Dans les bouleversements de la nouvelle mondialisation, Rabat transforme sa position d’interface entre l’Europe, l’Afrique et la Chine en levier de croissance.
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Le Maroc offre un exemple éclairant parmi les pays à revenu intermédiaire, dans un contexte marqué par une fragmentation croissante de l’environnement international, une croissance mondiale atone et un ralentissement de la convergence. Depuis 2022, sa trajectoire se distingue par une certaine robustesse, avec un rythme d’expansion supérieur à celui des autres économies de même catégorie. Dépassant de 1,3 point sa tendance historique, l’activité non agricole progresse ainsi en moyenne de 4,4 % depuis 2022, puis de 4,8 % à partir de 2024. Cette dynamique permet au pays de se remettre progressivement des pertes de production héritées de la pandémie.
Cette reprise repose principalement sur l’accumulation du capital, portée par un effort public d’ampleur et un taux d’investissement qui devrait avoisiner 30 % du PIB. Toutefois, elle met en évidence une tension classique des cycles tirés par l’investissement : leur contenu élevé en importations limite les effets d’entraînement internes et pèse sur les équilibres externes. Les exportations nettes contribuent ainsi négativement à la croissance, malgré la bonne tenue des secteurs exportateurs. Paradoxalement, un environnement international pourtant instable s’est révélé favorable. Le Maroc tire parti de la recomposition des chaînes de valeur mondiales, qui renforce son attractivité pour de nouveaux investissements directs étrangers, notamment chinois. Par ailleurs, la résilience des transferts de la diaspora et l’amélioration des termes de l’échange ont produit un effet revenu favorable, soutenant la demande domestique.
La principale question réside désormais dans la soutenabilité de cette trajectoire. Pour maintenir ce rythme, le Maroc devra convertir l’impulsion de la dépense publique en investissement privé et en gains de productivité, afin d’accompagner une transformation structurelle encore inachevée. Celle-ci devra aussi être repensée à la lumière du potentiel démontré de certaines activités tertiaires échangeables, dont le rôle pourrait compléter les leviers manufacturiers traditionnels. À défaut, la reprise actuelle pourrait rester une simple phase d’expansion conjoncturelle.
Introduction
À l’échelle mondiale, les trajectoires de croissance se différencient plus nettement entre régions et catégories de revenu. Si l’économie mondiale a évité une rupture durable de l’activité après le choc pandémique, le processus de normalisation qui a suivi a rapidement révélé une réalité plus contrastée : les pays n’ont pas retrouvé leur trajectoire pré-crise avec la même intensité, ni avec les mêmes marges de manœuvre. La croissance reste faible au regard des normes historiques, tandis que le rattrapage des pays à revenu intermédiaire et faible par rapport aux économies avancées s’effectue désormais plus lentement, ce qui contribue à creuser les écarts de développement. 1. L’après-Covid marque ainsi une phase de différenciation accrue entre économies, sous l’effet des transformations profondes de l’environnement mondial. Au cœur de ces tensions, on observe d’abord une fragmentation productive, à laquelle s’ajoute une fragmentation financière plus graduelle, qui constitue néanmoins une contrainte pour les économies en développement. Sur le plan productif, les incertitudes géopolitiques et la recomposition des chaînes de valeur ravivent l’arbitrage entre efficacité et résilience, avec des signaux croissants de géo-fragmentation et de réallocation productive 2. Sur le plan financier, la fragmentation se manifeste par une remise en question graduelle de certains repères du système monétaire international, comme l’illustre notamment le recul tendanciel de la part du dollar dans les réserves de change mondiales. Dans ce contexte moins porteur, les moteurs classiques qui avaient soutenu certaines économies apparaissent moins puissants et plus incertains. Le défi reste donc de dynamiser l’activité économique, mais dans un environnement où les conditions de rattrapage sont devenues plus exigeantes.
Ce constat interpelle directement les pays à revenu intermédiaire, engagés dans la préservation d’un rythme de croissance suffisamment robuste.
C’est dans ce cadre que la trajectoire du Maroc mérite une attention particulière. Le pays présente à la fois un profil et un parcours singuliers : économie à revenu intermédiaire située à l’interface de l’Europe et de l’Afrique, non dépendante des ressources naturelles, relativement diversifiée, fondamentalement ancrée sur l’économie mondiale et caractérisée par une empreinte encore importante du secteur public dans l’activité économique. Sur les deux dernières décennies, outre les crises de portée mondiale, il a été traversé par plusieurs chocs régionaux ou idiosyncratiques d’envergure : les répercussions du printemps arabe, le séisme d’Al Haouz et, plus largement, la montée des contraintes climatiques pesant directement sur l’activité. Au terme de cette séquence, il s’est toutefois révélé globalement résilient, combinant une expansion raisonnablement modérée, une gestion macroéconomique prudente et une insertion marquée dans les chaînes de valeur mondiales.
L’après-Covid constitue une nouvelle épreuve pour le Maroc. Cet article en examine la performance économique récente, à travers ses ressorts domestiques et ses soutiens externes, pour en évaluer la portée : le mouvement observé depuis la pandémie relève-t-il d’un simple rebond conjoncturel, ou de l’amorce d’une consolidation durable ? Cette question renvoie aux conditions de soutenabilité de la trajectoire marocaine, une expérience qui peut nourrir une réflexion plus large sur les marges de manœuvre des économies à revenu intermédiaire.
Performance économique : reprise vigoureuse, comparativement élevée et qui projette l’économie nationale vers la résorption des pertes liées à la crise pandémique
La reprise post-Covid de l’économie marocaine a été vigoureuse, avec des performances supérieures à celles de la période pré-pandémique. Après le choc récessionniste de 2020, des interrogations avaient émergé quant à la capacité du pays à retrouver son sentier de croissance, compte tenu de l’ampleur de la crise et de ses effets potentiellement persistants. Or, après la contraction de 2020 et le rebond de 2021, la croissance non agricole s’est établie à une moyenne de 4,4 % depuis 2022, et devrait se stabiliser à ce niveau à l’horizon 2027 3. Cette performance dépasse de 1,3 point la moyenne pré-Covid et se rapproche des niveaux élevés des années 2000.
En comparaison internationale, le Maroc surpasse la moyenne des pays de niveau comparable. Entre 2022 et 2025, son PIB par habitant a augmenté de 2,7 % par an en moyenne, soit 0,8 point de plus que dans ces derniers. Sur cette période, la tendance à la convergence semble s’être inversée à l’échelle mondiale : les économies à revenu élevé ont surperformé les autres, creusant les inégalités entre pays 4
Performance de l’économie marocaine entre 2000 et 2019
Le Maroc a enregistré ses taux de croissance les plus élevés durant la période 2000-2008, avant que ce modèle ne montre des signes d’essoufflement. Après une décennie 1990 marquée par une activité morose, le pays s’est inscrit dans une trajectoire favorable, avec des taux avoisinant 4,5 % en moyenne, et 4,9 % pour les activités non agricoles. Cette dynamique reflète la combinaison de facteurs internes et externes favorables.
Elle repose notamment sur un effort d’investissement soutenu, en particulier de la part des autorités publiques, qui a permis de porter le ratio de la formation brute de capital fixe (FBCF) au PIB de 24,6 % à 31 % sur la période. La consommation privée y a également contribué de manière significative, portée par des revalorisations du salaire minimum dans un contexte d’inflation modérée. Parallèlement, le crédit a accompagné l’expansion de la demande domestique, avec une croissance de 7,5 % en moyenne annuelle. Le contexte international, lui aussi favorable, a renforcé cette dynamique, à travers la progression des transferts des MRE et une hausse marquée des IDE 5. Avec la crise financière de 2008, la croissance a non seulement ralenti, mais s’est durablement installée à un régime inférieur.
Entre 2008 et 2019, la croissance économique a perdu 1,5 point, pour s’établir autour d’une moyenne de 3,3 %, traduisant un ajustement d’un modèle reposant principalement sur la demande domestique. Les déséquilibres, internes et externes, se sont nettement dégradés, le déficit budgétaire atteignant 6,6 % en 2012, tandis que le solde du compte courant s’est établi la même année à -9,9 % du PIB. Le retour à une trajectoire plus soutenable a nécessité un resserrement de la demande domestique, notamment à travers une contraction de l’investissement public. En effet, la baisse de la contribution du facteur capital à la création de richesse explique en grande partie cet ajustement de la croissance, en particulier celle du capital non informatique 6. Par ailleurs, le partenaire européen, fortement affecté par la crise, a réduit la demande externe ce qui s’est répercuté sur l’activité économique. Dans ce contexte, la croissance s’est durablement stabilisée autour de 3,3 %.
Les sources de la croissance
Contribution de la demande : une reprise portée par l’investissement public, au prix d’un creusement des déséquilibres externes
La formation brute du capital fixe (FBCF) a joué un rôle clé dans la reprise post-Covid, avec une contribution moyenne de près de 2 points de croissance par an entre 2022 et 2026, soit environ 50 % de la croissance moyenne sur la période. L’investissement se positionne à nouveau comme un relais de la reprise post-Covid. En effet, la contribution de la FBCF à la croissance s’est nettement renforcée, particulièrement à partir de 2023 pour atteindre le niveau le plus élevé en 2025, soit 3.7 points de croissance, après 3 points en 2024. Ces niveaux historiquement élevés, devraient porter le taux d’investissement à près de 30 % du PIB en 2025 et 2026 7, un niveau qui reste relativement élevé en comparaison à des pays de revenu similaire.
La dynamique de la FBCF a été portée en grande partie par l’investissement public, notamment celui des Établissements et Entreprises Publics (EEP) 8. Cet effort s’est nettement accéléré à partir de 2023 dans une logique à la fois contracyclique et de rattrapage post-crise, où l’investissement public (au sens des finances publiques) devrait se stabiliser autour de 19 % du PIB 9 sur la période 2025–2026, si l’investissement public post-Covid a été initialement dominé par le Budget Général de l’État, une inflexion s’opère à partir de 2024 au profit des EEPs, en ligne avec la tendance structurelle qui prévalait avant la crise sanitaire. Cette recomposition vise à limiter le recours direct aux ressources du Trésor pour financer les grands projets 10, et mobiliser davantage l’expertise des EEP dans la mise en œuvre effective d’investissements relevant directement de leur champ d’intervention.
La consommation finale des ménages constitue le deuxième contributeur à cette reprise, à hauteur de 2 points par an en moyenne, soit environ 42 % de la croissance sur la période. La contribution de la consommation privée à la croissance s’est consolidée au fil des années, après le choc inflationniste de 2021 et 2022. Elle s’est révélée vulnérable à l’épisode inflationniste, où le taux d’évolution de l’indice des prix à la consommation a atteint 6,3 % en moyenne sur cette période, ce qui a pesé sur le pouvoir d’achat des ménages et réduit leur demande. Avec l’apaisement des tensions à partir de 2023, la demande des ménages a retrouvé sa dynamique, permettant à la consommation finale des ménages de contribuer en moyenne à hauteur de près de 1,7 point à la croissance annuelle entre 2022 et 2026, soit environ 42 % de la croissance moyenne sur la période.
Le corollaire d’une expansion de la demande domestique, notamment de l’investissement, est une contribution négative des exportations nettes à la croissance, en lien avec les importations de biens d’équipement. L’accroissement de l’investissement s’est accompagné mécaniquement d’une hausse des importations de biens d’équipement et de matériaux de construction, creusant le déficit du compte courant. Ce dernier s’est établi à environ −3,5 % du PIB en 2024 11, après un redressement notable en 2021–2022 lié à la contraction des importations et à la reprise des transferts des MRE. Les phases d’accélération de l’investissement s’accompagnent généralement d’une contribution négative des exportations nettes à la croissance, qui a atteint en moyenne -1,7 points sur la période 2022–2026. Cette évolution intervient alors même que les secteurs exportateurs ont enregistré des performances favorables ces dernières années. Ce schéma interroge l’efficacité du multiplicateur budgétaire de la dépense publique, dans un contexte de fuites importantes vers l’extérieur.
Multiplicateur budgétaire : quels enseignements pour le Maroc ?
L’économie marocaine se caractérise par une empreinte publique encore fortement présente dans l’activité. La dépense ordinaire du Trésor s’élève à 23 % du PIB, tandis que l’investissement public, au sens des finances publiques, atteint 19 % du PIB en 2025. Il est ainsi essentiel d’apprécier dans quelle mesure l’effort budgétaire se transmet à la dynamique économique, et d’en mesurer l’ampleur à court et long terme, afin de distinguer une impulsion temporaire d’un effet plus durable.
Le multiplicateur budgétaire mesure le gain de PIB généré par une unité supplémentaire de dépense publique. L’estimation des multiplicateurs budgétaires repose sur des données trimestrielles couvrant la période 2004T1–2024T4 pour l’activité non agricole. Elle est conduite à partir d’un modèle VAR structurel (SVAR) identifié selon l’approche de Blanchard et Perotti. Les données relatives aux dépenses publiques totales, aux dépenses d’investissement et aux recettes ordinaires proviennent du ministère de l’Économie et des Finances, tandis que les données du PIB non agricole sont issues du Haut-Commissariat au Plan. Son estimation fait ressortir un multiplicateur de court terme de 0,3 pour les dépenses publiques totales et de 0,7 pour l’investissement public 12.
Ces résultats s’inscrivent dans la littérature internationale. Dans les économies émergentes, les multiplicateurs des dépenses publiques totales apparaissent généralement faibles et hétérogènes, souvent compris entre 0 et 0,5 à court terme, bien qu’ils puissent être plus élevés selon la conjoncture macroéconomique, le régime de change et la qualité des institutions. Dans les économies avancées, les estimations tendent à être plus élevées, généralement proches de l’unité ou légèrement inférieures. Ces ordres de grandeur doivent toutefois être interprétés avec prudence, car ils dépendent des méthodologies d’estimation retenues, des horizons considérés et de la nature des chocs identifiés 13.
Cet écart s’explique notamment par une ouverture commerciale plus forte dans les économies émergentes, des marchés financiers moins profonds, des primes de risque plus élevées et une capacité d’exécution budgétaire parfois plus limitée 14.
Les travaux récents montrent également que, dans les économies émergentes, les effets de la relance budgétaire tendent à s’aplanir après environ un an, reflétant l’épuisement progressif de l’impulsion initiale lorsque le relais privé demeure insuffisant 15.
La littérature souligne également que le multiplicateur de l’investissement public est généralement supérieur au multiplicateur global. Au-delà de son effet de soutien à la demande à court terme, l’investissement public améliore les infrastructures, la productivité et peut stimuler l’investissement privé lorsque les contraintes financières restent contenues 16.
Contribution de l’offre : les principaux relais de la reprise s’avèrent le tourisme et, à partir de 2024, la construction.
Le secteur tertiaire est le principal moteur de la croissance sur l’ensemble de la période 2022-2026, avec une contribution moyenne de près de 3,1 points par an, soit environ 80 % de la moyenne sur cette période. Si côté demande, l’investissement demeure le principal vecteur de la reprise, sa traduction côté offre se manifeste principalement par le dynamisme des activités tertiaires. Cette configuration suggère que les projets d’investissement, notamment en infrastructures, génèrent des effets d’entraînement qui passent également par les services d’accompagnement, notamment le commerce de gros, transport, logistique, ingénierie, finance, et certaines activités non marchandes. De plus, la bonne tenue des activités tertiaires a contribué également à cette dynamique. Le secteur du tourisme (le pays a accueilli près de 20 millions de touristes en 2025), a fait grimper sa part dans le PIB à 7,3 % en 2024, contre 6,8 % en 2019 17. Au-delà d’un simple effet de rattrapage post-Covid, cette performance traduit un gain relatif d’attractivité dans un contexte où le tourisme mondial peine à retrouver ses niveaux d’avant crise Covid. Comparée aux pays de la région, la performance du secteur national dépasse celle observée au Moyen-Orient (+ 5,7 % en moyenne annuelle) et en Afrique du Nord (+ 4,1 %).
L’activité secondaire affiche une contribution modérée à la croissance entre 2022 et 2026, avec une contribution moyenne de près de 0,8 point à la croissance annuelle, soit environ 19 % de la croissance moyenne sur la période 18.Cette contribution marque toutefois une inflexion significative à partir du troisième trimestre 2023, atteignant en moyenne 1,1 point de pourcentage jusqu’au quatrième trimestre de 2025. Ce rebond est principalement imputable aux activités de la construction — portées par les grands chantiers d’infrastructure — et des industries extractives 19.
Le secteur primaire marque une contribution négative à la croissance, avec une contribution moyenne de près de -0,8 point à la croissance annuelle sur la période 2022-2026. En effet, la valeur ajoutée agricole oscille autour d’un même palier stationnaire depuis 2014, avec un taux de croissance moyen estimé à seulement 1,1 %. Cette stagnation traduit la capacité limitée du secteur à générer des gains de productivité soutenus dans un environnement marqué par la récurrence des épisodes de sécheresse et une pression croissante sur les ressources en eau. La variabilité des précipitations, combinée à l’épuisement progressif des nappes phréatiques dans plusieurs régions, réduit les possibilités d’intensification productive et pèse sur les décisions d’investissement agricole 20. Les fluctuations de l’activité agricole ne se limitent pas uniquement à leur impact direct sur la valeur ajoutée primaire : elles se diffusent à l’ensemble de l’économie à travers les revenus ruraux, l’emploi et la demande intérieure, contribuant à accentuer la variabilité de la croissance globale 21.
Rôle des facteurs externes dans la reprise : un contexte plutôt favorable pour l’économie marocaine
La reconfiguration des chaînes de valeur mondiales a conforté la position stratégique du Maroc aux yeux des investisseurs internationaux, notamment chinois, dans les nouveaux secteurs porteurs. La pandémie, les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine et la recherche de sécurité d’approvisionnement ont conduit les entreprises multinationales à diversifier leurs bases productives et le Maroc figure parmi les pays les mieux placés pour en bénéficier 22.
Le redressement des IDE, notamment chinois, en est la preuve. Les flux nets d’IDE ont représenté environ 1 % du PIB en 2024, puis 1,8 % en 2025, contre 0,7 % en 2023. Parmi ces investissements, on trouve la « Gigafactory Gotion » à Kénitra pour la production de batteries électriques, d’un montant pouvant atteindre 6,5 milliards de dollars à terme, ainsi que l’usine de matériaux pour batteries de « CNGR Advanced Material » à Jorf Lasfar, représentant un investissement de 2 milliards de dollars. Cette progression suggère que l’environnement international, bien qu’incertain, s’était révélé relativement favorable au positionnement du Maroc comme plateforme industrielle et exportatrice. Elle traduit également une perception positive du pays comme destination capable d’offrir stabilité macroéconomique, accès préférentiel aux marchés et base manufacturière compétitive.
La répartition sectorielle des IDE révèle ainsi une transformation structurelle significative. En termes de flux nets, l’industrie manufacturière a représenté 44,7 % du total reçu en 2024, contre 21,4 % en 2020. Plus particulièrement, la part de l’automobile est passée de 7,3 % en 2020 à 13,7 % en 2024, tandis que celle des équipements électriques a progressé de 0,6 % à 13,3 %. Si les partenaires classiques ont conservé leur rôle structurant, les capitaux chinois dans les branches liées aux batteries, aux composants électriques, aux activités liées à la mobilité électrique et à l’hydrogène vert 23, ont gagné en importance.
La crédibilité macroéconomique du Maroc a conforté la confiance des investisseurs et s’est traduite par une détente graduelle du risque souverain perçu par les marchés. Le recul du contrat d’échange sur le risque de défaut souverain (CDS) à 10 ans du Maroc a traduit une amélioration de la perception du risque pays, tandis que la solidité des réserves de change a constitué un ancrage important de la stabilité extérieure. En parallèle, la réforme graduelle du régime de change et l’amélioration progressive de la situation budgétaire ont renforcé la capacité de l’économie marocaine à absorber les chocs externes 24. Ces évolutions ont contribué à rassurer les investisseurs dans un environnement où la stabilité macroéconomique est devenue un critère central dans les décisions d’implantation industrielle.
Les transferts des Marocains résidant à l’étranger et l’amélioration des termes de l’échange ont renforcé les équilibres extérieurs et soutenu la demande intérieure. En sus des IDE, les transferts des Marocains résidant à l’étranger ont constitué une source importante de devises et un soutien à la demande intérieure. Leur résilience pendant et après la pandémie a contribué à stabiliser les revenus des ménages et à amortir les chocs externes, principalement via le canal de la consommation, qui absorbe environ 75 % des montants transférés, contre 15 % orientés vers l’épargne et seulement 10 % vers l’investissement, essentiellement immobilier 25.
Parallèlement, l’amélioration des termes de l’échange à partir de 2023 a soutenu la reprise en allégeant la facture extérieure et en modérant les pressions inflationnistes importées. Elle a également généré un effet revenu positif, dans la mesure où une hausse des termes de l’échange accroît le revenu réel d’une économie ouverte en renforçant son pouvoir d’achat extérieur 26.
Ce contexte externe globalement favorable est toutefois désormais nuancé par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, dont les effets se transmettent à l’économie marocaine à travers les termes de l’échange et les conditions de financement.Depuis le déclenchement de la guerre fin février, les prix de l’énergie ont augmenté de l’ordre de 50 % à 60 % à fin avril, entraînant un renchérissement de la facture d’importation et un risque de ravivement de l’inflation domestique. En parallèle, le renchérissement des cours du phosphate et des fertilisants, composantes majeures des exportations nationales, constitue un facteur d’amortissement partiel. Sur le plan financier, les CDS souverains à 10 ans ont rapidement réagi au lendemain du choc, avant de revenir vers leurs niveaux d’avant-crise, signalant une stabilisation de la prime de risque externe. Les tensions apparaissent en revanche plus persistantes sur le marché domestique, où les taux des bons du Trésor sur le marché secondaire semblent déjà intégrer l’anticipation de besoins de financement additionnels et demeurent supérieurs à leurs niveaux d’avant-guerre, en particulier sur les maturités longues 27. In fine, la décision du gouvernement d’ouvrir des crédits supplémentaires de l’ordre de 20 milliards de dirhams, soit près de 1,873 milliard d’euros, montant très proche des ressources nécessaires pour amortir la transmission de la hausse des cours des hydrocarbures aux prix domestiques 28, suggère une pression additionnelle sur les finances publiques avoisinant 1 % du PIB en 2026.
L’économie marocaine peut-elle maintenir ce rythme de croissance ?
Le maintien d’un rythme de croissance aussi élevé suppose un effort d’investissement durablement soutenu, dont la soutenabilité se heurte à trois limites : les contraintes d’endettement, la baisse des rendements marginaux du capital et les faiblesses structurelles du secteur privé domestique. Pour un pays à revenu intermédiaire comme le Maroc, le défi n’est donc pas seulement de préserver une performance de croissance favorable, mais de transformer cette dynamique en trajectoire intensive, davantage portée par l’investissement privé, l’innovation et les gains de productivité. Il s’agit donc de chercher à entretenir ce rythme de croissance au-delà du cycle actuel d’investissement. Dès lors, une telle dynamique se heurte à une double contrainte : d’une part, l’existence d’un plafond implicite d’endettement, qui limite la capacité à prolonger ce rythme d’accumulation du capital et, d’autre part, la question du rendement de ces investissements, dont l’efficacité marginale tend à décroître. En effet, une part significative de la dynamique récente d’investissement, portée par les différentes déclinaisons du secteur public, repose sur un recours à l’endettement, principalement bancaire (plus de la moitié du financement), complété par des émissions obligataires domestiques et, de manière plus marginale, par des financements externes concessionnels 29. D’autre part, l’efficacité de l’investissement au Maroc demeure problématique, en dépit du rattrapage réalisé en matière d’infrastructures physiques, aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif. L’ICOR 30 a montré des signes de détérioration au fil des années : il est passé d’environ 6,0 en moyenne sur 2000-2007 à 11,5 sur 2008-2019, avant de se situer à 8,8 en moyenne entre 2022 et 2025. Ce phénomène de capital-intensification à rendements décroissants est d’ailleurs empiriquement documenté : Abbad montre qu’une accumulation du stock de capital de 5,9 % par an suffisait, entre 2001 et 2007, à générer une croissance moyenne du PIB de 5,1 % 31, alors qu’entre 2008 et 2014, il a fallu porter ce rythme à 6,4 % pour n’obtenir qu’une croissance de 4,2 %.
Le régime de croissance marocain peut ainsi être qualifié d’extensif, reposant sur l’augmentation des facteurs de production, plutôt qu’intensif, c’est-à-dire tiré par des gains de productivité globale des facteurs (PGF). Cette dégradation de l’efficience de l’investissement n’est pas dissociable des faiblesses structurelles du secteur privé domestique, qui en constituent l’un des principaux ressorts explicatifs. En effet, l’accès limité au crédit, aggravé par l’éviction exercée par le financement public, pénalise en premier lieu les PME, qui subissent par ailleurs une concurrence déloyale du secteur informel et des distorsions fiscales en leur défaveur. L’efficience de l’investissement reste faible en raison d’une spécialisation dans des secteurs à faible valeur ajoutée, d’une productivité stagnante malgré la croissance des entreprises, et d’un écosystème d’innovation sous-développé qui limite l’absorption des technologies étrangères 32. Par ailleurs, une concentration récente observée dans les dépenses d’investissement des EEP en faveur des régions les plus riches depuis 2021, pourrait être un facteur agissant sur l’efficience de l’investissement public au Maroc.
Le principal défi de l’économie marocaine réside dans la capacité de l’investissement public à générer des effets d’entraînement sur celui privé et, in fine, sur la productivité. L’expérience des années 2000 a montré que la dépendance à l’investissement public atteint ses limites en l’absence de relais et d’un engagement accru du secteur privé. Dans le contexte actuel, cette question revêt une importance particulière, où la soutenabilité du rythme de croissance actuel dépend de la capacité de cet investissement public à catalyser l’investissement privé et à générer des gains de productivité, autrement dit à jouer un rôle de complément et non de substitut à l’initiative privée. En l’absence de tels mécanismes de diffusion, la croissance serait appelée à s’ajuster vers un palier inférieur, davantage aligné sur les taux de croissance de la période pré-Covid. Bien que les statistiques officielles ne fournissent pas une ventilation précise, les estimations disponibles suggèrent que le secteur public est à l’œuvre de la moitié, et peut-être des deux tiers de l’investissement total. Cette composition pourrait peser sur la productivité, à travers trois mécanismes distincts : une faible sélectivité des projets publics, un effet d’éviction sur le crédit au secteur privé, et une présence étatique qui pourrait distordre le fonctionnement des marchés et décourager l’émergence d’acteurs privés plus productifs 33.
Financement du secteur public et effet d’éviction
L’évolution du crédit bancaire au Maroc fait apparaître deux séquences principales : une expansion soutenue entre 2000 et 2007, suivie d’un ralentissement et d’une normalisation à partir de 2008. Par agent institutionnel, cette évolution n’est pas uniforme et soulève la question des ressources allouées au secteur privé, surtout en période de pression accrue sur les finances publiques et d’un possible déplacement du financement bancaire vers le secteur public.
Entre 2000 et 2007, la croissance du crédit est portée par les ménages et les sociétés non financières, la contribution du secteur public demeurant marginale. À partir de 2008, cette structure se modifie : la contribution des sociétés non financières s’érode progressivement à partir de 2011, tandis que celle du secteur public gagne en importance de manière continue. Sur la période 2020–2025, cette nouvelle configuration se consolide. La contribution du secteur public reste élevée sur l’ensemble de la période et structure la dynamique du crédit. Les sociétés non financières enregistrent un renforcement temporaire de leur contribution entre 2020 et 2023. Tandis qu’en fin de période, la contribution des ménages se redresse.
L’effet d’éviction désigne ainsi le mécanisme par lequel une expansion du financement public mobilise les ressources financières domestiques au détriment du secteur privé, affectant l’investissement et, plus largement, les conditions de financement de l’économie.
Afin de tester empiriquement la présence d’un tel effet pour le cas du Maroc, nous estimons un modèle reliant les besoins de financement du secteur public aux conditions de financement du secteur privé 34. Les données relatives au crédit bancaire, aux taux d’intérêt et aux taux des bons du Trésor proviennent de Bank Al-Maghrib, les données d’inflation du Fonds monétaire international, et les estimations de l’output gap reposent sur les données du Haut-Commissariat au Plan. Les résultats indiquent l’existence d’un effet d’éviction financière : à l’horizon de quatre trimestres, un choc de financement public entraîne une réduction de la croissance du crédit privé de 1,24 point de pourcentage (soit −0,66 unité monétaire en termes cumulés), effet qui s’amplifie à moyen terme pour atteindre 2,31 points de pourcentage à l’horizon de 12 trimestres (soit −1,23 unité monétaire).
Ces résultats sont cohérents avec la littérature empirique, qui confirme l’existence d’un effet négatif dont l’ampleur varie selon les contextes institutionnel et financier.
Empiriquement, il est difficile d’appréhender et d’analyser l’ampleur de l’effet d’éviction au regard de la complexité des mécanismes de transmission et, parfois, de l’absence de données pertinentes pour évaluer son ampleur. Toutefois, certaines approximations mettant en relation les besoins de financement du secteur public, notamment par la dette, le déficit ou les créances du système bancaire sur l’État, et les conditions de financement du secteur privé, généralement appréhendées à travers l’investissement privé, mesuré par la formation brute de capital fixe, ainsi que le crédit bancaire au secteur privé, qui constitue un canal central de financement externe dans les économies à intermédiation bancaire dominante 35.
Dans ce cadre, l’effet d’éviction pourrait passer par le bilan des banques. Une augmentation du financement public domestique conduirait à une réallocation des portefeuilles bancaires vers les titres publics, perçus comme des actifs sûrs et liquides, au détriment du crédit au secteur privé 36. Une hausse de l’exposition des banques à la dette publique est associée à une réduction de la croissance du crédit privé de l’ordre de 0,5 à 3 points de pourcentage 37. Dans les économies émergentes, une unité monétaire supplémentaire de financement public domestique peut entraîner une contraction du crédit privé comprise entre 1,00 et 1,50 unité 38.
Ces limites de la complémentarité investissement public-privé renvoient à une contrainte plus profonde : celle de la transformation structurelle inachevée de l’économie marocaine. Durant la période 2001-2023, la PGF a affiché une contribution moyenne négative de -0,3 % à la croissance, contre +0,2 % pour la moyenne des économies émergentes et en développement, un écart qui traduit des inefficiences fondamentales dans l’allocation du capital 39. Plus révélateur, encore, la main-d’œuvre libérée par l’agriculture n’est que faiblement absorbée par le secteur manufacturier, et se dirige principalement vers des activités à faible valeur ajoutée (commerce de détails, activité de réparation, services divers) dont la productivité est inférieure à celle de l’industrie et seulement légèrement supérieure à celle de l’agriculture. Ce déplacement vers le tertiaire reflète également une dynamique préoccupante : la part des secteurs non-échangeables dans la valeur ajoutée totale est passée de 63,9 % en 2000 à 67,1 % en 2023, tandis que celle des secteurs échangeables reculait de 36,1 % à 32,9 %. La majorité de ces activités sont caractérisées par une faible valeur ajoutée et une création d’emplois limitée 40. De plus, les services non-échangeables présentent de faibles liaisons intersectorielles en amont et en aval, limitant leurs effets multiplicateurs sur le reste de l’économie. Autrement dit, la transformation structurelle a peut-être bien eu lieu, mais elle reste inachevée.
Le tourisme et les technologies de l’information et de la communication (TIC) se distinguent au sein d’un tertiaire encore peu productif, invitant à repenser la transformation structurelle au-delà du seul levier manufacturier.
Le tourisme apparaît comme l’un des principaux moteurs de croissance du tertiaire échangeable : sa part dans l’emploi total est passée de 1,7 % en 2000 à 4,0 % en 2023, avec une croissance annuelle moyenne de l’emploi de 4,6 % sur la période, la plus élevée parmi les secteurs échangeables. Les TIC s’imposent quant à elles comme un vecteur complémentaire de montée en gamme : les services de programmation, de conseil informatique et de télécommunications ont contribué en moyenne à hauteur de 2,4 % et 1,6 % à la valeur ajoutée des exportations brutes sur 2010-2020, dépassant respectivement de 1,6 % et 0,7 % les moyennes observées dans les pays de l’OCDE.
Ces dynamiques suggèrent que le tourisme et les services numériques peuvent constituer des relais crédibles de transformation, à condition d’être pensés non comme de simples substituts à l’industrie, mais comme des activités exportables, intensives en emplois et porteuses de gains de productivité — à intégrer comme des relais productifs à part entière, alors que la capacité du seul levier manufacturier à absorber l’emploi et diffuser ces gains apparaît aujourd’hui plus limitée dans les économies en développement 41.
Sander Tordoir est un économiste néerlandais. Ancien de la Banque centrale européenne, il travaille au Centre pour la réforme européenne, un think tank britannique de premier plan. Avec Brad Setser, il est l’auteur d’une des études les plus influentes du moment sur l’impact de l’économie chinoise sur l’économie européenne et sur les contradictions de la politique allemande 42. Il s’explique en exclusivité dans une conversation avec son autre coauteur, Shahin Vallée 43.
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Volkswagen procède à des plans sociaux massifs et les dernières données montrent que l’excédent commercial de la Chine vis-à-vis de l’Allemagne a de nouveau augmenté de plus de 31,5 % par rapport à mai 2025. Quelle est l’origine de ce « deuxième choc chinois » qui risque de disloquer l’industrie européenne ?
Depuis l’éclatement de la bulle immobilière, qui a plus ou moins coïncidé avec la pandémie au début de la décennie, la Chine a refusé de stimuler la consommation intérieure, qui y est depuis longtemps très faible. Cette faiblesse a été masquée par l’accélération des investissements immobiliers dans les années 2010, associée à une politique industrielle de grande envergure, notamment à travers la stratégie Made in China 2025, mais aussi par des programmes de moindre envergure comme 10 000 petits géants, qui vise spécifiquement à supplanter, reproduire puis dépasser sur les marchés mondiaux les champions industriels de taille moyenne allemands et, au-delà de l’Allemagne, européens.
Il en a résulté une offre en constante expansion dans l’économie chinoise que sa propre demande ne peut absorber, ce qui a entraîné une explosion des exportations sans augmentation proportionnelle des importations. Pour donner quelques chiffres : les subventions industrielles chinoises sont estimées à environ 4,4 % du PIB par an, soit 800 milliards de dollars. La consommation chinoise représente moins de 40 % du PIB ; en volume, les exportations ont augmenté de plus de 40 % au cours des cinq dernières années, tandis que les importations sont restées pratiquement stables. Si l’on exclut les semi-conducteurs, celles-ci sont en baisse en dollars. Il en résulte pour les partenaires commerciaux une surabondance de l’offre chinoise à des prix très bas et une pression à la désindustrialisation prématurée.
Les derniers chiffres de la balance commerciale chinoise pour le mois de mai publiés cette semaine sont alarmants : le surplus chinois avec l’Allemagne a augmenté de 31 % par rapport à l’année dernière, de 50.8 % vis à vis de l’Autriche, de 45.6 %, par rapport au Portugal et de 24 % par rapport à la Pologne. Pour l’UE, il s’agit d’une augmentation de 15 %. C’est une dynamique inédite.
Pourquoi l’Europe serait-elle particulièrement concernée par ce deuxième choc chinois ?
L’Europe n’est pas la seule à être touchée. Les États-Unis l’ont été également, alors même qu’ils disposent de marchés de capitaux dynamiques et d’un secteur technologique puissant.
Les industries assaillies par une concurrence chinoise soutenue par des subventions publiques massives — et favorisée par une monnaie sous-évaluée — cessent d’innover ; ainsi, l’Europe et les États-Unis ont manqué vingt ans d’innovation dans les procédés de raffinage des terres rares après la disparition de cette industrie sur leur sol par exemple et elles se retrouvent entièrement dépendantes de chaînes de valeurs dominées par la Chine.
Est-ce un problème autant économique que géopolitique ?
Absolument. Et il est important de comprendre qu’il ne s’agit plus d’une domination dans certains secteurs spécifiques, mais d’une domination généralisée. Nous devons considérer aujourd’hui que Pékin ne croit plus au commerce comme un échange réciproque, ni à la théorie des avantages comparatifs qui sous-tend toute l’idée du commerce international et du libre échange.
Et c’est parce que l’Allemagne est le premier exportateur européen qu’elle est donc singulièrement touchée ?
La montée en gamme des exportations chinoises impacte en premier lieu, le moteur industriel de l’Europe. L’Allemagne a perdu 3 % de son PIB en exportations nettes depuis 2023. En raison de la nouvelle composition sectorielle de la nouvelle économie chinoise, l’Europe est particulièrement touchée.
Est-ce également le cas pour d’autres régions du monde ?
Ce choc touche de nombreux autres pays à travers le monde, dont les pays en développement qui peinent à s’implanter dans les industries manufacturières d’entrée de gamme. Alors même qu’elle remonte la chaîne de valeur vers les secteurs de l’automobile, des machines, de la chimie ou de la construction aéronautique, la Chine n’a pas encore montré la moindre volonté de renoncer à la production d’électronique grand public bas de gamme, aux textiles ou à d’autres industries. Cette distorsion est mondiale et touche donc tous les partenaires commerciaux.
Vous parliez de l’effondrement de la consommation intérieure chinoise, qui s’explique en partie par l’éclatement de la bulle immobilière. La population chinoise elle-même n’est-elle pas l’une des premières victimes de ce choc ? Un article de la revue s’interrogeait récemment en ce sens : la Chine peut-elle survivre au siècle chinois ?
Il est en effet frappant de constater que la Chine a fait très peu de choses pour stimuler sa propre croissance. Bien qu’il s’agisse en principe d’un régime communiste attaché à la stabilité interne et d’un objectif annoncé. Le gouvernement s’est montré à maintes reprises réticent à renforcer les filets de sécurité et transferts sociaux, que ce soit par un système de santé plus abordable et plus largement accessible, ou par un meilleur système de retraite, ou d’assurance chômage. Ceci conduit les ménages chinois à sur-épargner. Il s’agit là d’un défi de longue date que la Chine a longtemps négligé.
La croissance tirée par l’immobilier des années 2010 a permis de masquer cette faiblesse structurelle plus qu’à l’atténuer réellement.
La Chine a fait le choix de s’appuyer sur ses exportations pour soutenir sa croissance. Pour une économie de cette taille — la première du monde en parité de pouvoir d’achat —, c’est assez exceptionnel que la croissance soit si fortement tirée par les exportations. C’est une situation que l’on observe pour des économies moins avancées ou les exportateurs de matières premières.
Les mesures annoncées dans le prochain plan quinquennal ne semblent pas aller à l’encontre de cette logique.
En effet. La Chine prévoit même d’élargir son offre grâce à des politiques industrielles dont l’objectif est clair : se passer de ce qui est encore importé de l’Union européenne, notamment les semi-conducteurs, les machines pour semi-conducteurs et les turbines haut de gamme.
La France est particulièrement visée : la Chine souhaite réduire sa dépendance aux avions européens et aux composants produits par Airbus, au profit d’une production chinoise, qu’elle compte ensuite exporter sur les marchés mondiaux et au sein du « corridor économique Chine-Pakistan » (CPEC). Cette perspective a de quoi inquiéter.
Aucun signal politique ne laisse entendre que la Chine serait disposée à engager une réforme en profondeur de sa politique économique. La révision du système du hukou, qui limite la capacité des citoyens chinois à se déplacer d’une région à l’autre pour trouver un emploi, est certes très symbolique pour l’économie politique chinoise, mais elle est soumise à des contraintes telles que la mobilité est autorisée uniquement vers les villes de deuxième et troisième rang, ce qui limitera considérablement ses effets.
Le Parti ne semble pas non plus disposé à réévaluer la monnaie chinoise, le renminbi, qui est aujourd’hui, selon la plupart des indicateurs, largement sous-évaluée. Comment expliquer ce choix ?
Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a souligné à juste titre, lors du G7 et au Conseil européen, que cette monnaie pourrait être sous-évaluée jusqu’à 30 %. La présidente de la BCE a confirmé cette analyse en citant des travaux du FMI.
La politique de change de la Chine est connue pour être une variable de politique économique gérée par le système bancaire sous l’égide de la Banque Populaire de Chine. Une Chine affichant un excédent de deux mille milliards de dollars dans le secteur des produits manufacturés et un excédent commercial global de 1,200 milliards de dollars devrait en principe connaître une appréciation non négligeable de sa monnaie, ce que nous ne constatons pas.
Dans l’ensemble, le signal est malheureusement que Xi Jinping ne croit ni à la construction d’un État-providence, ni à un ensemble de politiques qui amélioreraient le pouvoir d’achat et la consommation du peuple chinois et il ne semble pas y avoir de véritable volonté de laisser le taux de change s’apprécier même s’il est notable que le RMB s’apprécie très doucement depuis avril 2025. Ce n’est pas un hasard, c’est un geste chinois d’apaisement envers les États-Unis.
Il semble pourtant que les Européens soient de plus en plus sensibilisés aux effets de ce choc. Le G7 en a fait un sujet de débat à l’initiative de la présidence française, qui l’avait inscrit à son agenda comme une priorité. Peut-on espérer voir une évolution des politiques européennes en la matière ?
Le rôle de la présidence française du G7 à ce sujet a été décisif : c’est à elle qu’on doit une première tentative de freiner l’explosion des excédents chinois et de répondre aux risques d’une désindustrialisation prématurée que la Chine impose à l’Europe et à d’autres pays à travers le monde.
Il existe actuellement un projet de loi européen appelé Industrial Accelerator Act (IAA), qui introduit un certain nombre d’exigences en matière de contenu local et un contrôle des investissements directs étrangers (IDE) afin de résister à la pression chinoise sur les chaînes d’approvisionnement européennes et de garantir que des segments importants des technologies propres et de l’industrie de base en Europe restent sur le continent. Ce sont des bougés intellectuels importants pour l’Europe, mais il reste à voir s’ils seront suivis d’effets.
Ce type d’initiatives n’est pas sans rappeler le protectionnisme chinois lui-même : la Chine a toujours privilégié les préférences locales dans sa politique industrielle.
Il est clair que la Chine exige depuis longtemps des entreprises étrangères qu’elles s’engagent dans des coentreprises avec des sociétés chinoises, comme condition d’accès au marché. L’Industrial Accelerator Act proposé par l’Union est un dispositif de même nature. Malheureusement, Pékin n’y a pas répondu par une attitude très constructive. La Chine continue de répondre par une rhétorique très agressive plutôt que de considérer les préoccupations de l’Europe comme légitimes et d’essayer de parvenir à un accord.
La voie diplomatique offre-t-elle donc encore des solutions crédibles ?
L’Europe peut véritablement affirmer qu’elle a tenté à plusieurs reprises de résoudre ces tensions commerciales avec la Chine par la voie diplomatique, et que ces efforts ont échoué.
La question est maintenant de savoir si l’Europe est prête à agir en conséquence. L’Europe a en effet des raisons légitimes de tenter de protéger son marché intérieur, sur lequel elle exerce un contrôle — un très vaste marché de 450 millions de consommateurs — contre certaines distorsions de la concurrence provoquées par la Chine.
Le chancelier allemand a certes mis en avant la sous-évaluation de la monnaie chinoise comme la principale distorsion macroéconomique, ce qui est économiquement justifié. Mais il est également révélateur, selon moi, qu’il estime qu’une solution diplomatique soit encore possible. Je ne suis pas convaincu que la Chine réévaluera sa monnaie à moins que l’Europe ne mette non pas seulement une carotte sur la table, sous la forme d’un accès continu au marché européen, mais aussi une menace crédible, sous la forme d’un accès restreint à ce même marché. Hélas, je ne suis pas certain que l’Europe soit réellement disposée à déployer ce type d’outils pour le moment, alors même qu’ils me paraissent nécessaires pour parvenir à un accord négocié définitif.
Quelles seraient les conséquences concrètes d’une inaction politique de la part de l’Europe ?
Si l’Europe s’en tient à une approche exclusivement diplomatique, assortie d’un peu de politique industrielle et d’un ensemble d’instruments de défense commerciale très dispersés et fragmentaires, on aboutira alors à un véritable déséquilibre dans lequel une grande partie de la production européenne dans les secteurs de l’automobile, des machines pour les technologies propres et des produits chimiques sera délocalisée en Chine. C’est la trajectoire vers laquelle tendent toutes les données disponibles.
Un certain courant de pensée au sein du débat européen suggère que l’UE devrait céder à la Chine ses secteurs clés de l’ingénierie — la construction de machines et l’automobile — pour se tourner vers de « nouveaux secteurs plus innovants ». Outre les conséquences désastreuses qu’une telle décision aurait pour les 30 millions de travailleurs européens du secteur manufacturier, je ne suis pas convaincu que l’on puisse dissocier l’innovation de la production.
Cette vision témoigne également d’une méconnaissance de l’économie européenne, tant dans sa réalité actuelle que dans son histoire. Les technologies de l’information et l’industrie manufacturière ont généré les plus fortes hausses de productivité en Europe. Pourtant, le débat se résume souvent à une fausse dichotomie entre start-ups de haute technologie ou soutien aux secteurs établis des secteurs de moyenne technologie — pharmacie, automobile, technologies propres, aéronautique et machines-outils.
C’est absurde, ces secteurs de technologie intermédiaire sont vitaux, productifs et innovants. Les exportations du secteur aérospatial dépassent les 100 milliards d’euros par an. Les exportations de technologies propres représentent 4 % du PIB allemand. L’idée selon laquelle seules les entreprises soutenues par du capital-risque sont vectrices d’innovation méconnaît le fonctionnement des écosystèmes. Même Tesla a largement bénéficié de subventions américaines.
Souvent, l’ancien donne naissance au nouveau. On oublie souvent l’histoire économique et industrielle à la faveur de mythes construits sur des mirages : ASML est issue de Philips, entreprise qui fabriquait à l’origine des ampoules ; Airbus est née du regroupement de champions nationaux de l’aérospatiale. Siemens a contribué à bâtir la base industrielle allemande dans le domaine des technologies propres.
ASML en est l’exemple le plus frappant. C’est la première entreprise européenne de semi-conducteurs, mais elle est née du déclin progressif de Philips dans le sud des Pays-Bas, dont les effectifs sont passés d’environ 400 000 à moins de 100 000 personnes. L’essentiel était que les composantes clés de l’écosystème sous-jacent — notamment l’optique, la construction de machines et les semi-conducteurs — demeurent à proximité immédiate les unes des autres. Ces compétences n’ont pas été laissées à l’abandon ; on leur a laissé le temps de se recombiner et de se réinventer, favorisant ainsi l’émergence d’un nouveau pôle mondial d’excellence dans le domaine des équipements pour semi-conducteurs. Fait crucial, les autorités néerlandaises qui sont en principe très opposées à la politique industrielle ont en réalité soutenu ce processus en prenant en charge environ la moitié du budget de R&D d’ASML durant ses premières décennies d’existence.
Votre stratégie consiste à intensifier la pression sur la Chine, éventuellement par une politique de tarifs douaniers, pour espérer désamorcer un accord négocié. Mais cette tactique n’a pas exactement fonctionné avec les États-Unis depuis avril 2025. On l’a vu, la Chine détient l’avantage. Est-il vraiment possible de parvenir au rééquilibrage souhaité par la menace ? Sa position dominante dans des chaînes d’approvisionnement cruciales pour l’Europe, des semi-conducteurs à l’automobile, ne pourrait-elle pas rapidement nous acculer ?
J’ai bien conscience que l’Europe est confrontée à un dilemme difficile. Mais, si les dirigeants européens estiment que l’Europe n’est plus en mesure de fixer les règles et les limites de son propre marché, l’Union n’aura-t-elle pas déjà capitulé et renoncé à sa propre souveraineté ? Ce sera l’aveu que l’Europe n’a d’autre choix que d’accepter que la Chine puisse imposer une dépendance toujours plus grande vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises, en s’appuyant sur la dépendance existante. C’est une perspective plutôt sombre.
Heureusement, tous les dirigeants européens ne partagent pas ce point de vue. Par exemple, le Premier ministre belge Bart De Wever a explicitement évoqué le fait qu’il pourrait valoir la peine d’accepter quelques sacrifices à court terme afin d’obtenir des gains à long terme, sous la forme d’une protection de la base industrielle européenne et du maintien d’un certain degré de souveraineté industrielle.
Il faut bien comprendre que nous ne sommes plus dans un monde où la Chine se contente de croître : elle réduit activement ses importations, tandis qu’elle est en passe d’atteindre une part de 40 % de la production manufacturière mondiale, voire 50 % à long terme. Il est évident que ce pourcentage, dans certaines chaînes d’approvisionnement, sera bien plus élevé, de l’ordre de 80, voire 100 % de l’offre.
Et si telle est la donne, alors le moment d’agir, c’est aujourd’hui, pas demain.
Au moyen de quels leviers ?
L’Europe dispose encore d’un certain nombre de chaînes d’approvisionnement pour lesquelles la Chine a besoin de l’Union. Cela inclut les équipements pour semi-conducteurs au sein du pôle développé par la société néerlandaise ASML, qui compte des centaines, voire des milliers de fournisseurs européens. La Chine dépend également toujours des moteurs et des pièces d’avion européens. Elle dépend également toujours des turbines à gaz les plus à la pointe. Certaines de ces chaînes de valeur industrielles sous-jacentes sont très importantes pour l’essor de l’IA, qui nécessite des équipements pour semi-conducteurs et de l’énergie. L’Europe dispose bel et bien d’atouts et de leviers si la Chine venait à déclencher immédiatement une guerre des chaînes d’approvisionnement.
La souveraineté de nos chaînes d’approvisionnement passe-t-elle par leur rapatriement ?
En effet, l’Europe a désespérément besoin d’accélérer ses efforts pour rapatrier (« onshoring ») ou délocaliser vers des pays amis (« friendshoring ») plusieurs chaînes d’approvisionnement extrêmement vulnérables à la coercition chinoise. Cela inclut le raffinage et l’extraction des terres rares, dont une grande partie se faisait encore en Europe jusqu’en 1990. Ce rapatriement concerne en premier lieu l’Allemagne et les Pays-Bas, qui avaient délocalisé en Chine leurs activités de test et de conditionnement des puces de Nexperia. Ce n’est pas le maillon le plus haut de gamme de la chaîne de valeur, mais il s’agit d’une vulnérabilité. Dans le domaine pharmaceutique, nous devons également lever la dépendance de l’Europe vis-à-vis des précurseurs chimiques utilisés dans toute une série de médicaments, ce qu’on appelle les « principes actifs pharmaceutiques ».
Le véritable nearshoring européen ne devrait-il pas commencer par notre voisinage ? Autrement dit, faut-il rapatrier les chaînes de valeur vers l’Europe de l’Est et la Méditerranée hors Union pour reconstruire une stratégie géoéconomique européenne ?
Il existe toute une série de secteurs qui se sont révélés être des leviers de coercition économique, mais qui relèvent d’une industrie manufacturière à faible valeur ajoutée, difficile à implanter de manière rentable au sein de l’Union, comme le raffinage des terres rares, le conditionnement et les tests de puces électroniques, ou encore la production de principes actifs pharmaceutiques. L’échelle continentale élargie offre des opportunités pour délocaliser ces activités à proximité.
Il pourrait également être judicieux de produire des pièces automobiles et des intrants industriels à proximité de l’Union. Bâtir des partenariats dans la région peut aider à résoudre ce casse-tête, mais l’Union devrait réussir à faire respecter les règles d’origine afin de s’assurer que celles-ci ne deviennent pas des failles permettant à des composants chinois intégrés de pénétrer le marché européen.
Il y a là une ironie plus large. L’Europe cherche en effet de toute urgence à diversifier ses échanges commerciaux par rapport à la Chine et aux États-Unis, alors que ces deux puissances bafouent les règles et faussent les conditions de concurrence. Mais en faisant cela, elle conclut une série d’accords de libre-échange avec des pays lointains qui généreront relativement peu de valeur ajoutée. Les bénéfices les plus importants pourraient provenir d’un rapprochement avec de grandes économies proches. Notamment le Royaume-Uni, la Turquie et l’Ukraine — si la paix revient et que Kiev entrevoit une voie vers l’Union européenne, cette dernière pourrait devenir l’une des économies à la croissance la plus rapide au monde.
À quel coût pourrait s’opérer ce rapatriement ?
L’Europe devra consacrer un peu de fonds publics à la construction de son propre marché. Le coût global reste dans des limites raisonnables. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’il faudrait 60 milliards de dollars pour ramener en Occident – aux États-Unis, dans l’Union européenne et chez ses alliés – le raffinage des terres rares, leur extraction et la production d’aimants permanents à base de terres rares, qui constituent le principal produit intermédiaire issu de ce secteur. 60 milliards de dollars, c’est un chiffre considérable. Ce n’est toutefois pas un chiffre insurmontable ; cela représente seulement 0,3 % du PIB de l’Union, d’autant plus que sa part ne couvrirait pas l’entièreté de la somme, puisqu’elle concerne également les États-Unis.
Bien sûr, cela nécessite de prendre des risques, d’investir dans des entreprises et de mettre en place des prix planchers et des obligations minimales, par exemple pour nos entreprises de défense, afin qu’elles achètent des produits à base de terres rares fabriqués en Europe.
Quel est le risque de rétorsion ?
Une rétorsion rapide de la Chine est possible mais aurait un coût également pour la Chine, car elle nuirait certainement à sa réputation auprès d’une grande partie de l’élite politique et de l’opinion publique européennes, alors qu’en réalité, l’Europe reste intéressée par les échanges commerciaux avec la Chine et par des investissements réciproques, mais recherche un partenariat plus équilibré plutôt qu’un partenariat extrêmement déséquilibré et préjudiciable à la croissance européenne et au bien-être industriel. Par conséquent, il n’est pas certain que la Chine réagirait à un recours plus large aux restrictions européennes à l’importation dans les secteurs de l’automobile, des produits chimiques et de la construction mécanique par un blocage total de ses terres rares.
Cette volonté active d’un partenariat équilibré avec la Chine est-elle ce qui distingue l’Europe des États-Unis, bien plus belliqueux en apparence ?
C’est en effet ce qui explique pourquoi les États-Unis ont été largement affaiblis par leur croisade anti-chinoise. Sous le premier mandat de Trump comme sous la présidence de Biden, les Américains ont réussi, dans une certaine mesure, à réduire la dépendance bilatérale des États-Unis vis-à-vis de la Chine. Sous le premier mandat de Trump, le ministre américain du Commerce, Lighthizer, a mené une guerre commerciale qui visait spécifiquement la Chine, non sans efficacité. Mais, lors de son second mandat, Trump a déclaré la guerre commerciale au monde entier. C’est ce manque de vision qui a beaucoup fait perdre aux États-Unis.
Si l’Union européenne a clairement manifesté ses inquiétudes concernant ses relations commerciales avec la Chine, elle cherche dans le même temps à approfondir ses liens commerciaux avec tous les autres acteurs. En d’autres termes, les Européens ne souhaitent en aucun cas voir s’étendre les conflits commerciaux. L’Europe, en développant une politique commerciale spécifiquement adressée à la Chine, pourrait avoir bien plus de marge de manœuvre et donc atténuer le risque d’une riposte chinoise violente.
L’Industrial Accelerator Act (IAA) pourrait jeter les bases de ce qui s’apparente à une véritable politique industrielle européenne. Pensez-vous que l’Europe s’engage dans cette voie ?
Il est difficile de répondre à cette question avec certitude à ce stade. L’IAA est, sans conteste, une innovation majeure : c’est la première fois que l’Union impose à tous les États membres l’obligation d’élaborer leurs exigences en matière de contenu local et leurs politiques industrielles de la même manière. Jusqu’à présent, l’Union laissait aux États membres une plus grande marge de manœuvre pour octroyer des aides d’État dans des secteurs stratégiquement importants, mais il n’y avait aucune harmonisation au sein du bloc. L’Union se fragmentait sous le coup d’injonctions nationalistes : « Achetez allemand », « Achetez français » ou « Achetez suédois », ce n’était pas « Achetez européen ». Cela empêchait l’Europe de rivaliser véritablement avec la Chine et les États-Unis. La seule façon d’y parvenir est maintenant d’harmoniser les politiques.
Néanmoins, il ne faudrait pas être idéaliste : l’Union dispose d’un budget très modeste, représentant environ 1 % de son PIB, dévolu aux programmes industriels existants. Les fonds devront donc toujours provenir des États membres, même si les dépenses publiques européennes représentent généralement plus de 40 % du PIB. Le nœud du problème consiste à s’assurer que tous les États membres mettent en œuvre leurs politiques de manière cohérente entre elles et qu’elles soient ouvertes aux entreprises des autres États membres, afin qu’il y ait une concurrence au sein du marché européen, même si ces politiques établissent des conditions de concurrence équitables vis-à-vis de la Chine. L’IAA ouvre en principe cette voie, mais il n’est pas exempt de défauts.
La première faiblesse est une faille dans les exigences relatives aux marchés publics : une entreprise issue d’un pays qui n’est pas considéré comme un partenaire de confiance au regard de la définition de l’Union peut tout de même remporter un marché public si elle propose une offre 25 à 30 % moins chère que la meilleure alternative. Dans un contexte où la seule sous-évaluation de la monnaie chinoise est de cet ordre de grandeur, il s’agit d’une faille qui compromettrait l’ensemble de la législation.
Le deuxième problème est que, dans sa version actuelle, l’IAA prévoit que pour les règles de contenu local, le fameux « made in Europe », l’ensemble des 76 partenaires des accords de libre-échange de l’Europe soient inclus, ce qui me semble être une définition trop large de nature à diluer complètement les effets de cette préférence locale.
Sur ces deux aspects, il me semble indispensable que la loi soit renforcée pendant le processus législatif.
On peut l’espérer, mais pour le moment, il semble que la bataille intellectuelle opposant le « made in Europe » au « made with Europe » ait tourné à l’avantage de ce dernier.
Je pense que l’objectif consistant à évoluer vers un monde où l’on opte pour le « made with Europe » est le bon. L’Europe devrait en effet rechercher une forme de souveraineté économique en réseau, dans laquelle nous partageons nos chaînes d’approvisionnement avec des alliés et des amis en qui nous avons confiance, afin de ne pas utiliser notre interdépendance pour nous contraindre mutuellement. C’est un objectif raisonnable à long terme, mais l’Union ne doit pas faire preuve de naïveté. Intégrer tous ses partenaires de libre-échange dans ses programmes de politique industrielle est une approche trop optimiste, qui sape l’autonomie stratégique du réseau. J’ai le sentiment que le débat « made in Europe/made with Europe » constitue une ligne de fracture avant tout franco-allemande. La France prône une approche initiale plus stricte, selon laquelle le label « Made in Europe » ne s’appliquerait qu’à l’UE-27 et peut-être à une poignée d’autres pays. Les Allemands estiment quant à eux que le label « Made in Europe » devrait immédiatement englober la majeure partie du globe. Les deux parties devront négocier de manière à ce que les objectifs à court et à long terme soient définis plus clairement.
L’Europe devrait également user de son influence et n’accorder ses mesures d’incitation en matière de politique industrielle qu’aux pays qui nous ouvrent leurs marchés publics et leurs programmes de subventions. On ne peut pas renoncer au principe de réciprocité. Ma préférence personnelle serait de commencer par une définition plus stricte, puis de l’assouplir progressivement pour inclure des partenaires commerciaux tels que le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni ou même la Turquie, plutôt que de partir d’une approche trop ouverte qui suppose la réciprocité alors qu’on sait qu’elle n’existe pas.
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Dès le début des années 2010 en Chine, des journalistes, des figures académiques et des personnalités politiques parlaient avec emphase d’une nouvelle stratégie économique : faire de la consommation domestique le moteur de la croissance nationale, au détriment des exportations et de l’investissement. Aujourd’hui, malgré des taux officiels de croissance de 5 % en moyenne, la consommation reste atone. Les autorités doivent même soutenir financièrement les ménages pour qu’ils achètent des appareils électroménagers, des produits numériques, des voitures électriques, voire des appartements. En 2024, la consommation des ménages atteignait 40 % du PIB contre 68 % aux États-Unis et 53 % en France. Cette situation contraste avec l’abondance qui règne en Chine, où la société de consommation est bien une réalité. En rupture avec la période socialiste, consommer est devenu une activité procurant du plaisir, assurant un statut social et permettant de garantir la puissance et la richesse du pays. Mais les Chinois sont très attentifs à leurs dépenses. Ils vont moins au restaurant et voyagent de manière plus ponctuelle, surtout à l’étranger. Pour comprendre ce clivage, une des façons de procéder est de partir de l’expérience des citoyens chinois et de leur point de vue. Quelles sont les difficultés et les mutations sociales qui expliquent cette attitude frileuse, alors que tout semble réuni pour que la consommation devienne un moteur, si ce n’est le moteur, de la croissance ?
Involution et anxiété, ou le rêve chinois en berne
Pour connaître les opinions des Chinois, il faut se pencher sur les réseaux sociaux. C’est l’un des rares espaces où il est possible d’exprimer son opinion publiquement 44. La censure, qui intervient souvent a posteriori, notamment parce que les publications en ligne permettent aussi aux autorités de prendre le pouls de l’opinion publique, peut être contournée de mille façons différentes 45. Les réseaux sociaux donnent un aperçu de la façon dont la population, et en particulier la population urbaine, perçoit la société et sa place au sein de celle-ci. La crise de la consommation n’échappe pas à la règle et deux mots à la mode servent de révélateurs : « neijuan » (involution) et « jiaolü » (anxiété). Ces deux termes sont particulièrement présents dans les discours et les expériences des jeunes Chinois, mais aussi, par contrecoup, dans le vécu de la génération précédente, celle de leurs parents.
L’involution, le contraire d’évolution, évoque une situation dans laquelle « tout faire bien » (en matière d’études, de responsabilité sociale, d’épargne) et « se donner à fond » en toute occasion ne suffit plus pour accéder à une position sociale avantageuse ou pour se maintenir dans la classe moyenne. Alors, à quoi bon ? Plutôt que de travailler d’arrache-pied sans satisfaction majeure et de « perdre sa vie à la gagner », ne serait-il pas préférable de donner beaucoup moins d’importance au travail, à l’argent et à la consommation ?
L’anxiété est, en partie, la conséquence de l’involution. Elle touche tous les jeunes. Quel est le sens de la vie si le rêve chinois – appartenir à la classe moyenne – que la génération précédente a réalisé pour elle-même n’est plus accessible ? Cette jeunesse diplômée, voire surdiplômée, rencontre de grandes difficultés sur le marché du travail. À la différence de leurs parents, les jeunes ne trouvent pas facilement d’emploi et, lorsqu’ils en trouvent un, ils constatent que le niveau du salaire du premier emploi ne cesse de baisser et de se rapprocher de celui des non-diplômés. L’économie ne semble plus en mesure de générer des emplois à la hauteur de l’explosion de l’enseignement supérieur, qui a débuté au tournant du siècle. Le taux officiel de chômage des jeunes s’établit à un peu plus de 16 %, mais la plupart des observateurs l’estiment à 25 ou 30 % (hors étudiants), sans prendre en compte la plupart des jeunes migrants qui occupent souvent des emplois temporaires, et échappent ainsi aux statistiques. Les licenciements et les baisses de salaire se multiplient. L’essor de l’intelligence artificielle n’améliore pas la situation. Il n’est pas rare de rencontrer des jeunes fraîchement remplacés par la technologie. Tous ces phénomènes ne sont pas nouveaux : ils ont commencé au milieu des années 2010, mais ils ont pris une ampleur considérable depuis la fin de la pandémie de Covid-19 46. Le succès spectaculaire des concours pour entrer dans la fonction publique témoigne de cette crise de l’emploi. Devenir fonctionnaire, c’est la garantie d’un emploi à vie, d’un salaire correct et d’une retraite assurée.
L’impossible accès à la classe moyenne
À ces difficultés s’ajoute la faiblesse endémique des dépenses publiques dans certains domaines. Certes, la Chine compte plus des deux tiers des lignes à grande vitesse dans le monde. Le développement des systèmes de métro a été fulgurant et le réseau routier a été considérablement modernisé. À la base de la société, le shequ, (la communauté ou le quartier), se trouve un ensemble d’institutions qui permettent de régler les problèmes de la vie quotidienne des résidents urbains. Il s’agit de montrer que les institutions « servent le peuple » (wei renmin fuwu).
En revanche, les systèmes de protection sociale restent rudimentaires. Malgré une croissance régulière, les dépenses de ces derniers n’atteignaient que 7,7 % du PIB en 2023, contre 21 % en moyenne pour la zone OCDE et de l’ordre de 30 % pour la France. Pour une grande partie de la classe moyenne, la couverture santé reste limitée. Elle ne couvre qu’une partie des dépenses, dont le coût augmente chaque année, y compris pour les maladies graves. Les dépenses médicales pour les enfants sont souvent à la charge des parents car non garanties par leur couverture santé. L’éducation constitue également une charge importante pour le budget familial. Il n’y a souvent qu’un enfant par foyer, mais le coût des activités extrascolaires s’ajoute aux frais de scolarité. Les études à l’étranger représentent aussi une dépense considérable pour les parents. Enfin, l’accès à la propriété, signe clef de la réussite sociale, est devenu de moins en moins assuré. La baisse du prix de l’immobilier – de 17 % entre 2021 et 2025 avec des pointes à près de 40 % dans certaines grandes villes – facilite en principe l’achat d’un appartement, mais elle est loin de compenser les conséquences de la crise de l’emploi. La baisse du niveau des revenus et l’augmentation ou le maintien à un niveau élevé des dépenses sociales personnelles ne sont évidemment pas sans rapport avec la baisse drastique du taux de natalité. Avoir deux enfants constitue aujourd’hui un signe de richesse en Chine. Notons aussi que les ménages sont de plus en plus endettés, notamment les plus modestes, ce qui limite d’autant les marges de manœuvre financières en faveur de la consommation.
Sans pour autant faire leur entrée dans la classe moyenne, les travailleurs migrants, issus des campagnes, parvenaient par le passé à améliorer leurs conditions de vie : l’abnégation et l’acceptation de conditions de travail souvent déplorables pouvaient porter leurs fruits. Aujourd’hui cependant, la deuxième et la troisième génération de jeunes migrants – dont une large proportion a été élevée en ville – voient de plus en plus s’éloigner ce rêve de la moyennisation pour tous. Les délocalisations d’entreprises, étrangères et chinoises, la surproduction, les politiques de ségrégation cristallisent chez eux une prise de conscience assez sombre : contrairement à leurs parents, « ils n’y arriveront pas ». Paradoxalement, dans le même temps, les gouvernements locaux ont assoupli leur politique d’accueil des travailleurs migrants, pour une catégorie en particulier. Un système à points s’est généralisé dans beaucoup de villes chinoises : au regard d’un certain nombre de critères – niveau d’étude, nature du travail, achat d’un appartement, années de cotisation sociale, par exemple – vous pouvez ou non obtenir un statut de pleine résidence urbaine. Il existe donc au moins deux catégories de migrants : ceux qui méritent de devenir résidents parce qu’ils sont de bons consommateurs, et donc des citoyens utiles, et ceux qui ne le sont pas. Soulignons néanmoins que cette entrée sélective dans la classe moyenne ne semble pas avoir un impact majeur sur le niveau de consommation.
Une jeunesse frappée d’épuisement
Comment la jeunesse répond-elle à l’anxiété ? Cela dépend de la situation sociale. Ceux qui ont la chance d’avoir des parents suffisamment aisés peuvent attendre de trouver un travail convenable ou d’accepter un travail intéressant, mais mal rémunéré. D’autres partent dans une ville dont le niveau de vie est beaucoup plus bas, ce qui leur permet d’acheter un appartement bon marché, le plus souvent grâce à l’aide de leurs parents, et de vivre du e-commerce et de petits boulots. Mais bien d’autres peinent à subvenir à leurs besoins. 20 à 25 % des 12 à 15 millions de livreurs en scooters électriques sont diplômés du supérieur. Quant aux jeunes qui vivent dans des villes tout en étant pauvres, c’est-à-dire les enfants des résidents officiels des grandes villes qui n’ont pas pu ou su profiter des opportunités de mobilité sociale ascendante (souvent 20 % de l’ensemble des résidents), ils doivent compter sur les dispositifs d’aides sociales mis en place par les gouvernements locaux. Des aides auxquelles les migrants, résidents de facto mais non de jure depuis de nombreuses années, n’ont pas accès.
Ce n’est pas le cas de ceux qui sont diplômés d’une grande université d’élite, une voie qui garantit une carrière prestigieuse. Cela ne les empêche toutefois pas d’expérimenter une autre source d’angoisse : une compétition permanente et acharnée dont il faut sortir gagnant. Venant de lycées d’élite où ils étaient les meilleurs, ils se retrouvent avec leurs pairs dans le même établissement. Les classements se redessinent et le sentiment d’humiliation est fréquent. Ces jeunes ont l’impression d’avoir échoué et, tout comme les étudiants issus d’universités moins prestigieuses, ils sont confrontés à de graves problèmes de santé mentale. Même au sein des classes les plus privilégiées, l’anxiété est alimentée par une souffrance éprouvée à l’école et au travail. Les relations sociales y sont fortement hiérarchisées depuis la fin des années 1990. La jeunesse est alors mise sous pression, contrainte à de nombreuses heures d’école et d’« enrichissement personnel ». Actuellement, les enfants chinois étudient encore 12 à 15 heures par jour, sans véritable loisir ni temps perdu.
Leurs parents, eux-mêmes, rentrent tard, travaillent le week-end et n’ont qu’une semaine de vacances pour la fête du printemps, outre quelques jours occasionnellement. Une fois entrés dans la vie active, la plupart des jeunes sont contraints à la performance et au dépassement de soi permanents, tout en devant supporter la violence des petits chefs et faire attention à leurs dépenses. Les jeunes les plus privilégiés ont un avenir assuré, mais le remboursement des prêts immobiliers (en moyenne, 25 % du revenu d’un Chinois est consacré au logement), le paiement des frais de scolarité et des frais médicaux les empêchent de consacrer une part plus élevée de leurs revenus à la consommation.
L’épargne massive est un trait distinctif de l’économie chinoise. Épargner est perçu comme une exigence absolue. Ceux qui en ont les moyens, essentiellement issus de la classe moyenne, le font massivement et placent leurs investissements prioritairement dans l’immobilier. Ce secteur concentre 70 % de l’épargne. La plupart des urbains aisés sont devenus des « esclaves de l’immobilier ». Jusqu’à récemment, cet esclavage était rentable. L’urbanisation à marche forcée faisait grimper quasi mécaniquement la valeur des appartements. Mais les difficultés que rencontre le secteur depuis plusieurs années ont provoqué une chute de la valeur immobilière. Cette baisse n’est pas pour autant suffisante pour permettre aux nouvelles générations d’accéder véritablement au logement ou à la propriété sans s’endetter lourdement ou compter sur leurs parents. C’est pour cette raison que, pour éviter une chute trop drastique du patrimoine des Chinois, des aides sont accordées aux candidats propriétaires dans beaucoup de grandes villes.
Quant aux heureux qui ont réussi le concours d’entrée dans la fonction publique, leur motivation tend à s’émousser après leurs premières années de service. De nombreuses directives et déclarations officielles, mais aussi des articles de journaux, mettent en exergue ce fléau. Ce dernier a pour effet d’éloigner les fonctionnaires des postes à responsabilité : les fonctionnaires atteignent trop rapidement le plafond de verre de l’administration chinoise et, par conséquent, ont tendance à perdre leur motivation. On parle par exemple d’individus qui, faute d’avancements, en viennent à négliger leur travail et à fuir leurs responsabilités.
D’autres jeunes adultes voient dans le retour à la terre une échappatoire possible pour se soustraire à cette anxiété. Il s’agit parfois de militants écologistes, mais aussi de Chinois qui souhaitent rompre avec le rythme effréné de la vie urbaine. Cultiver son jardin est devenu un idéal, tant au sens propre qu’au sens figuré : prendre le temps, réfléchir et vivre simplement sont des activités que peu de Chinois peuvent se permettre.
Le tangping, ou l’art de rester couché
La situation des jeunes migrants est souvent pire que celle des urbains. Certains sont parvenus à s’intégrer, à la fois au sens juridique du terme lorsqu’ils ont obtenu le statut de résident, et socialement lorsqu’ils ont un diplôme universitaire. Mais ce phénomène d’intégration ne les immunise pas contre les effets de l’involution. Pour eux aussi, l’accès au travail est difficile et l’anxiété persistante et les perspectives d’avenir sont encore plus limitées.
Les migrations de masse ont souvent dispersé les familles, alors même que les liens familiaux étaient déjà distendus par les déplacements continus des parents et leurs longues heures de travail. Il n’est pas rare que les enfants ou les jeunes adultes perdent de vue leur propre famille. Dans la plupart des grandes villes, on compte des milliers, voire des dizaines de milliers de ces travailleurs marginalisés qui, faisant de la nécessité vertu, revendiquent de « travailler un jour pour s’amuser les trois jours suivants ». Ils se nourrissent de nouilles, vivent dans des dortoirs, dorment parfois dehors. Là aussi, tous ces éléments n’encouragent pas à la consommation ni, à la différence des urbains, à l’épargne. Leurs perspectives de fonder une famille sont quasiment nulles 47.
Les jeunes ne sont pas les seuls à être en proie à l’angoisse : c’est également le cas de leurs parents, qui s’inquiètent de leurs difficultés à trouver un emploi. À leur époque, pas si lointaine, un diplôme universitaire garantissait une vie certes difficile, mais une carrière stable. Il était possible de trouver un emploi, puis d’en changer rapidement pour un poste mieux rémunéré. À cette inquiétude se mêle une incompréhension plus générale, chez les aînés, concernant le discours des jeunes sur l’involution et l’angoisse qui l’accompagne : leur volonté d’échapper à « la rat race », la compétition de tous contre tous, contribue à creuser un fossé entre deux générations. L’une qui est partie de rien et qui en quelques années est devenue diplômée, hautement qualifiée, propriétaire, consommatrice, épargnante, adepte des loisirs et des voyages, et l’autre qui regarde de manière plus lucide ce modèle social, qui ne lui assure ni réussite, ni plaisir. Le phénomène du « tangping » (« restons couchés ») voit beaucoup de jeunes revendiquer plus d’autonomie personnelle et plus de temps pour soi, tout en manifestant leur préoccupation pour l’environnement et en critiquant plus ouvertement la société de consommation. La pression et les obligations sociales sont devenues des repoussoirs pour les jeunes actifs 48.
Un autre sujet de friction entre générations concerne la natalité. Non seulement beaucoup de jeunes ne souhaitent pas avoir d’enfant, mais on observe qu’un nombre croissant d’entre eux ne veulent plus se marier, ni vivre en couple. Pour les générations précédentes, le mariage était une étape incontournable de la vie, souvent arrangée : le partenaire était choisi dans le cercle familial et amical, comme l’ami du frère, par exemple. Depuis les années 1990, les rencontres sont plus diversifiées, mais toujours abordées de manière très sérieuse ; les types d’arrangements qui président à un mariage sont différents, mais tout aussi déterminants. Il faut trouver un individu stable, mais surtout pourvu d’un niveau d’éducation et de revenus équivalents à sa propre condition. De la même façon que la parentalité a un coût, le mariage ne doit pas se faire à perte : il doit être la source d’une mobilité ascendante, notamment pour les femmes. Il suffit de se rendre dans un parc public chinois pour constater que leurs exigences sont de plus en plus nombreuses. Avec la permission des responsables du parc, des milliers de messages contenant des propositions de mariage – bleus pour les garçons, roses pour les filles – sont accrochés à des fils. Ces annonces, généralement déposées par les mères, sans avoir toujours l’assentiment de la personne concernée, détaillent les critères requis pour se porter candidat : la profession et les revenus des parents, leur statut de retraité avec pension (ou non) et leur éventuelle couverture médicale (pour éviter de financer d’éventuelles dépenses de santé).
Le niveau des pensions et le risque de développer une maladie grave sont, en effet, des sources d’anxiété. Les urbains subissent une baisse importante de leurs revenus lors de leur départ à la retraite. Certains essaient de trouver une autre activité pour compenser cette perte. Mais c’est surtout le cas des migrants qui, victimes de patrons indélicats, qui ne s’astreignent pas toujours à verser leurs cotisations sociales, ou de leurs changements d’employeurs et de régions au cours de leur vie professionnelle, ont souvent beaucoup de mal à faire valoir leurs droits une fois à la retraite. Quant aux dépenses de santé, elles augmentent constamment. Il est fréquent de devoir glisser aux médecins une enveloppe rouge, contenant des billets. Si cette pratique est officiellement présentée comme une simple récompense, cet argent est également donné pour s’assurer que le médecin fasse de son mieux pour soigner le patient. Les autorités chinoises tentent d’entraver ces pratiques, mais elles peuvent perdurer selon les régions.
La ligne de fracture
En matière de consommation, la société chinoise présente toutes les caractéristiques d’un capitalisme mature, avec tous les questionnements qui l’accompagnent : comment faire son entrée ou se maintenir dans la classe moyenne, alors que le marché du travail se rétrécit de plus en plus ? Comment consommer quand une part aussi importante de ses revenus est consacrée au logement ? Comment faire face à l’angoisse du déclassement social et aux difficultés qui empêchent les jeunes d’être autonomes ? La génération du miracle chinois dispose encore d’un patrimoine conséquent. Comme dans de nombreuses sociétés européennes, l’incapacité de l’État à promouvoir des politiques ciblant la jeunesse et leur avancement social a pour conséquence de renforcer le rôle des parents et l’influence de l’environnement familial, favorisant ainsi une stratification ou une capitalisation sociale. Aujourd’hui, en Chine, le fait d’avoir des parents qui gagnent confortablement leur vie conditionne très largement l’accès à un emploi hautement rémunéré. Contrairement à l’Europe, cependant, les mutations rapides de la société chinoise la rendent plus vulnérable : après seulement trente années de modernité économique, elle ne peut pas encore s’appuyer sur un État social aussi robuste que la France, qui a mis plus d’un siècle à se construire.
Pour mieux comprendre les défis de la consommation chinoise, il faut prendre en compte deux générations distinctes. La première est obsédée par l’épargne et s’inquiète pour elle-même et pour ses enfants. L’autre, confrontée au phénomène de l’involution, n’a pas accès à la consommation comme norme sociale. Ces difficultés conduisent, dans une partie de la société chinoise, à une remise en cause des valeurs et des acquis qui se sont imposés depuis la fin des années 1990. Si cette situation n’est pas, en soi, porteuse d’une critique directe du régime, elle témoigne néanmoins d’une propension chinoise à exprimer des opinions allant à l’encontre de la politique du gouvernement. Les autorités chinoises sont pleinement conscientes de ces mécontentements, mais les réponses apportées, notamment des subventions pour stimuler la consommation et encourager à avoir plus d’enfants, n’ont pour l’instant qu’un impact marginal. L’État chinois devra sans aucun doute se montrer bien plus ambitieux en la matière s’il entend conserver le soutien de sa jeunesse.