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Revue Européenne des Médias et du numérique

30.07.2026 à 09:00

États-Unis : le Pentagone se fâche avec Anthropic et signe avec OpenAI

Alexandre Joux

En refusant d’assouplir les conditions de mise à disposition de Claude au Pentagone, Anthropic a perdu son contrat. OpenAI, son rival, l’a récupéré, mais son PDG Sam Altman indique avoir obtenu des garanties plus importantes sur les usages à risque de


Texte intégral (2560 mots)

En refusant d’assouplir les conditions de mise à disposition de Claude au Pentagone, Anthropic a perdu son contrat. OpenAI, son rival, l’a récupéré, mais son PDG Sam Altman indique avoir obtenu des garanties plus importantes sur les usages à risque de l’IA.

Lors de la naissance d’OpenAI en 2015, avec le projet de créer une IA générale, la cause était entendue : l’IA devait être au service de l’humanité et OpenAI rester de toute éternité une organisation à but non lucratif, soutenue par de généreux parrains. Mais l’entraînement des LLM (Large Language Models) coûte très cher, ce qui a permis aux spécialistes du cloud et des processeurs de s’imposer. OpenAI a dû se rapprocher de Microsoft. Le géant du logiciel et du cloud est aujourd’hui présent à son capital depuis qu’OpenAI a changé ses statuts et créé une filiale à but lucratif plafonné (voir La rem n°76, p.63). La question du financement de l’IA occupe OpenAI depuis l’origine. Très vite, des tensions ont surgi entre ses plus hauts cadres sur les choix stratégiques à faire. Son PDG a toujours plaidé pour mettre à disposition ses solutions, tout en invoquant régulièrement les risques que l’IA fait peser sur l’humanité ou, plus prosaïquement, sur le marché du travail. En 2019, Sam Altman indiquait que son modèle GPT-2 était « trop dangereux » pour être mis à la disposition de tous – un moyen de rendre compte de la révolution technologique à laquelle OpenAI était en train de participer. Mais, en novembre 2022, quand ChatGPT est dévoilé, il s’agit, en fait, du modèle GPT-2. En interne, le débat a fait rage et a conduit à la mise à la disposition du grand public de ChatGPT. En 2019, Dario et Daniela Amodei vont ainsi quitter OpenAI. Pour Dario Amodei, alors directeur adjoint de la recherche chez OpenAI, les choix de Sam Altman prennent trop peu en considération les risques de sécurité posés par l’IA. En 2020, il fondera donc, avec sa sœur, une entreprise d’IA plus responsable, Anthropic, qui détient une règle d’usage de l’IA lui permettant de décider ce qui est publiable ou pas, chaque fois qu’un nouveau modèle est développé.

Dans un premier temps, Anthropic sera un concurrent lointain d’OpenAI, qui a bénéficié de son antériorité sur le marché avec le lancement de ChatGPT. Mais, depuis, Anthropic s’est imposé comme le principal rival d’OpenAI. Si le développement d’OpenAI a été financé au départ par Microsoft, Anthropic a su attirer Alphabet et Amazon à son capital et désormais Microsoft. Anthropic a fait la preuve de la pertinence de son modèle d’affaires. Plutôt que de parier sur la banalisation de l’IA auprès du grand public (Anthropic possède, avec Claude, l’équivalent de ChatGPT), l’entreprise a, au contraire, développé des solutions à destination des professionnels, vendues sur abonnement. C’est le cas notamment de Claude Code pour les codeurs, plus récemment de Claude Cowork pour les professions juridiques. Pour sa dernière levée de fonds en février 2026, Anthropic a annoncé des revenus annuels de 14 milliards de dollars et pourrait donc être rentable dès 2027. Cet élément est essentiel : parce que le développement de l’IA nécessite des fonds considérables (voir La rem n°76, p.67), la question de la rentabilité des investissements commence à se poser, certains suspectant l’émergence d’une « bulle ». Le plus gros consommateur de fonds n’est autre qu’OpenAI, qui prévoit d’être rentable à partir de 2030 seulement, avec des perspectives de croissance du chiffre d’affaires véritablement pharaoniques, ce qui implique de disposer d’un quasi-monopole sur le marché. OpenAI ambitionne, en effet, de réaliser dans les quatre ans un chiffre d’affaires de 125 milliards de dollars. Pour l’heure, le chiffre d’affaires croît très rapidement, à 2 milliards de dollars par mois, mais cela ne fait que 24 milliards sur 2026… Anthropic est donc devenu une vraie menace pour OpenAI parce qu’il en révèle les potentielles faiblesses. Ainsi, lors de son dernier tour de table en février 2026, Anthropic a été valorisé à hauteur de 380 milliards de dollars, quand la dernière valorisation d’OpenAI était de 500 milliards de dollars. Cette concurrence et les divergences d’approche entre les deux entreprises, notamment sur la question des risques de l’IA, se sont cristallisées en février 2026 autour d’un contrat avec le Pentagone.

Dès le 16 février 2026, le média américain Axios laissait fuiter l’existence d’un conflit entre la direction d’Anthropic et Pete Hegseth, le secrétaire américain à la Défense. Ce dernier, révélait Axios, envisagerait de déréférencer Anthropic, qui s’oppose à l’utilisation de son IA par l’armée depuis qu’elle a décroché, à l’été 2025, un contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone. Ce contrat prévoit la mise à disposition de Claude dans les systèmes classifiés de l’armée. C’est le seul contrat de ce type, les autres contrats entre le Pentagone et des acteurs de l’IA ne relevant pas de l’information classifiée. Autant dire que Claude traite des données sensibles à des fins militaires, ce qui a conduit Anthropic à introduire des lignes rouges dans son contrat, à savoir ne pas recourir à son IA pour de la surveillance de masse sur le territoire américain (par exemple, repérer des migrants pour en informer l’ICE), et ne pas recourir à son IA pour des armes autonomes létales (par exemple, des drones armés qui prendraient, seuls, la décision d’éliminer une cible). Ces précautions d’Anthropic sont celles qui inquiètent le secrétaire américain à la Défense, alors que l’efficacité de l’IA ne fait aucun doute. En effet, la mise en œuvre du contrat entre Anthropic et le Pentagone a permis de planifier la capture de Nicolás Maduro au Venezuela ainsi que des frappes en Iran. Il faut donc que l’armée puisse se servir de l’IA à sa guise et que les entreprises privées ne lui assignent pas de limites, quand bien même elles éditeraient les modèles utilisés.

Anthropic n’a pas cédé, Dario Amodei ayant même rendu public un message expliquant être « bien conscient que le Département de la guerre – et non les groupes privés – était en charge des décisions militaires ». Mais, « dans un très petit nombre de cas, nous croyons que l’IA peut saper, plutôt que défendre, les valeurs démocratiques ». Il a reçu le soutien de Microsoft, de Sam Altman, de Palantir aussi, qui utilise Claude… Mais cela n’aura pas suffi. Le ministère américain de la guerre a fixé un ultimatum au 27 février, date à laquelle il a rompu le contrat avec Anthropic. Une semaine plus tard, il a même placé Anthropic dans la « liste noire » des entreprises, celles qui constituent un « risque pour la chaîne d’approvisionnement ». La décision est très lourde : elle fait d’Anthropic une entreprise infréquentable si l’on souhaite travailler pour le ministère de la guerre, l’exclusion ne concernant pas les autres administrations. Le 26 mars 2026, une juge fédérale a toutefois suspendu la décision du Pentagone, quand une cour d’appel à Washington, D.C. en a refusé le retrait. Le flou persiste donc, mais il risque d’être vite dissipé du fait de l’évolution rapide des relations entre les entreprises d’IA et le Pentagone, d’une part, et entre l’administration américaine et Anthropic, d’autre part.

Le jour où le contrat avec Anthropic a été rompu, Sam Altman a annoncé qu’OpenAI signait avec le Pentagone, suscitant immédiatement des interrogations sur les concessions faites par OpenAI, qu’Anthropic aurait refusées de son côté. Sam Altman a joué la transparence pour sauver l’image d’OpenAI sans que l’on sache qui, du Pentagone ou d’OpenAI, a véritablement cédé. En effet, le contrat signé avec OpenAI intègre, selon Sam Altman, plus de lignes rouges que celui signé avec Anthropic. Le ministère de la guerre aurait donc cédé face à l’urgence de disposer encore de modèles d’IA puissants pour ses activités classifiées. Quant à Sam Altman, s’il s’est félicité de ce nouveau contrat, il a, de même, réitéré son soutien à Dario Amodei et proposé que le cadre contractuel mis en place entre OpenAI et le Pentagone serve désormais de référence pour la gestion des relations avec les entreprises d’IA.

Trois lignes rouges sont édictées. Les deux premières reprennent celles défendues aussi par Anthropic, soit l’interdiction de la surveillance de masse au niveau national et l’interdiction du recours à l’IA pour des armes létales autonomes. La troisième ligne rouge interdit le recours à l’IA pour des décisions automatisées aux enjeux importants – le système chinois du « crédit social » est donné en exemple, mais d’autres sont possibles (pensons à l’obtention de crédits, etc.). OpenAI insiste, et c’est la seconde nouveauté, sur sa capacité à garantir le respect de ces lignes rouges par l’armée. Le contrat prévoit que l’IA sera déployée uniquement dans le cloud, ce qui exclut une IA « locale » de type « edge devices », une condition souvent nécessaire pour rendre autonomes des armes opérant à distance (par exemple, un drone en territoire ennemi où il y aura du brouillage de fréquences). Des ingénieurs d’OpenAI habilités secret Défense seront, par ailleurs, déployés auprès du Pentagone pour s’assurer des conditions de déploiement de l’IA. Le contrat souligne enfin que l’IA ne peut être utilisée que pour des usages légaux et que, pour les activités de renseignement, le traitement d’informations privées doit respecter le quatrième amendement, dont nous rappelons ici les termes :

« Le droit des citoyens d’être garantis dans leur personne, leur domicile, leurs papiers et leurs effets contre les perquisitions et saisies non motivées ne sera pas violé et il ne sera émis aucun mandat si ce n’est sur présomption sérieuse, corroborée par serment ou déclaration solennelle et décrivant avec précision le lieu à perquisitionner et les personnes ou choses à saisir. »

Enfin, toutes ces règles ne sont valables que dans le cadre légal actuel, OpenAI se réservant le droit de ne plus donner suite si le gouvernement décide d’assouplir très fortement celui-ci. Avec ces précisions, Sam Altman a tenté de faire la preuve que son accord avec OpenAI, évidemment opportuniste, pouvait être également perçu comme un moyen de sortir par le haut de la crise entre le Pentagone et les acteurs de l’IA. L’opération semble couronnée de succès. Le 2 mai 2026, le Pentagone a, en effet, annoncé avoir signé un accord avec huit entreprises ayant des activités dans l’IA (Amazon, Microsoft, Oracle et Google pour le cloud, Nvidia pour les puces, xAI, OpenAI et Reflection AI pour les modèles de langage). Toutes ont un contrat qui leur donne accès aux documents classifiés.

Ces contrats témoignent de la dépendance de plus en plus forte du Pentagone vis-à-vis des acteurs de l’IA. Cette dépendance concerne aussi Anthropic. Le renversement de situation s’est opéré en deux temps. Des fuites ont amené, le 26 mars 2026, à découvrir l’existence d’un nouveau modèle très puissant d’Anthropic, Claude Mythos. Ce modèle est très efficace, notamment pour détecter des failles de sécurité, ce qui a conduit Anthropic à décider de ne pas le rendre public, au moins tant que les grands groupes mondiaux du numérique n’auront pas corrigé les failles non repérées par des humains depuis des dizaines d’années, mais révélées par Mythos en quelques semaines. Autant dire que Mythos permet de hacker n’importe qui… C’est une arme redoutable pour tous ceux qui parviendraient à s’en emparer. Afin de garantir aux États-Unis la maîtrise future de l’écosystème numérique, et le respect de règles qui sont celles défendues par Anthropic, Dario Amodei a lancé le Project Glasswing, qui fédère les grands acteurs américains de solutions logicielles pour mettre son modèle en priorité à leur disposition, le temps qu’ils sécurisent leurs propres plateformes. Mais, en Iran, en Chine, en Russie ou ailleurs, Mythos pourrait être très utile, car il franchira facilement toutes les barrières de sécurité. L’affaire est trop importante pour l’administration américaine, qui a adopté le projet Glasswing. Dario Amodei a ensuite été reçu à la Maison-Blanche, mais pas par le ministre de la guerre…

Sources :

  • Debès Florian, « Le combat acharné entre OpenAI et Anthropic monte d’un cran », Les Échos, 16 février 2026.
  • Godeluck Solveig, « Anthropic essaie d’encadrer l’usage militaire de son IA », Les Échos, 19 février 2026.
  • Boone Joséphine, « Le champion de l’IA Anthropic pris entre le marteau et l’enclume », Les Échos,
    2 mars 2026.
  • Leroy Philippe, « IA militaire : OpenAI remplace Anthropic au Pentagone », silicon.fr, 2 mars 2026.
  • N. L., « OpenAI au piège de son contrat avec le Pentagone », Le Figaro, 4 mars 2026.
  • Boone Joséphine, « Anthropic remporte la bataille de la popularité face à OpenAI », Les Échos, 4 mars 2026.
  • Debès Florian, Godeluck Solveig, « Anthropic sanctionné après son clash avec le Pentagone », Les Échos, 9 mars 2026.
  • Vissière Hélène, « Le duel Anthropic-Pentagone sur l’IA divise la Silicon Valley », Le Figaro, 23 mars 2026.
  • Debès Florian, « Les revenus d’Anthropic partis pour dépasser ceux OpenAI », Les Échos, 8 avril 2026.
  • Boone Joséphine, « Avec son nouveau modèle Mythos, Anthropic déchaîne la planète IA », Les Échos, 9 avril 2026.
  • Vergara Ingrid, « Le dernier modèle d’Anthropic menace toute la cybersécurité », Le Figaro, 9 avril 2026.
  • Laghrari Mehdi, « Anthropic mise sur Mythos pour recoller les morceaux avec l’administration Trump », Les Échos, 21 avril 2026.
  • I. M., « Le Pentagone s’allie à huit géants américains de l’IA mais évince Anthropic », Le Figaro, 5 mai 2026.

30.07.2026 à 09:00

Guerre au Moyen-Orient : restriction d’accès aux images satellites

Jacques-André Fines Schlumberger

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la


Texte intégral (1978 mots)

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la région, à la demande du gouvernement américain alors que, simultanément, de fausses images satellites, générées par intelligence artificielle, circulent massivement sur les réseaux sociaux.

«Du fait du conflit au Moyen-Orient, le gouvernement américain a demandé à tous les fournisseurs d’images prises par satellite de retenir indéfiniment les images de cette [zone] ». C’est avec ces mots que, le 4 avril 2026, Planet Labs PBC a averti l’ensemble de ses clients – parmi lesquels l’AFP, Le Monde, mais aussi le New York Times, le Washington Post, CNN ou encore Bloomberg News – qu’il avait décidé de se conformer à une demande du gouvernement américain de restreindre pour une durée indéfinie la diffusion de ses images satellitaires haute résolution liées au conflit au Moyen-Orient. Avec effet rétroactif au 9 mars, la société modifiait son modèle d’accès en allongeant le délai de publication pour toute nouvelle image couvrant « l’ensemble de l’Iran et les bases alliées à proximité, en plus des États du Golfe et des zones de conflit déjà existantes », afin de s’assurer, selon l’entreprise, que « ses images ne soient pas exploitées de manière tactique par des acteurs adverses pour cibler le personnel allié, les partenaires de l’OTAN et les civils ». La société bascule alors vers un modèle dit de « gestion contrôlée des accès » au sein duquel les images ne seront diffusées qu’« au cas par cas », sur demande et à la seule discrétion de l’entreprise. Le 10 avril 2026, alors qu’un fragile cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran entrait en vigueur, un porte-parole de la société confirmait le maintien des restrictions.

Ces dernières s’appuient sur le dispositif légal américain dit de « shutter control », géré aux États-Unis par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui délivre les licences d’exploitation commerciale des satellites. Ce mécanisme prévoit que toute entreprise dont le siège est situé aux États-Unis et qui exploite commercialement des images satellitaires en haute résolution peut se voir imposer des limitations pour des raisons de sécurité nationale ou de politique étrangère. En pratique, les fournisseurs opèrent donc sous licence et mettent en place des protocoles de restriction afin d’éviter des sanctions.

Les répercussions sur l’industrie de l’observation de la Terre, dont le marché est estimé à 5 milliards de dollars, sont significatives. Avec son modèle d’accès ouvert, Planet Labs, fondé en 2010 par trois anciens ingénieurs de la Nasa, avait fait le pari, contrairement à ses concurrents, de séduire davantage le secteur commercial. S’appuyant sur une flotte de petits satellites qui photographient en haute résolution l’ensemble du globe, parfois plusieurs fois par jour, cette entreprise met les images à la disposition de ses clients en quelques heures. Or, même si la part commerciale de ses revenus n’atteignait que 18 % en 2025, contre 68 % initialement projetés lors de son introduction en bourse en 2021, cette restriction soudaine imposée par le gouvernement américain va considérablement fragiliser son modèle d’affaires. En effet, ses clients – notamment dans les domaines de la finance et de l’assurance, de l’énergie, du trafic maritime ou encore de la logistique – vont chercher ou cherchent déjà à se passer de ce fournisseur américain. Directeur du programme de non-prolifération en Asie de l’Est au Middlebury Institute of International Studies et expert des méthodes de renseignement à partir de sources ouvertes (Open Source Intelligence ou OSINT, voir infra), Jeffrey Lewis y voit une mauvaise nouvelle pour l’industrie américaine, d’autant qu’il n’y a « aucune raison légitime » d’imposer de telles restrictions, sauf à étouffer la couverture médiatique défavorable à une guerre que peu d’Américains approuvent. Ou encore, s’agirait-il de tenter de cacher des erreurs de frappe, comme celle ayant atteint l’école Shajareh Tayebeh le 28 février 2026 à Minab, au premier jour des raids américano-israéliens en Iran. Selon Amnesty International, ce bombardement a provoqué la mort de 158 personnes dont une majorité d’enfants, et serait la conséquence d’un traitement par les outils d’intelligence artificielle de données obsolètes utilisé par l’armée américaine lors de la planification de l’attaque.

Quoi qu’il en soit, les conséquences ont été immédiates pour le journalisme d’investigation et le renseignement à partir de sources ouvertes. L’Institute for the Study of War, think tank fondé en 2007 aux États-Unis fournissant des analyses sur les questions de défense et d’affaires étrangères, produit quotidiennement des cartes de conflits à l’attention de décideurs et de médias : il dénonce le fait de ne plus pouvoir « confirmer les frappes ou évaluer les dommages » avec le même niveau de détail qu’auparavant. Les organisations non gouvernementales, bénéficiant d’un accès gratuit ou à tarif réduit aux données de Planet Labs à des fins humanitaires, sont parmi les premières impactées et certains clients se sont tournés vers les données gratuites à plus faible résolution de la Nasa, l’agence américaine n’étant pas soumise aux mêmes restrictions.

Sur le plan géopolitique, l’efficacité des restrictions imposées par le gouvernement américain est, par ailleurs, contestée. L’agence de presse Bloomberg rapporte qu’une société chinoise de renseignement géospatial, MizarVision, utilise les images de constellations chinoises pour publier un suivi détaillé des mouvements militaires américains dans la région, tandis que le Financial Times a révélé qu’en fin d’année 2024 l’Iran avait obtenu de la Chine l’accès à un satellite-espion pour surveiller les bases militaires américaines.

De plus, ces restrictions concernant les images authentiques interviennent dans un contexte où la désinformation par de fausses images satellites générées par intelligence artificielle s’est considérablement intensifiée. Le 9 mars 2026, au moment même où Planet Labs appliquait ses premières restrictions, l’AFP relevait la circulation d’une image satellite publiée sur le réseau social X et présentée comme authentique par le Tehran Times, quotidien anglophone iranien. Le cliché prétendait montrer, sous forme de double image « avant/après », des équipements radar américains entièrement détruits sur une base au Qatar. Or, des chercheurs ont rapidement identifié la version manipulée par intelligence artificielle d’une image provenant de Google Earth prise l’année précédente, et représentant une installation militaire américaine à Bahreïn. De plus, l’AFP a détecté sur un autre cliché similaire un SynthID, un filigrane invisible développé par Google pour identifier les contenus générés par intelligence artificielle.

Brady Africk, chercheur spécialisé en renseignement à partir de sources ouvertes, a constaté une « augmentation des images satellites manipulées » sur les réseaux sociaux à la suite d’événements majeurs et caractérise deux grandes catégories de falsifications. D’une part, « beaucoup de ces images manipulées portent la marque d’une génération par IA imparfaite : des angles étranges, des détails flous et des éléments délirants qui ne correspondent pas à la réalité » et, d’autre part, certaines « semblent être des images retouchées manuellement, souvent en superposant des marques de dommages ou d’autres changements sur une image satellite qui, à l’origine, n’en contenait pas »Pour le chercheur, les effets de ces falsifications dépassent la seule désinformation en ligne : « les images satellites manipulées, comme d’autres formes de désinformation, peuvent avoir des impacts bien réels lorsque des personnes agissent sur la base d’informations qu’elles n’ont pas vérifiées », et d’ajouter que « ces effets peuvent aller de l’influence sur l’opinion publique sur une question majeure, comme la décision d’un pays d’entrer en conflit ou non, à l’impact sur les marchés financiers ».

Ces images falsifiées s’inscrivent dans un contexte plus large de détournement des pratiques de renseignement à partir de sources ouvertes. Pour Tal Hagin, spécialiste de la guerre de l’information cité par l’AFP, « en raison du “brouillard de la guerre” [l’incertitude qui prévaut sur les opérations militaires, note de l’AFP], il peut être très difficile de déterminer le succès des frappes d’un adversaire. L’OSINT est apparu comme une solution, en utilisant des images satellites publiques pour contourner la censure dans des pays comme l’Iran. Mais cette démarche est désormais exploitée par des acteurs de la désinformation ». De faux comptes de renseignement à partir de sources ouvertes prolifèrent ainsi sur les réseaux sociaux, avec pour objectif de saper la crédibilité des spécialistes reconnus du domaine.

Ce que révèle la conjonction de ces deux phénomènes dépasse la seule question de l’accès à l’information en temps de guerre. La restriction des images authentiques et la prolifération simultanée des fausses images générées par IA constituent les deux versants d’une même guerre des récits, dans laquelle le contrôle de ce que le public peut ou croit voir est devenu un enjeu stratégique à part entière. En réduisant la disponibilité des clichés authentiques, les restrictions imposées par le gouvernement américain privent les journalistes et les experts des outils nécessaires pour réfuter les falsifications, tandis qu’en faisant circuler de fausses images, la désinformation par IA achève de brouiller la frontière entre preuve et fiction. Ce double mouvement s’inscrit dans le cadre d’une transformation profonde de l’environnement informationnel, déjà à l’œuvre en temps de paix, où la distinction entre ce qui est authentique et ce qui est fabriqué devient, chaque jour, toujours plus difficile à établir.

Sources

  • Balluffier Asia, Golshiri Ghazal, Horn Alexandre, « Bombardement d’une école en Iran : l’enquête du “Monde” atteste la présence de nombreuses victimes civiles, dont des enfants », Le Monde, 4 mars 2026.
  • Chopra Anuj, « Des images satellites truquées par l’IA alimentent la désinformation sur la guerre États-Unis–Iran », AFP, 9 mars 2026.
  • Amnesty International, « 120 élèves tué·es par les frappes américaines en Iran : comment en est-on arrivé là ? », amnesty.fr, 17 mars 2026.
  • AFP, « Images satellite : Planet annonce un blackout indéfini pour le Golfe et l’Iran », 4 avril 2026.
  • Le Monde, « Guerre au Moyen-Orient : Planet Labs PBC cesse de diffuser des photos satellites de la région, à la demande du gouvernement américain », 6 avril 2026.
  • Clark Aaron, « Planet keeps Middle East satellite imagery limits ahead of ceasefire talks », Bloomberg, April 10, 2026.
  • Karra Krishna, « Iran war satellite data restrictions by Planet Labs disrupts industries », Bloomberg, April 23, 2026.

Lire plus (206 mots)

Dans la plupart des pays de l’Union européenne, ainsi qu’au Royaume-Uni, soit 23 pays sur 28, le secteur de la défense est tributaire des technologies américaines pour ses infrastrucures critiques. Dans tous les cas, il ne semble jamais clairement établi que ces systèmes informatiques américains soient totalement isolés (air-gapped) d’internet ou de tout autre réseau non sécurisé, selon le groupe de réflexion Future of Technology Institut (FOTI). Dans 16 pays, cette dépendance représenterait un risque élevé face à une éventuelle coupure d’accès (kill switch) décidée par les États-Unis.

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