08.07.2026 à 15:31
Cassandre Burnier, Lecturer in Communication, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Aujourd’hui, les médias en ligne peuvent suivre en temps réel les audiences de leurs articles et les réseaux sociaux analysent ce que vous lisez pour vous proposer d’autres contenus censés être plus en phase avec vos centres d’intérêt. Regard sur cette « mécanique de la donnée », à travers une enquête ethnographique au sein de deux groupes de presse belges.
Chaque matin, vous ouvrez l’infolettre de votre journal. Souvent, elle est la même pour tous les abonnés : une sélection et une hiérarchie d’articles décidées par la rédaction. Mais de plus en plus de journaux proposent des infolettres personnalisées, dont les articles semblent avoir été choisis à votre attention, en fonction de vos goûts et de vos habitudes.
Ce second type de sélection repose sur un algorithme qui analyse vos clics, votre temps de lecture et vos centres d’intérêt pour vous proposer les contenus jugés les plus « pertinents ».
Mais attention, cette personnalisation n’en est pas vraiment une. Un système de recommandation ne part pas de vous : il vous représente à travers des lecteurs jugés « similaires ». Vos clics et votre temps de lecture sont comparés à ceux d’autres milliers d’abonnés, puis l’algorithme vous range parmi des profils aux comportements proches.
Ce qu’il produit n’est pas le reflet de vos préférences singulières, mais une projection construite à partir de ces régularités collectives : ce que des lecteurs « comme vous » ont tendance à lire. Autrement dit, l’algorithme ne vous connaît pas : il vous classe.
C’est ce que j’appelle la « mécanique de la donnée ». Il ne s’agit pas seulement de la présence de chiffres dans les rédactions, déjà bien étudiée par des chercheuses comme Angèle Christin ou Caitlin Petre. Il s’agit de la manière dont la donnée se met à agir comme si elle parlait d’elle-même, telle une mécanique : elle automatise des tâches, quantifie ce qui ne l’était pas et fait converger des métiers longtemps tenus séparés : le marketing, la rédaction et la technique. Ce faisant, elle circule dans toute l’organisation et façonne, de proche en proche, l’information que vous recevez.
Mesurer l’audience n’est pas nouveau : la presse certifie sa diffusion depuis des décennies. Mais ses instruments restaient cantonnés à une opération bien délimitée : segmenter des profils de lecteurs pour vendre l’audience aux annonceurs.
La mécanique de la donnée, elle, ne procède plus par sondage : elle enregistre en continu le comportement de chaque lecteur et, surtout, elle change de place. La donnée circule. Elle ne se contente plus de compter les lecteurs une fois l’article publié, elle entre dans les réunions, les tableaux de bord, les décisions, et se met à peser sur ce qui sera produit, sur ce qui compte et ne compte pas. Mesure et production, longtemps distinctes, tendent à converger.
Pendant trois ans, j’ai mené une enquête ethnographique au sein de deux grands groupes de presse belges francophones. J’ai observé les réunions, suivi les professionnels de la donnée dans leur quotidien et écouté les tensions entre ceux qui fabriquent l’information et ceux qui la mettent en chiffres.
Ce que j’ai découvert, ce n’est ni le remplacement du journaliste par la machine ni un statu quo rassurant. C’est une redistribution des rôles, notamment en matière d’éditorial.
Lors de mon terrain, ces dispositifs n’étaient pas tous déployés : j’ai observé des mécanismes en train de s’installer. Et c’est précisément à ce stade qu’on voit affleurer les choix qui, plus tard, deviendront invisibles.
Dans l’un des groupes de presse que j’ai étudiés, un projet visait à attribuer un score à chaque article publié en ligne. Le principe (croiser la durée de consultation avec la taille de l’article) part de l’idée qu’un lecteur qui va au bout d’un long format est un lecteur engagé, donc plus susceptible de s’abonner et de rester exposé aux publicités. De cet engagement présumé, on tire une « valeur » chiffrée par article. Présenté comme un outil objectif, ce score devient un instrument de gestion.
Mais ce calcul repose sur des choix. Quelles variables retenir pour mesurer « l’engagement » ? L’équipe data et le marketing les définissent ensemble, au fil de réunions où l’on ajuste les « paramètres » : les mots du titre, sa longueur, la présence de chiffres, certains « mots forts ». Par exemple, le mot « coulisses » dans un titre appelle à cliquer ; celui-là même, vous l’aurez noté, qui ouvre cet article.
Le directeur du département data insiste pour que la rédaction soit, elle aussi, de la partie. Mais dans les faits, elle n’est représentée que par une personne, et de son propre aveu, ce qu’on lui présente reste trop abstrait pour qu’elle sache « quelles cartes [elle aurait] en main pour discuter avec les équipes ».
Reste l’usage qu’on en projette. Lors d’une réunion que j’ai observée, le directeur général reformule l’objectif : il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de pouvoir tenir aux rédactions un discours du type « Vous êtes censés faire autant d’articles engageants ; ce mois-ci vous en avez fait 35, vous deviez en faire 50, merci de rectifier le tir ». La donnée, censée décrire le réel, se met à prescrire ce que les journalistes doivent produire.
Au moment de mon enquête, le modèle n’était pas encore déployé : ce dialogue mensuel avec les chefs d’édition restait un horizon. Mais la mécanique était déjà inscrite dans les mots : c’est désormais au modèle de « déterminer les critères » d’un bon article, et aux rédactions de les valider.
Un second projet, observé sur plusieurs années, portait sur l’automatisation d’une infolettre quotidienne. L’idée : remplacer la sélection manuelle des articles par un algorithme de recommandation, nourri par les traces de lecture de chaque abonné.
L’enjeu est considérable. Sélectionner et hiérarchiser l’information constitue historiquement le cœur du métier de journaliste. Confier cette tâche, ne serait-ce que partiellement, à une machine, c’est toucher à ce cœur de métier. Une analyste de la donnée résume la tension avec lucidité : « On automatise des choses qui normalement devraient être dans la main, dans le pouvoir des journalistes. Ça touche un peu à leur ligne éditoriale ».
Face à cette tension, les équipes cherchent des compromis. Le rédacteur en chef adjoint accepte l’algorithme, mais à une condition claire : la rédaction garde la main sur la hiérarchie de l’information. L’algorithme peut suggérer (« ceci devrait aussi vous intéresser »), mais ne décide pas de la structure d’ensemble. Le journaliste reste l’expert de l’actualité ; la machine gère le trafic.
Ce partage des rôles dessine deux registres de personnalisation : l’un « curatorial », fondé sur le jugement humain et la signature éditoriale ; l’autre « prédictif », fondé sur les données comportementales. Les deux coexistent, mais leur frontière est constamment négociée.
Ce qui change en profondeur, c’est la nature de l’autorité éditoriale. Celle-ci ne réside plus seulement dans la personne du rédacteur en chef, mais se distribue entre des acteurs humains et des dispositifs techniques (algorithmes, métriques, tableaux de bord) qui participent tous, à leur manière, à décider de ce que vous lirez demain.
Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une dépossession, où les algorithmes remplaceraient les journalistes. La réalité est plus nuancée, sans être pour autant symétrique. Les journalistes ne disparaissent pas, mais ils négocient depuis une position de faiblesse : dans les dispositifs que j’ai observés, l’éditorial n’était souvent représenté que par une voix, face à des équipes de la donnée et marketing qui maîtrisent, elles, les paramètres du calcul.
Les professionnels de la donnée, de leur côté, ne sont pas des envahisseurs : ils se retrouvent dans un rôle de médiateur entre la rédaction et la machine, cherchant les bons réglages pour que le système fonctionne sans trahir l’esprit du journal.
Pour les travailleurs dont on automatise les tâches, l’enjeu dépasse la technique. L’un des scientifiques de la donnée que j’ai interrogés observe deux réactions chez ses collègues :
« Il y en a qui veulent se défaire des tâches monotones. Et il y en a d’autres qui avaient un peu leur fierté d’avoir ça à faire. Genre “C’est moi qui gère ça”. »
Perdre la tâche, c’est parfois perdre une part de soi dans l’organisation.
Ces transformations ne concernent pas que les rédactions. Elles touchent directement la qualité et la diversité de l’information que nous recevons. Si les algorithmes optimisent l’engagement (le clic, le temps passé), ils ne sont pas conçus pour garantir le pluralisme. Or certains sujets performent mal par construction : l’enquête locale au long cours, les matières arides mais nécessaires (un budget communal, une réforme administrative), certaines formes d’art, tout ce qui demande au lecteur un effort avant la récompense. Ce sont précisément ces angles-là qui risquent de glisser hors des radars dès lors qu’on hiérarchise l’information sur ce qui retient l’attention.
La question n’est donc pas tant de savoir si les données ont leur place dans les médias mais plutôt qui décide de ce qu’elles mesurent, valorisent et laissent dans l’ombre.
Cassandre Burnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.07.2026 à 21:31
Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po
La dirigeante du Rassemblement national, Marine Le Pen, a été condamnée en appel, mardi 7 juillet 2026, à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique et 100 000 euros d’amende dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national.
La présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale écope également de 45 mois d’inéligibilité, dont 30 avec sursis. Ayant déjà effectué les quinze mois depuis le jugement en première instance, elle peut être candidate et a confirmé, le soir même, sur TF1, qu’elle se présentait à la présidentielle. Marine Le Pen a également annoncé qu’elle allait se pourvoir en cassation « pour aller au bout des voies de recours ». Luc Rouban, directeur de recherche émérite au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), analyse pour nous cette décision.
The Conversation : Dans un communiqué, la cour d’appel de Paris a expliqué sa décision en précisant que doit être rattachée à la peine d’inéligibilité, qui a été prononcée, « la liberté de choix de l’électeur, condition d’expression du suffrage démocratique ». Cela revient-il à reconnaître que le jugement des urnes est supérieur à celui des tribunaux ?
Luc Rouban : Non, je ne crois pas, car on voit bien dans cette affaire que les magistrats ont entendu séparer deux registres bien différents : le juridique et le politique. Le registre juridique, renforcé récemment par toutes sortes de dispositifs sur la transparence de la vie publique – la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique notamment –, exerce maintenant un contrôle resserré sur le personnel politique et sur le financement des partis politiques. Et parallèlement, vous avez le registre politique, qui a évolué lui aussi vers une plus grande attente de moralité de la part des citoyens, autour de ce que les Romains appelaient l’auctoritas, c’est-à-dire la capacité d’être un exemple, doté d’une certaine force morale.
Finalement, vous avez des dispositions, dans le prononcé de la peine, qui permettent certes de stigmatiser la faute, mais sans avoir de conséquences politiques directes et en transférant la décision politique aux citoyens. Et c’est une marque d’intelligence de l’institution judiciaire que d’avoir séparé ces deux registres, surtout à un moment où elle très critiquée pour ses propres défaillances, notamment à travers l’affaire Lyhanna.
Marine Le Pen a annoncé sur le plateau de TF1 qu’elle allait se pourvoir en cassation, affirmant que cette procédure suspendait la peine prononcée. En quoi cette décision complique-t-elle l’affaire ?
L. R. : La question qui reste en suspens, c’est la date de la décision de la Cour de cassation. Plus cette décision interviendra tard dans la campagne, plus ce sera délicat de rendre une décision qui invaliderait la candidature de Marine Le Pen. Et le cas échéant, la campagne aura été lancée et Jordan Bardella n’aura plus, alors, qu’à la terminer.
On peut également penser que la décision de la Cour de cassation n’interviendra pas avant le 2 mai 2027, date du second tour. Si Marine Le Pen est élue, elle bénéficiera de l’immunité présidentielle. Si elle échoue, la décision n’aura plus de portée.
Peut-on être candidate d’un parti qui a fait de la probité l’un de ses chevaux de bataille tout en étant condamnée pour détournement de fonds publics ? Cette décision de la cour d’appel peut-elle lui coûter beaucoup de voix ?
L. R. : C’est un argument qui va être utilisé contre elle, bien sûr, mais en matière de probité, les électeurs appliquent une forme de gradation. En l’espèce, il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, à la différence, par exemple, de l’affaire Fillon. Là, c’est une question d’utilisation frauduleuse de l’argent du Parlement européen pour financer des assistants. Moralement répréhensible, mais moins choquante que d’autres affaires. Marine Le Pen sort finalement gagnante de cette séquence judiciaire, car elle peut montrer qu’elle poursuit son objectif malgré toutes les difficultés et les épreuves. Comme elle l’a dit sur le plateau de TF1, elle se sent investie d’une mission et elle adopte une posture sacrificielle. Mais cette stratégie est le signe d’un sens politique certain que redoutent ses adversaires politiques.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette élection de 2027 est particulière et ne ressemble pas à celles qui l’ont précédée : elle se situe à un moment très critique où les Français vont devoir faire un choix entre des visions sociopolitiques très différentes. La vision du RN, souverainiste, nationaliste, mémorielle, identitaire… Celle de La France insoumise (LFI) et sa nouvelle France de la diversité, la démocratie directe, le social. Le post-macronisme, assumé aujourd’hui par Édouard Philippe depuis son meeting de dimanche, qui s’articule autour de l’adaptation à la mondialisation. Et d’une certaine manière, peu importe qui porte ces visions. C’est dans cette perspective que Marine Le Pen se positionne.
Marine Le Pen a expliqué qu’elle n’aurait pas été candidate si elle avait dû porter un bracelet électronique. Était-ce un vrai frein dans cette campagne ?
L. R. : Évidemment, c’est difficile de faire campagne dans ces conditions et le juge d’application des peines, en décidant des conditions concrètes de cette peine, aurait eu un rôle important. Le bracelet aurait été le rappel de sa condamnation, mais elle aurait aussi pu en jouer, en faire le symbole de la « résistante enchaînée », qui, du fond de sa geôle, crie « justice pour le peuple ». Même contrainte dans ses déplacements, elle aurait pu se présenter comme une victime qui, entravée, appelle le peuple à un bouleversement du système sociopolitique. Dans le contexte actuel, marqué par de nombreuses condamnations de responsables politiques, notamment au niveau municipal, ça paraît de toute façon moins choquant que si c’était arrivé il y a vingt ou trente ans.
Présenté, pendant ces derniers mois d’incertitude, comme le probable candidat du RN à la présidentielle 2027, Jordan Bardella peut-il reprendre un rôle de numéro deux dans cette campagne ?
L. R. : Peut-être plus facilement que le rôle de numéro un, finalement. Selon moi, le véritable concurrent du RN aujourd’hui, sera Édouard Philippe, qui se positionne comme un post-macroniste à l’orientation droitière assumée. C’est en quelque sorte le candidat d’une droite libérale un peu autoritaire. Or, Jordan Bardella, dans une forme de trumpisme à la française, se positionne lui aussi sur un terrain libéral autoritaire, mais avec moins d’expérience qu’Édouard Philippe. Il n’a pas été premier ministre, il n’est pas maire d’une grande ville, il ne connaît pas l’appareil d’État… Tandis que Marine Le Pen, qui ne se dit ni de droite ni de gauche mais « d’en bas », dans une sorte de macronisme renversé, peut, elle, attirer une partie de l’électorat de gauche et des abstentionnistes. Elle est beaucoup plus dangereuse pour Édouard Philippe que Jordan Bardella. Nous aurons, dans ce cas de figure, une opposition qui sera quasiment un conflit de classes…
Propos recueillis par Laurent Bainier.
Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.07.2026 à 15:46
Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
Si Jordan Bardella est très actif sur les réseaux sociaux préférés de la génération Z, tels que TikTok, YouTube et Instagram, il investit aussi désormais beaucoup de temps sur Facebook. De janvier à mars 2026, les publications du président du Rassemblement national sur ce réseau social ont augmenté de 90 % par rapport à la même période en 2025. Sa stratégie y diffère sensiblement de ce qu’il déploie sur les autres plateformes.
Le président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella est aujourd’hui la personnalité politique la plus suivie sur TikTok, après Emmanuel Macron, grâce à une stratégie de communication fondée sur la personnalisation, la viralité et une apparente dépolitisation du contenu. Ses vidéos montrent des scènes de la vie quotidienne : il mange des bonbons, met de la mayonnaise sur un hot-dog, joue à des jeux vidéo, prend un verre, caresse un lapin, etc. Ces clips peuvent générer des millions de vues en quelques heures et s’inscrivent dans une logique de relations parasociales afin de répondre à la demande croissante de lien plus personnel avec les dirigeants politiques.
L’objectif principal sur TikTok semble être générationnel : les jeunes électeurs potentiels ont l’impression de « connaître » Bardella, indépendamment de son programme politique, lui garantissant un « capital politique » personnel, partiellement détaché des controverses historiques du parti. En somme, il adopte les codes de l’industrie des influenceurs pour construire et entretenir une communauté fidèle grâce à une stratégie en quatre volets : image d’authenticité, de proximité, d’accessibilité et de responsabilité (au sens « rendre des comptes » à ses followers).
Sur Facebook, nos recherches montrent que celui qui est aussi député européen du RN se détache de cette image d’influenceur pour tenter d’acquérir une stature présidentielle.
Facebook touche un public plus large (40 millions d’utilisateurs français sur Facebook en 2026 contre 25 millions pour TikTok), généralement plus âgé et socialement plus diversifié que TikTok.
L’architecture numérique de Facebook, construite autour de fonctionnalités, telles que les « amis » et les « j’aime », ainsi que le « filtrage algorithmique », qui hiérarchise la sélection, la séquence et la visibilité des publications, permettent de mettre en avant la personnalité de ses utilisateurs.
Cela rend Facebook particulièrement attrayant pour les partis d’extrême droite, qui sont généralement organisés selon des structures verticales et hiérarchiques, enclines à favoriser des organisations partisanes centrées autour d’un leader charismatique.
Notre analyse de 452 publications de Jordan Bardella sur Facebook depuis début 2026 révèle que cette plateforme lui permet de se façonner une stature présidentielle d’inspiration gaullienne.
Une des caractéristiques principales de la communication de Jordan Bardella sur Facebook est le recours à une multitude de publications pour couvrir un seul et même événement (interviews télévisées, séances de dédicaces ou réunions politiques). Ces publications sont mises en ligne en temps réel, ou peu après, ce qui crée une longue succession de messages. Le découpage des extraits en courtes vidéos thématiques donne l’impression que Bardella est prêt à répondre à toutes les questions sur tous les sujets. Il se présente ainsi comme une figure avisée et proactive, contrairement, selon lui, à la classe politique actuelle qu’il accuse d’apathie et de manque d’intérêt pour les gens ordinaires.
Sur le plan terminologique, cette dynamique s’exprime à travers la récurrence du mot « alternance » (52 occurrences), qui suggère que ce changement politique est réalisable dans un cadre démocratique, par opposition à l’idée de « révolution » (aucune occurence), plus facilement associée à l’idée de violence.
S’inscrivant dans le processus de « dédiabolisation », l’image « rassurante » de Bardella s’exprime également dans les nombreuses vidéos de discours prononcés au Parlement européen. Il montre ainsi qu’il peut apporter le changement tout en restant dans un cadre démocratique, s’éloignant à la fois de la stratégie frontiste originelle, consistant à quitter purement et simplement l’Union européenne (UE), et de la rhétorique agressive d’autres leaders populistes, comme le Britannique Nigel Farage.
Ces vidéos de « bains de foule » cherchent à créer l’image d’une lame de fond populaire et d’une cohésion sociale autour de sa personne. Lors de telles occasions (notamment les séances de dédicaces), il s’habille de manière décontractée, ce qui établit un lien avec les gens ordinaires et renforce le fil conducteur de son storytelling : il est issu du peuple et bénéficie d’un soutien populaire important.
Dans 16 % des publications de Bardella sur Facebook (73 posts), la gauche est la cible d’attaques dans ce qui s’apparente à une croisade culturelle où la défense de la civilisation française et de ses valeurs serait en jeu. Le courroux de Bardella vise plus particulièrement l’extrême gauche. La France insoumise (LFI) est, en effet, décrite comme une menace existentielle pour la survie de l’« âme française », trope typique des dirigeants populistes.
Au-delà de l’opposition idéologique traditionnelle, Bardella accuse le parti de Jean-Luc Mélenchon d’encourager la « bordélisation » de la politique française, un néologisme emprunté à Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, qui n’est pas sans rappeler la « chienlit » gaullienne, afin de se poser en défenseur du droit et de l’ordre.
Particulièrement actif sur les questions internationales, qui occupent 27 % de ses publications, Bardella se montre notamment très critique à l’égard de ce qu’il qualifie d’ingérence américaine et réclame une souveraineté totale de la France en matière de dépenses militaires et d’interventions à l’étranger.
Le 29 janvier 2026, par exemple, un extrait d’interview montre Jordan Bardella interrogé sur le revirement de la ligne de son parti concernant Donald Trump. Le président du RN y affirme qu’il n’a de « fascination pour personne » et que si le second mandat de Trump est une bonne nouvelle pour les États-Unis, c’est une « très mauvaise nouvelle » pour la France, car il renforce le processus de « vassalisation » amorcé par le gouvernement Macron.
Le terme « vassalisation » évoque le refus de Charles de Gaulle de devenir un « vassal » des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Cette référence intertextuelle permet à Bardella de s’éloigner des controverses du parti, dans une stratégie plus ouvertement présidentielle.
Enfin, dans l’ensemble des publications analysées, Marine Le Pen n’est évoquée qu’à 26 reprises (5,7 %) dont 20 fois au Salon de l’agriculture où elle partage la photo avec Jordan Bardella. En contraste, les publications assurant la promotion personnelle de Bardella (séances de dédicace, sondage de popularité) comptent pour près de 15 % des posts.
De même, 19 % des publications (86) expriment son soutien aux candidats RN, ce qui lui donne une stature d’autorité suprême au sein du parti lepéniste.
Le storytelling de Bardella sur Facebook met en scène un homme issu du peuple, un outsider politique providentiel, qui a identifié les différentes menaces pesant sur la nation française (perte de souveraineté, immigration, extrême gauche, etc.) et qui est prêt à y faire face, dans un cadre démocratique, consolidant ainsi la normalisation de son parti.
Cet imaginaire entre en contradiction avec le discours officiel du parti d’extrême droite, qui fait de Jordan Bardella un simple numéro deux du RN, alors que Marine Le Pen ignore, à ce stade, si la Cour d’appel de Paris l’autorisera à être candidate à l’élection présidentielle en 2027.
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.