant et intellectuel. En quelques 314 numéros, La Gueule ouverte a dénoncé la pollution, la militarisation, le progrès technico-scientifique ou la société de consommation. La revue a également rendu compte de nombreuses luttes féministes, non-violentes et antinucléaires – la contestation virulente du nucléaire étant, avec la critique des institutions, l’un de ses piliers.

Terrestres publie un extrait de la présentation-recueil qu’a consacré l’historien Alexis Vrignon à cette revue mythique de l’écologie radicale et d’une certaine écologie politique alors en construction, qui, huit années durant, a annoncé la fin du monde avec rage, insolence et bonne humeur. Il s’agit d’un éditorial écrit par Pierre Fournier, décédé peu après, laissant à ses camarades la revue qu’il avait fondée.


Dans ce très riche éditorial du quatrième numéro de La Gueule ouverte, Pierre Fournier aborde, à la veille de sa disparition, de nombreuses thématiques appelées à être centrales tout au long de l’existence du journal qui lui survivra sept ans. L’objectif de ce testament intellectuel est ambitieux : induire une subversion radicale à l’égard du Progrès dont Fournier signale bien le caractère foncièrement inégalitaire à l’échelle du globe ; discerner le changement à venir et le préfigurer ici et maintenant, tout particulièrement dans le militantisme antinucléaire ; constituer une source d’information fiable quand bien même la lecture du journal en serait rendue plus difficile : dans une large mesure, le programme de La Gueule ouverte est ici défini. (Alexis Vrignon)

Pour ceux qui aiment les éditoriaux, par Fournier

Paru dans La Gueule ouverte, n°4, février 1973, p. 3-4.

En voici un.

Qu’est-ce qu’un journal « écologique », et à quoi ça sert ? Nous aurions aimé poser ici ces questions, dès le n° 3 – peut-être aurait-ce été prématuré – et peut-être le ferons-nous dans le n° 5 […].

L’un de nos éminents adversaires, M. Robert Poujade, dit qu’être ministre de l’environnement, c’est être ministre de TOUT. C’est, sans doute, ce qui le console de ne pouvoir rien.

Si l’on accorde au mot écologie son sens étroit, mais précis, de science du milieu vital, disons vite que ce journal n’ambitionne pas d’être un journal écologique. Si on lui accorde le sens, vaste et vague, de subversion radicale et globale qu’il a pris en quelques années, disons alors que ce journal n’a pas encore réussi à devenir écologique. Mais qu’il y tend, du moins, avec bonne volonté.

Il faut être indulgent à nos premiers pas et, d’abord, ne pas nous juger sur cette lecture partielle qu’est forcément celle des 4 premiers numéros de La Gueule ouverte, à l’exclusion de ceux qui suivront.

Toute vision parcellaire est négatrice et destructrice et c’est précisément cette segmentation de la vision qu’un journal écologique devrait essayer d’éviter. Nous nous efforçons donc au maximum d’ouverture et de tolérance, sans prétendre y parvenir à tout coup.

Quand nous publions la sténographie d’une conférence de Goldsmith1, on nous reproche de ne pas l’avoir fait précéder d’une mise en garde suffisamment longue et explicite à l’égard d’un texte « réactionnaire ». Quand nous publions le texte de Marc Arabyan2 sur le Tiers-Monde, on nous reproche notre complaisance à l’égard d’un type d’explications tout imprégné encore d’idéologie marxiste. Si je parle des communautés, on me reproche de le faire sans bases théoriques. Rien n’est simple d’emblée que pour qui limite son champ de vision.

Subversion radicale et globale, cela signifie subversion d’une société mutilante et suicidaire par : 1/ la mise en évidence, 2/ la prise en compte de TOUT le phénomène vital, en commençant par les racines. Il va de soi que mettre en évidence sans prendre en compte, dénoncer une situation sans y réagir nous-mêmes, serait une gageure difficilement soutenable. D’où l’obligation où nous voilà de changer de mode de vie en même temps que de prêcher le changement. Comme cette prédication ne peut atteindre son but que si nous participons au système, assez pour l’y faire passer, on voit quelles contradictions quotidiennes nous devons affronter. Il faut tenir compte de ces difficultés quotidiennes avant de porter un jugement sur les inégalités et les faiblesses qui, nécessairement, en résultent.

Malthus, paraît-il, s’est trompé en prédisant que la famine décimerait le genre humain : c’est oublier que chaque jour, déjà, 10 000 personnes meurent de « malnutrition », pudique euphémisme, et qu’il s’agit là du tout début d’une tendance. 6 % des hommes accaparent 45 % des ressources mondiales. L’Américain moyen consomme et pollue 100 fois plus que l’Indien moyen.

Marx, paraît-il, s’est trompé en prédisant l’appauvrissement inéluctable de la classe ouvrière dans le système capitaliste : le niveau de vie des travailleurs ne cesse de s’élever à l’Ouest du rideau de fer. C’est oublier qu’à l’échelle de la planète il a eu raison : les prolétaires de l’Occident bourgeois, aujourd’hui, sont dans le Tiers-Monde. Leur misère est nécessaire à notre prospérité, elle ne peut que s’aggraver sauf en Chine où, précisément, la preuve a été faite que les solutions n’étaient pas technologiques mais sociales.

Chez nous, l’embourgeoisement que le Progrès entraîne désamorce à mesure les explosions que le Progrès pourrait provoquer : dans le Tiers-Monde, cette compensation n’existe pas et ne pourra jamais exister. Toutes les solutions proposées supposent résolus des problèmes insolubles. Quand se rencontreront les courbes de l’épuisement des ressources et de la croissance de la population, une explosion politique se produira. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que cette explosion politique prenne de vitesse la dégradation du milieu et des espèces. […]. Un peu comme la seconde guerre mondiale, en lui révélant la faiblesse de ses maîtres, a incité le Tiers-Monde à revendiquer sa décolonisation politique, la guérilla économique menée à l’intérieur des nations occidentales peut provoquer la volonté de décolonisation économique du Tiers-Monde. La seule situation prérévolutionnaire aujourd’hui, c’est l’obstacle mis au développement industriel des USA par l’opposition de leurs propres citoyens à l’implantation de centrales nucléaires, de centrales thermiques à fuel et de raffineries de pétrole. Ce réflexe gagne les autres nations industrielles. Premières victoires au Japon, en Grande-Bretagne, en Suisse. Après le précédent du référendum antinucléaire de Kaiseraugst, il est probable que les habitants de Russin, près de Genève, réussiront à repousser le projet d’usine atomique qui les menace, et qu’il ne sera plus possible de construire une seule centrale nucléaire en Suisse. À partir de ce bastion, la résistance pourra s’étendre à toute l’Europe occidentale.

Nous publions ici le premier volet (elle en comportera trois) d’une étude sur la pollution par les centrales nucléaires. Ce texte extrêmement prudent, élaboré par un scientifique très bien connu et remanié sur les avis d’un comité de lecture, a pour but d’apporter à la contestation antinucléaire une batterie d’arguments irréfutables ne prêtant le flanc à aucune ironie facile. La lecture en est moins aisée que celle des histoires d’amour de l’Histoire de France, mais moins désespérante que ne le sera celle du compte-rendu de la prochaine catastrophe écologique d’envergure internationale.

Une de “La Gueule ouverte” juste après la mort de Pierre Fournier.

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Notes

  1. Edward « Teddy » Goldsmith (1928-2009) est le fondateur de la revue The Ecologist en 1969. Il est le co-auteur du plan « Changer ou disparaître » qui imagine une société post-industrielle faite de petites communautés rurales.
  2. Militant écologiste et journaliste, il a été rédacteur-en-chef du mensuel Écologie.

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04.09.2026 à 12:42

Tu retourneras au purin

Rebekka Deubner · Estelle Benazet Heugenhauser

Dans “La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes)”, Rebekka Deubner photographie le territoire des mégabassines, à la rencontre des paysan·nes et de leur milieu. Puis l’autrice Estelle Benazet Heugenhauser prend le prétexte d’une virée en bus dans les Deux-Sèvres pour mêler paysages, mémoire intime et sabotage dans un texte superbe. Extrait.

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Texte intégral (6881 mots)
Temps de lecture : 17 minutes

Cet article est un extrait du livre La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes), de Rebekka Deubner, Julie Héraut et Estelle Benazet Heugenhauser, paru aux éditions Rotolux press en 2026.


Pour le livre « La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes) » de la photographe Rebekka Deubner, un long traveling en images fixes conçu comme un hors-champ du site de la mégabassine de Sainte Soline, l’autrice Estelle Benazet Heugenhauser a écrit une nouvelle inédite, « Tu retourneras au purin ». On y suit les pensées d’une fille revenue à Niort qui s’installe au fond d’un bus pour passer le temps et ne pas arriver trop en avance dans sa famille pour les fêtes de Noël. À travers les vitres défilent les paysages du territoire des Deux-Sèvres, des places de villages ou des zones industrielles. Dans sa tête remontent des souvenirs d’enfance, à mesure que le personnage de sa cousine – fille de maraîchers bio devenue militante écologiste – se fait de plus en plus présent. Saboter une mégabassine ? C’est très simple.

L’extrait que nous publions est la dernière partie de la nouvelle.


Sur la vitre du bus, les grosses gouttes se rejoignent entre elles, ça coule, ça dégouline. La route, les barrières, les champs, les arbres deviennent flous. Regarder loin devient impossible. Je repense aux schémas de la prof de biologie qu’on avait au collège, ou de physique chimie, ou sciences de la vie et de la terre, je ne sais plus. Quand elle voulait nous expliquer un truc, elle sortait d’un coin de la salle de classe des schémas imprimés sur des rouleaux en tissus plastifiés, ou en papier épais, elle les suspendait sur un crochet au-dessus du tableau noir. À gauche, l’Ouest, l’océan Atlantique, au-dessus, les nuages, et des flèches, puis les terres qui bordent l’océan, et encore des flèches vers les zones humides, là, un cours d’eau qui se divise en plein de bras, les flèches rétrécissent et se dispersent, voilà ici les tourbières, et là des barrages des stations d’épuration, des petites vallées, des haies. À chaque cours, elle répétait la même phrase, c’est beau la vie, rien ne se créé, rien se ne se perd, tout se transforme. Sous l’action du soleil, l’eau de l’océan s’évapore dans l’atmosphère, se condense dans les nuages, et retourne à la terre lorsqu’il pleut ou qu’il neige. Les précipitations s’infiltrent, rechargent les nappes phréatiques ou ruissellent avant de regagner la mer. Et tout ça se répète à l’infini, c’est beau la vie. Et elle radotait tellement qu’on se moquait d’elle, on l’appelait Madame Cestbeaulavie. À chaque cours elle portait une blouse blanche, mais ce n’était pas ça qui nous faisait ricaner le plus, c’était sa coupe de cheveux. Gris argentés, peignés en brosse, droits sur la tête, on racontait qu’elle avait léché une prise électrique, ou qu’elle avait été le cobaye de ses propres expériences, des produits chimiques lui avait explosés à la tronche, ses cheveux ne s’étaient jamais remis du choc.

On était cruels et maintenant je me dis qu’on était injustes avec elle, c’était une des seules profs à dire qu’on n’était pas obligés de devenir fermiers, vous pouvez travailler dans l’ingénierie, y’a plein de boulot là-dedans elle disait. Elle nous donnait confiance, elle avait un peu d’espoir pour nous. Elle nous parlait des entreprises du coin qui embauchaient, elle nous décrivait la fermentation microbienne et la culture cellulaire, elle nous montrait des photos de gens qui se baladaient entre des cuves en inox énormes, en uniforme de protection, gantés, avec des cagoules ou des charlottes sur la tête, elle nous répétait encore, regardez comme elles sont belles ces unités de filtration, des bioréacteurs, c’est beau la vie. Les médicaments contre le cancer, les insulines, les dérivés sanguins, les vaccins, comme les biopesticides, les biofertilisants, les biocarburants sont fabriqués au même endroit, c’est magique. Y’a de l’avenir dans l’industrie biopharmaceutique. Tout ça nous paraissait très abstrait, mais en tout cas, je ne me souviens pas qu’elle nous ait dit ce qui rapportait le plus de bénéfices à ces entreprises, fabriquer et vendre des produits qui engendrent le cancer, ou fabriquer et vendre des produits qui soignent le cancer. Qu’est-ce qui est le plus rentable, créer la mort ou créer la vie ?

La terre amoureuse, p. 70-71. ©Rebekka Deubner.

Arrêt Giannesini. Ça y est, on est dans le village de Frontenay-Rohan-Rohan, la pluie se calme pour que je puisse voir la perspective des rues se rétrécir, tout est bien entretenu. Les vieilles pierres des maisons basses bien propres, les volets bien peints, bleus ou vert pastel. Une église, un lavoir, une boulangerie, un Crédit Agricole. Ça sent le village touristique.

Épannes Grand Place. Le chauffeur me dit qu’on est en avance sur les horaires officiels. Je vais fumer, il me dit, si vous avez envie de vous dégourdir les jambes, c’est le moment. Vous pouvez laisser vos affaires, ça ne risque rien.

Je fais quelques pas sur le goudron rafistolé. J’évite les flaques. Dans la bruine, les LED des distributeurs de nourritures prêtes à déguster m’attirent. Il y en a trois, un pour les pizzas prêtes en trois minutes, un pour les sushis, makis et sashimis tout frais livrés tous les jours de Niort, et un autre avec des préparations charcutières et laitières locales, jambon, grillons, rillettes, mousse de canard, fromage frais, fromage affiné et même foie gras. Je vais me prendre des grillons, tiens. J’ai un bout de pain dans mon sac, ça va m’occuper.

Dans la bruine, les LED des distributeurs de nourritures prêtes à déguster m’attirent. Je vais me prendre des grillons, tiens. J’ai un bout de pain dans mon sac, ça va m’occuper.

Un peu plus loin, une autre construction flambant neuve aussi, mais carrément plus grande. Ça ressemble à un cabanon Algeco ou à un mobile home avec des couleurs et une petite abeille dessus. Je m’approche, je lis les instructions. Faut créer un compte, donner ses informations personnelles, s’identifier, et après on peut faire ses courses, 24h/24. Je check sur internet c’est quoi ce truc. Apparemment, il y a plus d’une centaine de supérettes autonomes en France. Plus besoin de faire des kilomètres pour une connerie oubliée au supermarché. Super humain. Super proximité. Super producteurs. Entreprise à mission. Label transition écologique. Label initiative sociale et solidaire. Slogan : demain devient possible. Avec un demi-million de subventions publiques, oui c’est sûr. Toute la presse, nationale et locale a encensé le projet. Augmentation du chiffre d’affaires de 870 % entre 2022 et 2023, pareil entre 2023 à 2024. Une association entre patrons de la région, des gens de la biotech, des négociants de Cognac, courtiers en spiritueux, et d’autres patrons d’ailleurs, de banques, de supermarchés. En fait, c’est 70 % de produits Carrefour, 25 % de marques industrielles et 5 % de locaux. Ça fait un producteur local situé à moins de 50 km par supérette autonome. Une belle arnaque que les maires des petits villages ont du mal à refuser. Le chauffeur me fait signe de revenir.

La terre amoureuse, p. 148-149 ©Rebekka Deubner.
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Prochains arrêts. Square. Les Colliberts. Mauzé Mairie. Sur la place, une montagne de pneus, des bottes de paille. Sur la grille de la mairie, des banderoles attachées à la ficelle ou au scotch commencent à se casser la gueule, d’autres en carton ont ramolli avec la pluie. Sur le goudron, des phrases écrites à la bombe. Maudite soit la guerre économique et sanitaire. Stop à l’abattage total. Accord de Mercosur, faisons-lui sa fête. Moins de paysan·nes c’est plus de malades. Cancer Colère. On ne se laissera pas abattre. On n’est pas débiles les paysans. Le réveil alimentaire c’est maintenant. Femmes de terre, femmes déter ! Non aux bassines et à leur monde. Discutons du partage de l’eau. Stop mégabassines. Méteo bassines, soulèvements olympiques !

Sur la grille de la mairie, des banderoles attachées à la ficelle ou au scotch commencent à se casser la gueule, d’autres en carton ont ramolli avec la pluie. Sur le goudron, des phrases écrites à la bombe.

Mauzé Place Tombouctou. Mauzé-sur-le-Mignon. Des gens de ma famille parlaient de Mauzé quand j’étais petite, ils disaient Mauzé, mais ils disaient pas sur-le-Mignon. Ils parlaient de ce village de deux mille cinq cents habitants pour se rappeler le fiasco de la famille, de la faillite de Josy Boutique, le magasin d’une tante éloignée. Ils pouffaient rien qu’à l’évocation de ce nom, Josy Boutique, le nom du rêve d’une femme du coin. Ils se moquaient d’elle, car ils avaient besoin de quelqu’un sur qui cracher. C’est sûr qu’un magasin de mode dans un village, ça fait pas décoller le chiffre d’affaires. Ça fait juste rêver, non rêver ça coûte rien, c’est ça qui est beau. Enfin, si justement, rêver, ça peut coûter très cher. Josy organisait des défilés de mode à la salle des fêtes de Mauzé. Sa fille venait d’avoir son BEP coiffure, elle maquillait, coiffait, elle apprenait même aux jeunes du coin à marcher avec élégance. Laque ou gel dans les cheveux brushés, ongles rouges, fards sur les joues, mascara, eyeliner, comme à la télé, les jeunes marchaient droit sur la scène de la salle des fêtes. Au bout, au plus près du public, ils s’arrêtaient, regardaient fièrement droit dans les yeux ceux placés au premier rang, une main sur la hanche, une main sur l’autre, et ils repartaient en coulisses. C’était pas de la haute couture, c’était plutôt des sweatshirts, des jupes, des jeans, des tenues de ville simples, et avec ça on se disait qu’on pourrait vivre en ville, qu’on pourrait se fondre en ville, qu’on pourrait être des jeunes gens modernes, mais on haïssait la ville. Josy avait bon goût, un sens du style, elle savait marier les accessoires, des bijoux pas chers mais qui donnaient de la classe, des clips qui brillent sur les oreilles, des broches, des colliers de perles multicolores.

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Avec son mari, ils s’étaient installés au milieu des années quatre-vingt dans un hameau à quelques kilomètres. Elle était née dans la région, lui, fils de pied-noir, en Tunisie. L’État français avait donné des terres à ses grands-parents là-bas, sur leur carte d’identité, leur métier était indiqué : colons. Puis avec l’indépendance, ils avaient dû revenir dans l’Hexagone. Josy et Yvon s’étaient rencontrés à un bal de campagne, peut-être même à la fête de la mogette, ce haricot blanc du coin, elle chantait sur les tables, il lui avait offert un bouquet de violettes. Lui voulait partir. On lui avait proposé de bosser dans une mutuelle, il avait préféré être gendarme, tireur d’élite. Ils étaient partis, loin. Tchad, Martinique, Guadeloupe. De retour dans l’Hexagone, le mari rêvait d’une ferme. Après les années expatriés, la bonne retraite de gendarme sur le compte bancaire, Yvon et Josy avaient trouvé un moyen de retrouver leur France. Le couple avait acheté des terres, Yvon rêvait d’une exploitation agricole. Et Josy avait rêvé plus fort, sa boutique de mode comptait plus que tout. La famille raconte encore qu’elle aurait fait du chantage à Yvon. Plus d’argent pour développer les activités de la boutique ou je divorce. Le couple a hypothéqué la ferme, les bâtisses, les terres. Et ils ont tout perdu. Josy Boutique et l’exploitation. Le couple s’est retrouvé à vivre à cinquante ans dans une studette dans la périphérie de Niort. La banqueroute, c’est toujours à cause d’une bonne femme, répétait la famille.

Le bus fait demi-tour. C’est reparti pour une heure dans l’autre sens. Encore une heure de route pour revenir au centre-ville. Je prends mes affaires et je me pose au fond du bus.

La terre amoureuse, p. 110-111 ©Rebekka Deubner.

Avec la nuit, il n’y a plus grand-chose à regarder à travers les vitres, à part le marquage au sol sur le goudron, éclairé par les phares de voitures, bande blanche d’arrêt d’urgence, vide, bande blanche d’arrêt d’urgence, vide. Halos de clignotants. Plaques d’immatriculation. Panneaux de directions. Au bord de la route, la masse sombre des arbres fait peur. Je repense aux membres coupés des frênes, à leurs boursouflures. Ma tête penche vers la vitre, c’est froid sur mon front, il fait plus chaud à l’arrière du bus, ma cousine avait raison, j’enlève mon écharpe, j’en fais une boule, je la cale dans mon cou, mon poing contre ma joue. Je ferme les yeux. Les phares des voitures, les rayons lumineux des lampadaires pulsent à travers mes paupières. Je vois des machines qui coupent, qui tranchent, qui broient. Je vois des mains coupées, des pieds coupés, des têtes coupées sur un tapis roulant. J’ouvre les yeux, la couleur rouge du marteau prêt à être saisi pour casser les vitres en cas d’accident me saute au visage. Mon poing sous ma joue. Le front contre la vitre froide. Je referme les yeux. Je me concentre sur le bruit du moteur. Certains enfants ne peuvent pas s’endormir sans le bruit du ventilateur, moi, je ne peux pas m’endormir sans le bruit d’un moteur, lointain ou proche, la vibration berce, avec une odeur d’essence c’est ce que je préfère, mais bon, c’est pas toujours possible. L’odeur d’essence mélangée à celle des cheveux propres, les cheveux propres de ma cousine quand on faisait des siestes dans les champs. On marche dans les épis, elle se cache, je me cache, et par surprise on attaque l’autre, on saute sur l’autre par-derrière. Parfois, on trouve une petite parcelle de blés complètement couchés, on se dit que des biches ont fait leur sieste là, et nous aussi on se couche là, on s’endort un peu et vite on se réveille en sursaut. La moissonneuse-batteuse fait un boucan pas possible, on court dans les poussières de blé, ça nous fait éternuer, on s’essuie le nez, la bouche, d’un revers de main, on sait pas quoi faire de ces glaires, ça colle. Le bruit de la moisson mécanique est trop fort, vite, elle va nous rouler dessus, nous aussi on va devenir de la farine.

Dans l’air, un autre truc irrite mes narines, ça sent le brûlé, le plastique fondu, le pétrole ou le désinfectant. Mes yeux piquent, pourtant, la cheminée de l’incinérateur est loin. Des mains gantées dans un coffre de voiture, des déchets, des bouts de planches mal coupées, des tuyaux, des briques de béton cassées, des bottes de paille pleine de merde. Les mains chargent les déchets sur une remorque. Je ne vois pas où vont les déchets. Des mains trient sur un tapis roulant. Des lambeaux de bâche terreux, des bouts de tuyaux coupés, une jambe, une langue. Sur le sol, des morceaux de goudron, de la boue. Des mains se ferment, des mains empoignent un plantoir et le plantoir fait un trou. Des mains froides s’enfoncent dans un trou en plastique. Une main pénètre dans la boue. Un bras disparait dans un cul. C’est visqueux, c’est chaud, c’est résistant. On va la perdre, on va la perdre. Allez, mémère, reviens. Les vaches cognent contre les barrières en métal. Les chaînes contre les barrières en métal. Leurs yeux insistent, leurs yeux s’écarquillent de plus en plus, j’ai peur que leurs orbites s’ouvrent et que leurs yeux tombent. Vingt-cinq vaches, quatre estomacs par vache, ça fait cent estomacs. Cent quatre-vingts litres de liquide dans chaque premier estomac, dans chaque panse. Ça fait quatre mille cinq cents litres qui macèrent dans chaque panse de chaque vache, ça cuit là-dedans. Une vache expulse jusqu’à six cents litres de gaz par jour, alors avec vingt-cinq vaches, ça fait quinze mille litres de gaz expulsés par les culs des vaches. Mes paupières s’ouvrent et se ferment. Front contre la vitre froide, poing contre ma joue, je le sens de moins en moins. Mais non, t’as pas froid, disait ma cousine, c’est dans ta tête. Et mets pas tes mains dans tes poches, si tu tombes, t’auras rien pour te rattraper, ce sera ta tête directe par terre, les graviers dans les yeux, la bouse dans la bouche. La main dans la poche, des cailloux dans la poche, des cailloux dans le creux de la main. Des graviers sous les ongles. Je me prépare, je tiens mes cailloux dans ma poche, si un petit con arrive, je serai plus rapide, déjà prête, le caillou sera prêt, je lui balancerai direct à la gueule. Un marteau, des clous. Faut surveiller quand le voisin n’est pas là. Sa voiture n’est pas là. Il veut raser sa haie. Je vais lui montrer qu’il va pas raser sa haie. Je plante des clous dans ses frênes. Sa tronçonneuse va pas aimer. La chaîne va lui péter à la gueule. Les maillons crantés dans sa chair, les dents métalliques qui lacèrent. On déconne pas avec les haies, ça stoppe les coulées de boues, ça stoppe le vent et donc ça ralentit l’assèchement, le réseau des racines développe la fertilité du sol, et plein de petits animaux peuvent y construire leur vie.

La terre amoureuse, p. 332-333 ©Rebekka Deubner.

Les tourbières disparaissent, et l’autre veut raser ses haies. Je remue la terre, je trouve des vers de terre, j’en fais des appâts pour mes hameçons, je pêche dans ma mare. La voix de la maitresse de l’école primaire. Écartez-vous, restez sur la rive, je m’éloigne un peu. Elle pousse avec sa pagaie contre les branchages, elle recule avec sa barque. Regardez-moi les enfants. Elle plonge sa pagaie dans l’eau, elle remue l’eau sombre. Regardez les enfants. Elle continue de remuer et elle sort un truc de sa poche, regardez les enfants, elle enfonce encore plus la pagaie dans l’eau, remue encore plus profondément. Elle allume son briquet, une énorme flamme apparait au-dessus de l’eau, plus grande qu’elle. Oui, c’est magique les enfants. Ça sent oui, ça sent fort la pourriture. Et avec cette boue noire, on fait des briques, on le brûle et ça nous chauffe. C’est moins cher que le charbon. Ne pas toucher aux tourbières. Laisser la pourriture faire son travail. Je vois le niveau de l’eau baisser. Dans les ruisseaux, dans les rivières, dans les mares. Parfois, les poissons remontent d’un coup, tous morts à la surface. Un fossé vide. Une voix dit qu’il faut le drainer. Il faut que le pus soit évacué. Il y a trop de lentilles d’eau, c’est pas normal. Ou y’a trop d’algues, ça veut dire qu’il y a trop de nitrates. Le marais est devenu un égout. La voix de ma cousine. Ses mots se précipitent.

Oui, c’est magique les enfants. Ça sent oui, ça sent fort la pourriture. Et avec cette boue noire, on fait des briques, on le brûle et ça nous chauffe. C’est moins cher que le charbon. Ne pas toucher aux tourbières. Laisser la pourriture faire son travail.

Quelqu’un s’est noyé dans une bassine. Les pro-bassines disent que c’est à cause des anti-bassines. Si les anti-bassines n’avaient pas porté plainte auprès de l’État, l’État n’aurait pas démantelé cette bassine, personne ne serait tombé dedans. Oui, on a monté des dossiers, oui, on a étudié les conséquences de cette centralisation de l’eau dans ces bassines avec des scientifiques, oui, les bassines, ça assèche les nappes phréatiques, ça assèche tout. Les gros exploitants ne ferment jamais leur gueule, c’est normal, ils s’en mettent plein les fouilles. Ils répètent en boucle, ils veulent nous faire passer pour des meurtriers. S’il y avait eu des grillages, des barbelés, des caméras de surveillance, personne ne se serait baladé au bord de la bassine, personne ne serait tombé dans la bassine, personne ne se serait noyé dans la bassine. Quand une bassine est armée, seuls les petits animaux se noient, pas les humains. Les tics du visage de Magalie quand elle parle vite. Sa tête qui s’agite, elle se touche les cheveux, elle regarde ses doigts, elle sent ses doigts, elle me dit j’ai toujours les ongles sales. Son œil gauche rétrécit quand elle parle vite, ses épaules se soulèvent dans les silences. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’avait dit dans ce café près de la gare de Niort, quand je viens voir ma cousine en ville, je mets du mascara quand même. Mes bottes sont pleines de merde, mais j’ai de beaux yeux. Et ses yeux regardent partout, elle me regarde et elle regarde derrière moi, comme si quelqu’un regardait derrière moi, elle surveille, elle regarde derrière elle. Son regard cherche le moindre signe, elle sort son portable de sa poche, elle enlève la batterie. Sa voix revient. Quand t’es en bas, tu ne peux plus remonter, les pentes autour de la bassine, recouvertes de plastique, sous les pattes, ça glisse. Sous les mains, ça glisse. Pattes ou mains, t’essaies de t’accrocher, tu griffes, tu t’épuises, tu n’as plus de griffes, tu meurs. Il n’y a que les cygnes qui se baladent sur cette réserve d’eau sale, pleine de miasmes et de cadavres. Il parait qu’ils ont mis des sortes de tissus grillagés maintenant sur les bords des bassines, comme ça les petites pattes, les petits ongles des rongeurs s’accrochent et remontent. La pente est raide malgré tout, ils peuvent reglisser et retomber dans l’eau. Enfin, ce sont les problèmes d’hiver. Quand il y a de l’eau dans les bassines, en été, l’eau des bassines s’évapore, c’est complètement con, et de l’autre côté, ça pompe, ça pompe. Sa voix devient plus claire, elle ralentit, on dirait qu’elle a répété ces phrases mille fois, elle s’entraine devant le miroir, elle me l’a dit, faut toujours être prête à parler en public, elle répète très très vite, elle répète plus doucement, elle postillonne, elle rate un mot, c’est le début du bug, elle bégaie, elle se reprend, elle marmonne, elle redit les mêmes phrases en chantant, en chuchotant, en criant, elle répète encore, elle ralentit, elle parle au miroir comme elle parlerait à une caméra. Elle recommence, elle lance son chrono, elle minute ses mots. Faut s’entrainer à parler, faut apprendre par cœur les formules, que tu les prononces à un journaliste ou au tribunal, c’est pareil.

➤ Lire aussi | L’appel des naturalistes des terres・Les naturalistes des terres (2023)

Le premier connard qui a mis en place des bassines, devine qui c’est ? C’est Pinochet. Sa voix s’éraille, elle perd en volume. Oui, les bassines, ce sont des terrains militarisés. Magalie tousse, elle dit, j’ai des remontées gastriques, ça me fait tousser, des fois, j’en perds ma voix. Elle se racle la gorge. Je te dis ça mais tu le répètes pas. Oui, on pète, on sabote les tuyauteries, oui, c’est du gâchis, oui, tout ça coûte, chaque réparation coûte, mais y’a pas le choix ma petite, t’as vu ce qu’ils ont fait chez Alexandre ? Ils ont balancé des gravats dans son jardin et du lisier. Alexandre était pas là, mais Amélie oui, et les gosses, ils ont tout vu, ça va mal finir. Je te le dis. Les gars bientôt boiront un coup de trop, ils sortiront leur fusil de chasse et ils le tueront. Les gosses, ils ne peuvent plus jouer à avoir peur, ils ont tout le temps peur. Tu sais qu’il y a eu une cellule spéciale pour défendre les bassines, c’est la FNSEA, le syndicat des gros exploitants et l’État qui la gérait, c’était une police spéciale. En fait, le syndicat des gros exploitants fait du renseignement pour l’État, il dit qui est contre les bassines, qui est contre l’élevage intensif, toute critique de l’agriculture conventionnelle devient dangereuse. Ils sont même intervenus dans les lycées agricoles, pour empêcher les étudiants de s’informer sur les conséquences de leur futur métier. Mais bon, on s’est battu, la cellule Déméter a été dissoute.

Oui, on pète, on sabote les tuyauteries, oui, c’est du gâchis, oui, tout ça coûte, chaque réparation coûte, mais y’a pas le choix ma petite, t’as vu ce qu’ils ont fait chez Alexandre ?

De toute façon, on nous parle de la France, de notre beau pays, de notre beurre régional, exceptionnel bien sûr, car d’origine protégée, mais protégée de quoi exactement ? Nos super productions naissent de nos magnifiques terroirs bien purs, c’est ça ? Et ces idées sont là pour flatter l’extrême droite, notre sol serait meilleur que les autres, mais c’est une parade. Ce qu’on produit le plus ce sont les céréales, 80% de la production part pour l’export, tout ça est stocké dans le grenier du port de La Rochelle, un max de blé, et ils ont attendu qu’un événement vienne faire décoller les prix, la guerre en Ukraine est arrivée et leur a permis de s’en mettre plein les fouilles.

La terre amoureuse, p. 228-229 ©Rebekka Deubner.

Tu sais, on compare souvent les bassines à des pieuvres, la bassine c’est la tête, c’est trop gros, on peut pas faire grand-chose, tu peux pas vider la bassine avec tes mains, c’est trop énorme, et toute façon avec leurs caméras de surveillance et leurs installations barbelées tu peux pas intervenir directement sur les bassines. Par contre, les pompes, elles sont faciles à repérer, tu fais le tour de la bassine en bagnole, tu roules sur les petites routes autour, et tu les vois, elles sont toutes rutilantes, bien rouges, bien bleues, ou juste couleur argentée en métal. Enfin, ce que je veux dire, c’est que si tu peux pas attaquer la tête, faut attaquer les tentacules. Si tu coupes les tentacules, que tu pètes les raccordements, la tuyauterie, la tête sert plus à rien. Faut toujours avoir une masse dans le coffre de ta voiture, une masse avec un long manche je précise, faut prendre un peu d’élan et en trois quatre coups tu pètes le raccordement, tu remontes dans ta voiture, c’est terminé.

Photo d’ouverture : La terre amoureuse, p. 420-421 ©Rebekka Deubner.

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15.07.2026 à 10:53

Ouvrir la fenêtre pendant l’orage

Baro d'evel

Celles et ceux qui ont assisté à des spectacles de Baro d’evel portent en eux un petit secret : il existe une compagnie dont l’art total mêle cirque, poésie, danse, chant et travail avec les animaux. Baro d’evel donne forme aux vertiges de notre époque. Leur livre “Le dedans et le dehors”, aussi beau à regarder qu’à lire, raconte leur monde. Extrait.

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Texte intégral (4991 mots)
Temps de lecture : 10 minutes

Ce texte est un extrait du livre Le dedans & le dehors de Baro d’evel (Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias), paru en 2026 aux éditions Actes Sud (pp. 12-19 et pp. 72-74).

Le premier texte, “Ouvrir la fenêtre pendant l’orage”, est tiré de la version écrite du magnifique poème oral, longue harangue stupéfiante de Camille Decourtye qui clôture le spectacle “Qui Som ?”. Le second texte est tiré du récit biographique et artistique écrit par Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias qui raconte l’histoire de Baro d’evel.

Ouvrir la fenêtre pendant l’orage

Combien de fois le même tour ? À laisser se refaire cette histoire que l’on connaît déjà. Celle dont on a déjà fait le tour et qui pourtant nous prend à chaque fois de court. Celle qui souffle sur les braises du ressentiment et dégueule sa violence sur le monde. Celle qui gronde, regarde ailleurs quand ça crève, soulage quand ça mord, s’en fout si ça ment. Et remonte encore à la surface cette pulsion de mort, et ceux qui chercheront toujours à faire leur beurre de tout ce pire se shootent aux mensonges et laissent les souffrances emporter les existences et le dégueulasse coloniser la terre et les eaux.
Alors quoi ? On fait comment ? On se rattrape à quoi dans cette chute à pas de géant ? Comment fait-on, là, en plein milieu de ce réel, pour ne pas laisser la déception de soi-même inviter la mort trop tôt ? Pour continuer de ressentir, de grandir au milieu de ce chaos ? Alors que ça fait mal, que ça devient vilain.

Comment ne pas laisser la peur prendre toute la place, ne pas la laisser gueuler tellement fort que l’on n’entend plus rien.

Pourtant il n’y aura pas de conclusion de nos existences, ni de fin mot de l’histoire pour venir nous prendre par la main.

Mais il y a simplement cette suite qui est en train de venir, cette suite qui est déjà là, déjà en train de se faire à l’intérieur de nos corps, il y a ce dedans qui tient le dehors. Nos paysages intérieurs fabriquent la suite, nos territoires intimes sont les paysages de demain.

On fait comment ? On se rattrape à quoi dans cette chute à pas de géant ?

Alors il est peut-être l’heure de se battre pour la douceur, de prendre soin, et ce pas savoir tout autour, d’essayer simplement de le traverser parce qu’on n’effacera rien. Traverser cette incertitude, celle de nos vies, de ce qu’on fabrique sans comprendre où ça va, et ne plus laisser la peur prendre toute la place, se battre pour la douceur et se regarder en face. Et s’il faut du courage, c’est un « courage sans victoire »1 qu’il faudra aller chercher. Pas de bordure, pas d’enveloppe, pas de point final, pas d’endroit intact qui nous attende quelque part où nous serions sauvés. Et à chercher comment tenir alors que rien ne tient, à tendre la main, à refaire ce geste, même si c’est toujours le même, juste sentir ce quelque part là-dessous.

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Sentir comme ce geste dessine quelque chose en soi, qu’il s’agit de plus que ça, de plus que soi, sentir qu’il y a quelque chose qui commence à compter.

Faire avec ce truc, ce truc qui résistera toujours, déjà là à l’intérieur, à qui on donne sa part, ce quelque part, appuyer sur chaque petite part du dedans.

Cet impossible en nous, cet impossible malgré tout, en être un peu responsable, en être un peu un bout.

Se mettre à l’arpenter, ce truc, avancer malgré tout. Même quand le doute cogne à la porte. Même si la suite ne se pointe jamais comme on le veut, toujours à côté, parce qu’on vit tous un peu penchés.

Des blessures, il y en a partout et on grandit tous avec des trous, mais là, il faut bien voir ce qu’on en fait.

On en attend tellement du tout ça, tout ça à attendre si souvent ce qui ne viendra pas, pourtant il ne reste rien d’autre que ce geste qui creuse, pour du plus que soi, qui cherche autre chose que d’arriver au bout d’un bout qui n’existe pas, que d’attendre que le temps nous prenne dans ses bras.

Juste recommencer encore, reprendre peu à peu du terrain à cette peur, à ce ressentiment qui s’est foutu partout, à cette panique qui creuse là où ça fait mal et prend toute la place.

Se fatiguer ce qu’il faut et ne plus espérer ce qui jamais ne vient, ne plus désirer tant, être la chose qui manque avant que le gong sonne. Faire et refaire pour que ça creuse jusqu’à toucher cet endroit où ça dit oui, où il y a encore du oui, du oui pour ce qu’on ne connaît pas, du oui pour ce qui ne nous ressemble pas, du oui pour ce qui ratera peut-être, du oui pour l’essai, pour du encore, pour ce qui ne règle pas tout en une seule fois, pour ne plus rester au bord. Faire groupe pour ça. Pour se regarder en face, tendre la main, faire de la place, prendre soin. Faire l’effort alors que ça ne suffira pas, mais quand rien ne suffit, c’est déjà ça, bien mieux que l’envie de rien.

On n’efface rien et ce ne sera plus comme c’était, mais il y a ce encore, de la suite déjà là, déjà dans nos corps. Il y a ce quelque part qui en demande encore, par quelque force que ce soit, quelque part en soi, il y a bien cet endroit du encore.

Même un petit coin, même pas grand-chose, ce truc au-dedans qui fabrique la suite sans le savoir, sans avoir besoin d’y croire, pour juste reprendre son souffle.

Pour juste continuer et tenter encore que cela vienne, que cela se transforme.

Photographie : François Passerini.

Tisser des liens entre les wagons, entre les lignes, entre les passages, tricoter la suite avec ce qu’on ne connaît pas, se laisser secouer par ce qu’on n’attendait pas et réparer ce qu’on a devant soi.

Sa place, on s’en fout, tant qu’on est occupé à reprendre son souffle encore une fois et tout ce qu’il faudra encore pour traverser ce truc-là. Et il sera toujours là ce truc qui ne répond jamais vraiment à tout ce qu’on en attend. Toujours à côté, pas comme on le veut, un peu penché.

Ce foutu pas savoir, tout autour. Ce pas savoir même quand on en a fait deux fois le tour.

De ce qui se tient devant nous, il nous reste d’en prendre un bout et c’est ce petit reste qui peut encore tenir le tout.

Pour lui, pour ce bout-là, juste se pencher, plier les genoux, occupé à faire. Occupé à chercher le plus grand que nous en nous, occupé à léguer au monde quelques gestes d’amour alors que ça ne tient pas debout. Faire société pour ça, s’aider à rester debout.

Même quand la peur s’empare de presque tout, à faire groupe autour de ce qui dit oui, même quand ça tremble.

Photographie : François Passerini.

Parce que la suite est déjà là, déjà en train de se faire à l’intérieur de nos corps.

Parce que c’est le dedans qui tient le dehors.

Nos territoires intimes sont les forêts, les eaux et les glaces à venir. Alors peut-on se battre pour la douceur, sublimer nos vies, savoir regarder ce qu’on a devant soi et tricoter une suite en acceptant qu’on n’aura jamais tout compris ? Peut-on sentir le merveilleux de la vie qui tourne, se refait, sans replis ? Peut-on accepter que cette chaîne sans fin nous retienne au-dessus du vide pour apprendre à danser ?

Photographie : Blaï Mateu Trias.

La beauté ? La beauté, on l’abîme, parce qu’on ne la regarde pas, et puis quand on ne voit plus rien, on ne pense qu’à ça. Mais maintenant, des cachettes, il n’y en a plus. C’est le dessous qui est passé par-dessus. C’est le dessus qui laisse voir le dessous. À présent, on voit tout.

Personne ne peut dire qu’il n’est pas au courant de ce qui se trame, personne n’est en dehors de ce rêve. Le dessous est passé par-dessus, des cachettes, il n’y en a plus.

La suite, elle vient forcément, et nous sommes au cœur et nous sommes dedans.

Peut-on se battre pour la douceur, sublimer nos vies, savoir regarder ce qu’on a devant soi et tricoter une suite en acceptant qu’on n’aura jamais tout compris ?

Et quand bien même ce ne serait que du tout foutu, ce foutu-là va prendre son temps. Alors se dire que c’est fichu et sortir en sifflant, en gueulant qu’on l’avait bien dit, depuis une colère qui n’invente rien. À prendre si peu de risque, ça ne va pas suffire pour transformer ce qui vient.

Foutu ou pas foutu, si on ne se pose la question que comme ça, on n’aura le courage de rien.

[…]

➤ Lire aussi | Les beaux gestes・Baro d’evel et Barbara Métais-Chastanier (2025)

Photographie : François Passerini.

Le passage qui suit est extrait du récit autobiographique et artistique de la compagnie Baro d’evel qui occupe l’essentiel du livre “Le dedans & le dehors”. Camille Decourtye y raconte son rapport aux animaux sur scène et notamment au cheval Bonito, si central dans plusieurs spectacles, notamment “Falaise”.

Creuser dans le réel

[…] C’est le moment pour moi de retrouver les chevaux, ils me manquent, et j’ai besoin de pouvoir vivre à nouveau avec l’un d’eux. Je rencontre Bonito qui deviendra notre compagnon de route, et sa présence, sa personnalité, vient naturellement nourrir notre recherche. Quand on vit avec les chevaux, on comprend vite que la résolution des choses ne peut venir qu’en maintenant le mouvement vers l’avant. Leur colonne vertébrale et leurs quatre pattes ont besoin d’avancer, de sentir le sol se dérouler sous eux pour intégrer les choses et les saisir. Ils pensent avec et dans l’espace. Je crois que Blaï et moi fonctionnons un peu comme eux, nous laissons venir la suite d’une recherche dans un mouvement qui accepte de « laisser passer » quand ça coince. Nous n’arrêtons pas tout pour comprendre ce qu’il se passe, nous continuons pour laisser la marche en avant résoudre des équations vivantes impossibles à poser sur un papier ou à analyser dans l’instant.

Demander l’immobilité à un jeune cheval est une sollicitation très intense, c’est d’abord par la qualité de sa locomotion, de ses mouvements qu’il se met à l’écoute et peut porter son attention vers l’humain et se révéler à lui-même.

Quand on vit avec les chevaux, on comprend vite que la résolution des choses ne peut venir qu’en maintenant le mouvement vers l’avant.

Pour les personnes sur scène, c’est aussi très difficile d’être immobiles sur un plateau, de se laisser regarder, de ne rien jouer d’autre que d’être là. Les chevaux, eux, sont là, impossible pour eux d’être ailleurs, collaborer avec eux, c’est aussi les laisser nous emmener dans ces états de présence à la fois simples, à l’écoute et ancrés. Le mouvement des chevaux fabrique une langue, à remâcher chaque jour, selon la pluie, la fatigue, le vent, l’envie.

Ce sont des attitudes, des signes, qui demandent de comprendre ce qu’un port de tête nous dit, un ventre remonté, un crottin, un seau encore à moitié plein, du foin englouti, des pieds secs, une oreille dressée. C’est une langue de la porosité, de la globalité et du détail. Un alphabet de sons, de positions, de gestes, en dessous des mots mais bien au centre du corps. Cette langue recommence toujours par les premiers mots, au même endroit, celui du « ça va, toi ? ».

Les chevaux ont des niveaux de perception et d’échange dans le sensible plus amples que les nôtres. Pourtant, il ne s’agit pas d’attendre d’eux qu’ils viennent combler nos manques, nos besoins d’amour inconditionnel, pas de fidélité aveugle, pas de pacte d’amour, c’est ailleurs, dans la continuité du jour à jour, plus simple, plus authentique. La sensibilité des chevaux et leur état de présence à la fois intense et diffus se rapprochent parfois, dans leur mode de communication, de ce que l’on appelle la télépathie, et pour autant, c’est aussi à travers l’enchaînement de signes visibles et concrets qu’ils s’expriment. C’est en permanence un mélange de visible et d’invisible.

Ce sont nos impatiences et nos attentes disproportionnées envers eux qui brouillent le langage, rendent nos gestes confus. Souvent cela vient de notre propre confusion, de nos surinterprétations, de ce fantasme d’une pensée magique, ce rêve d’une relation immédiate. Le corps du cheval, sa manière de bouger, dit ce qu’il ressent, mais il faut savoir composer avec ce qui est, être capable de lire son corps, et faire avec ce qu’on voit et non pas avec ce qu’on voudrait voir.

Quand je bouge avec un cheval, je cherche une ligne de dialogue entre nos deux corps, une clarté. Sans bavardage, sans double sens ni lieu commun, sans arrière-pensée, à l’essentiel. Leur pensée latérale de l’espace demande d’apprendre à dévier, à naviguer dans la courbe. C’est un autre rapport au déplacement, ça tourne pour aller droit, un jeu de ligne directe et de déviation. Dans cette danse, dans cette recherche d’équilibre, il n’y a pas d’absolu, il n’est nulle part, mais diffracté entre les perceptions et les mouvements, morcelé et recousu par les négociations entre les possibles et les impossibles des corps.

À la fin de certaines séances, j’ai l’impression d’être au bord d’un monde que je ne ressentais pas. Car quand l’effort accompli ensemble trouve son point d’équilibre, arrive la pause, le calme, et nos corps à l’arrêt sont comme reliés, nous partageons alors intensément notre perception du tout autour. Je peux, dans ces moments, sentir à la fois la puissance du présent et cette vie plus vieille que nous en nous. Quand cela arrive, il faut savoir ensuite se lâcher l’un l’autre pour que chacun puisse retourner sur sa rive.

Cette langue du quotidien avec les chevaux nous permet de donner à voir sur scène des moments de rencontre à la lisière entre espèces. On ne peut pas devenir cheval, comme eux ne peuvent devenir humains, et pourtant il y a tant de commun en partage possible.

Bonito, avec qui j’ai traversé la vie et la scène pendant de longues années, m’a fait comprendre que sa sérénité n’était possible qu’à la condition que je fasse preuve de clarté. Ma tendance à m’en remettre à lui, mes bonnes intentions ne suffisaient pas et même l’insécurisaient. Il m’a appris à prendre mes responsabilités, à avoir de l’aplomb.

[…]


Photographie d’ouverture : François Passerini.

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Notes

  1. Cynthia Fleury, La Fin du courage : la reconquête d’une vertu démocratique, Fayard, Paris, 2011.

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18.06.2026 à 22:46

Faux manifeste pour une vraie écologie politique

Alessandro Pignocchi

Comment aborder les enjeux écologiques à la veille de l’élection de 2027 ? L’histoire internationale récente augure-t-elle une victoire de la gauche ? Dans une nouvelle BD de prospective sérieuse et hilarante, Alessandro Pignocchi esquisse des réponses sous la contradiction de François Mitterrand, d’une outarde présidente ou d’une mésange social-démocrate.

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Texte intégral (4694 mots)
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Ces planches sont extraites d’une nouvelle bande dessinée d’Alessandro Pignocchi à paraître en octobre prochain aux éditions Steinkis. À lire aussi sur Puntish, le blog d’Alessandro.

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01.06.2026 à 22:04

Peut-on relocaliser l’Empire ?

Celia Izoard

Soutenir l’agrandissement des usines électroniques en France, c’est défendre la “souveraineté industrielle” et laisser le reste du monde en paix ? Au contraire, prévient Celia Izoard dans sa préface à l’ouvrage “Anatomie d’une puce”. Les mécanismes de cette supposée “souveraineté” sont aux fondements du renforcement impérial et de la course à l’armement.

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Texte intégral (6089 mots)
Temps de lecture : 14 minutes

Ce texte a été écrit par la journaliste et philosophe Celia Izoard comme préface à Anatomie d’une puce, un ouvrage coordonné par le collectif STopMicro et paru en mai 2026 aux éditions du Monde à l’envers. Le livre, dont vous retrouverez le sommaire au bas de cette page, est issu du colloque international « Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation », qui s’est tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, suivi le lendemain par une manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et STMicroelectronics.


La voyez-vous, la borne de validation des cartes de transport ? C’est le gros rectangle gris dʼenviron un mètre cinquante de haut que vous passez à lʼentrée du métro. Il y a quelques jours, quand je suis descendue dans une station à Toulouse, des technicien·nes avaient ouvert ces bornes pour la maintenance. On voyait ce qui est dʼordinaire invisible : lʼintérieur. Au milieu de fils de toutes les couleurs, jʼai vu des plaques en époxy vert dʼune quarantaine de centimètres de long. Sur ces cartes électroniques se déploie une sorte de ville à lʼaméricaine : des alignements de points argentés, des lumières rouges, des tours cylindriques, des blocs rectangulaires. Certains de ces rectangles, noirs, entourés de petits traits argentés perpendiculaires, ressemblent à des entrepôts logistiques miniatures avec leurs alignements de camions : voici les puces électroniques, appelées aussi semi-conducteurs ou encore circuits intégrés.

Jʼai rencontré Hubert Cros, concepteur de systèmes électroniques pour des entreprises du Sud-Ouest. Il mʼa raconté que dans une borne comme celle-ci, on utilise quelques dizaines de puces. On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de la borne de validation peut contenir jusquʼà 10 000 transistors, mais celles que lʼon trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en « intelligence artificielle ») contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus.

Toujours est-il que cette simple borne destinée à lire une carte de transport, ouvrir la barrière et émettre un bip positif ou un bop négatif selon la validité de la carte, cet objet que lʼon peine aujourdʼhui à qualifier de « high tech », nécessite déjà près dʼun million de composants électroniques à lui seul. À lʼintérieur de cet objet inutile, aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montage et dʼassemblage éclatés sur plusieurs continents. À lʼimage de ces bornes, depuis une quarantaine dʼannées, la vie dans les pays riches est irriguée par des puces électroniques omniprésentes et invisibles. Dans une brochure dʼinformation pour le grand public, lʼassociation européenne des entreprises de semi-conducteurs (esia) se plaît à rappeler que les semi-conducteurs sont indispensables « aux soins médicaux critiques », « aux infrastructures dʼeau », « à lʼagriculture durable qui nourrit le monde »1. Dans le même document, elle explique que « la fabrication de semi-conducteurs est lʼactivité de fabrication la plus complexe que lʼon connaisse actuellement. Avant dʼatteindre le stade du produit final, une puce peut faire 2,5 fois le tour du monde et traverser 80 frontières ». Comment en sommes-nous arrivé·es là ?

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Il y a des technologies emblématiques de certaines formes politiques. Le métier à tisser mécanique, par exemple, cristallise le capitalisme industriel anglais du 19e siècle : le coton produit en Inde, les usines textiles de Manchester alimentées au charbon, les cotonnades vendues aux marchands dʼesclaves africain·es. La puce de silicium, elle, est un pur produit de lʼhégémonie néolibérale des puissances occidentales des années 2000. Produire un tel objet nécessite dʼavoir amassé des quantités inouïes de capitaux excédentaires (grâce aux réformes néolibérales) et dʼêtre le bénéficiaire ultime de chaînes dʼapprovisionnement dʼune complexité prodigieuse, réparties sur des dizaines de pays. Au fond, la puce est la quintessence du « mode de vie impérial » tel que les sociologues allemands Brand et Wissen lʼont défini : un quotidien où les objets les plus ordinaires sont des produits hypermondialisés reposant sur des relations de pouvoir asymétriques.

Décoration de la tour Perret, à Grenoble, lors du week-end de mobilisation des 28,29 et 30 mars 2025.

Cʼest la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes dʼapprovisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale nʼavait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour « la fin de lʼhistoire », si le monde nʼavait pas été cet espace de libre-échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à lʼidée de personne de numériser les activités humaines. Il paraît inconcevable de rendre une société entière dépendante, pour sa survie, dʼun objet qui repose sur lʼactivité de dizaines de mines aux quatre coins du monde, franchissant 80 frontières différentes avant dʼatteindre le stade du produit final. En dʼautres termes : le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le vent tourne, lʼempire occidental se lézarde et se fragmente. Depuis quelques années, la planète nʼest plus cette base logistique commode, aménagée par les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international pour achalander les multinationales occidentales. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, ne peut plus être considérée comme un sous-traitant de lʼélectronique. Elle a construit des monopoles sur les métaux critiques et pourrait envahir Taïwan, où la majorité des puces électroniques du monde sont fabriquées. Lʼhégémonie est terminée, il y a plusieurs empires en concurrence pour les ressources et les marchés. Converties au capitalisme, les classes dirigeantes des brics+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) veulent des métaux, des semi-conducteurs, etc. pour produire peu ou prou les mêmes objets : des voitures, des avions, des armes, des satellites, des téléphones, des écrans et le reste de lʼinfrastructure numérique.

En Europe, aux États-Unis, les entreprises exigent de leurs États quʼils les aident à garantir leur approvisionnement en matières premières et en composants. Quʼils ouvrent des mines et des usines, quʼils réindustrialisent les territoires dont ces mêmes entreprises ont déménagé il y a vingt ans pour augmenter leurs profits. En 2022, le gouvernement fédéral des États-Unis a voté un « Chips Act » pour subventionner la production de puces électroniques dans le pays. En 2023, les député·es européen·nes votent à leur tour lʼEuropean Chips Act, une réplique de cette loi visant à produire sur le continent 20 % de la demande européenne de semi-conducteurs. À Crolles, près de Grenoble, lʼÉtat a promis 2,9 milliards dʼeuros pour subventionner lʼagrandissement de lʼusine stmicroelectronics, un groupe franco-italien dont le siège est en Suisse.

➤ Lire aussi | Ouvrir un front contre la numérisation du monde・Collectif STopMicro (2025)

Mais peut-on seulement rapatrier ces chaînes dʼapprovisionnement mondiales ? Au sein de la classe politique, personne ne semble se poser cette question, pourtant cruciale : est-il possible de produire des puces électroniques dans un seul pays, ne serait-ce que sur un seul continent ? Pas plus quʼon ne se demande sérieusement si on peut produire des batteries électriques, des armes et des satellites à partir dʼun seul continent. Est-ce de lʼignorance, du cynisme ? Tout le monde semble avoir oublié que lʼindustrialisme est fondé sur lʼimpérialisme – sur les « échanges », comme disent les manuels scolaires. Lʼindustrie automobile française sʼest construite avec du caoutchouc et du cuivre congolais, du plomb et du cobalt maghrébins, du nickel kanak, du pétrole moyen-oriental, etc. Les chaînes dʼapprovisionnement de stmicroelectronics aujourdʼhui sont mille fois plus longues, imbriquées et complexes que celles de lʼentreprise Renault dans les années soixante. Le fait que stmicro, à Crolles, ait plus de 6 600 fournisseurs directs2 donne une idée de la complexité des process dont dépend ce gigantesque site. La moindre puce de quelques millimètres peut contenir des dizaines de métaux différents : arsenic, tantale, titane, antimoine, gallium…. Pourtant, que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».

Que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».

Nous voici à Grenoble, où toute une industrie de lʼélectricité et de lʼélectronique est installée de longue date pour bénéficier de lʼeau des montagnes. Les entreprises de semi-conducteurs implantées depuis les années 1990 ont régulièrement augmenté leurs prélèvements dʼeau, si bien quʼen une décennie, la consommation de stmicro a presque doublé. Et ce alors même que les épisodes de sécheresse se multiplient et sʼaggravent. Après lʼété 2022, un été caniculaire, le collectif STopMicro est entré en scène en déposant des caisses et des caisses de bouteilles devant Eaux de Grenoble Alpes, la régie chargée du service de lʼeau dans lʼagglomération. 336 litres exactement, autant que les entreprises stmicroelectronics et Soitec en consommeront à chaque seconde après leur agrandissement. À eux deux, ces sites engloutiront autant dʼeau quʼune ville de 400 000 habitant·es et autant dʼélectricité quʼune ville de 230 000 habitant·es.

La population de la région est probablement inquiète de voir disparaître ses ressources en eau, comme la plupart dʼentre nous. Mais il y a un mur qui lʼempêche de contester cet accaparement, cʼest le consensus politique sur la « relocalisation ». Il faut bien produire des puces. Il vaut mieux les produire ici quʼailleurs.

De fait, si vous avez écouté sur France Inter lʼinterview de Jean-Marc Chéry, pdg de stmicroelectronics, vous devriez être convaincu·e que cette consommation dʼeau va au moins servir à produire des puces « made in France3 ». Il y a des arguments pour tous les bords politiques : ça évitera des pénuries qui risquent de paralyser lʼéconomie ; les conditions de production seront meilleures à Crolles que chez un sous-traitant asiatique. Répondant aux journalistes, le pdg a laissé entendre que lʼusine produisait « plusieurs milliards de puces chaque année » à partir dʼune matière première qui serait une « plaquette de silicium ». Tout ceci est faux.

Table-ronde sur l’extractivisme aux Amériques, avec Marc Fafard et Azul Blaseotto, lors du colloque international des 28 et 29 mars 2025 à Grenoble.

Cʼétait le premier enjeu du colloque des 28 et 29 mars 2025 quʼont organisé le collectif STopMicro et les Soulèvements de la terre : expliquer en quoi les usines de stmicroelectronics à Crolles et de Soitec à Bernin ne sont qu’une étape d’une chaîne industrielle extrêmement coûteuse et complexe. Elle commence avec lʼextraction de quartz dans les rares gisements de quartz de haute pureté qui existent sur la planète. Les étapes de métallurgie nécessaires à la purification de ce minerai de silice durent ensuite plusieurs semaines. D’abord transformé « en silicium métal par addition de carbone issu de charbon ou de bois dans des hauts-fourneaux très énergivores4 », il est ensuite transformé en polysilicium. « Le polysilicium est alors fondu encore une fois à très haute température en lingots de silicium monocristallin ultra-pur. Ces lingots seront ensuite découpés en galettes très fines (wafers en anglais). » Ce nʼest quʼà ce stade quʼinterviennent les usines grenobloises, qui reçoivent ces galettes et y gravent des milliards de transistors et circuits miniatures par photolithographie (dans lʼesprit dʼune photo argentique mais en autrement plus complexe). À lʼissue de ces centaines dʼétapes qui durent plusieurs mois dans les salles blanches de lʼIsère, ce qui sort du site de stmicroelectronics à Crolles nʼest pas encore une puce comme objet séparé. Cʼest dans dʼautres usines dites « osat » ou « back-end », souvent situées en Asie, que les puces sont individuellement découpées, testées et préparées de façon à pouvoir être intégrées à des circuits électroniques. Malgré sa consommation colossale dʼeau et dʼélectricité, la production qui est réalisée dans les Alpes nʼest quʼune étape parmi des dizaines dʼautres, réparties sur toute la planète.

Une fois établi que la construction ou lʼagrandissement dʼune usine de semi-conducteurs ne peut pas changer la nature mondialisée de lʼélectronique, le deuxième enjeu de ce colloque était de déplier le mille-feuille de dominations que contient ce minuscule objet. En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales. Cʼest, par exemple, lʼétat de guerre permanent de lʼest de la République démocratique du Congo dont nous parlent David Maenda Kithoko et Fabien Lebrun. Cette région du Kivu où sont exploités de nombreuses mines artisanales de tantale et dʼétain (utilisés dans les condensateurs et les brasures des cartes électroniques) sʼest embrasée aux premières heures de la révolution informatique. Les manœuvres des grandes puissances pour bénéficier de cette économie de guerre ont alimenté jusquʼà aujourdʼhui le recrutement dʼenfants pour la guerre et pour les mines, les viols, les massacres et la déforestation. Parallèlement, lʼexpansion des marchés des batteries pour les voitures, les data centers et les appareils numériques ont déclenché une ruée sur les gisements de lithium dans les Andes, notamment au nord de l’Argentine, où des dizaines de communautés autochtones résistent à leur déracinement. Cʼest ce que nous racontent Roger Moreau depuis Salinas Grandes et Azul Blaseotto, venue de Buenos Aires.

En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales.

Que voit-on dʼautre dans ces puces de cristal ? On peut voir sʼy refléter les mouvements mécaniques et répétitifs des ouvriers et ouvrières de lʼélectronique en Chine et en Inde, racontées par Agnès Crépet, qui étudie cette industrie depuis dix ans au sein de lʼentreprise Fairphone. Ou encore y voir scintiller les eaux cristallines des lacs des communautés innus et inuits de lʼextrême nord du Québec, et imaginer la colère des habitant·es du port de Sept-Îles face à un projet dʼextraction de terres rares dans des gisements radioactifs. Marc Fafard a traversé lʼAtlantique pour venir raconter lʼéternel retour de ces entreprises minières dans la région. Elles comptent cette fois extraire du gallium, le métal dont sont faites les nouvelles générations de puces électroniques, dont les performances continuent à doubler tous les deux ans, conformément à la loi de Moore que les puissances économiques font implacablement respecter dans le monde.

➤ Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・David Maenda Kithoko, Gloria Menayame (2025)

À partir de tous ces récits, on comprend aisément que plus on laisse les entreprises disséminer des cartes électroniques dans tout ce qui nous entoure, plus augmentent les accaparements et lʼintoxication – à Crolles, à Salinas Grandes, à Sept-Îles et ailleurs – mais aussi le risque de plus en plus évident de guerre des ressources entre puissances économiques rivales. C’est pour mettre la main sur des gisements de terres rares et autres minerais indispensables au numérique que l’administration Trump menace d’occuper le Groenland. C’est pour se procurer le pétrole nécessaire à la course à l’ia et à l’armement qu’elle attaque le Venezuela. Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources. Ce sont les taux de croissance de ce secteur qui nous enferment chaque jour un peu plus dans ce tunnel « hyperloop » au bout duquel il y a la guerre. En retour, cet horizon de l’affrontement inéluctable renforce encore la croissance du numérique, devenu le système nerveux de technologies militaires contemporaines.

Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources.

Aussi, qu’elle soit prônée par la Chine, les États-Unis ou l’Europe, « la souveraineté technologique » ne désigne pas une quête d’autosubsistance qui aurait pour corollaire de laisser le reste du monde en paix, une forme d’autosuffisance technique et matérielle. La « souveraineté » désigne en réalité le renforcement impérial et la course à l’armement. Le troisième enjeu de ce colloque et de la manifʼaction qui a suivi est donc devant nous, et pour longtemps. Plutôt que de croire les contes pour enfants de « lʼindustrie relocalisée », nous devons faire cesser la mise sous dépendance généralisée que crée chaque nouveau service numérisé : lʼécole des écrans, la e-médecine, les cerveaux perfusés par ia, et ainsi de suite. Ces entreprises en apparence toutes-puissantes ont des vulnérabilités : le risque de désaffection, la révolte des usager·es contre la colonisation de la vie par ces technologies pourrait en être une, si des événements aussi riches et festifs que ceux de Grenoble se multipliaient. Dans une perspective plus réaliste, lʼautre vulnérabilité évidente de ce secteur est précisément ce que le travail du collectif STopMicro a contribué à mettre en lumière : la fragilité croissante de ses chaînes dʼapprovisionnement à mesure que le contexte géopolitique se fait plus volatile. Elles pourraient être déstabilisées par la multiplicité des conflits et des résistances quʼelles ont déclenchées, depuis les mines jusquʼaux data centers, si la solidarité internationale parvenait à les amplifier et à les relier comme autant de maillons.

Manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et stmicroelectronics, 30 mars 2025.

Celia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Elle est l’autrice de Merci de changer de métier. Lettre aux humains qui robotisent le monde (Éditions de la Dernière lettre, 2020), co-autrice de La machine est ton seigneur et ton maître (Agone, 2015). Elle a traduit et postfacé Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Agone, 2021). Son dernier livre, La ruée minière au xxie siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024) a reçu le « coup de cœur du jury » du Prix du livre d’écologie politique 2024.


Anatomie d’une puce

Partie 1 : Dans le ventre d’une puce

1 — Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ? (collectif STopMicro)

D’où viennent les matériaux utilisés par stmicroelectronics et Soitec ? Le collectif STopMicro a enquêté pour retracer les liens internationaux des entreprises iséroises.

2 — Voyage au cœur des usines dʼassemblage de puces électroniques (collectif STopMicro)

Après leur gravure dans les salles blanches du Grésivaudan, les puces iséroises partent dans dʼautres usines à lʼautre bout du monde pour les phases de découpe, dʼassemblage et de test. Partons pour un voyage dans ces pays où lʼindustrie électronique délocalise les tâches subalternes de la fabrication.

3 — Un téléphone propre, ça nʼexiste pas (Agnès Crépet)

Devant la complexité de la division internationale du travail et du capitalisme mondialisé, est-il encore possible de retracer les chemins empruntés par les matières premières et les composants ? Fairphone s’y attelle depuis des années, pour tâcher de créer une filière « propre ». Discussion avec Agnès Crépet de Fairphone et du Mouton Numérique.

Partie 2 : Très brève relation de la destruction du monde

4 — Le Québec est une terre qui a été colonisée pour ses minéraux (Marc Fafard)

Les terres rares sont essentielles à lʼindustrie de la microélectronique et à la production de semi-conducteurs, c’est pourquoi la France a signé, en octobre 2023, un accord de coopération bilatéral avec le Canada, puis une « déclaration d’intention » avec le Québec sur « les métaux critiques indispensables à la transition énergétique et numérique ». Marc Fafard, activiste canadien membre du collectif Sept-Îles sans uranium, raconte ce qu’est lʼextraction de terres rares au Québec et notamment ses impacts environnementaux et sociaux pour les populations autochtones du Canada.

5 — Lʼhistoire minière est étroitement liée à lʼhistoire de la colonisation (Azul Blaseotto, Marc Fafard et Roger Moreau)

Avec l’explosion de la production des batteries électriques en Europe, la « transition énergétique » cache trop souvent des dommages sociaux et environnementaux. Loin du mythe de la dématérialisation du numérique, l’extraction et l’exploitation de terres rares et du lithium aux Amériques démontre au contraire la réalité et la brutalité de ce système. De la dépossession d’une population locale de ses ressources aux logiques colonialistes de ces industries minières, Azul Blaseotto (autrice de Vidas de Litio, Argentine), Marc Fafard (Sept-Iles Sans Uranium, Canada) et Roger Moreau (militant contre l’extraction du lithium, Jujuy, Argentine) nous font part des différentes stratégies pour lutter contre ce système.

6 — Le Congo : une terre de pillage généralisé par les grandes puissances européennes (Fabien Lebrun et David Maenda Kithoko)

L’explosion de la production de biens électroniques est le moteur d’une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC). La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique). Discussion avec Fabien Lebrun, auteur de Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté et David Maenda Kithoko de l’association Génération Lumière.

7 — Histoire dʼune vallée minière en France (Nicolas Rouillé)

Dans son ouvrage L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière, Nicolas Rouillé explore lʼhistoire de la mine de Salsigne, située dans lʼAude, qui fut à une époque la plus grande mine dʼor dʼEurope Occidentale, et la première mine dʼarsenic au monde. Exploitée pendant près dʼun siècle, ce site a fermé ses portes en 2004. À travers une série de témoignages recueillis entre 2020 et 2023, lʼauteur donne la parole aux habitants et habitantes de la vallée de lʼOrbiel. Ces récits mettent en lumière lʼimpact environnemental et sanitaire laissé par des décennies dʼactivité minière, ainsi que les préoccupations liées aux projets de relance de lʼactivité extractive.

8 — LʼEurope autonome en extraction de lithium et en fabrication de Tesla ? (Tesla Stoppen!, Stop Mines 03 et Minas não, sim à Vida)

Dans un contexte géopolitique tendu, les pays de l’Union européenne se sont lancés dans l’ouverture de mines de métaux critiques et d’usines. L’idée est simple : relocaliser l’industrie électronique au nom d’une prétendue « souveraineté industrielle ». Pour autant ces projets ne favorisent pas l’autonomie des territoires et accroissent au contraire une dépendance à un système capitaliste écocidaire. Discussion avec des opposant·es à l’usine Tesla en Allemagne, Stop Mines 03 (collectif luttant contre le projet d’une mine de lithium dans l’Allier) et Minas não, sim à Vida (collectif luttant contre des projets de mine au Portugal)

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  1. ESIA, « Semiconductors : strategic enabler of everyday life », 2024.
  2. Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ?, Anatomie d’une puce, p.20.
  3. « Plongée dans le monde des semi-conducteurs », France Inter, émission spéciale à Grenoble, 11/11/2021.
  4. Les citations suivantes sont extraites de Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ?, Anatomie d’une puce, p.20.

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28.05.2026 à 09:29

Voyage au Moyen Âge, quand l’animal n’existait pas

Pierre-Olivier Dittmar

“Il n’y avait pas d’animal au Moyen Âge.” Ainsi s’ouvre le livre de Pierre-Olivier Dittmar, une passionnante histoire socio-culturelle du vivant sur le thème de l’animal en tant que catégorie, qui n’a pas toujours existé comme on la connaît. Contrairement aux animaux eux-mêmes, qui vivaient bien sûr par milliers autour des humains, parmi eux… ou en eux. Extrait.

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Texte intégral (6814 mots)
Temps de lecture : 15 minutes

Ce texte est extrait de l’introduction du livre L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale de Pierre-Olivier Dittmar, paru en 2026 aux éditions Gallimard, dans la collection « Bibliothèque illustrée des histoires ».


Il n’y avait pas d’animal au Moyen Âge. Il y avait, bien sûr, des milliers de merles dans les arbres pour se chamailler, autant d’écrevisses pour peupler les ruisseaux et de blaireaux pour passer leur vie à creuser des terriers que des renards viendraient plus tard leur disputer. Bien sûr des bœufs, les sabots pleins de boue, ont tiré des heures durant des herses sous la pluie, et bien sûr, des milliers de moutons traversaient tous les étés la Provence pour profiter du frais des montagnes tandis que des chevaux vivaient dans la pénombre des écuries, ne sortant que brossés, harnachés et parés pour porter une femme ou un homme le temps d’un tour en ville. Bien sûr, il y avait des chiens pour dormir sur des draps de soie dans les lits à rideaux, comme il y eut des puces sur ces chiens pour sucer leur sang, et parfois transmettre la peste aux humains. Bien sûr, il y avait des animaux dans les villes et les campagnes d’une Europe qui ignorait les pesticides, l’agriculture intensive et les fermes-usines. Mais si les animaux étaient présents en nombre, pour eux-mêmes et pour les humains avec qui ils partageaient leurs territoires, l’animal en tant que catégorie, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait pas.

L’animal en soi

Ce que nous avons été habitués depuis longtemps à appeler « animal » n’a pas toujours existé. Le Moyen Âge ne connaissait rien de tel et bien des signes nous laissent même penser qu’il pourrait à nouveau cesser d’exister. Parce que leurs destins sont liés, on peut légitimement se demander s’il ne faudrait pas dire de l’animal ce que Foucault disait de l’homme, à la fin des Mots et les Choses : « L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine1. »

Combien ce mot d’« animal » et surtout l’usage que nous en faisons paraîtraient étranges pour un humain de l’an mil ! Comment une femme ou un homme de ces années-là pourrait concevoir notre façon de vivre le monde, les étonnantes catégories par lesquelles nous délimitons et associons les différentes formes de vie ? Notre monde où la « nature » est devenue une chose si extérieure qu’on peut aller le week-end s’y promener ? Comment lui expliquer que nous tenons également pour vraies les deux expressions : « L’homme est un animal » et « L’homme n’est pas un animal » ? Peut-être serait-il surpris de constater avec quelle fréquence ces axiomes sont incidemment rappelés et mis en doute ? Untel est bien aimable, il a un comportement « humain » avec son entourage ; tel autre a exagéré hier soir, il s’est comporté comme une « bête ». À l’inverse, la prestation de ce guitariste était exceptionnelle, c’est une vraie « bête de scène ». Qu’est-ce que « l’animal », qu’est-ce que « la bête » ici ? Comment expliquerions-nous à notre interlocuteur médiéval ce que signifie le « côté animal de l’homme » si cette catégorie – l’animal – englobe les libellules et les pingouins, les étoiles de mer et les chimpanzés ?

Combien ce mot d’« animal » et surtout l’usage que nous en faisons paraîtraient étranges pour un humain de l’an mil !

Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses recherches ont mis en évidence la singularité de la modernité occidentale qui oppose les humains aux autres formes de vie mouvantes, regroupées sous le vocable générique d’« animal2 ». Ce n’est pas le moindre des paradoxes : alors que la modernité a produit un ensemble sans équivalent de moyens techniques et intellectuels lui permettant d’appréhender l’ampleur de la biodiversité terrestre, allant bien au-delà des limites de la perception humaine, elle a dans le même temps promu ce concept étrange, l’« animal » (au singulier), fonctionnant comme un négatif de l’homme. Au double sens de négatif : celui de négativité et celui d’empreinte, de matrice. Ce faisant, la plupart du vivant s’est trouvé pensé en termes de manque et de privation : l’animal est sans raison, sans logos, sans politique, sans humour, etc.

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L’usage de ce concept – l’« animal » – ne crée pas seulement une coupure entre les humains et le reste du monde ; il suscite toujours une seconde coupure, moins visible, plus intime, au sein même de chaque individu, une coupure dont les conséquences sont tout aussi importantes. De fait, cette séparation du monde en deux ne peut se penser sans l’érection d’un empire dans l’empire, produisant une série de divisions au sein même de l’homme3, toujours prêtes à se réactualiser dans de nouveaux dualismes. En même temps que le monde, ce sont toutes les conceptions de la personne qui se polarisent en opposant à chaque fois un pôle humain et un pôle animal. Ce mouvement concerne en premier lieu les relations entre l’âme et le corps, profondément bouleversées par les propositions de Descartes4, mais il ne se limite pas à la seule philosophie puisque chacun est capable de constater combien ce type d’opposition est aujourd’hui partagé tant par la littérature savante que par la littérature de gare, où l’affrontement entre une part animale et une part humaine est décrit au sein de chaque individu comme une opposition entre l’émotion et l’intelligence5, entre le cerveau gauche et le cerveau droit, entre un cerveau dit « reptilien » (ou primitif, profond) et le néocortex, etc.

Ces deux phénomènes, la coupure de l’homme d’avec le monde animal et la coupure au sein de chaque individu, se répondent l’un l’autre et gagnent à être pensés dans un même souffle. Pour le dire avec Giorgio Agamben :

Nous devons […] apprendre à penser l’homme comme ce qui résulte de la déconnexion de ces deux éléments [l’homme et l’animal] et examiner non le mystère métaphysique de la conjonction, mais le mystère pratique et politique de la séparation. Car qu’est-ce que l’homme, s’il est toujours le lieu – et aussi bien le résultat – de divisions et de césures incessantes ? Travailler sur ces divisions, se demander en quelle manière – chez l’homme – l’homme a été séparé du non-homme et l’animal de l’humain, est plus urgent que de prendre position sur les grandes questions sur les prétendus valeurs et droits humains6.

« Les quadrupèdes », Livre des propriétés et des choses, v. 1416, ouverture du livre XVIII, Ville de Reims, bibliothèque municipale, ms 993, f. 254v. Photo ©BM de Reims.

L’objet de cet ouvrage est de témoigner d’un monde, d’une période, qui ignorait cette double coupure et la fait émerger. À ce titre, le Moyen Âge apparaît à la fois comme une ressource pour le contemporain, le témoignage d’un monde pré-moderne, pré-naturaliste, que l’on gagne à mieux comprendre si l’on veut organiser notre survie ; et dans le même temps, cette période s’impose comme un moment historique décisif où précisément fermente et s’invente la conception moderne de l’animal. De fait, si nous devions rencontrer non plus un homme de l’an mil, mais un homme ou une femme du xve siècle, l’étrangeté de nos catégories serait sans doute déjà moins forte et leur altérité nous apparaîtrait moins radicale, car pendant les quelques siècles qui séparent nos deux interlocuteurs médiévaux, se met justement en place une conception du monde dont nous sommes encore largement débiteurs.

Le Moyen Âge apparaît à la fois comme une ressource pour le contemporain, le témoignage d’un monde pré-moderne, pré-naturaliste, que l’on gagne à mieux comprendre si l’on veut organiser notre survie.

Comme l’a bien noté Jacques Derrida, « l’animal », au singulier général, possède l’étrange statut de mot-symptôme dont l’usage et les interprétations impliquent des conséquences métaphysiques, éthiques, juridiques, politiques sans fin7. De ce fait, la présence ou l’absence de ce concept dans une société est un marqueur décisif pour saisir son rapport au monde, et ce n’est pas un hasard si Claude Lévi-Strauss ouvre La Pensée sauvage par les mots suivants : « On s’est longtemps plu à citer ces langues où les termes manquent, pour exprimer des concepts tels que ceux d’arbre ou d’animal, bien qu’on y trouve tous les mots nécessaires à un inventaire détaillé des espèces et des variétés8. » Par cette phrase inaugurale, l’anthropologue questionnait les préjugés de ses collègues sur les cultures « primitives » qui ignoraient le concept d’« animal » ; il ne se doutait pas que ce qui apparaissait alors comme une caractéristique des cultures exotiques avait été le fait de l’Occident antique et chrétien pendant des siècles.

L’étude du vocabulaire antique et médiéval est sans équivoque : l’usage du grec zoon et du terme latin animal a peu à voir avec nos usages contemporains, et imposerait qu’on les traduise tous deux par « animé » puisqu’ils désignent l’ensemble des êtres qui sont dotés de mouvement et possèdent une âme (une anima), dont l’homme fait naturellement partie9. De fait, il n’existe pas dans ces mondes anciens de terme courant désignant alors l’ensemble des animaux sauf l’homme. La sémantique latine où le terme « animal » désigne l’« animé » traverse tout le Moyen Âge latin et, dans un premier temps, l’ancien français conserve ce sens inclusif, même si, comme le remarque le Dictionnaire historique de la langue française, son usage devient « rare et savant au Moyen Âge ».

➤ Lire aussi | Haines chiennes : la police des chiens errants dans le Mexico de 1790・Jerónimo Bermúdez (2024)

À l’extrême fin du XVIIe siècle, le dictionnaire de Furetière témoigne d’un monde qui a radicalement changé : si l’usage savant et antique d’« animal » est encore connu, l’auteur affirme que « dans le discours ordinaire on entend seulement par ce mot les bestes à quatre pieds qui vivent sur la terre, un bœuf, un cheval, etc. ». Cette nouvelle acception témoigne sans doute de la diffusion des théories de Descartes qui réduisent les animaux à des corps sans âme ; elle témoigne aussi, plus profondément, d’une transformation du rapport au monde pendant la période médiévale, qui passe par l’invention de l’Animal au sens moderne et exclusif.

Ne nous y trompons pas, ce n’est pas (seulement) d’un chapitre de l’histoire intellectuelle dont témoigne ce changement de vocabulaire, c’est aussi d’un bouleversement des relations entre les existants au sein d’un monde où l’on assistait à la messe avec son chien sur les genoux en hiver, où il existait des procès d’animaux, où les saints parlaient aux oiseaux et aux loups, où les animaux destinés à être consommés rentraient à pied dans les villes et les villages pour être abattus et vendus au détail, souvent sur la terre des morts, dans les cimetières qui jouxtaient les églises, dans ces lieux de culte où on conduisait aussi les moutons pour payer en nature une dîme dont la redistribution était censée profiter aux plus faibles. Le Moyen Âge a connu toutes ces pratiques et il a aussi produit les transformations ontologiques et politiques qui les ont rendues plus tard impossibles.

Le changement de vocabulaire témoigne d’un bouleversement des relations entre les existants au sein d’un monde où l’on assistait à la messe avec son chien sur les genoux, où il existait des procès d’animaux, où les saints parlaient aux oiseaux.

Pour décrire cette longue mutation on ne saurait donc parler de l’animal pour lui-même sans considérer l’effet que ce discours a eu sur l’animal au sein de l’homme. L’enjeu est dès lors de décrire ce double mouvement qui s’impose comme une transformation essentielle au cœur de la période médiévale et dont nous sommes toujours tributaires.

« Châtiment des enfants maudits par Élisée », Bible de Pampelune, 1197, bibliothèque d’Amiens Métropole, Ms. 108 f. 122v. Photo ©IRHT/CNRS

Le Moyen Âge aujourd’hui

Mais de quel Moyen Âge parle-t-on ici ? La perception de cette période a évolué ces dernières années, fortement affectée par les débats concernant les origines de la crise écologique actuelle. Si les effets géologiquement repérables de l’action humaine se manifestent plutôt dans la seconde moitié du xxe siècle, et si l’essor de la concentration en CO2 dans l’atmosphère est net depuis la fin du xviiie siècle, le Moyen Âge est régulièrement cité comme une période charnière ayant rendu possible ce basculement fondamental dans l’histoire de la planète10. La lecture historique que propose Philippe Descola dans Par-delà nature et culture est révélatrice du rôle décisif que joue cette période pour l’anthropologie de la nature.

Le Moyen Âge apparaît à deux reprises dans son ouvrage princeps. Il est dans un premier temps décrit comme relevant d’une ontologie analogique, dans la continuité des mondes antiques, c’est-à-dire d’une société extrêmement fragmentée où l’ensemble des existants (humains, animaux, végétaux, minéraux, esprits) sont reliés par des systèmes d’analogie, de métaphore, de sympathie ou d’antipathie. Selon l’anthropologue, cette conception analogique du monde se perpétue jusqu’au xviie siècle avec la diffusion des conceptions cartésiennes de la personne qui augurent le partage occidental entre nature et culture, entre l’homme et l’animal.

La perception du Moyen Âge a évolué ces dernières années, fortement affectée par les débats concernant les origines de la crise écologique actuelle.

Une centaine de pages auparavant, Philippe Descola propose toutefois un schéma historique différent, dans lequel l’adoption du christianisme semble constituer la bascule décisive de l’Occident vers une conception du monde fondée sur la coupure entre nature et culture. Ici, la diffusion en Europe d’un cadre monothéiste où l’homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, lui confère une singularité absolue au sein de la Création ; de même, la mission que Dieu confie à Adam au paradis (donner un nom à chacun des animaux) semble confirmer la position d’extériorité et de surplomb de l’humain sur les autres formes de vie ; en dernier lieu, l’incarnation de Dieu dans un humain (le Christ) renforce un peu plus le caractère anthropocentrique de la nouvelle religion. Celle-ci instaure un rapport au temps et à l’histoire tout à fait particulier, dans lequel la Création avec toute la diversité de formes de vie qui la constitue, avec ses arbres et ses animaux, ses pissenlits et ses castors ; cette Création donc, la vie sur Terre, est pensée comme un décor temporaire, une parenthèse du divers, avant une éternité où seuls subsisteront « Dieu et les âmes : c’est-à-dire des hommes sous un autre avatar11 ». Tous ces éléments, et bien d’autres comme l’abandon du sacrifice animal, apparaissent ici comme autant de fondements théoriques anticipant et provoquant une rupture majeure entre les humains et les autres animaux, et plus généralement entre nature et culture.

Que faire de cette rupture en deux temps ? Faut-il considérer cette double naissance comme une contradiction ? On gagne sans doute plus à penser que les deux phénomènes décrits par Philippe Descola délimitent une période courant de l’adoption généralisée du christianisme à l’avènement de la société industrielle, et qui peut être considérée dans l’histoire longue de l’Occident comme une période de lente reconfiguration des rapports au monde, dotée en quelque sorte d’une ontologie hybride. Faut-il désigner cette période comme « pré-moderne », « pré-industrielle », « pré-naturaliste » ? Je préfère, pour éviter toute forme de téléologie et mettre en avant la consistance de cette séquence, parler d’un « long Moyen Âge » avec Jacques Le Goff et Jérôme Baschet12. Au-delà de la question de vocabulaire, l’essentiel est bien de s’accorder sur la pertinence d’un cadre chronologique qui se définit par une intrication et un travail en profondeur des ontologies, borné d’un côté par des ruptures radicales avec les cultures antiques, et de l’autre par des conceptions de la Nature et de la personne qui ne se délitent qu’à partir du xviie siècle13.

➤ Lire aussi | Une écologie médiévale ? Ressources, besoins et société・Fanny Madeline et Louise Gentil (2024)

Ce n’est pas tout, car force est de constater que ces nouvelles perspectives sur l’Occident médiéval dépassent de beaucoup le simple cadre de l’université. De façon significative, lorsque j’entamais la thèse qui a inspiré cet ouvrage au début des années 2000, les deux questions, l’animal et le Moyen Âge, semblaient intimement liées. Dans un imaginaire très largement partagé, l’Antiquité et la Renaissance étaient naturellement associées à l’humanisme14, ce que venaient confirmer les œuvres de fiction et le patrimoine touristique qui donnaient à voir au fronton des temples antiques et des palais du xvie siècle des femmes et des hommes semblant vivre à moitié nus, un éternel été. Les médiévaux vivaient pour leur part un hiver sans fin, couverts de peaux de bête. Leur proximité avec les animaux semblait s’imposer dans les images d’Épinal et plus directement dans l’ornementation de l’architecture médiévale européenne, aussi bien religieuse que civile : par les 1200 animaux que l’on peut, paraît-il, compter sur la façade de la cathédrale de Reims, par les milliers de scènes de combats, de dévorations, d’hybridations qui peuplent les chapiteaux des églises romanes, les portails et les gargouilles du monde gothique.

Dans sa proximité avec l’animal, le Moyen Âge s’imposait comme un négatif de la modernité, tantôt sinistre et repoussant, tantôt regretté et désiré, suivant que l’on adoptait une conception sombre ou lumineuse du monde moderne. Moyen Âge et animalité semblaient alors évoluer dans un rapport d’homologie dont témoigne la langue, puisque c’est bien sur le même registre que l’on dit « on n’est pas des bêtes » et « on n’est pas au Moyen Âge ». Dès lors, travailler sur l’animal comme travailler sur l’époque médiévale revenait souvent à questionner la part refoulée, la mauvaise conscience de l’Occident contemporain.

Lettrine P, Moralia in Job, Dijon, vers 1111, Cîteaux B.M. ms. 173, f. 56v. Photo ©IRHT/CNRS.

Si ces préjugés restent d’actualité, il semble que les usages contemporains du Moyen Âge les débordent de plus en plus. Car comment ne pas voir que le Moyen Âge a changé de statut durant les dernières décennies ? Que ce que l’on nomme « médiévalisme » instaure un rapport nouveau avec cette période, qui ne peut être que partiellement comparé aux usages précédents du Moyen Âge, comme ceux de la période romantique ? Comment ne pas penser que, de fêtes médiévales en séries à succès, depuis la reproduction des grandes batailles jusqu’aux performances éphémères d’enfants portant diadèmes et épées de bois, le Moyen Âge est en train de prendre une nouvelle place dans l’étiologie de nos cultures contemporaines ? Que la recherche passionnée de savoirs prénaturalistes pour penser l’agriculture de demain, que la réappropriation militante des sorcières médiévales15 autant que les mises en scène virilistes, épée à la main, des militants d’extrême droite, sont autant de signes qu’un Moyen Âge, étrange, transformé, affleure sous la modernité et la modifie en profondeur ? Comment ne pas considérer, en somme, que ce nouveau Moyen Âge est en train de se substituer à l’Antiquité qui avait assumé la fonction de récit de fondation de nos sociétés, dès la Renaissance carolingienne et pendant plus d’un millénaire ?

La question animale est devenue politique, le Moyen Âge est devenu politique, et ces questions sont désormais autant des objets de confrontation entre activistes que de débats universitaires.

Les récupérations, les usages politique et artistique du Moyen Âge qui gagnent chaque année en importance témoignent d’une reconfiguration à l’œuvre de notre imaginaire historique16. Dans cet insaisissable bouleversement en cours, force est de constater que le nouveau statut du Moyen Âge en fait un lieu stratégique pour penser le contemporain. Comprendre les relations entre les humains et les autres animaux pendant la période médiévale n’apparaît plus comme une pure question d’érudition, mais davantage comme un enjeu politique pour un monde décidé à s’émanciper de la tyrannie du présent17.

« Les animaux au Moyen Âge » : un tel énoncé était totalement innocent il y a un siècle, l’exemple même d’un sujet mineur, d’un savoir gratuit et sans enjeux, d’une passion pour médecin de campagne avide de récits folkloriques et d’antiquités celtiques. Tout a changé : la question animale est devenue politique, le Moyen Âge est devenu politique, et ces questions sont désormais autant des objets de confrontation entre activistes que de débats universitaires.


Image principale : Hybride, palais-musée des Archevêques de Narbonne (vers 1230), photographie par Pierre-Olivier Dittmar. Les autres illustrations sont issues de L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale, ©éditions Gallimard, 2026.

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Notes

  1. Michel Foucault, Les Mots et les Choses, Paris, 1966, Gallimard, p. 398.
  2. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
  3. La notion d’homme qui utilise le terme générique issu du latin Homo, pour désigner les individus mâles est contemporaine de la notion moderne d’animal. J’utilise dans ce texte le terme homme (plutôt qu’humain) pour faire référence à cette construction culturelle médiévale.
  4. Jérôme Baschet, Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, Paris, Flammarion, 2016, notamment le chapitre « Quand finit le long Moyen Âge : la Nature sans personne et la personne sans relation ».
  5. Antonio Damasio, Le Sentiment même de soi. Corps, émotion, conscience, Paris, Odile Jacob, 2002 [1999].
  6. Giorgio Agamben, L’Ouvert. De l’homme et de l’animal, Paris, Rivages, 2002, p. 31.
  7. Jacques Derrida, L’Animal que donc je suis, Paris, Galilée, 2006, p. 65.
  8. Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 3
  9. Christopher Lucken, « La raison des mots des animaux sans raison », in J. Förstel, M. Plouvier (dir.), L’Animal. Un objet d’étude, Paris, Éditions du CTHS, 2020 (en ligne). Pour une première invention de l’animal en contexte aristotélicien, voir aussi : Francis Wolff, « L’animal et le Dieu : deux modèles pour l’homme. Remarques pouvant servir à comprendre l’invention de l’animal », in B. Cassin, J.-L. Labarrière (dir.), L’Animal dans l’Antiquité, Paris, Vrin, 1997, p. 179-180.
  10. Sylvain Piron, L’Occupation du monde, Bruxelles, Zones sensibles, 2018.
  11. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, op. cit., p. 103-105.
  12. Jacques Le Goff, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?, Paris, Seuil, 2014.
  13. Jérôme Baschet « Quand finit le long Moyen Âge ? », dans Corps et âmes, op. cit., p. 269-299 et 304-306, et Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’économie, Albi, Crise & critique, 2024.
  14. Thomas Golsenne, « “L’homme est la mesure de toutes choses” (ou comment l’humanisme de la Renaissance est fondé sur deux malentendus) », in G. Bartholeyns, P.-O. Dittmar, M. Har-Peled, V. Jolivet (dir.), Adam et l’Astragale. Essais d’anthropologie et d’histoire sur les limites de l’humain, Paris, Éditions de la MSH, 2013, p. 223-61.
  15. Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitine, Genève, Entremonde, 2018.
  16. Tommaso di Carpegna Falconieri, Médiéval et militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2019. Voir William Blanc, Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire, Paris, Libertalia, 2015.
  17. Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits, Paris, La Découverte, 2018 ; Zrinka Stahuljak. Médiéval contemporain. Pour une littérature connectée, Paris, Éditions Macula, 2020 ; Thomas Golsenne et Clovis Maillet, Un Moyen Âge émancipateur, Paris, Même pas l’hiver, 2021.

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14.05.2026 à 09:30

Quels mondes après le capitalisme ?

Jérôme Baschet&nbsp;·&nbsp;Laurent Jeanpierre

C’est un livre dans lequel on voudrait habiter : dans “Mondes postcapitalistes” des dizaines d’auteur·ices imaginent la vie après le capitalisme, puisant dans le meilleur des sciences humaines et sociales pour composer une société libre et épanouissante. Reste à la faire advenir, contre un capitalisme bien décidé à tout détruire ! Tour d’horizon de l’ouvrage.

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Texte intégral (9690 mots)
Temps de lecture : 22 minutes

Ce texte est la présentation du livre collectif Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, paru en 2026 aux éditions de la Découverte dans la collection « Cahiers libres ».

Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.


Ce livre propose une expérience de pensée : que pourraient être des sociétés, que deviendrait la planète Terre, une fois débarrassées du capitalisme ? Pour beaucoup, la question pourra paraître incongrue, vaine, ridicule peut-être. Et d’abord irréaliste : comment le capitalisme pourrait-il s’effacer jusqu’à cesser d’être ? Et puis, vouloir se passer du capitalisme, n’est-ce pas un projet moralement douteux, irresponsable, criminel même : les tentatives se réclamant de ce dessein au cours du siècle dernier n’ont-elles pas conduit à des désastres sociaux et politiques aboutissant à la mort de dizaines de millions d’êtres humains ? Vouloir défaire le capitalisme, voilà qui ignore de surcroît les bienfaits, les progrès indubitables, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de conditions matérielles d’existence, apportés par ce système social. À ces objections de principe, qui saturent le sens commun et l’imagination collective, il est largement répondu dans les pages de cet ouvrage.

Nous désignerons par « capitalisme » – cela fait l’objet de plus amples développements dans l’introduction qui suit cette présentation – non pas une manière particulière d’organiser la vie économique, mais un type singulier de formation sociale, de structuration de la vie commune, où l’économie et, avec elle, la production et la croissance s’autonomisent et deviennent des finalités indépendantes et impérieuses, à tel point qu’elles tendent à imposer toujours plus leur logique propre aux autres sphères sociales et aux autres types d’activités. Comme l’ont montré nombre d’historiens et d’anthropologues, les ensembles humains (et non humains) qui sont structurés sous la tutelle du capitalisme n’ont rien d’éternel ni de naturel1. À l’origine du problème posé dans cet ouvrage, il y a donc cette simple interrogation : ce qui a été fait par les humains ne peut-il pas être défait par eux ? Et ce d’autant plus, peut-être, que le capitalisme a émergé à une période qui reste débattue mais qui ne lui confère, en toute hypothèse, qu’une courte existence de quelques centaines d’années2. À l’échelle de l’histoire humaine, et plus encore de l’histoire planétaire, son emprise sur nos comportements et sur l’environnement ne représente donc qu’un moment infime. Le caractère historique du capitalisme n’implique pas que ses institutions soient nécessairement fragiles, mais cela justifie qu’une réflexion sur ce qui pourrait avoir lieu s’il n’existait plus puisse être menée sans immédiatement passer pour absurde.

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Au-delà de l’anticapitalisme

Pourquoi un tel travail d’imagination s’avère-t-il à nouveau indispensable ? Après tout, les critiques du capitalisme sont presque aussi anciennes que le capitalisme lui-même. Elles montrent que c’est ce type d’organisation de la vie collective qui produit et entretient des phénomènes de domination et d’exploitation variés entre humains et entre les humains et le reste du vivant3. S’il reprend et développe une grande partie de ces critiques, ce livre n’en propose ni une nouvelle version ni un nouvel inventaire. Il trouve d’autres sources dans la conjoncture actuelle où les contestations du capitalisme sont elles-mêmes renouvelées. Depuis au moins deux décennies, d’amples observations scientifiques attestent du réchauffement climatique et du dépassement d’autres « limites planétaires » qui rendent déjà la vie insoutenable dans plusieurs régions du monde, altèrent des milieux entiers et déciment des espèces en grand nombre4. Selon une majorité de chercheurs, ces phénomènes dessinent l’horizon, à l’échéance de quelques dizaines d’années, d’une série toujours plus importante et irréversible de catastrophes environnementales5. Si l’origine humaine de ces dévastations prévisibles fait, elle aussi, l’objet d’un consensus général dans la communauté savante, comme en témoigne le sixième rapport du GIEC de 2021, plusieurs recherches ont visé à en spécifier les ressorts exacts6. L’idée que la structuration capitaliste de nos modes de vie contribue, de manière primordiale, à la destruction du vivant et de la planète a émergé de cette interrogation7. Aux pathologies classiques attribuées par ses critiques au capitalisme, s’ajoute donc désormais une menace plus fondamentale, celle d’une altération radicale des conditions de vie sur la planète – ce que l’on qualifie aujourd’hui de mise en péril de l’habitabilité de la Terre, impliquant un risque existentiel pour de nombreuses espèces, dont l’espèce humaine.

La figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme.

Constater que le capitalisme est un facteur de crises plus que de stabilité, qu’il est à l’origine de guerres ou de dépressions, et aujourd’hui, et plus encore demain, d’autres convulsions irrémédiables et destructrices, n’a cependant rien d’une hypothèse nouvelle. Une partie du discours marxiste a insisté sur la récurrence des crises du capitalisme et sur leurs effets néfastes pour les populations. Il reste que, sur la base de données chiffrées, plusieurs historiens et sociologues ont vu dans les crises économiques et politiques du début du xxie siècle plus que la simple répétition, même amplifiée, de phénomènes antérieurs : un ensemble de perturbations entrelacées et de nature différente ; un point de « bifurcation » dans l’histoire de longue durée du capitalisme lui-même ; un seuil à partir duquel sa survie et son remplacement par une autre forme de structuration sociale (peut-être plus dévastatrice encore) sont désormais, pour la première fois, en jeu à une échelle aussi grande sur la scène historique8.

➤ Lire aussi | Désirer après le capitalisme・Haud Guéguen (2023)

Face à l’horizon des catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.

Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés9 ? Tandis que celles et ceux qui, depuis bientôt deux siècles, ont proposé d’en sortir ne sont pas arrivés à leurs fins. Pourquoi en irait-il différemment demain ? Certains imaginent que le capitalisme saura inventer des solutions aux problèmes environnementaux qu’il a lui-même produits. Mais, si le capitalisme est à l’origine des maux de la planète, pourquoi faire aveuglément confiance à ceux qui souhaitent sa perpétuation ? Il est au moins aussi intéressant, et pas moins rationnel, de se livrer, ne serait-ce qu’à titre provisoire, à l’expérience de pensée que propose cet ouvrage : imaginer ce que sa disparition rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

Cet ouvrage propose une expérience de pensée : imaginer ce que la disparition du capitalisme rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

L’An 01 de Gébé, 1970-1972.

Nouveaux savoirs sur les alternatives au capitalisme

Principalement spéculatives aux siècles derniers, ces interrogations font, depuis quelques années, l’objet de recherches plus méthodiques. Certaines recourent à l’imagination, au raisonnement contrefactuel, à la déduction. Des travaux ont tenté de clarifier quels pourraient être les futurs alternatifs au capitalisme néolibéral, tandis que d’autres se sont livrés à des exercices prospectifs à des horizons plus ou moins lointains. Des théoriciens et chercheurs tentent par exemple de dessiner des scénarios postcapitalistes à partir de quelques paramètres généraux comme la démographie, le climat, les richesses produites, l’avenir technologique, la disponibilité des ressources énergétiques10. Des diplômes, des chaires d’université et des centres de recherche portent déjà sur le postcapitalisme11. Dans plusieurs disciplines des sciences sociales, comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la science politique, des enquêtes de terrain critiques sont conduites sur les alternatives au capitalisme déjà existantes12. Une partie des études scientifiques qui se réclament de la décroissance – un mot inventé par André Gorz en 1972 et ensuite défini comme la réduction des quantités de matériaux et d’énergies qu’une société extrait et traite, doublée d’une rupture avec l’idéologie de la croissance et d’un rejet du lien supposé entre croissance et bien vivre – contribuent à mieux cerner certaines des problématiques centrales pour le dépassement du capitalisme vers des types de sociétés où l’on vivrait mieux sans produire autant, en renonçant à la croissance comme nécessité interne au mode de production capitaliste, comme idéologie économique et objectif gouvernemental13.

Sous la pression des mouvements sociaux et après la crise financière de 2008 qui s’est diffusée dans les pays du Nord puis dans le reste du monde, les pensées se réclamant de la décroissance se sont de plus en plus intéressées aux formes non capitalistes d’activité et pas simplement à la réduction de la consommation. Les travaux d’économie écologique élaborant des scénarios de décroissance en termes de ressources parviennent eux aussi déjà à des résultats scientifiques fondamentaux pour nourrir une perspective postcapitaliste. Ils montrent par exemple qu’il serait possible de satisfaire les besoins humains essentiels – comme l’alimentation, la santé, l’accès à l’électricité ou l’éradication de l’extrême pauvreté – sans dépasser les limites planétaires14. Ils font appel à des visions et des cosmologies non occidentales afin de mettre en question les représentations hégémoniques du développement15. Un dialogue s’est ainsi instauré avec des perspectives écomarxistes ou écosocialistes plus sceptiques vis-à-vis des appels unilatéraux à la limitation, à la simplicité volontaire et à la frugalité, mais longtemps préoccupées par le changement profond des structures sociales du capitalisme. Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont donc plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance16 ».

Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance ».

Le projet de cet ouvrage est d’approfondir et d’élargir les perspectives critiques sur les alternatives possibles à l’ordre économique et social capitaliste. Prenant pour point de départ une analyse rigoureuse des héritages problématiques légués par le capitalisme contemporain, notamment en termes de domination économique, patriarcale et coloniale, elles cherchent à dépasser la simple critique du présent pour imaginer concrètement des futurs alternatifs. La plupart des approches proposées remettent au centre la viabilité du vivant et appellent à une réévaluation profonde des rapports entre humains et non-humains. L’objectif central demeure de réactiver et d’actualiser les horizons utopiques, non dans un esprit dogmatique ou prescriptif, mais en incitant à l’expérimentation concrète et à la confrontation entre cultures, traditions de pensée et disciplines. Dans tous les cas de figure, il s’agit d’articuler une réflexion théorique robuste avec l’analyse concrète des pratiques et des formes d’organisation qui pourraient caractériser les mondes postcapitalistes, tout en soulignant les difficultés, les tensions et les débats inhérents à une telle transformation. En participant ainsi à ce mouvement de réflexion et d’action, ce volume entend amplifier les discussions existantes autour du postcapitalisme et contribuer à renforcer leur visibilité.

➤ Lire aussi | Marx au soleil levant : le succès d’un communisme décroissant・Kōhei Saitō (2023)

Architecture d’une enquête collective

Les abécédaires et les encyclopédies n’ont pas manqué d’accompagner l’histoire des socialismes de ce dernier siècle17. Le présent livre situe ses ambitions aux antipodes de ces instruments d’édification et de propagande. Il ne s’agit ni de fixer une doctrine, ni de dégager un programme politique, encore moins d’embrigader les esprits. L’ouvrage n’est pas un catéchisme mais un livre d’enquête : le produit d’une démarche amenée à se développer, à s’enrichir de nouvelles questions et contributions, à nourrir des programmes de recherche et des pratiques politiques. Comme nous l’avons souligné, l’enjeu consiste à explorer collectivement des interrogations réouvertes par la conjoncture présente et par l’état de nos savoirs sociaux, politiques et environnementaux. Il s’agit d’expérimenter des types de connaissances en partie nouveaux autour de problèmes soulevés par la formation historique capitaliste dans laquelle nous sommes plongés, et des manières d’envisager leur dépassement : de les reprendre depuis la perspective de mondes postcapitalistes.

Franklin Carmichael, A northern silver mine, 1930.

Nous avions initialement conçu ce livre comme un dictionnaire – que nous envisagions comme une forme accueillante, potentiellement évolutive, détournant de manière à la fois sérieuse et ludique ce qu’a pu représenter, au xviiie siècle, le projet intellectuel et politique de l’encyclopédisme occidental. Il ne s’agissait pas, comme dans les versions habituelles de ce type d’ouvrage, d’accumuler des définitions closes, et pas davantage de proposer une synthèse de savoirs déjà constitués. Signalons aussi que plusieurs dictionnaires ou lexiques ont tenté, ces dernières années, de rendre compte des nouvelles formulations et articulations des savoirs qui seraient nécessaires pour sortir des impasses du rationalisme progressiste du dernier siècle, en matière de définition de l’humanité, de conception du temps et du futur, de vision de l’économie, de développement humain, de patriarcat18. Si toutes ces entreprises collectives sont conscientes des transformations de notre rapport à l’histoire, au mythe du progrès, si elles conçoivent leur projet intellectuel sous la contrainte écologique actuelle, aucune ne porte spécifiquement, comme ici, sur le problème du dépassement du capitalisme.

La forme dictionnaire nous semblait correspondre à deux dimensions de notre projet : l’ambition d’aborder la plus ample diversité possible de thématiques projetées dans des espaces-temps postcapitalistes et, en même temps, la volonté de ne pas proposer un plan d’ensemble, entièrement structuré, qui donnerait l’impression d’une totalité close, avec le risque supplémentaire de reproduire, dans le découpage des parties, des méta-catégories (comme économie, politique, culture, etc.) dont il s’agit précisément de se débarrasser ou, du moins, de défaire la rigidité. En outre, en sélectionnant les termes retenus pour les contributions du volume, nous ne prétendions pas fixer les mots, mais les mettre en tension. De fait, dans le présent livre, chaque mot, chaque entrée, ne décrit pas un objet figé mais offre une occasion d’arpentage, une manière de penser ensemble, de relier les luttes et d’épaissir l’intelligibilité de ce que nous faisons et voulons faire advenir. Bref, notre dictionnaire se voulait une boîte à outils ouverte à de multiples circulations.

Mais nous avons opté pour briser ce qu’il restait de rigidité quelque peu austère dans une telle forme. Il en résulte une sorte d’anti-dictionnaire analphabétique. Pour autant, il était exclu d’adopter un plan structuré en grandes parties thématiques ; c’est pourquoi nous proposons un simple parcours, parmi d’autres possibles, ce qui a malgré tout l’avantage, par rapport à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, de mieux faire sentir les liens entre les contributions et de suggérer quelques-uns des grands enjeux qui sous-tendent la conception de l’ouvrage. Mais les textes ayant été conçus de manière indépendante les uns des autres, chaque lecteur, chaque lectrice, est libre de piocher à sa guise et d’inventer son propre itinéraire, au gré de ses appétits et de ses inquiétudes.

➤ Lire aussi | Le pluriversel à l’ombre de l’universel・Barbara Glowczewski (2018)

D’ailleurs qui, aujourd’hui, souhaiterait encore rassembler ne serait-ce que des fragments du savoir humain dans un seul ouvrage rationnel ? Cette ambition, propre à l’Aufklärung et à son imaginaire universaliste, a montré ses limites, en même temps qu’elle a dévoilé ses attaches à des régimes d’exclusion, de domination et d’effacement épistémique. L’esprit des Lumières a été critiqué comme étant complice, ou du moins compatible avec des pratiques d’esclavage et de colonialisme, ou bien comme une source intellectuelle, au moins lointaine, des catastrophes du xxe siècle. On a pu aussi souligner à juste titre que, pour Diderot, d’Alembert et leurs compagnons, la croyance dans les capacités d’émancipation procurée par la raison, les arts et les techniques de leur temps était liée au développement de la production marchande dont ils ont ignoré les effets nuisibles19.

Quoi qu’on pense du procès fait aux Lumières occidentales, il ne fait aucun doute que les Encyclopédistes avaient pour l’essentiel une conception eurocentrée des savoirs à connaître et à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler dans cet ouvrage sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires : en un mot, minoritaires. Les discours qui s’y déploient s’expriment sous des formes et des styles multiples : le raisonnement scientifique, la mémoire collective, l’imagination politique, la sensation, la praxis militante. On ne distingue pas entre savoirs « majeurs » et savoirs « mineurs ». Les contributrices et contributeurs viennent de tous les continents, de domaines de connaissance ou d’engagement pratique et politique diversifiés, de plusieurs générations.

Les Encyclopédistes des Lumières avaient une conception eurocentrée des savoirs à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires.

Signalons par ailleurs que notre démarche repose sur un autre choix délibéré : celui de ne pas consacrer d’entrées aux grands courants de pensée postcapitalistes tels que la décroissance, l’écoféminisme, le marxisme, l’anarchisme ou l’écosocialisme. Non par désintérêt pour leurs apports, mais parce que ces courants disposent déjà d’une production théorique abondante, y compris de leurs propres lexiques, bibliographies et corpus de références. En s’affranchissant des étiquettes doctrinales, souvent réductrices ou polarisantes, il s’agit aussi d’éviter les effets d’identification ou d’appartenance qui peuvent oblitérer la diversité des expériences et des pratiques postcapitalistes, et qui parfois clôturent des débats ou entravent des rencontres pourtant nécessaires à la création d’univers dépassant les normes cardinales de la formation sociale actuelle.

Alexandre le Bienheureux d’Yves Robert, 1968.

Le parcours proposé part des dimensions majeures du monde présent qu’il convient de remettre radicalement en question, à commencer par l’économie, la colonialité et le patriarcat (« Économie (sortir de l’) », « Postpatriarcat » et « Colonialité (défaire la) »). Des paramètres et héritages (tels que « Climat » et « Démographie ») doivent être également pris en compte pour envisager des approches transitionnelles (abordées notamment dans « Stratégies transitionnelles » et « Démanteler »). C’est alors le moment de poser quelques-uns des concepts fondamentaux qui devraient sous-tendre une organisation postcapitaliste de la vie (« Cosmopolitique », « Commun », « Entraide », « Ethiques et valeurs », parmi d’autres). De là, le chemin se poursuit par l’exploration des formes du commun (de « Commune » à « Droit et justice », sans oublier « Conflits »). Ce qui touche à la production/reproduction de la vie permet ensuite d’aborder des domaines aussi cruciaux que « Production », « Alimentation », « Techniques » ou « Énergies », notamment. Les enjeux liés aux échelles et circulations s’avèrent aussi déterminants pour les formes du commun que pour les activités productives/reproductives et ils sont donc abordés ensuite (notamment avec « Échelles », « Villes/Campagnes », « Transports et mobilités » et « Internet-Web-numérique »). Il sera temps alors – on aurait aussi bien pu le faire plus tôt et, du reste, ces questions sont présentes dans de nombreuses contributions précédentes – de rappeler, ou plutôt de prendre à bras-le-corps le fait que les mondes postcapitalistes ne sauraient être pensés comme des mondes exclusivement humains, mais bien comme des mondes plus qu’humains (« Ontologies postnaturalistes », « Animaux », « Milieux de vie », etc.). Il n’est pas moins indispensable de concevoir une écologie des savoirs où les sciences ont toute leur place, pourvu qu’elles ne nient pas celle qui revient aux savoirs vernaculaires et aux pratiques des non-spécialistes (« Sciences et écologie des savoirs », « Sentir-penser », « Savoirs naturalistes »). À ce stade, il devrait être clair que l’ouvrage ne se limite pas aux seules dimensions économiques ou politiques, mais s’ouvre à des enjeux beaucoup plus vastes, incluant des interrogations éthiques, écologiques, d’ontologie sociale et d’anthropologie, et même existentielles. C’est ce qui devrait apparaître plus nettement encore au moment de s’engager dans une approche des subjectivités relationnelles postcapitalistes (avec des contributions telles que « Individuel/collectif » et « Psyché/“économie” libidinale », ou encore « Vieillesse et vieillissement » et « Mort »), puis en arpentant les presque derniers textes du volume (« Arts (de la vie) », « Rêves », « Fêtes et rituels »). Au total, cette diversité des approches est fondée sur l’hypothèse selon laquelle le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, d’habiter le monde et de donner sens à nos existences. Enfin, le livre s’achève avec trois contributions singulières, qui ne traitent pas d’un thème spécifique mais apportent un regard à la fois général et plus libre sur l’horizon postcapitaliste depuis des géographies différentes : l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud.

Malgré tout, on ne manquera pas de repérer des manques, des oublis, des absences. Certains sont dus aux contraintes de format, d’autres aux limites de nos connaissances et des recherches existantes. Mais insistons encore une fois sur le caractère ouvert de ce que nous présentons ici, qui ne demande qu’à être complété par d’autres regards sur les entrées existantes, ainsi que par d’autres contributions. Contre toute illusion de complétude – surtout lorsqu’il s’agit d’un objet aussi inédit, aussi risqué, aussi ambitieux que celui que nous avons choisi de nous donner –, cet ouvrage doit se comprendre avant tout comme un point de départ, une amorce appelée à être reprise, corrigée, complétée, augmentée, prolongée, et sans doute déplacée. Chacune des contributions qu’il contient ne peut offrir, en retour, qu’un regard partiel et situé sur la vaste problématique qu’elle tente de faire apparaître : elle ne cherche ni à épuiser le sujet, ni à imposer une réponse définitive, encore moins à se poser comme détentrice des seules vérités possibles quant aux principes ou aux composantes d’une vie affranchie des logiques capitalistes. Ce qu’elle propose, en revanche – à partir de son angle spécifique et selon un degré de développement qui peut varier d’un cas à l’autre –, c’est un effort d’élucidation de nos hypothèses, de nos perspectives, et surtout des interrogations fondamentales qu’il nous semble nécessaire de traiter. En cela, aucune entrée ne se réclame d’une quelconque neutralité axiologique : chacune assume explicitement sa dimension située, engagée et singulière, comme expression d’un point de vue à la fois positionné et critique.

➤ Lire aussi | Au-delà du capitalisme, la décroissance comme abondance partagée・Jean-Michel Hupé (2024)

Les contributions sont traversées par une tension générale entre la nécessité de s’inscrire dans une perspective de transformation – et donc de transition – et la volonté de ne pas rabattre la pluralité des horizons sur un seul schéma linéaire de changement. La description des temps et des étapes de la transition vers le postcapitalisme affleure de manière inégale selon les entrées, certaines l’abordant de front, d’autres, plus nombreuses, la laissant en arrière-plan afin de se concentrer sur la tâche ardue d’exploration des formes de vie proprement postcapitalistes. Certaines contributions se projettent au loin, d’autres sont surtout soucieuses de prendre appui sur des pratiques déjà en germe dans le présent. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité entre ces deux manières d’envisager l’avenir, c’est plutôt l’équilibre qui varie. La transition constitue un objet à la fois incontournable et problématique. Le terme même est aujourd’hui largement discuté, notamment à la lumière des critiques ayant mis en évidence la manière dont le vocabulaire de la « transition » pouvait servir à entretenir les illusions en miroir d’un changement sans rupture et d’une rupture sans changement. Le choix d’inclure une entrée spécifique sur les « stratégies transitionnelles » vise précisément à concentrer ces questions du passage vers les mondes postcapitalistes.

Ce livre s’attache donc moins à tracer un itinéraire déjà balisé qu’à esquisser les contours d’une viabilité postcapitaliste, comprise comme un espace de possibles plutôt que comme un futur prescrit.

La construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante.

Construire une civilisation postcapitaliste

Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg écrivait son célèbre texte sur l’alternative, selon elle sans retour et sans reste, entre la barbarie et le socialisme, ce qu’elle appelait la « barbarie » ne se résumait pas à la guerre meurtrière de masse, à une régression vers des formes de violence archaïques, mais désignait plutôt la perpétuation d’un ordre social où guerre, exploitation et oppression devenaient irrémédiablement liées dans la survie du capitalisme. Aujourd’hui comme hier, la construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est donc pas un luxe intellectuel, ni une concession sans réserve à l’Occident et à la modernité, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante. Un tel appel peut néanmoins intimider ou inquiéter. Dans ses célèbres « Thèses sur l’histoire » écrites juste après le pacte germano-soviétique et avant son suicide en 1940, le philosophe allemand Walter Benjamin, lui aussi témoin de la Première Guerre mondiale, n’écrivait-il pas qu’« il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie » ? L’avertissement visait le progressisme dominant au sein du marxisme et de l’anticapitalisme de son époque. La barbarie ne pouvait plus être conçue comme un dehors radical : elle traverse les civilisations historiques, les hante de l’intérieur. Le capitalisme, dans cette perspective inspirée de Benjamin, n’est certainement pas la seule forme de civilisation barbare dans l’histoire, même s’il porte sans doute cette barbarie à une échelle inédite par ses capacités de destruction, sa dynamique expansive et son indifférence croissante aux conditions mêmes de la vie. Même en insistant sur les souffrances, les ravages et les exclusions sur lesquelles repose l’idée de progrès, Benjamin ne rejetait pas pour autant la possibilité d’un projet civilisationnel, ni même le concept de civilisation ; il en appelait à sa réinvention. Si nous sommes donc partis, dans ce livre, en quête d’une civilisation postcapitaliste, c’est en distinguant le terme de son usage habituel, le plus souvent apologétique et opposé à la « barbarie » ou au « primitif ». C’est en revendiquant un sens plus anthropologique du mot, où transparaît la manière dont une société s’organise dans la totalité de ses dimensions. C’est en faisant le pari d’une civilisation accueillante à la multiplicité des mondes et capable de déjouer ses propres penchants à la barbarie.

Image principale : Franklin Carmichael, Lone Lake, 1929.

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Notes

  1. Étant donné qu’il est impossible de proposer ici un inventaire de ces travaux classiques qui, de Marx à Wallerstein, de Polanyi à Braudel, de Weber à Brenner, ont insisté sur le caractère historique du capitalisme, on pourra se reporter à des présentations synthétiques comme celle de Pierre François, Claire Lemercier, Sociologie historique du capitalisme, La Découverte, 2021.
  2. Pour un retour sur ces débats et une prise de position sur cette chronologie du capitalisme, voir en particulier Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Crise & Critique, 2024.
  3. Parmi les tentatives d’inventaire des critiques du capitalisme, on pourra se reporter par exemple à Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010], p. 61-141.
  4. Les limites planétaires comprennent le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, le changement d’utilisation des sols, l’utilisation de l’eau douce, l’acidification des océans, la charge en aérosols atmosphériques, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère et l’appauvrissement de la couche d’ozone : Johan Rockström, Will Steffen, Kevin Noone, Åsa Persson, F. Stuart III Chapin, Eric Lambin, Timothy M. Lenton, Marten Scheffer, Carl Folke, Hans Joachim Schellnhuber, Björn Nykvist, Cynthia A. De Wit, Terry Hughes, Sander van der Leeuw, Henning Rodhe, Sverker Sörlin, Peter K. Snyder, Robert Costanza, Uno Svedin, Malin Falkenmark, Louise Karlberg, Robert W. Corell, Victoria J. Fabry, James Hansen, Brian Walker, Diana Liverman, Katherine Richardson, Paul Crutzen et Jonathan Foley, « Planetary boundaries. Exploring the safe operating space for humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, art. 32, 2009, http://www.ecologyandsociety. org/vol14/iss2/art32/
  5. Parmi les travaux scientifiques autour des scénarios catastrophiques liés aux changements dits anthropiques de l’environnement, voir par exemple Luke Kemp, Chi Xu, Joanna Depledge, Kristie L. Ebi, Goodwin Gibbins, Timothy A. Kohler, Johan Rockström, Marten Scheffer, Hans Joachim Schellnhuber, Will Steffen, Timothy M. Lenton, « Climate Endgame. Exploring catastrophic climate change scenarios », Proceedings of the National Academy of Science, of the United States of America, vol. 119, n°34, 2022, https://www.pnas.org/doi/epub/10.1073/pnas.2108146119
  6. Climate Change 2021, The Physical Science Basis : Full Report, GIEC, 2021.
  7. Jason W. Moore, « The Capitalocene, Part I. On the nature and origins of our ecological crisis », The Journal of Peasant Studies, vol. 44, n°3, 2017, p. 594-630 ; id., Le Capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation du capital, L’Asymétrie, 2020 [2015] ; John Bellamy Foster, Brett Clark, The Robbery of Nature. Capitalism and Ecological Rift, Monthly Review Press, 2020.
  8. Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian, Craig Calhoun, Le capitalisme a-t-il un avenir ?, La Découverte, 2014.
  9. Pour une formalisation de cette question, articulée à une étude de cas portant sur les critiques du capitalisme ayant eu cours dans les années 1970, voir Luc Boltanski, Ève Chiappello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
  10. Peter Frase a par exemple imaginé quatre scénarios postcapitalistes possibles en croisant deux grandes dimensions : l’abondance ou la rareté des ressources, et l’égalité ou l’inégalité sociale. Il en résulte quatre avenirs types : ce qu’il appelle le « communisme », où l’abondance supposée engendrée par l’essor technologique est partagée de manière égalitaire ; le « rentisme », où cette même « abondance » est privatisée au profit des élites via des monopoles ; un « socialisme écologique », où une société égalitaire gère collectivement ce que l’auteur assimile à des formes de pénurie ; et enfin l’« exterminisme », un monde fait de cette dite pénurie et d’inégalités extrêmes dans lequel les élites protègent leurs privilèges par l’exclusion et la violence. Ces « futurs » ne sont pas des prédictions fondées sur des données, mais ils représentent des outils pour penser des trajectoires postcapitalistes possibles et en souligner le caractère contingent. Peter Frase, Four Futures : Life After Capitalism, Verso, 2016.
  11. Plusieurs formations portant sur l’histoire du capitalisme incluent des travaux ou des enseignements sur les possibilités du postcapitalisme comme au Heilbroner Center for Capitalism Studies de la New School for Social Research à New York. Voir aussi le think tank Meta. Center for postcapitalist civilisation (https://metacpc.org/en/).
  12. Parmi de très nombreuses références possibles, retenons par exemple J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006. Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pepin proposent un tour d’horizon des propositions d’économie postcapitaliste dans Construire l’économie postcapitaliste, Lux, 2023. Pour des enquêtes empiriques sur des expérimentations postcapitalistes contemporaines, consulter par exemple, parmi d’autres travaux, Erik Olin Wright, Utopies réelles, op. cit. ; Geneviève Pruvost, La Subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, La Découverte, 2024. Une synthèse sur les « organisations alternatives », dont certaines sont explicitement postcapitalistes, est dans Martin Parker, George Cheney, Valérie Fournier, Chris Land, The Routledge Companion to Alternative Organization, Routledge, 2014.
  13. Federico Demaria, François Schneider, Filka Sekulova, Joan Martinez-Alier, « What is degrowth ? From an activist slogan to a social movement », Environmental Values, vol. 22, n° 2, 2018, p. 191-215 ; Jason Hickel, Less is More. How Degrowth Will Save the World, Penguin Books, 2021.
  14. Daniel W. O’Neill, Andrew L. Fanning, William F. Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n°2, 2018, p. 88-95, https://doi.org/10.1038/s41893-018-0021-4.
  15. Arturo Escobar, Encountering Development. The Making and Unmaking of the Third World, Princeton University Press, 1995 ; id., Sentir-penser avec la terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Le Seuil, 2018.
  16. Diego Andreucci, Salvatore Engel-Di Mauro, « Capitalism, socialism and the challenge of degrowth : introduction to the symposium », Capitalism, Nature, Socialism, vol. 30, n° 2, 2019, p. 176-188. Pour une lecture décroissante du marxisme, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene. Towards the Idea od Degrowth Communism, Cambridge University Press, 2022.
  17. Parmi de nombreux exemples, retenons certains des plus célèbres au siècle dernier, comme Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste, Œuvre internationale des éditions anarchistes, La Librairie internationale, Imprimerie la fraternelle, 4 vol., 1925-1934 ; Hubert-Rouger (dir.), Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, 4 vol., A. Quillet, 1912-1921 ; Nicolas Boukharine, Eugène Préobrejensky, L’ABC du communisme, Maspero, 1963 [1920].
  18. Giacomo d’Alisa, Federico Demaria, Giorgos Kallis (dir.), Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, Le Passager clandestin, 2015 ; Elsa Dorlin (dir.), Feu. Abécédaire des féminismes présents, Libertalia, 2021 ; Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta (dir.), Plurivers. Un dictionnaire du post-développement, Wildproject, 2022 ; Nathanael Wallenhorst, Christoph Wulf (dir.), Humains. Un dictionnaire d’anthropologie prospective, Vrin, 2022 ; Andrés Kozel, Silvia Grinberg, Marina Farinetti (dir.), Léxico Crítico del Futuro, UNSAM, 2024 ; Vocabulaire spéculatif et critique des transitions, https://vocabulairedestransitions.fr.
  19. Encyclopédie des nuisances, Discours préliminaire, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2009 [1984].

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29.04.2026 à 00:03

Quand l’écologie était populaire et (souvent) victorieuse

François Jarrige

Dans son livre “Verts de rage”, François Jarrige revient sur deux siècles de combats environnementaux en France. Il souligne l’importance du rôle des classes populaires et des alliances entre groupes hétéroclites, associés de circonstance contre les pollueurs et accapareurs en tout genre. Illustration avec quatre luttes emblématiques des années 1970-1990.

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Texte intégral (8758 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Ce texte est extrait du livre de François Jarrige Vert de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France, paru aux éditions du Détour en 2026.

Vous connaissez peut-être la Guerre des Demoiselles en Ariège, mais connaissez-vous les soulèvements contre les soudières de Marseille ou contre les fours à chaux du mâconnais ? Alors que la première désigne la lutte de paysans contre la confiscation de la forêt par l’État en 1830, le second renvoie à la mobilisation, au tout début du 19e siècle, contre les usines de production chimique de la soude qui « vomissent la mort » et empoisonnent les habitants, l’eau et les plantes de la région de Marseille. Le troisième soulèvement est le combat de riverains pour protéger les cultures, les bêtes et les villages de la puanteur des fours à chaux, qui s’incrustait notamment dans le raisin au point de rendre le vin infect.

Dans son dernier livre, François Jarrige retrace 200 ans de luttes pour l’environnement, dont il entend remettre la dimension sociale au cœur du récit pour contribuer à une histoire populaire de la nature. Depuis les mobilisations pour protéger les moyens de subsistance au 19e siècle jusqu’aux mégabassines de Sainte-Soline en 2023 en passant par la lutte acharnée contre le remembrement agricole des années 1950, le livre montre la détermination constante de nombreux groupes sociaux pour préserver le territoire, les moyens de subsistance et la nature – des paysages aux espèces menacées. C’est aussi une introduction accessible au champ de l’histoire environnementale, qui rappelle que la mobilisation contre l’accaparement et la pollution est consubstantielle à l’industrialisation et à la modernisation. Une histoire qu’il est urgent de faire découvrir aux plus jeunes à l’heure où la catastrophe écologique s’accélère et la répression des mouvements écolo s’amplifie. Nous publions ici quatre exemples de luttes emblématiques des années 1970, époque de basculement où les projets délétères se multiplient… et les soulèvements aussi. Souvent victorieux.


1969 : protéger la montagne (la Vanoise)

L’affaire de la Vanoise, en 1969, illustre et couronne les évolutions à l’œuvre au cours des années 1960, inaugurant une nouvelle séquence dans l’histoire des conflictualités environnementales. Cet épisode constitue en effet un « moment fondateur » selon le constat de Florian Charvolin, à la suite des associations environnementalistes qui ne cessent de faire de ce conflit un moment inaugural dans l’histoire des luttes écologistes1. Au-delà des naturalistes considérés comme de doux rêveurs, la défense de ce site inhabité mobilise en effet comme jamais l’opinion, jusqu’à devenir une cause publique souvent présentée comme la première véritable lutte écologiste moderne. Cette affaire remodèle le cadre des controverses à propos des grands projets d’aménagement, tout en ouvrant une nouvelle ère de politisation de la protection de la nature.

En 1968, les promoteurs d’un projet de station de ski à Val Thorens envisagent en effet un vaste projet immobilier et la création d’équipements et de remontées mécaniques sur le glacier du Val Chavière, situé à l’intérieur du parc national de la Vanoise (Savoie), afin de permettre le ski d’été. Ce projet s’insère dans un plan de développement économique et touristique des grandes vallées alpines alors que leur avenir est désormais identifié au tourisme de masse et à la multiplication des stations de ski. Mais ce projet remet aussi en cause l’intégrité du parc naturel qui avait été le premier à voir le jour en France, en 19632. Les élus locaux, portés par l’enthousiasme aménageur de l’époque, soutiennent le projet, le conseil général de la Savoie donne son accord, le maire de Modane qui est aussi président du conseil d’administration du parc également… À Paris, Albin Chalandon est ministre de l’Équipement et du Logement de 1969 à 1971, alors que l’ingénieur des Ponts et Chaussées Maurice Michaud élabore le « Plan neige » qui vise à développer rapidement le tourisme de montagne.

Mais aux yeux des associations de protection de la nature, le projet est scandaleux et l’affaire est d’autant plus grave que celles-ci avaient été associées à la définition des caractéristiques des parcs nationaux lors du vote de la loi de 1960. Elles se mobilisent donc fortement sur ce dossier qui les conduit à se structurer davantage et à gagner en visibilité. À l’époque, les associations françaises n’ont certes pas une organisation aussi professionnalisée que leurs homologues anglo-saxonnes, qui font notamment appel à une main-d’œuvre salariée et mènent des campagnes de sensibilisation de grande ampleur. Néanmoins, la Fédération française des sociétés de protection de la nature (FFSPN) joue un rôle fondamental d’initiateur de la protestation et de coordinateur de la campagne au niveau national. Jean-Pierre Raffin notamment, alors doctorant en science naturelle, est détaché auprès de l’association à plein temps pour s’occuper des questions logistiques. Par ailleurs, Jean Carlier, alors directeur du service des informations à RTL, utilise sa position et ses relations dans les médias pour alerter l’opinion.

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Dans ce contexte, les associations de protection de la nature se fédèrent rapidement pour protéger le parc. Elles mobilisent leurs membres, organisent des réunions publiques, font signer des pétitions et introduisent des recours en justice dans une campagne finalement victorieuse puisque l’aménagement est abandonné. En mars 1969, dans le journal Le Monde, Philippe Traynard, professeur à la faculté des sciences de Grenoble, président du Club Alpin français et membre du conseil d’administration du parc, alerte sur les risques introduits par les projets d’équipement du glacier de Chavière pour le ski ! En juillet 1969, 108 associations déposent une motion signée par 50 000 personnes auprès de la présidence de la République. La mobilisation devient aussi internationale lorsque le 1er décembre 1969, l’assemblée générale de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), réunie à New Delhi en Inde, adopte à l’unanimité une résolution s’opposant au projet en France.

La Vanoise illustre les ambivalences des luttes environnementales, leur caractère socialement composite et les alliances ponctuelles que celles-ci peuvent susciter entre des groupes antagoniques.

Mais les milieux de la protection de la nature doivent aussi s’allier avec leurs ennemis comme les chasseurs locaux, auparavant hostiles au parc naturel, mais également inquiets devant l’essor des stations de ski qui risquent de faire fuir les bouquetins. L’affaire de la Vanoise illustre les ambivalences des luttes environnementales, leur caractère socialement composite et les alliances ponctuelles que celles-ci peuvent susciter entre des groupes antagoniques.

Au cours de l’hiver 1969-1970 de nombreuses avalanches mortelles frappent par ailleurs le massif alpin, et une étude montre que de nombreux sites de la future station de Val Chevrière sont sujets à ce risque. Cet argument est rapidement mobilisé pour remettre en cause le projet. En août 1970 démarre aussi l’enquête publique qui se clôture en septembre : environ 160 000 signatures de personnes hostiles au projet sont déposées à Chambéry. Face à une telle levée de boucliers, le projet est finalement abandonné et, durant l’été 1971, le nouveau ministre de l’Environnement, Robert Poujade, visite le massif.

Panorama au parc national de la Vanoise. Wikimedia.

Cet épisode est particulièrement significatif en ce qu’il témoigne d’une médiatisation et d’une politisation largement inédites des naturalistes qui s’engagent dans l’action, allant sur le site réaliser des inventaires, prenant position publiquement. Face aux bétonneurs, ils en appellent à l’opinion et activent leurs réseaux pour submerger la préfecture de la Savoie de milliers de protestations et de plaintes écrites lors de l’enquête.

Cette lutte victorieuse qui mobilise l’opinion au tournant des années 1970, fait rapidement l’objet d’une mise en récit par les militants, comme le journaliste Jean Carlier qui s’est engagé contre le projet et publie dès 1972 son analyse. Pour lui, cette lutte emblématique a joué un rôle majeur et eu de nombreuses retombées comme la création, au début de l’année 1969, de la FFSPN (devenue depuis France Nature Environnement, FNE) et de l’Association des journalistes et écrivains pour la protection de la nature (AJEPN, devenue en 1981 les Journalistes-écrivains pour la Nature et l’Écologie, JNE). En janvier 1971, juste avant de rendre au parc national de la Vanoise son intégrité, le président Georges Pompidou crée un ministère de l’Environnement3.

L’affaire de la Vanoise est un moment de bascule dans l’histoire des luttes environnementales : elle inaugure une nouvelle dynamique de « politisation populaire de la protection de la nature ».

Cette affaire et sa médiatisation représentent un moment de bascule dans l’histoire des luttes environnementales : elle inaugure une forme de militantisme inédit fondé notamment sur la mobilisation des naturalistes, mais aussi sur une nouvelle dynamique de « politisation populaire de la protection de la nature4 ». Alors que les membres des sociétés d’histoire naturelle soucieux de protéger les espèces vivantes et les milieux étaient auparavant considérés comme de doux rêveurs, leur mobilisation contribue à attirer l’attention du public sur la question de la nature et de sa protection, jusqu’à en faire un enjeu de débats et de conflits qui se traduit, au cours des années 1970, par la multiplication des mobilisations et des luttes.

➤ Lire aussi | Cent ans de sabotage : résister à l’oppression politique et technologique・Jean-Marc Ghitti (2025)

1973 : l’affaire des boues rouges (Corse)

En février 1973, une grande manifestation unitaire réunissant à Bastia habitants, lycéens, pêcheurs et responsables politiques locaux, entend protester contre le déversement massif de boues rouges par la société italienne Montedison au large du cap Corse. Cette mobilisation est le point d’orgue d’une protestation de grande ampleur qui associe la défense des intérêts économiques locaux, les amoureux des paysages et de la faune marine, et le mouvement nationaliste naissant. Cette lutte environnementale, largement médiatisée sur le continent, ouvre un cycle de contestations qui durera plusieurs années sur l’île, ponctué de protestations collectives, de poursuites judiciaires, d’expertises, mais aussi d’actes de sabotage.

Immense groupe industriel italien né dans les années 1960 par la fusion de sociétés minières, métallurgiques et chimiques, l’entreprise Montedison affronte alors une conjoncture difficile avec le choc pétrolier et la concurrence internationale. Le géant chimique italien produit, dans le golfe de Gênes, de vastes quantités de substances indispensables à la société de consommation naissante, comme des vernis de peinture, des plastiques ou des produits pharmaceutiques. Pour obtenir le dioxyde de titane, nécessaire à ces productions mais particulièrement toxique à produire, il faut attaquer un minerai par l’acide sulfurique ; ce qui engendre d’énormes quantités de déchets de couleur rouge comprenant notamment du cadmium. Pour limiter les lourds investissements qu’impliquerait le traitement en amont de ces déchets, l’entreprise choisit (dans la continuité des politiques anciennes de dilution) de les rejeter en mer à une cinquantaine de kilomètres des côtes, entre le cap Corse et l’île italienne de Capraia.

À partir de 1972, ce sont des centaines de milliers de tonnes de ces boues toxiques qui sont déversées, formant une marée rouge longue de 20 kilomètres et large de 5. Les pêcheurs corses crient leur colère et énumèrent les dégâts pour leur activité, alors que l’entreprise nie toute dangerosité, inaugurant une longue querelle d’experts5. La présence dans ces boues d’acides sulfuriques et de divers sels métalliques, les rend dangereuses pour la vie marine, menaçant le plancton alors que de grands cétacés sont bientôt retrouvés morts. Depuis 1972, le gouvernement italien a autorisé ces rejets au mépris des alertes scientifiques ; des navires spécialement conçus pour déverser chaque jour 2 000 à 3 000 tonnes de déchets commencent à sillonner les hauts-fonds marins censés diluer les déversements toxiques. Mais la zone est très fréquentée par les marins-pêcheurs corses et les pollutions provoquent un rejet croissant dans l’opinion alors que l’île fait l’objet d’une promotion touristique et patrimoniale nouvelle.

À partir de 1972, ce sont des centaines de milliers de tonnes de ces boues toxiques qui sont déversées, formant une marée rouge longue de 20 kilomètres et large de 5.

Le Cap Corse. Wikimedia.

La question écologique a commencé à émerger en Corse au début des années 1960, à la faveur d’un mouvement de protestation contre un projet du gouvernement Michel Debré visant à créer un centre d’expérimentations nucléaires dans d’anciennes mines désaffectées, au sud de Calvi. Après l’abandon de ce projet, la défense des « beautés naturelles » de l’île s’affirme comme un mot d’ordre partagé par les militants régionalistes et les promoteurs d’une mise en tourisme de l’île. En 1966, un rapport présenté au conseil général défend la « protection et la sauvegarde des richesses naturelles de la Corse » ; un parc naturel régional est d’ailleurs officiellement créé sur l’île en 1971. Dès cette époque, les milieux régionalistes se mobilisent contre des projets d’aménagement de l’île, surfant sur le sentiment de dépossession d’une partie des habitants, exploitant l’attachement local à la terre et les questions environnementales pour mobiliser la population insulaire contre les menaces venues de l’étranger et l’inaction du gouvernement. Ici, la pollution est perçue comme une manifestation d’impérialisme et de colonisation insulaire6.

C’est dans ce contexte qu’émerge le mouvement de protestation contre les boues rouges – l’un des plus célèbres épisodes de lutte environnementale des années 1970. Des comités de défense « anti-boues rouges » voient le jour, associant dans une large protestation populaire des élus communistes et nationalistes, des pêcheurs et agriculteurs, mais aussi des scientifiques comme Denise Vial (une jeune professeure de biologie au lycée de Bastia qui alerte sur la crise écologique qui se profile). Une autre femme, Lucia Molinelli, médecin généraliste à Bastia et militante écologiste, devient la porte-parole du comité de défense, avant de livrer son témoignage sur cette lutte7.

Des figures scientifiques nationales comme les océanographes Paul-Émile Victor ou le commandant Cousteau, contribuent également à alerter les médias, alors que le ministère français de l’Environnement minimise de son côté les risques sur le milieu marin. Lors de la manifestation de février 1973, les tensions s’exacerbent et, alors que le sous-préfet de Bastia est molesté, des élus communistes et nationalistes sont arrêtés. Au cours du printemps 1973, les protestataires déploient un large répertoire d’actions, distribuant des tracts et collant des affiches qui proclament que « les boues rouges tuent », bloquant à plusieurs reprises les ports de Corse et ceux de Marseille, Nice ou Sète. En outre, l’affaire s’internationalise lorsque des opposants corses sont conviés, en juin 1973, à Beyrouth, à l’occasion d’un grand congrès mondial dédié à la protection de la mer Méditerranée.

Des comités de défense « anti-boues rouges » associent élus communistes et nationalistes, pêcheurs et agriculteurs, mais aussi des scientifiques ou une médecin généraliste.

Manifestation contre les boues rouges déversées par l’entreprise Montedison en 1973.

À partir de septembre 1973 s’engage aussi une confrontation judiciaire : alors que le juge de Livourne, en Italie, interdit l’appareillage des navires chargés de la triste besogne, la multinationale continue de défendre l’innocuité des déversements. Face à l’attentisme des autorités qui craignent que le mouvement ne s’étende vers d’autres sites de production, les protestations se transforment en une action directe lorsque, dans la nuit du 13 au 14 septembre, un attentat à l’explosif endommage l’un des navires. Cette action clandestine revendiquée par le Front paysan corse de libération a notamment été conduite la nuit par un berger, Jean-Pierre Susini, qui revendiquera cette action cinquante ans après8. Ce type d’action clandestine devient ensuite une des caractéristiques du mouvement nationaliste Corse du FLNC qui voit le jour officiellement en 1976, dans la foulée de ces vives tensions environnementales.

Un procès a finalement lieu en avril 1974 : il oppose la multinationale à une coalition d’opposants qui l’emporte malgré une série d’appels et de péripéties juridiques. Au terme de plusieurs années de contentieux, la société italienne est finalement condamnée à verser 500 000 francs de dommages et intérêts aux départements corses, donnant naissance à l’incrimination de « dommage écologique » ; c’est-à-dire la reconnaissance juridique de la détérioration d’une ressource naturelle et l’obligation pour le pollueur de réparer financièrement le dommage. Ce principe mettra toutefois du temps à être reconnu et intégré dans le droit de l’environnement.

➤ Lire aussi | Le risque industriel sans effort (as soon as possible)・Thomas Le Roux (2021)

1980 : les grandes manifestations antinucléaires (Plogoff)

Plogoff est situé à l’extrême pointe de la Bretagne, au sud-ouest du cap Sizun, à proximité de la baie des Trépassés et de la pointe du Raz – haut lieu touristique célébré pour ses paysages grandioses. Accrochée à ses falaises granitiques, secouée par les vents et les tempêtes, cette petite commune littorale vivait traditionnellement des ressources de la pêche et de l’agriculture. Mais, au cours des années 1970, la commune, dont la population de 2 500 habitants environ commence à décroître, doit accueillir un vaste projet d’implantation d’une centrale nucléaire. EDF envisage d’y installer un site de 176 hectares, à cheval entre le domaine maritime et le territoire de la commune.

Bien que le conseil général du Finistère et le conseil régional aient d’abord donné leur accord, voyant dans la centrale une possibilité de modernisation et de désenclavement régional, la population locale s’insurge rapidement contre cette décision, bientôt rejointe par des militants de toute la France. Cette lutte de Plogoff est devenue un véritable mythe pour le mouvement écologique ; un exemple de combat victorieux et de mobilisation réussie puisqu’elle conduit le gouvernement socialiste, élu en 1981, à finalement abandonner le projet. Elle est d’ailleurs rapidement décrite dans des films et des récits qui livrent leurs témoignages à chaud et contribuent à la célébrité de cet épisode emblématique d’une nouvelle radicalité écologique autour de la question nucléaire9.

Photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

Au début de l’année 1980, alors qu’une enquête publique s’engage pour valider le projet d’implantation de la centrale, les manifestations se multiplient et les luttes entamées déjà depuis plusieurs années se durcissent, souvent violentes et massives. Le 16 mars 1980, 50 000 personnes défilent ainsi lors de la clôture de l’enquête publique ; le 24 mai suivant, ce sont plus de 100 000 manifestants qui convergent à Plogoff pour réaffirmer leur opposition au projet, condamné pour ses risques et ses impacts sur le milieu.

Cette lutte est devenue un lieu de mémoire du mouvement antinucléaire et écologiste, mais aussi le sujet de nombreux travaux d’histoire et de sciences sociales10. Le chercheur en sciences politiques Gilles Simon a ainsi montré comment cette lutte de Plogoff a pu devenir un puissant mouvement social par un apprentissage progressif des enjeux nucléaires, par l’invention de multiples espaces d’expressivité critique et de créativité, mais aussi par sa capacité à construire de complexes alliances médiatiques et politiques à différentes échelles.

Les opposants parviennent à agréger des acteurs et des motifs variés : défenseurs de l’esthétique des paysages, régionalistes en lutte contre la colonisation intérieure, paysans hostiles à la modernisation agro-industrielle, libertaires en lutte contre l’État nucléaire…

À l’origine de la lutte, on trouve d’abord de jeunes militants écologistes, souvent à fort capital scolaire, alliés à des figures historiques du mouvement antinucléaire et des luttes bretonnes. Leur force tient à leur capacité à associer des habitants moins familiers des mobilisations sociales, qu’il s’agisse de paysans hostiles à l’agriculture intensive ou d’épouses de marins désireuses de préserver leur milieu de vie. La lutte de Plogoff illustre aussi le passage de la première génération écologiste des années 1950, soucieuse de sauvegarder des sites remarquables, à une seconde, plus politisée, qui engage la lutte contre les pollutions et les aménagements du littoral en inscrivant désormais son action dans des enjeux globaux.

À Plogoff même, la mobilisation s’engage réellement à partir de juin 1976 lorsqu’une série de sondages réalisés par EDF conduit à la création d’un « comité de défense » suivie, en 1980, par la multiplication des « comités Plogoff » en Bretagne et dans tout le pays. L’ampleur exceptionnelle de cette lutte tient à de multiples facteurs : le soutien du maire, un retraité de la marine qui n’hésite pas à prendre la tête de la contestation, mais aussi celui de nombreux autres réseaux écologistes et antinucléaires. Les opposants parviennent à agréger des acteurs et des motifs variés : défenseurs de l’esthétique des paysages, régionalistes en lutte contre la colonisation intérieure, paysans hostiles à la modernisation agro-industrielle, libertaires en lutte contre l’État nucléaire…

Photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

Ces opposants réussissent, par ailleurs, à politiser la question nucléaire en sortant l’atome civil de la seule expertise technique via la diffusion et la production de savoirs profanes et alternatifs. Des savants critiques se mobilisent pour alerter sur les risques, comme des syndicalistes paysans, soucieux de défendre les terres agricoles contre les contaminations et les risques d’accident qui menacent leur activité. Ils déploient un vaste répertoire protestataire jouant de rituels et de symboliques variés pour faire entendre leur voix dans les médias et les arènes publiques. Les réunions et les conférences d’information, la présence physique via des stands, des affiches, mais aussi des happenings festifs ou l’installation d’une bergerie, ont largement contribué à la visibilité de la lutte et à la construction de ses relais médiatiques.

La population, renforcée de militants venus de toute l’Europe, engage une véritable guérilla contre les gendarmes sans cesse harcelés, notamment par des femmes et des mères de famille.

À la fin du mois de janvier 1980, le conflit s’exacerbe : des barricades sont érigées pour bloquer l’accès au village, la confrontation avec les gendarmes s’engage au son des cantiques en breton et des slogans antinucléaires. Dans les jours et les semaines qui suivent, la population, renforcée de militants venus de toute l’Europe, engage une véritable guérilla contre les gendarmes sans cesse harcelés, notamment par des femmes et des mères de famille. La violence redouble avec des jets de pierre et de cocktail molotov, même si l’appel à la non-violence est au cœur des actions écologistes. Le 24 mai 1980, 100 000 à 150 000 manifestants fêtent la fin de la procédure alors qu’un grand fest-noz clôt l’événement. La lutte réussit car elle rencontre une mobilisation exceptionnelle et durable, une capacité à multiplier les alliances et les compositions, une inventivité renouvelée en matière de symboles, dans un contexte international et politique favorable. Mais cette lutte joue aussi un rôle d’apprentissage et de construction d’une vie démocratique sur les enjeux nucléaires ; elle transforme les imaginaires de ceux qui y participent et ouvre de nouvelles libertés – rapidement fragilisées.

Photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

1994 : contre le tunnel du Somport (Urdos)

Initiée à la fin des années 1980 par des notables modernisateurs de part et d’autre de la frontière franco-espagnole, au nom du supposé « désenclavement » des territoires du Béarn et de l’Aragon, la construction du tunnel routier du Somport est officiellement décidée et lancée en 1991. Les Pyrénées représentent en effet une barrière physique qui impose de multiples contraintes aux échanges internationaux et, tout au long du xxe siècle, le projet d’un franchissement transpyrénéen ne cesse d’alimenter les projets et les rêves des aménageurs11. Le tunnel doit ainsi relier l’Espagne et la France à l’ouest de la chaîne pyrénéenne, à travers un grand ouvrage d’art de huit kilomètres. Déclarés d’utilité publique en 1993, les travaux doivent commencer en 1994.

Suscitant d’abord l’indifférence, ce projet d’aménagement routier à l’échelle européenne va peu à peu devenir l’une des luttes environnementales les plus emblématiques du milieu des années 1990, illustrant les nouvelles stratégies protestataires écologistes12. Dès les débuts de la construction, les oppositions éclosent localement avant de s’élargir de part et d’autre de la frontière et à l’échelle européenne. Lors de l’annonce du projet, en 1991, une brève occupation du site est organisée par le Comité pour la sauvegarde active de la vallée d’Aspe (Csava). Des groupes locaux voient peu à peu le jour, soutenus par des organisations militantes comme Les Amis de la Terre, FNE, Greenpeace, le WWF, Les Verts, le PCF, la Fédération anarchiste ou la Ligue communiste révolutionnaire.

La confrontation entre les opposants et les pouvoirs publics se durcit alors que les premiers déploient un vaste panel d’actions protestataires, alternant les mobilisations pacifiques, les actions de sabotage et d’occupation.

Cette opposition au tunnel mobilise rapidement des stratégies d’action diverses : des formes d’action directe, des procédures juridiques et des réflexions sur des alternatives, tout en mettant en avant les menaces sur les milieux locaux que fait peser l’essor du trafic routier. Malgré plusieurs années de contentieux juridiques et de controverses, les élus de tout bord soutiennent ce projet dans lequel ils voient un élément clé de l’essor économique et de l’ouverture de l’Espagne sur l’Europe ; les associations environnementales sont mises à l’écart et stigmatisées comme des freins au progrès.

La confrontation entre les opposants et les pouvoirs publics se durcit alors que les premiers déploient un vaste panel d’actions protestataires, alternant les mobilisations pacifiques, les actions de sabotage et d’occupation. Les grandes organisations écologistes nationales s’engagent aux côtés des opposants locaux, contribuant à la médiatisation de cette lutte. Mais, localement, la répression se déploie avec une intensité particulièrement forte : de nombreuses amendes sont distribuées pour faire taire les opposants alors que certains sont condamnés à de la prison. Dès 1992, quatre activistes sont ainsi condamnés à des peines avec sursis et de lourdes sommes en dommages et intérêts pour de simples graffitis à l’entrée du tunnel. Certains journaux dénoncent la criminalisation du mouvement, la disproportion des peines et la partialité de la justice en faveur du projet.

Manifestation contre le tunnel routier du Somport en 1994. Wikimedia.

En réaction, des « comités Somport » apparaissent un peu partout pour soutenir la lutte alors qu’en 1994, une Coordination autonome des comités Somport pour l’arrêt immédiat des travaux en vallée d’Aspe est créée afin de coordonner leur action. Dans son témoignage paru en 2000, l’une des figures de l’opposition au tunnel a livré son récit de cette lutte, considérée à l’époque comme l’une des plus importantes en Europe. L’auteur y rappelle la liste des griefs et des arguments articulant les enjeux naturalistes (comme la défense de l’ours et de son habitat, et de la vallée de l’Aspe particulièrement riche sur le plan écologique) et la critique de l’essor du transport routier et de ses nuisances13.

L’opposition atteint son apogée en mai 1994, lorsque 7 000 à 10 000 personnes, répondant à l’appel d’une trentaine d’associations, convergent le dimanche 22 mai pour manifester contre le lancement du chantier. Ce rassemblement, d’abord pacifique, au sommet du col du Somport dégénère lorsque des affrontements ont lieu avec la police, blessant quatre personnes. Cette grande manifestation d’opposition au tunnel, menée notamment par Éric Petetin, surnommé « l’Indien » (l’une des figures locales de la contestation, arrêtée plusieurs fois et qui multiplie les actions spectaculaires comme une grève de la faim), frappe l’opinion par son ampleur14. Cette mobilisation devient l’une des grandes luttes écologistes de la fin du XXe siècle. Les manifestants venus d’Espagne, de nombreuses régions de France, mais aussi d’Allemagne ou de Belgique, protestent contre la transformation d’une vallée verdoyante en couloir routier, alors même qu’existe à proximité un ancien tunnel ferroviaire. Ils mobilisent un large répertoire d’arguments et d’actions, proposant aussi des alternatives de mobilité, comme la réouverture de la ligne ferroviaire Pau-Canfranc qui a fermé dans les années 1970.

La lutte du Somport devient aussi emblématique des luttes écologistes et de leur capacité à mobiliser largement en agrégeant des acteurs d’horizons variés.

La presse locale tend d’abord à ridiculiser et à marginaliser les opposants, comme de doux rêveurs ou des marginaux ; le journal Sud-Ouest, par exemple, discrédite cette « Internationale anti-tunnels » qui « n’attire qu’une poignée d’étrangers »15. Mais la lutte du Somport devient aussi emblématique des luttes écologistes et de leur capacité à mobiliser largement en agrégeant des acteurs d’horizons variés. Après 1994, toutefois, les stratégies protestataires évoluent et les opposants se divisent ; plusieurs milliers de personnes font, par exemple, le choix d’acquérir des terrains pour ralentir le chantier. En dépit de ses limites et de ses difficultés, la lutte contre cette infrastructure contribuera à repousser l’ouverture du tunnel – qui n’aura lieu qu’en 200316.

➤ Lire aussi | Relire “L’utopie ou la mort”・Christophe Bonneuil (2020)


Image d’accueil : photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

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Notes

  1. F. Charvolin, « L’affaire de la Vanoise et son analyste. Le document, le bouquetin et le parc national », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 113, n° 1, 2012, p. 82-93.
  2. A. Selmi, Administrer la nature : Le parc national de la Vanoise, Maison des sciences de l’homme/Quae, 2006.
  3. J. Carlier, Vanoise : Victoire pour demain, Calmann-Lévy, 1972.
  4. F. Charvolin, « L’affaire de la Vanoise et son analyste », art. cité.
  5. L’émission « La France défigurée » consacre un reportage dès le 30 juillet 1972, à « La pollution des boues rouges en Corse » (https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf89044016/la-pollution-des-boues-rouges-en-corse).
  6. M. Lefevre, « Écologie et géopolitique en Corse », Hérodote, vol. 100, n° 1, 2001, p. 32-54.
  7. L. Molinelli, Boues rouges : La Corse dit non, L’Harmattan, 1995.
  8. S. Marteau, « L’affaire des boues rouges, une histoire Corse », Le Monde, M-le-mag, dimanche 30 juillet 2023.
  9. En 1980 sort au cinéma le documentaire « Plogoff, des pierres contre des fusils » de Nicole Le Garrec et plusieurs témoignages de militants actifs dans la mobilisation paraissent : T. Le Diouron, A. Cabon, G. de Lignières, Plogoff-la-révolte, Le Signor, 1980 ; R. Pichavant, Les Pierres de la liberté : Plogoff, 1975-1980, Morgane, 1980.
  10. T. Kernalegenn, Luttes écologistes dans le Finistère (1967-1981) : Les chemins bretons de l’écologie, Yoran Embanner, 2006 ; G. Borvon, Plogoff : Un combat pour demain, Cloître, 2004 ; G. Simon, Plogoff : L’apprentissage de la mobilisation sociale, PUR, 2010 ; V. Porhel, « Genre, environnement et conflit à Plogoff (1980) », Genre & Histoire, n° 22, automne 2018.
  11. P. Delas, « Le passage international du Somport : le grand rêve des transpyrénéens », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, vol. 45, n° 3, 1974, p. 243-270.
  12. G. Hayes, « Opportunity, Protest, and the Somport Tunnel », Environmental Protest, op. cit.
  13. J.-L. Paladio, Somport, le tunnel de l’absurde, (auto-édition), 2000.
  14. « Le cas Petetin. L’écologiste du Somport est en prison pour quatorze mois, victime d’une répression judiciaire disproportionnée », Le Monde, 31 juillet 1993.
  15. J.-P. Crabe, « Rôle et utilisation de la presse dans l’affaire du tunnel du Somport », Mémoire de maîtrise d’histoire, université de Pau et des Pays de l’Adour, 1998.
  16. A. Cazenave-Piarrot, « Le franchissement des Pyrénées centrales : contraintes, pratiques, enjeux », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, 2004/17, p. 123-137.

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23.04.2026 à 17:50

L’utopie nucléaire des villes atomiques de la guerre froide

Kate Brown

C’est l’histoire d’une utopie nucléaire sur fond de haine réciproque entre les deux puissances ennemies de la guerre froide. Dans “Plutopia”, l’historienne Kate Brown retrace l’histoire de deux cités – l’une soviétique, l’autre américaine – dévolues à la production de plutonium. Et décrit la vie dans ces villes-usines aussi cruciales que secrètes. Extrait.

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Texte intégral (7858 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Extrait de l’introduction du livre de Kate Brown, Plutopia – Une histoire vraie des premières villes atomiques, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cédric Weis et paru aux éditions Actes Sud dans la collection « Questions de société » en 2024.


C’est l’histoire d’une utopie, à deux extrémités du monde. L’histoire d’un rêve tragique, au cœur de la guerre froide. L’histoire de deux ennemis, hantés par la Bombe. L’histoire de deux villes fermées, reflets l’une de l’autre, unies par la peur de l’apocalypse, par leur haine réciproque et par une même obsession, la production effrénée de plutonium : Richland, aux États-Unis, dans le Sud-Est de l’État de Washington ; Ozersk (littéralement, la « vallée des lacs »), en URSS, dans le Sud de l’Oural.

Ces deux villes-usines, centres névralgiques des arsenaux nucléaires des deux blocs, n’ont pas seulement produit des ogives et des missiles, elles ont aussi créé d’heureux souvenirs d’enfance, des logements abordables et d’excellentes écoles au sein de communautés modèles, devenues des havres de paix pour les familles qui y ont vécu. Leurs habitants, pionniers du plutonium, se remémorent qu’ils ne verrouillaient jamais leur porte, que leurs enfants traînaient sans danger dans les rues, que les relations de voisinage étaient bonnes, et qu’il n’y avait ni chômage, ni indigence, ni criminalité.

Le souvenir de ce sentiment de sûreté et de sécurité dans des lieux situés à l’épicentre de la course aux armes nucléaires m’a beaucoup intriguée. Dans ces mêmes villes, des agents de la sûreté et des médecins surveillaient et auscultaient fébrilement les habitants par le biais de réseaux d’informateurs, d’écoutes téléphoniques et d’examens médicaux obligatoires. Quant aux ingénieurs des usines d’armement, invités à produire un maximum de plutonium en un temps record, ils polluaient dramatiquement et en toute impunité l’environnement.

Des différentes étapes de la chaîne de fabrication des armes nucléaires, la production de plutonium est la plus sale. Chaque kilogramme de produit fini génère des milliers de mètres cubes de déchets radioactifs. En quatre décennies de fonctionnement, l’usine de plutonium de Hanford, près de Richland, et celle de Mayak, près d’Ozersk, ont chacune émis au moins 200 millions de curies de radioactivité dans leur environnement immédiat – l’équivalent, au total, de deux catastrophes de Tchernobyl1. Ces usines ont rendu inhabitables des dizaines de milliers d’hectares, contaminé des rivières, des champs et des forêts, et des milliers de personnes leur ont attribué leurs maladies.

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Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ? Comment se fait-il que les habitants de ces sites – berceaux d’un long et lent désastre – en aient gardé un souvenir si radieux ? Les gouvernants de Richland et d’Ozersk avaient l’habitude de mentionner fièrement le nombre de doctorants que comptait leur cité. Pourquoi des personnes aussi promptes à vanter leurs compétences ont-elles accepté d’ignorer durant des décennies l’énorme pollution environnementale qui sévissait autour d’elles ?

Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ?

En me documentant, j’ai été surprise de constater l’attention que les hommes de pouvoir chargés de fabriquer les premières réserves de plutonium au monde avaient accordée à l’habitat, aux magasins, aux écoles et aux programmes de loisirs – en plus de celle qui a été réservée aux réacteurs à graphite et aux usines de traitement chimique. Non loin des réacteurs, de véritables villes, dévolues à la famille et à la consommation, avaient été construites pour accueillir une classe ouvrière dont le niveau de vie atteignait celui de la classe moyenne. Là encore, personne n’y voyait d’anomalie. Au cours des décennies suivantes, ces projets de prospérité de classe sociale unique ont inspiré certains programmes nucléaires civils. La ville ukrainienne de Pripiat, située non loin des réacteurs de l’usine de Tchernobyl, en a été l’illustration : en dépit de la pauvreté rurale qui l’entourait, elle bénéficiait de toutes les commodités de la ville moderne. Après la catastrophe de Fukushima de 2011, la presse a révélé que les compagnies d’énergie japonaises – bien qu’elles aient rogné sur la sécurité de leurs usines – avaient amplement contribué au financement de la construction de « villages atomiques » d’inspiration américaine et vendu l’énergie nucléaire comme une occasion d’accéder à la classe moyenne2. D’où vient qu’avec l’énergie nucléaire l’accès à la propriété se soit ainsi accommodé de tous les dangers ?

Les réacteurs D et DR à Hanford. Atomic Energy Commission/United States Department of Energy, Wikimedia.

Ozersk et Richland appartenaient à l’État, mais étaient gérés par des chefs d’entreprise. Richland constituait un cas à part sur le sol américain, car c’était une ville dénuée de propriété privée, d’économie de marché et de gouvernement local. Ozersk, quant à elle, était l’une des dix villes atomiques de l’Union soviétique. Tenues secrètes, absentes des cartes, elles étaient ceinturées de clôtures et personne n’y séjournait sans sauf-conduit. Étrangement, ceux qui y vivaient semblaient apprécier ce type d’organisation. À Richland, dans les années 1950, les citoyens électeurs ont voté à deux reprises contre la municipalisation, l’autonomie gouvernementale et la libre entreprise. À Ozersk, à la fin des années 1990, 95 % des électeurs interrogés se sont prononcés en faveur du maintien des barrières, des gardes et du système des sauf-conduits de leur ville. À l’heure où j’écris ces lignes, Ozersk est toujours clôturée et surveillée comme une prison. Ces choix de vie m’ont intriguée. Pourquoi les habitants de ces villes du plutonium ont-ils choisi de renoncer à leurs droits civiques et politiques ? Les Soviétiques n’avaient ni vie électorale ni médias indépendants, mais les habitants de Richland vivaient dans un pays démocratique particulièrement prospère. Pourquoi les fameux « freins et contrepoids » du système politique américain – ces mécanismes visant à garantir la séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire – ont-ils échoué à protéger les États-Unis d’une contamination radioactive plus importante encore, quoique tenue secrète, que celle de Tchernobyl ?

➤ Lire aussi | L’improbable et l’imprévu : à propos des centrales nucléaires en temps de guerre・Aurélien Gabriel Cohen et Bérengère Bossard (2022)

En cherchant les réponses à ces questions, j’ai découvert que pour inciter les travailleurs à accepter les sacrifices et les risques inhérents à la production de plutonium, les autorités nucléaires des deux pays ont inventé un concept : la plutopie. Les villes atomiques – sans équivalent, d’accès limité et pleines de promesses – satisfaisaient la plupart des aspirations des sociétés américaine et soviétique d’après-guerre. La prospérité méthodique qui accompagnait cette plutopie a conduit la plupart des témoins directs à fermer les yeux sur les déchets radioactifs qui s’accumulaient autour d’eux.

Ce livre relate l’histoire méconnue de deux catastrophes nucléaires survenues parallèlement aux États-Unis et en Union soviétique. J’espère qu’après lui il ne nous viendra plus à l’idée d’en séparer les récits. Les habitants d’Ozersk avaient coutume de dire que s’ils foraient la terre sans s’arrêter, ils finiraient par arriver à Richland. C’est ainsi que j’imagine ces deux villes : deux planètes tournant l’une autour de l’autre, sur un même axe. Ozersk a été créée à l’image de Richland et vice versa – délibérément, comme je vais le montrer, et au gré des prudentes manœuvres auxquelles se livraient les agents de renseignements et les promoteurs des deux villes, lesquels redoutaient à peu près autant la fin de la production de plutonium que la menace du rival nucléaire.

Quatre temps rythment ce récit. Dans les deux premières parties, nous nous intéresserons à l’histoire des travailleurs itinérants, des prisonniers et des soldats qui ont œuvré à la construction des deux immenses usines de plutonium : l’une, en 1943, dans l’Est de l’État de Washington ; l’autre, en 1946, dans le Sud de l’Oural. Au départ, les dirigeants américains et soviétiques avaient prévu de faire produire leur plutonium par une main-d’œuvre militarisée à l’abri de camps militaires. Mais les directeurs d’usine des deux blocs ont vite changé d’avis lorsqu’ils ont constaté avec effroi les beuveries et les bagarres auxquelles les ouvriers du bâtiment se livraient. Ils ont compris que les opérateurs des premières usines de plutonium au monde ne devaient pas être aussi incontrôlables que le produit qu’ils fabriquaient.

Il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle.

Pour remédier à la violence et à l’indiscipline des travailleurs itinérants, déconnectés de leur famille et de leur communauté, il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle. Les Américains parlaient de « village » pour désigner Richland, en hommage au mythe pastoral des origines de la démocratie américaine. De leur côté, les Soviétiques utilisaient le terme « ville socialiste » pour désigner Ozersk, eu égard au mythe communiste d’un avenir préservé de toute pauvreté rurale. Les responsables gouvernementaux ont dépensé sans compter pour promouvoir et développer la plutopie, investissant davantage dans les écoles des deux communautés que dans le stockage des déchets radioactifs, et beaucoup plus encore dans le bien-être de leurs résidents que dans celui des populations qui vivaient à l’extérieur des clôtures. La plutopie commençant à incarner les promesses de richesse, d’ascension sociale et de liberté de consommation portées par la guerre froide, les premiers résidents, anxieux, ont fini par accorder leur confiance à leurs dirigeants et par croire à la sécurité des usines et à la légitimité de la cause nationale. Et plus le projet avançait, plus les résidents ont accepté de troquer leurs droits civiques et biologiques contre des droits de consommateurs.

Image satellite du site nucléaire de Mayak, dans la région d’Ozersk. Wikimedia.

D’un point de vue démographique, les villes du plutonium étaient habitées par des membres de la classe ouvrière, mais, en raison de leur prospérité, on les considérait alors – et l’histoire en a conservé l’image – comme des enclaves de la classe moyenne. Aux États-Unis, de même qu’en Union soviétique, ce sont les membres de la classe moyenne qui – en s’appropriant les classes ouvrières, en parlant en leur nom et en les fondant dans une société « sans classe3 » – ont forgé et façonné les mémoires nationales. Les classes sociales étant amenées à disparaître, les ouvriers d’usine des deux pays ont appris à s’identifier à leurs supérieurs hiérarchiques et aux scientifiques de la classe moyenne, qui leur affirmaient que leurs lieux de travail et de résidence étaient sans danger.

La plutopie ne pouvait pas exister toute seule. Les historiens américains Bruce Hevly et John Findlay décrivent comment l’usine de plutonium de Hanford a donné naissance à un ensemble de « bases arrière », de camps et de garnisons temporaires pour les travailleurs les moins qualifiés4. J’ai trouvé le même type d’assemblage dans le Sud de l’Oural, où l’enclave prospère était entourée de camps de travail et de garnisons. En marge de ces villes « plutopiques », les dirigeants américains et soviétiques ont fondé des communautés de soldats, de prisonniers, de minorités, de fermiers et de travailleurs itinérants qui n’étaient pas qualifiés pour vivre en plutopie, parmi les « élus ». Quel intérêt y avait-il à séparer les gens en communautés distinctes ? Pourquoi le choix ne s’est-il pas porté sur le modèle des grandes villes industrielles, avec les quartiers huppés en amont des cours d’eau et à l’abri du rejet des usines, et les zones ouvrières en aval, sous le vent de la pollution ? Les réponses à ces questions d’histoire urbaine sont à trouver dans l’histoire des sciences, de la médecine et de la santé publique, mais aussi dans l’histoire du renseignement et de la sûreté nucléaire. Elles montrent de façon édifiante quelles conséquences la division de ces territoires en zones de discrimination (par classe et par race) a eues, non seulement sur le niveau de richesse des populations, mais aussi sur leur santé.

À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Évidemment, le plutonium et ses dérivés radioactifs n’avaient cure des frontières à l’intérieur desquelles les gens étaient confinés. Ce sera l’objet d’une troisième partie. À l’abri d’un double mur d’enceinte de barbelés, les opérateurs de ces usines ont produit des tonnes de plutonium. L’hermétisme sécuritaire des usines et la ségrégation territoriale en zones nucléaire et non nucléaire ont créé ce que j’appelle une « zone d’immunité », dans laquelle les directeurs d’usine se sentaient libres de dépasser les budgets, de détourner des fonds, de dissimuler les accidents et, surtout, de polluer l’environnement. En Oural, les ingénieurs soviétiques ont suivi l’exemple des Américains pour assurer l’évacuation rapide et à moindre coût de leurs déchets : tout allait sous terre et dans les rivières alentour ; quant aux gaz radioactifs, ils étaient expulsés vers le ciel. D’année en année, les exploitants des centrales ont dû faire face à de nombreux accidents ; certains ont été majeurs, comme l’explosion de 1957 sur le site de retraitement de combustibles nucléaires de Mayak, non loin d’Ozersk, mais la plupart des déversements étaient habituels et intentionnels. À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Panneau à l’entrée du site de Hanford. Wikimedia.

Après quelques années de recherche, les scientifiques de l’Est de l’État de Washington et du Sud de l’Oural ont fini par comprendre les dangers des produits de fission qu’ils fabriquaient. Ils ont découvert que les isotopes radioactifs envahissaient la chaîne alimentaire, pénétraient dans les végétaux, dans le corps et les organes des animaux et des humains, et y endommageaient les cellules. Les premiers dirigeants des usines de Richland et d’Ozersk redoutaient les « épidémies », c’est-à-dire l’incidence notable de maladies organiques au sein des populations exposées. Pourtant, au fil des années, aucune pathologie caractérisée n’a émergé chez les travailleurs du nucléaire et dans le voisinage de leurs usines. Ce n’était pas vraiment une surprise. Les scientifiques avaient pu observer, en menant des expériences sur des animaux de laboratoire, que les différents isotopes radioactifs agissaient diversement sur les organismes, qui eux-mêmes réagissaient sans uniformité à la contamination radioactive5. Les scientifiques savaient également qu’il fallait beaucoup de temps pour qu’un organisme exposé à de faibles doses d’irradiation montre des signes de maladie et périsse. Comptant sur ces périodes de latence pour laisser le temps à la science de résoudre le problème des fuites et de la dissémination des isotopes radioactifs, les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

➤ Lire aussi | Nucléaire : une fausse solution pour le climat ?・Frédéric Durand (2022)

Face à une catastrophe environnementale émergente et invisible, la division du territoire en zones plutopiques et en bases arrière s’est avérée commode. Les habitants de l’espace protégé – jeunes, riches, employés à plein temps et suivis médicalement – donnaient l’image d’une population statistiquement en bonne santé. Parallèlement, les travailleurs itinérants, les prisonniers et les soldats qui effectuaient des travaux de construction sur des sols contaminés, décontaminaient les lieux de fuites radioactives et réparaient les bâtiments d’usine mis à mal par les accidents, ne bénéficiaient d’aucune surveillance médicale. Ouvriers temporaires, ils passaient d’un travail à l’autre en emportant avec eux les isotopes radioactifs qu’ils avaient ingérés et, par conséquent, tous les problèmes de santé ultérieurs susceptibles de laisser une trace épidémiologique.

Les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

À proximité des usines de plutonium vivaient également des populations agricoles et indigènes, dont les moyens de subsistance ne provenaient pas uniquement – contrairement à ceux des habitants de plutopie – de lointains marchés de consommation, mais très largement de leurs terres qui, sous le vent de la pollution radioactive et en aval des cours d’eau contaminés, étaient progressivement envahies de « points chauds ». En outre, les usines de plutonium ont été à l’origine d’un développement régional qui attirait toujours plus de monde dans la zone tampon, et les nouveaux venus, dangereusement exposés, n’étaient guère surveillés médicalement. En d’autres termes, le risque était calibré à l’aune des richesses des différentes classes sociales, dont les implantations correspondaient peu ou prou aux zones « primaires » et « secondaires » des cartes du risque nucléaire.

Dans une quatrième partie, nous partirons à la rencontre de ceux qui ont découvert qu’ils vivaient dans une zone radioactive. En 1986, après que la catastrophe de Tchernobyl eut révélé au monde le niveau de sûreté des centrales, les populations voisines en aval des cours d’eau et sous le vent des retombées radioactives ont commencé à attribuer aux usines de plutonium l’incidence des maladies chroniques et les taux élevés de malformations congénitales, d’infertilité et de cancers relevés dans leur communauté. Cependant, leur point de vue n’a pas été facile à faire valoir, tant le voile qui recouvrait la connaissance de l’empreinte écologique et sanitaire des usines nucléaires était opaque. Des décennies durant, des experts armés d’un savoir classé « secret-défense » ont parlé doctement de la sûreté des centrales et des doses de radioactivité admissibles pour la santé humaine, tout en rejetant les préoccupations des profanes. Après 1986, les agriculteurs locaux, les journalistes et les militants environnementaux ont exigé des rapports d’accidents et des études sur l’environnement et la santé, insistant pour connaître les risques auxquels l’État et les entreprises les avaient exposés.

Le réacteur N du site de Hanford, situé le long du fleuve Columbia. United States Department of Energy, Wikimedia.

C’était là un étonnant mouvement qui émergeait, au sein duquel les activistes américains et soviétiques – longtemps occupés à défendre les droits civils, politiques et de la consommation – en appelaient désormais à des droits biologiques6. Ils s’insurgeaient contre les industriels qui avaient privatisé les profits astronomiques de la production d’armement nucléaire tout en laissant à la société le soin de gérer les risques sanitaires et environnementaux. Les activistes se sont armés de l’expertise scientifique de leurs rivaux et de leurs propres études sanitaires menées dans les villages. Ce faisant, ils ont inventé une nouvelle forme d’engagement civique, que d’autres groupes ont adoptée en Ukraine et qu’on retrouverait des années plus tard au Japon.

S’il existe déjà des ouvrages d’histoire transnationale de la course aux armes nucléaires et d’histoire nationale et régionale des programmes atomiques ou des centrales, ce livre, lui, leur associe l’histoire des hommes et des femmes qui les ont créées et fabriquées, et l’histoire de leur lieu de vie7. Notre regard descendra des hauteurs vertigineuses des satellites espions jusqu’à hauteur d’homme, dans les rues de ces villes hantées par le spectre de l’anéantissement nucléaire. Il cherchera à comprendre ce que l’ère atomique a signifié pour ces forçats du nucléaire militaire et pour les populations rurales alentour qui ont vu les produits de fission peu à peu envahir leur environnement.

J’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières.

Pendant la guerre froide, les propagandistes et les experts ont souvent mis les États-Unis et l’Union soviétique en balance afin d’exonérer l’un ou l’autre camp d’une faute ou d’un acte d’injustice. Pour ma part, j’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières. Les toutes premières villes du plutonium avaient des caractéristiques communes qui, transcendant l’idéologie politique et la culture nationale, relevaient de la sûreté nucléaire, du renseignement nucléaire et des risques radioactifs. La principale différence entre les plutopies américaine et russe était d’ordre économique. Cela s’est révélé particulièrement déterminant en matière de santé. Les habitants de Richland et de ses environs vivaient dans un pays beaucoup plus riche ; par conséquent, les sacrifices auxquels ils consentaient pour la sûreté nucléaire – quoi qu’importants – n’étaient pas aussi étendus que ceux qui étaient imposés aux habitants d’Ozersk et de sa région.

Installation nucléaire abandonnée à Hanford, Wikimedia.

Pour écrire cet ouvrage, je me suis essentiellement appuyée sur des documents d’archives exhumés dans plus d’une douzaine de centres archivistiques, tant aux États-Unis qu’en Russie. J’ai également largement profité de travaux d’historiens et de leurs explorations. Les archives scripturaires sont absolument stupéfiantes : elles lèvent le voile sur ce que les autorités savaient, ce qu’elles ont décidé de dissimuler, ce qu’elles ont choisi de divulguer, et ce qui motive leurs décisions. Les propos des responsables politiques et scientifiques de l’époque montrent à quel point la question de la sûreté nucléaire, la création de paysages urbains, les catastrophes sanitaires et la contamination de l’environnement étaient intriquées.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes.

Les personnes qui ont vécu à l’intérieur de ces villes atomiques et travaillé dans les centrales et alentour sont au cœur de mon livre. Durant cinq ans, entre 2008 et 2013, j’ai interviewé des dizaines d’acteurs. Malgré le serment qu’ils avaient dû faire de ne rien divulguer, nombre d’entre eux ont accepté de me parler, mus par la colère que leur inspirait l’injustice dont ils avaient été victimes. Le ministère russe de l’Énergie atomique ne m’ayant pas autorisée à entrer à Ozersk, je me suis rendue dans les villes et les villages voisins à la rencontre des habitants, prenant avec eux de multiples précautions, dignes d’un roman d’espionnage inspiré de la guerre froide. Certains me parlaient tout bas, nerveusement, dans un langage codé. À plusieurs d’entre eux, qui ont souhaité rester anonymes, j’ai attribué un pseudonyme.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes. J’ai donc appris à considérer les narrateurs dont la fiabilité semblait discutable de prime abord comme autant de sources potentielles d’information, comme autant de personnes susceptibles d’avoir vu les choses sans les œillères habituelles. En outre, le contexte d’un entretien exerçant inévitablement une influence sur les propos, j’ai tenu à indiquer où et quand je rencontrais mes sources. J’ai également mentionné leurs vulnérabilités et les cas où ma sensibilité culturelle divergeait de la leur, afin de montrer comment le processus de l’entretien, de même que la recherche d’archives, est émaillé d’omissions, de contradictions et d’ignorances volontaires ou accidentelles. Certaines des personnes que j’ai interviewées m’ont accueillie avec méfiance, voire avec suspicion, car elles assimilaient mes recherches à une sorte de tourisme du désastre. À leurs yeux, c’était moi la narratrice dont la fiabilité était contestable. C’est peut-être aussi ce que penseront certains de mes lecteurs, et c’est logique. Je ne prétends pas avoir mis à nu toute la vérité. J’espère seulement en avoir éclairé quelques recoins. J’attends d’ailleurs avec impatience le jour où je pourrai lire d’autres récits sur le sujet et profiter d’autres interprétations.

➤ Lire aussi | L’utopie nucléaire : le rêve de l’énergie sans la Terre・Ange Pottin (2023)

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos. Les paysages mortifères qui entourent les usines de plutonium sont devenus des champs de mines de déchets radioactifs qui s’infiltrent dans les sols et auxquels les populations locales, continuellement malades, attribuent leurs souffrances. L’absence de réel confinement des déchets nucléaires américains et japonais illustre la difficulté qu’il y a à confiner en toute sécurité des isotopes radioactifs volatils, susceptibles d’atteindre plusieurs centaines de degrés Celsius, qui corrodent les métaux, s’infiltrent dans les sols et finissent absorbés par la vie végétale – et ce, durant des dizaines de milliers d’années. Les enjeux du nucléaire sont immenses, et la tentation est grande d’en nier les dangers. Avant Tchernobyl et Fukushima, il y a eu Hanford et Mayak, où ont été inaugurées les pratiques constitutives de la plutopie : le cloisonnement du territoire en zones “nucléaires” et en zones “saines”, la priorité donnée à la production au détriment de la sécurité et de la gestion des déchets, la rétention des informations sur les accidents, la falsification des rapports de sécurité, le déploiement de forces “intérimaires” pour les basses besognes et la dissimulation de l’existence de maladies parmi les travailleurs du nucléaire et de territoires devenus radioactifs, le tout en offrant à certains citoyens triés sur le volet de généreuses subventions gouvernementales et d’agréables activités annexes. Dans le même temps, tous ceux qui dénonçaient les accidents et les problèmes sanitaires dans les centrales étaient espionnés, harcelés et menacés, tant aux États-Unis qu’en Russie, et ce, même après la fin de la guerre froide. Ce schéma s’est en grande partie répété en Ukraine en 1986, puis au Japon en 2011.

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos.

Ce livre entend mettre en lumière un héritage que de nombreux citoyens des puissances nucléaires n’ont jamais encore questionné, faute d’en connaître les tenants et les aboutissants – alors même que les grands dirigeants de ce monde discutent déjà d’une “renaissance du nucléaire”. Il est facile de dissimuler des catastrophes nucléaires dans des territoires militarisés et isolés de tout. Cela explique sans doute pourquoi les catastrophes liées au plutonium de Hanford et de Mayak sont si peu connues, contrairement à celles de Tchernobyl et de Fukushima. J’espère que leurs histoires, relatées par les habitants des deux territoires les plus irradiés au monde, inciteront les lecteurs à s’interroger davantage sur l’atome et sur son histoire.

Photo d’accueil : mélange de poudres d’oxyde de plutonium, Hanford, vers 1961. Wikimedia.

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Notes

  1. R. E. Gephart, Hanford : A Conversation About Nuclear Waste and Cleanup, Battelle Press, Columbus, 2003, 5.25. Certaines estimations pour l’usine de Mayak sont bien plus élevées, portant les émissions à 1 milliard de curies : Vladislav Larin, “Neizvestnyi radiatsionnye avarii na kombinate Maiak”, www.libozersk.ru/pbd/mayak/link/160.htm [lien désormais inactif].
  2. Yoshimi Shunya, “Radioactive rain and the american umbrella”, Journal of Asian Studies, 71(2), mai 2012, p. 319-331.
  3. Jack Metzgar, Striking Steel : Solidarity Remembered, Temple University Press, Philadelphie, 2000, p. 7 et 156.
  4. John M. Findlay & Bruce William Hevly, Atomic Frontier Days : Hanford and the American West, University of Washington Press, Seattle, 2011, p. 84.
  5. T. C. Evans, “Project report on mice exposed daily to fast neutrons”, 18 juillet 1945, NAA, RG 4nn-326-8505, box 54, MD 700.2, “Enclosures”.
  6. Adriana Petryna, Life Exposed : Biological Citizens After Chernobyl, Princeton University Press, Princeton, 2002.
  7. Parmi les publications les plus récentes : Gabrielle Hecht, Being Nuclear : Africans and the Global Uranium Trade, MIT Press, Cambridge, 2012 ; Richard Rhodes, Twilight of the Bombs : Recent Challenges, New Dangers, and the Prospects for a World without Nuclear Weapons, Vintage, New York, 2011 ; J. M. Findlay & B. W. Hevly, Atomic Frontier Days, op. cit. ; Jonathan Schell, The Seventh Decade : The New Shape of Nuclear Danger, Metropolitan Books, New York, 2007 ; Sharon Weinberger & Nathan Hodge, Nuclear Family Vacation : Travels in the World of Atomic Weaponry, Bloomsbury, New York, 2008 ; Max S. Power, America’s Nuclear Wastelands, Washington State University Press, Pullman, 2008 ; V. N. Kuznetsov, Zakrytye goroda Urala, Akademiia voenno-istoricheskikh nauk, Iekaterinbourg, 2008.

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