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30.03.2026 à 16:27

Handicap et accès à la culture : quand le metal devient vecteur d’inclusion

Emilie Ruiz, Maitre de conférences HDR, Université Savoie Mont Blanc

Corentin Charbonnier, Docteur en Anthropologie, Université de Tours

Que signifie réellement l’« inclusion » dans un événement culturel singulier comme le Hellfest, le célèbre festival de metal ? Récit d’une expérimentation en cocréation entre les organisateurs de l’événement et des personnes en situation de handicap.
Texte intégral (1301 mots)
Le groupe Slayer au Hellfest, en 2017. Photo Corentin Charbonnier, Fourni par l'auteur

Vingt ans après la loi de 2005 sur l’égalité des droits des personnes en situation de handicap, l’accessibilité des lieux culturels a nettement progressé en France. Mais la participation réelle des publics concernés reste limitée. Une expérimentation menée entre une pension de famille et le Hellfest, en Loire-Atlantique, montre en quoi l’inclusion ne se résume pas à des aménagements techniques.


Un samedi de juin 2023, au milieu des dizaines de milliers de festivaliers réunis au Hellfest (Clisson, Loire-Atlantique), six habitants d’une pension de famille découvrent pour la première fois l’un des plus grands festivals de France. Certains vivent avec des troubles psychiques, d’autres avec des limitations physiques et pourtant, tous participent à une expérience singulière : explorer ce que signifie réellement l’« inclusion » dans un événement culturel singulier. Cette expérimentation, menée avec des résidents de la pension de famille de l’Orangerie, une structure gérée par la Croix-Rouge française, invite à repenser en profondeur la manière dont les institutions culturelles abordent le handicap. Car malgré les progrès réalisés ces dernières années, l’accès à la vie culturelle reste encore limité pour de nombreuses personnes en situation de handicap.

Tenir compte du handicap invisible

Depuis la loi française de 2005 sur l’égalité des droits des personnes handicapées, les lieux culturels ont considérablement amélioré leur accessibilité physique : rampes d’accès, plateformes réservées, signalétique adaptée. Mais un paradoxe demeure : malgré ces aménagements, les personnes en situation de handicap participent encore relativement peu à la vie culturelle et associative. Si le handicap visible est de fait perceptible, le handicap invisible, notamment psychique ou cognitif, reste pour le grand public, méconnu. La diversité des troubles et de leur prise en soin entrave leur plein exercice de la citoyenneté et donc leur participation à des évènements culturels. Le contexte des festivals ne peut être de ce fait limité à la simple implantation d’un accès physique adapté.

Vivre un festival autrement

En s’appuyant sur l’expertise de professionnels, de bénévoles et en expérimentant, les initiatives portées par le Hellfest permettent de proposer une autre approche de l’accessibilité. Par exemple, pour les personnes malentendantes, des gilets vibrants permettant de ressentir physiquement les vibrations de la musique sont proposés. Certains concerts sont aussi partiellement traduits en langue des signes.

Ces dispositifs illustrent une idée simple : l’accessibilité ne consiste pas forcément à reproduire une expérience standard pour tous, mais à permettre des manières différentes de vivre un même événement. Pour les participants de la pension de famille de l’Orangerie, l’expérience du festival s’avère à la fois fascinante et déstabilisante. Les structures monumentales du site, l’intensité sonore ou la densité de la foule peuvent susciter autant d’émerveillement que d’appréhension. Mais ces réactions contrastées révèlent aussi une réalité souvent oubliée : les personnes vivant avec un handicap psychique ne sont pas condamnées à rester à l’écart de ces expériences culturelles. Elles peuvent y participer pleinement, à condition que les conditions soient adaptées et préparées et devenir ainsi expertes de leurs conditions d’accessibilité.

L’inclusion commence bien avant l’événement

Pendant plus d’un an, les participants ont préparé, avec le soutien de leur encadrant, moniteur-éducateur de formation, leur venue : visites du site à vide, participation à la tournée Warm-Up du festival, repérage des espaces accessibles, organisation du suivi médical ou logistique. Cette phase d’anticipation a permis aux résidents de se familiariser progressivement avec l’environnement du festival et d’en réduire les incertitudes.

Le projet n’est pas né d’une décision institutionnelle. Il a été proposé par une résidente lors d’une réunion collective de la pension de famille, puis discuté et adopté par le groupe. Autrement dit, les participants n’ont pas simplement été « inclus » dans un dispositif : ils ont contribué à construire eux-mêmes leur participation.

Une inclusion qui mobilise tout un écosystème

L’inclusion culturelle repose rarement sur un seul acteur. Dans cette expérimentation, plusieurs organisations ont joué un rôle déterminant : la pension de famille de l’Orangerie, la Croix-Rouge française, l’association Culture du cœur, mais aussi des mécènes du festival. Chacun contribue à résoudre une partie des difficultés : financement, accompagnement social, logistique, accès aux billets ou médiation culturelle. Cette configuration rappelle que l’inclusion culturelle est un processus collectif impliquant de multiples organisations. Elle s’imbrique ainsi pleinement dans une démarche partenariale, essentielle au travail social.

Cet écosystème ne peut fonctionner sans le rôle clé de certains acteurs, capables de relier des univers qui communiquent peu entre eux et donc de rendre les frontières entre ces acteurs moins imperméables. Éducateurs spécialisés, médiateurs culturels ou réalisateur, familiers du travail social, peuvent ainsi agir comme des « acteurs-frontières ». Leur rôle consiste à traduire les attentes et les contraintes de chaque milieu (institutions sociales, organisateurs culturels, participants) afin de rendre possible la coopération.

Le metal, un terrain inattendu

Cette expérimentation (dont le documentaire Rendre l’enfer accessible témoigne avec sincérité) invite à repenser les politiques publiques d’accessibilité culturelle, encore largement centrées sur l’adaptation physique des infrastructures. Trois pistes émergent : (1) élargir la définition du handicap prise en compte dans les politiques culturelles, afin d’intégrer davantage les handicaps psychiques ou invisibles, (2) soutenir financièrement les démarches de co-construction avec les publics concernés, et pas seulement les investissements matériels, et (3) former et reconnaître les acteurs-frontières, qui jouent un rôle essentiel dans la mise en relation des différents partenaires.

Souvent associé à une esthétique radicale ou marginale, le metal apparaît rarement dans les débats sur les politiques culturelles. Avec une identité historiquement construite autour de communautés de fans fortement engagées et solidaires, certaines initiatives d’inclusion trouvent un terrain favorable pour se développer : elles ne sont pas sans faire écho à l’éthos de l’identité metal : partager un moment collectif, au-delà des distinctions sociales ou physiques, à l’instar des valeurs qui façonnent ce genre musical et véhiculées par certains groupes tels que Gojira.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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29.03.2026 à 09:03

Non, la France rurale n’est pas un désert culturel

Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

La notion de « désert culturel » n’a rien de neutre et, surtout, elle ne correspond pas à la réalité des territoires ruraux d’aujourd’hui.
Texte intégral (1334 mots)

Les élections municipales sont terminées, mais un conflit discret persiste dans les campagnes françaises. Il ne porte ni sur l’agriculture ou le prix de l’essence, ni même sur la santé. Il concerne la culture. En effet, sous les radars médiatiques, une tension croissante apparaît autour de la question de ce que doit être l’offre culturelle dans les territoires ruraux.


Ce conflit latent s’est récemment invité dans le débat public à travers le plan « Culture et ruralité » porté par Rachida Dati. Ayant pour enjeu de renforcer l’offre artistique dans les territoires ruraux, ce plan s’inscrit dans la rhétorique désormais bien installée de la lutte contre les « déserts culturels ».

Derrière cette expression plane l’idée qu’une partie du territoire national n’aurait pas accès à la culture et nécessiterait une intervention publique renforcée. Mais cette manière de poser le problème n’est pas neutre.

Elle repose sur une représentation particulière de la culture et sur une lecture implicite des territoires ruraux comme des espaces culturellement déficitaires. Autrement dit, la question n’est pas seulement celle de l’accès à la culture, mais celle de la définition même de ce qui est considéré comme tel.

Aux origines de la notion de « désert culturel »

Pour comprendre cette situation, il faut revenir sur l’histoire des politiques culturelles françaises. Celles-ci se sont structurées autour d’un projet de maillage territorial visant à diffuser les œuvres artistiques sur l’ensemble du territoire. Lorsque André Malraux devient ministre des affaires culturelles en 1959, il affirme l’objectif de permettre la rencontre entre « les grandes œuvres de l’humanité » et le public le plus large possible, tout en précisant que « si la culture existe, ce n’est pas du tout pour que les gens s’amusent ». La création des maisons de la culture participe de cette ambition : rendre accessibles les formes artistiques légitimes, et donc tout à fait sérieuses, mais souvent éloignées des pratiques culturelles existantes et des attentes des publics.

À partir des années 1980, malgré l’affirmation d’une démocratie culturelle plus attentive à la diversité de ces pratiques, la décentralisation renforce néanmoins ce modèle en consolidant un réseau d’institutions :scènes nationales, médiathèques, musées… Ce maillage demeure toutefois largement structuré par les centralités urbaines. Les territoires ruraux apparaissent alors en périphérie de cette organisation, ce qui alimente aujourd’hui la lecture en termes de « désert culturel ».

La culture, bien présente dans les territoires ruraux

Cette lecture mérite cependant d’être nuancée à un double titre. D’une part, les territoires ruraux ne sont pas dépourvus de pratiques culturelles. Sociabilités associatives, fêtes locales, pratiques amateurs ou liées au patrimoine structurent des espaces culturels à part entière, bien que peu reconnus par les acteurs institutionnels. Et ce sont bien des pratiques culturelles, parce qu’elles génèrent cette situation sociale inédite : l’expérience esthétique, fût-elle produite par des formes et des objets (musicaux, plastiques, écrits, visuels, numériques, etc.), des artefacts qui n’appartiennent pas à l’histoire de l’art.

D’autre part, l’action publique elle-même ne se limite pas à l’État. Dans de nombreux territoires ruraux, les communautés de communes jouent aujourd’hui un rôle central dans l’offre culturelle. Elles assurent la gestion d’équipements, soutiennent des programmations, coordonnent des réseaux associatifs et portent des projets à l’échelle intercommunale.

Ces acteurs intermédiaires occupent une position singulière. Ils se situent à la fois en relais et en tension avec les orientations nationales. D’un côté, ils dépendent des arbitrages opérés par les directions régionales des affaires culturelles (Drac), qui continuent de structurer l’accès aux ressources et la légitimité des projets. De l’autre, ils développent des stratégies propres, parfois en complément, en décalage, voire en opposition aux priorités définies à l’échelle nationale. Ce jeu d’ajustements produit des configurations locales hétérogènes, où l’offre culturelle résulte autant d’un modèle descendant que de négociations entre échelles d’action et de rôle des élus à travers, par exemple, les projets culturels de territoires.

Par ailleurs, les campagnes françaises ont profondément changé. Comme l’a montré Jean-Pierre Le Goff, elles sont traversées par des recompositions liées notamment aux mobilités résidentielles et à l’installation de populations issues des classes moyennes urbaines. Ces transformations, particulièrement visibles dans les espaces périurbains, brouillent les frontières entre ville et campagne. Elles introduisent aussi de nouvelles attentes culturelles, portées notamment par ces nouveaux habitants, et parmi eux, ceux que Le Goff appelle les « cultureux », un terme péjoratif qui désigne les dépositaires et tenants de la culture « légitime » venant « de la ville ».

Le risque du malentendu

Dans ce contexte, l’action culturelle peut devenir un vecteur de diffusion de référentiels urbains. Mais ce modèle peut entrer en décalage avec les formes culturelles préexistantes. Certaines pratiques locales restent marginalisées ou invisibilisées. La musique country par exemple, largement plébiscitée et pratiquée (musiques et danses) en milieu rural est totalement absente des politiques culturelles. Le risque est alors celui d’un malentendu : des politiques conçues pour « apporter » la culture dans des territoires où elle existe déjà, mais sous d’autres formes.

Pour autant, les dynamiques actuelles ne se réduisent pas à une opposition entre culture légitime et pratiques locales, ni entre ville et campagne. On observe l’émergence de configurations hybrides : tiers-lieux, collectifs artistiques/habitants ou encore réinventions de formes traditionnelles comme, selon les régions, les comices agricoles, les fest-noz, les carnavals, par exemple . Ces évènements parfois revisités articulent alors création contemporaine, participation habitante et pratiques festives, parfois avec l’appui ou malgré les cadres institutionnels.

Dans ces espaces, la culture devient un lieu de négociation et d’expérimentation, où se recomposent les hiérarchies culturelles et où se vit la communauté locale, bien loin des enjeux artistiques. Les élus y jouent un rôle central, capables d’articuler des logiques institutionnelles, esthétiques et habitantes, tout en composant avec les contraintes des politiques nationales.

Derrière les débats récurrents sur les « déserts culturels », c’est donc moins un manque qu’un problème de cadrage qui se dessine. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’absence de culture, mais la difficulté à reconnaître la pluralité de ses formes et la diversité de ses régimes de légitimité. Les mondes ruraux et périurbains ne sont pas en attente de culture : ils en produisent, selon des modalités qui échappent en partie aux catégories de l’action publique et aux arbitrages centralisés.

The Conversation

Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.03.2026 à 15:44

Demain, qui produira les récits qui façonnent nos sociétés ?

Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School

Les biens culturels, et notamment les séries et les films, ont un rôle immense à jouer : ils forment un écosystème de récits, qui influence la société dont il est le reflet. À ce titre, continuer d’en financer la diversité est fondamental.
Texte intégral (1787 mots)

Ces dernières années, les politiques culturelles sont redevenues un sujet de débat en Europe. Dans plusieurs pays de l’Union européenne, la montée de l’extrême droite s’accompagne de critiques croissantes à l’égard des subventions publiques au secteur culturel, jugées coûteuses ou inefficaces. Dans un environnement médiatique de plus en plus structuré par quelques grandes plateformes états-uniennes, que signifie encore soutenir une production audiovisuelle souveraine ? Que risque une société lorsqu’elle affaiblit sa capacité à produire et à diffuser ses propres histoires ?


Chaque printemps à Lille (Nord), le festival Séries Mania, dont la saison 2026 s’achève ce vendredi 27 mars, rassemble des milliers de spectateurs, professionnels et créateurs autour des séries télévisées du monde entier. Devenu le plus grand événement mondial consacré aux séries, le festival a attiré plus de 108 000 visiteurs et près de 5 000 professionnels issus de 75 pays en 2025. L’événement est en grande partie soutenu par des financements publics : collectivités locales, le Centre national du cinéma (CNC) et l’Union européenne (UE).

Derrière les tapis rouges, le Rassemblement national (RN) a critiqué ce type d’investissements au nom d’un argument simple : la culture devrait fonctionner comme n’importe quel marché. Si une œuvre trouve son public, elle survivra ; sinon, elle disparaîtra.

Mais cette vision fait fi d’un élément central : la production culturelle ne se limite pas à des biens économiques. Elle constitue aussi un écosystème de récits, qui façonne la manière dont une société se comprend et se projette.

Le marché ne mesure pas tout

L’argument du RN repose sur une logique de rentabilité immédiate. Pourtant, des séries comme Dix pour cent (2015-2020), Lupin (depuis 2021), Borgen (Danemark, 2010-2022), ou La Casa de Papel (Espagne, 2017-2021) ne sont pas de simples produits : ce sont des miroirs collectifs. Leur impact social dépasse souvent leurs performances commerciales immédiates, tout en s’inscrivant parfois dans un succès international à long terme, largement amplifié par les plateformes américaines.

Les chercheurs en économie de la culture soulignent depuis longtemps que les biens culturels produisent de nombreuses externalités positives : non seulement le renforcement de la langue (argument fétiche du RN), mais aussi la transmission culturelle, l’innovation et l’inspiration et le rayonnement international.

Le rapport de l’Unesco sur les industries culturelles et créatives face à la pandémie de Covid-19 montre, par exemple, que ces secteurs génèrent non seulement des revenus économiques, mais aussi des bénéfices sociaux, notamment en matière d’éducation et de participation culturelle.

Les festivals, comme Séries Mania, et les mécanismes publics de soutien permettent précisément de prendre en compte ces effets plus larges, que le marché seul peine à valoriser.

Les histoires changent les attitudes et les comportements

Depuis plusieurs décennies, les sciences sociales étudient l’effet des récits sur les individus. Les recherches sur la « transportation narrative », développées par mes collègues et moi, montrent que les histoires peuvent modifier les attitudes et les comportements lorsqu’un public est immergé dans un récit. Dans cet état d’immersion, les spectateurs deviennent plus réceptifs aux idées et aux valeurs portées par l’histoire.

Notre recherche montre ainsi que les récits influencent la persuasion, les émotions et les attitudes du public. Nos travaux sur la narration et sa réception confirment que l’engagement narratif peut même affecter durablement des décisions et des comportements.

Ces résultats dépassent largement la communication commerciale. Ils suggèrent que les récits médiatiques contribuent à structurer les représentations collectives, qu’il s’agisse de valeurs sociales, de visions du futur ou d’identité collective. Comme le résume une maxime souvent attribuée aux Hopis, peuple autochtone d’Amérique du Nord :

« Ceux qui racontent les histoires gouvernent le monde. »

Autrement dit contrôler les récits revient à orienter la manière dont une société comprend la réalité.

Les histoires partagées comme espaces de médiation culturelle

Enfin, les événements culturels jouent aussi un rôle civique. Selon les travaux sur l’expérience culturelle immersive, les histoires partagées créent des lieux de rencontre entre territoires, générations et milieux sociaux. Ils offrent une communauté partagée où les récits circulent et où les spectateurs peuvent débattre de questions contemporaines à travers la fiction.

Dans une période marquée par la fragmentation médiatique et la polarisation politique, ce forum public remplit une fonction non négligeable dans la cohésion démocratique.

Une infrastructure narrative

Au fond, la question n’est peut-être pas seulement celle du financement d’une industrie. Elle concerne la capacité d’une société à maintenir ce que l’on pourrait appeler une infrastructure narrative au-delà du marketing.

Comme les infrastructures physiques (routes, réseaux numériques, etc.), cette infrastructure est rarement visible. Pourtant, loin d’être un luxe, elle permet la circulation des idées, des imaginaires et des identités.

La recherche sur le rôle des récits dans l’imagination des futurs montre que les histoires structurent profondément les perceptions collectives. Elles influencent la manière dont les individus interprètent les événements sociaux ou politiques. Plus largement, le travail sur les imaginaires collectifs souligne que les représentations culturelles contribuent à orienter la manière dont les sociétés envisagent leurs transformations et leur avenir.

Affaiblir les institutions qui soutiennent la création culturelle ne signifie donc pas seulement produire moins d’œuvres. Cela peut aussi réduire la disponibilité des récits.

Produire des récits, une forme de souveraineté

Dans ce contexte, soutenir la création audiovisuelle revient aussi à soutenir la capacité d’un pays à produire ses propres histoires. Ce soutien est donc un levier de souveraineté.

Le politiste Joseph Nye, professeur à Harvard, a popularisé le concept de soft power : l’influence qu’un pays exerce non par la contrainte, mais par l’attraction culturelle et symbolique. Les États-Unis ont longtemps exercé cette influence à travers Hollywood et les séries télévisées. Plus récemment, la Corée du Sud a renforcé sa visibilité internationale grâce à ses films, sa musique et ses séries, phénomène souvent qualifié de K-wave ou de hallyu (« vague coréenne »). Les anime japonais sont aussi souvent cités comme exemples de cette influence narrative.

Les industries culturelles représentent ainsi une part importante de l’économie française : 2,9 % du PIB en 2024, plus de 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires et environ 586 000 emplois directs. Comme le souligne le rapport « Creative Economy Outlook » des Nations unies, les secteurs créatifs contribuent aussi au rayonnement international du pays. Dans un contexte où les budgets de production tendent à orienter la création vers des formats facilement exportables, les institutions, comme le CNC en France, ou le Forum européen du film, jouent donc un rôle stratégique.

Dans ce contexte, réduire fortement les soutiens culturels peut avoir un effet paradoxal : affaiblir la capacité d’un pays à produire et à diffuser ses propres récits, au moment même où les plateformes américaines structurent de plus en plus la circulation des contenus. La réalisatrice afghane Shahrbanoo Sadat résume ce problème ainsi :

« L’Afghanistan n’a pas d’industrie cinématographique, et il est souvent mal représenté par les films réalisés par des cinéastes internationaux. Le seul type de film que l’on attend est un drame de guerre. »

Financer des récits, c’est aussi financer une identité collective

À court terme, réduire les subventions culturelles peut sembler une décision budgétaire parmi d’autres. Mais à plus long terme, la question devient celle de la souveraineté narrative : qui produit les histoires qui circulent dans une société ?

Les récits ne se contentent pas de divertir : ils tissent la trame de la démocratie. Les festivals, les institutions et les programmes de soutien contribuent ainsi à maintenir un espace où les récits peuvent être produits, expérimentés et partagés.

Dans un environnement médiatique dominé par quelques grandes plateformes américaines, les politiques culturelles jouent souvent un rôle de contrepoids. Elles permettent de maintenir des voix, des perspectives et des formats français et européens.

Autrement dit, ce que financent les politiques culturelles ne se limite pas à des films ou à des séries. Elles soutiennent un écosystème de création et de circulation des histoires qui participent à la construction d’une identité collective. Et lorsqu’un pays affaiblit cet écosystème, il ne perd pas seulement une industrie. Il risque aussi de perdre une partie de sa capacité à raconter le monde et à se raconter lui-même.

The Conversation

Tom van Laer a participé à des discussions politiques sur l'audiovisuel européen, notamment dans le cadre du Forum européen du film organisé par la Commission européenne. Il ne travaille pas, ne conseille pas et ne reçoit pas de financement d’organisations susceptibles de tirer profit de cet article.

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