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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques


Texte intégral (1557 mots)

Depuis le déclenchement de la guerre entre l’Iran et les États-Unis, l’Italie agit aux côtés de ses partenaires européens, du G7 et des organismes multilatéraux pour favoriser la cessation des hostilités, assurer la réouverture du détroit d’Ormuz et rétablir la stabilité au Moyen-Orient. Dans ce cadre, notre pays a manifesté sa disponibilité à participer, une fois le conflit terminé, à une coalition internationale à caractère défensif pour rétablir la liberté de navigation dans le détroit.

Comme je l’ai rappelé devant la Commission du Parlement italien, pour notre gouvernement, le blocage d’Ormuz ne représente pas une simple crise régionale mais un choc mondial destiné à avoir des répercussions sur la sécurité énergétique, la compétitivité industrielle et les équilibres économiques internationaux. Un risque particulièrement important pour tous les pays de la région, mais aussi pour un pays comme l’Italie, dont les exportations représentent environ 40 % du PIB.

Le détroit d’Ormuz est en effet un point névralgique du commerce international : environ 20 % du pétrole mondial y transite, ainsi qu’un quart des exportations de gaz naturel liquéfié et une part significative des matières premières nécessaires aux chaînes de production internationales. L’insécurité des routes commerciales et la hausse des prix de l’énergie ont déjà commencé à produire des effets sur les familles et les entreprises européennes. Malgré le ralentissement du commerce mondial et l’impact des droits de douane, les exportations italiennes ont tout de même progressé de 3,3 % en 2025, confirmant combien la stabilité des routes maritimes est essentielle pour l’économie nationale.

Ce qui nous préoccupe n’est pas seulement l’impact sur l’industrie nationale. Les conséquences pour les pays les plus fragiles d’Afrique et de la « Méditerranée élargie » suscitent également l’inquiétude. En effet, environ 30 % des exportations mondiales d’engrais transitent par le détroit d’Ormuz, des engrais essentiels à la sécurité alimentaire de nombreuses économies vulnérables. Le cas du Soudan, où continue de se dérouler l’une des plus graves crises humanitaires au monde, est emblématique. La hausse des prix de l’énergie et des engrais risque de réduire les productions agricoles, d’alimenter l’inflation et d’aggraver l’instabilité, les famines et les flux migratoires vers l’Europe.

Une paix durable au Moyen-Orient ne peut faire abstraction de la stabilité du Liban.

Antonio Tajani

C’est pourquoi, au début du mois de mai, nous avons convoqué une réunion avec mon homologue croate — président en exercice du MED9 — en invitant trente pays de la Méditerranée, du Moyen-Orient et des Balkans, ainsi que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), afin de lancer la « Coalition de Rome pour la sécurité alimentaire et l’accès aux engrais », un forum permanent destiné à identifier des solutions immédiates et concrètes.

Notre analyse est que la crise d’Ormuz est le reflet d’un conflit plus large, enraciné dans des décennies de tensions entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Dans ce contexte, nous continuons à soutenir que la voie diplomatique reste la seule possible, et nous réaffirmons que Téhéran ne peut se doter ni d’armes nucléaires ni de systèmes balistiques capables de déstabiliser davantage la région.

Nous ne pouvons effacer le souvenir de la répression des manifestations de la jeunesse en Iran, étouffées dans le sang par le régime. Une répression qui se poursuit encore aujourd’hui à travers des arrestations et des exécutions capitales visant les opposants. Ces dernières semaines, Téhéran a frappé sans discrimination des zones résidentielles, des hôtels, des hôpitaux et des infrastructures énergétiques dans plusieurs pays du Golfe. Des attaques qui se poursuivent encore aujourd’hui et que nous avons condamnées avec fermeté, en exprimant notre solidarité envers les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Oman et l’Arabie saoudite.

Sur le plan diplomatique, j’ai maintenu un contact constant avec mon ami, le secrétaire d’État américain Marco Rubio, que j’ai rencontré à Rome récemment. Nous sommes convenus de la nécessité de préserver le lien transatlantique et de travailler conjointement pour la paix et la stabilité internationales. J’ai également confirmé notre soutien aux négociations en cours au Pakistan, que nous considérons comme fondamentales pour maintenir ouverte une perspective diplomatique.

Nous ne pouvons effacer le souvenir de la répression des manifestations de la jeunesse en Iran.

Antonio Tajani

J’ai également poursuivi le dialogue avec le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi, en soulignant la nécessité pour Téhéran de négocier « de bonne foi » et de reprendre sa coopération avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, tout en reconstruisant des relations positives avec les pays du Golfe.

Ces dernières semaines, je me suis également rendu en Chine afin de rencontrer le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, que j’ai exhorté à jouer un rôle plus actif de Pékin dans la médiation avec Téhéran. Parallèlement, Rome maintient un canal direct avec les partenaires régionaux du Golfe, considérés comme des interlocuteurs indispensables pour toute solution diplomatique durable et pour le futur rétablissement de la liberté de navigation dans le détroit.

Sur le plan opérationnel, l’Italie est prête à mettre à disposition l’expérience acquise dans les missions navales européennes en mer Rouge, dans l’océan Indien et en Méditerranée. Nous estimons en particulier nécessaire de renforcer la mission européenne Aspides, qui ne voit actuellement que l’Italie et la Grèce engagées dans les patrouilles en mer Rouge pour garantir le transport maritime.

Dans la mission multilatérale qui sera lancée dans le détroit d’Ormuz, l’Italie pourrait contribuer aux opérations de déminage et à la sécurité de la navigation commerciale.

Nous estimons toutefois qu’une paix durable au Moyen-Orient ne peut faire abstraction de la stabilité du Liban.

Le gouvernement italien soutient le dialogue entre Israël et Beyrouth sous médiation américaine et a offert sa disponibilité pour accueillir des pourparlers directs entre les parties. Lors de ma mission au Liban en avril dernier, j’ai réaffirmé au président Joseph Aoun le soutien italien à un processus visant à transformer la trêve actuelle en un véritable processus de paix.

Washington et Bruxelles considèrent par ailleurs Rome comme un acteur de plus en plus central dans le renforcement de l’État libanais, un sujet que j’ai également abordé lors de ma récente rencontre à la Farnesina avec le ministre libanais des Affaires étrangères.

Dans le détroit d’Ormuz, l’Italie pourrait contribuer aux opérations de déminage et à la sécurité de la navigation commerciale.

Antonio Tajani

Nous sommes également très vigilants sur la sécurité de nos militaires engagés auprès de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), dans la mission militaire bilatérale italienne au Liban (MIBIL) et dans le Comité technique militaire pour le Liban dirigé par l’Italie. Parallèlement, nous ne cesserons pas de demander la protection des communautés chrétiennes du pays, après les violences commises par des colons israéliens extrémistes contre des villages du sud du Liban, y compris ceux à majorité chrétienne.

La question des violences commises par des colons israéliens extrémistes a également été abordée à Bruxelles, où les ministres européens viennent d’approuver de nouvelles sanctions sévères à leur encontre. Lors de la même réunion, nous avons approuvé de nouvelles sanctions contre les terroristes du Hamas, dont le désarmement demeure une priorité absolue. L’Italie continue de suivre avec attention la situation à Gaza et dans les territoires palestiniens, en maintenant un rôle actif dans l’aide humanitaire et dans la future reconstruction, avec l’objectif d’aboutir à deux États capables de coexister dans la paix et la sécurité.

C’est également dans cette perspective que s’inscrit l’arrivée en Italie, ces jours-ci, de 72 étudiants palestiniens bénéficiaires de bourses dans des universités italiennes : un investissement que nous considérons comme faisant partie de la formation de la future classe dirigeante palestinienne.

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Texte intégral (5898 mots)

Nous traversons une période de profondes transformations géopolitiques qui concernent en particulier la guerre. Comment analysez-vous ce moment ? 

Nous vivons un moment de bascule, un moment de retour des empires, et nous entrons dans un nouvel ordre où la force s’exprime de manière plus directe et plus assumée.

La Russie en offre l’illustration la plus frappante. Voisin de l’Europe doté d’un outil militaire considérable, cet État impérial s’est longtemps contenté, pensions-nous, de peser sur son environnement par la seule menace. En 2014, puis à grande échelle en février 2022, il a brisé ce tabou en s’attaquant à l’Ukraine  ; alors même que son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies aurait dû en faire le garant d’un ordre international fondé sur la souveraineté et le règlement des conflits par le droit.

Plus largement, nous constatons un retour de la force comme mode de règlement des rapports internationaux. La politique étrangère des États-Unis, qui demeurent nos alliés, témoigne, elle aussi, du retour d’une logique de force et contribue, à sa manière, à l’affaiblissement du droit. 

De même, Israël affirme désormais que sa survie passera moins par le droit, que par la dissuasion née de la force militaire ; ou par un droit imposé par une force sans retenue.

Si nous entrons dans une nouvelle ère stratégique, l’histoire vous aide-t-elle à définir le moment ? Y a-t-il une analogie que vous mobilisez ?

Je pense à la Première Guerre mondiale qui vit la superposition d’une révolution géostratégique, culturelle et technologique.

Nous traversons aujourd’hui une dynamique comparable. Une révolution industrielle est déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies : celle de l’information et du numérique. Elle se poursuivra. En transformant profondément les sociétés et en ouvrant de nouveaux espaces à l’action humaine, elle élargit aussi les terrains d’affrontement. L’information, le cyberespace, l’espace extra-atmosphérique deviennent des espaces d’activité humaine permanente ; dès lors qu’un espace s’ouvre à l’activité humaine, il s’ouvre aussi à la confrontation. 

Nous vivons un moment de bascule, un moment de retour des empires.

Général Pierre Schill

À cette mutation s’ajoute une révolution culturelle : le basculement économique et démographique du Nord vers le Sud, et la contestation, par plusieurs puissances dont la Chine, de l’ordre mondial issu de la Seconde Guerre mondiale. 

Ces puissances ne proposent pas encore d’ordre alternatif construit ; elles s’affirment d’abord comme des puissances de contestation. Elles affirment, en substance, que l’ordre qui a prévalu jusqu’à présent serait contingent et temporaire.

Cette contestation peut-elle parvenir à une forme d’équilibre sans déflagration ? 

Il faut s’attendre à ce que l’empire, surtout lorsqu’il est contestataire, et plus encore lorsqu’il se réclame d’un héritage stratégique soviétique comme la Russie, cherche à vaincre sans livrer bataille. C’est ici qu’intervient la question cruciale de l’hybridité.

Qu’entendez-vous par « hybridité » ?

L’élargissement de l’activité humaine engendré par la révolution industrielle numérique favorise les postures ambivalentes. Les frontières s’estompent entre civil et militaire, entre action directe et indirecte, entre influence et guerre informationnelle, entre prouesse technologique et exigence intellectuelle ou morale. Il devient même difficile de distinguer la guerre de la paix, tant les contours de l’affrontement se brouillent.

Clausewitz définissait la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Ce monde d’hybridité, où s’enchevêtrent géostratégie, technologie et logiques impériales, nous invite à franchir un pas supplémentaire : et si, dans le monde des empires, la paix elle-même devenait la continuation de la guerre par d’autres moyens ?

En quel sens ?

Dans ce monde de la force et des empires, une nouvelle grammaire stratégique émerge. À la dualité traditionnelle entre paix et guerre s’est substitué une ligne de tensions, un axe géostratégique : compétition, contestation, affrontement.

La compétition est le cours normal des relations internationales ; la contestation, quant à elle, prospère précisément dans l’ambiguïté, dans les zones grises, dans l’hybridité ; et enfin l’affrontement, est le passage à la guerre ouverte, qu’il soit à grande échelle ou plus limité. Cet état permanent de conflictualité, latente ou ouverte, est entretenu par le jeu de l’ambiguïté et de l’hybridité, dont les puissances contestataires ont fait leur arme.

En quoi s’agit-il d’une rupture  ? La question liée à l’absence d’une séparation nette entre la paix et la guerre se posait déjà dans les années 1930 et Chamberlain déclarait en 1939 « nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes pas non plus en paix ».

Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’effacement de la frontière entre paix et guerre, c’est la superposition permanente de ces situations. Nous ne passons plus simplement de la paix à la crise, puis de la crise à la guerre. Nous sommes simultanément dans la compétition et dans la contestation jusqu’à la confrontation, et nous devons dissuader et empêcher que cette confrontation ne bascule dans l’affrontement.

En ce sens précis, sommes-nous déjà en guerre ? 

Nos sociétés sont déjà engagées dans une conflictualité permanente. Le cours normal du monde et la vie quotidienne de nos sociétés sont déjà habités par des actions d’influence, de désinformation, de pression économique, cyber ou informationnelle. C’est une réalité stratégique dont nous devons prendre conscience et qu’il faut regarder en face. 

Quel effet ce diagnostic produit-il sur l’armée française ?

Les armées sont une assurance-vie. Elles se préparent au pire. Aujourd’hui, ce pire prend la forme d’une guerre majeure sur le continent européen, une éventualité redevenue possible, même si elle n’est pas la plus probable. C’est à cette réalité que nous devons nous préparer, et c’est elle qui nous structure en tant que force armée.

Mais se préparer à cette hypothèse ne signifie pas la considérer comme inéluctable. Notre objectif n’est pas de préparer la guerre parce qu’elle serait certaine ; il est de disposer de la force, de la crédibilité et de la détermination nécessaires pour l’empêcher. 

À quoi pourrait ressembler cette guerre ouverte ?

Des conflits ouverts se déploient sous nos yeux en ce moment même. Il est important de les observer pour en tirer des enseignements. 

Le premier enseignement est le suivant : si les armées gagnent les batailles, ce sont les nations qui remportent les guerres.

Nos sociétés sont déjà engagées dans une conflictualité permanente.

Général Pierre Schill

Dans un contexte où la paix n’est plus qu’une prémisse à la guerre, face à des empires qui cherchent à nous vassaliser, la question qui est posée est moins militaire ou diplomatique que fondamentalement politique : au nom de quoi voulons-nous nous défendre ?

L’Ukraine se trouve à la pointe extrême de cette question. Si les Ukrainiens tiennent aujourd’hui face aux Russes, c’est parce que la nation ukrainienne puise dans ses ressources profondes, ses tréfonds, pour se défendre. C’est ce socle national qui fait la différence, celui qui décide, en dernier ressort, de la capacité d’un peuple à résister.

Qu’entendez-vous par « tréfonds » ? 

Tout est affaire de rapport entre l’assaillant et le défenseur. 

Certains défenseurs s’écroulent. Ceux qui résistent puisent leur capacité dans les profondeurs de leurs forces et de leur société. La Russie ne battra pas l’Ukraine tant que celle-ci n’aura pas crié grâce. Pour l’éviter, les Ukrainiens ont déjà payé le prix de centaines de milliers de soldats. La Russie, de son côté, perd aujourd’hui environ mille hommes par jour — trente mille tués, blessés, ou disparus le mois dernier. Cette guerre se déroule dans un domaine technologique avancé, on y voit toutes les innovations, et pourtant, en dernière instance, la question du tréfonds demeure, intacte.

La victoire vient lorsque cette volonté s’affaisse, que la société ou l’outil militaire qu’elle soutient cèdent. Mais quand l’attaqué se défend jusqu’au dernier souffle, il faut aller le chercher au sol. Les forces armées doivent intégrer les facteurs d’évolution des modes de combat, comme le drone ou le cyber mais, à la base de ces facteurs d’évolution, se trouvent des facteurs de continuité incontournables. L’esprit guerrier et les forces morales en sont. 

Comment faire pièce à ces conflits de plus haute intensité qui se multiplient ? 

Nous pouvons peser sur notre destin. Il s’agit du cœur même du sujet. Nous ne sommes pas condamnés à subir ce monde ; nous ne sommes pas à la merci de la force des autres.

De ma position dans les armées, j’ai le devoir d’aider notre pays à façonner l’avenir, et non à se laisser balloter par les temps présents. Ce moment de l’histoire constitue un appel à la puissance agissante. Il ne s’agit ni de céder au fatalisme, ni de croire que la volonté seule suffira. Il s’agit de construire la force nécessaire pour que la France soit en mesure de continuer à décider, entraîner et agir.

Il faut s’attendre à ce que l’empire cherche à vaincre sans livrer bataille.

Général Pierre Schill

Ce moment crucial constitue un tournant pour les armées en général, et pour l’armée de Terre en particulier. L’institution militaire doit aider notre pays à exercer une forme de leadership. Elle est l’un des ferments d’une souveraineté européenne, celle qui doit permettre à notre continent de se penser puissance et de peser sur notre destin.

Par quels moyens concrets ? 

Concrètement, cela passe par une transformation de notre modèle qui doit s’accompagner d’une nouvelle économie de défense et d’une nouvelle façon de concevoir et de produire nos équipements militaires. Depuis la naissance de la dissuasion nucléaire, au cours des années 1960, la France a organisé l’acquisition de ses équipements et mis au point ses tactiques autour de grands objets structurants : la dissuasion nucléaire elle-même, les porte-avions, les avions de chasse, les chars… Cette organisation va de pair avec une politique de l’État, avec des programmes conçus pour le long terme, dont la plupart ont été concluants. Ainsi, le programme « Scorpion » a été un succès au sein de l’armée de Terre. Nous avons anticipé le combat des années 2030 et construit en conséquence le système de communication, le combat collaboratif, et les véhicules qui permettront d’y faire face. 

Mais cette approche des questions militaires est héritée d’un monde qui s’est depuis transformé. Elle repose sur une économie structurée autour de grandes industries et sur la base industrielle et technologique de défense nationale. Or aujourd’hui, une effervescence formidable agite les secteurs du numérique, de la haute technologie, et de l’intelligence artificielle. Elle relève d’une autre forme d’économie de la guerre : plus rapide, plus diffuse, plus agile et déstabilisante pour les modèles traditionnels ; plus libérale. 

Que change cette effervescence ? 

Ce bouillonnement crée de nouveaux moyens de se battre, mais ils n’ont pas pour autant éliminé les anciens. Nous ne sommes pas dans une logique de substitution, mais dans une logique de complémentarité. 

Plutôt qu’un remplacement, on assiste à une combinaison des moyens et des modes de combat.

Les partisans de la modernité suggèrent de se détourner de nos équipements anciens pour se concentrer sur des systèmes plus simples, plus agiles, réputés plus efficaces : de petits drones et des téléphones portables — des outils numériques. 

Dans sa forme la plus aboutie, cette logique conduit à une forme d’« ubérisation » du combat, telle qu’on peut l’observer aujourd’hui en Ukraine. Celle-ci s’articule autour d’un système de points attribués aux cibles : un fantassin russe représente X points ; un char, Y points, etc. Les combattants ayant détruit une cible, notamment avec leurs drones, prennent une photo et encaissent les points. Ces derniers sont ensuite échangés contre de nouveaux drones et de nouveaux équipements sur une marketplace. Les grandes unités, telles que la brigade Azov, un peu dans l’esprit cosaque, développent même des formes d’auto-financement et d’auto-promotion, mobilisant la société pour acquérir des ressources. Il y a là un risque de gamification, de considérer que la guerre est un jeu, dans une logique de performance individuelle et de récompense. La tendance à l’ultralibéralisme, y compris dans le domaine militaire, favorise cette dynamique. Mais ce modèle ne peut pas être le nôtre. Une armée comme la nôtre ne peut pas se réduire à une juxtaposition d’initiatives individuelles, aussi efficaces soient-elles.

Dès lors, comment intégrer ces nouveaux éléments dans la programmation et la conduite de l’action militaire  ?

Il est indispensable de prendre en compte ces évolutions des modes de combat et d’acquisition. Cela implique d’introduire de la souplesse dans un système planifié.

Cela appelle notamment des modifications dans la programmation budgétaire de l’État. Un exemple serait d’accepter qu’il y ait des formes de ressources ou de provisions destinées à l’innovation, conçues pour acheter des petits drones, nécessaires dans les futures guerres électroniques, ou investir dans l’intelligence artificielle, en complément des équipements massifs et coûteux que sont le porte-avions, les avions de chasse, et les chars. Cela implique de ne pas systématiquement sacrifier ces provisions pour l’innovation lors des arbitrages budgétaires.

Nous ne sommes pas condamnés à subir ce monde ; nous ne sommes pas à la merci de la force des autres.

Général Pierre Schill

Ces nouveaux outils permettent à un ensemble de paramètres, y compris les systèmes de commandement, d’évoluer à un rythme beaucoup plus rapide, parfois d’un semestre à l’autre grâce aux progrès fulgurants de l’intelligence artificielle et du numérique, implantés grâce au edge computing et au cloud. Ce principe vaut également pour augmenter la létalité, en particulier pour les feux dans la profondeur : drones, munitions téléopérées, capacités longue portée. 

Il nous faut donc gérer simultanément des temporalités différentes : le temps long des grands programmes et le temps court de l’innovation et, pour cela, jongler entre différentes origines de ressources, afin de bâtir un modèle de défense puissant et réactif, sans sacrifier sa cohérence. 

La nouvelle réalité hybride de la guerre se décline également sur le plan économique. C’est ce qu’on appelle parfois l’arsenalisation (weaponisation). En quoi transforme-t-elle l’économie traditionnelle ? 

Il s’agit d’une mobilisation globale des nations, en vue d’une défense complète et effective, dès la période de compétition ; l’hybridation des stratégies de réponse à cette compétition se double d’une hybridation des moyens militaires et de leur acquisition. 

Moins qu’une substitution, il s’agit de combiner l’économie traditionnelle de la guerre avec ces nouvelles formes d’économie. De la même manière que les modes de combat nouveaux se combinent aux anciens, la tranchée ou le recours à l’artillerie doivent être transformés par les drones et l’intelligence artificielle. Il n’y a pas d’effacement de l’ancien monde, mais une addition de couches nouvelles.

Cela suppose une plus grande circulation des talents de la société au militaire, et inversement. On en revient à l’exemple de la nation ukrainienne et de son renouvellement de la structure armée par des voies de professionnalisation plus diverses et plus inventives. Cette plus grande porosité entre la société civile et le domaine militaire fait-elle partie des réflexions en cours au sein de l’armée de Terre française ? 

En effet, les armées doivent être stratégiques, innovantes et soudées afin de peser sur le destin de notre pays. 

L’efficacité d’une armée, sa capacité à afficher sa détermination, est intimement liée à l’efficacité de la politique publique appelée « défense ». L’État y consacre des ressources : 57 milliards d’euros cette année, soit 7 milliards de plus que l’an dernier. Un projet de loi prévoit aujourd’hui 36 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2030 pour une actualisation de notre ambition militaire. 

La défense est une politique publique qui produit des effets concrets, mais elle est aussi un projet régalien, un projet collectif. Cette incarnation pourrait être l’incarnation d’un projet politique global pour notre pays dans les années à venir. L’armée de Terre, avec ses 110 000 soldats issus de tous les territoires, y compris des outre-mer, incarne cette capacité de mobilisation. La fraternité d’armes, l’esprit de corps, les exigences du métier, les sacrifices consentis : tout cela constitue, une illustration, sinon un modèle, de cohésion et d’engagement.

Malgré les sujétions militaires ou l’exigence statutaire de disponibilité, les soldats de l’armée de Terre offrent un exemple de rassemblement autour d’un bien supérieur. Une telle mobilisation pour un projet efficace nous met en capacité de peser sur l’avenir de notre pays. 

Qu’en est-il du système des alliances de la France ? 

La France est membre fondateur de l’ONU, de l’OTAN et de l’Union européenne. Cette position est révélatrice de notre identité stratégique. Nous sommes un pays souverain, mais nous sommes aussi un pays constructeur. Nous concevons notre souveraineté comme la capacité à décider librement et à entraîner des coalitions.

D’un point de vue militaire, l’OTAN représente aujourd’hui le cadre principal de notre système de défense en coalition. Il s’agit du cadre de la défense collective. C’est aussi le langage commun de nos alliés, en particulier ceux qui se trouvent à l’Est de l’Europe et qui se sentent directement exposés à la menace russe.

L’Alliance offre l’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité de travailler selon des procédures communes. Elle offre un certain nombre d’outils tels que des postes de commandement, des plans, et la mutualisation d’un grand nombre de capacités militaires. 

Notre crédibilité dans l’OTAN est une condition indispensable pour être crédible dans d’autres alliances de circonstance. Avoir un corps d’armée dans l’OTAN est par exemple un premier critère de puissance. La France a donc un corps d’armée pour prétendre être en mesure d’entraîner en coalition dans d’autres circonstances. C’est notamment le cas pour les garanties de sécurité au profit de l’Ukraine. Cette initiative politique et stratégique est portée par la Grande-Bretagne et la France plus que par l’OTAN. Mais notre crédibilité dans l’Alliance nous donne la crédibilité pour commander la composante terrestre de la coalition des volontaires, si elle devait être déployée. 

Croyez-vous encore en la défense collective de l’OTAN ? 

Oui, mais il faut regarder les choses telles qu’elles sont. La puissance de l’OTAN repose pour une grande part sur la puissance américaine. Cette présence est éminemment souhaitable. Les États-Unis disposent de moyens qui renforcent la crédibilité de l’Alliance. Mais depuis la présidence de Barack Obama et le pivot vers le Pacifique, ils ne veulent plus être obligés de participer à l’effort de défense des pays européens. La défense représente 4,5 % de leur richesse nationale, contre 2 % seulement pour les seconds. Aux yeux de Washington, les membres de l’Alliance ont intériorisé que la puissance américaine serait toujours là pour les défendre. Aujourd’hui, les priorités stratégiques des États-Unis sont le continent américain et la Chine. Nous devons en tirer les conséquences.

Les soldats de l’armée de Terre offrent un exemple de rassemblement autour d’un bien supérieur.

Général Pierre Schill

Notre ligne doit donc tenir deux exigences. La première est de maintenir autant que possible la relation avec nos homologues américains, de continuer à nous entraîner avec eux, de conserver l’interopérabilité et le dialogue militaire tout en reconnaissant leur liberté à ne plus vouloir s’engager. 

La seconde exigence est de renforcer le pilier européen de l’Alliance.

La France promeut aujourd’hui cette vision équilibrée. C’est précisément parce que nous serons prêts à prendre nos responsabilités, de concert avec les autres Européens, que les Américains pourront considérer qu’ils ont un intérêt bien compris à rester en appui, ou à être présents le jour J, le cas échéant. 

L’Europe peut-elle prendre le relais de l’OTAN ?

La question n’est pas celle d’une simple substitution. Un réel projet européen de souveraineté et de puissance implique une solidité maximale. Il suppose ainsi de traiter la question des dépendances mutuelles. On peut imaginer des formes de complémentarité industrielle et militaire, mais elles doivent produire de la puissance réelle. L’objectif n’est pas de juxtaposer des programmes ; il est d’obtenir des effets militaires crédibles.

Cette voie n’est toutefois pas du seul ressort des acteurs militaires. Elle suppose des choix politiques, industriels, budgétaires. Mais il y a bien un besoin de sursaut, d’approfondissement des relations et de coopération structurée.

Notre alliance est donc source de puissance, mais sa cohésion est en risque. La grammaire stratégique évoquée plus tôt, notamment lorsqu’elle est mise en œuvre par la Russie dans le cadre de conflits hybrides, cible précisément la cohésion des coalitions. Un événement ambigu, perçu par certains alliés comme grave et par d’autres comme secondaire, pourrait engendrer une fracture irréconciliable. 

C’est l’un des enjeux de la confrontation, phase intermédiaire entre la compétition/contestation et l’affrontement : mettre au défi la détermination, les capacités, mais aussi la solidité politique des alliances.

En attendant, quelles sont vos préconisations ? 

Le renforcement de notre souveraineté. 

Militairement, la souveraineté repose sur deux éléments clefs : l’appréciation autonome de situation et la dissuasion nucléaire. Il est indispensable que les plus hautes autorités de l’État puissent disposer d’une appréciation autonome pour forger une intime conviction et décider librement. La dissuasion nucléaire protège nos intérêts vitaux. Elle est pleinement souveraine. Elle constitue le socle ultime de notre sécurité. Mais cette souveraineté ne se réduit pas au nucléaire. Elle suppose aussi des forces conventionnelles puissantes et réactives. Face aux tentations de la vassalisation heureuse, ou de l’idéalisme impuissant qui énonce les règles sans pouvoir les faire appliquer, notre pays a l’ambition d’adopter une stratégie d’action pour lui-même et pour notre continent. Le Président de la République l’a exprimé ainsi : « Pour être libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant. » Il s’agit d’une formule exigeante. Elle ne signifie pas rechercher l’affrontement ; elle signifie construire les conditions qui permettent de l’éviter.

C’est de cette façon qu’il me semble possible d’échapper au déterminisme de la loi du plus fort, selon lequel le plus agressif gagne toujours, sans tomber dans un idéalisme qui dirait que la volonté seule suffit.

Pour suivre cette ligne d’action, il nous faut faire la preuve de notre détermination : cette dernière est la combinaison de volonté, de capacités et d’endurance. La question qui se pose aujourd’hui à l’armée de Terre, c’est celle des moyens à employer pour exprimer cette détermination.

Comment voyez-vous le rôle de l’armée de Terre dans l’évolution de la doctrine nucléaire française mise en avant par Emmanuel Macron dans plusieurs prises de parole ?

L’apport de l’armée de Terre française dans le cadre de l’épaulement évoqué par le Président de la République repose sur les notions clefs de « détermination » et de « polyvalence ». La détermination, parce que l’engagement au sol matérialise une prise de risque assumée. La polyvalence, parce que l’armée de Terre doit être capable d’agir dans le plus large spectre des espaces et des niveaux d’intensité dans un conflit, pour offrir des options militaires de gestion de l’escalade. 

La crise du Groenland en est un exemple. Quand le président Donald Trump a exprimé son inquiétude à l’égard du flanc nord des territoires sous contrôle des puissances de l’OTAN, affirmant qu’il pourrait bientôt être percé par la Russie ou la Chine au Groenland, le Danemark a appelé ses alliés à l’aide. La France a répondu présent par l’envoi de soldats. L’effet stratégique fut capital, poussant les autres nations européennes à déployer leurs propres forces, envoyant le signal que les Européens étaient capables d’assumer la défense face à la Russie en demeurant souverain sur leur territoire. L’armée de Terre doit être stratégique, elle doit produire des effets par sa détermination et sa polyvalence.  

N’y a-t-il pas là un risque de surenchère ou d’instrumentalisation du concept d’urgence ? Comment retarder cette montée vers les extrêmes de l’affrontement  ? 

Le général Burkhard a donné une clef : « gagner la guerre avant la guerre », c’est-à-dire empêcher cette montée aux extrêmes par la dissuasion et la préparation de la guerre.

Elle repose sur une mobilisation du cœur de notre nation, car c’est la nation qui doit se défendre. L’articulation entre dissuasion nucléaire, forces conventionnelles et résilience de la nation peut empêcher cette montée aux extrêmes. Afficher notre détermination, mais aussi notre efficacité et notre crédibilité dans le cadre de la coalition dès les phases préalables de l’affrontement — que j’appelle confrontation — est impératif.

C’est donc à la fois une dynamique militaire, industrielle, politique et presque philosophique ?

Oui. Au-delà des questions d’équipements, il est fondamental pour la défense que nous soyons décidés à agir, non seulement militairement, mais aussi à travers un projet pour l’avenir. C’est l’idée de l’esprit de mobilisation, ou de défense, de la nation. 

La dialectique des volontés reste le cœur de la guerre et détermine la résilience de chaque pays. Le nombre et la qualité des soldats, leur formation, leur cohésion, leur expérience, leur moral, mais aussi le soutien de la société, l’industrie, l’économie, la capacité à accepter l’effort : tout cela forge la puissance.

L’augmentation des réserves et la mise en place du service militaire sont deux moyens de renforcer l’esprit de mobilisation en donnant l’opportunité à plus de jeunes Français et Françaises de contribuer à la défense.

Les ingrédients sont à puiser dans les profondeurs de la nation.

Général Pierre Schill

La résilience ne concerne pas seulement les armées. D’un point de vue économique, il s’agit de réduire notre dépendance aux terres rares étrangères, d’obtenir les composants nécessaires à la construction de notre matériel de défense, et contrôler les investissements étatiques et privés dans les secteurs clés souverains. Ces trente dernières années, nous avons eu la chance de vivre sans menace vitale à nos frontières. Nous ne sommes ni Israël, ni la Corée du Sud, ni l’Ukraine. Mais, la résurgence d’une menace urgente et radicale aux frontières de notre continent nous impose de réapprendre à être autonomes. 

À quelle vitesse le faire  ? Pour mon homologue estonien, par exemple, c’est déjà une course contre la montre. Peut-être avons-nous un peu plus de temps. Mais il y a urgence.

Néanmoins, je le redis : l’investissement dans les nouveaux outils de combat, dans le cyber, les drones, l’intelligence artificielle ne saurait se substituer à la force morale, qui fait la valeur des armées et la puissance de notre pays. Les ingrédients sont à puiser dans les profondeurs de la nation. C’est là que se joue, en dernier ressort, notre capacité à peser sur notre destin.

L’article Doctrine du tréfonds : l’armée de Terre face aux empires est apparu en premier sur Le Grand Continent.


Texte intégral (3876 mots)

Les États-Unis et l’Iran continuent d’échanger des propositions en vue d’un mémorandum pour mettre fin à la guerre. Mais il semble toujours impossible de sortir de l’impasse tant que de nombreuses questions restent en suspens : le statut futur du détroit d’Ormuz, le soutien de l’Iran aux groupes armés dans la région, l’allègement des sanctions, le programme nucléaire, la guerre au Liban, la reconstruction d’après-guerre et les limites de l’arsenal de missiles balistiques de Téhéran. Chacun de ces sujets nécessiterait à lui seul des semaines, voire des mois de négociations pour parvenir à une résolution. Il avait fallu vingt longs mois d’intense activité diplomatique pour parvenir à l’Accord de Vienne sur le nucléaire en 2015 — et il n’y avait alors pas de guerre.

Il est donc irréaliste de s’attendre à ce que toutes ces divergences soient réglées en quelques jours. Parallèlement, alors que les pourparlers sont dans l’impasse, le détroit d’Ormuz reste fermé. L’Iran, qui pourrait voir dans l’affirmation de son contrôle sur le détroit 1 la preuve tangible que le pays est sorti de la guerre en tant que puissance dominante dans le Golfe, est peu susceptible d’accepter de rouvrir la circulation sans obtenir quelque chose de substantiel en échange. Le problème, c’est que le temps nécessaire pour négocier ces concessions est supérieur à celui que l’économie mondiale peut encore supporter.

Pour tenter de sortir de cette impasse, les États-Unis ont mis en place un blocus visant à empêcher l’Iran d’exporter son pétrole et d’importer des marchandises essentielles. Cependant, la Maison-Blanche semble sous-estimer la capacité de l’Iran à surmonter les difficultés économiques. Une analyse de la CIA aurait d’ailleurs conclu que l’Iran pouvait résister au moins trois ou quatre mois à ce blocus naval 2.

Mais même si les États-Unis levaient le blocus et que l’Iran rouvrait le détroit, le risque que Téhéran le referme par intermittence au cours de négociations qui s’éterniseraient reste élevé. Le défi n’est donc pas seulement d’ouvrir le détroit, mais de le maintenir ouvert sur le long terme. 

Pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont pour l’instant qu’indirects.

Edoardo Campanella

Face à ce constat, une hypothèse pragmatique se précise : comment relancer le trafic maritime en l’absence d’un accord de paix global ?

Aussi peu acceptable que cela puisse paraître 3, une solution consisterait à autoriser l’Iran à imposer un péage pour le passage du détroit d’Ormuz, qui serait appliqué de manière uniforme à tous les navires. Cette solution provisoire serait assortie d’un calendrier précis pour supprimer progressivement cette redevance, le temps de négocier des questions plus larges, notamment la gouvernance à long terme du détroit. 

Soyons clairs : cette proposition radicale créerait un terrible précédent. Elle peut être assimilée à de l’extorsion, voire à une récompense pour le chantage exercé par l’Iran. Elle va à l’encontre des principes du droit de la mer, même en temps de paix. 

Cependant, l’alternative en temps de guerre serait pire.

Augmenter le coût du blocage : une stratégie pragmatique

Le choc énergétique déclenché par la guerre en Ukraine a été en partie atténué grâce à un certain pragmatisme : sanctionner le pétrole russe aurait potentiellement supprimé près de 10 % de l’offre mondiale, y compris les produits pétroliers. Pour limiter l’impact sur l’économie mondiale, l’Union européenne et le G7 ont opté pour une approche mesurée : interdire les importations maritimes de pétrole russe tout en instaurant un plafond de prix de 60 dollars par baril au-delà duquel le pétrole russe pouvait continuer à circuler à l’échelle mondiale. 

L’objectif n’était pas d’éliminer les barils russes, mais de maintenir leur circulation tout en réduisant les revenus de Moscou. Ce plafond n’a pas toujours fonctionné, car le prix de l’Ural et du Brent se négocient souvent à peu près au même prix et souvent au-dessus du plafond — comme c’est d’ailleurs le cas actuellement. Il s’agissait toutefois d’une solution pragmatique à un problème insoluble autrement.    

De même, les pays occidentaux, mais aussi ceux du Golfe, doivent désormais trouver un moyen de rouvrir le détroit d’Ormuz et de garantir qu’il le reste, tout en incitant l’Iran à négocier de bonne foi. 

Or pour l’instant, l’ouverture et la fermeture du passage maritime n’entraînent pas de coût direct pour Téhéran. C’est sur cette asymétrie que le régime joue : alors que les coûts de ces interruptions soudaines sont colossaux pour l’économie mondiale, pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont qu’indirects, bien que potentiellement graves, puisqu’ils vont d’un blocus naval américain à des frappes sur des infrastructures clefs.

L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre. Les routes traditionnelles qui traversent les eaux omanaises sont désormais impraticables en raison de la présence potentielle de mines marines. Les couloirs de navigation les plus sûrs et les plus prévisibles sont ceux annoncés par Téhéran et qui traversent les eaux territoriales iraniennes autour de l’île de Larak.

Un projet de loi visant à inscrire la souveraineté iranienne sur le détroit dans la législation nationale serait même en cours d’examen au Parlement à Téhéran. Le contrôle sur le détroit d’Ormuz est donc encore plus strict qu’avant la guerre, et pour l’instant, Téhéran n’est pas disposé à accepter une cogestion du détroit sous l’égide d’une coalition régionale ou multilatérale.

Créer et exploiter un nouveau manque à gagner pour l’Iran : la stratégie du péage d’Ormuz

Autoriser l’Iran à percevoir un droit de passage de tout navire empruntant le détroit, sans distinction entre nations amies et hostiles, modifierait les incitations pour Téhéran et stabiliserait la voie navigable. Les Iraniens ont d’ores et déjà avancé le montant qu’ils réclament : 1 dollar par baril de pétrole transitant par le détroit, soit environ 2 millions de dollars par navire. 

L’Iran aurait d’ailleurs déjà prélevé ce droit sur certains navires, exigeant d’être payé en yuans ou en cryptomonnaie. Si ce système était officialisé et que le trafic revenait à son niveau d’avant-guerre (environ 30 000 navires par an), un péage de 2 millions de dollars par passage générerait environ 60 milliards de dollars par an, soit l’équivalent d’environ 10 % du PIB nominal du pays.

À titre de comparaison, même si l’ensemble des exportations de pétrole iranien reprenait avec un Brent à 80 dollars le baril, les recettes pétrolières nettes annuelles ne dépasseraient probablement pas 25 à 30 milliards de dollars.

Les recettes du péage seraient, en revanche, mécaniquement liées au maintien de l’ouverture continue du détroit. La perspective de perdre ces recettes, en particulier dans le contexte d’une économie déjà mise à rude épreuve par des années de sanctions et par la guerre actuelle, rendrait le régime plus prudent quant à toute perturbation de la circulation. 

Ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties.

Edoardo Campanella

Dans le même temps, le principe du péage pourrait entraîner des tensions au sein du régime : les partisans de la ligne dure et les modérés pourraient percevoir différemment le coût de la perte de ces recettes lorsque des décisions militaires difficiles devront être prises. Ce péage pourrait rendre également le régime responsable devant ses citoyens, qui s’attendraient à ce que leurs dirigeants agissent avec prudence et ne gaspillent pas une ressource économique si considérable.

Le péage d’Ormuz pourrait également servir d’outil de renforcement de la confiance. En subordonnant les recettes à un passage ininterrompu, la communauté internationale serait en mesure de tester, en temps réel, la volonté de l’Iran d’honorer ses engagements. Le régime iranien se sentirait du reste davantage légitimé sur la scène internationale et pourrait aborder les pourparlers de paix avec une vision à long terme — essentiellement motivée par la crainte de nouvelles frappes. Cela pourrait être néfaste pour l’opposition interne à court terme, mais une plus grande ouverture internationale pourrait en réalité contribuer à la renforcer au fil du temps — étant donné qu’elle n’est probablement pas assez forte actuellement pour renverser le régime.  

Cette taxe de transit pourrait également constituer une solution acceptable pour les pays consommateurs de pétrole. En effet, dans la mesure où les très grands pétroliers — la catégorie dominante pour les exportations du Golfe. Qu’il soit finalement supporté par les consommateurs ou par les exportateurs de pétrole du Golfe, ce coût demeure très marginal 4.

Si 65 dollars par baril constituent une estimation raisonnable de la juste valeur du Brent, et que les prix du pétrole se sont maintenus en moyenne à environ 100 dollars par baril depuis le début de la guerre, on peut poser que la « prime géopolitique » s’est élevée à près de 35 dollars par baril. Autrement dit, même en supposant que la totalité de la taxe soit répercutée sur les consommateurs finaux, cette prime passerait de 35 à 1 dollar par baril. 

Certes, les prix ne redescendraient peut-être pas immédiatement à 65 dollars par baril. Mais une stabilisation autour de 80 dollars représenterait tout de même un gain significatif pour l’économie mondiale. 

Notons enfin que les aspects économiques liés au transport d’autres matières premières peuvent différer de ceux du pétrole, de sorte qu’une analyse minutieuse d’une proposition de péage devrait probablement distinguer les types de navires et de marchandises transportées.

Un outil de sécurité et de négociations plutôt qu’une nouvelle taxe

Pour être efficace, ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties. 

Toute forme de harcèlement naval de la part de Téhéran ou le déploiement de nouvelles mines marines devrait déclencher un blocus naval immédiat du détroit par les États-Unis ou par une coalition multilatérale. Le péage devrait être payé en dollars américains, et ses recettes devraient être affectées exclusivement à la reconstruction des infrastructures civiles et non à des fins militaires. Pour s’assurer que tel soit le cas, les recettes devraient être déposées sur un compte de garantie géré par un organisme multilatéral, les fonds n’étant débloqués que pour des usages civils clairement définis et transparents.

Étant donné que des recettes annuelles équivalant à 10 % du PIB seraient manifestement excessives sur le long terme, le montant du péage devrait diminuer progressivement pour atteindre zéro dans un délai de 12 mois. Cela laisserait à l’Iran et aux États-Unis le temps nécessaire pour négocier sur les autres dossiers sans compromettre la sécurité de l’utilisation d’Ormuz. Une trajectoire clairement définie permettrait également de créer les incitations nécessaires pour négocier de bonne foi : la perspective de perdre les recettes du péage une fois que celui-ci aura été supprimé pourrait encourager Téhéran à faire des concessions sur des questions épineuses comme son programme nucléaire, en échange, d’un allègement des sanctions, par exemple. 

La limitation du péage dans le temps est donc indispensable pour éviter que Téhéran ne joue la montre en prolongeant indéfiniment les négociations de manière opportuniste, sans faire d’efforts sérieux pour les mener à bien.

L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre.

Edoardo Campanella

Le péage d’Ormuz est loin d’être une solution idéale.

En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et la zone contiguë, les États doivent autoriser le « passage inoffensif » des navires étrangers dans leurs eaux territoriales et ne doivent ni entraver, ni empêcher le « passage en transit » dans les détroits utilisés pour la navigation internationale. Le traité prévoit également que les pays ne peuvent pas facturer aux navires étrangers le simple fait de traverser leurs eaux territoriales. 

Dans le même temps, le Corps des gardiens de la révolution islamique est classé comme groupe terroriste par les pays occidentaux et le régime iranien compte peu de sympathisants à l’étranger en raison de ses violations incessantes des droits de l’homme. Il est donc clair qu’abonder ses caisses n’est pas la solution optimale.

Mais la guerre n’est jamais idéale. 

La priorité est désormais de mettre fin à cette situation et de stabiliser l’économie mondiale. Or, un détroit d’Ormuz que le régime iranien pourrait ouvrir ou fermer à volonté sans aucun coût n’est clairement pas la bonne solution. L’Iran serait en effet incité à utiliser le blocage comme une arme à chaque fois qu’il en aurait besoin, créant ainsi une perturbation géopolitique et économique. 

De même, un blocus naval américain, qui augmenterait les coûts pour Téhéran de l’utilisation d’Ormuz comme arme, risquerait d’aggraver les tensions sans pour autant rouvrir le détroit de manière efficace et durable. Une redevance limitée dans le temps pourrait faciliter les pourparlers de paix, stabiliser l’économie et permettre aux pays exportateurs et importateurs d’énergie d’envisager des solutions alternatives pour l’avenir. 

La vérité est que la situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps — si tant est que ce soit un jour le cas. 

Des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Émirats arabes unis ont désormais de bonnes raisons d’investir dans des voies terrestres pour contourner le détroit d’Ormuz. Dans le même temps, les nations importatrices d’énergie réduiront leur dépendance vis-à-vis des ressources provenant du Golfe Persique, soit en diversifiant leurs fournisseurs, soit en diversifiant leur mix énergétique, en augmentant notamment la part des énergies renouvelables et, éventuellement, du nucléaire. 

Enfin, comme l’ont montré les attaques des Houthis à Bab el-Mandeb, le trafic maritime n’a jamais retrouvé son niveau d’avant la crise, malgré l’intervention militaire des États-Unis. De même, les armateurs y réfléchiront à deux fois avant d’envoyer leurs navires dans le Golfe, compte tenu du risque de les y voir bloqués pendant des semaines, voire des mois, si les tensions s’intensifient.

Acceptera-t-on de payer l’Iran pour sauver le commerce mondial ?

Même si le péage est bien conçu — avec des recettes affectées à des usages civils et un calendrier clair pour sa suppression progressive —, le plus grand défi serait de faire accepter la proposition sur le plan politique. 

Cela pourrait toutefois s’avérer beaucoup plus facile qu’il n’y paraît.

Pour Trump, l’approche des prochaines élections de mi-mandat rend indispensable de mettre un terme final à une guerre à laquelle plus de 60 % des Américains sont opposés. Il pourrait justifier cette décision en avançant, comme il l’a déjà fait, que les États-Unis ont effectivement gagné la guerre et doivent désormais instaurer un environnement stable pour les pourparlers de paix. Après tout, son administration n’a jamais clairement défini l’objectif de cette guerre. Elle pourrait simplement affirmer que les capacités militaires iraniennes ont été affaiblies au point que Téhéran ne représente plus une menace sérieuse et que l’ancien régime, ouvertement anti-américain, a été décapité.

Le langage a aussi son importance en politique. Au lieu de parler de « péage », ce qui évoque de manière gênante une taxe versée à l’Iran, l’administration pourrait présenter cela comme une redevance pour le service de navigation, à l’instar de celle prélevée au détroit du Bosphore.

La situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps.

Edoardo Campanella

Pour rendre ce projet plus acceptable, Trump pourrait également insister pour que toutes les exportations à destination des États-Unis soient exemptées de cette redevance. Comme le souligne le président américain, seule une petite partie du pétrole transitant par le détroit est en effet destinée aux États-Unis. Ce serait une solution bien meilleure pour l’image internationale du pays que l’idée initiale de Trump de créer une coentreprise avec l’Iran pour percevoir cet argent.  

Une telle exemption aurait un impact limité sur les recettes globales de l’Iran, tandis que les importateurs européens et asiatiques pourraient accepter cet arrangement, car la baisse générale des prix résultant de la réouverture du détroit d’Ormuz compenserait largement le surcoût. Pour la Chine, qui ne participe pas officiellement aux négociations mais soutient clairement la médiation pakistanaise, cet arrangement ne serait pas perçu comme une défaite, mais plutôt comme un moyen pragmatique de rouvrir une artère vitale pour son économie.

Convaincre les États du Golfe — et Israël

Il serait particulièrement crucial que le système de péage tienne compte des intérêts des États du Golfe, car l’Arabie saoudite serait a priori réticente à voir l’Iran élargir ses sources de revenus. Toutefois, si le péage était strictement limité dans le temps et si ses recettes étaient affectées à un usage précis, Riyad pourrait finir par considérer cet arrangement comme globalement positif, en raison des avantages liés à la stabilisation des marchés mondiaux du pétrole. De plus, comme Téhéran l’a suggéré précédemment, une partie des recettes du péage pourrait être partagée avec Oman, qui pourrait ainsi financer le déminage de ses eaux territoriales.

Pour instaurer la confiance entre l’Iran et la communauté internationale, il faudrait également qu’Israël respecte le cessez-le-feu. Or, cela pourrait s’avérer particulièrement difficile à obtenir pour Trump, dont les intérêts politiques divergent de ceux du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Les élections israéliennes étant prévues pour le 27 octobre, Netanyahou est sous pression pour remporter une victoire militaire décisive, qui reste difficile à atteindre. Si Israël devait reprendre ses attaques, le mécanisme de péage seul serait probablement insuffisant pour maintenir le détroit d’Ormuz ouvert, car Téhéran tiendrait Washington pour responsable de l’incapacité à faire respecter l’accord. Israël pourrait ainsi devenir le principal facteur de déstabilisation de l’accord, ce qui nécessiterait une pression soutenue de la part de la communauté internationale pour garantir le maintien de l’arrangement.

Mettre en place un système de redevance de passage à Ormuz n’est ni idéal ni facile. 

Cette solution, qui peut sembler contre-intuitive, pourrait pourtant être le meilleur levier dont on dispose pour rouvrir de manière sûre l’une des artères commerciales les plus importantes au monde, à condition que ce dispositif risqué soit temporaire et mis en place le temps des négociations.

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