12.07.2026 à 10:38
Yann Rigolet, Doctorant en Histoire Contemporaine, Université d’Orléans
Tous les camps politiques se réclament d’elle, de la Manif pour tous aux féministes, en passant par les gilets jaunes, ou des militants pro Gaza. Une proposition de loi Les Républicains veut même rendre son buste obligatoire dans toutes les mairies. Pourtant, chaque tentative de donner un vrai visage à Marianne finit en polémique. Que représente Marianne et comment la représenter ?
De toutes les figures symboliques qui jalonnent l’histoire de France, Marianne est un cas singulier, car elle pose la question complexe de l’incarnation de la République. Peut-on la personnifier et selon quels critères ?
Dès son apparition, la représentation de Marianne est un sujet parce qu’elle repose sur une construction en deux temps, associant tout d’abord un corps puis, plus tard, le célèbre prénom que l’on connaît.
Après l’abolition de la monarchie, le 21 septembre 1792, il devient nécessaire de remplacer le sceau du roi (qui incarnait jusque-là l’État) par un symbole visuel de la Première République naissante. Le 25 septembre, la nouvelle Assemblée nationale, la Convention, décrète ainsi que le sceau de l’État représentera désormais la France « sous les traits d’une femme vêtue à l’Antique, debout, tenant de la main droite une pique surmontée du bonnet phrygien ou bonnet de la liberté, la gauche appuyée sur un faisceau d’armes ; à ses pieds un gouvernail ».
Ce choix d’une allégorie (la représentation concrète d’une idée abstraite) permet notamment aux révolutionnaires de cultiver une certaine ambiguïté. En effet, symboliser la France républicaine sous les traits d’une figure féminine leur permet d’y associer divers modèles interchangeables popularisés dès 1789. L’allégorie de la « République » fusionne ou se confond alors avec celle de « La Révolution », de « la Liberté » ou bien de la « Patrie ».
C’est visiblement dans les semaines qui suivent, entre l’automne 1792 et le début 1793 que débute la seconde phase. Le prénom « Marianne » va alors être progressivement associé à l’allégorie mise en place. Dans une chanson occitane probablement écrite au mois d’octobre, la Guérison de Marianne, le cordonnier poète Guillaume Lavabre l’utilise pour la première fois afin de représenter une France malade de la guerre et de la monarchie, que sa transformation toute récente en République s’apprête à soigner.
Si Marianne signe ici son acte de naissance comme emblème national, il faudra attendre la Troisième République et les années 1880 pour que la fusion du corps et du prénom soit officialisée durablement. Son buste trône alors dans chaque mairie française comme le veut l’usage républicain conseillé, mais non obligatoire.
Entre 1940 et 1944, avec l’abolition de la République et l’avènement de la révolution nationale, le régime de Vichy va multiplier les tentatives de proscrire l’image de Marianne au profit de celle de Jeanne d’Arc, considérée comme sa rivale, ou celle du maréchal Pétain. Si le succès de cette entreprise est limité par manque de temps et de moyens, c’est la IVᵉ et surtout la Vᵉ République depuis 1958 qui permettent enfin à Marianne de s’imposer comme emblème définitif d’un régime stabilisé.
Reste la difficulté à représenter Marianne, figure consensuelle et rassembleuse censée s’adresser à tous. Contrairement à d’autres symboles nationaux tels le drapeau tricolore, aucun modèle officiel réglementaire n’a jamais été proposé pour l’encadrer. Sujet de création libre et mouvant, Marianne, jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, est assez généralement désignée par un modèle féminin parfois vivant et souvent anonyme, portant ses attributs distinctifs : drapeau tricolore, sein nu et bonnet phrygien.
Par la suite, la pratique consistant à régulièrement sélectionner une célébrité pour la personnifier va cristalliser les passions. La transition de l’allégorie à la personnalité identifiée va dès lors métamorphoser Marianne en figure dissensuelle tranchant avec les valeurs de stabilité et d’apaisement supposées l’accompagner.
De Brigitte Bardot à Laetitia Casta, en passant par la Femen Inna Schevchenko, la mannequin Zahia Dehar ou l’actrice Sophie Marceau, chaque nouvelle Marianne choisie déclenche son lot de polémiques sur son apparence et ses formes, son processus de sélection ou la pertinence à privilégier le physique ou la personnalité d’un modèle au détriment d’un visage perçu comme neutre et toléré par le plus grand nombre. Après l’ultime controverse autour de la nomination d’Évelyne Thomas en 2003, la pratique a été abandonnée. Aucune autre Marianne-star n’a depuis été officiellement promue.
Ces débats prouvent que penser le corps de Marianne est un sujet incandescent. Ces célébrités ne lui prêtaient finalement que temporairement une enveloppe, mais l’allégorie peut-elle se risquer à devenir une incarnation ? Marianne serait-elle forte et acceptable uniquement lorsqu’elle reste désincarnée, fictive et sans identité ?
Peut-être une part de cette tension réside-t-elle dans le fait d’avoir choisi de représenter la République par une femme dans un pays historiquement gouverné par des hommes ? C’est ce qu’avance l’historienne Michelle Perrot en insistant sur cette tradition héritée de la loi salique qui « exclut vigoureusement les femmes de la vie politique » dans la France où « l’État est spécialement mâle ».
Lorsque des femmes engagées dans la conquête du pouvoir reprennent les codes de Marianne ou tentent de l’incarner, le symbole républicain cesse d’être une simple représentation décorative : le corps féminin de Marianne devient alors un objet politique et donc conflictuel. C’est ce que soulignait le grand spécialiste de Marianne, Maurice Agulhon :
« La féminité de la représentation allégorique est un handicap pour la République. »
Ce basculement s’opère en 2007 avec la présence de Ségolène Royal à l’élection présidentielle. Une femme représentant la République cesse alors d’être une seule projection allégorique. Marianne pourrait-elle être directement incarnée par une femme politique toute proche de l’investiture suprême ? Plus ou moins consciemment, l’analogie est mobilisée par Ségolène Royal, par les médias et d’autres personnalités politiques. Notamment surnommée « Marianne d’Arc » par Jean-Marie Le Pen et croquée dans le Monde en « Liberté » de Delacroix (que la culture populaire associe – à tort – à Marianne), elle renvoie l’image d’une république féminisée proche et protectrice, cette image d’une « mère de la Nation » que Ségolène Royal défendait encore récemment.
En 2011, Marine Le Pen, fraîchement élue présidente du Front national, tente également de capter Marianne comme figure de résistance idéale d’un peuple souverain menacé. Si l’identification reste suggérée, tout un travail de communication est entrepris, dans et hors du parti, jusqu’à fondre l’image de Marine Le Pen dans celle de célèbres visuels de Marianne.
Dans un registre encore plus ouvertement marketing, l’ancienne ministre déléguée aux droits des femmes Marlène Schiappa use du symbole et multiplie les expositions et les projets tels l’« Initiative Marianne », le collectif Toutes Marianne proposant de créer le visage de la future Marianne par intelligence artificielle, ou le fiasco du Fonds Marianne, ce « véritable fardeau, ce boulet attaché à l’allégorie de la République » comme le mentionne Jean-François Husson, président de la commission d’enquête sur les potentielles malversations liées à ce fonds. De l’appropriation à l’analogie, le pas est franchi en juin 2023, quand Marlène Schiappa accepte une interview dans le magazine Playboy et un shooting photos jouant sur les codes visuels de Marianne, sans s’y identifier ouvertement. Une opération de communication décriée mais assumée sur fond d’émancipation féminine et de pop-trangression, forme de culture populaire cherchant à choquer et à provoquer les normes sociales et morales.
Si le corps de Marianne est devenu un enjeu de concurrence symbolique dans l’ascension des femmes politiques, son incarnation semble toutefois autant relever de la tentation que du fantasme. En effet, comment réussir à concilier la fonction unificatrice et l’unanimité autour d’un seul et unique modèle par essence clivant ?
Même la tentative légitime et saluée de la sénatrice Fabienne Keller de faire de Simone Veil, archétype de l’icône consensuelle panthéonisée, le nouveau visage de Marianne en 2019 a finalement été abandonnée.
Le choix de représenter la République s’est rarement porté sur une figure masculine, même allégorique, car l’image de la femme – considérée comme dépolitisée par essence – s’est imposée pour promouvoir l’unité nationale. Mais si la République accepte qu’une femme la représente, la légitimité du pouvoir féminin demeure cantonné à une image abstraite, sans parole, sans projet et sans corps.
Yann Rigolet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.07.2026 à 14:24
Olivier Cahn, Professeur de droit, Université Paris Nanterre
Déposée en décembre 2024 au Parlement, rejetée en commission une première fois début 2026, la « proposition de loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions » a été adoptée à l’Assemblée nationale, le 7 juillet. Revendiquée de longue date par les syndicats de police, elle fait polémique et a réuni contre elle en deux jours plus de 500 000 signatures dans une pétition déposée sur le site de l’Assemblée. Pour le professeur de droit Olivier Cahn, ce texte fragilise l’exercice du contrôle judiciaire sur l’activité des gendarmes et policiers. Entretien.
The Conversation : Il y a eu des modifications entre la version initiale de la proposition de loi sur la présomption de légitime défense des forces de l’ordre, portée par Les Républicains, et le texte voté par l’Assemblée nationale. Que dit finalement le texte adopté le 7 juillet ?
Olivier Cahn : La « petite loi », c’est-à-dire le texte adopté par l’Assemblée nationale et désormais transmis au Sénat, prévoit que les policiers et les gendarmes, lorsqu’ils font usage de leur arme, sont présumés avoir agi dans l’un des cas autorisés par l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure, et conformément aux conditions d’absolue nécessité et de stricte proportionnalité.
Les policiers ne sont donc plus présumés – comme le souhaitait le député qui avait fait la proposition de loi – agir en état de légitime défense. Néanmoins, il y a une petite ambiguïté puisque le législateur, s’il a changé le contenu du texte, a omis de changer son titre, qui reste celui d’une proposition de loi « créant une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre ».
Quel était jusque-là le cadre légal concernant le recours aux armes des forces de l’ordre ?
O. C. : En 2017, le législateur a clarifié les règles d’usage des armes par les agents de la force publique. L’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure, applicable à l’ensemble des agents de la force publique, prévoit deux choses. La première, c’est que les agents de la force publique revêtus des marques de leur autorité, soit le brassard, soit l’uniforme, peuvent faire usage de leur arme de manière absolument nécessaire et avec une stricte proportionnalité.
Deuxième chose, ils doivent être dans l’un des cas suivants : la légitime défense, la conservation d’une position, le fait d’arrêter un fuyard, la situation de refus d’obtempérer créatrice d’un danger et ce qu’on appelle le périple meurtrier, c’est-à-dire l’individu en train de commettre un massacre et qui va pouvoir être neutralisé sans attendre qu’il soit directement menaçant pour les agents.
Avec la proposition de loi adoptée par l’Assemblée nationale le 7 juillet, les agents seront présumés avoir agi dans ce cadre-là quand ils feront usage de leur arme. Ainsi, il appartiendra soit au ministère public, soit aux victimes ou à leurs ayants droit de montrer que les policiers ou les gendarmes n’ont pas respecté les dispositions de l’article L435-1.
Que change ce texte ?
O. C. : On a entendu beaucoup de discours autour de la création d’un « permis de tuer ». C’est faux : le texte de l’article L435-1 n’est pas modifié, et les agents restent bien soumis à un cadre légal contraignant pour faire usage de leur arme, d’autant qu’ils sont aussi soumis à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, très exigeante en la matière.
De sorte que ce qui change fondamentalement est principalement la manière dont l’enquête consécutive à l’usage de son arme par un agent de la force publique pourra être menée. En effet, selon l’article 62-2 du Code de procédure pénale, la garde à vue est « une mesure de contrainte décidée par un officier de police judiciaire, sous le contrôle de l’autorité judiciaire, par laquelle une personne, à l’encontre de laquelle il existe une ou plusieurs raisons plausibles de soupçonner qu’elle a commis ou tenté de commettre un crime ou un délit puni d’emprisonnement, est maintenue à la disposition des enquêteurs ».
Or, si les policiers sont présumés avoir agi légalement, ils ne peuvent plus être soupçonnés d’avoir commis une infraction et être placés en garde à vue. Et c’est là que réside le problème.
Pouvez-vous nous en dire plus sur les problèmes que cela soulève ?
O. C. : Régulièrement, les rapports de l’inspection générale de la police nationale, l’IGPN, indiquent que l’un des problèmes que posent les policiers dans le cadre des procédures judiciaires est qu’ils n’hésitent pas à mentir, c’est-à-dire à faire de faux procès-verbaux, à falsifier les circonstances de faits pour essayer de leur donner l’apparence de la légalité. Aujourd’hui, lorsqu’un policier ou un gendarme fait un usage suspect de son arme, il peut être immédiatement placé en garde à vue, ce qui permet de l’entendre avant qu’il ait pu se coordonner avec les autres policiers présents au moment des faits.
Par la réforme envisagée, on supprime cette possibilité. Les agents vont ainsi disposer d’un temps pour visionner leurs images, discuter entre eux et se mettre d’accord sur une version « légale » des faits. Le contrôle judiciaire susceptible d’être exercé sur le tir litigieux en sera compliqué d’autant.
Y avait-il une forte demande au sein de la police en faveur de l’instauration de cette présomption de légitime défense ?
O. C. : C’est une proposition ancienne, partagée par de nombreux syndicats, et qui a connu un regain depuis quelques années, en réaction au développement de la diffusion de vidéos des interventions policières. Politiquement, jusqu’à une période récente, elle n’était soutenue que par l’extrême droite. Mais l’actuel ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, ancien préfet de police, s’est déclaré, à titre personnel, favorable à ce texte.
La proposition de loi, déposée en décembre 2024, inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale seulement en janvier 2026, retoquée par la commission des lois et enlisée au Parlement est, par l’intermédiaire d’un amendement gouvernemental, revenue à l’Assemblée. Et pour s’épargner un débat parlementaire houleux et incertain, le ministre de l’intérieur a eu recours au vote bloqué, prévu par l’article 44 de la Constitution qui dit que le texte est mis au vote selon la rédaction voulue par le gouvernement (seuls sont intégrés les amendements qu’il a acceptés).
Le texte est désormais transmis au Sénat où la forte majorité de Républicains devrait permettre son adoption.
La défenseure des droits Claire Hédon s’est alarmée des risques que comporte le texte. Elle dit aussi que cela va complexifier un cadre juridique déjà dérogatoire et protecteur. Que dire à ce sujet ?
O. C. : En effet, l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure est un texte compliqué, qui laisse une importante marge d’appréciation, parce que les définitions des situations dans lesquelles l’agent peut faire usage de son arme ne sont pas nécessairement très claires.
Or, outre les difficultés que pose l’appréciation des circonstances, il faudra, si la réforme est adoptée, se demander s’il existe des éléments qui permettent de renverser la présomption de légalité de l’acte accompli par le policier, ce qui va évidemment complexifier la procédure.
La réforme est justifiée par une prétendue « insécurité juridique », à laquelle seraient confrontés les agents. Il existe un moyen de la résoudre, qui consiste, d’une part, à ramener l’article L435-1 à son premier alinéa : quelles que soient les circonstances, un tir n’est légal que s’il est effectué en état d’absolue nécessité et qu’il est strictement proportionné ; et, d’autre part, à conserver l’exception de la neutralisation de l’auteur d’un périple meurtrier – ce que prévoit au demeurant la réforme en ajoutant un II à l’article L435-1.
Mais le ministre et les soutiens du texte ont choisi une autre voie, plus politique. En premier lieu, dans le rapport Boucard remis à la commission des lois, il est à nouveau argué que ces règles, en créant une sorte d’« insécurité juridique », inhibent les policiers, qui peuvent se trouver dans une situation où ils n’osent pas faire usage de leur arme. Cet argument avait déjà été invoqué, en 2017, devant la commission des lois, par le sénateur Grosdidier. Et, après l’entrée en vigueur de l’article L435-1, les tirs policiers ont fortement augmenté, jusqu’à obliger la direction générale de la police à rappeler à l’ordre les agents. Les tirs ont alors subitement diminué.
En deuxième lieu, le texte adopté le 7 juillet tend à satisfaire la revendication des syndicats de police majoritaires de limiter la judiciarisation de l’activité des agents et le contrôle exercé par les magistrats.
La réglementation du recours aux armes par les forces de police est-elle très différente dans d’autres pays d’Europe ? La France est-elle une exception ?
O. C. : Dans les pays voisins, par exemple le Royaume-Uni, la Belgique ou l’Allemagne, les règles qui s’appliquent sont simplement celles qui découlent de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. L’usage des armes par la police ne fait pas débat et la volonté d’assouplir les règles reste un marqueur de l’extrême droite. En Angleterre et en Allemagne, les policiers ont refusé d’être dotés de certaines armes et de voir les autorisations de tirer élargies. Il y a une pression des syndicats de policiers français dont on ne trouve pas nécessairement l’écho dans d’autres États.
Le seul pays qui connaisse une évolution comparable à celle voulue par le législateur français est l’Italie, à la suite des réformes élargissant le champ de la légitime défense, adoptée en 2019 et en 2024, à l’initiative de M. Salvini, ministre d’extrême droite et chef de la Ligue du Nord, et de la création d’un « bouclier pénal » au profit des policiers. Il en a principalement résulté l’accroissement des condamnations de l’Italie par la Cour européenne des droits de l’homme pour des faits de violence de la part des policiers.
Propos recueillis par Aurélie Djavadi.
Olivier Cahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.07.2026 à 17:25
Olivier Cahn, Professeur de droit, Université Paris Nanterre
Comment expliquer les défaillances des services d’enquête dans l’affaire Lyhanna ? Les gendarmes et les policiers, chargés des missions de police judiciaire, sont en sous-effectif, à l’instar des magistrats. Submergés de dossiers, ils peinent à hiérarchiser les priorités, alors que les directives ministérielles multiplient les criminalités prioritaires. Entretien avec le professeur de droit Olivier Cahn.
The Conversation : Après le meurtre de la petite Lyhanna, on a beaucoup parlé des dysfonctionnements de la justice, un peu moins des défaillances de la gendarmerie nationale. En l’occurrence, on reproche aux gendarmes de Lectoure (Gers) de ne pas avoir auditionné le suspect, pourtant accusé d’une cinquantaine de viols sur une autre enfant. Que s’est-il passé ?
Olivier Cahn : Dans leur pré-rapport, l’inspection générale de la gendarmerie nationale et l’inspection générale de la justice considèrent que la plainte déposée par la mère de Rosa en août 2025 a été bien prise en charge par le parquet et la gendarmerie de Toulouse. Puis la procédure a été transmise au parquet d’Auch en raison de la domiciliation de la victime, mais par courrier postal, générant un premier retard.
La première observation, c’est donc que les outils informatiques du ministère de la justice et de l’intérieur sont largement obsolètes et que les informations circulent mal. Il n’existe pas de circulation fluide de l’information – ni entre les tribunaux ni entre les tribunaux et les services de sécurité intérieure.
Le second problème réside dans le pilotage de l’enquête par les gendarmes de Lectoure. Le pré-rapport reconnaît la charge de travail extraordinaire de la substitut du procureur d’Auch. Cette juridiction est confrontée à un nombre d’affaires d’infractions à caractère sexuel sur mineur « nettement supérieur à celui de la moyenne » des tribunaux judiciaires équivalents (en 2025, 167 affaires). Au 1er juin 2026, 154 enquêtes pour de tels faits étaient enregistrées, dont 62 depuis moins de six mois, 30 dans une période allant de six mois à un an, 44 depuis un à deux ans et 18 depuis deux à trois ans, pour une ancienneté moyenne de 11,3 mois.
Ces procédures sont traitées par le substitut du procureur de la République en charge des mineurs qui, en cette qualité, traite les signalements, représente le ministère public devant le tribunal pour enfants, assure le suivi des structures d’accueil de mineurs et les relations avec la protection judiciaire de la jeunesse, l’aide sociale à l’enfance et l’éducation nationale et gère la boîte à lettres spécifique destinée aux signalements prioritaires adressés par les institutions (éducation nationale, hôpitaux, etc.). En outre, il est compétent en matière d’atteintes aux personnes, de violences intrafamiliales, d’infractions à la législation sur les étrangers et il participe à la permanence générale du parquet, à la représentation du ministère public aux audiences correctionnelles et à la rédaction des règlements définitifs.
Sans que cela puisse surprendre, le parquet a délégué l’enquête à la gendarmerie, ce qui est la norme : les procureurs, n’ayant pas le temps de traiter toutes les procédures, délèguent, hors cas exceptionnel, les enquêtes aux officiers de police judiciaire.
Le pré-rapport suggère que le gendarme, directeur d’enquête, n’a peut-être pas perçu le caractère prioritaire de ce dossier, sur lequel son attention n’avait pas été attirée par le procureur. Je resterais néanmoins prudent, car il semblerait aussi que le parquet et la gendarmerie aient voulu « bétonner » la procédure, en procédant à une série d’actes d’enquête avant de convoquer l’individu suspecté. En effet, ce dernier avait déjà bénéficié d’un classement sans suite dans une affaire précédente et les enquêteurs ont peut-être voulu « sécuriser » son placement en garde à vue. On pourrait alors difficilement considérer que cela constitue une faute dans la conduite de l’enquête.
Quelle est la dimension structurelle de ces défaillances ?
O. C. : Les tribunaux sont confrontés à un nombre assez considérable d’affaires d’agressions sexuelles sur mineurs. Ainsi, par exemple, selon le pré-rapport, la région de gendarmerie Occitanie a connu, entre 2021 et 2025, une augmentation de 45 % des affaires d’infractions sexuelles sur mineurs et, s’agissant particulièrement du groupement de gendarmerie départementale du Gers, de 27 % de ces affaires, quand les effectifs ont été accrus de moins de 5 % et que le « trou à l’emploi » (mutations, détachements et arrêts de travail) dans la gendarmerie principalement concernée est de 5 à 7 militaires sur un effectif de 26.
S’il faut se féliciter de l’augmentation du nombre de plaintes pour des infractions sexuelles sur mineurs, qui témoigne de la libération de la parole des victimes et du changement d’attitude des parents, qui n’hésitent plus à dénoncer les faits, il n’en demeure pas moins que cet afflux de procédures pèse sur les services de police judiciaire. Ainsi, en l’espèce, le pré-rapport montre la grande implication de la mère de la petite Rosa, qui avait déposé plainte à Toulouse et qui a appelé à de très nombreuses reprises les services de police et de justice, pour leur mettre un peu la pression.
Mais, dès lors que, comme c’était le cas dans le Gers, les services judiciaires et de police croulent sous les dossiers en attente ou en cours de traitement, ils ont inévitablement du mal à prioriser et ne disposent pas d’un temps suffisant à consacrer à chaque affaire pour pouvoir finement distinguer l’urgent de l’impérieux.
Gérald Darmanin avait pourtant donné des directives pour prioriser les affaires de violences sexuelles sur mineurs…
O. C. : Quand tout est prioritaire, plus rien n’est prioritaire. Gérald Darmanin, au ministère de l’intérieur comme à celui de la justice, pratique la fait-diversification de la politique pénale. Les services reçoivent constamment des notes qui créent de nouvelles priorités, en fonction des émotions de l’opinion ou de l’électorat qu’il souhaite satisfaire. Ces notes exigent systématiquement des parquets et des services de police judiciaire un traitement « ferme, rapide et prioritaire » – c’est, à peu près, les termes employés.
On peut citer les Jeux olympiques et les opérations « Place nette » contre le narcotrafic, qui ont beaucoup mobilisé les services. Certaines directives sont plus démagogiques : par exemple, Gérald Darmanin a fait une priorité de la lutte contre les rodéos motorisés. La note précisait le nombre de rodéos qu’il fallait traiter chaque semaine et elle était renouvelée tous les printemps, obligeant alors les services de police à délaisser leurs dossiers en cours pour faire le chiffre réclamé.
En quoi a consisté la réforme de la police voulue par Gérald Darmanin, en 2023, qui visait, déjà, à résorber les procédures en souffrance ?
O. C. : En 2023, la loi a profondément modifié l’organisation de la police nationale en supprimant l’échelon régional. La gendarmerie n’était pas concernée. L’objectif initialement affiché était, entre autres, de contribuer à résorber le stock de procédures d’enquête en souffrance, alors évalué à 3 millions.
Le pré-rapport permet de constater que deux ans après la réforme, rien n’a été résolu, qu’il reste des stocks considérables d’affaires en souffrance au niveau territorial, en zone police ou en zone gendarmerie. En mars 2026, le ministère de l’intérieur continue d’admettre le chiffre d’environ 3 millions de procédures en souffrance, confirmant l’effet modeste de la réforme de 2023.
Avant 2023, l’organisation du traitement des procédures judiciaires au sein de la police distinguait les affaires locales ou d’une gravité mineure, qui étaient traitées par la sécurité publique, et les affaires plus graves ou complexes, qui étaient confiées, au niveau régional, aux services régionaux de police judiciaire (SRPJ) ou aux sections de recherches de la gendarmerie et, lorsqu’elles impliquaient une dimension (inter)nationale, aux offices centraux.
La loi a supprimé l’échelon régional de la police nationale et, désormais, l’échelon (inter)départemental est censé traiter tous les dossiers, de la délinquance du quotidien (cambriolages ou petites violences) jusqu’aux actes graves, comme les violences sexuelles sur mineurs. Seuls les dossiers de dimension (inter)nationale continuent d’être traités par les offices centraux.
Le niveau régional était celui de l’efficacité, abaissant les entraves à l’enquête induites par la compétence territoriale plus limitée des juridictions, alors que la police judiciaire voit aujourd’hui sa compétence circonscrite au département. Il n’est pas extravagant d’imaginer que, s’agissant en l’espèce de départements limitrophes, l’intervention d’un service doté d’une compétence régionale aurait été appropriée.
Mais les SRPJ ont été supprimés et les sections de recherches de la gendarmerie – encore une fois pour préserver des ressources humaines limitées – ne prennent pas en charge des affaires considérées comme dénuées de complexité en matière d’investigations, telles les affaires d’infractions sexuelles sur mineur, lorsque l’auteur est identifié.
Y a-t-il aussi un problème d’effectifs dans la police judiciaire ?
O. C. : La police judiciaire, qui était autrefois la mission la plus prestigieuse, est désormais délaissée, malgré des plans de recrutement. Travailler dans un service spécifique de la police judiciaire – contrairement à l’activité judiciaire de la sécurité publique – est un sacerdoce : c’est être sur le pont en fonction des opérations, sans emploi du temps fixe, avec une vie personnelle qui est largement dépendante de l’activité du service. Cela ne correspond plus aux mentalités des générations qui rejoignent les forces de sécurité intérieure.
Il y a des propositions gouvernementales pour améliorer les conditions de travail et la rémunération, mais les syndicats ne considèrent pas qu’elles sont suffisamment attractives pour remédier aux difficultés constatées.
Par ailleurs, les plans de recrutement ne prévoient l’embauche que de 700 enquêteurs de police. Or, l’Association nationale de la police judiciaire estime que c’est très insuffisant : les besoins seraient de l’ordre de 12 000 fonctionnaires.
Que contient la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles promise par le premier ministre et réclamée par les associations et quelle analyse en faites-vous ?
O. C. : Selon son exposé des motifs, la proposition de loi visant à lutter de manière intégrale contre les violences sexistes et sexuelles commises à l’encontre des femmes et des enfants, du 2 décembre 2025, « embrasse l’ensemble des sphères dans lesquelles les violences s’exercent : justice, police, santé, éducation, travail, enfance, enseignement supérieur, numérique, etc., (…) s’attaque à toutes les formes de violences sexistes ou sexuelles envers les femmes et les enfants, qu’elles se produisent au sein de la famille ou en dehors, en ligne ou hors ligne, dans les commissariats ou les tribunaux, dans la sphère médicale ou professionnelle et dans le cadre du système prostitutionnel (…) [et] vise à supprimer les angles morts du droit, à mieux protéger les publics les plus exposés (femmes et enfants en situation de handicap, femmes migrantes, mineurs) et à garantir un accompagnement digne, une prise en charge adaptée, une justice accessible et une prévention des violences enfin efficace ».
Son inscription à l’agenda du Parlement a été annoncée par le premier ministre et elle devrait être examinée en septembre. Mais, elle ne réglera pas le problème du manque d’effectifs des services de police judiciaire. Il faut reconstruire des services dotés d’une compétence territoriale plus large et qui coopèrent entre eux, mais aussi prévoir des moyens importants – humains, matériels, de communication entre les services –, qui – n’en déplaise au président de la République – ont clairement manqué dans le traitement de l’affaire Lyhanna.
La justice pénale française dispose de quatre fois moins de procureurs que les pays comparables et, si le nombre d’agents de la force publique par habitant est satisfaisant, soit 37 pour 10 000 habitants en France, au regard de 32,5 pour 10 000 habitants en moyenne au sein de l’Union européenne, le nombre d’agents exerçant en police judiciaire demeure inférieur à 10 % des effectifs et diminue régulièrement.
Le fait d’avoir un parquet spécialisé et peut-être des services d’enquête spécialisés n’aurait-il pas du sens ?
O. C. : Un parquet national se justifie quand des individus ou des groupes criminels opèrent sur différents points du territoire, voire de manière transnationale. C’est le cas pour le parquet national financier, le parquet national antiterroriste et pour le parquet anti-criminalité organisée. Cette dimension n’existe pas lorsque l’on considère la criminalité sexuelle contre les enfants ou intrafamiliale.
Aussi, la création de juridictions spécialisées ne me semble pas justifiée. D’autant moins que la spécialisation de certains procureurs et policiers entraîne la surcharge de travail de leurs collègues qui travaillent dans les services « ordinaires » et que nous ne disposons pas d’un nombre suffisant de magistrats et d’enquêteurs pour nous le permettre.
En revanche, le résultat recherché par la création de juridictions spécialisées pourrait amplement être obtenu en continuant, et en renforçant, la spécialisation des acteurs à l’intérieur des parquets et à l’intérieur des services de police judiciaire. À Toulouse, la prise en charge de la plainte de Rosa par des professionnels formés a permis que soit menée une enquête efficace et de qualité. Il y a déjà des progrès en la matière dans certains services, il faut continuer en ce sens.
Propos recueillis par David Bornstein.
Olivier Cahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:31
Tapiwa Seremani, Associate Professor in Business Ethics, IÉSEG School of Management
À chaque Coupe du monde, ce ne sont pas seulement les performances des Bleus qui sont scrutées, mais l’identité des joueurs et leurs origines. Leur présence sur le terrain ravive un débat ancien sur l’immigration, l’identité nationale et la manière dont la France se pense elle-même. Derrière la composition de l’équipe se rejoue, à chaque tournoi, la question inachevée de l’identité postcoloniale du pays et de ce que signifie être français au XXIᵉ siècle.
Lorsque le sélectionneur Didier Deschamps a dévoilé la liste des joueurs retenus pour représenter la France lors de la Coupe du monde 2026, l’une des premières questions qui lui a été posée portait sur la présence de joueurs originaires des outre-mer au sein de l’équipe. En réponse, Deschamps a souligné que la sélection nationale reflétait à la fois la société française et son histoire.
Cette déclaration a rapidement suscité de nombreux débats, notamment sur les réseaux sociaux, où il est apparu que la composition de l’équipe ne correspondait pas, pour beaucoup, à leur vision de la France. Comme nombres de ses prédécesseurs, Didier Deschamps venait en effet de constituer une sélection majoritairement composée de joueurs issus de l’immigration. Et, comme eux, il s’est retrouvé confronté à une question qui accompagne depuis longtemps l’équipe de France : les Bleus représentent-ils réellement la France et la société française ?
Lorsque la France remporte sa première Coupe du monde en 1998, les célébrations sont largement interprétées à travers le prisme de l’identité nationale. Le slogan « Black-Blanc-Beur » s’impose alors comme symbole d’une France multiculturelle. À l’inverse, lorsque les choses tournent mal pour les Bleus, comme lors du scandale de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, marqué par la grève des joueurs, les critiques sont également formulées en termes d’identité, de valeurs françaises et de ce qui constitue une représentation authentique de la nation.
Si cette question revient à chaque Coupe du monde, c’est qu’elle dépasse largement le football. Pourquoi une équipe dont la plupart des joueurs sont nés en France continue-t-elle d’être interrogée sur sa capacité à représenter la nation ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’histoire longue de la France, de son empire colonial à son modèle de formation sportive.
Pourquoi les Bleus comptent-ils autant de joueurs issus de l’immigration ? La réponse réside notamment dans la rencontre entre plusieurs dynamiques historiques.
Les vagues migratoires en provenance des anciennes colonies françaises se sont souvent concentrées dans des quartiers défavorisés.
Parallèlement, l’État et la Fédération française de football ont développé, notamment à partir des années 1980 et 1990, des infrastructures sportives dans ces territoires afin d’offrir aux jeunes des activités structurantes et de lutter contre une marginalisation qui prenait parfois la forme de la délinquance chez les jeunes de ces quartiers. Le football est alors devenu un loisir accessible pour les enfants des quartiers populaires, dont beaucoup étaient originaires de familles immigrées venues des anciennes colonies.
Plus qu’un simple loisir, il est devenu pour beaucoup une voie d’émancipation, offrant une possibilité d’échapper à la pauvreté, à l’exclusion sociale et à la marginalisation. Pour de nombreux jeunes, il a constitué un espace d’intégration sociale, mais également une opportunité de mobilité économique et de sortie de la pauvreté. Il n’est donc pas surprenant que le principal vivier du football français soit aujourd’hui largement concentré dans ces territoires.
Cette réalité se reflète dans la composition de l’équipe nationale et dans de nombreux autres pays européens au passé colonial, tels que l’Angleterre et les Pays-Bas. Cependant, au sein de l’équipe de France, des questions liées à l’identité et à la représentation semblent demeurer irrésolues. La France produit aujourd’hui un nombre exceptionnel de joueurs de classe mondiale dans les banlieues françaises.
Avec 99 joueurs nés et formés sur son sol parmi les 1 248 participants à la Coupe du monde 2026, la France est le premier pays exportateur de talents du tournoi. Si 23 d’entre eux portent le maillot des Bleus, les 76 autres représentent d’autres sélections, parmi lesquelles Haïti, le Sénégal, le Maroc ou encore l’Algérie.
Ensemble, l’héritage colonial français, les dynamiques migratoires et les politiques de formation mises en œuvre par la Fédération française de football depuis les années 1990 ont contribué à créer l’un des systèmes de production de talents footballistiques les plus performants du monde.
Ces facteurs permettent d’expliquer pourquoi l’équipe de France présente aujourd’hui ce visage. Ils n’expliquent pas, en revanche, pourquoi cette composition continue d’être contestée. Pour répondre à cette question, il faut déplacer le regard du terrain vers les représentations de la nation.
La colonisation n’a pas seulement transformé l’identité des peuples colonisés, elle a aussi profondément remodelé celle des sociétés colonisatrices, qui continuent aujourd’hui d’en gérer les héritages et les contradictions. Dans le cas français, une tension demeure quant à ce qui représente véritablement la France.
D’un côté subsiste une vision précoloniale ou nostalgique de la nation, selon laquelle une représentation symboliquement « correcte » de la France serait celle d’une France essentiellement blanche sur le plan ethnique. De l’autre, une vision qui considère que l’histoire impériale de la France a contribué à façonner une nation multiculturelle et pluralisée par les migrations, tout en restant fondée sur les principes universalistes de la République. Ces deux visions continuent de coexister et parfois de s’opposer. Cette tension, restée largement irrésolue, resurgit à l’occasion d’événements comme la Coupe du monde, lorsque revient la question sensible de savoir qui peut véritablement prétendre représenter la France.
La compréhension des identités contemporaines nécessite de reconnaître les formes d’hybridité culturelle produites par l’expérience coloniale. La France est une société hybride : une nation façonnée par son histoire coloniale, mais qui demeure parfois mal à l’aise avec des représentations de la nation qui s’éloignent d’une image traditionnellement blanche de la France.
Ainsi, le problème semble moins résider dans l’équipe de France que dans l’imaginaire national. Celui-ci paraît parfois figé dans une représentation d’une « France blanche » précoloniale, sans pleinement reconnaître que la France contemporaine est le produit d’une histoire complexe et métissée.
Les Bleus sont-ils français ? Sans aucun doute. Représentent-ils une France marquée par son histoire coloniale ? Oui. Représentent-ils, en revanche, l’image idéalisée que certains continuent d’associer à la nation française ? Sans doute pas.
En définitive, le débat récurrent sur la représentativité des Bleus en dit peut-être moins sur ceux qui portent le maillot de l’équipe de France que sur les tensions persistantes qui opposent l’héritage colonial de la France à la persistance d’un imaginaire national fondé sur une identité blanche.
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Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:31
Cassandre Burnier, Lecturer in Communication, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Aujourd’hui, les médias en ligne peuvent suivre en temps réel les audiences de leurs articles et les réseaux sociaux analysent ce que vous lisez pour vous proposer d’autres contenus censés être plus en phase avec vos centres d’intérêt. Regard sur cette « mécanique de la donnée », à travers une enquête ethnographique au sein de deux groupes de presse belges.
Chaque matin, vous ouvrez l’infolettre de votre journal. Souvent, elle est la même pour tous les abonnés : une sélection et une hiérarchie d’articles décidées par la rédaction. Mais de plus en plus de journaux proposent des infolettres personnalisées, dont les articles semblent avoir été choisis à votre attention, en fonction de vos goûts et de vos habitudes.
Ce second type de sélection repose sur un algorithme qui analyse vos clics, votre temps de lecture et vos centres d’intérêt pour vous proposer les contenus jugés les plus « pertinents ».
Mais attention, cette personnalisation n’en est pas vraiment une. Un système de recommandation ne part pas de vous : il vous représente à travers des lecteurs jugés « similaires ». Vos clics et votre temps de lecture sont comparés à ceux d’autres milliers d’abonnés, puis l’algorithme vous range parmi des profils aux comportements proches.
Ce qu’il produit n’est pas le reflet de vos préférences singulières, mais une projection construite à partir de ces régularités collectives : ce que des lecteurs « comme vous » ont tendance à lire. Autrement dit, l’algorithme ne vous connaît pas : il vous classe.
C’est ce que j’appelle la « mécanique de la donnée ». Il ne s’agit pas seulement de la présence de chiffres dans les rédactions, déjà bien étudiée par des chercheuses comme Angèle Christin ou Caitlin Petre. Il s’agit de la manière dont la donnée se met à agir comme si elle parlait d’elle-même, telle une mécanique : elle automatise des tâches, quantifie ce qui ne l’était pas et fait converger des métiers longtemps tenus séparés : le marketing, la rédaction et la technique. Ce faisant, elle circule dans toute l’organisation et façonne, de proche en proche, l’information que vous recevez.
Mesurer l’audience n’est pas nouveau : la presse certifie sa diffusion depuis des décennies. Mais ses instruments restaient cantonnés à une opération bien délimitée : segmenter des profils de lecteurs pour vendre l’audience aux annonceurs.
La mécanique de la donnée, elle, ne procède plus par sondage : elle enregistre en continu le comportement de chaque lecteur et, surtout, elle change de place. La donnée circule. Elle ne se contente plus de compter les lecteurs une fois l’article publié, elle entre dans les réunions, les tableaux de bord, les décisions, et se met à peser sur ce qui sera produit, sur ce qui compte et ne compte pas. Mesure et production, longtemps distinctes, tendent à converger.
Pendant trois ans, j’ai mené une enquête ethnographique au sein de deux grands groupes de presse belges francophones. J’ai observé les réunions, suivi les professionnels de la donnée dans leur quotidien et écouté les tensions entre ceux qui fabriquent l’information et ceux qui la mettent en chiffres.
Ce que j’ai découvert, ce n’est ni le remplacement du journaliste par la machine ni un statu quo rassurant. C’est une redistribution des rôles, notamment en matière d’éditorial.
Lors de mon terrain, ces dispositifs n’étaient pas tous déployés : j’ai observé des mécanismes en train de s’installer. Et c’est précisément à ce stade qu’on voit affleurer les choix qui, plus tard, deviendront invisibles.
Dans l’un des groupes de presse que j’ai étudiés, un projet visait à attribuer un score à chaque article publié en ligne. Le principe (croiser la durée de consultation avec la taille de l’article) part de l’idée qu’un lecteur qui va au bout d’un long format est un lecteur engagé, donc plus susceptible de s’abonner et de rester exposé aux publicités. De cet engagement présumé, on tire une « valeur » chiffrée par article. Présenté comme un outil objectif, ce score devient un instrument de gestion.
Mais ce calcul repose sur des choix. Quelles variables retenir pour mesurer « l’engagement » ? L’équipe data et le marketing les définissent ensemble, au fil de réunions où l’on ajuste les « paramètres » : les mots du titre, sa longueur, la présence de chiffres, certains « mots forts ». Par exemple, le mot « coulisses » dans un titre appelle à cliquer ; celui-là même, vous l’aurez noté, qui ouvre cet article.
Le directeur du département data insiste pour que la rédaction soit, elle aussi, de la partie. Mais dans les faits, elle n’est représentée que par une personne, et de son propre aveu, ce qu’on lui présente reste trop abstrait pour qu’elle sache « quelles cartes [elle aurait] en main pour discuter avec les équipes ».
Reste l’usage qu’on en projette. Lors d’une réunion que j’ai observée, le directeur général reformule l’objectif : il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de pouvoir tenir aux rédactions un discours du type « Vous êtes censés faire autant d’articles engageants ; ce mois-ci vous en avez fait 35, vous deviez en faire 50, merci de rectifier le tir ». La donnée, censée décrire le réel, se met à prescrire ce que les journalistes doivent produire.
Au moment de mon enquête, le modèle n’était pas encore déployé : ce dialogue mensuel avec les chefs d’édition restait un horizon. Mais la mécanique était déjà inscrite dans les mots : c’est désormais au modèle de « déterminer les critères » d’un bon article, et aux rédactions de les valider.
Un second projet, observé sur plusieurs années, portait sur l’automatisation d’une infolettre quotidienne. L’idée : remplacer la sélection manuelle des articles par un algorithme de recommandation, nourri par les traces de lecture de chaque abonné.
L’enjeu est considérable. Sélectionner et hiérarchiser l’information constitue historiquement le cœur du métier de journaliste. Confier cette tâche, ne serait-ce que partiellement, à une machine, c’est toucher à ce cœur de métier. Une analyste de la donnée résume la tension avec lucidité : « On automatise des choses qui normalement devraient être dans la main, dans le pouvoir des journalistes. Ça touche un peu à leur ligne éditoriale ».
Face à cette tension, les équipes cherchent des compromis. Le rédacteur en chef adjoint accepte l’algorithme, mais à une condition claire : la rédaction garde la main sur la hiérarchie de l’information. L’algorithme peut suggérer (« ceci devrait aussi vous intéresser »), mais ne décide pas de la structure d’ensemble. Le journaliste reste l’expert de l’actualité ; la machine gère le trafic.
Ce partage des rôles dessine deux registres de personnalisation : l’un « curatorial », fondé sur le jugement humain et la signature éditoriale ; l’autre « prédictif », fondé sur les données comportementales. Les deux coexistent, mais leur frontière est constamment négociée.
Ce qui change en profondeur, c’est la nature de l’autorité éditoriale. Celle-ci ne réside plus seulement dans la personne du rédacteur en chef, mais se distribue entre des acteurs humains et des dispositifs techniques (algorithmes, métriques, tableaux de bord) qui participent tous, à leur manière, à décider de ce que vous lirez demain.
Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une dépossession, où les algorithmes remplaceraient les journalistes. La réalité est plus nuancée, sans être pour autant symétrique. Les journalistes ne disparaissent pas, mais ils négocient depuis une position de faiblesse : dans les dispositifs que j’ai observés, l’éditorial n’était souvent représenté que par une voix, face à des équipes de la donnée et marketing qui maîtrisent, elles, les paramètres du calcul.
Les professionnels de la donnée, de leur côté, ne sont pas des envahisseurs : ils se retrouvent dans un rôle de médiateur entre la rédaction et la machine, cherchant les bons réglages pour que le système fonctionne sans trahir l’esprit du journal.
Pour les travailleurs dont on automatise les tâches, l’enjeu dépasse la technique. L’un des scientifiques de la donnée que j’ai interrogés observe deux réactions chez ses collègues :
« Il y en a qui veulent se défaire des tâches monotones. Et il y en a d’autres qui avaient un peu leur fierté d’avoir ça à faire. Genre “C’est moi qui gère ça”. »
Perdre la tâche, c’est parfois perdre une part de soi dans l’organisation.
Ces transformations ne concernent pas que les rédactions. Elles touchent directement la qualité et la diversité de l’information que nous recevons. Si les algorithmes optimisent l’engagement (le clic, le temps passé), ils ne sont pas conçus pour garantir le pluralisme. Or certains sujets performent mal par construction : l’enquête locale au long cours, les matières arides mais nécessaires (un budget communal, une réforme administrative), certaines formes d’art, tout ce qui demande au lecteur un effort avant la récompense. Ce sont précisément ces angles-là qui risquent de glisser hors des radars dès lors qu’on hiérarchise l’information sur ce qui retient l’attention.
La question n’est donc pas tant de savoir si les données ont leur place dans les médias mais plutôt qui décide de ce qu’elles mesurent, valorisent et laissent dans l’ombre.
Cassandre Burnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.07.2026 à 21:31
Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po
La dirigeante du Rassemblement national, Marine Le Pen, a été condamnée en appel, mardi 7 juillet 2026, à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique et 100 000 euros d’amende dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national.
La présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale écope également de 45 mois d’inéligibilité, dont 30 avec sursis. Ayant déjà effectué les quinze mois depuis le jugement en première instance, elle peut être candidate et a confirmé, le soir même, sur TF1, qu’elle se présentait à la présidentielle. Marine Le Pen a également annoncé qu’elle allait se pourvoir en cassation « pour aller au bout des voies de recours ». Luc Rouban, directeur de recherche émérite au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), analyse pour nous cette décision.
The Conversation : Dans un communiqué, la cour d’appel de Paris a expliqué sa décision en précisant que doit être rattachée à la peine d’inéligibilité, qui a été prononcée, « la liberté de choix de l’électeur, condition d’expression du suffrage démocratique ». Cela revient-il à reconnaître que le jugement des urnes est supérieur à celui des tribunaux ?
Luc Rouban : Non, je ne crois pas, car on voit bien dans cette affaire que les magistrats ont entendu séparer deux registres bien différents : le juridique et le politique. Le registre juridique, renforcé récemment par toutes sortes de dispositifs sur la transparence de la vie publique – la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique notamment –, exerce maintenant un contrôle resserré sur le personnel politique et sur le financement des partis politiques. Et parallèlement, vous avez le registre politique, qui a évolué lui aussi vers une plus grande attente de moralité de la part des citoyens, autour de ce que les Romains appelaient l’auctoritas, c’est-à-dire la capacité d’être un exemple, doté d’une certaine force morale.
Finalement, vous avez des dispositions, dans le prononcé de la peine, qui permettent certes de stigmatiser la faute, mais sans avoir de conséquences politiques directes et en transférant la décision politique aux citoyens. Et c’est une marque d’intelligence de l’institution judiciaire que d’avoir séparé ces deux registres, surtout à un moment où elle très critiquée pour ses propres défaillances, notamment à travers l’affaire Lyhanna.
Marine Le Pen a annoncé sur le plateau de TF1 qu’elle allait se pourvoir en cassation, affirmant que cette procédure suspendait la peine prononcée. En quoi cette décision complique-t-elle l’affaire ?
L. R. : La question qui reste en suspens, c’est la date de la décision de la Cour de cassation. Plus cette décision interviendra tard dans la campagne, plus ce sera délicat de rendre une décision qui invaliderait la candidature de Marine Le Pen. Et le cas échéant, la campagne aura été lancée et Jordan Bardella n’aura plus, alors, qu’à la terminer.
On peut également penser que la décision de la Cour de cassation n’interviendra pas avant le 2 mai 2027, date du second tour. Si Marine Le Pen est élue, elle bénéficiera de l’immunité présidentielle. Si elle échoue, la décision n’aura plus de portée.
Peut-on être candidate d’un parti qui a fait de la probité l’un de ses chevaux de bataille tout en étant condamnée pour détournement de fonds publics ? Cette décision de la cour d’appel peut-elle lui coûter beaucoup de voix ?
L. R. : C’est un argument qui va être utilisé contre elle, bien sûr, mais en matière de probité, les électeurs appliquent une forme de gradation. En l’espèce, il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, à la différence, par exemple, de l’affaire Fillon. Là, c’est une question d’utilisation frauduleuse de l’argent du Parlement européen pour financer des assistants. Moralement répréhensible, mais moins choquante que d’autres affaires. Marine Le Pen sort finalement gagnante de cette séquence judiciaire, car elle peut montrer qu’elle poursuit son objectif malgré toutes les difficultés et les épreuves. Comme elle l’a dit sur le plateau de TF1, elle se sent investie d’une mission et elle adopte une posture sacrificielle. Mais cette stratégie est le signe d’un sens politique certain que redoutent ses adversaires politiques.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette élection de 2027 est particulière et ne ressemble pas à celles qui l’ont précédée : elle se situe à un moment très critique où les Français vont devoir faire un choix entre des visions sociopolitiques très différentes. La vision du RN, souverainiste, nationaliste, mémorielle, identitaire… Celle de La France insoumise (LFI) et sa nouvelle France de la diversité, la démocratie directe, le social. Le post-macronisme, assumé aujourd’hui par Édouard Philippe depuis son meeting de dimanche, qui s’articule autour de l’adaptation à la mondialisation. Et d’une certaine manière, peu importe qui porte ces visions. C’est dans cette perspective que Marine Le Pen se positionne.
Marine Le Pen a expliqué qu’elle n’aurait pas été candidate si elle avait dû porter un bracelet électronique. Était-ce un vrai frein dans cette campagne ?
L. R. : Évidemment, c’est difficile de faire campagne dans ces conditions et le juge d’application des peines, en décidant des conditions concrètes de cette peine, aurait eu un rôle important. Le bracelet aurait été le rappel de sa condamnation, mais elle aurait aussi pu en jouer, en faire le symbole de la « résistante enchaînée », qui, du fond de sa geôle, crie « justice pour le peuple ». Même contrainte dans ses déplacements, elle aurait pu se présenter comme une victime qui, entravée, appelle le peuple à un bouleversement du système sociopolitique. Dans le contexte actuel, marqué par de nombreuses condamnations de responsables politiques, notamment au niveau municipal, ça paraît de toute façon moins choquant que si c’était arrivé il y a vingt ou trente ans.
Présenté, pendant ces derniers mois d’incertitude, comme le probable candidat du RN à la présidentielle 2027, Jordan Bardella peut-il reprendre un rôle de numéro deux dans cette campagne ?
L. R. : Peut-être plus facilement que le rôle de numéro un, finalement. Selon moi, le véritable concurrent du RN aujourd’hui, sera Édouard Philippe, qui se positionne comme un post-macroniste à l’orientation droitière assumée. C’est en quelque sorte le candidat d’une droite libérale un peu autoritaire. Or, Jordan Bardella, dans une forme de trumpisme à la française, se positionne lui aussi sur un terrain libéral autoritaire, mais avec moins d’expérience qu’Édouard Philippe. Il n’a pas été premier ministre, il n’est pas maire d’une grande ville, il ne connaît pas l’appareil d’État… Tandis que Marine Le Pen, qui ne se dit ni de droite ni de gauche mais « d’en bas », dans une sorte de macronisme renversé, peut, elle, attirer une partie de l’électorat de gauche et des abstentionnistes. Elle est beaucoup plus dangereuse pour Édouard Philippe que Jordan Bardella. Nous aurons, dans ce cas de figure, une opposition qui sera quasiment un conflit de classes…
Propos recueillis par Laurent Bainier.
Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.07.2026 à 15:46
Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
Si Jordan Bardella est très actif sur les réseaux sociaux préférés de la génération Z, tels que TikTok, YouTube et Instagram, il investit aussi désormais beaucoup de temps sur Facebook. De janvier à mars 2026, les publications du président du Rassemblement national sur ce réseau social ont augmenté de 90 % par rapport à la même période en 2025. Sa stratégie y diffère sensiblement de ce qu’il déploie sur les autres plateformes.
Le président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella est aujourd’hui la personnalité politique la plus suivie sur TikTok, après Emmanuel Macron, grâce à une stratégie de communication fondée sur la personnalisation, la viralité et une apparente dépolitisation du contenu. Ses vidéos montrent des scènes de la vie quotidienne : il mange des bonbons, met de la mayonnaise sur un hot-dog, joue à des jeux vidéo, prend un verre, caresse un lapin, etc. Ces clips peuvent générer des millions de vues en quelques heures et s’inscrivent dans une logique de relations parasociales afin de répondre à la demande croissante de lien plus personnel avec les dirigeants politiques.
L’objectif principal sur TikTok semble être générationnel : les jeunes électeurs potentiels ont l’impression de « connaître » Bardella, indépendamment de son programme politique, lui garantissant un « capital politique » personnel, partiellement détaché des controverses historiques du parti. En somme, il adopte les codes de l’industrie des influenceurs pour construire et entretenir une communauté fidèle grâce à une stratégie en quatre volets : image d’authenticité, de proximité, d’accessibilité et de responsabilité (au sens « rendre des comptes » à ses followers).
Sur Facebook, nos recherches montrent que celui qui est aussi député européen du RN se détache de cette image d’influenceur pour tenter d’acquérir une stature présidentielle.
Facebook touche un public plus large (40 millions d’utilisateurs français sur Facebook en 2026 contre 25 millions pour TikTok), généralement plus âgé et socialement plus diversifié que TikTok.
L’architecture numérique de Facebook, construite autour de fonctionnalités, telles que les « amis » et les « j’aime », ainsi que le « filtrage algorithmique », qui hiérarchise la sélection, la séquence et la visibilité des publications, permettent de mettre en avant la personnalité de ses utilisateurs.
Cela rend Facebook particulièrement attrayant pour les partis d’extrême droite, qui sont généralement organisés selon des structures verticales et hiérarchiques, enclines à favoriser des organisations partisanes centrées autour d’un leader charismatique.
Notre analyse de 452 publications de Jordan Bardella sur Facebook depuis début 2026 révèle que cette plateforme lui permet de se façonner une stature présidentielle d’inspiration gaullienne.
Une des caractéristiques principales de la communication de Jordan Bardella sur Facebook est le recours à une multitude de publications pour couvrir un seul et même événement (interviews télévisées, séances de dédicaces ou réunions politiques). Ces publications sont mises en ligne en temps réel, ou peu après, ce qui crée une longue succession de messages. Le découpage des extraits en courtes vidéos thématiques donne l’impression que Bardella est prêt à répondre à toutes les questions sur tous les sujets. Il se présente ainsi comme une figure avisée et proactive, contrairement, selon lui, à la classe politique actuelle qu’il accuse d’apathie et de manque d’intérêt pour les gens ordinaires.
Sur le plan terminologique, cette dynamique s’exprime à travers la récurrence du mot « alternance » (52 occurrences), qui suggère que ce changement politique est réalisable dans un cadre démocratique, par opposition à l’idée de « révolution » (aucune occurence), plus facilement associée à l’idée de violence.
S’inscrivant dans le processus de « dédiabolisation », l’image « rassurante » de Bardella s’exprime également dans les nombreuses vidéos de discours prononcés au Parlement européen. Il montre ainsi qu’il peut apporter le changement tout en restant dans un cadre démocratique, s’éloignant à la fois de la stratégie frontiste originelle, consistant à quitter purement et simplement l’Union européenne (UE), et de la rhétorique agressive d’autres leaders populistes, comme le Britannique Nigel Farage.
Ces vidéos de « bains de foule » cherchent à créer l’image d’une lame de fond populaire et d’une cohésion sociale autour de sa personne. Lors de telles occasions (notamment les séances de dédicaces), il s’habille de manière décontractée, ce qui établit un lien avec les gens ordinaires et renforce le fil conducteur de son storytelling : il est issu du peuple et bénéficie d’un soutien populaire important.
Dans 16 % des publications de Bardella sur Facebook (73 posts), la gauche est la cible d’attaques dans ce qui s’apparente à une croisade culturelle où la défense de la civilisation française et de ses valeurs serait en jeu. Le courroux de Bardella vise plus particulièrement l’extrême gauche. La France insoumise (LFI) est, en effet, décrite comme une menace existentielle pour la survie de l’« âme française », trope typique des dirigeants populistes.
Au-delà de l’opposition idéologique traditionnelle, Bardella accuse le parti de Jean-Luc Mélenchon d’encourager la « bordélisation » de la politique française, un néologisme emprunté à Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, qui n’est pas sans rappeler la « chienlit » gaullienne, afin de se poser en défenseur du droit et de l’ordre.
Particulièrement actif sur les questions internationales, qui occupent 27 % de ses publications, Bardella se montre notamment très critique à l’égard de ce qu’il qualifie d’ingérence américaine et réclame une souveraineté totale de la France en matière de dépenses militaires et d’interventions à l’étranger.
Le 29 janvier 2026, par exemple, un extrait d’interview montre Jordan Bardella interrogé sur le revirement de la ligne de son parti concernant Donald Trump. Le président du RN y affirme qu’il n’a de « fascination pour personne » et que si le second mandat de Trump est une bonne nouvelle pour les États-Unis, c’est une « très mauvaise nouvelle » pour la France, car il renforce le processus de « vassalisation » amorcé par le gouvernement Macron.
Le terme « vassalisation » évoque le refus de Charles de Gaulle de devenir un « vassal » des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Cette référence intertextuelle permet à Bardella de s’éloigner des controverses du parti, dans une stratégie plus ouvertement présidentielle.
Enfin, dans l’ensemble des publications analysées, Marine Le Pen n’est évoquée qu’à 26 reprises (5,7 %) dont 20 fois au Salon de l’agriculture où elle partage la photo avec Jordan Bardella. En contraste, les publications assurant la promotion personnelle de Bardella (séances de dédicace, sondage de popularité) comptent pour près de 15 % des posts.
De même, 19 % des publications (86) expriment son soutien aux candidats RN, ce qui lui donne une stature d’autorité suprême au sein du parti lepéniste.
Le storytelling de Bardella sur Facebook met en scène un homme issu du peuple, un outsider politique providentiel, qui a identifié les différentes menaces pesant sur la nation française (perte de souveraineté, immigration, extrême gauche, etc.) et qui est prêt à y faire face, dans un cadre démocratique, consolidant ainsi la normalisation de son parti.
Cet imaginaire entre en contradiction avec le discours officiel du parti d’extrême droite, qui fait de Jordan Bardella un simple numéro deux du RN, alors que Marine Le Pen ignore, à ce stade, si la Cour d’appel de Paris l’autorisera à être candidate à l’élection présidentielle en 2027.
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.07.2026 à 11:33
Antoine Vauchez, professeur, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Juliette Lelieur, Professeure de droit pénal, Université de Strasbourg
Lola Avril, Professeure junior en science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
La loi encadre le passage de fonctionnaires du secteur public vers le secteur privé, communément appelé « pantouflage ». Elle sanctionne la prise illégale d’intérêts d’un agent public lorsque ce dernier avantage une entreprise privée dans le but d’être recruté par elle. Or, la recherche montre que le pantouflage et le « rétro-pantouflage » (retour du fonctionnaire dans le public après un passage dans le privé) se sont développés sous la présidence d’Emmanuel Macron. Les contrôles et les sanctions, eux, sont très insuffisants.
En mars 2026, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) se prononçait sur un projet de reconversion singulier : l’ancien directeur de cabinet de la ministre Sophie Primas souhaitait rejoindre la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), organisation qu’il avait servie précédemment comme lobbyiste, en qualité de directeur général délégué à la stratégie politique… Appelée à juger de la compatibilité de ce pantouflage sous l’angle du risque déontologique, la HATVP rendait un avis favorable. Les réserves qu’elle émet n’ont qu’une portée étroite : l’interdiction pour l’ancien agent de contacter la ministre et le premier ministre, ainsi que les membres de leurs cabinets.
Ce faisant, cet avis offrait un exemple particulièrement emblématique des trous et des flous du contrôle des mobilités public-privé aux sommets de l’État, et de la sous-estimation des risques démocratiques qui leur sont liés, et ce, à l’heure où les grandes entreprises consacrent des montants record au lobbying.
Il faut dire que les travaux de recherche, mais aussi diverses enquêtes journalistiques, montrent qu’il y a aujourd’hui une nouvelle donne du pantouflage en France, avec des risques qui vont bien au-delà de conflits d’intérêts ponctuels puisqu’il y va de l’indépendance de la puissance publique et de la confiance des citoyens dans celle-ci, c’est-à-dire dans sa capacité à effectivement les défendre et les protéger.
Dans un Livre blanc pour l’Observatoire de l’éthique publique, intitulé « Les portes tournantes de la République. Comment mieux protéger l’intérêt public face aux mobilités public-privé », nous pointons l’insuffisance des dispositifs de contrôle – préventif (HATVP) et répressif (délit pénal de prise illégale d’intérêt) – et proposons quatre chantiers de réforme pour une défense plus robuste de l’intérêt public.
En deux décennies, les portes tournantes sont devenues une donnée structurelle de l’organisation du pouvoir en France, amplifiée par un ensemble de réformes successives des deux quinquennats d’Emmanuel Macron qui ont desserré les règles, voire incité à la mobilité public-privé des agents publics.
De fait, le pantouflage n’est plus un « bâton de maréchal » : il s’échelonne désormais tout au long de trajectoires professionnelles aux sommets et à la périphérie de l’État, et touche aujourd’hui des couches bien plus larges que les seuls grands corps puisque ministres, membres de cabinet ministériels et des états-majors de Matignon et de l’Élysée, ou encore régulateurs participent à ce mouvement brownien.
Le phénomène fonctionne désormais dans les deux sens : au pantouflage vers le privé s’ajoute un « rétro-pantouflage » croissant – des profils issus du privé prenant les rênes d’administrations publiques, mouvement facilité par la loi du 6 août 2019, même si ce flux inverse reste mal documenté. Et on peut dire qu’il est structurel, car il tient à la fois au rétrécissement des perspectives professionnelles pour les hauts fonctionnaires en milieu de carrière, à la dépendance croissante des grandes entreprises aux décisions des régulateurs nationaux ou européens et à l’émergence de générations d’élus qui conçoivent le passage en politique comme une séquence professionnelle parmi d’autres.
Dernier point essentiel de cette nouvelle donne : le fait que les flux se sont réorientés vers de nouveaux secteurs (numérique, santé, agroalimentaire), mais aussi vers les métiers du conseil – lobbying, affaires publiques, cabinets d’avocats, communication de crise –, structures qui se tiennent à la périphérie des institutions publiques et qui capitalisent sur le carnet d’adresses et la connaissance intime des institutions régulatrices.
Nombreux sont ceux qui défendent les vertus de cette porosité et y voient une « pollinisation » croisée profitant à l’administration.
L’argument ne convainc pas : cette fertilisation ne fonctionne qu’à sens unique, les portes tournantes excluant de fait la société civile non marchande de leurs bénéfices. D’autres pointent l’effet désincitatif de l’accroissement des règles déontologiques sur l’attractivité des fonctions publiques, mais rien n’indique aujourd’hui une telle relation.
Mais ce point de vue tend surtout à sous-estimer les intérêts et les valeurs qui sont mis à mal par cette nouvelle donne des mobilités public-privé. Pour en prendre la mesure, il importe d’élargir la focale au-delà du conflit d’intérêts individuel.
Au-delà de ce niveau micro, les départs appauvrissent l’expertise publique et diffusent une « culture circulatoire » qui modifie la manière dont les administrations régulent l’économie et la société en se montrant tendanciellement moins sensibles aux intérêts les plus diffus portés par la société civile des organisations non gouvernementales, des syndicats et des associations (santé, travail, environnement, etc.) qu’aux intérêts et enjeux économiques privés constitués (compétitivité, attractivité économique, etc.).
Au niveau macro, c’est l’intégrité démocratique et la souveraineté qui sont en jeu lorsque la porosité ouvre des voies d’influence à des États étrangers ou à des multinationales (Cf. Lola Avril, Chloé Fauchon, Emilia Korkea-Aho, Juliette Lelieur, Antoine Vauchez, « Un an après le Qatargate, comment mieux protéger l’Union européenne contre les conflits d’intérêts et la corruption ? », Livre blanc pour l’Observatoire de l’éthique publique, 2023).
Au-delà, et de manière plus fondamentale encore, c’est la confiance des citoyens dans les institutions publiques et leur capacité à offrir des solutions aux grands défis et menaces de notre temps (bifurcation écologique, concentration économique dans les Big Tech, etc.) qui est en jeu (Cf. Antoine Vauchez, Public, Anamosa, 2022).
Pour y faire face, les dispositifs actuels de contrôle – qu’ils soient préventif ou répressif – se révèlent insuffisants. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, chargée depuis 2019 de contrôler les mobilités d’environ 15 000 responsables publics, a adopté une doctrine d’accompagnement visant à dé-risquer les mobilités public-privé plutôt qu’à les interdire (Cf. Jana Vargovčíková et Antoine Vauchez, « Corps privés, intérêts publics Élites politico-administratives et formation d’une morale managériale d’État ») : les incompatibilités ne dépassent pas 4,5 % des cas, et elle n’a ni les moyens ni les pouvoirs d’enquête pour s’assurer du respect des « réserves » qui accompagnent ses avis de compatibilité des pantouflages ou rétro-pantouflages.
Quant au volet pénal, la loi du 2 février 2007 dite de modernisation de la fonction publique en a fortement réduit la portée : le délai de viduité pendant lequel l’agent public s’engage à ne pas travailler pour une entreprise qu’il aurait régulée dans ses fonctions est passé de cinq à trois ans, mais il est exigé désormais que l’agent ait directement supervisé l’entreprise qu’il rejoint – et non plus simplement qu’il ait été en charge du secteur, ce qui explique la rareté des condamnations, illustrée par l’affaire récente du conseiller d’État relaxé malgré son passage de TotalEnergies après l’avoir jugée au Palais-Royal. Un haut fonctionnaire ayant régulé un secteur peut ainsi légalement pantoufler vers toutes les entreprises qu’il n’a pas directement supervisées.
Il importe dès lors de réfléchir à un contrôle plus ambitieux et plus effectif pour mieux protéger l’intérêt public. Il ne s’agit pas de fermer hermétiquement les frontières entre public et privé, mais, quand les risques sont avérés, de doter la Haute Autorité et le juge pénal d’une capacité d’action beaucoup plus incisive.
Quatre chantiers sont envisageables qui sont présentés en détail dans le Livre blanc de l’Observatoire de l’éthique publique, publié le 14 juin.
1) Réduire les incitations structurelles au pantouflage
La réforme passe d’abord par un traitement des causes, qui tiennent aux réformes (voir notamment la loi du 5 septembre 2018 sur la liberté de choisir son avenir professionnel ; la loi du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique ; et le décret du 5 décembre 2025 sur les conditions de disponibilité dans la fonction publique) des deux mandats d’Emmanuel Macron facilitant les circulations public-privé.
En réservant à nouveau les emplois de direction de l’État aux fonctionnaires, on valoriserait le professionnalisme spécifique des serviteurs de l’intérêt général. En contrepartie de ce monopole retrouvé qui apporte plus de garanties du point de vue de l’intégrité publique, le privilège statutaire de conserver son poste lors d’un départ dans le privé ne devrait plus valoir indéfiniment : tout départ serait considéré comme définitif au bout de cinq ans cumulés hors du public, contre dix aujourd’hui. Le passage dans le privé deviendrait ainsi un choix assumé, et non une parenthèse indéfiniment réversible aux frais de la collectivité.
2) Créer un Observatoire des mobilités public-privé au sein de la HATVP
Toute politique sérieuse de régulation suppose d’abord de savoir ce que l’on régule. Or, la connaissance des mobilités public-privé reste fragmentaire et discontinue. La construction d’un Observatoire de l’intégrité publique doit établir une cartographie des secteurs et des fonctions le plus exposés aux risques d’atteinte à la probité publique.
3) Interdire les pantouflages à risque
C’est la proposition centrale. Toutes les mobilités ne présentent pas le même niveau de risque, et il n’est pas raisonnable de soumettre à un simple régime de « réserves » des situations qui compromettent objectivement l’intérêt public ou la souveraineté nationale.
Pour les fonctions les plus exposées – ministres, régulateurs, hauts fonctionnaires de Bercy, conseillers de l’Élysée ou de Matignon ayant suivi un texte législatif – tout passage vers le secteur régulé serait interdit pendant trois ans, sous peine d’un délit expressément rebaptisé « pantouflage illégal » (art. 432-13 du Code pénal). Le droit doit également être modifié pour permettre de sanctionner les entreprises « débaucheuses » qui ne respecteraient pas cette interdiction.
4) Renforcer les moyens et refonder la doctrine de la HATVP
Quant aux mobilités ne relevant pas des fonctions les plus risquées, le Livre blanc propose un changement de doctrine de contrôle de la HATVP, fondé sur un recours plus fréquent aux décisions d’incompatibilité quand un risque est avéré et sur la création d’une infraction administrative de « mobilité public-privé contraire à l’intérêt public » qui donnerait à la HATVP les pouvoirs de sanction dont elle est aujourd’hui dépourvue, et ce, donc, sans passer par le juge pénal.
Ces quatre chantiers s’inspirent d’une même idée : doter la puissance publique des outils pour mesurer, contrôler et interdire des pratiques qui minent la confiance des citoyens dans la capacité de l’État à servir l’intérêt général. La campagne présidentielle à venir offre une occasion rare d’en débattre.
Une version longue de cet article a été publiée sur le blog d’Antoine Vauchez.
Juliette Lelieur a reçu un financement pour sa chaire de l'Institut thématique interdisciplinaire MAKErS (Université de Strasbourg) et elle est membre de l'Observatoire de l'éthique publique.
Lola Avril a reçu des financements du CNRS dans le cadre de la chaire REGANET. Elle est membre de l'Observatoire de l'éthique publique.
Antoine Vauchez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.07.2026 à 11:32
Maxime Travert, Professeur des universités en STAPS, les jeunes, les sports, une approche sociologique, Aix-Marseille Université (AMU)
La Coupe du monde n’est pas seulement un événement sportif. En suscitant des débats sur la valeur de l’effort, l’appartenance nationale, les effets de la mondialisation, la marchandisation du sport et les inégalités de destin, elle révèle différentes manières de penser la société et la vie collective. À travers des conversations ordinaires, le football devient, le temps d’un tournoi, un véritable laboratoire des imaginaires politiques.
Depuis le début de la Coupe du monde, les matchs alimentent un vaste ensemble de conversations bien au-delà des stades. Au bureau, dans les cafés, dans une salle des professeurs, dans les transports ou autour d’un repas de famille, on commente une composition d’équipe, on juge une décision arbitrale, on s’indigne d’une défaite ou on célèbre un exploit.
Ces espaces ordinaires constituent autant de « tiers lieux », situés à mi-chemin entre l’intimité du foyer et les institutions, où se construisent discrètement des habitudes de sociabilité, d’échange et de délibération.
Dans des sociétés souvent décrites comme fragmentées, la Coupe du monde crée pendant quelques semaines un horizon commun. Elle oriente les regards vers les mêmes écrans, suscite des émotions partagées et fournit à chacun des sujets de conversation immédiatement accessibles. Elle agit ainsi comme une véritable caisse de résonance des sensibilités et des préoccupations de son époque.
Pourtant, regarder le même match ne signifie pas y voir la même chose.
Ce qui se déroule sur le terrain ne parle jamais de lui-même. Un but, une défaite ou une célébration ne se réduisent pas à leur signification sportive. Le football offre une sorte de « condensé de société », support d’interprétations multiples et de projections qui dépassent largement le cadre du jeu. La compétition agit, entre autres, alors comme un révélateur de nos imaginaires politiques. Chacun y projette une certaine manière de penser l’organisation de la société et la vie collective.
Pour certains, la Coupe du monde raconte avant tout la force du collectif et les vertus de l’inclusion. Une équipe qui gagne n’est jamais la simple addition de talents individuels. Elle repose sur des complémentarités, des ajustements permanents et une confiance réciproque. On entend alors que « la diversité fait la richesse », que « personne ne gagne seul » ou encore que « chacun apporte quelque chose de différent ».
L’équipe deviendrait ainsi la démonstration qu’une société peut tenir ensemble sans exiger l’effacement des singularités. Se dessine ici une vision pluraliste et coopérative du vivre-ensemble, selon laquelle la cohésion naît moins de l’uniformité que de la capacité à faire coopérer des différences.
D’autres préfèrent y voir une école du mérite, de l’effort et de la transmission. Derrière la victoire, ils soulignent les heures d’entraînement, les sacrifices consentis, l’acceptation des règles communes et le respect de l’autorité. Les mêmes formules reviennent régulièrement : « on n’a rien sans rien », « le travail finit toujours par payer » ou « sans règles, chacun fait comme il veut ». Le terrain rappelle alors qu’une communauté politique ne peut durablement tenir sans responsabilité individuelle et sens des devoirs partagés. Affleure ici une conception républicaine de la vie collective attachée aux vertus civiques, à la culture de l’exigence et à la continuité des repères communs.
Une autre lecture met davantage l’accent sur l’appartenance collective. « Cela fait du bien d’être fiers de son pays », entend-on parfois. « Pendant quelques semaines, on est tous derrière la même équipe. » Dans des sociétés où les références communes paraissent parfois plus incertaines, la sélection nationale réactive le sentiment d’appartenir à une histoire partagée. Le maillot, l’hymne ou le drapeau rappellent qu’il existe encore un « nous » capable de transcender les différences ordinaires. Plus qu’un simple élan affectif, s’exprime ici une forme d’appartenance démocratique, de patriotisme civique nourri par des symboles, une mémoire commune et l’idée d’un destin partagé.
L’enthousiasme suscité par la compétition n’interdit pas les interrogations qu’elle soulève.
Pour certains, la Coupe du monde constitue aussi un révélateur des contradictions de la mondialisation contemporaine. Elle met au jour des intérêts économiques, diplomatiques et géopolitiques qui ravivent les débats sur les conditions de production de l’événement, ses coûts environnementaux ou les stratégies d’influence des États.
« Le football ne justifie pas tout », rappellent certains. « Il faut regarder l’envers du décor. » L’événement apparaît alors comme un révélateur des arbitrages qui traversent nos sociétés. Ce regard traduit une sensibilité attentive à la régulation collective et à la responsabilité publique, soucieuse de concilier prospérité, justice et préservation des ressources communes.
D’autres s’inquiètent de voir le jeu progressivement absorbé par les logiques du marché. Les transferts records, les droits télévisés, le prix des places ou la présence omniprésente des sponsors nourrissent l’impression que l’argent a pris le dessus. Beaucoup ont le sentiment que « le football est devenu un business », que « tout s’achète et tout se vend » ou que « les supporters passent après les intérêts financiers ». Cette vigilance exprime la crainte de voir une passion populaire progressivement absorbée par les logiques marchandes, jusqu’à ce que la valeur financière finisse par l’emporter sur ce qui faisait son sens collectif.
Enfin, l’histoire des grands champions nourrit elle aussi des lectures contrastées. Les parcours extraordinaires de quelques joueurs inspirent et entretiennent l’idée que le talent et la détermination peuvent changer une destinée. Mais ce récit rencontre parfois ses limites : « il n’y a pas les mêmes chances pour tout le monde », « tous les talents ne sont pas repérés » ou encore « pour un qui réussit, combien abandonnent en chemin ? »
Cette ambivalence renvoie à une tension profonde de nos démocraties entre la croyance dans la force émancipatrice du mérite et la reconnaissance du poids des héritages sociaux qui façonnent les trajectoires individuelles.
Ces différentes interprétations ne renvoient pas toujours à des appartenances politiques clairement établies. Certaines traduisent des convictions relativement stabilisées ; d’autres se construisent davantage au gré des circonstances et des enjeux du moment.
Cette coexistence rappelle que les rapports contemporains au politique relèvent moins de fidélités durables qu’autrefois. Les sensibilités se composent, se déplacent et se réajustent selon les situations. Des convictions ancrées coexistent avec des prises de position plus contextuelles. Le même individu peut, selon les sujets, valoriser l’effort individuel, défendre des mécanismes de solidarité, dénoncer les excès du marché ou exprimer un attachement renouvelé à l’appartenance nationale.
À travers le football se donne ainsi à voir une politisation plus souple et plus circonstanciée, faite d’adhésions successives, de sensibilités plurielles et de positionnements parfois réversibles.
La Coupe du monde ne transforme évidemment pas les supporters en citoyens exemplaires. Les émotions partagées ne remplacent ni les institutions ni les formes plus durables de délibération démocratique. Elles rappellent toutefois qu’il existe encore des événements capables de retenir simultanément l’attention de millions d’individus et d’ouvrir des espaces de discussions sur ce qui nous relie, nous oppose ou nous oblige collectivement.
À ce titre, la Coupe du monde apparaît moins comme une simple parenthèse de divertissement que comme un observatoire privilégié des imaginaires politiques contemporains. Une forme de parlement ordinaire où, à travers les passions du jeu, une société continue de débattre d’elle-même.
Maxime Travert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.07.2026 à 17:16
Joëlle Zask, Maîtresse de conférences en philosophie sociale, membre de l'IUF, Aix-Marseille Université (AMU)

Du biberon aux cantines, du glanage à l’aide alimentaire, donner à manger, c’est l’acte le plus ordinaire qui soit. Mais à quelles conditions nourrir sans asservir ? Dans quelle mesure l’alimentation peut-elle poser la première pierre d’une société plus démocratique ?
Recevoir d’autrui à manger est une nécessité vitale. Tous et toutes autant que nous sommes dépendons d’autrui à plusieurs stades de notre vie, à la naissance, dans l’enfance, dans la vieillesse et la maladie, et même au quotidien, puisque personne dans le monde actuel ne produit la totalité de la nourriture dont il a besoin.
La question qui se pose est fondamentale : comment convertir cette nécessité de recevoir d’autrui à manger en une libération d’auto-développement et d’accomplissement de soi ? Et réciproquement, comment donner à manger à autrui de manière à l’accompagner vers son indépendance ?
Du biberon aux cantines, du glanage à l’aide alimentaire, le fait de nourrir l’autre, banal et omniprésent, recouvre toute une diversité de situations, avec des asymétries plus ou moins grandes, et un enjeu politique fort, au cœur des démocraties depuis leurs premières formulations théoriques.
En voici un aperçu à travers quelques exemples, tirés de mon enquête Donner à manger. Politique d’un geste ordinaire (éd. Premier Parallèle, 2026).
Pas d’indépendance politique sans indépendance alimentaire ; pas de cité libre en l’absence d’une autonomie matérielle, écrivait Aristote, penseur de la politeia. Pas de peuple libre en l’absence d’une nourriture locale, avait affirmé vers 1750 le père de la patrie corse et du constitutionnalisme, Pasquale Paoli, selon qui le châtaignier était tout à la fois « arbre à pain » et « arbre de la liberté ».
La condition d’une vie véritablement libre réside tout autant dans un certain contrôle sur nos conditions de vie les plus matérielles que dans notre participation active à la vie publique. L’institution de la citoyenneté repose sur une économie, au sens littéral du terme, une oikonomía.
Or, il est aisé de remarquer que le système alimentaire mondial a évolué de manière à supprimer la « souveraineté alimentaire » des pays, des régions, des localités, affectant tout autant les capacités d’autogouvernement local que les régions colonisées pour produire et livrer les denrées nécessaires. Par exemple, le taux d’autosuffisance de l’Île-de-France, pourtant fortement agricole, oscille entre 10 et 20 % et Paris disposerait d’une autonomie alimentaire de 5 à 7 jours.
En outre, le processus d’industrialisation des méthodes de production des aliments débouche sur l’art d’enrégimenter au maximum les mangeurs au profit des produits proposés. La rentabilité de l’agriculture et des produits issus de l’industrie agroalimentaire repose en effet sur la captation et la subordination d’une masse de plus en plus grande de « consommateurs ».
Leur perte d’indépendance se marque à tous les niveaux : perte de capacité de production, dépendance à l’égard de marchés lointains, perte d’accès à la terre et perte des connaissances agroalimentaire, perte des savoirs culinaires et des savoir-faire traditionnels (et ce dans les contrées les plus préservées), ce que l’anglais « food illiteracy » exprime clairement. À quoi s’ajoutent bien sûr les actions en faveur du développement d’addictions à des produits transformés de manière à favoriser des comportements de dépendance, notamment ceux, nous le savons, au sucre.
En contradiction absolue par rapport aux prétentions de l’agriculture industrielle à « nourrir la planète », les faits relatifs aux pathologies alimentaires, à la dénutrition, à la malnutrition, à l’addiction et au lent empoisonnement des gens aux composants toxiques touchent, toutes catégories confondues, plus d’un être humain sur deux. Nous sommes malades de la nourriture. Pis, les pathologies dont nous souffrons sont également celles de notre environnement naturel et de nos démocraties désormais combattues sur tous les fronts.
Afin de mettre en exergue les gestes, les dispositifs, les habitudes qui consistent à bien donner à manger, la différence entre aliments et nourriture s’impose. Alimenter consiste à maintenir en fonctionnement tel ou tel mécanisme. L’essence alimente le moteur, l’argent alimente mon compte en banque, l’aliment est une ration qui maintient l’organisme en vie.
Nourrir (de nutrire, en latin) signifie en revanche prendre soin, préserver, élever, faire croître. L’aliment réduit la stature humaine à celle d’un consommateur passif, souvent infantilisé, tandis que la nourriture réalise l’humain dans toutes ses possibilités à la fois physiques et culturelles, matérielles et spirituelles.
Pour savoir comment bien donner à manger, il faut se départir de l’habitude d’opposer l’âme et le corps. La nourriture est un trait d’union entre eux. Ce qui me nourrit fait l’objet d’une intériorisation qui impacte à la fois mes organes et mon esprit. Contrairement à ce qui se limite à nous alimenter, la nourriture s’accompagne d’une réflexivité. Dans le livre de l’Exode (Exode 16 : 15), la fameuse manne qui tombe pendant quarante ans du ciel signifie littéralement « qu’est-ce que c’est ? » (« man hou »). Pas de nourriture sans question sur la nourriture.
Ainsi, bien donner à manger consiste à créer un espace dialogique au sein duquel peuvent émerger et s’énoncer des questions sur la nourriture. Dans d’autres termes, cela signifie que la personne destinataire, loin d’être passive, participe activement à la situation nourricière. Elle en fait une « expérience » individualisée en fonction de laquelle elle oriente le cours de son existence et développe sa personnalité.
Dans l’acte de bien donner à manger, la nourriture n’est pas imposée, elle est offerte. Elle fait l’objet d’une proposition à la constitution de laquelle le mangeur peut contribuer. Par exemple, le nouveau-né, au sein ou au biberon, n’est idéalement ni écrasé contre soi ni livré à lui-même. Il est tenu durant le nourrissage de manière à permettre un contact visuel avec la donatrice ou le donateur, à créer un espace de gesticulation et de jeu, à instaurer un va-et-vient de sons et de mimiques, et ainsi de suite.
Les échanges qui s’instaurent, et qui sont essentiels pour la croissance mentale et physique de l’enfant, n’adviendraient pas en l’absence du repas, mais ils ne s’y réduisent pas. Bien donner à manger est une nécessité requalifiée par les initiatives des partenaires de l’interaction, comme muée en liberté.
Il en va de même concernant les personnes dites en perte d’autonomie dont beaucoup souffrent d’une « anorexie de la vieillesse ». Comment conserver, voire réaugmenter, l’indépendance qui leur reste ? Afin d’être nourricière, et non alimentaire, l’aide au repas consiste en une interaction.
Par exemple, au plateau-repas succède une assiette dans laquelle sont disposées des denrées adaptées sur le plan de la texture, des saveurs et de la taille. Aux couverts traditionnels sont substitués des couverts coudés, des assiettes à rebord, parfois le « manger main ». Un échange, au minimum fait de sourires et d’encouragements, s’instaure.
Bien que relatif à une situation tout à fait asymétrique, le repas demeure la première pierre de l’édifice social le plus inclusif qu’on puisse imaginer.
Considérons donc aussi les cantines scolaires, les repas servis dans les collectivités locales, à l’hôpital, en prison, dans les Ehpad, aux migrants naufragés dont l’estomac est détraqué après des voyages épuisants, des tortures et de longs séjours en mer, les personnes de plus en plus nombreuses qui souffrent de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) et sont nourries par intraveineuse 12 heures sur 24, les centaines de millions de victimes de la faim, les personnes sans domicile, indigentes et sous emprise de drogues diverses, etc., et l’on constatera que l’acte de donner à manger, loin d’être anecdotique ou accessoire, est au cœur de nos problématiques socio-politiques les plus brûlantes.
Joëlle Zask ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.07.2026 à 17:23
Matthieu Cabanis, Docteur en Histoire politique contemporaine, Université Bordeaux Montaigne
Il y a dix ans, le 2 juillet 2016, disparaissait Michel Rocard. Le décès du héraut de la « deuxième gauche » a fermé un chapitre de l’histoire de la gauche socialiste française. Que subsiste-t-il du rocardisme dans le paysage politique actuel ?
L’opposition entre Michel Rocard et François Mitterrand ne fut pas seulement un duel d’ambitieux. L’histoire de Michel Rocard est un combat pour une certaine idée de la gauche. Malgré une fluctuation dans le rapport de force contre les mitterrandistes et une mue idéologique évoluant de l’autogestion à la social-démocratie, jamais Michel Rocard et les rocardiens n’ont abjuré leur identité si particulière, celle de la « deuxième gauche ».
À lire aussi : Que reste-t-il de la « deuxième gauche » ?
La naissance de cette idée remonte au congrès du PS organisé à Nantes en juin 1977. Michel Rocard y théorise l’existence de deux gauches, se plaçant lui-même dans la deuxième gauche réformiste contre la première gauche qu’il juge « archaïque ». Cette première gauche serait centralisatrice, inspirée par le jacobinisme et le marxisme-léninisme, privilégiant le rôle de l’État, la seconde, héritière de Jaurès et Proudhon, serait plus attachée aux forces sociales, plus décentralisatrice et privilégierait la transformation sociale par ceux qui sont concernés. Une transformation qui ne serait pas seulement l’œuvre de l’État mais aussi, des acteurs sociaux, notamment les syndicats. C’est cela qui explique, entre autres, la proximité entre Michel Rocard et Edmond Maire, meneur de la CFDT entre 1971 et 1988. On peut également citer l’influence intellectuelle de cette sphère syndicale réformiste, en premier lieu, l’ancien conseiller d’Edmond Maire, Pierre Rosanvallon, que l’on pourrait qualifier de cheville intellectuelle de la « rocardie ».
Dix ans après le décès de Michel Rocard, dans un contexte où la gauche socialiste, questionnée sur son rapport avec l’extrême gauche, fait face à des défis existentiels majeurs, se pose la question de son legs et de celui de son courant au patrimoine politique et, par conséquent, de la place du rocardisme dans la vie politique française, sous un avatar ou un autre.
Une réalité est indubitable. Michel Rocard s’est taillé une place au Panthéon de la gauche et dans la mémoire des Français, comme en atteste un sondage en octobre 2025. À la question « Pour régler les problèmes qui se posent aujourd’hui en France, lequel de ces premiers ministres de la Ve République, mort ou vivant, souhaiteriez-vous voir revenir aux responsabilités à Matignon ? », 25 % des Français ont cité Michel Rocard, derrière Lionel Jospin (30 %) et devant Alain Juppé (21 %).
Dans une époque politique troublée, avec une Assemblée nationale éclatée, des gouvernements vacillants et des repères effacés, le nom de Michel Rocard semble donc faire résonner le temps de la stabilité et des Hommes d’État.
L’aventure politique de Michel Rocard fut une aventure collective. La rocardie, comme organisation politique, s’étend sur plusieurs générations, des débuts de la décennie 1960 jusqu’à la fin des années 1990. Les lieutenants rocardiens emblématiques se retirent progressivement de la vie politique à partir des années 2000, tel Jean-Pierre Sueur quittant le Sénat en 2023. Par ailleurs, plusieurs fidèles rocardiens sont décédés, comme dernièrement l’ancien secrétaire d’État Tony Dreyfus ou Louis Besson, ancien ministre et maire de Chambéry. Par contre, on ne peut que souligner le retour spectaculaire de Catherine Trautman, figure de la rocardie des décennies 1980 et 1990. Elle est réélue maire de Strasbourg le 22 mars 2026 dans une alliance avec un candidat de centre-droit, battant la maire sortante écologiste alliée à LFI… 25 ans après avoir perdu son fauteuil de maire ! Les rocardiens encore en activité aujourd’hui sont globalement issus de la dernière génération, celle qui a milité pour Michel Rocard comme engagement de jeunesse, à l’instar d’Olivier Faure, premier secrétaire du PS depuis 2018.
Même si les rocardiens ne sont plus une force organisée capable d’influencer la vie politique, il existe encore un temple de la rocardie : l’association MichelRocard.org. Présidée par Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, son conseil d’administration compte nombre de noms sans qui l’aventure rocardienne n’aurait pas été possible (Robert Chapuis, Gérard Lindeperg, Pierre Zémor, Alain Bergounioux…). Autant de parcours qui illustrent la pluralité des cheminements, avec des rocardiens demeurés au PS (Michel Destot…) et des rocardiens ayant évolué dans d’autres réseaux, comme Éric Lombard devenu ministre de l’Économie du gouvernement Bayrou. Ses collections numérisées sont une trace de l’héritage intellectuel, politique et philosophique de Michel Rocard.
Dès leur entrée au PS en 1974, Michel Rocard et ses fidèles sont affublés d’une sombre réputation, celle d’être de faux socialistes. Leurs opposants internes ont fait preuve d’une certaine créativité pour dénoncer cette prétendue duplicité, ce « déviationnisme droitier », pour reprendre une expression de Jean-Pierre Chevènement, figure de l’aile gauche du PS. Ainsi, Michel Rocard reçut le corrosif surnom de « Rocard d’Estaing » par le député socialiste Jean Poperen, manière de dépeindre le héraut de la deuxième gauche comme le reflet raté du président Giscard d’Estaing. « Le rocardisme voilà l’ennemi », avait même clamé le député chevènementiste Pierre Guidoni.
Michel Rocard était donc, selon ses détracteurs, la synthèse de tout ce qui trahissait et affadissait la gauche : le réformisme, l’influence supposée de valeurs chrétiennes… L’idée de proximité entre Michel Rocard et une certaine droite fut alimentée par ce qu’on a appelé « l’ouverture », c’est-à-dire la nomination de ministres de centre-droit après la réélection de François Mitterrand en 1988. S’il est bien le premier chef de gouvernement à la réaliser, cette pratique a perduré dans les gouvernements dirigés par ses deux successeurs socialistes, Édith Cresson, puis Pierre Bérégovoy. En réalité, l’ouverture n’était pas le dessein personnel de Michel Rocard mais celui de François Mitterrand, qui a joué sa réélection de 1988 sur l’idée de dépasser les frontières de la gauche. C’est tout le sens de son slogan « La France unie » et de sa Lettre à tous les Français.
Après l’échec de Michel Rocard aux élections européennes de 1994 et son effacement de la scène politique nationale, le rocardisme s’est dilué dans d’autres clivages internes au PS. Pour Robert Chapuis, fidèle compagnon de route et secrétaire d’État au ministère de l’éducation nationale entre 1988 et 1991 :
« Après 1995, ça n’était plus possible. Le monde était différent. Il y avait bien des personnalités mais pas de référent possible. Le rocardisme, par définition, est mort avec Michel Rocard. »
Pour autant, certains rocardiens considèrent que Michel Rocard a remporté une victoire posthume. C’est le cas de Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, qui estime que « la deuxième gauche a gagné une partie de la bataille culturelle ». Jean-Paul Huchon, ancien directeur de cabinet de Michel Rocard, souligne le paradoxe entre sa « quasi-disparition » et le fait que la ligne rocardienne soit devenue le « patrimoine commun de la gauche, socialiste et au-delà ». Il est vrai que les valeurs de la social-démocratie, dont Michel Rocard s’est précocement revendiqué à partir de 1991, ont irrigué une part croissante du PS au cours des dernières décennies.
Par ailleurs, les idées et l’action de Michel Rocard ont entraîné l’adoption de réformes soit encore en vigueur aujourd’hui, soit présentes sous une autre forme :
La contribution sociale généralisée (CSG), créée en décembre 1990 par le gouvernement de Michel Rocard pour contribuer au financement de la Sécurité sociale. Depuis 2018, elle sert aussi à financer l’assurance chômage.
La réforme des Postes, télégraphes et téléphones (PTT), adoptée par le Parlement en décembre 1990, qui sépare cette ancienne administration en deux entreprises : la Poste et France Télécom, renommée Orange en 2013.
Le revenu minimum d’insertion, instauré par la loi du 1er décembre 1988 à l’initiative du gouvernement de Michel Rocard. Il prévoyait de garantir à chacun un seuil de ressources minimum et d’obtenir une allocation minimum d’insertion en contrepartie d’un engagement à participer à des actions d’insertion. Il est remplacé en 2009 par le Revenu de solidarité active (RSA).
Le dossier de la Nouvelle-Calédonie est probablement une des plus illustres réussites de Michel Rocard. Alors premier ministre, il est parvenu à pacifier les tensions violentes qui déchiraient l’île entre indépendantistes et loyalistes. Les accords de Matignon, signés le 26 juin 1988, complétés le 20 août par les accords d’Oudinot, ont jeté les bases d’une gestion applaudie, fondée sur la concertation et le dialogue. Les hommages rendus à Michel Rocard au moment de son décès sont particulièrement vifs sur le Caillou. Philippe Gomès, qui a occupé de très nombreuses fonctions dans l’exécutif local, publie un communiqué dans lequel il rend hommage à « l’homme de la renaissance calédonienne » et à « la méthode Rocard ». Encore aujourd’hui, les expressions « style Rocard » ou « méthode Rocard » sont utilisées, voire revendiquées, notamment par les figures politiques qui ont dû gérer les réminiscences de tensions en Nouvelle-Calédonie.
Pour les rocardiens, cette méthode, axée sur la modernisation de l’État et le sérieux de l’action publique, n’a pas vocation à s’appliquer exclusivement au cas de la Nouvelle-Calédonie mais doit être une attitude permanente, un héritage à saisir pour faire de la politique autrement.
La question de l’héritage en politique délicate, comme évoqué, Michel Rocard n’a jamais désigné de successeur. Cela n’a pas empêché des figures politiques nationales de se revendiquer, avec plus ou moins d’intensité, de Michel Rocard, ou au moins de s’en inspirer.
Au moment du décès de Michel Rocard, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, fait partie de ceux qui rendent hommage au héraut de la deuxième gauche. Il rend hommage à un « précurseur » dont il faut poursuivre l’action. En 2017, Jean-Paul Huchon publie un ouvrage en hommage à Michel Rocard. La préface est de la main d’Emmanuel Macron. Il y affirmer ressentir le « besoin » d’être fidèle à Michel Rocard, et « à ce qui lui survit, c’est-à-dire à sa façon d’aborder les enjeux de notre temps, à cette rectitude intellectuelle et morale, à ce souci qu’il avait de vouloir réconcilier la politique avec le réel ». Une profession de foi rocardienne que lui conteste Manuel Valls, à l’époque lui aussi tourné vers l’élection suprême, et engagé dans les réseaux rocardiens depuis 1980, et qui revendique toujours son attachement et sa filiation à Michel Rocard.
On pourrait citer également Édouard Philippe. Aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle et représentant d’une certaine droite, il n’en assume pas moins un engagement de jeunesse rocardien et une fascination pour des figures de gauche comme Léon Blum, Pierre Mendès France, Michel Rocard, reliés selon lui par « l’exigence du niveau du discours public ». En dépit de cette évolution, Édouard Philippe reste très attaché à la figure de Michel Rocard et s’est efforcé de marcher dans ses pas lors de son passage à Matignon, surtout au moment de récupérer le dossier de la Nouvelle-Calédonie pour préparer la consultation de novembre 2018.
Ainsi, au-delà des différences de parcours, des évolutions personnelles, l’influence de Michel Rocard transcende les clivages contemporains. Encore aujourd’hui, dans un contexte difficile où les repères sont parfois flous, Michel Rocard demeure un modèle solide pouvant inspirer la politique moderne.
Matthieu Cabanis est l’auteur de la Galaxie rocardienne. Racines, odyssée et reliques d’une aventure politique, Presses universitaires de Bordeaux, mai 2026.
Matthieu Cabanis est adhérent du parti Horizons.
01.07.2026 à 12:34
Matthew Smith, Visiting Assistant Professor of History, Miami University

Accueilli en héros de retour au pays, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, effectua une grande tournée aux États-Unis en 1824-1825, juste avant le 50ᵉ anniversaire du pays.
Les États-Unis s’apprêtent à célébrer le 250ᵉ anniversaire de leur naissance révolutionnaire, la Déclaration d’indépendance. Le 4 juillet 2026 marquera une étape importante – et un moment de réflexion.
Pourtant, alors que la fascination pour la fondation des États-Unis perdure, la manière dont la révolution américaine (1775-1783) est enseignée à travers le pays fait l’objet de controverses. Des initiatives contestées du New York Times, comme le Projet 1619, visant à placer l’esclavage au cœur de l’histoire des États-Unis, jusqu’aux tentatives visant à restreindre les enseignements abordant les questions de racisme, la transmission de l’histoire américaine se retrouve au cœur de clivages partisans. Les anniversaires peuvent susciter l’enthousiasme du public, mais ils peuvent aussi rouvrir de vieilles blessures.
En tant qu’historien des États-Unis et citoyen états-unien naturalisé, je porte un intérêt à la fois personnel et professionnel à la Révolution américaine. Le fait que j’aie grandi au Royaume-Uni amuse énormément mes élèves chaque fois que nous parlons de la guerre d’indépendance. Parfois, avec mon anglais teinté d’accent britannique, je leur rappelle que je n’ai pas personnellement grandi sous le règne du roi George III. Enseigner l’histoire, c’est encourager les élèves à porter un regard critique sur le passé sans leur dicter les émotions qu’ils doivent ressentir – qu’elles soient patriotiques ou autres.
Malheureusement, le genre de savoir historique objectif qui allait autrefois de soi semble aujourd’hui perdre du terrain aux États-Unis. Selon le National Assessment of Educational Progress, seuls 13 % des élèves de quatrième en 2023 ont été jugés « compétents » en histoire américaine. Une enquête de 2010 a révélé que 26 % des adultes étaient incapables d’identifier par rapport à quel pays les États-Unis avaient déclaré leur indépendance, la Chine, le Mexique et la France figurant parmi les réponses données.
Entendre que les États-Unis se seraient « séparés » de la France aurait vraiment fait sursauter Gilbert du Motier, plus connu sous le nom de marquis de La Fayette (1757-1834). Son engagement envers ce pays naissant a non seulement contribué à garantir son indépendance, mais il a également contribué à consolider l’identité américaine plusieurs décennies plus tard.
Aristocrate issu d’un milieu privilégié ayant pris part aux révolutions américaine et française, La Fayette est parti au combat à l’âge de 19 ans. Après avoir levé et équipé sa propre expédition pour traverser l’Atlantique en 1777, il a participé à de nombreuses batailles contre les Britanniques, notamment à la bataille décisive de Yorktown. Ayant gagné la confiance de George Washington, La Fayette atteignit le grade de général de division dans l’armée continentale.
L’engagement de La Fayette dans l’armée américaine est antérieur à l’alliance de 1778 entre son pays natal et les États-Unis. Finalement, l’alliance avec la France a renversé le cours de la guerre contre la Grande-Bretagne, tant sur terre qu’en mer. À la fin de la guerre, les Français avaient envoyé quelque 12 000 soldats, 22 000 marins et des dizaines de navires de combat pour soutenir la cause américaine, et investi d’énormes ressources financières. À l’époque où La Fayette proposa ses services, il n’était toutefois qu’un des rares volontaires étrangers – et le plus acclamé.
« De nos jours », comme l’a [reconnu] l’historienne Sarah Vowell, les Américains considèrent La Fayette comme « un lieu, et non une personne ». Mais la multitude de villes, de comtés et de voies publiques portant le nom de ce héros de la révolution témoigne de sa renommée d’antan. Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes américaines ont mis le cap sur la France sous le slogan « La Fayette, nous voilà ! », promettant de rembourser la dette de gratitude de l’Amérique envers la France.
Les Américains d’un certain âge se souviennent peut-être du bicentenaire des États-Unis en 1976, célébré en grande pompe et marqué notamment par une visite d’État de la reine Élisabeth II. Le 50ᵉ anniversaire de l’indépendance, cependant, a joué un rôle bien plus important dans la façon dont les citoyens se représentaient leur pays.
La Fayette a eu une place centrale dans les préparatifs de cette commémoration de 1826, la première du genre à l’échelle nationale. Le président James Monroe, lui-même ancien combattant de la guerre d’indépendance, le convia à être « l’invité de l’Amérique », honoré en tant que dernier général de division encore en vie de l’Armée continentale. À partir de juillet 1824, à l’âge de 66 ans, La Fayette entreprit une tournée triomphale à travers les 24 États qui composaient alors l’Union – soit près du double des 13 États d’origine.
Alors que La Fayette se dirigeait vers l’ouest, transporté tour à tour en calèche, en bateau à vapeur et en péniche, il traversa une Amérique en pleine mutation. Nulle part la croissance économique et démographique des États-Unis n’était plus évidente qu’à Cincinnati (Ohio), où une foule de 50 000 personnes l’accueillit en mai 1825. Autrefois petite ville de frontière, Cincinnati connaissait une croissance plus rapide que n’importe quelle autre ville de taille comparable du pays : sa population est passée d’environ 15 000 à environ 115 000 habitants au cours du quart de siècle qui a suivi la visite de La Fayette.
Il s’est adressé à son auditoire avec émotion :
« La plus grande récompense que l’on puisse accorder à un vétéran de la révolution est de lui faire découvrir les bienfaits qui ont découlé de notre lutte pour l’indépendance, la liberté et l’égalité des droits. »
La Fayette a donné un visage humain à la commémoration nationale américaine. Il a permis aux citoyens des États de la frontière, comme l’Ohio – jusqu’alors exclus du récit révolutionnaire –, de se mettre eux-mêmes à l’honneur. La forte affluence lors des étapes dans l’Ouest, comme à Cincinnati, reflétait l’enthousiasme pour ces grands spectacles. Elle témoignait également de l’essor de la presse écrite américaine, qui avait fait la promotion de sa visite, ainsi que de l’amélioration des moyens de transport dans des régions du pays autrefois isolées.
La tournée de La Fayette s’est achevée par un banquet d’État organisé le 18 septembre 1825 à Washington, D. C., donné par le nouveau président, John Quincy Adams. Adams – fils du deuxième président des États-Unis, John Adams – a rendu hommage à « ce lien d’amour, plus fort que la mort », qui unit La Fayette « pour l’éternité au nom de Washington ».
L’enthousiasme avec lequel La Fayette a été accueilli il y a 200 ans était sincère. Mais comme dans toute bonne leçon d’histoire, l’héritage de La Fayette est sujet à interprétation.
Son grand voyage a contribué à ancrer le mythe de « l’Ère des bons sentiments » : un âge d’or marqué par l’harmonie politique aux États-Unis. En réalité, les germes de la guerre civile américaine étaient déjà manifestes. L’adhésion du Missouri à l’Union en 1820 menaçait le fragile équilibre du pays entre les États opposés à l’esclavage et ceux qui l’autorisaient – une crise que Thomas Jefferson avait qualifiée de « sirène d’alarme dans la nuit ».
De même, la glorification de La Fayette dans l’ouest des États-Unis a coïncidé avec la poursuite de la déportation forcée des peuples autochtones. L’Ohio, par exemple, a déporté de force la dernière tribu amérindienne de son territoire en 1843.
Malgré les utilisations et les abus de la mémoire historique, ainsi que la réticence des historiens contemporains à l’égard du culte des héros, La Fayette reste une figure charismatique – un « citoyen de deux mondes » qui s’est fait le champion tant de l’abolitionnisme que des droits des femmes. Je pense que le fait qu’il tombe peu à peu dans l’oubli témoigne d’une amnésie inquiétante. Cet anniversaire américain offre l’occasion de réexaminer son héritage, aux côtés des récits révolutionnaires d’Américains de tous horizons.
Comme l’écrivait La Fayette dans une lettre à sa famille après la capitulation de l’armée britannique en 1781 : « L’humanité a remporté sa bataille. La liberté a désormais un pays. »
Matthew Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.06.2026 à 16:44
Timothée Duverger, Responsable de la Chaire TerrESS de Sciences Po Bordeaux, Sciences Po Bordeaux
Pendant une grande partie du XIXe siècle, s’associer pour défendre des intérêts communs a suscité la méfiance du pouvoir. De la répression des coalitions ouvrières à la consécration de la fameuse loi de 1901, le droit d’association est le produit d’une histoire politique mouvementée, où se jouent les rapports entre État, société et libertés collectives. Retour sur cette longue conquête à l’occasion du 125ᵉ anniversaire de la loi relative au contrat d’association.
Pour parvenir à l’adoption de cette loi de liberté, il aura fallu à la IIIᵉ République trente ans et 34 projets, propositions de loi ou rapports au Parlement. Et surtout plus d’un siècle de luttes sociales depuis le décret d’Allarde et les lois Le Chapelier. Ceux-ci ont aboli le système des corporations et interdit toute association de personnes d’un même métier en 1791, à la fois pour libérer l’individu des anciennes structures collectives et pour limiter les contre-pouvoirs, ce qui a durablement marqué la culture politique française.
Très rapidement après, des municipalités ont cependant encouragé les accords collectifs entre maîtres et compagnons d’un même métier. Et, au niveau réglementaire, l’article 291 du Code pénal de 1810 a aménagé la loi en laissant libres les associations de moins de 20 membres et en soumettant les autres à l’agrément pour leur création et l’autorisation pour leurs réunions.
C’est, ainsi, à la fois en continuité avec les formes de solidarités traditionnelles, incarnées par le compagnonnage ou les confréries issues de l’Ancien Régime, et en rupture avec celles-ci, puisqu’elles les modernisent avec la liberté d’adhésion, que les associations se décantent progressivement au début du XIᵉ siècle.
La notion elle-même d’association apparaît dans les années 1830, avec une certaine polysémie. Elle peut recouvrir une fonction de défense professionnelle pour réguler le travail et notamment négocier les tarifs vis-à-vis des maîtres. Elle se cache alors souvent sous les dehors plus respectables de sociétés de secours mutuel qui lui servent de paravent. Mais l’association peut aussi fournir du travail aux ouvriers désœuvrés, en particulier lors de grèves, pour prendre la forme d’une association de producteurs. L’association peut enfin viser le rassemblement des ouvriers de toutes les professions, dont se fait l’écho en 1833 le cordonnier parisien Efrahem dans son pamphlet De l’association des ouvriers de tous les corps d’État.
Si la révolution de 1848 a reconnu par le décret du 25 février le droit d’association, celui-ci a fait long feu après les répressions de juin et le coup d’État du 2 décembre 1851 suivi de la restauration de l’Empire. Il faut attendre le tournant libéral des années 1860 et, surtout, le retour de la République en 1870 pour que les libertés associatives puissent de nouveau être considérées.
Le droit d’association est finalement consacré par la loi de 1901 dans un contexte anticlérical marqué par le débat sur la séparation de l’Église et de l’État. Comme avec la loi de 1884 sur les syndicats, il s’agit pour les républicains de reconnaître une liberté publique tout en évitant que celle-ci ne serve de support à la constitution de contre-pouvoirs aux mains de leurs adversaires. Or, la loi de 1901 est adoptée en opposition aux congrégations religieuses, accusées, d’une part, d’aliéner la liberté de l’individu qui forme des vœux perpétuels et, d’autre part, d’entraver la circulation des richesses à travers les biens de mainmorte.
C’est ce qui explique non seulement que la loi vise d’abord la formation d’associations non déclarées (son article 1), mais aussi qu’elle crée la reconnaissance d’utilité publique, qui s’accompagne de l’obligation d’adopter des statuts types. S’il s’agit, d’un côté, de fonder une liberté – celle de s’associer sans avoir à le déclarer –, de l’autre, cette liberté tend à se réduire à mesure que les associations augmentent leurs capacités juridiques et matérielles. L’État libère autant qu’il contrôle pour éviter que ne se reconstituent les organisations de l’Ancien Régime telles que les corporations.
Il existe ainsi depuis 1901 trois types d’association en fonction de leur capacité juridique :
les associations non déclarées, sans personnalité juridique ni biens propres ;
les associations déclarées, auxquelles n’est accordée que la « petite personnalité », c’est-à-dire d’une capacité juridique limitée ;
les associations reconnues d’utilité publique, qui peuvent recevoir des dons et des legs, mais sont soumises au contrôle de l’État.
L’association est définie, dans l’article 1er de la loi de 1901, comme une
« convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices ».
On retrouve à son fondement une logique d’action collective, reposant sur les principes de mutualisation et de coopération ainsi qu’un but non lucratif.
Alors que l’association est souvent rattachée à la démocratie libérale, comme l’a établi Alexis de Tocqueville dans son œuvre classique De la démocratie en Amérique, la loi reste peu prescriptive sur ses modalités d’organisation. L’inscription de principes démocratiques dans les associations est dépendant de statuts types largement diffusés et, surtout, de contraintes juridiques et administratives liées à l’octroi de subventions et à la reconnaissance d’utilité publique.
Cette reconnaissance du droit d’association est, par ailleurs, concomitante de la mise en place de l’assistance publique, marquée notamment par la loi de 1905 sur l’assistance aux vieillards, aux infirmes et aux incurables. Les politiques sociales étant encore embryonnaires, l’État choisit le contrôle plutôt que l’interdiction des congrégations qui gèrent la plupart des œuvres. À la différence du conflit autour de l’école, il ne s’agit pas d’exclure, mais bien d’inclure les œuvres charitables à la nouvelle assistance publique dans une « volonté de concordat social », selon les termes de l’historienne Colette Bec.
Les associations ont ainsi accompagné l’essor de l’État social, particulièrement après-guerre dans les domaines du social, de la santé, de la culture, du sport ou de l’éducation. Les associations sont ainsi devenues des auxiliaires des politiques publiques. Si cela a pu aller jusqu’à des formes de corporatisme, à l’instar de la création par ordonnance de l’Union nationale des associations familiales (Unaf) en 1945, la période a surtout consisté en un mode de régulation tutélaire, reposant sur le déploiement d’instruments tels que les agréments, les subventions ou les délégations de service public. L’État s’est ainsi retrouvé à fixer les règles, à octroyer les financements et à professionnaliser les associations, au sein desquelles le développement des emplois a eu pour corollaire l’apparition de la figure de l’association gestionnaire.
Le tournant néolibéral des politiques publiques dans les années 1980 s’est accompagné d’une managérialisation des associations. On a ainsi assisté à la conjonction entre, d’une part, l’externalisation de missions de services publics, en lien notamment avec la décentralisation, et, d’autre part, le développement des politiques de l’emploi. De nouveaux instruments reposant sur la contractualisation, le financement au résultat et la mise en concurrence des opérateurs sont apparus. Cette nouvelle régulation repose moins sur les subventions que sur les marchés publics ou des financements indirects consistants à rendre solvables les bénéficiaires des services (crédits d’impôt, défiscalisation des dons, allocations individuelles de solidarité, etc.).
Les associations se retrouvent aujourd’hui face à un triple défi. D’abord, elles doivent renforcer leur fonction employeur. Les spécificités et le caractère atypique du travail associatif ont été largement documentés, de même que l’on a vu apparaître un patronat associatif auquel l’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire (UDES) s’efforce d’offrir un débouché dans le dialogue social. Ensuite, elles doivent consolider leurs modèles économiques, ce qui passe par la diversification de leurs ressources et de leurs activités. Enfin, si depuis la loi de 1901 la dimension socioéconomique des associations a pris de l’importance, au point qu’elles comptent aujourd’hui autour de 1,8 million d’emplois, elles doivent également revitaliser leur dimension sociopolitique, alors que l’on constate une baisse des participations bénévoles dans les secteurs les plus professionnalisés.
Cela plaide en faveur d’un nouveau cycle d’action publique reposant sur la co-construction des politiques entre les pouvoirs publics et les associations. Plutôt que d’alimenter la défiance à travers les coupes budgétaires ou un contrat d’engagement républicain qui fait craindre des sanctions administratives, l’État gagnerait à reconnaître pleinement la contribution à l’intérêt général des associations ainsi que leurs libertés démocratiques, dans l’esprit de la Charte des engagements réciproques, signée en 2014, et de la circulaire Valls qui l’a suivie.
Tout l’enjeu réside donc dans la capacité de la République à retrouver le souffle initial de la loi de 1901 tout en tenant compte de ce que les associations sont devenues.
Timothée Duverger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.06.2026 à 16:44
Guillaume Plaisance, Maître de conférences en sciences de gestion, Université de Bordeaux; IAE Bordeaux - Université de Bordeaux
Il y a 125 ans, la loi de 1901 fondait le statut des associations. Avec 1,6 million de structures, 13 millions de bénévoles et près de 2 millions de salariés, les associations irriguent tous les domaines de la vie sociale. Pourtant, derrière ce poids considérable se dessine une réalité plus fragile, marquée par la précarité financière, les mutations du bénévolat et le recul du soutien public.
Définie comme « la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices » par la loi de 1901, l’association est une organisation à but non lucratif qui appartient, depuis la loi Hamon de 2014, à l’économie sociale et solidaire. Les associations sont pourtant bien plus que des organisations réduites à leur non-lucrativité : elles relèvent du tiers secteur et de la société civile et sont bien plus hétérogènes que l’on ne peut l’imaginer.
La France compte environ 1 600 000 associations, une statistique qu’il est difficile d’affiner dans la mesure où de très nombreuses associations demeurent enregistrées par les services de l’État alors qu’elles ne sont plus réellement actives.
Chaque année, ce sont entre 65 000 et 75 000 associations qui sont créées, et ce de manière relativement équitable entre les milieux ruraux et urbains. Ramenées à la densité démographique la plupart des créations d’associations se situent dans le sud de la France.
Le salariat demeure l’exception dans le monde associatif : en 2024, moins d’une association sur dix emploie du personnel, soit un total de près de 2 millions de salariés. En outre, ces emplois sont très inégalement répartis : près de la moitié des associations employeuses comptent moins de trois salariés, tandis que 70 % des effectifs travaillent dans des structures de plus de 20 salariés. Le paysage associatif est ainsi marqué par de fortes disparités de taille, d’emploi et de ressources.
Les associations comptent donc essentiellement sur leurs bénévoles pour parvenir à fonctionner. On en compte entre 13 millions et 13,5 millions : 3 millions d’entre eux s’engagent plutôt ponctuellement et 10 millions tout au long de l’année.
Les dernières études permettent de constater que 25 % des Français sont bénévoles dans au moins une association (contre 22,5 % en 2010). Ce sont 28 % des hommes et 22 % des femmes qui sont concernés.
Néanmoins, les engagements réguliers ont tendance à régresser pour peu à peu devenir des participations plus ponctuelles. La « colonne vertébrale » des associations, à savoir les bénévoles qui s’engagent quelques heures par semaine tout au long de l’année, repose sur les retraités, essentiellement des hommes. Il s’agit de 10 % des Français.
Contrairement aux idées reçues, l’âge des bénévoles est de moins en moins un facteur explicatif de l’engagement. Les 15-34 ans s’engagent plus, se rapprochant du niveau d’engagement des plus de 65 ans qui, de son côté, diminue.
Les différentiels générationnels se sont donc estompés et le désengagement progressif des seniors interroge vivement.
La fracture réelle est plutôt à regarder du côté du niveau de diplôme : les personnes peu diplômées ou ayant un CAP ou BEP sont deux fois moins engagées que les diplômés au-delà du bac+2 (32 %).
Les associations sont 78 % à disposer d’un budget annuel inférieur à 10 000 euros. Et 32 % d’entre elles ont même un budget inférieur à 1 000 euros par an.
Le budget cumulé des associations françaises culmine quant à lui à 113 milliards d’euros. Plus de la moitié se retrouvent au sein des associations employeuses qui ont un budget moyen par association de 728 000 euros (celui d’une association sans salarié est proche de 7 000 euros). Les associations salariées s’appuient seulement sur 19 % de subventions.
L’idée reçue selon laquelle les associations sont construites en dépendance des autorités publiques en termes financiers est erronée. En revanche, leur absence empêche les associations de se développer, car il existe une relation forte entre les associations et l’État qui a longtemps délégué ses missions et attendu des associations qu’elles jouent un rôle majeur de cohésion et de structuration dans la société.
Pourtant, l’État se désengage : alors qu’en 2005, 34 % des ressources des associations étaient des subventions, cette proportion est tombée à 20 % en 2020. Les dons et mécénats, si souvent mentionnés comme un substitut aux subventions ne représentent que 5 % des ressources et restent encore peu accessibles à l’immense majorité des associations : leur activité appartient à des secteurs qui mobilisent habituellement moins de financements privés que le sport ou la culture.
En 2025, 29 % des associations sans salariés et 53 % de celles employeuses jugeaient leur situation financière difficile, voire très difficile. En conséquence, plus de soixante mille associations envisageaient de réduire leurs activités.
En somme, l’accumulation de nouvelles contraintes administratives, les signes croissants de défiance des partenaires publics (comme en témoigne le renforcement des contrôles – moins subis par les entreprises) et la raréfaction des financements mettent sous tension un secteur qui joue pourtant un rôle essentiel dans le maintien du lien social.
Guillaume Plaisance est Vice-président de Recherches & Solidarités.
29.06.2026 à 15:57
Mathieu Ichou, Chargé de recherche à l’Ined, co-responsable de l’unité Migrations Internationales et Minorités (MIM), Ined (Institut national d'études démographiques)
Si, dans les familles immigrées, l’ascension scolaire est réelle, la génération des petits-enfants se heurte sur le terrain de l’emploi à des inégalités persistantes et à certaines formes de déclassement. C’est ce que montrent les résultats d’un projet de recherche inédit, mené à l’Institut national d’études démographiques.
En France, environ une personne de moins de 60 ans sur trois a un lien généalogique avec la migration : soit parce qu’elle est elle-même immigrée (« première génération »), soit parce qu’elle est l’enfant d’un ou de deux parents immigrés (« deuxième génération »), soit parce qu’elle est le petit-enfant d’au moins un grand-parent immigré (« troisième génération »).
Cette troisième génération reste méconnue, car les enquêtes de la statistique publique ne permettent pas de l’identifier. Les recherches sur les enfants d’immigrés ont déjà montré que leurs trajectoires scolaires et professionnelles sont très diverses : certains groupes atteignent des positions proches de celles de la population majoritaire sans ascendance migratoire, tandis que d’autres – notamment au sein des minorités racisées – restent plus exposés au chômage, à la ségrégation résidentielle ou aux discriminations.
Mais l’étude de cette deuxième génération ne permet pas toujours de savoir si ces écarts tiennent surtout à l’expérience migratoire des parents ou à des mécanismes plus durables, produits dans la société française elle-même. Les petits-enfants d’immigrés, nés en France de parents eux-mêmes nés en France, permettent de trancher : si des écarts subsistent encore à cette génération, ils signalent des mécanismes d’exclusion durables (ségrégation, discrimination, racisme), et non les seuls effets de la migration initiale.
Que deviennent ces petits-enfants d’immigrés en matière de diplômes et d’emploi ? Le modèle républicain tient-il ses promesses d’égalité, quelle que soit l’origine ?
Ce sont précisément les questions que nous nous sommes posées à travers le projet 3GEN, mené à l’Institut national d’études démographiques (Ined) et financé par l’ANR. Grâce à l’enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), qui permet pour la première fois d’identifier directement les petits-enfants d’immigrés à grande échelle, les chercheurs et chercheuses impliqués dans le projet ont pu comparer les parcours de trois générations : les immigrés eux-mêmes, leurs enfants, et leurs petits-enfants.
Les analyses, que nous avons publiées avec Milan Bouchet-Valat, Louise Caron, Lucas Drouhot, Mathieu Ferry, Ognjen Obućina, Ariane Pailhé, Paul Siarry et Rosa Weber dans plusieurs revues scientifiques de premier plan (Revue française de sociologie, European Sociological Review, Demography et American Sociological Review) apportent des résultats inédits.
Le premier constat est celui d’une progression éducative importante. Les grands-parents immigrés arrivés en France dans l’après-guerre étaient, pour la grande majorité, sans diplôme : 72 % des grands-parents d’origine nord-africaine (Algérie, Maroc, Tunisie) et 55 % des grands-parents d’Europe du Sud (Portugal, Espagne, Italie) n’avaient aucun titre scolaire, contre 23 % pour les grands-parents nés en France de parents eux-mêmes français.
Leurs enfants et petits-enfants ont bénéficié de l’expansion du système scolaire français. Entre grands-parents et parents, la mobilité ascendante est frappante dans les familles immigrées : 67 % des trajectoires intergénérationnelles sont ascendantes dans les familles d’origine nord-africaine, et même 72 % dans les familles d’Europe du Sud, contre 54 % dans les familles de la population majoritaire.
Au final, les petits-enfants d’immigrés, pris dans leur ensemble, ont des trajectoires scolaires très proches de celles des personnes sans ascendance migratoire, notamment pour les petits-enfants d’immigrés sud européens.
La réalité est plus contrastée pour les petits-enfants d’immigrés nord-africains. Certes, ils progressent eux aussi nettement par rapport à leurs grands-parents et leurs parents. Mais des pénalités demeurent, tant dans l’accès à l’enseignement supérieur que dans la sortie du système scolaire sans aucun diplôme.
La situation n’est pas la même pour les filles et les garçons. Les petites-filles d’immigrés nord-africains connaissent des trajectoires scolaires favorables : elles sont même surreprésentées en haut de la distribution des diplômes. Ce sont principalement les petits-fils d’immigrés maghrébins qui concentrent les difficultés. Ils sont nettement plus représentés parmi les sortants sans diplôme, et nettement moins dans les classes préparatoires aux grandes écoles.
Ce contraste entre hommes et femmes au sein d’un même groupe d’origine n’est pas nouveau, mais il ne s’estompe pas à la troisième génération. Il suggère que les mécanismes à l’œuvre vont au-delà du simple héritage social familial, d’autant que les petits-enfants d’immigrés ont souvent grandi dans des milieux sociaux assez proches de ceux de la population majoritaire.
Une autre dimension, moins souvent examinée, est celle du déclassement : le fait d’exercer un emploi qui ne correspond pas à la formation obtenue. Le déclassement vertical désigne la situation où l’on est plus diplômé que les autres personnes occupant le même type de poste. Le déclassement horizontal renvoie au fait de travailler dans un secteur sans rapport avec son domaine d’études.
Le déclassement vertical touche surtout les immigrés à la première génération et s’explique essentiellement par la non-reconnaissance des diplômes obtenus à l’étranger. Dès la deuxième génération, formée en France, ce problème disparaît presque entièrement.
En revanche, le déclassement horizontal persiste de façon significative pour les hommes d’origine non européenne, et ce, jusqu’à la troisième génération. Davantage orientés vers des filières généralistes ou peu professionnalisantes, ils se retrouvent plus souvent dans des emplois sans lien avec leurs études.
Que conclure de l’ensemble de ces travaux ? La situation de la troisième génération nous renseigne moins sur l’immigration que sur le fonctionnement de la société française elle-même. Elle montre à la fois la force des processus d’égalisation au fil des générations et la persistance de certaines inégalités liées à l’origine.
D’un côté, une dynamique puissante de rattrapage scolaire est à l’œuvre sur trois générations. La mobilité sociale ascendante des familles immigrées est réelle quelle que soit l’origine, et les petits-enfants d’immigrés européens connaissent une véritable égalisation avec la population majoritaire. Ce résultat donne du crédit à l’idée d’une intégration progressive permise par les institutions françaises, notamment par l’école publique.
De l’autre côté, des frontières ethnoraciales persistent dans la durée. Les petits-fils d’immigrés nord-africains font face à des désavantages scolaires durables que l’origine sociale de leurs parents n’explique pas complètement. Les données de l’enquête TeO2 montrent d’ailleurs que ces petits-enfants déclarent plus souvent que leurs camarades sans ascendance migratoire avoir subi au moins un traitement injuste dans le cadre scolaire.
La persistance des inégalités à la troisième génération ne peut pas être rapportée seulement aux origines sociales modestes des grands-parents immigrés. Elles renvoient aussi à des processus de ségrégation et de discrimination qui continuent d’affecter les trajectoires scolaires et professionnelles. La promesse républicaine d’égalité des chances semble donc largement tenue pour les familles originaires d’Europe du Sud, mais reste inachevée pour les familles originaires d’Afrique du Nord.
Le projet 3GEN est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Mathieu Ichou a reçu des financements de l'ANR.
28.06.2026 à 15:29
Jeremy Martinez, Maître de conférences, droit public, Université Paris Dauphine – PSL
Le ministre de la justice Gérald Darmanin a refusé de démissionner après le meurtre de la jeune Lyhanna, malgré les dysfonctionnements graves relevés au niveau des magistrats du parquet. Le choix du garde des Sceaux s’inscrit dans la logique de la Vᵉ République, qui n’a eu de cesse de marginaliser la responsabilité des ministres, pourtant chefs de service de leur administration.
Rapidement après l’annonce du décès de la jeune Lyhanna dans des conditions terribles, les médias ont évoqué de nombreux dysfonctionnements de la chaîne pénale, policière comme judiciaire, qui ont incité les ministres de la justice, de l’intérieur et de l’éducation nationale à lancer une enquête administrative dont une première publication est intervenue le mardi 22 juin.
Ce « pré-rapport d’inspection de fonctionnement » conclut à un traitement défaillant de la part du parquet d’Auch et de la compagnie de gendarmerie de Condom. Les ministres de l’intérieur et de la justice ont pris des mesures conservatoires avant même la mise en œuvre d’une procédure contradictoire susceptible de mener à la révocation des fonctionnaires.
Le premier ministre Sébastien Lecornu a affirmé que la « puissance publique ne se défaussera pas » en faisant référence à la possibilité d’adopter des sanctions disciplinaires ainsi que plusieurs mesures législatives afin de mieux prévenir ces drames.
La position du Gouvernement repose donc sur un équilibre précaire : condamner individuellement des fonctionnaires négligents, tout en rejetant la responsabilité politique sur les ministres. Interrogé sur son avenir politique à la chancellerie, Gérald Darmanin a présenté des excuses en tant que garde des Sceaux, mais a refusé de démissionner, estimant que sa responsabilité politique n’était pas engagée.
Sans entrer dans l’opportunité politique d’un tel refus, une analyse constitutionnelle permet de comprendre le contexte de ce choix qui s’inscrit dans la logique du régime de la Vᵉ République, qui n’a eu de cesse de marginaliser la responsabilité politique individuelle des ministres. Nous pourrons alors mieux comprendre l’enjeu, ainsi que la difficulté soulevée par ces refus de démissionner.
La Constitution ne prévoit pas explicitement la démission individuelle des ministres. L’article 8 prévoit formellement que la cessation des fonctions d’un ministre n’intervient que lorsque le président de la République, sur proposition du premier ministre, l’a décidée.
Bien sûr, ce cadre juridique n’a pas empêché les ministres qui le souhaitaient de démissionner. Même si, en l’absence d’un cadre juridique clair, les motifs de départ sont très variés, il est possible de distinguer deux catégories principales de démissions individuelles depuis le début de la Vᵉ République.
La première concerne un désaccord politique. Par exemple, Aurélien Rousseau, ministre de la santé, a présenté sa démission en raison de son opposition à la loi sur l’immigration de 2023. La seconde concerne les ministres qui présentent leur démission en raison d’une affaire judiciaire.
Cependant, comme le rappelle l’affaire Lyhanna, il existe un motif de démission politique que les ministres tendent à exclure. Il concerne le refus d’un ministre d’assumer la responsabilité d’un dysfonctionnement grave au sein de son administration.
En effet, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a écarté l’hypothèse d’une démission pour ce motif. Le ministre ne s’estime pas tenu pour responsable des défaillances administratives, dès lors que ses services auraient agi en contradiction avec les circulaires et les instructions qu’il avait données. En outre, Gérald Darmanin affirme que « le ministre de la justice ne peut rien faire », en raison de l’indépendance des magistrats, notamment du siège. On remarquera toutefois que, s’agissant de l’affaire Lyhanna, ce sont les magistrats du parquet, agissant sous l’autorité du ministre de la justice, qui sont principalement concernés. Gérald Darmanin évoque à cet égard l’impossibilité de donner des instructions individuelles, en vertu d’une loi de 2013 dite « loi Taubira ».
Le garde des Sceaux n’est pas le premier à s’être appuyé sur l’indépendance de son administration pour justifier une irresponsabilité politique. Le ministre de l’économie Bruno Le Maire a affirmé que certains services de Bercy (Direction générale du Trésor) étaient indépendants pour établir les prévisions de recettes fiscales qui déterminent l’équilibre budgétaire, et que, par conséquent, une erreur de leur part ne devait pas lui être imputable. Cette argumentation visant à écarter l’engagement d’une responsabilité politique est ancienne, car elle avait été énoncée par le premier ministre Lionel Jospin en 1999 à l’occasion de l’affaire des paillotes corses.
On peine à trouver un exemple de démission de ministres sous la Vᵉ République endossant les fautes de leurs services, à l’exception de celle, souvent citée, de Charles Hernu, ministre de l’intérieur en 1985, lors de l’affaire du Rainbow Warrior, qui a démissionné parce que des responsables de son ministère lui « [avaient] caché la vérité » (Le Monde, du 23 septembre 1985).
Ces refus successifs d’assumer une responsabilité ministérielle, en présence d’un grave dysfonctionnement des services, reposent sur une confusion entre responsabilité personnelle et responsabilité politique. En vertu de celle-ci, le ministre est responsable de l’action gouvernementale dans le champ de son ministère puisqu’il est le chef de service de son administration. Il peut donc être conduit à répondre des erreurs ou des dysfonctionnements de son administration, même lorsqu’il n’en est pas personnellement à l’origine, dès lors qu’il est l’autorité politique chargée d’exercer, dans ce domaine, le pouvoir de l’État. Encore plus, dans un régime parlementaire où, selon la formule de Georges Vedel, « le ministre fait écran entre le Parlement et les fonctionnaires » : il lui revient donc d’assumer politiquement les défaillances de son administration.
Depuis longtemps maintenant, une large partie de la doctrine constitutionnelle s’alarme d’un défaut de responsabilité politique des ministres, car cette lacune semble avoir été compensée par ce qu’Olivier Beaud a qualifié de « criminalisation de la responsabilité des gouvernants », faisant référence au processus par lequel, à défaut de procédure de responsabilité politique, la voie pénale est mobilisée pour contester en creux des choix politiques.
De nombreux juristes ont dénoncé un risque de confusion entre les responsabilités politiques et pénales, et distingué des « erreurs politiques [qui] ne sauraient être assimilées à des fautes pénales ». Une faute pénale est, en principe, personnelle et intentionnelle, tandis qu’une erreur politique peut être générale et collective.
Depuis l’affaire du sang contaminé (O. Beaud, Le Sang contaminé. Essai critique sur la criminalisation de la responsabilité des gouvernants, 1999), on constate une augmentation de certaines plaintes déposées à l’encontre de ministres pour dénoncer l’adoption ou l’absence de décisions politiques sur le fondement d’une infraction pénale, par exemple, la mise en danger de la vie d’autrui (article 223-1 du Code pénal), ce qui peut poser une question brutale : « mal gouverner est-il un crime ? ». Les plaintes déposées contre plusieurs ministres de la santé pendant la crise du Covid en constituent une illustration significative.
Dans l’affaire Lyhanna, l’avocat de la partie civile a annoncé le dépôt de plusieurs plaintes sur ce fondement, non seulement contre le ministre de la justice devant la Cour de justice de la République, mais aussi contre les différents acteurs de la chaîne pénale, à savoir les enquêteurs et les magistrats devant une juridiction de droit commun.
La mise en cause personnelle des agents publics, ici des magistrats et des gendarmes, nous semble pouvoir être présentée comme une conséquence de la lente érosion de la responsabilité politique. Cette érosion tend à transférer la critique d’un dysfonctionnement institutionnel sur des responsabilités individuelles, en suggérant parfois une forme de partialité politique ou une défaillance personnelle des fonctionnaires concernés. Or, ces derniers agissent au nom de l’État et dans l’intérêt général, dans le cadre de fonctions qui dépassent leur seule personne.
Les décisions prises par ces fonctionnaires le sont en tant que magistrats ou gendarmes, et non en tant que personnes. Ce sont des administrateurs qui commettent d’abord des fautes de service, des actes impersonnels, et non des individus avec leurs « faiblesses, leurs passions, leurs imprudences » (Laferrière), même si, bien sûr, des fautes personnelles peuvent intervenir. Les magistrats et les gendarmes ont-ils eu l’intention de protéger Jérôme B. ? Doivent-ils être mis en cause pour des manquements professionnels ou personnels ?
En plaçant les projecteurs sur des défaillances personnelles, le refus d’un ministre d’engager sa responsabilité politique en présence d’un dysfonctionnement grave de son administration est susceptible de mettre en cause, au fond, l’équilibre même des institutions de l’État. Les répercussions de l’affaire Lyhanna replacent ainsi au cœur du débat public une question essentielle : celle de la responsabilité des gouvernants chargés de garantir le bon fonctionnement des services publics et la continuité des institutions de l’État.
Jeremy Martinez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.06.2026 à 10:28
Pierre-Christophe Pantz, Enseignant vacataire et chercheur associé à l'Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC), Université de la Nouvelle-Calédonie
Deux ans après la date initialement prévue, les élections provinciales se tiennent enfin, ce dimanche 28 juin 2026, en Nouvelle-Calédonie. Reportées trois fois pour favoriser un accord sur l’avenir institutionnel, elles interviennent finalement après l’échec des négociations et l’abandon des accords de Bougival et d’Élysée-Oudinot. Ce scrutin met en lumière plusieurs paradoxes qui illustrent les blocages politiques actuels de l’Archipel océanien.
Le 28 juin 2026, les électeurs calédoniens renouvellent les assemblées des trois provinces ainsi que, indirectement, la composition du Congrès et du gouvernement collégial de la Nouvelle-Calédonie. Dans un territoire bipolarisé, elles constituent également un baromètre du rapport de force entre les camps indépendantiste et non indépendantiste.
Initialement prévues en mai 2024, ces élections ont été repoussées pour laisser du temps aux négociations sur l’avenir institutionnel du territoire, puis la mise en œuvre des accords de Bougival et d’Élysée-Oudinot (BEO). Inévitablement, ces reports exceptionnels ont progressivement nourri les débats sur la légitimité d’élus dont le mandat a finalement été prolongé de 40 %. Les détracteurs de ces accords ont d’ailleurs contesté la légitimité de leurs signataires, transformant ce rendez-vous électoral en séquence politique où se mêlent fatigue démocratique, incertitude institutionnelle et recomposition des rapports de force.
À première vue, ces élections pourraient apparaître comme une solution au blocage politique. Pourtant, elles révèlent surtout les difficultés qu’elles sont censées résoudre. L’élection apparaît moins comme l’aboutissement d’un compromis que comme la conséquence de l’impossibilité de faire émerger un accord suffisamment consensuel.
Les différents reports des provinciales ont été justifiés par la volonté de laisser du temps aux partenaires politiques pour parvenir à un compromis sur l’après-accord de Nouméa.
Or, les accords conclus à Bougival (12 juillet 2025) puis à l’Élysée-Oudinot (19 janvier 2026) n’ont finalement pas permis de faire émerger le consensus politique nécessaire à leur application. Malgré deux années de discussions après les émeutes de mai 2024, les Calédoniens votent dans un contexte d’incertitude institutionnelle largement inchangé.
Plus encore, les futurs élus auront probablement pour principale mission de participer à de nouvelles négociations dont les contours restent largement à définir. Cette situation entretient l’idée d’un processus suspendu, où l’élection ne clôt pas une phase politique, mais vient combler l’absence d’accord.
Depuis l’accord de Nouméa signée en 1998, la Nouvelle-Calédonie est engagée dans un processus de décolonisation original au sein de la République française. Si les trois référendums (en 2018, en 2020 et en 2021 ; le troisième est contesté par le camp indépendantiste) n’ont pas réussi à refermer cette séquence, l’accord trouvé entre les partenaires à Bougival laissait entrevoir un consensus entre les acteurs locaux pour une sortie de crise. Mais c’est finalement à Paris que l’avenir institutionnel du territoire s’est joué, au gré des équilibres politiques nationaux. Les débats autour des accords proposés ces derniers mois ont montré à quel point les rapports de force à l’Assemblée nationale pesaient sur le dossier calédonien, limitant l’autonomie effective du processus local.
Dans cette configuration, le scrutin provincial agit aussi comme un signal adressé au niveau national, à l’approche des échéances électorales de 2027. Pendant la campagne, certains candidats semblent privilégier une stratégie d’attente, pariant sur les échéances nationales plutôt que sur un compromis immédiat. Cette forme de « présidentialisation » tend à suspendre les arbitrages locaux dans l’attente de l’élection présidentielle, replaçant une partie du destin institutionnel calédonien dans le calendrier politique national.
Ces élections étaient attendues comme un moyen de restaurer une légitimité politique fragilisée par l’allongement exceptionnel de la mandature (sept ans au lieu de cinq ans).
Pour autant, rien ne garantit un renouvellement significatif de la représentation politique. Le mode de scrutin provincial – scrutin de liste proportionnelle à la plus forte moyenne, combiné au seuil de 5 % des inscrits nécessaire pour obtenir des élus – favorise les formations historiques les plus unies, tout en pénalisant l’éparpillement des voix et l’émergence d’une troisième voie.
Dans ce cadre, le renouvellement politique attendu par une partie des électeurs se heurte à des mécanismes institutionnels qui tendent à reproduire les équilibres existants.
À l’instar de 2019, la campagne de 2026 se caractérise par une fragmentation, particulièrement en province Sud, qui cristallise les principaux enjeux de ce scrutin.
Quatre listes se réclament d’un espace central cherchant à dépasser l’opposition traditionnelle entre indépendantistes et non-indépendantistes. Elles privilégient les enjeux économiques, sociaux et de gouvernance, reléguant souvent la question institutionnelle au second plan.
Cette diversification traduit des attentes nouvelles, mais elle se heurte à un risque structurel : voir plusieurs de ces listes échouer à franchir le seuil d’éligibilité et transformer une part des suffrages en voix non représentées.
Dans le même temps, le camp indépendantiste connaît une division inédite en province Sud. Après plus de vingt ans de listes communes, l’UNI-Palika et le FLNKS se présentent séparément, accentuant une fragmentation qui ravive le souvenir de 2004, lorsque, en l’absence d’unité, aucun élu indépendantiste n’avait été désigné en province Sud. En face, le camp non indépendantiste, malgré une union majoritaire autour des loyalistes et du Rassemblement, doit composer avec l’émergence de deux listes concurrentes situées à sa droite.
Enfin, ces élections illustrent une singularité calédonienne : bien que juridiquement provinciales, leurs effets dépassent le cadre local.
Pourtant, ce sont les équilibres issus du scrutin qui détermineront la composition du Congrès, la formation du gouvernement et le rapport de force dans les futures négociations avec l’État. Le scrutin agit ainsi moins comme une élection de gestion locale que comme un baromètre institutionnel.
De manière asymétrique, la bataille décisive se joue donc en province Sud, où se concentre l’essentiel du poids électoral du territoire.
Alors que les provinciales pourraient constituer un moment de clarification démocratique, une abstention élevée prolongerait en réalité une tendance déjà ancienne. Depuis 2004, la baisse de la participation se vérifie scrutin après scrutin, s’inscrit dans la durée et ne se limite ni aux contextes de crise ni aux seules séquences électorales récentes. Elle traduit une forme de rejet progressif de la population vis-à-vis des partis, des élus et, plus largement, du fonctionnement institutionnel.
Ce phénomène s’accompagne d’un brouillage des repères politiques et d’un éloignement des enjeux institutionnels du quotidien. Des initiatives de démocratie participative ont émergé au Congrès, traduisant une recherche de nouvelles formes de légitimité. Mais cette dynamique reste fragile face à une tendance de fond plus large de défiance politique, désormais installée dans la durée.
Au fond, même si le nouveau rapport de force politique issu des urnes aura une importance capitale pour la reprise des négociations, l’enjeu du 28 juin ne se limite pas à la désignation des vainqueurs. Dans un paysage politique particulièrement fragmenté, marqué par l’émergence d’un espace central susceptible de jouer un rôle d’arbitre, la question est aussi celle de la capacité des institutions à dégager une majorité politique suffisamment légitime pour relancer le dialogue sur l’avenir du pays.
Le principal enseignement ne résidera peut-être pas dans la seule configuration des assemblées provinciales, du Congrès et du gouvernement, mais dans la capacité des nouveaux élus à restaurer une confiance effritée. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’accord de Bougival avait été sous-titré « Le pari de la confiance ».
Car le dernier paradoxe de ces provinciales est peut-être le plus déterminant : une élection organisée pour contribuer à sortir d’une impasse politique pourrait aussi en révéler toute la profondeur.
Pierre-Christophe Pantz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.06.2026 à 15:29
Luke Brunning, Lecturer in Applied Ethics, University of Leeds

À l’heure où les outils d’IA générative sont à portée de clic, il est tentant de les interroger autour de petits et grands problèmes de la vie. Mais les solliciter comme des coachs pour nos interactions sociales et amoureuses est-il sans risques ? Ce qui relève de l’intime ne nécessite-t-il pas justement de la curiosité et du lâcher-prise ?
Le PDG de l’application de rencontres Hinge a récemment laissé entendre que la génération Z, qui « peine à trouver la confiance nécessaire pour se mettre en avant », utilise des outils d’intelligence artificielle (IA) pour l’aider à trouver l’amour. Elle a expliqué que les suggestions de conversation générées par l'IA de Hinge visent à aider les utilisateurs à exprimer qui ils sont.
De l’essor fascinant des applications de rencontre basées sur l’IA et de leur impact social incertain jusqu’au battage médiatique autour des entreprises d’applications de rencontre promettant une révolution dans le domaine des rencontres en ligne, partout où l’intimité peut être encouragée par l’IA, il existe une entreprise qui encourage les gens à en tirer parti.
Des applications d’IA tierces sont utilisées pour rendre nos conversations plus drôles ou nos profils plus séduisants. Les gens utilisent des outils d’IA spécialement conçus pour les entraîner à mieux communiquer avec les autres, ou se contentent d’utiliser des chatbots existants comme ChatGPT pour gérer les conflits dans leurs relations ou gérer leur vie sociale.
Comprendre comment l’IA façonne la vie intime fait partie de mon travail en tant que chercheur spécialiste de l’amour et des relations. Ce qui a commencé comme un exercice théorique, explorant la signification morale d’une utilisation possible de l’IA, a rapidement trouvé un prolongement dans une salle de classe.
Un étudiant en commerce m’a raconté un jour comment il avait utilisé un modèle d’IA pour l’aider à résoudre un désaccord avec sa petite amie. « C’était comme un ami », m’a-t-il dit, « et ça m’a aidé à mieux comprendre le point de vue de ma petite amie ». L’IA l’a aidé à exprimer ses propres sentiments avec plus de clarté et à s’entraîner à mener une conversation difficile. Qui ne serait pas tenté d’utiliser ces outils pour bénéficier d’un soutien lorsqu’il s’agit de sortir avec quelqu’un, de se faire des amis, de gérer des tensions familiales ou de prendre soin de sa santé mentale ?
Il existe des raisons évidentes d’inviter à la prudence face à ces tentations, du moins jusqu’à ce que nous ayons une meilleure compréhension de leurs effets à long terme. Les experts s’inquiètent de la précision de l’IA lorsqu’elle émet des conseils, ainsi que du fait que ces outils et modèles sont entraînés sur des données qui reflètent toute une série de préjugés sur les êtres humains, leurs interactions et ce à quoi ressemble une bonne intimité. Il existe également des préoccupations de longue date en matière de confidentialité concernant les risques liés au partage de nos vies les plus intimes avec des entreprises technologiques.
Il existe des raisons moins évidentes, mais d’autant plus importantes, d’être prudent. Celles-ci sont liées à la nature même de l’intimité.
La normalisation du recours à l’IA pour servir d’intermédiaire et façonner l’intimité sape la curiosité de soi. Les tentatives visant à anticiper la vie intime, à modeler et à affiner les interactions, ainsi qu’à éviter les désaccords ou les frictions émotionnelles, risquent de remplacer le désir de découvrir ce que nous pensons, ressentons et voulons sur le moment.
L’attrait du contrôle prend le pas sur les bienfaits et le plaisir de la curiosité. Des recherches empiriques suggèrent que les personnes curieuses sont apparemment moins hostiles, plus ouvertes à l’inconnu et plus disposées à laisser les autres s’exprimer, et que la curiosité nous aide à éviter les excès liés aux déséquilibres de pouvoir – autant de facteurs importants dans l’intimité.
La facilité d’accès aux outils d’IA destinés à favoriser l’intimité peut conduire à se laisser tenter par une compréhension simpliste de la vie intime elle-même. Les rencontres amoureuses, par exemple, risquent d’être perçues comme un défi à relever, la conversation comme un domaine dans lequel il faut exceller, et les disputes comme des batailles à gagner. L’intimité est bien plus qu’un jeu dans lequel on échange des propos jusqu’à atteindre une satisfaction mutuelle. L’intimité est désordonnée, dynamique, incarnée et imprévisible. La véritable intimité, c’est l’improvisation, pas un récit scénarisé.
Certains peuvent avancer que les outils d’IA nous aident à acquérir les compétences nécessaires pour tirer son épingle du jeu dans cette improvisation chaotique. Mais, de mon point de vue, c’est plutôt faux. Tout comme il a été démontré que l’IA pouvait nous appauvrir en compétences professionnelles, ou rendre les gens moins aptes à raisonner de manière critique, nous devrions craindre qu’elle n’entraîne une déqualification intime : l’érosion des capacités nécessaires pour imaginer, rechercher et entretenir l’intimité que nous désirons.
Ces compétences – que j’appelle « l’autonomie amoureuse » – se développent et se maintiennent dans la pratique. Aucun conseil ni aucun modèle de phrases de drague ne peuvent remplacer le pouvoir d’action que nous procure le fait de nous découvrir, en situation, en menant des conversations difficiles, en prenant des risques, en faisant le premier pas et en exprimant nos sentiments.
Il y a là aussi des considérations esthétiques. Voulons-nous vraiment que notre vie intime prenne ce ton homogène, fade et dépourvu de nuances culturelles que privilégie l’IA générative ? Les choses sont meilleures et plus riches lorsque nous embrassons ce que le philosophe libéral John Stuart Mill appelait les « expériences de vie ». L’exploration, l’incohérence, l’esprit ludique et le plaisir de s’exprimer doivent être célébrés. L’humanité et l’attention se manifestent autant dans la manière dont nous communiquons que dans ce que nous communiquons.
Les entreprises qui cherchent à s’immiscer dans notre vie intime à l’aide de leurs outils d’IA nous promettent de nous rendre plus performants et de nous aider à réussir sur le « marché des rencontres ». Mais nous devrions refuser ce discours. On a un jour demandé à Daniel Arnold, photographe de rue influent, pourquoi il préférait encore photographier sur pellicule plutôt que d’utiliser des appareils numériques, plus faciles et plus immédiats. Sa réponse : « La photographie numérique est un dialogue avec le succès, tandis que la photographie argentique est un dialogue avec l’échec. » Photographier en argentique signifie ne pas « être précieux, calculateur », mais vivre l’instant présent, agir et voir comment les choses se déroulent.
C’est pour cette même raison que nous devrions embrasser l’intimité « à l’ancienne », sans l’intervention de l’IA. C’est en lâchant prise et en renonçant à la possibilité de s’entraîner, d’ajuster et de peaufiner notre approche avant d’aller vers quelqu’un que la véritable aventure de l’intimité peut commencer.
Luke Brunning ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.06.2026 à 14:53
Éric Muraille, Biologiste, Immunologiste. Directeur de recherches au FNRS, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Joël Kotek, Politiste, Université Libre de Bruxelles (ULB)
En rompant leurs liens avec les universités israéliennes, plusieurs universités européennes revendiquent une responsabilité morale face à la guerre à Gaza. Une évolution qui interroge les principes traditionnels de liberté académique et de neutralité institutionnelle.
À la suite de l’intensification du conflit israélo-palestinien, les militants propalestiniens ont organisé en 2024 de vastes manifestations dans les universités américaines. Ils dénonçaient un génocide commis à Gaza et exigeaient que les institutions académiques rompent leurs liens avec Israël.
Ce mouvement a gagné l’Europe. En réponse, les autorités académiques de certaines universités ont imposé un boycott institutionnel des universités israéliennes. Cet article tente de mettre en évidence l’ampleur de ce boycott en Europe ainsi que les arguments avancés par les autorités académiques pour le justifier.
L’appel au boycott d’universités d’un pays pour les punir ou exercer une pression sur leur gouvernement n’est pas nouveau. Après la Première Guerre mondiale, les scientifiques allemands et autrichiens furent interdits de participer aux conférences et aux agences scientifiques internationales. Ce boycott punitif ne prit fin qu’en 1926, lorsque l’Allemagne fut invitée à rejoindre la Société des Nations.
Selon l’historien Michael D. Gordin, ce boycott, comme ceux contre l’Allemagne nazie ou contre l’URSS en représailles à l’invasion de l’Afghanistan, étaient partiels et se sont avérés inefficaces. Le seul boycott réputé pour avoir eu un impact sur une communauté scientifique et un régime politique serait le boycott contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud entre 1960 et 1990.
L’efficacité de ce boycott peut s’expliquer par sa longue durée, par le consensus sur sa nécessité en raison du racisme du régime politique de l’Afrique du Sud et par la petite taille de la communauté scientifique sud-africaine. Toutefois, conclure qu’il aurait joué un rôle décisif dans la chute du régime d’apartheid semble exagéré. En effet, ce boycott était associé à de sévères sanctions économiques américaines ainsi qu’à une profonde crise structurelle interne du système socioéconomique de l’Afrique du Sud.
Au début des années 2000, des figures scientifiques défendant la cause palestinienne ont appelé à un boycott académique d’Israël. Cette demande s’est intensifiée lorsque des associations palestiniennes se sont unies dans le mouvement « Boycott, Désinvestissement et Sanctions » (BDS). En réaction, l’American Association of University Professors (AAUP) a exprimé son opposition à tout boycott systématique d’une institution universitaire. Ce refus a également été défendu par certains journaux scientifiques, comme le British Medical Journal.
La liberté académique, telle que formulée par l’AAUP en 1915, protège les activités d’enseignement et de recherche des professeurs. La neutralité institutionnelle de l’université, le fait qu’elle s’abstienne de prendre position sur des sujets controversés ou qu’elle s’érige en acteur politique, est considérée comme une condition nécessaire à la liberté académique. Cette dernière est elle-même vue comme indispensable à la progression des connaissances scientifiques.
La liberté académique ne protège pas explicitement le droit des chercheurs à choisir librement leurs collaborateurs. Toutefois, la recherche scientifique repose sur un niveau d’organisation autonome impliquant des réseaux de collaboration universitaires internationaux. Il est également documenté qu’une réduction de la coopération scientifique internationale peut entraîner un déclin de la production scientifique. Ainsi, l’International Science Council, qui compte 135 organisations scientifiques, défend l’universalité de la science et « s’oppose à la discrimination fondée sur des facteurs tels que le sexe, l’origine ethnique, la citoyenneté, et l’opinion politique ». Du point de vue du droit international, le principe du boycott des scientifiques d’un pays contredit également le « droit à la science » garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.
Sur ces bases, les chercheurs Blakemore, Dawkins, Noble et Yudkin considèrent qu’un boycott académique ne devrait être utilisé qu’en tout dernier recours et uniquement si les conditions suivantes sont remplies :
il existe de bonnes raisons de croire qu’un boycott aiderait à changer le comportement inacceptable d’un régime ;
la répulsion envers le régime doit être largement partagée …
le boycott fait partie d’un programme plus large de mesures, qui inclut des mesures diplomatiques, des sanctions économiques et culturelles.
Ces conditions n’étant pas remplies, il n’est pas surprenant de constater que, en août 2025, seuls 48 établissements d’enseignement supérieur en Europe avaient officiellement adopté un boycott partiel ou total des institutions israéliennes. Ce qui représente moins de 6 % des quelque 900 établissements reconnus par l’Association européenne des universités.
Les pays avec la plus forte proportion d’universités ayant déclaré un boycott académique officiel d’Israël sont la Belgique (100 %), les Pays-Bas (50 %), la Norvège (36,3 %) et l’Espagne (23,6 %). L’exceptionnalité belge est confirmée par le rapport du Samuel Neaman Institute qui classe la Belgique comme le pays européen présentant le plus haut taux d’incident de boycott en 2024.
Il est à noter qu’un « boycott caché » envers les chercheurs israéliens a également été documenté. Celui-ci, de par sa nature, est difficilement quantifiable.
Dans leur communication commune, les recteurs des universités belges affirment que le choix de boycotter Israël est un « choix moralement responsable » et que « tenir Israël responsable des violations persistantes des droits de l’homme n’est pas une position idéologique, mais un impératif moral et juridique ». La rhétorique des recteurs belges reflète donc clairement un appel à la « responsabilité morale », qu’ils placent au-dessus des normes académiques traditionnelles proscrivant les boycotts.
Ce positionnement traduit l’influence en Europe de la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (PACBI) reprise par le mouvement BDS. Dans son appel, PACBI affirme qu’Israël exerce une domination coloniale sur les Palestiniens et soutient que les universités participent activement au maintien de ce système. Dès lors, la communauté scientifique internationale aurait une responsabilité morale de boycotter les institutions académiques israéliennes. Cet argumentaire entre en tension avec la conception traditionnelle de la liberté académique où les chercheurs sont supposés être autonomes vis-à-vis des gouvernements et ne peuvent être tenus responsables des politiques étatiques.
Le positionnement des recteurs belges s’inscrit également dans l’ordre international construit après 1945 autour des droits humains universels. Le principe de la « responsabilité de protéger » (R2P), approuvé par l’Assemblée générale des Nations unies en 2005, a renforcé l’idée qu’il existe une obligation collective de s’opposer aux formes graves d’oppression et aux crimes contre l’humanité. Cette obligation légale est cependant celle des États et non celle des individus ou des universités.
Ainsi, le débat autour des boycotts académiques oppose deux conceptions très différentes de la liberté académique et ne peut se réduire à une simple opposition entre partisans et opposants à Israël.
Les nouvelles normes académiques incluant une responsabilité morale pourraient encourager les autorités académiques à adopter des positions officielles sur chaque conflit international. Dans un monde de plus en plus marqué par des différends territoriaux, les boycotts académiques pourraient se banaliser et entraîner la résurgence de mouvements scientifiques nationalistes là où ils avaient disparu, un résultat qui représenterait une profonde régression.
Les boycotts ont un coût direct pour les universités. Par exemple, la Floride a inscrit des universités belges sur une liste noire pour avoir boycotté Israël. La rectrice de l’Université de Gent Petra De Sutter a admis que son université a perdu de nombreux partenariats et évoque la diminution du nombre de projets de recherche, des financements alloués à la recherche et du nombre de doctorats.
La politisation croissante des universités pourrait changer la perception publique et gouvernementale des institutions et de l’expertise académiques. Les universités pourraient devenir des cibles politiques, ce qui affecterait leur financement. La confiance envers les diplômés pourrait s’éroder, alimentant le ressentiment populaire envers les élites et contribuant à la montée du populisme.
Plus important, si l’expertise académique et scientifique devenait perçue comme politiquement orientée, sa crédibilité en tant que fondement objectif des délibérations publiques serait gravement compromise. Les conséquences à long terme de l’abandon de la neutralité institutionnelle par les universités au profit de l’activisme politique justifient donc un examen approfondi et soutenu.
Face à ces menaces, plus de 160 universités américaines, dont Columbia, Cornell, Harvard, Princeton et Stanford, ont officiellement adopté en 2024 et en 2025 des politiques de neutralité ou de retenue institutionnelle. En France, Luis Vassy, directeur de Sciences Po Paris, a imposé en 2025 un principe de « réserve institutionnelle » afin de préserver la pluralité d’opinion et l’organisation de débats pluralistes sur le campus. Certains auteurs dénoncent ces choix comme étant une « stratégie fondée sur la peur » servant un agenda politique conservateur et un « mécanisme pour échapper à la responsabilité, masquer le pouvoir et perpétuer l’inégalité ».
Les débats sur la neutralité institutionnelle et les boycotts académiques sont donc loin d’être clos. Ils dépassent le cadre du conflit israélo-palestinien et ont pour enjeu la redéfinition des missions des universités.
Eric Muraille a reçu des financements de FRS-FNRS (Belgium)
Joël Kotek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.06.2026 à 16:17
Anne-Claude Ambroise-Rendu, Professeur d'histoire contemporaine, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Malgré les révélations qui éclatent régulièrement dans l’actualité à leur sujet, les violences sexuelles sur mineurs restent invisibilisées dans la société, et la protection au quotidien des enfants et des adolescents reste défaillante. Remise en perspective de cette inertie, qui persiste face à la libération de la parole, alors que des associations continuent de se mobiliser chaque semaine en mémoire de la jeune Lyhanna, retrouvée morte dans le Gers, le 4 juin 2026.
La déferlante médiatique du traitement de l’affaire Lyhanna témoigne de l’incapacité qui est toujours et encore celle de notre société à entendre, à voir et donc à répondre à la question des violences sexuelles exercées sur les mineurs.
Elle rappelle aussi ce qu’ont été les flux et les reflux qui ont marqué l’histoire des révélations médiatiques de ces violences. Pour spectaculaires qu’elles aient été, elles ont eu peu d’effets pratiques quant à la protection au quotidien des enfants et adolescents.
Ce crime et sa découverte provoquent la stupeur pourtant, la « révélation » n’est pas inédite.
Déjà, le 19 août 1988, au journal télévisé de 20 heures sur Antenne 2, la journée d’information sur les violences sexuelles subies par les enfants impulsée par Hélène Dorlhac, secrétaire d’État à la famille, était annoncée par Christine Ockrent en ces mots, sur un ton grave :
« Il faut en parler, il faut oser en parler, malgré la gêne, les tabous et le risque aussi de briser des silences qui ne sont pas toujours ceux de l’ignorance. Les enfants aussi sont victimes des perversités et des violences sexuelles dans des proportions qu’on ose à peine imaginer : une fille sur quatre, un garçon sur huit. »
Après les évocations régulières, faites par la Gazette des tribunaux, au début du XIXᵉ siècle, des affaires de criminalité sexuelle sur mineurs, la fin du siècle donnait au sujet, par la voie de la presse généraliste et notamment de la presse populaire, une visibilité réelle. Autour de 1898 et du vote de la loi sur la répression des violences, voies de fait, actes de cruauté et attentats commis envers les enfants, les récits d’abus sexuels et d’incestes se multipliaient dans les colonnes de faits divers, conjuguant euphémisme et moralisme sans s’intéresser de près aux victimes de ces actes « immoraux » et « odieux ».
Outre que le soupçon pesait très lourd alors sur la parole de l’enfant, les effets à long terme du crime n’étaient guère envisagés. De surcroît, les journaux privilégiaient nettement les affaires sanglantes, et donc les viols suivis d’assassinats, et passaient encore assez largement sous silence l’ordinaire plus quotidien des violences sexuelles perpétrées dans le cadre supposé protecteur des relations familiales ou de voisinage, c’est-à-dire l’attentat à la pudeur sans violence.
Les deux premiers tiers du XXᵉ siècle ne dérogent pas à cette règle de l’ellipse, qui élimine en quelque sorte les victimes de la scène d’un drame avant tout perçu comme une atteinte à la morale sociale et à l’honneur, et les médias abordent même sensiblement moins le sujet. Néanmoins, en 1948, le Monde, relatant le viol et le meurtre d’une petite fille de 9 ans, reconnaît que le « drame [est] hélas assez banal en soi ».
Mais cette banalité-là reste encore largement liée au meurtre : la pédocriminalité n’est pas clairement identifiée comme telle par la presse.
Radio et télévision entrent en lice à la fin des années 1970 et se font l’écho du vaste débat qui anime une partie de la société. En libérant la parole et les corps, les années qui suivent Mai-68 marquent une rupture incitant les médias à explorer les silences de l’intimité et à dénoncer les tabous.
La publicité nouvelle faite à la pédophilie et à sa défense prend une dimension politique : en l’inscrivant dans une remise en question globale et radicale de l’ordre social et moral, les défenseurs d’une pratique pédophile exempte de violence et de contrainte tentent de lui attribuer une légitimité et d’en faire une véritable culture. Les enfants ont aussi droit à la sexualité, clament-ils, donnant de fait davantage de visibilité à la question.
Le climat change nettement avec les années 1980 : la famille est revalorisée et la protection de l’enfance redevient un souci majeur. Les voix dissidentes des années précédentes se taisent peu à peu.
En 1986, lors des débats des Dossiers de l’écran, Alain Gérôme donne directement et conjointement la parole à trois femmes ayant été victimes de pères ou de frères incestueux ou ayant dénoncé les agissements d’un époux incestueux, parmi lesquelles Eva Thomas qui vient de publier le Viol du silence, et à des téléspectateurs aux avis partagés. Le standard téléphonique SVP 11 11 est submergé par une véritable « avalanche de témoignages », la plupart dénonciateurs. Le lendemain, la presse écrite tout entière donne un très large écho à ce moment télévisuel, annonçant : « La honte a changé de camp. »
Après l’émission de Mireille Dumas Bas les masques sur l’enfance violée, en avril 1995, éclate l’affaire Dutroux et la dramatisation des propos médiatiques s’accentue notablement. Les médias découvrent le marché de la pédophilie (baby porno, tourisme sexuel, etc.), et la presse et la télévision affermissent inexorablement les liens entre actes pédophiles et violence meurtrière en amalgamant assassins et violeurs.
Les développements de l’affaire d’Outreau (2004-2005), dans laquelle 13 accusés sur 17 sont finalement blanchis, incitent les médias à un revirement, véritable contre-déferlante médiatique : la parole de l’enfant est l’objet de nouvelles prudences, voire d’un retour en force du soupçon, l’expertise psychiatrique est relativisée, la magistrature critiquée et la question de l’erreur judiciaire, si présente au XIXᵉ siècle, est revivifiée.
À partir de 2017, les vagues successives des différents #MeToo (#BalanceTonPorc, #MeTooinceste) et, en 2020 et 2021, la publication successive du Consentement, de Vanessa Springora, et de la Familia Grande, de Camille Kouchner, relancent la dynamique de la « révélation ».
Après des décennies d’une médiatisation faite de flux et de reflux, l’ordinaire des violences sexuelles est encore largement invisibilisé. Pour un meurtre qui défraie la chronique, des milliers de cas de violences sexuelles beaucoup plus ordinaires ne passent pas la rampe de l’exposition médiatique, même lorsqu’elles sont révélées à la justice.
Tout se passe souvent comme, si en dépit de l’histoire, du Code pénal et de l’indignation générale que suscitent ces actes, la violence extrême et la brutalité létale demeuraient la mesure étalon du crime. Les institutions ne sont pas seules en cause parce qu’elles témoignent, telles qu’elles sont, de la répugnance du « système » à affronter ce qui n’est pas seulement une question, mais bien un problème.
L’attentat à la pudeur a bien été qualifié de crime dès 1810, crime précisé et élargi en 1832 avec l’attentat sans violence sur mineur, mais l’exercice de la justice n’étant pas toujours fidèle à l’esprit du Code pénal, ces affaires judiciaires ont été régulièrement traitées soit avec répugnance, soit avec négligence.
La croissance des dénonciations depuis les années 1980, dans le contexte d’un élargissement général du champ des comportements sanctionnés, et l’augmentation des condamnations pour viol montrent qu’il ne se passe pas rien et que les choses avancent. Reste qu’aujourd’hui encore 86 % des plaintes sont classées sans suite, chiffre qui témoigne de la difficulté de la police comme de la justice à entendre la parole des plaignant·es et à la considérer comme un élément susceptible d’établir la réalité du crime.
La législation a n’est pas seule en cause, même si, depuis le Code pénal de 1810, les lois, y compris celles de la République, sont rédigées et votées par des hommes, pour des hommes. La loi de juillet 1989, allongeant les délais de prescription pour les crimes sexuels sur mineurs, a été portée par des femmes de gauche : Michèle André, Denise Cacheux, Frédérique Bredin et Yvette Roudy, soutenues par Roselyne Bachelot.
Et la législation sur les violences sexuelles sur mineurs a connu des ratés évidents : la loi de décembre 1980 redéfinissant le viol et le code de 1994 ont marqué une régression par rapport au code de 1810 en transformant le crime d’attentat à la pudeur sans violence en délit d’atteinte sexuelle. Mais c’est surtout la mise en œuvre qui pèche, c’est-à-dire la prise en compte effective et pratique par la justice et l’ensemble du corps social de cette criminalité.
La pensée dominante crée un effet de système qui, d’une part, renforce la possibilité de l’emprise et, d’autre part, contribue à la tolérance de la délinquance sexuelle : cet effet s’appelle la domination masculine. Une domination valorisant historiquement une sexualité masculine prédatrice et conquérante qui se manifeste des blagues sexistes au viol et, profondément incorporée par les individus hommes et femmes, fait le lit des abus.
Anne-Claude Ambroise-Rendu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.06.2026 à 10:51
Dimitri Courant, Postdoctoral Researcher & Lecturer, Sciences Po
Pétitions, assemblées citoyennes, référendums : selon une enquête inédite, menée par Sciences Po et l’institut Verian, une large majorité de Français souhaitent un système qui favorise la participation directe. Le principe des assemblées citoyennes est soutenu par 67 % des sondés, et 53 % d’entre eux aspirent à remplacer le Sénat par une assemblée tirée au sort.
Les municipales de 2026 ont confirmé une tendance lourde : l’abstention progresse et les partis établis s’usent. La présidentielle de 2027 s’annonce comme un nouveau face-à-face entre des figures familières d’un sérail que les Français regardent avec une défiance croissante. Dans ce contexte, les assemblées citoyennes tirées au sort sont souvent présentées comme une réponse à la crise démocratique. Mais laquelle, exactement ? Et surtout, quelle forme les Français eux-mêmes appellent-ils de leurs vœux ?
Une enquête quantitative, conduite en mai 2025 auprès d’un échantillon représentatif de 2 500 Français dans l’Hexagone, l’enquête DeCoDe « Délibération citoyenne et confiance dans la politique démocratique », à laquelle je participe avec Bernard Reber, Damien Bol, Flora Chanvril et Bruno Cautrès (Cevipof/Sciences Po), et dont le terrain a été effectué par l’institut Verian, offre des éléments de réponse précis. Les résultats brisent quelques certitudes.
Le constat de départ est saisissant : seuls 13 % des répondants font confiance à la politique, 17 % au gouvernement, 21 % à l’Assemblée nationale. Mais 80 % restent attachés à un système politique démocratique.
Ce n’est pas la démocratie que les Français rejettent ; c’est l’électocratie, cette forme de gouvernement fondée sur l’élection d’élites sans mandat impératif, où les représentants ne sont pas tenus par les préférences de ceux qui les ont élus.
Ce rejet ne se traduit pas par une adhésion naïve aux assemblées citoyennes, aussi appelées « conventions citoyennes » en France. Ainsi, 67 % des sondés estiment que c’est une bonne chose que des citoyens participent à ces conventions, et 50 % font confiance à ces assemblées. Mais parmi les 35 % qui ne leur font pas confiance, 56 % justifient leur scepticisme par une formule révélatrice : les assemblées citoyennes sont « une arnaque qui permet aux politiciens de gagner du temps et de faire de la communication ».
Ce n’est donc pas une critique du tirage au sort délibératif. C’est une critique de la « consultation d’élevage », ce modèle dans lequel les élus choisissent le thème de l’assemblée, puis font leur marché parmi les recommandations, ou les ignorent totalement.
La question centrale n’est pas tant de savoir si les Français veulent des assemblées citoyennes, mais dans quel système délibératif ils souhaitent les insérer, c’est-à-dire quelle place ces mini-publics doivent occuper dans l’architecture institutionnelle, entre les élus, les citoyens tirés au sort et la population dans son ensemble.
Dans un article publié dans Raisons politiques, j’avais proposé de distinguer trois grands modèles institutionnels.
D’abord, la « consultation d’élevage » : les élus fixent l’agenda du mini-public et décident ensuite du devenir de ses propositions.
Ensuite, la « démocratie radicale » : le peuple fixe l’agenda des assemblées citoyennes en amont, par initiative populaire ou pétition, et ratifie leurs propositions en aval, par référendum.
Enfin, la « klérocratie représentative » : les tirés au sort eux-mêmes choisissent les sujets, et leurs décisions ont force de loi, sans ratification extérieure.
Les données de l’enquête DeCoDe permettent de confronter cette tripartition théorique aux préférences réelles des Français. Le résultat est net.
Sur la mise à l’agenda, 40 % des répondants souhaitent que ce pouvoir appartienne aux citoyens eux-mêmes, par pétition ; le Parlement n’obtient que 20 %. Sur la ratification des résultats, 36 % privilégient le référendum, contre 23 % qui préfèrent une transmission au Parlement. Seulement 12 % souhaitent que les propositions du mini-public soient transposées directement dans la loi, sans aucune ratification extérieure.
La démocratie radicale recueille le plus de soutiens relatifs ; la consultation d’élevage est un peu plus faible ; la klérocratie représentative reste très minoritaire.
Une majorité absolue de Français (53 %) se dit favorable au remplacement du Sénat par une chambre tirée au sort ; 17 % y sont « très favorables », 36 % « plutôt favorables ». À l’opposé, seulement 11 % y sont « très défavorables ». C’est peut-être le résultat le plus saillant de l’enquête.
Ce chiffre n’est pas anodin. Le Sénat cumule deux déficits particulièrement visibles. D’une part, un déficit de représentativité, sa composition reflétant très peu la diversité de la population française. D’autre part, un déficit de légitimité, ses membres étant élus indirectement par les grands électeurs et non au suffrage universel direct. Face à cette configuration, le tirage au sort dispose d’arguments comparatifs solides : représentativité descriptive (avec quotas), égalité des chances, impartialité, et absence de calcul politicien.
Sur le rôle législatif des assemblées citoyennes, les Français sont plus nuancés. Interrogés sur le format que devraient prendre les travaux d’un mini-public, ils privilégient largement des « recommandations détaillées » ou des « orientations générales » plutôt que des « propositions de lois ». Pourtant, lorsqu’on leur demande directement si les assemblées citoyennes devraient « écrire la loi », 35 % répondent par l’affirmative, un chiffre non négligeable. Il faut noter qu’« écrire la loi » n’implique pas nécessairement un transfert de souveraineté : une assemblée citoyenne peut très bien rédiger un texte soumis ensuite à référendum (ou au Parlement), ce qui reste compatible avec la démocratie radicale (ou la consultation d’élevage).
Quoi qu’il en soit, 44 % y sont explicitement opposés. Le vrai clivage ne passe donc pas entre partisans et adversaires du tirage au sort, mais entre ceux qui souhaitent confier davantage de pouvoir au peuple et ceux qui veulent cantonner les assemblées citoyennes à un rôle consultatif sous contrôle des élus.
Un dernier enseignement mérite d’être relevé. Parmi les raisons invoquées par les Français pour soutenir un rôle législatif des assemblées citoyennes, les justifications « épistémiques » (la qualité de la délibération, l’audition d’experts) arrivent en dernière position. Ce qui prime, c’est l’« ordinarité », donc le fait que « ce sont des gens comme moi » (43 %), l’impartialité des tirés au sort qui « ne cherchent pas à être réélus » (44 %) et la défiance envers les élus (41 %).
Autrement dit, les préoccupations d’une large part des théoriciens du politique sont en décalage avec celles des citoyens ordinaires. Le débat entre klérocrates et consultativistes, qui structure une bonne partie de la littérature académique, ne correspond pas aux attentes d’une opinion publique qui se porte davantage vers la démocratie radicale et ses dérivés hybrides.
En 2027, les candidats à la présidentielle qui voudront parler sérieusement de réforme institutionnelle auraient intérêt à intégrer ces enseignements.
Dimitri Courant a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) et de Sciences Po.
23.06.2026 à 10:50
Raul Magni-Berton, Professeur de sciences politiques, AnthropoLab - Ethics, Institut catholique de Lille (ICL)
Le système politique suisse produit de très hauts niveaux de confiance des citoyens, qui s’expriment régulièrement sur les choix politiques publiques à travers des référendums. Le poids des citoyens transforme également la pratique des acteurs politiques, qui recherchent avant tout le consensus.
La Suisse est un pays, à bien des égards, exemplaire. Avec une dette publique la plus faible d’Europe et un produit intérieur brut (PIB) par habitant le plus élevé, il symbolise aujourd’hui une Europe dynamique telle qu’on aimerait l’imaginer. Il est encore d’usage d’attribuer cette réussite économique a des pratiques économiques douteuses, telles qu’une fiscalité faible associée à un blanchissement d’argent par le secret bancaire. Pourtant, cette mauvaise réputation se heurte de plus en plus aux faits.
Selon la Banque mondiale, la Suisse est le pays où la contribution du travail à son PIB – par rapport au capital – est la plus élevée du monde. Ce ne sont donc pas les capitaux les seuls responsables de la richesse suisse, loin de là. Quant au secret bancaire, il n’existe plus depuis 2018, et l’économie suisse se porte toujours aussi bien.
En fait, pour de nombreux chercheurs, tels que Lars P. Feld, Bruno S. Frey ou John G. Matsusaka, la raison principale du succès économique de la Suisse n’est autre que son système politique, qui produit de très hauts niveaux de confiance de la part des citoyens. Par exemple, l’enquête European Social Survey montrait, en 2023, que trois résidents suisses sur quatre pensaient avoir leur mot à dire sur les décisions politiques, contre un tiers en France.
Déjà il y a trente ans, Bruno S. Frey publiait un article où il conseillait à l’Union européenne d’imiter le modèle politique suisse, ce qui lui garantirait prospérité économique et légitimité politique. Le système politique suisse, qui comporte nombre de spécificités issues d’une histoire très particulière, est régulièrement identifié comme facteur de faible dette ou de forte croissance. Et si les pays voisins s’en inspiraient ?
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La Suisse se caractérise d’abord par un système de démocratie directe original. Il consiste en un faisceau de droits des citoyens, qui leur permettent de rejeter certaines politiques, mais aussi de prendre des initiatives pour en proposer.
Plusieurs institutions fédérales garantissent ces droits :
le référendum obligatoire, obtenu en 1848. Aucune modification constitutionnelle n’est autorisée sans un vote populaire.
le référendum facultatif, mis en place au niveau fédéral en 1874. Il permet de voter sur toutes les lois, à condition qu’une minorité d’environ 1 % des citoyens le demande à travers une pétition.
l’initiative populaire, instaurée en 1891. Elle permet aux citoyens de prendre l’initiative de modifications constitutionnelles à travers une pétition d’environ 2 % de la population déclenchant un référendum.
Ces pratiques, reproduites, avec quelques variantes, dans chaque canton et chaque commune, permettent aux Suisses d’exercer un contrôle fort sur leurs élites, en créant les conditions d’une société de confiance dans les institutions et d’implication citoyenne.
C’est ainsi que la Suisse se trouve à être le seul pays européen où la confiance dans les représentants dépasse les 50 %, où les citoyens qui pensent avoir un fort impact sur la politique sont plus du double que dans n’importe quel autre pays européen.
Par ailleurs, le fédéralisme compétitif donne aux régions – les cantons – un rôle extrêmement important. L’article 3 de la Constitution affirme que ce sont les cantons – en non la fédération suisse – qui sont souverains et « exercent tous les droits qui ne sont pas délégués à la Confédération ». Les cantons se protègent du niveau fédéral, en gardant notamment une dose importante de recettes fiscales, avec plus de 50 % des recettes qui sont directement collectées par les cantons et les communes. Cette concurrence produit un potentiel d’innovation et d’efficacité qui pousse l’économie suisse vers le haut.
Enfin, la culture du consensus est extrêmement importante en Suisse. Le gouvernement fédéral est composé de sept membres (le Conseil fédéral), dont la présidence est assurée chaque année par un membre différent. De plus, ces sept membres représentent de façon plus ou moins proportionnelle l’équilibre des forces au Parlement, selon une règle non écrite connue sous le nom de « formule magique ». Il n’y a donc pas à proprement parler de majorité et d’opposition, mais un conseil où majorité et opposition trouvent des compromis. Cette pratique contribue à stabiliser les politiques en évitant que, à chaque alternance, les règles changent.
Ce fonctionnement est très éloigné des modèles politiques occidentaux, rendant son exportation difficile. Pour autant, le cœur du système suisse peut très bien inspirer d’autres nations. Quel est-il ?
Dans un livre écrit avec Clara Egger, nous défendons l’idée qu’au cœur des institutions réside le contrôle populaire sur la Constitution (grâce à l’initiative populaire et au référendum obligatoire). Ces deux institutions produisent un décalage majeur avec les systèmes représentatifs classiques puisque ce n’est plus le Parlement qui a le dernier mot sur les décisions politiques, mais bien les citoyens. C’est cette spécificité qui produit les autres : une plus forte autonomie locale, une politique consensuelle et une démocratie directe efficace.
Plusieurs travaux théoriques et empiriques concordent sur le fait que la démocratie directe préserve mieux les pouvoirs locaux que les parlements nationaux, qui ont tendance à centraliser les pouvoirs. Lorsque les citoyens ont le dernier mot, ils modèrent cette tendance centralisatrice, maintenant le pouvoir proche d’eux. C’est pourquoi la Suisse est restée aussi décentralisée.
Cette logique est visible à travers des votations historiques aussi éloignées que le rejet d’un impôt fédéral direct en 1918 ou le rejet des mesures fédérales en faveur des médias en 2022. On pourrait également citer le refus de supprimer la compétence cantonale en matière d’équipement personnel des militaires en 1996 ou le rejet de la reforme du régime des finances fédérales en 1970. Ces votations marquaient le refus de voir le pouvoir fédéral prendre trop de place. On peut en conclure que la démocratie directe protège le fédéralisme suisse, avec une autonomie des territoires favorable au développement économique.
Face à des citoyens qui peuvent annuler ou modifier les décisions prises par les élus, ces derniers ont l’obligation de promouvoir des politiques le plus consensuelles possible afin d’éviter la sanction populaire. Les négociations avec les partis d’opposition ou les groupes de la société civile sont monnaie courante afin d’éviter que l’un d’eux fasse appel aux électeurs. Dès lors, les Suisses non seulement pensent avoir un impact sur la politique (souvent sans même avoir à voter !), mais de plus ils ont une confiance exceptionnelle dans leurs élus, non pas parce que ces derniers sont plus dignes de confiance, mais parce qu’ils craignent d’être sanctionnés.
Si l’initiative populaire et le référendum obligatoire sont les éléments essentiels de ce système performant, ils n’épuisent pas la palette des outils démocratiques dont les Suisses disposent. Le référendum facultatif est le moyen le plus utilisé pour annuler les décisions prises par les représentants, et donc l’élément dissuasif le plus important. Il reste toutefois un instrument dérivé qui doit son efficacité aux deux premières institutions.
Le système politique suisse est un ovni en Europe. Ses nombreuses spécificités ont poussé à le considérer comme difficilement exportable. Pourtant, le cœur de ce système est assez simple à définir : ce sont les citoyens suisses – et non leurs représentants élus – qui ont le dernier mot sur toutes les décisions.
Deux institutions garantissent cette souveraineté populaire : l’initiative populaire et le référendum obligatoire. En France, introduire ces deux institutions requiert un amendement mineur à l’article 89 de la Constitution de 1958, en y introduisant le référendum obligatoire (par l’abrogation de l’alinéa 3) et l’initiative citoyenne. Cette proposition, faite pour la première fois en 2019, a été soumise trois fois à l’Assemblée nationale, dont la dernière, en 2026, lors de la niche parlementaire du groupe écologiste. Finalement, nous n’en sommes pas si loin.
Raul Magni-Berton a co-fondé les mouvements Solution démocratique et Espoir-RIC. Il a conseillé certaines villes comme Poitiers et Grenoble, ainsi que des députés sur la façon d'introduire la démocratie directe dans la Constitution. Il a reçu des financements de la Commission européenne, en tant que membre de l'Horizon Europe Twin4dem, pour étudier les phénomènes de recul démocratique. Il est membre de l'ANR Plutobias, qui étudie l'influence de l'argent en politique.
22.06.2026 à 16:43
Valérie Theis, Professeure d'histoire du Moyen Âge, École normale supérieure (ENS) – PSL

Marc Bloch (1886-1944), historien et résistant, entre au Panthéon ce 23 juin. Quel fut son apport scientifique ? On peut citer son ambition de faire dialoguer histoire et sciences sociales (économie, sociologie, anthropologie), son approche comparatiste de l’étude des sociétés et son refus de s’enfermer dans une histoire nationale, la mobilisation de matériaux très divers (outre les textes, les images, les objets, les paysages…) ou encore la volonté de s’adresser au grand public comme aux savants.
L’historien Marc Bloch (1886-1944), qui fait son entrée au Panthéon le 23 juin 2026 en compagnie de son épouse, Simonne Vidal (1894-1944), reste inégalement connu dans le très grand public. Lorsqu’il l’est, c’est d’abord la figure du héros de la Résistance qui domine plutôt que celle de l’universitaire. Du côté des historiens, la figure de Marc Bloch est en revanche très familière, aussi bien pour ses travaux sur le Moyen Âge que pour avoir été, en 1929, avec Lucien Febvre, le fondateur des Annales. D’abord appelée Annales d’histoire économique et sociale, cette revue, quoique centrée sur l’histoire, ambitionnait de promouvoir le dialogue avec toutes les sciences sociales tout en étant accessible au grand public, le premier de ces objectifs ayant été cependant plus durablement atteint que le second.
Marc Bloch semble être l’archétype de l’universitaire respectable. C’est ainsi qu’il apparut à Georges Altman, alors un des principaux rédacteurs du journal Franc-Tireur, à l’automne 1942, au moment de son entrée dans la clandestinité, à Lyon :
Mais on se trompe souvent en jugeant les gens sur leur apparence. À cette date, il avait déjà révolutionné bien plus que l’histoire du Moyen Âge. Il n’aimait en effet pas se penser comme un médiéviste et il avait raison car, plus de quatre-vingts ans après sa mort, il continue à inspirer des historiens spécialistes de toutes les périodes.
De quelle révolution son œuvre était-elle porteuse, et pourquoi continue-t-elle à avoir de tels effets sur ses lectrices et ses lecteurs d’aujourd’hui ?
La méthode de Marc Bloch se caractérise par un certain nombre d’éléments originaux, qui devaient beaucoup à son excellente connaissance des sciences sociales de son temps. Grand lecteur des productions de ses collègues européens, comme en donne un aperçu du travail en cours visant à reconstituer sa bibliothèque, il refusait de s’enfermer dans une historiographie nationale. Il n’hésitait pas à recourir à la longue durée, pour étudier par exemple les transformations des campagnes françaises, et au comparatisme entre les sociétés en faveur duquel il avait présenté un premier manifeste, à Oslo, en 1928.
Donnant toujours la première place à l’analyse des pratiques sociales, il rêvait d’étendre le questionnaire de l’histoire à toutes les échelles et à toutes les dimensions de l’expérience humaine. Comme il le rappelait dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien,
l’histoire « n’interdit, à l’avance, aucune direction d’enquête, qu’elle doive se tourner de préférence vers l’individu ou la société, vers la description des crises momentanées ou la poursuite des éléments les plus durables ».
Mais, pour ce faire, la science historique doit toujours partir d’une question et s’efforcer d’y répondre en mobilisant tous les types de matériaux disponibles (textes, images, objets, paysages, témoignages pour les périodes les plus contemporaines, etc.) et en les passant au crible d’une analyse critique.
Marc Bloch n’a cependant jamais renié les enseignements de ses maîtres, qu’il s’agisse de ceux qui avaient été ses professeurs à l’École normale supérieure ou d’autres, comme Ferdinand Lot à qui il dédia le dernier de ses livres publiés de son vivant, la Société féodale (en deux volumes, 1939-1940), qui appartenaient à la mouvance des historiens dits positivistes ou de l’école méthodique, dont les partis pris étaient présentés dans la célèbre Introduction aux études historiques, de Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos.
Là où ces historiens s’arrêtaient, estimant avoir accompli leur tâche une fois qu’ils avaient extrait de leur matériau ce que l’on appellerait aujourd’hui des données fiables, Marc Bloch considérait que le travail de l’historien pouvait tout juste commencer, en posant au matériau ainsi rassemblé de nouvelles questions susceptibles de nous permettre d’approfondir notre compréhension des modes de fonctionnement et de pensée des sociétés du passé.
Il appliqua d’abord cette méthode à l’étude du servage qu’il envisagea non plus comme une question juridique mais comme une « un chapitre jusqu’ici trop négligé de l’histoire financière des Capétiens ».
Pour comprendre ce qu’avait pu être le servage, et, tout particulièrement ce qui le distinguait de l’esclavage antique, il partit du XIIIᵉ siècle, lorsque les sources devenaient plus abondantes à l’occasion d’affranchissements collectifs de serfs du domaine royal. Il montra en outre que ces affranchissements avaient été, pour la monarchie, le moyen de garder le contrôle sur des communautés rurales en voie d’enrichissement. Ils transformaient une dépendance juridique désormais mal acceptée en une dépendance économique, les serfs ayant accepté d’acheter leur liberté. La monarchie avait ainsi du même coup trouvé un moyen de remplir des caisses toujours plus vides à mesure que son champ d’action se développait.
Cette manière de renouveler à la fois l’histoire politique et l’histoire sociale, en abordant une question au prisme non pas du droit mais des pratiques sociales, suscita des incompréhensions de longue durée, comme en témoigne un célèbre article de Léo Verriest paru dans la Revue du Nord en 1939. Ce dernier considérait en effet qu’il ne faisait aucun doute que les serfs appartenaient à « une classe juridique nettement distincte de toutes les autres » quand Bloch soulignait, pour sa part, le caractère tardif de la formalisation juridique et insistait sur le fait que, pendant longtemps, une personne était serve non en vertu de textes normatifs, mais parce qu’elle était considérée comme telle par les autres.
C’est finalement en allant encore plus loin, c’est-à-dire en publiant, en 1924, les Rois thaumaturges, un livre consacré à la croyance, largement partagée du Moyen Âge, en la capacité des rois de France et d’Angleterre à guérir les écrouelles par imposition des mains, qu’il fit lui aussi un miracle en impressionnant même ceux que sa méthode laissait dubitatifs, qu’ils soient décontenancés par la difficulté à classer le livre dans un champ disciplinaire bien identifié, qu’ils en contestent certains concepts, comme celui de représentation collective, ou qu’ils en soulignent les erreurs, inévitables dans un livre brassant autant de sources et de périodes. Mais il fallut encore bien des années pour que l’ouvrage soit tenu, a posteriori, comme une œuvre d’avant-garde pour toute l’histoire des mentalités et l’anthropologie historique, avant de devenir un classique.
Ainsi, la dimension révolutionnaire de Marc Bloch tint à sa capacité à maîtriser l’érudition médiévale tout en la confrontant à la sociologie, à l’économie ou à l’anthropologie. Mais même s’il fut considéré comme un des historiens les plus prometteurs de sa génération, ce choix avait un prix. Il fut parfois jugé trop classique par les modernes de son temps, y compris parfois par son complice des Annales Lucien Febvre, et trop moderne par les plus classiques de ses collègues. Il n’en reste pas moins que la plupart de ses collègues furent marqués par la manière dont il ouvrit, plus largement que jamais, le champ des problèmes que les historiens pouvaient s’autoriser à explorer, jusqu’aux « façons de sentir et de penser » des hommes et femmes du Moyen Âge.
Refusant de s’enfermer dans l’érudition dont se contentaient nombre de ses collègues médiévistes, Bloch parvint à éclairer de manière inédite les logiques de fonctionnement des sociétés médiévales et à en mettre en lumière les profondes transformations au cours des quelque mille années qu’il dura. La fécondité de ses travaux et de certaines de ses intuitions mit cependant longtemps à sortir du cercle restreint des spécialistes, dont certains, comme le grand historien italien Carlo Ginzburg, rappelèrent régulièrement ce que leur orientation vers l’histoire, ou leur méthode, devait à Marc Bloch.
Comment, des décennies après sa mort, et en dépit de ce qu’Olivier Lévy-Dumoulin, a qualifié de procès en béatification – ce processus de transformation de l’homme et de l’historien en un modèle, qui commença dès la fin de la guerre sous la plume de Lucien Febvre – Marc Bloch a-t-il pu garder une dimension suffisamment novatrice pour que sa profession continue à le considérer comme l’une de ses références ?
Comme on l’a vu, la méthode de Bloch et son ambition pour l’histoire restent évidemment au cœur de la réponse, mais elles ne doivent cependant pas faire oublier l’importance de son style, qui se distingue nettement de la plupart de ceux de ses collègues.
La célèbre phrase d’Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, dans laquelle il affirmait : « Je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers », a pu contribuer à construire l’image d’une sorte d’instituteur national un peu désuet. Mais tout, dans la manière dont Marc Bloch s’adresse à ses lecteurs et ses lectrices, dément cette impression.
Dans les Rois thaumaturges, il invite, à la manière d’un enseignant en train de faire cours à ses élèves, à le suivre dans son investigation au gré d’innombrables questions. Et lorsqu’il donne des conseils de méthode pour aborder la recherche historique lors de son premier cours à Clermont-Ferrand, en octobre 1940, il le fait toujours de manière très concrète en montrant, avec une grande économie de moyens, la diversité des sources mobilisables, le milieu social qui les a produites, les raisons pour lesquelles elles ont été conservées et ce pourquoi l’interprétation en est à la fois si cruciale et si complexe, aucune d’entre elles n’ayant été, à l’origine, produite pour qu’un historien en fasse le matériau d’une enquête scientifique :
« Voici un bail de terre, une charte de franchises, un livre de comptes, un livre de prières – ou encore les débris de vaisselle jetés dans le lac voisin par l’homme des palafittes. Le notaire qui a conservé le bail ou les parties qui l’ont conservé ; les bourgeois qui ont obtenu du seigneur à beaux deniers sonnant la reconnaissance écrite de leurs privilèges ; le marchand qui serrait tous les soirs dans son coffre le précieux registre ; le clerc qui disait sa messe ; le cuisinier des âges préhistoriques : tous ces gens-là ne songeaient guère aux intérêts de l’histoire. Ils les ont servis, sans le savoir, très efficacement. »
Avec ses collègues, lorsqu’il s’autorise à livrer le fond de sa pensée, ses jugements sont souvent cinglants, comme dans ce célèbre extrait de sa lettre à Lucien Febvre, du 22 juin 1938 :
« Et je pourchasserai toujours, avec la même vigueur, tant que le Destin m’en laissera un peu, et l’érudition oiseuse, qui est bêtise, et la pseudo-illumination de pseudo-idées, qui est hallucination (ou paresse) ».
Derrière le père de famille respectable bouillonne donc un intellectuel et un enseignant passionné qui, dès lors qu’on aborde son domaine, celui de l’enseignement et de la réforme qu’il en attend dans la France de l’après-guerre, n’hésite pas à appeler lui-même à la révolution :
« C’est une révolution qui s’impose. Ne nous laissons pas troubler par le discrédit qu’un régime odieux réussirait, si l’on n’y prenait garde, à jeter sur ce mot, qu’il a choisi pour camouflage. […] La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution parce qu’elle fera du neuf. »
Même si de nombreuses interprétations de détail de Marc Bloch ont été remises en cause à mesure que la recherche progressait, ce qu’il appelait lui-même de ses vœux, le bilan critique de l’état de la recherche historique, opéré il y a quelques années au sein de la revue qu’il avait fondée indique que ses principales orientations méthodologiques restent largement d’actualité. L’histoire est plus que jamais une science sociale, qui s’écrit en dialogue avec les historiographies du monde et qui ne cesse jamais d’élargir son questionnaire à mesure que les sociétés se transforment et que les historiennes et historiens s’emparent de nouveaux matériaux et de nouvelles méthodes. C’est sans doute ce qui explique pourquoi la profession historienne a bien l’impression que c’est un des siens qui entre au Panthéon, le 23 juin.
Valérie Theis est l’autrice du chapitre « Des classes sociales au Moyen Âge » dans Marc Bloch, L’histoire en résistance (Seuil, 2026), sous la direction de Yann Potin et Florian Mazel, et de « Marc Bloch, un héritage normalien » dans la revue Annales – Histoire, sciences sociales, juin 2026.
Valérie Theis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.06.2026 à 16:38
Aude Danieli, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Caen Normandie
Sait-on concrètement ce qu’encaisser implique pour les professionnels du commerce ? Pourquoi certains commerçants ou certains clients résistent-ils aux paiements par carte ? Quelle place pour l’argent liquide ? Réponse avec le témoignage de commerçants.
Payer à la caisse est une activité ordinaire et routinière. Mais qui décide vraiment de la façon dont on paie dans les petits commerces en France ? Pour répondre à ces questions, j’ai mené une enquête ethnographique auprès de professionnels et de clients que j’ai interrogés sur leurs transactions dans de nombreux petits commerces en Île-de-France et dans la métropole toulousaine, en Haute-Garonne.
On connaît mieux l’usage de l’argent dans les familles comme l’argent de poche, mais moins les moyens de paiement qui circulent dans les commerces.
C’est pourquoi notre recherche met en lumière le paiement dans les petits commerces, entre argent liquide et argent numérique.
L’usage des espèces est en déclin au profit des paiements numériques, notamment depuis le contexte post-pandémie de Covid-19. Pour la première fois, la Banque de France annonce que les espèces ont été en 2024 moins utilisées que la carte bancaire.
Accepter du liquide est une obligation légale en France, garantissant l’absence de discrimination vis-à-vis des paiements en espèces. Dans le cadre de ces contraintes, le commerçant est libre en France de choisir les moyens de paiement, de définir le seuil autorisé pour la carte, de refuser ou d’accorder les règlements par chèque et par titres-restaurant pour les activités de restauration, à quelques exceptions près, comme l’obligation du terminal de paiement électronique (TPE) pour les taxis dans le cadre de la lutte contre la fraude à la taxe sur la valeur ajoutée (TVA).
Pourtant, les professionnels ont rarement la possibilité d’être autonomes :
« Tout le monde paie en TPE ! Les gens ne se font plus chier à aller chercher de l’argent. Ils n’ont plus d’espèces sur eux maintenant », témoigne un gérant de boulangerie interviewé.
En pratique, l’argent dématérialisé (par carte majoritairement) est le mode de paiement le plus fréquent. Loin d’être équipés par le matériel de pointe de la grande distribution – caisses automatiques, bornes de commande ou caisses sans caissiers –, les commerçants n’en développent pas moins des compétences d’attention et d’intuition, propres au monde des très petites entreprises pour évaluer les processus de vente : ils investissent jusqu’à deux, parfois trois ou quatre TPE de manière à équiper de manière autonome les vendeurs.
Près de 88 % des commerçants avec qui j’ai échangé (dans 69 commerces) sont équipés de terminaux de cartes bancaires pour fluidifier les tâches d’encaissement, en particulier aux heures de pointe. Les niveaux des montants orientent également les comportements vers l’usage de l’argent numérique : « Au-delà de 30 euros, ça reste rare qu’ils paient en espèces », souligne une salariée d’un salon de coiffure.
Les nouveaux modes de paiement, comme le bitcoin, sont rarement acceptés par les petites boutiques, à l’exception de la « rue du Bitcoin » dans la capitale, signe d’un usage faible comme support de paiement chez les clients.
De même que les tâches d’encaissement font partie des activités jugées par les vendeuses comme les moins intéressantes dans les grands magasins, les monnayeurs et les moyens de paiement digitalisés apparaissent dans les petits commerces, ayant d’importants volumes de vente, comme des outils pour évacuer « le sale boulot » lié à la gestion de l’argent de l’encaissement.
Les petits magasins sont des espaces de rencontre inclusifs, comme l’explique le sociologue états-unien Ray Oldenburg. La plupart d’entre eux insistent sur l’utilité des espèces, tel un bien public qui doit être protégé et réglementé par des institutions :
« Ici, on a beaucoup de clients qui paient en espèces. Ce serait un vrai problème, pour ces gens, s’il n’y avait plus de liquide », justifie un gérant d’un débit de tabac et point presse.
Loin des discours sur la cashless society, ou société sans espèces en bon français, et de la numérisation de l’argent, le processus de digitalisation est loin d’être total. Le liquide reste utilisé au quotidien. Sur les marchés des quartiers populaires, la norme sociale du paiement liquide est établie et a (souvent) une fonction de marchandage.
Dans les quartiers aisés, le liquide est loin d’avoir disparu, mais il représente le plus souvent moins de 20 % de la caisse d’après les estimations des professionnels interviewés. Pour certains encore, toucher des espèces constitue une preuve humaine de la transaction : « J’aime bien toucher avec ma main », expose une salariée d’une boulangerie.
En général, les petits commerçants ne cherchent pas à orienter les clients vers les moyens de paiement qu’ils jugent plus avantageux. Pourquoi ?
Le professionnel est tributaire des ressorts de l’échange marchand pour être un « bon commerçant » qui jouerait le jeu du quartier :
« Ça coûte cher les commissions en carte bancaire, mais c’est surtout les chèques déjeuner ! On perd 20 % (…) [mais] c’est pas possible de les refuser », témoigne un gérant de bistrot-restaurant.
Alors que les cartes de paiement facilitent l’exposition, l’argent liquide aide au secret et à la dissimulation. Notre étude souligne un nombre important de précautions et d’anticipations de jugement sur le liquide :
« Ils me sortent une carte bleue, je sors ma machine. C’est un échange. Je ne vais pas lui dire : “Pourquoi vous ne payez pas en espèces ?” Ça fait le vieux radin », rappelle un gérant d’un magasin de décoration.
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En essayant de s’aménager des espaces de résistance, les professionnels essaient d’orienter les usages des moyens de paiement. Ils limitent les seuils des montants par carte, ou ils ne sortent pas le Terminal de paiement électronique (TPE), une pratique constatée sur les marchés, pour augmenter le chiffre d’affaires en liquide.
Les pratiques de fixation du seuil du montant pour le paiement par carte permettent de composer avec le coût déjà ancien de la digitalisation des paiements. Une autre pratique, rare et extrême, consiste à refuser purement les paiements par carte :
« Ma comptable m’a fait une estimation, c’est 30 000 à 60 000 euros d’économies pour ne pas prendre le TPE ! », rappelle la gérante d’un bar-restaurant.
Ces tactiques professionnelles pour orienter ou tel moyen de paiement sont matérialisés par une multitude d’écriteaux de paiement pour préparer et anticiper tout mécontentement de la clientèle : « La maison n’accepte plus les chèques », « Carte acceptée au-dessus de 5 euros », « Pas de CB ! »
Avant même d’aller en caisse, faut-il encore en effet, pour le client, avoir les bons moyens de paiement sur soi.
Le paiement est accompagné de gestes et de négociations. Allant de quelques centimes à plusieurs dizaines de centimes, les arrondis et les remises, massivement représentés dans les étals alimentaires, reposent sur la recherche de la satisfaction de la clientèle (celle des réguliers, mais aussi celle des prospects) :
« Les bons clients comme cette dame, si c’est 7,40, je vais lui faire 7. J’arrondis des petits montants. C’est vraiment curieux. Si tu arrondis, disons à 10, 15, 20, 30, 40 ou 70 centimes, ils sont contents […] : 70 centimes, ce n’est rien ! », souligne un fromager.
Le moment de l’encaissement est parfois l’objet de plaisanteries pour maintenir le lien marchand, souvent visible sur les marchés et le secteur des bars et restaurants :
« Des fois, je rigole en disant : “J’accepte même les tickets de métro, cartes Navigo, tickets restaurants.” Mais non, je n’accepte pas parce que je ne fais pas de l’alimentaire » relève avec ironie un gérant d’un stand de linge de maison sur les marchés.
Les jeux de parole et les formes d’interaction « brisent le rapport marchand habituel » bien connu dans les marchés de plein air. Mais le moment de « payer » reste fragile. Une vendeuse dans le domaine viticole en témoigne :
« Ça me stresse. Tant que le TPE n’a pas enregistré la somme, je sais pas si la transaction a été effective. »
Le liquide se prête davantage aux remises et aux pourboires ; la carte bancaire embarque des logiques d’usages qui viennent durcir les éléments de la relation marchande.
« Le prix de la course est de 53 euros. Le client me donne un billet de 50, bon, il n’a pas les 3 euros, je lui fais cadeau. En carte bleue… ce n’est pas possible de faire des remises. Si le compteur du taxi sort 7,30 et que vous demandez 7 euros. C’est la facture qui prime, je dois la TVA sur la facture », explique un gérant d’une société de taxi.
Lorsque vous payez chez votre commerçant, il jongle derrière les comptoirs de caisse entre divers moyens de paiement, comme le liquide ou les tickets restaurants, les clients, parfois impatients, ainsi que les normes relationnelles du commerce de quartier.
Les écriteaux de paiement ou les infrastructures de monétique, notamment avec le développement du sans-contact ou des monnayeurs, révèlent dans cette relation commerçant-client un autre acteur, les intermédiaires du paiement (réseaux de transactions VISA, TPE Sumup, etc.) et, en arrière-fond, les tentatives discrètes, dans le domaine de la Fintech, de réinventer voire d’essayer de faire disparaître l’acte de paiement.
Aude Danieli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.