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Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits.

19.02.2026 à 18:58

Les collaborateurs

F.G.

Donc ils ont eu une éducation. Ils sont allés aux écoles – enfin à Sciences-Po, ou en école de journalisme. Donc on leur a enseigné. Donc, ils ont appris. Ils ont appris l'Histoire. L'ont régurgitée – dans des copies, puis dans des articles, dans des discussions mondaines. Ils ont vu des documentaires – sur Arte. Des films. Sur la montée. Sur ce qui s'est passé, les processus à l'œuvre, les accélérations. À quoi les processus ont conduit. Ils ont été invités – et ont invité – à « méditer ». (…)

- Odradek

Texte intégral (3404 mots)


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Donc ils ont eu une éducation. Ils sont allés aux écoles – enfin à Sciences-Po, ou en école de journalisme. Donc on leur a enseigné. Donc, ils ont appris. Ils ont appris l'Histoire. L'ont régurgitée – dans des copies, puis dans des articles, dans des discussions mondaines. Ils ont vu des documentaires – sur Arte. Des films. Sur la montée. Sur ce qui s'est passé, les processus à l'œuvre, les accélérations. À quoi les processus ont conduit. Ils ont été invités – et ont invité – à « méditer ». Comment tout ça avait bien pu se passer. Au milieu de quelle inconscience, de quelle passivité, de quelles faillites, politiques, intellectuelles, morales. Après quoi, ils ont solennellement juré que « plus jamais ». Donc ils savent. Normalement.

Et puis voilà que tout se reproduit – mais comme à la parade. Il n'y a même pas à faire effort de généralisation ou de conceptualisation. Tout est à nouveau sous leurs yeux : l'enchaînement. À l'identique ou presque. Il n'y a qu'à regarder, et puis à qualifier. Mais rien. Non, non, il ne se passe rien – enfin rien de remarquable. En tout cas ici. Ailleurs, ah oui, c'est différent. Aux États-Unis, par exemple. C'est très différent, les États-Unis. Selon la règle la plus éprouvée du journalisme national, quand c'est « loin », on peut y voir – attention : ne pas utiliser pour Israël. À propos des États-Unis, par exemple, il est même autorisé maintenant de s'adonner au frisson de dire « fascisme ». En France ? Montée, enchaînement ? Franchement, non, on ne voit pas. Rien. RN, oui – quand même, on lit les sondages. Mais parfaitement républicain ; fascisme, non.

Inverser

À tout prendre, et dans la situation où nous sommes, « rien » serait de très loin préférable. Car, il n'y a pas « rien » : il y a l'inversion. Le problème politique en France n'est pas l'inexorable montée du fascisme, il est le bloc de la gauche antifasciste. Qui, à la limite, suggère-t-on mezza voce, pourrait bien être le « vrai fascisme ». Il n'est donc pas exact que « tout se reproduit » à l'identique. Le deuxième fascisme historique a cette particularité de nier absolument être un fascisme et d'en réserver l'infamie à ses opposants. À cet égard, une vidéo déjà ancienne a tout dit – c'est une parodie, mais elle est du dernier sérieux. On y voit un officier SS, apostrophé par un passant qui le traite de nazi, réagir outré et sarcastique : « Et pourquoi pas d'extrême droite pendant que vous y êtes ; voilà quand on est à court d'argument, on ressort la polémique nazie ; et notre Führer, je suppose que c'est aussi un nazi », etc. Tel est très exactement l'état réel du débat aujourd'hui. Un reportage de France Info se clôt sur l'évocation des « fleurs pour Quentin ».

Il suffirait pourtant de trois minutes de vidéo pour faire connaître la nature des groupes auxquels ce malheureux appartenait. Nous aurons plutôt le « choriste et philosophe », ou l'« étudiant en mathématiques », ça varie, en tout cas une figure de sagesse, de modération et d'empathie chrétienne. Mais ce à quoi il était réellement affilié, les hordes noires, les parades aux flambeaux, les bannières à croix celtiques, les bras tendus, le défilé néonazi auquel il participa le 10 mai dernier par exemple – c'est-à-dire toutes les manifestations d'authentique fascisme aimablement autorisées par Darmanin-Retailleau-Nunez – cela, les médias ne le montreront pas. Ils ne montreront pas non plus les vidéos, pourtant largement disponibles, des milices fascistes à l'œuvre, manches de pioche à la main, dans les rues d'Angers, de Rennes, de Lyon et d'ailleurs. Ils ne diront pas ce que devient la vie nocturne, dans des bars, des boîtes ou des librairies, quand une descente peut avoir lieu à tout instant. Ils ne montreront pas la photo de Retailleau en agréable compagnie du « Jarl », notoire chef de milice, illustration pourtant parfaite de ce que c'est qu'un arc fasciste. Ils n'égrèneront pas la liste de tous les tués de l'extrême droite – il est vrai qu'ils ont tous des noms à consonances bien trop peu chrétiennes, et puis personne alors n'en avait pas parlé. Ils ne diront pas les compassions différentielles de Macron qui prend quasiment le deuil pour un militant fasciste mais ne dit rien pour les meurtres commis par des militants fascistes – occasions pourtant nombreuses.

Bref, ils ne diront pas que s'il y a un antifascisme, c'est peut-être parce qu'en premier lieu, il y a un fascisme – parce qu'on ne peut logiquement pas précéder ce contre quoi on se définit. Et que, lorsque la société est abandonnée à des milices, tolérées par tout l'appareil d'État, depuis les bas-fonds de sa police jusqu'aux sommets de l'administration et du gouvernement, préfets et ministres, ignorées par les médias qui, eux, auraient le pouvoir de faire naître une réprobation sociale à l'échelle du pays, alors, oui, quand plus rien ne dissuade les milices, il n'est pas étonnant que certains n'aient plus envie de subir, forment le projet de se défendre – accessoirement de défendre les autres –, s'en donnent les moyens. Et il n'est pas étonnant non plus que se passe ce qui doit prévisiblement se passer quand la désertion d'un État complice ne laisse plus que la possibilité des face-à-face violents. Auxquels il appartiendrait normalement à la police de s'opposer – mais tout le monde sait désormais de quel côté est la police. Tout le monde, sauf les médias.

La montée fasciste ôtée du paysage, il ne reste qu'un incompréhensible « antifascisme », une absurde aberration, une violence pure et sans cause. Alors, franchissant d'un coup dix crans dans le mensonge, on peut titrer « LFI, le nouvel ennemi », comme France-Info, la radio publique d'extrême droite, dont on a ici retiré le « ? » parce qu'on n'est pas obligé de valider tous les degrés de l'hypocrisie. Ou bien, comme Sandrine Cassini, « LFI mise en cause par la droite et l'extrême droite », quand il est assez évident que le titre véritable devrait être « LFI mise en cause par Le Monde ». Il va falloir se souvenir de ce week-end de février 2026, parce qu'il restera sans le moindre doute possible comme un moment historique. Non pas que ce qui s'y est passé soit absolument inédit – la négation de la course au fascisme sous Macron, l'accablement de l'unique formation politique réellement d'opposition (puisque le RN ne propose que des intensifications de ce qui se fait déjà, et pour le reste un parfait statu quo). Non pas donc que tout soit inédit, mais que tout y a été porté à ce genre de degré extraordinaire où les variations quantitatives font des différences qualitatives. La bascule dans ce que, par commodité, on appelle la trumpisation, c'est-à-dire une manière hors norme de mentir, de déformer et de fabriquer, a saisi l'entièreté du paysage politique et médiatique, et cette bascule est totale.

Falsifier

Il n'est pas du tout adventice que cet événement suive de quelques jours à peine les propos de Nunez soutenant que les « contrôles au faciès n'existent pas », alors qu'ils ont été documentés par la Cour de cassation, la Cour européenne des droits de l'homme et le Conseil d'État. Et plus encore, l'ahurissante sortie du ministre des Affaires étrangères, exigeant la démission de Francesca Albanese sur la base de propos qu'elle n'a simplement pas tenus. L'une et l'autre déclaration survenues sans qu'aucun média n'en relève la gravité exceptionnelle, se contentant (dans le meilleur des cas) de rendre compte pour solde de tout compte. Un système médiatique normalement « sain » est une instance de rectification, et même de dénonciation pour indécence de ces falsifications. Or le système contemporain est devenu lui-même un agent de la corruption intellectuelle contre laquelle il est censé lutter, désormais tout occupé à ne pas dire ce qui est, quand il ne travaille pas à dire que ce qui est est le contraire de ce qui est. Aussi la presse de « fact-checking », en croisade, d'après ses propres prétentions, contre la post-vérité, a-t-elle elle-même tourné – retournement voué à lui rester pour toujours incompréhensible – en formidable machine à post-vérité. Il n'y a pas de fascisme, et l'antifascisme est un fascisme ; la FI est la violence même en politique et les milices réellement meurtrières n'existent pas ; les mots de la FI tuent mais pas ceux du Grand Remplacement, d'ailleurs « À bas le voile » n'a pas valu un clapotis de scandale à Retailleau ; la FI est l'antisémitisme reconstitué, quoique ceci ne puisse être documenté par la moindre procédure, mais la boue épaisse qui recouvre tout au RN – candidats ordinaires, groupes de messagerie, connexions miliciennes – est tenue pour non avenue, puisque le RN soutient Israël.

Israël, et son génocide. Voilà peut-être le lieu princeps – et symptomatique – de la bascule politique et médiatique. Le génocide à Gaza y fait l'objet de la même négation que la montée fasciste à l'intérieur, pour donner lieu à une alliance qui défie l'entendement, la logique et l'Histoire : le sionisme dans sa variante génocidaire (pas seulement) et le bloc aggloméré de défense de l'ordre bourgeois, depuis le PS jusqu'à l'extrême droite la plus antisémite. Avec pour unique ciment la haine de la FI. Il est vrai que seule dans le champ institutionnel à dénoncer le génocide et seule de gauche, elle se désignait à tous. Viendra-t-il à un média de s'interroger sur ce monde parallèle devenu le nôtre, dans lequel, par exemple, le fils d'un chasseur de nazis en appelle à « des grandes rafles » ? S'étonnera-t-on que, dans ce renversement des pôles magnétiques, le mensonge extrême règne en maître.

Et ceci jusque dans les cénacles bien élevés, celui de C politique, par exemple, équivalent dominical sur France 5 de la machine à sédation quotidienne C ce soir. Jean-Yves Camus, supposément un universitaire, y délire, car il n'y a pas d'autre mot, que Rima Hassan a qualifié tous les juifs de « génocidaires ». Aussitôt enchaîné d'une autre falsification qui lui fait dire que « du Jourdain à la mer » signifie expulsion des juifs – quand elle a systématiquement dit le contraire. Et pas un mot de reprise de Thomas Snegaroff, pas un mouvement d'interruption sèche et nette devant la fabrication à l'état pur. On préférera passer à autre chose – par exemple (au hasard) terminer avec la FI. Dont l'animateur note pour la formalité qu'elle n'est a priori nullement impliquée dans le drame de Lyon, mais ne tient pas moins à lui consacrer un bon dernier quart d'heure, qui donnera abondance d'occasions d'insinuer… qu'un peu quand même.

Sans surprise, on pouvait compter sur Macron pour offrir une synthèse parfaite : LFI / extrême-gauche / arc républicain (hors de) / antisémite – à l'aimable invitation de Frédéric Haziza, camelot de Radio J, à qui le journalisme est aussi étranger que le harcèlement sexuel est familier. En tout cas, on n'en attendait pas moins de celui par qui tout sera arrivé, et dont le système médiatique se sera acharné à nier que tout sera arrivé par lui. Pétain (grand soldat), Maurras (référence), Zemmour (consolation téléphonique), Valeurs Actuelles (entretien), mais aussi : violences policières déchaînées, impunité garantie, menées législatives ahurissantes (interdiction de filmer la police, présomption de légitime défense), racisme autorisé des expressions ministérielles, police idéologique à l'université, surveillance des réseaux sociaux sous couleur de protection de la jeunesse, répression ou interdiction des manifestations de soutien à la Palestine – effondrement général des libertés et droits fondamentaux, rétrogradation de la France au rang de « démocratie empêchée » (Civicus->https://monitor.civicus.org/globalfindings_2025/] ou de « démocratie défectueuse » (The Economist. Et enfin, et surtout : l'obsession, documentée, de livrer le pouvoir au RN, au prix, s'il le faut, de s'assoir sur le résultat électoral, comme en 2024. Car, dans la presse française, on se prépare déjà à s'inquiéter avec délice de ce que Trump pourrait faire des midterms, sans jamais rappeler que, piétiner les élections, chez nous, c'est déjà fait. Dans un silence total.

Collaborer

Le génocide à Gaza aura été le premier lieu de la trumpisation, mais tout sera venu s'y accrocher, et notamment « la violence » – de la seule FI, bien sûr. De la même manière qu'il n'y a pas d'antifascisme sans un fascisme qui le précède, il n'y a pas de violence qui monte de la société sans une violence qui lui a d'abord été faite – elle n'aura pas manqué depuis trois décennies, mais singulièrement sous la dernière, celle du macronisme. Plaise au ciel qu'il se soit trouvé une formation politique d'importance comme la FI pour capter cette violence réactionnelle, pour l'exprimer, mais en la mettant en forme, en lui donnant une élaboration, c'est-à-dire en transmutant la colère en conflictualité réglée – et que serait-elle advenue sinon, quels débouchés ne se serait-elle pas donnés ? On en finirait presque par rêver d'une insurrection en bonne et due forme, façon Gilets jaunes redux mais sous stéroïdes, qui viendrait chercher la bourgeoisie de pouvoir jusque chez elle pour lui enseigner de première main la différence entre vraie violence et conflictualité politique. Mais la bourgeoisie ne tolère même plus la simple conflictualité, et la seule opposition de gauche qu'elle est capable d'envisager, c'est la droite – Hollande, Glucksmann, Cazeneuve, qui on veut mais la droite. En vérité, elle n'est plus en état de comprendre quoi que ce soit, et n'est plus menée que par l'unique désir de préserver son ordre – dont elle voit au moins que le RN ne lui ferait rien risquer. Et ce désir fanatique s'est emparé avec furie de toutes ses têtes, politiques et médiatiques, raison pour quoi il n'est nul besoin, comme disait Bourdieu, de l'hypothèse d'un chef d'orchestre pour penser cette orchestration. Car c'en est une. En réalité c'est même une campagne.

On peut, et on doit, qualifier de campagne une entreprise aussi générale, aussi cohérente et aussi violente d'élimination d'une formation politique, la seule de gauche dans le paysage institutionnel électoral. Benjamin Duhamel, face à Manuel Bompard, peut bien battre de ses petits bras, trépigner qu'« on en a parlé » – des connexions du RN et du GUD, par exemple responsable du meurtre d'Aramburu. La vérité est que non, ils n'en ont pas parlé – pas comme ils parlent, dans une explosion de jouissance, de ce qui s'est passé à Lyon, pas comme ils somment à comparaître la FI, et la FI seulement. Car il y a belle lurette que le RN ne comparaît plus. Des transfuges de médias d'extrême droite sont devenus chroniqueurs du service public, jusqu'à France 5, à France Info surtout, devenue par excellence la radio de la collaboration. On y accroche quotidiennement les deux négationnismes, celui du crime contre l'humanité là-bas, celui de la montée fasciste ici, désormais profondément solidaires. Et dont le nouage ne s'exprime jamais si bien que dans ce topos inepte, mais repris partout, de « l'arc républicain », de qui y entre et de qui en sort –, il restera sans doute comme le fétiche de cette classe imbécile qui n'a même pas pour elle la grandeur particulière du cynisme : elle y croit dur comme fer. En réalité, elle restera comme le fait d'armes canonique des collaborateurs.

On en était à écrire, à propos de Quentin Deranque, que nous sommes à deux doigts de l'hommage national ou de la marche blanche, quand est tombée l'annonce de la minute de silence à l'Assemblée nationale. Un militant de l'extrême droite la plus violente. Honoré à l'Assemblée. Il fallait un dessinateur politique de génie comme Fred Sochard pour produire immédiatement l'antidote. « Et pour les victimes de crimes racistes ? », demande un personnage. « Des années de silence, ça vous suffit pas ? », répond Yaël Braun-Pivet.

Mais tout de même. Une classe entière, minoritaire, nuisible, radicalisée dans la défense fanatique de ses privilèges, prête à tout, installe littéralement l'extrême droite, quand elle ne l'appelle pas de ses vœux, niant bien sûr avoir la moindre intention de cette sorte, n'en faisant pas moins tout ce qui est nécessaire. L'extrême droite, ça n'est pas grave. Après tout, nous avons déjà bien dégagé la piste, bien préparé le terrain, nous sommes déjà racistes, libérés de l'État de droit et des élections, militants de toutes les autorisations policières, peu inquiets des milices – ne rendons-nous pas un bel hommage à l'un des leurs ? Non, ce qui est grave, ce sont « les autres », leurs impôts, leur passion pour les Arabes, ici et à Gaza, leurs objections au capitalisme, leur pénible tropisme pour les dominés, leur défaut de sympathie pour les puissants – pour nous, quoi. Mais nous ferons tout ce qu'il faut. Nous avons appris, mais en fait non, nous avons tout oublié : de l'Histoire – nous nous sentons beaucoup plus légers. Alors nous distordrons, nous fabriquerons, nous falsifierons, nous inverserons – pour tout dire, nous ne nous voyons pas beaucoup de limites, un peu comme Epstein (c'était un trait d'humour). Nous n'aurons même pas l'impression de mentir car à force d'intoxiquer le public, nous nous sommes auto-intoxiqués et, maintenant, nous croyons à tout ce que nous disons. C'est l'âme claire et d'un mouvement très libre que nous collaborons. Donc non, nous n'avons rien appris de l'Histoire. C'est notre manière d'y entrer !

Frédéric LORDON
18 février 2026
« La pompe à phynance », blog hébergé par Le Monde diplomatique
Illustration : Odilon Redon.

16.02.2026 à 08:24

Digression sur l'ombre qui gagne

F.G.

Un de ces tristes matins d'hiver, Raoul , un vieux copain, m'appela aux aurores, me tirant brutalement d'une nuit insomniaque et comateuse. Le bougre, à 7 h du mat, souhaitait prendre de mes nouvelles, mais surtout confronter nos points de vue sur l'état désastreux d'un monde dont ses dirigeants sont en train de rouvrir toutes les vannes du refoulé d'un temps – les années 1930 – qu'à tort on a longtemps relégué au musée de l'histoire ancienne. De fait, j'avais prévu de dormir un chouïa de (…)

- Digressions...

Texte intégral (2889 mots)


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Un de ces tristes matins d'hiver, Raoul [1], un vieux copain, m'appela aux aurores, me tirant brutalement d'une nuit insomniaque et comateuse. Le bougre, à 7 h du mat, souhaitait prendre de mes nouvelles, mais surtout confronter nos points de vue sur l'état désastreux d'un monde dont ses dirigeants sont en train de rouvrir toutes les vannes du refoulé d'un temps – les années 1930 – qu'à tort on a longtemps relégué au musée de l'histoire ancienne. De fait, j'avais prévu de dormir un chouïa de plus pour récupérer un peu d'allant. « On dit 11 h au rade de la Bastoche que tu connais », a annoncé impérativement Raoul ! Et quand il dit, il dit, Raoul. On ne discute pas. D'autant que c'est un homme doté d'un don de conversation inégalable et que, malgré son presque grand-âge – quatre-vingt piges passées –, il lui en faut beaucoup pour succomber à l'accablement. Du moins le croyais-je. Mais là, dès que nous fûmes réunis, j'ai vite compris que, quelque part, sa superbe et sa cuirasse avaient cédé devant les avanies que le destin autoritaire, voire postfasciste, du monde nous infligeait jour après jour. D'entrée, ses premiers mots laissaient, en effet, peu de doute sur son état moral : « Je ne sais pas si tu l'as remarqué, compagnon, mais l'ombre gagne partout. » Dans sa bouche, ce constat ravageur relevait d'un appel. La mécanique ironique habituelle qui huilait depuis toujours son très spécial usage de la dialectique s'était visiblement enrayée.

– Ça commence bien, dis-je.

– Mais tout atteste que ça finira très mal ! ponctua Raoul, sérieux comme un pape gagné à l'humour noir.


Le premier round fut d'élucidation. Aux dires de l'ami, qui connaissait très bien les États-Unis – où il s'était rendu souvent et où, dans les années 1970, il s'était lié d'amitié avec Murray Bookchin –, le second mandat de Trump, dont il suivait assidûment, et sur tous supports, les « dingueries », sonnait comme une alarme dont la puissance se faisait chaque jour plus stridente.

– Le postfascisme, c'est cela, précisément cela : un étalage permanent de la force brute, une ignorance crasse de l'histoire, un mépris insolent de toute règle et la toute-puissance d'une “intelligence” artificielle mise au service d'une cause abjecte.

Je le laissai parler, étonné de l'usage que lui, plutôt technophobe, fit, ce matin-là, de son téléphone portable où il avait stocké quantité d'images, captées sur les réseaux asociaux, des abominations commises par la police-milice anti-immigration de l'agence ICE [2], dont celles, visibles sur divers angles, des exécutions gratuites, à Minneapolis (Minnesota), le 7 janvier dernier, de Renée Nicole Good, une mère de famille de 37 ans, et celle, le 26 janvier, d'Alex Pretti, un infirmier en réanimation, âgé lui-aussi de 37 ans, abattu alors qu'il était venu filmer les probables exactions des agents de l'US Customs and Border Protection (USBP), une agence relevant, comme l'ICE, du département de la Sécurité intérieure étatsunien. À chaque clic, le visage de Raoul se crispait.

– Ce sont des fascistes, compagnon, de purs fascistes des temps archaïquement postmodernes que nous vivons ; cette gangrène, tu le sais autant que moi, peut s'étendre comme un brasier. Toutes les digues sont en train de sauter.

– Mais tu ne penses pas – ai-je tenté, pour le sortir de la pression affective que visiblement il ressentait – que, d'une certaine manière, ce que recherche Trump et sa bande, c'est à nous terroriser en nous enfermant dans nos affects, et ce faisant en nous désarmant. J'ai toujours, pour ce qui me concerne, la faiblesse de penser que notre meilleure arme, c'est précisément de penser sérieusement le monde tel qu'il va en nous entraînant vers le chaos, mais aussi de réfléchir collectivement à la meilleure manière de résister à cette fuite en avant vers le pire.

– Tu as raison, amigo. On se connaît depuis belle lurette : un presque demi-siècle, tu te rends compte… Chaque fois que nous avons été confrontés à des situations concrètes, on les a d'abord pensées, analysées. Mais chaque fois, nos affects étaient au cœur de nos impulsions. Ils n'enferment pas, compagnon, les affects, ils disent un état d'âme, ils mobilisent d'abord le corps. La tête vient après, quand elle vient penser l'affect et l'objectiver. La grande différence entre le temps dont nous parlons – celui d'avant la grande défaite de la pensée – et de notre présent de catastrophes répétées, c'est le rythme effréné de prolifération de la barbarie. On ne peut suivre ses effets qu'en spectateur accablé, mais désireux de n'en pas perdre une miette. Debord avait raison : « Le spectacle est le discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux » [3]. Quand des monstres comme Trump, Poutine, Netanyahu, tant d'autres le dominent, les médiocres qui le promeuvent sont, non seulement, complices du crime, mais porte-voix du néant éthique qui les habite. Donc pensons, si tu y tiens, mais sans chasser nos affects.


Bien sûr, la balle était dans mon camp. Je savais Raoul assez habile pour rétablir l'équilibre en la renvoyant à son interlocuteur quand il se sentait déstabilisé par un défaut de faiblesse.

– Nous serons d'accord, j'en suis sûr, pour nous entendre sur le fait que l'affect est au cœur de toute démarche de pensée qui, elle, s'arrime à le dépasser pour le rendre opérationnel. Car il ne suffit pas d'haïr les monstres susnommés pour les contrarier. Il faut comprendre les motivations et les réflexes prédateurs qui fondent leurs actes criminels. Les États-Unis et leurs alliés, l'Occident plus généralement, sont en train de subir un choc de réalité. De fait, Big Brother, sa pièce maîtresse, n'existe plus que comme souvenir d'une surpuissance. Son déclin prolongé est avéré et, probablement, irréversible. Économiquement, il a perdu tous ses atouts au profit de la Chine, qui est en train de gagner – et dans les grandes largeurs – la guerre économique inter-capitaliste. C'est elle qui alimente le marché de ses marchandises. L'industrie américaine est tombée à un niveau tellement bas que son relèvement semble impossible. D'où son désir – assurément fou – de se réinventer comme Néo-empire interventionniste et guerrier alors que, depuis presque quarante ans, toutes ses aventures militaires se sont soldées par des échecs cuisants. Le parallèle est ici évident avec la chute de l'Union soviétique, en 1991, qui intégra son déclin en se débarrassant d'un communisme largement inexistant et en ralliant le monde dit libre, mais sans cesser de se penser comme État opérant, conquérant et despotique. Dans le cas russe, Poutine, pur produit kagébiste, remonta avec succès la mécanique nationale-populiste pour maintenir la Russie dans le concert des puissants. Sa sale guerre contre l'Ukraine fut sa manière de confirmer sa capacité de nuisance. Dans le cas américain, Trump et la bande de dangereux illuminés qui l'entourent s'ingénient à fomenter des opérations guerrières assez grotesques, comme celle du Venezuela, dont le seul but serait de mettre la main sur sa copieuse réserve de mauvais pétrole, aventure dont le seul effet, à ce jour, est, semble-t-il, d'avoir capturé à la mafieuse, parfaitement illégalement en tout cas, Maduro et son épouse.

Quant à ses prétentions sur une conquête du Groenland, elles sont d'autant plus grotesques que les States disposent déjà, et depuis 1951, non seulement d'une base militaire opérationnelle en territoire groenlandais, celle de Pituffik (ex-Thulé), mais aussi d'un accord d'extension possible de son périmètre signé à la même date avec le Danemark – devenu de facto protectorat américain. Quant au sort des Groenlandais depuis que les Yankees s'y sont installés, tout le monde s'en fout. Et pourtant, il en dit beaucoup de la folie d'un monde qui couve depuis longtemps : déplacements massifs de populations attachées à leur territoire, expérimentations douteuses comme cette tentative de construction sous la glace d'une base de lancement de missiles et d'un dépôt d'armes chimiques que le réchauffement climatique pourrait ramener à la surface, accumulation de déchets toxiques en tout genre. De quoi donc est fait le soudain intérêt de Trump pour un territoire déjà placé (encore de facto) sous son contrôle ? De rien. D'un coup de tête, d'un bluff, d'une lubie. Ou, possiblement, d'une vague promesse qu'il aurait faite à son pote transhumaniste nazi Elon Musk, patron de SpaceX, de lui offrir de la place pour la construction d'infrastructures servant ses sordides intérêts commerciaux. C'est ainsi qu'il faut probablement saisir ce mafieux qui préside aujourd'hui aux destinées d'un pays hébété par ces outrances. La culture de Trump, c'est le business, cette idée pathologiquement criminogène qui prône que tout s'achète et tout se vend, même les consciences, doublée dans son cas d'un prolongement qui fait sa marque, à savoir que le viol – des âmes, des esprits, des corps, des territoires – reste l'arme du fort, la preuve même de sa puissance. C'est ce type odieux au-delà du raisonnable qui a remporté l'élection américaine de 2025 avec 49,8 % des suffrages, mais un petit 1,5 % de différence avec sa peu brillante rivale démocrate.


Raoul m'avait écouté sans m'interrompre, mais en manifestant quelques moments de doute. Ses mimiques en attestaient.

– Je t'accorde un avantage. C'est ta capacité à transcender l'affect que nous partageons en une vision globale et indéniablement pensée d'une situation où Trump ne serait, in fine, pour la classe dominante d'un Empire en voie d'effondrement, que le parangon du type qui osera tout, même le pire, surtout le pire, pour la sauver d'un naufrage à venir.

– C'est une manière de me comprendre, mais un peu biaisée. Au-delà de Trump et des États-Unis, nous assistons depuis longtemps déjà à une médiocratisation générale du monde. Sa caractéristique, c'est de toucher toutes les classes. Si une ombre gagne, l'ami, c'est celle-là, et elle se propage désormais à grande vitesse. L' « enseignement de l'ignorance », si justement analysé en son temps par Jean-Claude Michéa [4], a largement produit ses effets dans l'effondrement culturel et éthique d'un monde qui produit – à la chaîne, dirais-je – des femmes et des hommes de pouvoir d'une médiocrité affligeante. Pour nous, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, le compte y est. Michéa y voyait l'effet d'un « déclin régulier de l'intelligence critique, c'est-à-dire de cette aptitude fondamentale de l'homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale [5]. » Pour ma part, j'aurais évité de qualifier de « morale » cette impérative « nécessité ». Car, sans repères temporels, sans connaissances minimales de l'histoire des anciens temps, l'horreur que provoquent des images comme celles des crimes gratuits de Minneapolis, est certes constatable par n'importe quel humain non déshumanisé, mais elle ne l'affecte que moralement sans qu'il en tire forcément une leçon sur la portée politique de ces crimes gratuits commandités par une puissance en voie de fascisation absolue. Ce que je veux dire par-là, c'est que cela fait longtemps que l'indignation ne suffit plus. Il faut l'inscrire dans l'Histoire, à sa place et selon ses capacités. En cessant d'en être le spectateur affligé mais impuissant. Notre rôle, compagnon, au vu de ce qu'on a vécu, c'est de faire en sorte que cette jeunesse qui bouge et se mobilise ne soit pas simplement affectée par tant d'inhumanité, mais transforme ses affects en actes de résistance. C'est, de mon point de vue, ce qui se passe précisément à Minneapolis et dans bien des villes des États-Unis. On y voit se constituer un mouvement massif et pluriel de résistance active et organisée à l'ignoble. Une résistance qui, si elle s'élargit, se structure et tient, face à la répression de l'ICE, dans le soutien sans faille aux immigrés traqués par le fascisme trumpien, aura tracé la route à suivre partout ailleurs. Les temps que nous vivons, ai-je tendance à penser, sont trop durs pour se laisser aller au seul désespoir des défaites annoncées. Il convient de s'armer pour les comprendre et les retourner en victoires. Tu ne crois pas, Raoul ?

En guise d'approbation, l'ami leva son verre et entonna L'Internationale.

Oui, il ne dépend que de nous que les mauvais jours finissent !

Freddy GOMEZ


[2] Immigration and Customs Enforcement, agence fédérale américaine chargée de l'application des lois sur l'immigration et les douanes, fut officiellement créée par l'administration Bush le 1er mars 2003, dans le cadre d'une vaste réorganisation gouvernementale consécutive aux attentats du 11 septembre 2001. Le retour de Trump à la Maison Blanche, en janvier 2025, marque un tournant majeur pour l'ICE, dont les moyens financiers ont spectaculairement augmenté.

[3] Guy Debord, La Société du spectacle, thèse 24, Buchet-Chastel, 1967.

[4] Jean-Claude Michéa, L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, 1999, Climats.

[5] Op. cit., p. 15.

09.02.2026 à 12:07

Des stats aux stals

F.G.

Je m'empresse de revenir vers vous pour vous remercier très chaleureusement ! L'appel au secours de « Label au bois dormant » n'aura vraiment pas été vain, car, même si vous ne m'avez adressé aucun des messages de soutien espérés, la « direction » m'envoie ce jour les statistiques de lecture… Eh ! bien, vrai, je ne fus jamais si bien regardée ! Pour fêter ça, je me suis empressée d'aller changer de poitrine. La dépense fut des plus modestes, les Francilien.ne.s ici présent.e.s le comprennent (…)

- Marginalia

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Je m'empresse de revenir vers vous pour vous remercier très chaleureusement ! L'appel au secours de « Label au bois dormant » n'aura vraiment pas été vain, car, même si vous ne m'avez adressé aucun des messages de soutien espérés, la « direction » m'envoie ce jour les statistiques de lecture… Eh ! bien, vrai, je ne fus jamais si bien regardée ! Pour fêter ça, je me suis empressée d'aller changer de poitrine. La dépense fut des plus modestes, les Francilien.ne.s ici présent.e.s le comprennent sans peine aux vues des réjouissances publicitaires qui s'affichent sur les murs du métro : il s'agissait pour moi, tout simplement, d'acheter du jambon de la marque « La Vie », lequel se targue d'être sans viande. Pour les provincieuses, j'indique qu'un autre credo de cette bonne maison est : « Faut évoluer : on n'est plus dans les années 2025 ». Ils ont raison, 2025 fut pourrie. Sur cette base, et cela est patent depuis les tout premiers jours, la suivante évolue. Du reste tout le monde le sait bien, évoluer, voire même muter, tel est notre destin.

Grâce à vous donc, je suis en pleine forme et la déduction ne fait pas un pli : les statistiques sont thérapeutiques. L'État l'a compris, qui en produit sur nos pratiques sexuelles et leurs évolutions. Après nous avoir servi des pourcentages de chacune des positions possibles, les médias nous l'assènent en conclusion : les rapports sexuels sont à la baisse tandis que les violences augmentent. La solitude, quant à elle, n'a jamais été autant à la hausse. La chose est claire, on espère nous soigner grâce à une approche de type « alcooliques anonymes » : ah ! finalement, je ne suis pas seul.e à être seul.e. Vraiment, ça fait du bien !

Mais, et si ce n'était pas assez clair, malgré tout ? Car je me suis laissé souffler à l'oreille que le « management de la qualité » (dont je vous entretenais il y a peu) est aussi parlant pour certain.e.s que le sont les univers parallèles quantiques. Il me faut donc envisager de vous donner céans une leçon de statistiques appliquées. Commençons donc par le haut du panier en prenant un exemple parmi d'autres : Sybile Veil. Rendons-lui grâce de ce que France Culture n'est plus très loin d'équivaloir France Inter, elle-même en mutation vers RMC. Sybile Veil est Présidente de Radio France depuis 2018, c'est dire qu'il s'y passe la même chose qu'à l'hôpital public dans les années 2010. Label Sybile y était en charge de réfléchir à la stratégie et d'organiser, en conséquence, le déploiement des programmes de transformation des hôpitaux. Mais au fait, c'est comment qu'on transforme ? (On parle aussi beaucoup dans le monde du travail, et de façon fort docte, de « mutation » comme déjà évoqué, mais également d' « hybridation »).

Transformer ? Rien de plus simple en fait : une dose de resserrage budgétaire d'un côté – avec par exemple la Réforme Générale des Politiques Publiques (RGPP) voulue par Sarkozy sur le modèle du New Public Management voulu par Thatcher – et une dose de « management de la qualité » pour, dans ce contexte, faire marcher les troupes en rangs serrés. Mais qu'est-ce donc que la qualité ? Au quotidien, c'est ce que l'on retrouve dans tout ce qui est certifié ou labellisé. En voici un exemple [en italique les termes de base de toute démarche qualité et quelques explications entre crochets] : la Chine à récemment décerné un prix littéraire à un roman entièrement conçu par IA. Les risques de scandale possible, si des éditeurs publiaient de tels livres sans en avertir les lecteurs, ont fait qu'immédiatement, en France, championne en matière de certification [1], un label « Création Humaine » a été imaginé par la maison d'autoédition Librinova. On nous explique, à la radio, de quoi il retourne : « Charlotte Alibert, directrice de Librinova, nous détaille le processus pour l'auteur : “ La première étape, c'est l'engagement de l'auteur [engagement : une VALEUR incontournable, et c'est toujours la première étape d'une démarche qualité que de définir des valeurs], et ensuite, il y a la partie vérification [ne pas dire CONTRÔLE, on est à la radio et le mot fait un peu peur… « contrôle qualité »]. Soit d'abord une vérification automatisée avec l'utilisation de logiciels : c'est l'intelligence artificielle qui va venir détecter l'intelligence artificielle puisque finalement c'est elle qui se connaît le mieux [!]. Ensuite, il y a un auditeur [du terme « auditer », un incontournable de la certification] qui va interviewer l'auteur, et ce même auditeur va ensuite faire une lecture échantillonnée de l'ouvrage » [le fondement de toute démarche qualité : cotation, échantillonnage et évaluation statistique]. La journaliste indique, pour conclure, qu'une directive européenne devrait prendre effet en 2026, ce dont se réjouit le Directeur de la Société des gens de lettre, car cela permettra de mettre en œuvre un « label de droit » qui sera donc certifié par l'UE et permettra « d'informer les consommateurs » [2] :
– « Radio France a obtenu le label “Alliance” décerné par l'AFNOR en novembre 2022 et confirmé en 2024 » [3] ;
– « l'AP-HP obtient la plus haute accréditation internationale pour le référentiel de son Label “Qualité et sécurité des soins à l'international” » [4] ;
– « la Certification HAS [5] : pilier de l'excellence et de la sécurité des soins en France, et ses évolutions clés pour 2025 [6] ».

Quel rapport entre cette liste indigeste et les statistiques, ou le fait d'avoir à serrer les fesses au boulot ? La réponse pourrait prendre des pages tant la qualité sait être procédurière, c'est même à vous en dégouter d'essayer d'y comprendre quelque chose. Prenons donc un exemple détente : vous êtes au bord de la mer en Bretagne et descendez dans un hôtel faisant partie de ceux, nombreux, qui sont certifiés « qualité » (ISO 9001) [7]. Vous y trouverez, dans la salle de bain, une fiche indiquant que le nettoyage a bien été effectué de telle à telle heure. C'est la femme de ménage qui l'aura remplie puisque les procédures « qualité » la tiennent dans l'obligation d'autocontrôler la bonne réalisation de son travail en remplissant cette fiche de pointage. Laquelle fiche sera ensuite vue et contrôlée – potentiellement au moins, ce qui suffit – par les clients dont vous faites partie. À l'issue de votre séjour, vous allez être invité à remplir un questionnaire de satisfaction [8] puisque, dans une démarche « qualité », ce procédé est incontournable. La femme de ménage sait parfaitement que tout commentaire négatif que vous pourriez faire sur la propreté des chambres lui sera dûment rapporté, motif principal pour lequel elle s'autocontrôle sérieusement. Vous n'êtes pas femme de ménage ? Assurément non puisque dans cette fable vous êtes le client à satisfaire, mais puisque la roue tourne, lors de votre retour au travail, vous ou votre service serez pareillement évalué par un client (l'AP-HP, par exemple, envoie des questionnaires de satisfaction par mail à l'issue des consultations à l'hôpital). Tout comme pour les femmes de ménage, le contrôle et l'auto-contrôle vous sont ainsi devenus des routines, et puisqu'il en va de même pour tout le monde salarié, noter individuellement un chauffeur Uber ou une livreuse Deliveroo va finir par relever d'une sorte de bon sens commun, celui des clients (à satisfaire) que nous sommes.

Mais revenons à l'hôtel. Avec ses questionnaires de satisfaction l'hôtelier semble se préoccuper de ses clients, ce qui est bon pour son image de marque, et donc pour les affaires, c'est du reste la raison pour laquelle il a investi les sommes nécessaires à sa labélisation « qualité ». Et, bonus et non des moindres, il aura moins souvent à faire contrôler physiquement le travail des femmes de ménage puisqu'elles se savent surveillées par les clients, cela fait donc gagner à l'hôtelier des heures salariées de professions intermédiaires. Les femmes de ménage, quant à elles, travaillent plus vite qu'avant puisqu'elles doivent noter leurs heures de passage dans les chambres. Leur rythme a été prédéfini et normalisé et leurs heures de travail sont vérifiables sur les fiches accrochées dans les salles de bain. Il y a donc fort à parier que les femmes de ménage sont moins nombreuses depuis que le ratio « temps pour une chambre/nombre de chambres » a été dûment calculé. Conclusion, on peut parier, sans craindre de se tromper, que cet hôtel fonctionne avec un nombre d'heures salariées inférieur (professions intermédiaires et femmes de ménage) à celui d'un autre hôtel équivalant qui ne serait pas certifié. On peut également parier que la qualité du service rendu en a pris un coup.

La déshumanisation des activités et des relations amoindrissant la motivation, par ailleurs, la procédurisation du travail entraînant une forme de déresponsabilisation (« ce n'est pas dans la procédure »), ce système engendre une perte de confiance entre salariés et hiérarchie, il s'alimente donc de lui-même puisqu'il incite à… renforcer les contrôles. Il s'agit donc d'une forme de cercle vicieux : plus ce système est en place, plus les relations sociales et de confiance se délitent, plus les contrôles sont nécessaires, plus les relations sociales et de confiance se délitent, etc.

Sans aucun ajout ou remplacement par la technologie, on voit, avec cet exemple, que la standardisation (procédures qualité) et l'évaluation de la « satisfaction » permettent, à elles seules, de faire des gains de productivité et des économies substantiels. La technologie n'est qu'une étape postérieure permettant de faire encore un tour de manège supplémentaire en matière de gains. Les procédés, quant à eux, sont restés les mêmes, ce sont ceux de la stimulation et du contrôle. Plus ce système est technicisé (fiche de pointage/questionnaires, puis applications informatiques et numériques), moins les fonctions de contrôle physique sont nécessaires. Et donc… plus les gains prolifèrent.

L'apparente contradiction, au niveau des fonctions de contrôle (augmentation des nécessités de contrôle, d'un côté, diminution des professions intermédiaires de contrôle, de l'autre) se résout par la remontée des fonctions correspondantes dans la pyramide hiérarchique. Les dispositifs sont progressivement complétés par des investissements dans des techniques et des technologies de contrôle de plus en plus performantes. Les effectifs diminuent ainsi, tandis que les gains augmentent. Tout comme les salariés, les nantis se font de moins en moins nombreux, mais eux voient leurs gains augmenter tout en étant dotés de moyens de contrôle de plus en plus efficaces.

Par ailleurs, sous couvert de « satisfaction client », la qualité introduit, à l'intérieur même de chaque fonction, une division temporelle et qualitative des tâches, ce que l'on nomme des objectifs. Cette pratique mène, en quelque sorte, à un retour du travail à la tâche contre lequel les syndicats s'étaient ardemment battus à l'époque du capitalisme ultralibéral. Chaque objectif individuel – dont l'atteinte est mesurée grâce à des critères objectivables – est susceptible d'avoir un impact sur la relation contractuelle (remontrances, voire licenciements), ou sur le salaire (primes). Il s'agit là d'une évolution des conditions d'exercice du salariat fort utile pour détricoter le droit du travail et le faire évoluer vers des formes telles que, notamment, l'ubérisation (paiement à la course), ou encore, le statut d'autoentrepreneur (paiement à la mission).

Ces explications sont allées fort vite en besogne tant la chose est retorse et lénifiante à appréhender, mais, vous l'aurez compris, les procédures et les questionnaires permettent de faire des cotations à partir desquelles on élaborera des statistiques de temps passé et de comportements idoines permettant de remonter ainsi quelques bretelles individuelles et de réorganiser les services au bénéfice des clients rois que l'on prétend que nous sommes. La visée est bien de faire des gains sur la masse salariale tout en surveillant au mieux les salariés de reste.

La qualité le proclame : elle est un « système de management », celui au sein duquel les rois sont des cons, d'autant que ce ne sont pas eux qui tiennent le sceptre. Imposées dans les usines au début des années 1980, les approches « qualité » se sont peu à peu généralisées, dans le monde du travail salarié au plan mondial ; les délocalisations de la fin du siècle passé ont constitué l'un de leurs facteurs de diffusion les plus conséquents. L'État français en est très friand depuis, a minima, la présidence Sarkozy. À compter de celle-ci, ce système de management n'a cessé de s'étendre, notamment dans la fonction publique. Les hôpitaux en savent quelque chose. La numérisation de la satisfaction, via force applications, n'est qu'une privatisation achevée de la même approche, celle du contrôle et de l'autocontrôle. Des stats aux stals, il n'y avait qu'un pas.

Babaly NARSOUACK


[1] La certification est l'aboutissement d'une démarche qualité, elle est délivrée par une instance externe à l'institution qui s'est engagée (moyennant finance) dans une telle démarche. La certification ou labélisation constitue une sorte de diplôme de bonne conduite à faire valoir auprès de la clientèle (ou des usagers des services publics).

[2] Hélène Combis. Journal de 18h le 16/01/2024. France Culture.

[5] Haute Autorité de la Santé. Ses certifications, fondées sur l'approche internationale qualité de l'ISO (voir plus loin), ont un caractère obligatoire pour les structures médicales françaises.

[7] International Organization for Standardization, https://www.iso.org/fr/home.html

[8] La norme internationale qualité ISO 9001 précise ses « exigences » en matière de « surveillance » : « L'organisme doit surveiller la perception des clients sur le niveau de satisfaction de leurs besoins et attentes. L'organisme doit déterminer les méthodes permettant d'obtenir, de surveiller et de revoir ces informations. » Bien des gens ont pris l'habitude de remplir de tels questionnaires, ne serait-ce qu'à l'issue d'une quelconque formation continue, puisque cela fait plus de trente ans que cela est obligatoire dans ce domaine où les formateurs sont de statut précaire, soit vacataires, soit travailleurs indépendants. La chose n'a donc fait que se développer avec l'augmentation des statuts précaires, tels que ceux des livreurs Deliveroo ou des autoentrepreneurs. Dans le même mouvement, celui de la précarisation des emplois, cette même pratique s'est développée pour les salariés, avec par exemple les logiques client interne/externe et les évaluations à 360°.

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