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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

01.04.2026 à 06:00

Les mines des empires : 10 points sur la géopolitique des minerais critiques

guillaumer

Ce qui finit dans les batteries, les réseaux et les armes a commencé dans une mine.

Entre les deux, une chaîne de valeur complexe, dominée par la Chine — que les États-Unis cherchent désormais à briser.

Par où passe l’infrastructure cachée de la puissance ?

Une étude fouillée en 10 points.

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Texte intégral (13591 mots)

1 — Technologies critiques et course aux matières premières

Un minerai est une matière minérale naturelle avec une teneur métallique importante. Extrait, traité et concentré par l’industrie minière, il est ensuite raffiné, purifié et transformé par l’industrie métallurgique en un métal. 

Le jugement porté sur la criticité ou non d’un minerai varie grandement selon le pays et l’époque. Il s’appuie communément sur deux dimensions-clés : i) l’importance économique, industrielle, stratégique du minerai ou métal étant donné les besoins spécifiques d’un secteur important comme l’industrie lourde, la santé, la défense ou l’énergie ; ii) les risques et tensions, d’ordre géologique, commercial ou géopolitique,  pouvant peser sur l’offre et l’approvisionnement.

Les listes de matériaux critiques déterminées par les administrations de chaque pays sont généralement assez larges et couvrent de nombreux secteurs différents 1. Aujourd’hui, les principaux minerais et métaux dits critiques le sont devenus en raison de leur utilisation dans les secteurs des technologies bas-carbone, du numérique et de la défense. Ces trois domaines cruciaux pour la puissance économique, énergétique, technologique et militaire sont au cœur des tensions entre la Chine et les États-Unis.

Concernant le secteur des technologies bas-carbone, les métaux les plus importants et les plus largement consommés sont le cuivre pour l’électrification, le silicium ultra-pur pour les cellules des panneaux photovoltaïques, le zinc pour le revêtement des éoliennes et les métaux pour les batteries de véhicules électriques — notamment le cobalt, le graphite, le lithium, le manganèse et le nickel 2.

Le secteur du numérique consomme également en quantité de nombreux métaux différents (antimoine, cobalt, indium, iridium, lithium, silicium, terres rares, tantale), pour les équipements électroniques (smartphones, ordinateurs), les infrastructures numériques (câbles, serveurs), les circuits intégrés, les écrans, les batteries, les disques durs, etc 3.

Le secteur émergent de l’intelligence artificielle, quant à lui, repose également sur une infrastructure matérielle conséquente : il nécessite du silicium et du gallium, entre autres, pour les semi-conducteurs et micro-processeurs de pointe ; du germanium pour les câblages en fibre optique ; du lithium et du cobalt, pour les batteries statiques en cas de coupure de courant ; des terres rares, pour les aimants permanents des ventilateurs de refroidissement, etc 4.

Le secteur de la défense requiert également de nombreux métaux critiques différents 5. On peut noter les métaux nécessaires aux super-alliages fortement résistants (cobalt, niobium, titane, tungstène), mais aussi les terres rares : cette appellation comprend un ensemble de 17 éléments métalliques regroupés selon leurs propriétés chimiques 6, utilisés dans de nombreux secteurs différents, dont nos trois secteurs d’intérêt.

Dans le secteur militaire, plusieurs des terres rares sont nécessaires pour des aimants permanents et pour des systèmes de propulsion, de guidage, de visée et de radar, en plus des technologies embarquées. Par exemple, la machine de guerre états-unienne consomme des quantités importantes de certaines de ces terres rares pour plusieurs de ses véhicules et équipements (400 kg dans un chasseur F-35 ; 2 600 kg dans un navire de guerre Arleigh-Burke DDG-51 ; 4 600 kg dans un sous-marin de classe Virginia 7).

La course aux métaux critiques entre les États-Unis et la Chine se traduit par une concurrence inter-impérialiste, entre un hégémon contesté et une puissance ascendante.

Tanguy Bonnet

Enfin, il faut noter que de nombreux matériaux critiques le sont pour différents secteurs simultanément. Un même métal peut servir à différentes applications industrielles — par exemple, le silicium est essentiel tant aux panneaux solaires qu’à la conception de semi-conducteurs, et le cobalt employé tant dans les batteries que les alliages spéciaux. De même, une même application peut servir différents secteurs, tels les aimants permanents dans les éoliennes offshore et dans les avions de chasse ou les micro-processeurs dans les technologies embarquées des véhicules électriques et des engins militaires. Il y a donc une superposition des criticités pour certains métaux qui font l’objet de double voire de triple usage. 

2 — La fin de la puissance minière des États-Unis

Les États-Unis bénéficient d’un sous-sol riche d’un point de vue géologique. Historiquement, la frontière extractive a avancé au rythme de la colonisation, d’abord dans les régions du Northeast et du Midwest riches en fer et en charbon, puis dans les régions du Southwest riches en or et en cuivre, acquises progressivement dans les années 1870.

À partir de la fin du XIXe siècle, l’industrie minière états-unienne va connaître un rapide essor, favorisée par son expansion territoriale donc, mais aussi par la libéralisation du droit minier, la main-d’œuvre mexicaine bon marché, et par le développement de technologies au service de l’activité minière 8.

Un siècle plus tard, en 1970, les États-Unis sont une puissance minière et métallurgique globale. Cette année-là, l’extraction domestique de fer représente 12 % de la production mondiale, quand son raffinage en représente 19 %. Les États-Unis sont également responsables de 26 % de l’extraction mondiale de cuivre et 23 % de son raffinage, 37 % de la production d’aluminium et 20 % de la production d’acier 9.

Cette dynamique change progressivement au cours des années 1970-1990. Au niveau juridique, 1969 marque l’entrée en vigueur du National Environmental Policy Act, et 1970 du Clean Air Act. Ces réglementations ont fortement impacté les secteurs minier et métallurgique très fortement polluants. Le nombre de raffineries de cuivre aux États-Unis est ainsi passé de 17 en 1970 à 8 en 1989 10. Aujourd’hui, il n’en reste que deux en activité.

Le secteur souffre également de l’épuisement des meilleurs gisements et donc de la baisse de la concentration des gisements miniers domestiques 11. De plus, le pays connaît un allongement du « temps minier 12 », pour des raisons géologiques, techniques, financières, légales et socio-environnementales. Cette tendance est mondiale, mais particulièrement marquée aux États-Unis, au-dessus de la moyenne globale en ce qui concerne les délais miniers (19 ans contre 15 ans au niveau mondial 13).

Enfin, les années 1990 sont marquées par l’effondrement du bloc soviétique, avec pour résultat l’affirmation globale de l’hégémonie états-unienne, et l’accélération de la mondialisation néolibérale sous supervision de Washington. Les administrations se succédant à la Maison-Blanche, les États-Unis se libèrent de la compétition et de la conflictualité avec l’Union soviétique et perdent intérêt dans la sécurisation d’une production minière et métallurgique domestique, coûteuse d’un point de vue énergétique, économique et socio-environnemental 14. Le capitalisme minier et industriel états-unien se réoriente pour optimiser ses approvisionnements depuis des frontières extractives et des chaînes industrielles étrangères, plus profitables et moins contraignantes. 

Tous ces facteurs expliquent le déclin relatif de l’industrie minière et métallurgique domestique aux États-Unis 15, et les hauts niveaux actuels de dépendance commerciale 16.

3— La nouvelle hégémonie chinoise 

Aujourd’hui, Pékin domine assez nettement l’ensemble de la chaîne de valeur.

La Chine est d’abord un pays minier de premier ordre, responsable d’entre 20 % et 50 % de la production mondiale pour plusieurs minerais différents (bauxite, étain, zinc, titane, antimoine, magnésium) et autour de 70 % de la production minière mondiale pour d’autres comme le graphite, les terres rares ou le tungstène. 

La Chine domine surtout la production métallurgique mondiale d’une façon bien plus marquée : elle représente 40 à 90 % de la production mondiale de l’ensemble des métaux critiques raffinés 17. Son leadership se fait également sentir sur l’aval de la chaîne de valeur : la part du pays dans la valeur ajoutée industrielle mondiale est passée de 5 % en 1997 à 24 % en 2024, soit la contribution la plus importante 18. Cette augmentation est due en partie à l’inscription de sa production métallurgique, socle matériel de toute production industrielle, dans ses chaînes de valeur domestiques.

Le secteur où la Chine domine le plus clairement est celui des technologies bas-carbone, particulièrement consommatrices en métaux critiques. Le pays représente par exemple 75 % de la production mondiale de batteries électriques, 98 % de celle en batteries LFP, en plein développement, et 80 % de la production mondiale de panneaux solaires et de ses composants. Le pays représente aussi 92 % de la production mondiale d’aimants permanents 19.

Cette position de force est le résultat d’une planification et d’une stratégie industrielle et commerciale complète et établie depuis plus d’une décennie, ainsi que d’arbitrages et de sacrifices sur le plan socio-environnemental.

Entre une compétition délétère et perdue d’avance, ou un (ré)alignement à une puissance supérieure, il existe aussi une troisième voie à développer pour l’Union. 

Tanguy Bonnet

Au niveau de sa production minière domestique, la Chine assume la destruction environnementale localisée et les coûts écologiques colossaux qui sont constitutifs de l’extraction minière (déforestation, pollutions chimiques, destruction de la biodiversité 20). Mais elle absorbe aussi une grande part de la production minière globale en important massivement les minerais qu’elle n’extrait pas ou trop peu. Sa stratégie internationale consiste à investir massivement dans les exploitations minières et les infrastructures étrangères, notamment à travers la Belt and Road Initiative (Nouvelles Routes de la Soie), afin de sécuriser des approvisionnements depuis l’ensemble des principaux pays miniers (Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chili, République Démocratique du Congo, Guinée, Indonésie, Pérou, Zambie 21).

Quant à la production métallurgique, la Chine est le premier pays mondial pour le raffinage de métaux critiques, mais pas seulement en raison de ses approvisionnements massifs et divers. Cela s’explique également par une planification industrielle forte, notamment à travers la stratégie Made in China 2025 lancée en 2015 22, ainsi qu’une immense production domestique de charbon devenue indispensable au développement industriel chinois depuis maintenant plus de 20 ans 23, et par extension à son secteur métallurgique, activité fortement énergivore.

4 — Une coopération forcée entre Pékin et Washington

Au lendemain de la crise de la rentabilité des entreprises états-uniennes dans les années 1970, le capital transnational américain, avec le soutien de l’État, opte pour une solution spatiale afin de maintenir des taux de profits élevés. Il s’agit de se tourner vers l’étranger pour exporter des capitaux et créer un vaste marché mondial.

La Chine s’insère dans cette mondialisation sous supervision américaine à la fin des années 1970, ce qui marque le début d’une longue coopération économique de facto entre les deux pays. Les multinationales américaines y délocalisent leurs usines afin de profiter de la main-d’œuvre chinoise bon marché et de garantir au marché domestique des biens manufacturés abordables. Le capitalisme d’État chinois assure progressivement un rattrapage industriel et un développement économique favorable à sa population 24. Cette symbiose, entre l’externalisation économique américaine et le développement industriel chinois, trouve son incarnation parfaite sur le plan énergétique et matériel 25, et donc sur la question des minerais et des métaux.

En effet, malgré le déclin relatif de l’activité minière et métallurgique aux États-Unis, l’empreinte métallique par habitant n’a cessé d’augmenter depuis les années 1980. Cette accumulation matérielle repose en grande partie sur la Chine, de façon directe — entre 2018 et 2023, les exportations chinoises représentent 33 % des importations américaines de machines électriques et d’électronique 26 — ou de façon indirecte : la Chine domine la production métallurgique et industrielle mondiale de métaux critiques et de composants technologiques, exportés et intégrés à des chaînes de valeur étrangères qui exportent vers les États-Unis 27. Ainsi, ces derniers bénéficient, vis-à-vis de la Chine et des pays miniers qui la fournissent, d’un échange écologique inégal 28 : des flux biophysiques asymétriques circulent à échelle globale et nourrissent une accumulation technologique aux États-Unis, tout en externalisant entièrement en Chine et dans les pays miniers les coûts énergétiques et socio-environnementaux liés aux activités extractives, métallurgiques et industrielles.

Au sein de cette structure mondiale, la Chine occupe une position intermédiaire 29. En effet, elle subit des coûts énergétiques et socio-environnementaux sur place, ainsi que des transferts biophysiques nets qui résultent des exportations notamment vers les États-Unis. Mais elle profite de plus en plus de l’exploitation des ressources naturelles des pays chez qui ses multinationales minières opèrent, et auprès desquels elle se fournit. Les coûts socio-environnementaux liés à l’activité extractive et industrielle sont donc partagés entre la Chine et les pays miniers qui la fournissent. Ces derniers permettent la consommation matérielle des États-Unis, mais aussi de plus en plus celle de la Chine dont l’empreinte métallique par habitant a fortement augmenté depuis les années 2000, bien qu’à un niveau toujours nettement inférieur à celui des États-Unis.

5 — Rivalité stratégique et découplage

Sur le plan macroéconomique global, les relations entre la Chine et les États-Unis se refroidissent progressivement depuis les années 2000, à mesure que Pékin rivalise avec Washington, notamment sur le plan des infrastructures commerciales mondiales, allant jusqu’à construire progressivement une proposition contre-hégémonique 30. La question des minerais et métaux critiques se met aussi à devenir une source d’inquiétude, de tension et de rivalité entre les deux pays, surtout côté états-unien.

La Chine a mis en place une stratégie économique visant à développer les secteurs industriels-clés autour des matières premières critiques, en premier lieu le secteur métallurgique et, par capillarité, ceux des technologies numériques et des technologies bas-carbone. Ces « secteurs génératifs 31 » portent l’ascension économique de la Chine et représentent des atouts stratégiques qui font aujourd’hui du pays une puissance industrielle, technologique et énergétique mondiale, à même de rivaliser avec les États-Unis. Pour ces derniers, paradoxalement, l’échange écologique inégal est passé d’une solution d’optimisation économique et matérielle à un problème de vulnérabilité stratégique, voire à une dépendance commerciale qui menace sa souveraineté et sa compétitivité industrielle sur des secteurs clés. 

L’année 2010 est souvent considérée comme le point de départ du réveil politique américain sur les métaux critiques, cette année étant marquée par la « crise des terres rares » entre la Chine et le Japon 32. Les États-Unis observent de loin comment des restrictions chinoises à l’exportation de terres rares ont temporairement paralysé des dizaines d’entreprises du secteur industriel japonais.

Trouver des ressources exploitables, expertiser, construire des sites miniers, des usines de raffinage et de transformation : tout ceci prend des années avant d’être opérationnel, rentable et idéalement compétitif. 

Tanguy Bonnet

Depuis, on observe la place croissante prise par le sujet dans les discours politiques aux États-Unis, notamment à travers la multiplication des initiatives légales, administratives et économiques 33. Ces différentes mesures sont d’abord de l’ordre de l’information et de l’orientation stratégique : il s’agit d’évaluer les chaînes de valeur, d’identifier les vulnérabilités et les dépendances américaines, de construire une expertise et des stratégies, de créer ou de redoter des agences fédérales, de mettre à jour régulièrement les listes de minerais critiques de l’United States Geological Survey et des différentes administrations publiques. À partir de 2020, on constate un tournant vers un soutien financier en faveur de la relance minière et industrielle au niveau domestique 34, ainsi que vers la sécurisation d’approvisionnements étrangers à travers des accords commerciaux avec des pays « alliés » ou « amis 35 ». Ce onshoring/reshoring et ce friendshoring forment aujourd’hui les deux piliers de la politique américaine sur la question des approvisionnements en métaux critiques.

Au niveau de l’État, il y a donc une certaine continuité, jusqu’à une intensification, dans les politiques mises en place par les différentes administrations américaines, avec un même triple objectif de fond : identifier, relocaliser, sécuriser. On peut néanmoins noter des différences au niveau des priorités politiques affichées, et des moyens mis en place. Les démocrates et l’administration Biden ont opté pour des subventions (via l’Inflation Reduction Act), des accords internationaux plurilatéraux (via le Minerals Security Partnership) et une priorité faite aux secteurs des technologies bas-carbone, notamment aux véhicules électriques. 

Les républicains et l’administration Trump II optent pour la dérégulation (facilitation des permis et accélération des projets miniers domestiques), des accords internationaux bilatéraux, et une priorité faite à la « sécurité nationale » de manière générale, tels la défense et le secteur de l’IA. 

6 — L’arsenalisation des dépendances

La Chine et les États-Unis sont aujourd’hui engagés dans une course technologique dans le domaine du numérique et de l’IA. Ils utilisent leur (quasi)-monopoles respectifs – la Chine sur les métaux critiques en amont, les États-Unis sur les microprocesseurs en aval – pour jouer sur les quantités, en imposant des restrictions et en contrôlant les échanges.

En effet, depuis octobre 2022, les États-Unis, qui dominent largement la conception des microprocesseurs, interdisent l’exportation vers la Chine des puces les plus performantes, mais aussi des logiciels et des machines nécessaires à leur conception ou à leur fabrication 36. En réponse, la Chine a imposé depuis juillet 2023 des licences d’exportation pour le gallium, le germanium, puis l’antimoine (indispensable aux technologies de pointe, pour l’IA ainsi que pour des applications militaires). Ces licences d’exportation requièrent des informations précises sur les usages qui seront faits des matériaux, avant d’autoriser ou non l’exportation, selon que l’usage soit civil ou militaire. En décembre 2024, ces licences d’exportation sont rendues plus strictes, et l’exportation de tout composant pouvant faire l’objet d’un double usage civil et militaire devient automatiquement prohibée. Malgré ces mesures, la Chine n’a pas obtenu de l’administration Biden une réduction des contrôles export sur les puces avancées. 

Mais, en 2025, la Chine a démontré qu’elle aussi pouvait arsenaliser ses points de contrôle sur les chaînes de valeur. En avril, deux jours après le Liberation Day, la Chine a mis en place des licences d’exportation sur sept terres rares, et leurs produits associés (oxydes, métaux, alliages, aimants permanents). En octobre, une semaine après l’élargissement des restrictions américaines à l’exportation et l’introduction de la règle du foreign affiliates, qui étend les contrôles export aux entreprises détenues à 50 % ou plus par une société placée sur l’entity list, la Chine adopte des mesures d’une ampleur inédite 37 : i) un élargissement de ses propres licences d’exportation à de très nombreux matériaux et composants stratégiques (matériaux ultra-durs, d’autres éléments des terres rares, batteries lithium-ion et composants en graphite), ainsi qu’aux technologies d’extraction, de séparation et de raffinage des terres rares et ii) pour la première fois, l’instauration d’une portée extraterritoriale : les exportateurs étrangers expédiant des produits intégrant des terres rares d’origine chinoise ou fabriqués grâce à des technologies chinoises doivent obtenir une licence auprès des autorités nationales. Probablement du fait de leur ampleur, ces restrictions n’ont pas eu le temps d’être appliquées puisque début novembre, les administrations chinoises et américaines négocient un accord sur une « trêve » d’un an. Ainsi, les droits de douane se stabilisent autour de 30 %-40 %, et les restrictions chinoises d’octobre sont suspendues. Comme souvent dans ce conflit, les mesures prises des deux côtés relèvent davantage d’un effet d’annonce fort, avant de faire aussitôt l’objet de négociations, de contournements ou d’exceptions 38, ce qui illustre l’imbrication encore très étroite de ces deux économies 39.

Néanmoins, il faut noter que certaines restrictions demeurent des deux côtés, et leur nombre total augmente en tendance. Concernant 2025, in fine, les États-Unis maintiennent l’exclusivité sur les micro-processeurs les plus performants et, côté chinois, les mesures de juillet 2023, décembre 2024 et surtout avril 2025, concernant respectivement les licences d’exportations de gallium/germanium, de composants à double-usage, et de terres rares, restent en vigueur. Elles représentent un atout pour la Chine et pourraient peser sur l’approvisionnement direct du secteur industriel et militaire aux États-Unis.

7 — La stratégie de de-risking de la Maison-Blanche

En 2025, les États-Unis ont continué leur double politique de onshoring/friendshoring, mais le second mandat de Trump marque une intensification et une accélération, se traduisant par une multiplication du nombre d’instruments administratifs et de mesures légales 40

Les mesures prises par Pékin et Washington relèvent souvent d’un effet d’annonce fort, avant de faire aussitôt l’objet de négociations et de contournements.

Tanguy Bonnet

Au niveau domestique, il y a une sorte de continuité avec l’administration Biden, qui avait mis en place en 2022 des prêts et subventions très importants sur l’ensemble de la chaîne de valeur des métaux critiques dans le cadre de l’Inflation Reduction Act et de l’Infrastructure Investment and Jobs Act. Malgré leur abrogation affichée par l’administration Trump II, de nombreux prêts et financements n’ont pas été suspendus ou révoqués 41, et la même stratégie de politique économique est employée, notamment dans le cadre de deux décrets exécutifs aux intitulés explicites : Unleashing American Energy en janvier, Immediate Measures to Increase American Mineral Production en mars.

En 2025, pour les projets les plus importants au niveau domestique, près de 25 milliards de dollars ont été engagés pour soutenir ou développer une vingtaine de programmes d’extraction, de transformation, de recherche et développement, ou de constitution de stocks, à travers tout le pays et pour de nombreux métaux critiques différents 42. Il s’agit en grande majorité de prêts à long terme (9 milliards) accordés principalement par le départment de l’Énergie et le départment de la Défense, ainsi que d’un programme de constitution de stocks stratégiques (10 milliards) dans le cadre du Project Vault annoncé début février 2026. Ce qui est relativement nouveau, c’est le rôle croissant du département de la Défense, avec sa propre stratégie de stocks stratégiques 43, et un partenariat exceptionnel avec MP Materials 44 : une prise de participation de 15 %, un prêt de 150 millions de dollars et deux accords commerciaux de dix ans, dont un contrat d’approvisionnement en terres rares à prix plancher et un engagement d’achat de 100 % des aimants permanents issus du nouveau site en construction 45. Enfin, la DARPA (l’Agence de recherche du département de la Défense) en collaboration avec le Bureau d’Études Géologiques, ont lancé un programme autour de l’IA pour favoriser l’exploration géologique et l’évaluation minière 46.

Au niveau international, les accords bilatéraux se sont multipliés entre les États-Unis et les pays miniers, que ce soit des projets d’investissements miniers ou infrastructurels, ou des accords commerciaux et de coopération plus large sur le sujet. Une dizaine d’accords ont été passés ou négociés aussi bien avec des pays producteurs actifs (Australie, RDC, Japon) qu’avec des pays dont le réel potentiel minier reste largement à confirmer et surtout à développer (Arabie Saoudite, Groenland, Ukraine). On peut noter que certains de ces accords bilatéraux ont été signés ou proposés dans des conditions qu’on pourrait juger problématiques, que ce soit dans des contextes de guerre ou de conflit armé (en R.D. Congo et en Ukraine), ou après des menaces répétées d’annexion territoriale (dans le cas du Groenland).

Au niveau multilatéral, le département d’État a déclaré fin 2025 la Pax Silica 47. Un cadre de coopération économique, commerciale et technologique, avec 10 pays signataires et quelques autres participants non signataires, pour sécuriser les approvisionnements de matériaux critiques aux chaînes de valeur du numérique et de l’intelligence artificielle. Début 2026, alors que le FORGE succède au Minerals Security Partnership de l’administration Biden (en changeant surtout son nom mais en gardant son concept et ses objectifs), pas moins de 11 nouveaux accords bilatéraux sont signés lors du Critical Minerals Ministerial 48, une rencontre diplomatique accueillant une cinquantaine de pays, organisée par le département d’État 49.

8 — Pékin resserre les goulots d’étranglement

De son côté, la Chine va continuer sa stratégie payante mise en place et renforcée depuis plus de 20 ans : capitaliser sur sa production massive de charbon qui offre une énergie bon marché, une extraction minière domestique importante, des investissements étrangers stratégiques, des importations massives de minerai, une industrie métallurgique dominante au niveau mondial, et une production compétitive de composants et de technologies à haute valeur ajoutée, notamment les technologies bas-carbone. 

Selon l’Agence internationale de l’énergie, si la demande de charbon en Chine est amenée à se stabiliser ces prochaines années, voire à diminuer très légèrement, elle devrait rester proche d’un niveau record, à près de 4900 Mt, quasiment quatre fois plus qu’en 2000. Forte de cette énergie abondante, l’industrie métallurgique doit aussi sécuriser des approvisionnements en minerais. En plus de l’extraction domestique, la Chine cherche surtout à consolider ses partenariats et investissements stratégiques avec les pays miniers fournisseurs. Après un fort ralentissement en 2020 et 2021, probablement du fait de la crise covid qui a impacté l’économie chinoise, les investissements directs à l’étranger vers le secteur minier et/ou métallurgique sont fortement repartis à la hausse ces trois dernières années pour atteindre près de 15 milliards de dollars 50. Quant aux importations chinoises de minerais et métaux critiques, elles n’ont pas cessé d’augmenter, et la Chine est de très loin le premier centre d’importation sur ces matériaux 51. Ainsi, l’Agence internationale de l’énergie estime qu’à l’horizon 2040, dans un scénario qui prend en compte les capacités existantes et annoncées, la Chine devrait continuer à assurer une importante majorité de la production mondiale de métaux critiques raffinés 52.

En termes de stratégie industrielle, les licences d’exportation évoquées précédemment devraient aussi jouer un rôle important pour conserver l’avance chinoise. Ces licences d’exportation opèrent une double fonction 53. Premièrement, une fonction informationnelle : pour obtenir une licence, les exportateurs potentiels doivent fournir des informations précises sur les usages industriels prévus par les importateurs étrangers en aval. Les autorités chinoises peuvent ainsi cartographier en détail la chaîne de valeur et identifier les besoins, les usages, les consommations finales de l’ensemble des acteurs, y compris à l’international. Deuxièmement, elles jouent sur les effets de goulots d’étranglement. Fort de ce renseignement industriel à grande échelle, les autorités chinoises peuvent décider de limiter soudainement l’offre, pour jouer sur une dépendance commerciale ou une vulnérabilité industrielle étrangère et pour paralyser matériellement un secteur ciblé. Ou, à l’inverse, inonder le marché mondial pour faire baisser les prix et évincer économiquement des entreprises étrangères moins compétitives. 

Ainsi, l’élargissement en avril 2025 des licences d’exportation sur les terres rares et les aimants permanents, et qui reste en vigueur malgré la « trêve » d’un an, est très important. Ces licences pourraient servir à la Chine pour conserver son avance industrielle et faire éventuellement pression sur le secteur des technologies numériques, de la robotique et du militaire américains. Reste à la Chine à poursuivre ses efforts et ses investissements pour rattraper son propre retard sur la conception et la fabrication de micro-processeurs de pointe.

La Chine sur les métaux critiques et les États-Unis sur les microprocesseurs utilisent leurs monopoles respectifs pour contrôler les échanges.

Tanguy Bonnet

9 — Not in my backyard  : les limites écologiques aux stratégies minières

Aux États-Unis, la stratégie de relocalisation de l’industrie minière et métallurgique fait face à certaines limites et présente certains risques. Au niveau minier, les dotations géologiques sont limitées, et même si la relance de l’exploration a révélé certaines ressources domestiques en métaux critiques 54, elles ne pourront vraisemblablement pas couvrir tous les besoins. La relance minière fait aussi face à des contraintes techniques, énergétiques, infrastructurelles, et donc économiques et temporelles. Trouver des ressources exploitables, expertiser, construire des sites miniers, des sites de traitement, des infrastructures de transport, des usines de raffinage et de transformation : tout ceci prend des années avant d’être opérationnel, rentable et idéalement compétitif. La volonté politique se heurte à la réalité technique du temps minier et industriel, même si elle peut essayer de le raccourcir par un soutien financier, légal ou réglementaire. Sur ce dernier élément, la dérégulation est certes un choix stratégique d’un point de vue industriel, mais demeure une source de risques socio-environnementaux non négligeables. Plus de 300 conflits socio-environnementaux en lien avec l’extraction minière sont actuellement recensés sur tout le territoire américain. Ils devraient logiquement se multiplier et s’aggraver à mesure que l’administration tente de promouvoir et d’accélérer l’extraction domestique. Notons également que plusieurs de ces conflits concernent des territoires et des populations des nations amérindiennes, faisant ressurgir au temps présent l’histoire coloniale du pays en matière d’industrie minière. 

Pour la Chine, l’enjeu est de conserver son avance au niveau minier et métallurgique, sur l’aval de la chaîne de valeur des technologies bas-carbone, mais aussi de rattraper son retard sur les secteurs des technologies de pointe, de l’IA et du militaire. De manière plus générale, l’activité minière et les coûts socio-environnementaux qu’elle induit sont très localisés dans un hinterland extractif occidental relativement sous-développé par rapport aux mégapoles modernes orientales. À tel point que certains auteurs mettent en avant un échange écologique domestique inégal, interne à l’échelle du vaste territoire chinois 55. Ensuite, si le déploiement de technologies bas-carbone a été massif en Chine ces dix dernières années, il reste le fruit d’une industrie métallurgique très fortement carbonée. Opérer une décarbonation de ce secteur, ainsi qu’une réelle transition énergétique (alors que les capacités bas-carbone ne font pour l’instant que s’additionner aux capacités énergétiques carbonées), est un immense défi pour l’économie chinoise. 

Enfin, la Chine commence à investir pour développer le recyclage à grande échelle : il s’agit de constituer une offre secondaire à échelle domestique, afin d’envisager pour le plus long terme la question de la finitude des ressources et de la durabilité du modèle d’accumulation matérielle et technologique. Ces différents enjeux socio-environnementaux et climatiques représentent des défis immenses qui doivent être entendus par le pouvoir chinois, en cohérence avec son projet de « civilisation écologique 56 ».

10 — S’orienter à l’heure du « réalignement impérial »

Aussi bien la Chine que les États-Unis dépendent, et vont de plus en plus dépendre, de frontières extractives étrangères et d’approvisionnements auprès de pays miniers tiers. La Chine cherche à renforcer et élargir son vaste réseau mondial d’approvisionnement ; les États-Unis cherchent parallèlement à s’en (re)constituer un. Mais les grands pays miniers, et les gisements exploitables, existent en nombre limité, et ces deux solutions spatiales sont amenées à se confronter, les approvisionnements de chacun à se concurrencer sur des sources étrangères communes. Ainsi, la course aux métaux critiques entre les États-Unis et la Chine, qu’elle soit pour des raisons technologiques, énergétiques, militaires, et en fait pour les trois en même temps, se traduit par une concurrence inter-impérialiste, entre un hégémon contesté et une puissance ascendante. Cette concurrence risque d’intensifier la promotion et la pression à l’extractivisme dans les pays miniers 57. Dans cette compétition, la stratégie de long terme de la Chine, et ses investissements massifs, lui offrent le consentement des capitalismes domestiques des pays miniers, et construisent ainsi des partenariats durables. Alors que les États-Unis, pour qui l’urgence politique semble se traduire en précipitation, profitent de leur position hégémonique auprès des pays miniers ou industriels, et semblent abuser de l’usage de la coercition pour s’assurer l’accès aux ressources ou pour sécuriser des approvisionnements privilégiés.

L’enjeu pour les pays tiers – les pays dotés en ressources, les pays miniers, les pays plus ou moins (dés)industrialisés – est de s’affirmer dans un contexte de « réalignement impérial 58 », de suivre des choix politiques et de mettre en place des stratégies industrielles adaptées, en fonction des marges de manœuvre dont ils disposent et selon leur position dans la structure de l’économie mondiale — périphéries extractives ou productives plus ou moins ascendantes, ou centres d’accumulation plus ou moins déclinants.

L’Union européenne, par exemple, est au centre de ces dynamiques. Comme les États-Unis, l’Union profite largement de l’échange écologique inégal depuis les périphéries extractives et productives, mais l’ascension industrielle et géoéconomique de la Chine, ainsi que les crises géopolitiques, font apparaître des dépendances commerciales et des vulnérabilités stratégiques problématiques pour les entreprises et les États européens.

Sur le modèle des États-Unis, l’Union connaît son réveil politique sur la question des matériaux critiques, notamment avec le Critical Raw Materials Act adopté en mars 2024. Il s’agit d’un règlement adopté par le Parlement européen qui vise à sécuriser, diversifier et relocaliser les approvisionnements en minerais et métaux critiques. Cette stratégie fait cependant face à de nombreuses limites 59, semblables à celles rencontrées par les États-Unis, mais avec une intensité plus forte. Les gisements miniers domestiques européens sont encore plus limités et seront insuffisants. La compétitivité minière et industrielle est encore plus faible du fait du retard technologique, du coût de l’énergie et des standards et impératifs socio-environnementaux. Les moyens financiers déployés sont moindres.

Il y a une continuité des politiques américaines en matière énergétique, avec un même triple objectif de fond : identifier, relocaliser, sécuriser.

Tanguy Bonnet

Sur le plan international, l’Union n’a pas la même puissance géoéconomique que les États-Unis ou la Chine, que ce soit au niveau militaire, financier, commercial, et encore moins sur la question des approvisionnements miniers. L’Union n’a pas vraiment de grande multinationale minière à même de concurrencer à l’international les compagnies australiennes, canadiennes, chinoises ou états-uniennes 60. Sur le plan commercial, enfin l’Union s’insère dans des accords multilatéraux sous supervision états-unienne comme le MSP, devenu FORGE.

Il va donc être très difficile pour l’Union de concourir avec les États-Unis et la Chine. Trop peu compétitive, elle est en outre profondément prise dans une double dépendance au sein de cette rivalité sino-américaine. Elle dépend des États-Unis pour ses infrastructures commerciales, financières, technologiques, et de plus en plus pour les hydrocarbures ; et elle dépend de la Chine pour ses matériaux critiques, ses composants industriels et ses technologies bas-carbone. Dans un contexte d’augmentation de la coercition par l’hégémon états-unien, qui maltraite son partenaire européen depuis le retour de Trump au pouvoir en 2025, on peut imaginer pour l’Union un réalignement progressif vers la Chine 61.

Entre une compétition délétère et perdue d’avance, ou un (ré)alignement à une puissance supérieure, il existe aussi une troisième voie à développer pour l’Union. Celle de la sobriété, de politiques structurelles ambitieuses visant la réduction des flux matériels et énergétiques, le développement de la low-tech 62, et l’adaptation au changement climatique. 

Cette sobriété est nécessaire pour atteindre les objectifs énergétiques et matériels comme ceux du CRMA par exemple 63. Stratégique car vectrice d’indépendance et de souveraineté 64, elle est également « juste » d’un point de vue international 65, car sans sobriété de la part des grandes puissances capitalistes, les dynamiques actuelles de consommation et le risque d’un « partage du monde » autour des métaux critiques risquent de mener à une intensification d’un échange écologique inégal 66.

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23.02.2026 à 06:00

Le cercle vicieux des Médicis à Washington : brève histoire de l’énigme financière de Trump

Matheo Malik

Pour capter les ressources des entreprises, la Maison-Blanche adopte une stratégie de terreur — mais qui pourrait se retourner contre elle.

Pour l’économiste Luigi Zingales, ce glissement vers la kleptocratie rapproche les États-Unis de Donald Trump de l’Italie de Berlusconi — voire de l’Indonésie sous la dictature de Suharto.

Entretien.

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Texte intégral (3420 mots)

En 2003, dans Saving Capitalism from the Capitalists 67, vous affirmiez que la principale menace pour le capitalisme venait des grandes entreprises elles-mêmes, lorsqu’elles cherchent à affaiblir la concurrence en s’appropriant la réglementation et en utilisant l’État pour protéger leurs positions établies. Est-ce ce à quoi nous assistons aujourd’hui aux États-Unis ?

Dans une certaine mesure, le cadre que nous avons décrit reste pertinent. Certaines entreprises dominantes cherchent toujours à influencer la réglementation afin de limiter la concurrence et de protéger leurs positions.

Prenons l’exemple d’OpenAI. C’était une entreprise plutôt libérale ; pourtant, après l’élection de Trump, elle a cherché à se rapprocher de lui et a commencé à plaider en faveur d’une réglementation plus stricte, ce qui, dans la pratique, signifie des règles susceptibles de rendre l’entrée sur le marché plus difficile pour les nouveaux concurrents.

Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques et c’était déjà le cas sous l’administration précédente. Cependant, je pense que quelque chose a profondément changé sous Trump dans la nature de la relation entre les entreprises privées et le pouvoir public.

Quelques jours après l’enlèvement de Maduro en janvier, nous avons assisté à un événement assez inhabituel. Lorsque le président a convoqué les PDG des grandes compagnies pétrolières pour les encourager à investir au Venezuela, et que l’un d’entre eux — le PDG d’Exxon — a indiqué qu’il n’y avait aucun intérêt, Donald Trump l’a humilié publiquement. Ce type de comportement n’est pas caractéristique d’un gouvernement traditionnel.

L’industrie pétrolière est puissante sous Trump : il suffit d’observer la façon dont il a pris en main l’Agence de protection de l’environnement (EPA). On ne peut cependant comprendre le président états-unien sous le seul angle, classique, de la capture réglementaire. Une dimension de peur s’ajoute aujourd’hui à celle-ci.

Assistons-nous alors à un phénomène de capture inversée, dans lequel le secteur privé ne chercherait plus à influencer la politique pour servir ses intérêts, mais où les grandes entreprises seraient réquisitionnées par le secteur public ?

En 2017, j’ai proposé de classer les régimes politiques en fonction de l’équilibre entre deux sources de pouvoir : le pouvoir économique privé et le pouvoir étatique. Un système sain repose sur un équilibre Goldilock 68 : l’État est trop faible vis-à-vis des entreprises et les entreprises ne sont pas non plus capables de façonner les règles à leur avantage.

Lorsque le pouvoir économique peut être converti en pouvoir politique — et vice versa — alors apparaît ce que j’appelle le « cercle vicieux des Médicis » : l’argent est utilisé pour acquérir du pouvoir politique, et le pouvoir politique est ensuite utilisé pour augmenter les rentes économiques.

C’est un mécanisme qui se renforce lui-même, liant l’accumulation de capital économique et l’influence politique.

Aujourd’hui, nous passons d’un système de lobbying diffus, dans lequel les entreprises influencent les règles pour protéger leurs intérêts, à quelque chose qui s’apparente davantage au sort qu’ont connu les grands groupes indonésiens sous la dictature de Suharto : le pouvoir politique est utilisé non pas pour discipliner les entreprises, mais pour exercer des représailles à leur encontre et leur soutirer des ressources. Depuis le début de son deuxième mandat, on estime que Trump et sa famille ont gagné 4 milliards de dollars en tirant profit des leviers de la Maison-Blanche 69.

Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel.

Luigi Zingales

Diriez-vous que nous nous éloignons du capitalisme libéral classique ?

Dans une certaine mesure, oui.

C’est pourquoi je ne pense pas qu’il soit exact de dire que le gouvernement est complètement « capturé ». S’il était totalement capturé, il ne chercherait pas constamment à obtenir des concessions d’ordre financier. D’une certaine manière, nous sommes plus proches d’une forme de kleptocratie que d’une simple capture réglementaire.

Dans un tel système, l’État devrait cependant agir de manière rationnelle — non pas démocratiquement rationnelle, mais économiquement rationnelle. Au lieu de cela, nous observons aujourd’hui aux États-Unis aussi un élément d’irrationalité, qui sert à terroriser divers acteurs.

En quel sens ?

L’administration Trump a découvert qu’il était beaucoup plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — de terroriser tout le monde, afin que personne ne sache clairement ce qu’il est autorisé à faire.

Prenons l’attaque menée par Trump contre le président de la Fed Jerome Powell. Ce serait une erreur de la considérer comme une simple question relative à la banque centrale. Si Trump voulait vraiment des taux d’intérêt bas, ce serait la pire façon possible de les obtenir. Les dirigeants ont toujours essayé de faire pression sur les banques centrales pour qu’elles baissent les taux, mais frapper à coups de marteau ne donne pas de bons résultats.

Je pense plutôt que Trump se comporte ainsi pour que tout le monde le craigne. Et cela fonctionne. Les PDG et les fonctionnaires sont de plus en plus réticents à s’exprimer, par crainte des conséquences. Trump a réussi à créer un climat de peur.

Cette irrationalité détruit-elle toute cohérence politique ?

Pas entièrement. Car Trump a toujours un programme : utiliser les droits de douane pour obtenir des concessions et accumuler du pouvoir. Cette politique a également une dimension électorale car les droits de douane plaisent à une partie de la population. L’ensemble n’est pourtant pas toujours cohérent, il y a une part de folie dans tout cela.

Je me demande souvent si le chaos est un accident ou une stratégie, si Trump commet des erreurs ou si sa stratégie consiste à être si imprévisible que personne ne peut anticiper ses décisions.

Cette irrationalité pourrait être stratégique : en théorie des jeux, il existe une tactique consistant à paraître fou pour pousser l’adversaire à faire plus de concessions, ne sachant pas à quoi s’attendre. On peut considérer que Trump joue ce jeu. Pour adopter une telle stratégie, il faut aimer dominer, même si cela a un coût personnel. Trump a ce trait de personnalité et le montre ouvertement.

En italien, nous avons une expression pour ce genre de situation : ci è o ci fa ?, « est-il vraiment comme ça ou fait-il semblant » ?

À un certain point, la distinction importe peu. L’imprévisibilité donne du pouvoir à Trump.

Cette imprévisibilité a-t-elle transformé la manière dont le pouvoir et les intérêts circulent aux États-Unis ?

Oui, elle a révolutionné le lobbying.

Cette évolution est bien documentée par Brody Mullins, l’auteur de The Wolves of K Street 70, qui retrace l’histoire et la transformation du lobbying à Washington. Dans une interview que nous avons réalisée avec lui à la fin de l’année 2024, nous lui avons demandé à quoi pourrait ressembler un environnement de lobbying dans un contexte « Trump 2.0 ». Selon lui, cet environnement serait radicalement différent de celui des administrations précédentes.

Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel. Si vous voulez obtenir quelque chose, vous embauchez Jared Kushner dans votre entreprise. C’est une façon très italienne de faire les choses.

Dans mon livre Capitalism for the People, je dis que les États-Unis commencent à ressembler à l’Italie — à l’exception de la nourriture et du vin. Je pense n’avoir jamais eu autant raison qu’aujourd’hui. En fait, les États-Unis ont dépassé l’Italie et glissent vers le statut de « république bananière ».

Comment ce changement se manifeste-t-il ? Cette personnalisation du pouvoir transforme-t-elle également la relation des citoyens aux institutions ?

Ce changement se manifeste d’abord par une érosion de la confiance. Je l’ai ressenti dès la crise financière de 2008.

Ce qui m’avait toujours frappé aux États-Unis, c’était le degré remarquable de confiance des citoyens dans leurs institutions.

Lorsque j’étais étudiant au MIT, une alerte à l’ouragan avait été émise à Boston. Le maire avait donné des instructions précises : rester à l’intérieur et scotcher les fenêtres. En bon Italien, ma première réaction avait été le scepticisme : pourquoi scotcher les fenêtres ? Le frère du maire vend-il du ruban adhésif ?

En Italie, lorsque les autorités vous disent « rentrez chez vous », l’instinct est souvent de faire le contraire. Ce scepticisme peut, dans certaines circonstances, être une forme saine de vigilance. Mais d’une manière générale, il complique le fonctionnement d’une société et d’une économie saines.

On peut se rappeler le naufrage du Costa Concordia. Le capitaine a ordonné aux passagers de regagner leurs cabines. Ceux qui ont reconnu l’absurdité de cette instruction sont partis et ont survécu ; les autres ont obéi et ont péri.

L’administration Trump a découvert qu’il était bien plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — afin que personne ne sache ce qu’il est autorisé à faire.

Luigi Zingales

En Italie, la méfiance envers les institutions est profondément ancrée. Elle peut s’avérer utile dans des contextes extrêmes — par exemple sous une dictature. Mais dans la vie quotidienne, c’est un handicap : la confiance est le fondement qui permet aux règles de fonctionner.

Les États-Unis ont toujours reposé sur un niveau de confiance exceptionnel mais, après 2008, quelque chose s’est fissuré. Pour la première fois, les citoyens ordinaires ont commencé à douter que le système fonctionne véritablement dans l’intérêt général. Dire que « le gouvernement agit dans l’intérêt de Goldman Sachs » est devenu presque banal. La suspicion s’est progressivement installée.

Je me souviens d’une affaire dans laquelle j’ai témoigné : l’État risquait de payer entre cinq et sept milliards de dollars. J’ai demandé à un avocat quelles étaient, selon lui, les chances que le Trésor appelle le juge pour faire pression avant le verdict. Il m’a répondu qu’elles étaient nulles alors que mon instinct me disait plutôt qu’il était certain que cet appel serait passé.

Aujourd’hui, je sais que les chances d’une telle interférence ne sont pas nulles. Pourtant, de nombreux Américains continuent de croire que cette situation ne pourrait pas se produire.

Mon exemple préféré reste celui de la file d’attente : chacun ne la respecte qu’en étant convaincu que les autres la respecteront également. Si cette conviction disparaît, la file s’effondre.

Les institutions fonctionnent selon une logique similaire. Si la confiance dans l’État de droit s’affaiblit, tout le monde finit par se demander pourquoi il faudrait continuer à respecter les règles.

Une fois qu’un pays entre dans ce processus — un peu sur le mode « à la guerre comme à la guerre » —, il change de nature. Et je crains que les États-Unis ne s’orientent progressivement dans cette direction.

Une fois endommagée, la confiance peut-elle être rétablie ?

Il est possible que l’excès déclenche une réaction — comme après le Watergate. Il y a donc de l’espoir.

Mais ces phénomènes sont par nature non linéaires et imprévisibles. Et il est beaucoup plus facile de détruire la confiance que de la rétablir.

C’est comme effrayer des oiseaux perchés dans un arbre : il est facile de les faire fuir, mais beaucoup plus difficile de les faire revenir.

Le fascisme en Italie n’a duré que vingt ans, mais il a profondément endommagé les institutions en privilégiant la loyauté politique plutôt que la compétence. L’Italie ne s’en est jamais complètement remise.

Cette érosion de la confiance affaiblit-elle la position internationale des États-Unis ?

À court terme, les États-Unis conservent un avantage : il n’y a pas d’alternative crédible à leur rôle. S’il y en avait une, les capitaux se déplaceraient en conséquence. La même chose peut être dite du dollar : on ne lui fait peut-être pas entièrement confiance, mais en même temps, on ne peut pas tout mettre dans le franc suisse.

Paradoxalement, le fait qu’ils abusent de leur position dominante rend les États-Unis encore plus centraux, faute d’alternatives. Mais à long terme, si une autre option crédible émerge, elle prévaudra.

Le soft power est une chose qui met beaucoup de temps à être construite mais qui peut être détruite très vite. Ma mère aimait les Américains parce qu’ils avaient libéré le nord de l’Italie : ce fut le plus beau jour de sa vie. Je ne suis pas sûr de pouvoir transmettre ce sentiment à mes enfants.

Si l’équilibre entre le pouvoir politique et le pouvoir économique est rompu, où peut-il être rétabli ? Si l’État devient instable ou intimidant, les entreprises peuvent-elles devenir un contrepoids institutionnel ?

Absolument — et cela devient particulièrement urgent.

Tout d’abord, il faut rappeler un fait souvent sous-estimé : aux États-Unis, environ 60 % des ménages possèdent des actions, notamment par le biais de plans de retraite 401(k). Les citoyens disposent donc, en principe, d’un véritable levier sur le comportement des entreprises. Qu’ils en soient conscients ou non, ils constituent une base d’actionnaires diffuse, quasi « collective ». En conséquence, la gouvernance d’entreprise devrait logiquement s’aligner sur cette sociologie démocratique du capital.

Cet alignement ne se produit pas aujourd’hui, car quelques gestionnaires d’actifs concentrent un pouvoir de vote énorme, sans véritable légitimité démocratique — ni interne vis-à-vis des investisseurs, ni externe vis-à-vis de la société.

Or les compromis entre la valeur financière et les valeurs — environnementales, sociales, politiques — ne sont pas des décisions purement techniques : ce sont des décisions morales et politiques. Elles ne peuvent être laissées à une petite élite managériale et devraient plutôt être soumises à des procédures démocratiques.

Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques. 

Luigi Zingales

C’est pourquoi, avec Oliver Hart et Hélène Landemore, nous proposons la création d’assemblées d’investisseurs sélectionnés au hasard. Le principe est simple : plutôt que de déléguer les décisions aux gestionnaires ou aux conseillers de vote, un échantillon représentatif des investisseurs du fonds serait sélectionné au hasard. Ces investisseurs recevraient des informations, entendraient des experts opposés, délibéreraient, puis établiraient des lignes directrices de vote.

Ce mécanisme répond à deux problèmes. Premièrement, il permet de surmonter l’« apathie rationnelle » : la plupart des petits investisseurs n’ont ni le temps ni la motivation nécessaires pour s’informer, car leur vote individuel est marginal. Une petite assemblée concentre ainsi les efforts d’information et de délibération pour un coût minime par rapport à la taille du fonds. Deuxièmement, elle renforce aussi la légitimité : les décisions ne sont plus prises par quelques dirigeants, mais par un échantillon statistiquement représentatif des détenteurs de capitaux.

Ce mécanisme soumettrait à la logique démocratique les décisions d’entreprise, qui produisent des résultats au-delà des rendements purement financiers. Il « protégerait » également les PDG des pressions politiques : si je suis un dirigeant d’entreprise et que ma seule boussole est la maximisation stricte de la valeur financière pour les actionnaires, je deviens extrêmement vulnérable aux pressions politiques. Si le pouvoir politique peut menacer de répercussions financières, un PDG qui ne s’intéresse qu’aux intérêts des actionnaires cédera toujours.

En quel sens ?

Prenons l’exemple de Disney. Lorsque Trump a fait pression sur l’entreprise pour qu’elle licencie Jimmy Kimmel, elle ne l’a pas fait, peut-être en raison du risque que les abonnés quittent la chaîne. Une autre issue était cependant possible, dès lors qu’un PDG peut être tenté de protéger sa prime ou sa carrière en affichant d’excellents résultats financiers.

En revanche, si la question était soumise à une assemblée d’investisseurs correctement informés et si la majorité des actionnaires se souciaient de la liberté d’expression, ils accepteraient un petit sacrifice financier pour défendre cette liberté. La décision deviendrait explicite et légitime.

Une assemblée d’investisseurs n’a aucun intérêt personnel à faire carrière. Elle est temporaire, sélectionnée au hasard et délibère sur le fond. C’est un moyen politiquement neutre de redonner le pouvoir aux actionnaires eux-mêmes.

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20.02.2026 à 06:00

Faut-il se préparer à la fin du dollar roi ? Barry Eichengreen sur le futur de la monnaie mondiale

Matheo Malik

C’est l’une des transformations les moins visibles et les plus profondes de notre temps.

Dans un ouvrage à paraître en mars aux presses de Princeton, l’économiste Barry Eichengreen décrypte les mutations du rôle géopolitique de la monnaie — « de Crésus aux cryptos ».

Entretien fleuve.

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Texte intégral (5469 mots)

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Dans la préface de votre prochain livre Money Beyond Borders, vous prévenez vos lecteurs qu’il ne s’agit pas d’un énième ouvrage sur l’histoire de la monnaie. Pourtant, par son ampleur et sa portée, votre ouvrage rappelle fortement celui de David Graeber, Dette : 5 000 ans d’histoire, qui était en réalité une histoire de la monnaie autant qu’une histoire de la dette. Comment vous situez-vous dans l’historiographie plus large de la recherche sur les monnaies mondiales ?

J’ai résisté à la tentation d’écrire une énième histoire de la monnaie. Il en existe déjà beaucoup. À la place, je me suis concentré sur les utilisations transfrontalières de la monnaie — en termes modernes : sur le statut des monnaies internationales.

En cela, j’espère avoir réussi à mettre en relief la tension entre, d’une part, les monnaies en tant que construction de l’État et, d’autre part, la nécessité d’une forme de liquidité internationale, un moyen de paiement mondial qui transcende l’État.

Cette tension est au cœur du livre.

Et c’est en raison de cette tension que vous vous tournez immédiatement vers la géopolitique. Vous racontez ainsi l’histoire des succès et des échecs des monnaies globales. Y a-t-il un modèle ou un ensemble d’enseignements à tirer de l’histoire des succès et des échecs des monnaies qui nous permette de comprendre le passage d’une monnaie mondiale à une autre, et ces caractéristiques sont-elles pertinentes dans le contexte actuel ?

J’aime à penser que je suis à la fois économiste et politologue.

On pourrait dire que je suis un économiste professionnel et un politologue amateur — même si je travaille depuis longtemps à la frontière entre ces deux disciplines.

Le statut des monnaies globales est un exemple de sujet où l’on ne peut éviter d’examiner l’interaction entre l’économie internationale et la politique internationale.

Le statut de monnaie globale repose sur la solidité des liens commerciaux et financiers du pays émetteur avec le reste du monde — c’est-à-dire sur ses relations économiques internationales. Mais ce statut a également des fondements politiques. Les monnaies globales sont les monnaies d’États où existe une séparation des pouvoirs et où l’État de droit dissuade les comportements opportunistes de l’émetteur. Ce statut dépend également de la capacité de l’émetteur à forger et à maintenir des alliances géopolitiques durables puisque, dans toute alliance, on détient et on utilise les devises de ses alliés.

À paraître en mars 2026 au presses universitaires de Princeton

Ces trois dimensions de la monnaie ont été mises en évidence par la nouvelle administration Trump, mais les politologues réfléchissent à ces questions depuis longtemps. 

Je pense à Benjamin Cohen, docteur en économie qui a passé sa carrière universitaire dans des départements de sciences politiques et qui a réalisé d’importants travaux sur les monnaies globales 71. Je pense également à la politologue Susan Strange 72. Je pense aussi à Charles Kindleberger du côté de l’économie 73. Je m’inscris dans une longue tradition qui consiste à réunir la politique internationale et l’économie internationale autour de ce sujet.

Vous insistez beaucoup sur les institutions et l’État de droit, mais aussi sur la puissance militaire. L’une de ces dimensions est-elle selon vous plus importante que les autres ? Peuvent-elles se substituer les unes aux autres ? Quand on pense à l’histoire de la livre sterling, par exemple, il semble que son rôle en tant que monnaie internationale ait survécu bien au-delà de l’époque où le Royaume-Uni était une puissance militaire dominante, et peut-être grâce à la stabilité de son système juridique et de ses institutions. Aujourd’hui, les États-Unis pourraient chercher à remplacer la stabilité de leur système juridique et de leurs institutions par une plus grande démonstration de force afin de renforcer le rôle du dollar.

Vous avez raison : la livre sterling était encore la principale monnaie internationale dans les années 1930, bien après l’apogée géopolitique de la Grande-Bretagne.

La solidité de ses institutions, la profondeur et la liquidité de ses marchés financiers, le long siècle passé à faire de la City de Londres un centre financier international de premier plan : tous ces facteurs ont contribué à la pérennité de la devise. Mais un autre facteur tout aussi déterminant — et c’est à nouveau d’actualité aujourd’hui — était l’absence d’alternative significative. 

Pendant une grande partie des années 1930, les États-Unis ont été en proie à une profonde dépression. Ils ont subi trois graves crises bancaires. La Fed a cessé de soutenir le marché des crédits internationaux commerciaux.  C’est en grande partie pour cette raison que la livre sterling a retrouvé puis conservé sa position de principale monnaie internationale dans les années 1930. 

Finalement, la crise de Suez en 1956 a mis en évidence la faiblesse géopolitique de la Grande-Bretagne et scellé le sort de la livre en tant que monnaie de réserve internationale. Le Royaume-Uni a eu besoin de l’aide du FMI pour soutenir sa monnaie, et les États-Unis ont exigé que le pays se plie aux souhaits étatsuniens — pour le dire poliment — comme condition à leur soutien.

La crise de Suez marquait symboliquement le passage de la livre sterling au second rang des devises internationales. Mais dans ce cas précis, le point clef était que la Grande-Bretagne était financièrement faible et que cette faiblesse financière l’avait contrainte à accepter un recul militaire, et non l’inverse. En d’autres termes, l’interaction entre les faiblesses économiques et géopolitiques avait des effets dans les deux sens.

Tout au long de l’histoire, les principales devises internationales ont été les monnaies d’États qui disposaient à la fois d’une économie et d’institutions de gouvernance solides et de la capacité de défendre leurs frontières contre les menaces extérieures et de projeter leur puissance géopolitique.

Ces deux éléments devaient être cumulés et articulés pour maintenir la position internationale de leur devise.

Beaucoup pensent que la fin du dollar a réellement commencé en 1971 avec le choc Nixon. Pourtant, le dollar a survécu en tant que monnaie de réserve principale, sinon dominante, pratiquement jusqu’à aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce qui s’est passé depuis lors ? Comment se fait-il que la dédollarisation, qu’on annonce depuis maintenant cinquante ans, ne soit jusqu’à présent pas advenue ?

Certains observateurs — par ailleurs avisés — avaient en effet conclu que la fin du système de Bretton Woods signifiait la fin du dollar comme monnaie globale.

Charlie Kindleberger a écrit en 1976 un passage malheureux, tristement célèbre, sur la mort du dollar en tant que monnaie internationale 74. Mais à l’exception de la seconde moitié des années 1970 — juste au moment où il écrivait et période durant laquelle les observateurs étaient profondément inquiets au sujet de la balance des paiements américaine, de la vigueur de l’économie américaine et de l’engagement des autorités américaines à maintenir ce qui allait finalement être appelé la « politique du dollar fort » — la gestion monétaire américaine n’était pas si mauvaise. Paul Volcker a rétabli la stabilité des prix et, sous la direction d’Alan Greenspan, la Fed a réagi rapidement aux menaces pesant sur la stabilité financière. Il en va de même pour les successeurs de Greenspan jusqu’à présent : leurs politiques ont peut-être eu d’autres coûts, mais elles ont contribué à préserver le rôle international du dollar.

Conjugué à l’absence d’alternative attrayante, cela explique pourquoi ceux qui prédisaient la disparition imminente du dollar ont continué à se tromper. 

Le statut d’une monnaie globale est une variable qui évolue très lentement. Seul un choc très important — plus important encore que l’effondrement du système de Bretton Woods — peut vraiment remplacer le statut d’une monnaie à l’échelle mondiale. Mais nous savons également qu’il peut y avoir des points de basculement où des variables qui évoluent lentement s’accélèrent de manière spectaculaire.

Pensez-vous donc que la chute d’une monnaie internationale fonctionne, un peu comme dans l’expression d’Hemingway pour la faillite personnelle, « graduellement, puis soudainement » ?  

Rudi Dornbusch a également eu une belle formule qui prolonge celle-ci : « les crises mettent plus de temps à se développer qu’on ne le pense ; puis, une fois qu’elles éclatent, elles progressent beaucoup plus vite qu’on ne l’aurait jamais imaginé » 75

C’est particulièrement vrai pour les crises monétaires.

Les effets de réseau, la persistance historique et la formation d’habitudes sont des facteurs puissants. Dans le domaine monétaire et financier, il est avantageux de détenir et d’utiliser la ou les mêmes devises que celles détenues et utilisées par les autres acteurs avec lesquels vous faites affaire. Mais il peut également y avoir des événements qui poussent les gens à s’éloigner massivement des pratiques établies au profit de quelque chose de nouveau. Les discussions nerveuses actuellement autour du dollar laissent entrevoir la possibilité qu’un tel moment approche.

Et peut-être que la différence avec les années 1970 est qu’aujourd’hui, nous pouvons plaider en faveur d’alternatives existantes ou en train de voir le jour. L’une d’entre elles pourrait être l’euro, l’autre le yuan. Considérez-vous que le paysage des monnaies alternatives possibles est aujourd’hui fondamentalement différent de ce qu’il était dans les années 1970 ?

Les « rivaux » du dollar sont certainement plus sérieux aujourd’hui que le mark allemand dans les années 1970 ou le yen japonais dans les années 1980 — lorsque les gouvernements allemand et japonais, pour des raisons qui leur étaient propres, s’opposaient à l’internationalisation de leur monnaie.

Aujourd’hui, les responsables de la zone euro et de la Chine encouragent activement l’internationalisation de leurs monnaies. Cela étant dit, ni l’euro ni le renminbi ne sont actuellement en mesure de remplacer le dollar.

Je suis probablement plus critique à l’égard de l’euro dans mon livre que ne le souhaiteraient mes amis européens, mais ce que l’Europe et la zone euro devraient faire pour renforcer l’attrait international de leur monnaie n’a rien de très mystérieux : achever l’union des marchés des capitaux européens, émettre davantage de dette commune et développer une politique étrangère et de défense commune plus forte. Les progrès dans ces domaines pourraient s’accélérer, compte tenu des provocations de l’administration Trump, mais ils partent de zéro. À première vue toutefois, la volonté politique nécessaire pour y parvenir dans la zone euro n’est pas là.

La création de l’euro a pris un demi-siècle. Je ne prédis pas qu’il faudra encore cinquante ans pour internationaliser véritablement cette monnaie — mais il est clair que cela ne se fera pas du jour au lendemain.

Et pour ce qui est du yuan ?

Si son internationalisation a connu un certain essor, elle semble avoir marqué le pas. 

Lorsqu’on examine les données relatives aux réserves détenues en yuan ou aux transactions transfrontalières transmises via SWIFT — car même le système chinois de paiements interbancaires transfrontaliers CIPS continue de s’appuyer sur SWIFT — les progrès sont pratiquement au point mort. Cela pourrait s’expliquer par le ralentissement de la croissance chinoise — qui est passée d’un taux à deux chiffres à une fourchette comprise entre 4 % et 5 %. Cela pourrait aussi être dû aux problèmes non résolus de la Chine dans le domaine de l’immobilier et des véhicules financiers des collectivités locales. Enfin, les mécanismes de contrôle et d’équilibre politiques qui ont caractérisé toutes les grandes devises internationales au cours de l’histoire sont absents en Chine : rien n’empêche en effet le Politburo ou le président Xi de se réveiller demain et de changer les règles du jeu monétaire. Lorsqu’on veut avoir une monnaie globale, c’est un problème.

Ces facteurs continueront à rendre les investisseurs internationaux, tant privés que publics, réticents à s’appuyer trop fortement sur le yuan.

Certes, le système CIPS est en pleine croissance. Les banques chinoises accordent davantage de prêts à l’étranger dans leur propre monnaie. Mais il est important de rappeler à quel point le renminbi reste loin derrière le dollar en tant que monnaie mondiale. Il ne représente que 2 % des réserves mondiales identifiées — contre 57 % pour le dollar. Et il pèse à peine 5 % du chiffre d’affaires mondial des changes — contre 90 % pour le dollar.

Il faut également garder à l’esprit que l’idée traditionnelle selon laquelle un pays et une monnaie ont besoin d’une large plateforme avant de pouvoir jouer un rôle financier mondial important est peut-être en train de changer. Les nouvelles technologies numériques ont réduit les écarts entre les cours acheteur et vendeur des monnaies des petits pays, qui étaient auparavant trop coûteuses à détenir et à utiliser : aujourd’hui, vous pouvez échanger des dollars australiens et des couronnes norvégiennes sur votre téléphone portable.

Par conséquent, une grande partie du terrain perdu par le dollar au cours des dernières décennies en tant que monnaie internationale et de réserve n’a pas été gagné par l’euro ou le yuan mais par les devises de ces petits pays ouverts, bien gérés et généralement axés sur la lutte contre l’inflation : en Scandinavie, il s’agit de la Norvège, du Danemark et de la Suède, en Asie de l’Est, de Singapour et de la Corée du Sud, et en Océanie, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

Les États-Unis semblent de plus en plus conscients des risques qui pèsent sur le dollar. Pour les contenir, le GENIUS Act semble être une stratégie visant à utiliser l’émission de stablecoins comme source alternative de demande internationale de dollars. Or cette évolution est intéressante quand on songe que l’écosystème des cryptomonnaies s’est largement construit en opposition au système financier traditionnel de Wall Street et aux monnaies fiduciaires. Avec le GENIUS Act, on assiste à une tentative de réconciliation entre ces deux mondes dans une relation symbiotique afin d’essayer ensemble de faire progresser la domination mondiale du dollar. Cette stratégie vous semble-t-elle viable dans un monde où l’écosystème des crypto-actifs est sous pression ?

Je mettrais en garde contre l’hypothèse selon laquelle il existerait une stratégie de la part du gouvernement américain. 

En tant qu’universitaires, nous sommes formés pour toujours chercher une stratégie sous-jacente. Or dans ce cas précis, je ne vois aucune preuve d’une approche cohérente visant à renforcer ou à maintenir le rôle international du dollar.

Même de la part du secrétaire au Trésor ?

Scott Bessent a tenu des propos contradictoires quant à savoir s’il souhaitait un dollar plus faible ou plus fort, et s’il serait prêt à sacrifier la position internationale de la monnaie en échange d’un taux de change « plus compétitif ».

Sur la question des stablecoins en dollars, si vous lisez le GENIUS Act et le communiqué de presse associé publié par le Trésor à la signature de Bessent, ils mentionnent diverses raisons de réglementer l’écosystème des stablecoins : protection des consommateurs, intégrité du marché, stabilité financière et… renforcement du rôle international du dollar. 

Mais c’est là essentiellement une approche fourre-tout visant à rationaliser les raisons pour lesquelles, en réponse au lobbying et aux contributions électorales des entreprises crypto, le gouvernement devrait accorder des licences et légitimer les émetteurs. Les stablecoins ont pour avantage secondaire de créer une demande supplémentaire pour les bons du Trésor américain — car ils sont détenus comme garantie par les émetteurs de stablecoins. Pour les États-Unis, c’est assez pratique — et c’est encore mieux si les stablecoins en dollars sont utilisés dans d’autres parties du monde. Mais je ne pense pas que le GENIUS Act soit une stratégie cohérente pour maintenir ou renforcer le rôle international du dollar.

Et quand bien même ce serait le cas, je ne suis pas convaincu qu’une telle stratégie sera couronnée de succès.

Pourquoi ?

En réalité, l’adoption des stablecoins dans le reste du monde n’a pas été si impressionnante. Les stablecoins sont principalement utilisés comme passerelles vers et depuis la sphère des cryptos pour les transferts de fonds et pour les transactions illicites. 

D’ailleurs, d’autres alternatives numériques feront concurrence aux stablecoins et pourraient très bien les dominer à long terme.

À quoi pensez-vous ?

Je pense notamment aux systèmes de paiement instantané interconnectés, très populaires en Asie, aux monnaies numériques des banques centrales, qui peuvent fonctionner sur une seule blockchain ou mBridge 76, et à la tokénisation des dépôts bancaires — sur lesquels SWIFT et les grandes banques misent actuellement.

Les stablecoins posent le problème de leur incompatibilité évidente avec l’unicité de la monnaie : pour schématiser, pourra-t-on utiliser le « Walmart coin » chez Amazon et le « Amazon coin » chez Walmart ? Autrement dit : les stablecoins seront-ils vraiment stables ? 

Leur capacité à conserver leur valeur dépendra de la conception et de l’application des réglementations associées au GENIUS Act — qui n’est en soi qu’un vaste cadre réglementaire.  Nous n’avons pas encore vu les réglementations concrètes, et encore moins leur application. Nous ne savons pas si les courtiers sur le marché des bons du Trésor disposent de la liquidité nécessaire pour faire face aux ventes précipitées des émetteurs de stablecoins, ni si ces rachats se répercuteront sur la sphère crypto, déclenchant une ruée sur les stablecoins.

En Europe, on présente de plus en plus l’euro numérique comme un moyen de renforcer le rôle international de la monnaie commune, dans la mesure où il peut créer un système de paiement véritablement public, souverain et potentiellement international. Mais ce projet se heurte également à une forte résistance de la part du système bancaire européen, qui craint que l’expansion de l’euro numérique à un large usage de détail ne prive les banques européennes d’une grande partie de leurs dépôts à vue. Les monnaies numériques de banques centrales (CBDC) peuvent soulever des questions quasi existentielles sur le système bancaire à réserves fractionnaires 77. Courrons-nous le risque de nous éloigner du système bancaire à réserves fractionnaires si nous nous orientons vers les CBDC ? Et quelles sont, selon vous, les conséquences pour l’évolution du système financier ?

Aux États-Unis également on craint que les stablecoins aient le même effet négatif sur le système bancaire à réserves fractionnaires. Concrètement, on a peur que les épargnants ne se débarrassent de leurs dépôts bancaires au profit de jetons stablecoins — surtout si les bourses sur lesquelles ces jetons sont négociés versent des intérêts.

Pour en revenir à votre question sur les CBDC, je dirais que tout dépendra de leur conception. Les CBDC ne seront probablement pas rémunérées, ce qui donnera aux banques une certaine marge de manœuvre. Il pourrait y avoir ainsi des plafonds sur le montant d’argent numérique que les particuliers peuvent détenir. Les banques seront-elles les intermédiaires entre le consommateur et la banque centrale ? La zone euro optera-t-elle pour une « CBDC de gros » distribuée aux banques commerciales et par celles-ci ou pour une unité de détail qui ira directement dans un portefeuille numérique sur votre téléphone ? À l’heure actuelle, de nombreuses options sont sur la table. 

Toujours est-il qu’une monnaie numérique en euros pourrait tout à fait être conçue de manière à ne pas nuire au système bancaire.

La BCE travaille à une extension de ses lignes de liquidité et de swap bilatérales. Considérez-vous cela comme un élément significatif pour l’expansion du rôle de l’euro ? Et pensez-vous qu’il soit logique que la BCE fasse cette distinction entre les lignes de liquidité et les lignes de swap de devises ?

Je ne pense pas que les risques associés aux lignes de swap en euros soient si importants. 

Elles sont garanties au taux de change en vigueur à la date d’activation de la ligne : l’idée selon laquelle les swaps sont risqués est donc une perception erronée et je pense, en effet, que les swaps sont importants pour renforcer l’attrait de l’euro en tant que monnaie mondiale. Les banques centrales étrangères n’accepteront d’autoriser les entreprises et les banques de leur juridiction à emprunter, détenir et utiliser des euros que si elles peuvent agir en tant que prêteurs de dernier recours dans cette devise. Or pour cela, elles ont besoin de lignes de swap. 

Si je comprends bien, les lignes de liquidité sont conçues pour protéger les marchés de titres de la zone euro contre les chocs extérieurs. Or si les banques centrales étrangères détenant des titres en euros comme réserves ont besoin de liquidités, la vente précipitée de ces titres pourrait déstabiliser les marchés de titres en euros.  Les lignes de liquidité permettent à ces banques centrales étrangères d’obtenir des liquidités auprès de la BCE en lui remettant temporairement leurs titres en garantie, ce qui évite qu’elles soient contraintes de vendre ces actifs sur le marché et contribue ainsi à préserver sa stabilité. La BCE est ainsi plus encline à voir les banques centrales étrangères accumuler des réserves en euros et les banques centrales étrangères sont quant à elles plus rassurées — sachant qu’elles peuvent réellement utiliser ces réserves en euros.

Faut-il se préparer à un moment où les États-Unis commenceraient à traiter les lignes de swap de devises en dollars comme un instrument plus politique que par le passé ? Si l’on y réfléchit, elles ont toujours été un instrument politique : le choix des pays éligibles à ces swaps pendant la crise financière mondiale était une décision politique. Comment se préparer à ce type de risque ?

Je ne prédirais pas que les lignes de swap seront utilisées comme moyen de pression politique. Je ne prédirais pas non plus que les lignes de swap de la Fed disparaîtront. Mais ce sont là deux éventualités auxquelles l’Europe doit se préparer. 

La zone euro devrait rechercher d’autres sources de liquidités en dollars que la Fed, telles que des lignes de crédit auprès de banques commerciales. Elle pourrait détenir davantage de dollars ou d’autres réserves propres et elle pourrait renforcer la réglementation sur l’exposition au dollar des banques et des entreprises européennes.

La possibilité qui m’inquiète — ou du moins qui m’interroge — est l’hypothèse qu’une future Fed subisse des pressions de la Maison-Blanche pour n’accorder des swaps qu’aux « amis les plus chers des États-Unis » comme la Hongrie et l’Argentine.  Et à ce titre je m’inquiète — ou du moins je m’interroge — sur ce que pense Kevin Warsh, l’homme désigné par Trump pour prendre la tête de la Réserve fédérale, des swaps en dollars de la Fed. 

Il a déclaré vouloir réduire le bilan de la Fed. Est-ce compatible avec les swaps en dollars ? 

Il a déclaré vouloir que la Fed se recentre sur sa mission en se concentrant strictement sur son mandat. Les inquiétudes concernant la stabilité des institutions financières européennes sont-elles compatibles avec une concentration stricte sur le mandat de la Fed ? 

C’est une raison de plus pour que la zone euro élabore des plans d’urgence.

Les Européens disposent en réalité d’une quantité assez limitée de dollars dans les bilans de leurs banques centrales : une alternative pourrait être d’envisager des accords avec des banques centrales asiatiques plus favorables, qui disposent justement de beaucoup de dollars dans leurs bilans et en ont un peu moins besoin que le système bancaire européen. Conseilleriez-vous aux Européens de conclure une sorte d’accord avec les banques centrales de Corée, de Taïwan ou même éventuellement de Chine afin d’avoir accès à des liquidités en dollars si nécessaire ?

C’est un autre bon plan d’urgence à envisager.

Mais il faut envisager une autre possibilité : en cas de choc financier réel, ces banques centrales asiatiques ne feraient-elles pas tout pour conserver leurs réserves en dollars pour elles-mêmes ?

Votre hypothèse me rappelle ce qui s’est passé aux États-Unis pendant la Grande Dépression, en 1932-1933. Chaque banque de la Réserve fédérale détenait séparément ses propres réserves d’or. Lorsque les banques de New York ont été prises d’assaut et que la Fed de New York a eu besoin d’or, la Fed de Chicago — qui disposait d’un excédent de lingots — a refusé d’en expédier à New York, craignant d’en avoir besoin elle-même pour soutenir la liquidité et endiguer la ruée vers les banques dans son propre district.

Je peux imaginer le même type de dynamique se produire dans la relation que vous envisagez entre la zone euro et l’Asie.

Cela pourrait donc être le rôle de la BRI ou du FMI d’organiser des mesures de soutien à la liquidité en dollars si nécessaire.

Tout à fait.

L’article Faut-il se préparer à la fin du dollar roi ? Barry Eichengreen sur le futur de la monnaie mondiale est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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