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13.02.2026 à 19:45

Le tournant gaulliste de Friedrich Merz : le discours de Munich

Matheo Malik
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Dans une Allemagne qui se prépare à la guerre et qui acte la fin de la suprématie américaine, le chancelier annonce une nouvelle hégémonie continentale.

À Munich, Friedrich Merz a tenu une ligne que la politique allemande avait laissé enfouie depuis longtemps : le gaullisme.

Nous le traduisons.

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Texte intégral (6620 mots)

Après la réunification de 1990 qui en faisait la première puissance économique du continent, l’Allemagne a pu être décrite comme une puissance mondiale à contrecœur 1, privilégiant les outils de la puissance civile et son pouvoir de faiseur de normes. Pour le chancelier allemand, cette époque est révolue. En citant Peter Sloterdijk, l’un des penseurs lus par Emmanuel Macron, le chef du gouvernement allemand a sonné pour l’Europe la fin « de longues vacances loin de l’histoire du monde ». Comme il l’annonçait déjà dans son discours de la Körber Stiftung en janvier 2025 lors de la campagne législative, Friedrich Merz veut abandonner la politique étrangère « excessivement normative », moralisatrice et idéaliste tous azimuts de ses prédécesseurs, qu’il accuse en bloc de n’avoir pas défendu les intérêts vitaux de l’Allemagne — un avis que ne partageraient sans doute pas ses partenaires européens. Au contraire, Merz veut rétablir une forme de pragmatisme, une adéquation entre moyens et fins, afin d’affermir la place de son pays comme « cœur de l’Europe ».  

Depuis déjà le discours d’Olaf Scholz sur la Zeitenwende, l’Allemagne se réhabitue à la projection de puissance dans le cadre de l’OTAN. À l’envoi de soldats au Groenland — même si la petite quinzaine de militaires allemands sont rapidement repartis après leur mission exploratoire — succède désormais la défense aérienne de l’Arctique, avec la désignation de quatre avions de chasse Eurofighters pour des engagements dans le Grand Nord. La brigade allemande en Lituanie représente, comme le rappelle Merz dans ce discours, le plus grand déploiement permanent à l’étranger de l’histoire de la Bundeswehr.

Face à un monde cassé et « sombre », le chancelier allemand expose une doctrine en quatre points : 1°) renforcer l’Allemagne sur les plans militaire, technologique et économique, 2°) réformer l’Union européenne par une réduction drastique des réglementations, en favorisant l’innovation et en acceptant une Europe à plusieurs vitesses autour de quelques « meneurs de jeu », 3°) amender le partenariat transatlantique en acceptant des divergences profondes entre l’Europe et les États-Unis et 4°) nouer différentes formes de partenariats stratégiques avec les autres parties du monde — sans pour autant imposer ses valeurs.

Merz dresse comme souvent une équivalence entre géopolitique et géoéconomie.

La puissance allemande reste indissociable de sa performance économique. Or cette équivalence pourrait constituer une faiblesse politique. Friedrich Merz a été décrit avec une certaine ironie dans la presse allemande comme un « Außenkanzler » — un chancelier des Affaires étrangères — courant le vaste monde mais assez détaché des questions intérieures. Pour autant qu’existent des signaux encourageants comme le redressement de la commande industrielle stimulée par le plan d’investissement de l’État fédéral dans le domaine de la sécurité et des infrastructures, les données de la croissance allemande restent en deçà des espérances et des promesses du gouvernement, et de lourdes hypothèques pèsent encore sur la performance à long terme de la principale économie du continent.

Sur la relation avec les États-Unis de Trump, le plan Merz pour la géopolitique allemande décrit la réalité avec une franchise encore assez inhabituelle pour un dirigeant allemand pour être notée : il acte à la fois une divergence profonde entre les deux côtés de l’océan Atlantique et demande une renégociation de cette relation. Le discours donne une réponse à celui de J. D. Vance, auquel, encore candidat à la chancellerie, Friedrich Merz avait assisté au premier rang. Le vice président américain y admonestait les dirigeants européens et les Allemands en particulier en évoquant pêle-mêle de prétendues violations de la liberté d’expression de militants d’extrême droite, anti-avortement ou anti-islam. Merz dénonce ici ouvertement la guerre culturelle menée par le mouvement MAGA, s’oppose aux droits de douane et au protectionnisme américain, défend les accords climatiques et l’Organisation mondiale de la santé. 

Friedrich Merz évoque aussi une « discussion confidentielle » franco-allemande sur la dissuasion nucléaire, sans préciser davantage son contenu, et annonce vouloir faire de la Bundeswehr « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, et ce, le plus rapidement possible ». Si ces propos peuvent provoquer aujourd’hui l’inquiétude de ses voisins, il faut rappeler qu’entre sa refondation en 1955 et la fin de la guerre froide, l’armée ouest-allemande fut de facto l’armée conventionnelle la plus nombreuse d’Europe 2. Les dépenses militaires oscillaient quant à elles entre 4 % au début et 3 % à la fin de la guerre froide, et ne passèrent sous le seuil des 2 % qu’en 1993 3.

Avec cette volonté de parler un langage de vérité tout en restant dans la loyauté vis-à-vis du grand allié américain, le chancelier tente un glissement vers une forme de « gaullisme allemand », un mouvement qui a pu exercer une séduction passagère à la CDU. Le conflit entre gaullistes et atlantistes au sein de l’Union CDU/CSU a en effet une histoire profonde 4. Il opposa durant les années 1960 les partisans d’un duopole franco-allemand en Europe comme Konrad Adenauer lui-même ou le Bavarois Franz Josef Strauß (ministre de la Défense de 1957 à 1962), aux promoteurs de la relation spéciale avec les États Unis comme Ludwig Erhard (ministre de l’Économie puis successeur d’Adenauer à la chancellerie) ou Gerhard Schröder (ministre des Affaires étrangères de 1961 à 1966 puis de la Défense de 1966 à 1969 et homonyme du chancelier social-démocrate). Ces derniers firent apposer par le groupe parlementaire CDU/CSU un préambule atlantiste au traité franco-allemand de l’Élysée de 1963, le privant d’une partie de sa substance, ce qui fit dire au général de Gaulle que « les traités sont comme les roses : cela dure ce que cela dure ». Par ailleurs Strauß avait caressé l’idée dans les années 1950 de doter l’Allemagne d’armes nucléaires tactiques 5. Un accord de coopération franco-allemand avait même été conclu à cet effet en 1957, avant que De Gaulle n’y mette fin et que l’Allemagne ne se range au projet de partage nucléaire au sein de l’OTAN.

La veine gaullienne du discours de Merz se retrouve aussi dans sa méfiance vis-à-vis d’une fédéralisation de l’Europe, accusée de produire trop de normes et invitée à débureaucratiser pour favoriser l’innovation de rupture. Le chef du gouvernement allemand acte également l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses dans des formats inter-étatiques réduits, de l’E3 (France, Royaume)Uni, Allemagne) à une Europe des « meneurs de jeu » qui incluerait aussi la Pologne et l’Italie.

Tout gaulliste qu’il soit, le discours de Friedrich Merz fait une ellipse sur les sujets de discorde actuels au sein de l’Europe et notamment dans la relation franco-allemande à la fois sur la proposition d’émission commune de titres de dette pour financer le réarmement faite par la France. Sa politique européenne s’inscrit dans la lignée traditionnelle de la politique de promotion de l’ordoliberalisme de la CDU 6. Le chancelier s’abstient également d’apporter un soutien rhétorique aux projets d’armement franco-allemands d’avion de combat du futur (FCAS) et de char de combat (MGCS), annoncés en 2017 par Angela Merkel et Emmanuel Macron mais actuellement tous deux dans une profonde crise industrielle. En outre, contrairement au général de Gaulle, il n’envisage pas sérieusement de sortir de l’OTAN ni de quitter ses structures.

Cher Wolfgang Ischinger, cher Markus Söder, chers collègues du gouvernement et du Parlement, Excellences, chers invités, Mesdames et Messieurs,

En prononçant son discours le premier jour de la conférence, immédiatement après le président de la conférence Wolfgang Ischinger et le ministre-président de Bavière Markus Söder, Friedrich Merz déroge à la tradition. En effet d’habitude le discours du chancelier a lieu le deuxième jour. Ce dernier semble avoir voulu éviter de reproduire la situation de 2025, où J. D. Vance, en parlant avant tout le monde, avait donné le ton de l’ensemble des débats.

À quelques exceptions près, cela fait plus de trente ans que je participe à la Conférence de Munich sur la sécurité. À ses débuts, elle était un sismographe des relations entre l’Amérique et l’Europe. Depuis de nombreuses années, elle est un sismographe de la situation politique mondiale dans son ensemble. Auparavant, je venais ici principalement pour cultiver les relations avec nos amis américains, mais aussi pour rencontrer de nouveaux acteurs de la politique étrangère et de sécurité venus du monde entier.

Friedrich Merz est un « atlantiste déçu », comme il l’a lui-même exprimé avec éclat lors de la soirée électorale de février 2025.

Depuis quelques années, une atmosphère particulière règne dans cette salle, marquée par la montée des tensions et des conflits dans le monde. Avec la guerre d’agression de la Russie  contre l’Ukraine il y a quatre ans, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de guerres et de conflits ouverts qui nous tiennent en haleine et transforment notre monde plus profondément que nous, même ici présents, ne l’aurions imaginé pendant tant d’années.

Dans ce contexte, cher Wolfgang Ischinger, il était important pour moi d’ouvrir la conférence aujourd’hui, car nous devons dialoguer plus que jamais. Avant cela, permettez-moi, au nom du gouvernement fédéral, de remercier Wolfgang Ischinger d’avoir accepté une fois de plus la présidence de la conférence cette année.

Président de la Conférence de Munich depuis 2022, Christoph Heusgen, a été remplacé en 2025 par Jens Stoltenberg l’ancien chef de l’OTAN, le premier non-Allemand à occuper ce poste. Cependant, comme ce dernier est actuellement ministre des Finances de Norvège, c’est le prédécesseur de Heusgen Wolfgang Ischinger qui a repris pour un an l’organisation de la Wehrkunde.

Je peux me permettre de le dire, cher Wolfgang. Merci beaucoup pour votre travail, en particulier cette année.

Cette conférence porte une devise sombre : « En cours de destruction ». Cette devise signifie probablement que l’ordre international, fondé sur le droit et les règles, est au bord de l’effondrement. Je crains qu’il ne soit nécessaire de l’affirmer encore plus clairement. Cet ordre, aussi imparfait fût-il même à son apogée, n’existe plus sous sa forme originelle.

Et nous, en Europe, comme l’écrivait Peter Sloterdijk il y a quelques semaines, avons mis fin à de longues vacances loin de l’histoire du monde. Ensemble, nous avons franchi le seuil d’une ère à nouveau ouvertement caractérisée par la puissance et surtout, par la politique des grandes puissances. Cela signifie d’abord le révisionnisme violent de la Russie, une guerre brutale contre l’Ukraine, contre notre ordre politique, avec des crimes de guerre quotidiens et affreux. Mais ce n’est que la manifestation la plus flagrante que nous constatons chaque jour. Nous assistons à d’autres évolutions dans le monde, différentes de celles que nous avons souvent évoquées ici même au cours des dernières années et décennies. 

La Chine affirme sa prétention à la puissance mondiale. Elle a préparé le terrain à cette ambition avec une patience stratégique qui dure depuis de nombreuses années. Dans un avenir proche, Pékin pourrait affronter les États-Unis sur un pied d’égalité militaire. La Chine exploite systématiquement les dépendances des autres et réinterprète l’ordre international à son avantage.

La vision d’une Chine conquérante capable « d’affronter les États-Unis sur un pied d’égalité militaire » est symptomatique d’une relation bien plus tendue vis-à-vis de Pékin.

Si l’histoire a connu une période unipolaire après la chute du mur de Berlin, elle est révolue. La prétention des États-Unis à la suprématie est certainement contestée, voire déjà perdue.

Cette phrase extrêmement inhabituelle de la part d’un chancelier allemand révèle la profondeur du divorce transatlantique en cours.

Ce retour à la politique de puissance n’est cependant pas uniquement dû à la rivalité entre grandes puissances. Mesdames et Messieurs, il reflète aussi le dynamisme et l’ambition des sociétés en période de grands bouleversements. Cela reflète un besoin, même dans de nombreux États démocratiques, d’un pouvoir exécutif fort dans un monde où les États démocratiquement constitués atteignent les limites de leur capacité d’action. La politique des grandes puissances semble, du moins, offrir une réponse simple et efficace, du moins pour les grandes puissances et du moins dans un premier temps.

Dépourvue d’illusions, la politique des grandes puissances se détourne d’un monde dont l’interconnexion croissante s’est traduite par la réglementation juridique et la pacification des relations entre États. Elle opère selon ses propres règles : rapide, brutale et souvent imprévisible. Elle craint ses propres dépendances, celles des autres, mais les utilise et, si nécessaire, les exploite. La lutte pour les sphères d’influence, les dépendances et les allégeances devient primordiale.

Les matières premières, les technologies et les chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments de pouvoir dans ce jeu à somme nulle que se livrent les grandes puissances.

C’est un jeu dangereux, d’abord pour les petites puissances, puis, probablement aussi, pour les grandes.

Nos amis américains s’adaptent rapidement à cette situation. Ils ont pris conscience de la nécessité de rattraper leur retard sur la Chine. Leur stratégie de sécurité nationale aboutit à des conclusions radicales, non pas pour freiner cette tendance, mais pour l’accélérer.

Nous autres Européens prenons également nos précautions. Nous nous préparons à cette nouvelle ère. Ce faisant, nous arrivons à des conclusions différentes de celles, par exemple, de l’administration américaine à Washington.

Notre première tâche, notre tâche en tant qu’Européens et, bien sûr, en tant qu’Allemands, est aujourd’hui de reconnaître cette nouvelle réalité. Cela ne signifie pas pour autant que nous l’acceptons comme une fatalité. Nous ne sommes pas à la merci de ce monde. Nous pouvons le façonner.

Je n’en ai aucun doute. Nous préserverons nos intérêts et nos valeurs dans ce monde, du moins si nous nous soutenons résolument, collectivement et faisons confiance à nos propres forces.

Ainsi, nous traverserons la tempête et préserverons notre liberté. Nous ouvrirons de nouvelles perspectives, saisirons de nouvelles opportunités et, si nous agissons avec justesse, nous sortirons même plus forts de cette épreuve. Mesdames et Messieurs, en toute lucidité, nous devons d’abord considérer nos objectifs, puis nos possibilités.

Les grands objectifs de la politique étrangère et de sécurité allemande découlent de notre Loi fondamentale, de notre histoire et de notre géographie. Et par-dessus tout, il y a notre liberté. Notre sécurité rend cette liberté possible. Notre puissance économique est au service de cette liberté.

La Loi fondamentale, l’Histoire et la géographie nous incitent à toujours penser en termes européens lorsque nous définissons nos objectifs. Cette orientation correspond à nos intérêts. C’est la seule façon d’offrir les meilleures perspectives à notre pays. La politique étrangère allemande, et sa politique de sécurité en particulier, sont profondément ancrées en Europe, et cette Europe est aujourd’hui plus précieuse que jamais.

La manière dont nous poursuivons nos objectifs doit désormais être en adéquation avec nos capacités. Soyons francs : au regard de sa puissance, la politique étrangère allemande de ces dernières décennies a, pour ainsi dire, été excessivement normative. Animée des meilleures intentions, elle a critiqué les violations de l’ordre international dans le monde entier. Elle a souvent mis en garde, rappelé à l’ordre et réprimandé, mais sans suffisamment se préoccuper du manque fréquent de moyens pour remédier à la situation. Cet écart entre aspirations et possibilités s’est trop creusé. Nous devons le réduire, et c’est la seule façon de mieux appréhender la réalité. Faisons donc le point sur nos capacités.

Un exemple éloquent : le produit intérieur brut de la Russie s’élève actuellement à environ 2 000 milliards d’euros. Celui de l’Union européenne est près de dix fois supérieur. Pourtant, l’Europe n’est pas dix fois plus puissante que la Russie aujourd’hui. Notre potentiel militaire, politique, économique et technologique est immense, mais nous sommes loin de l’avoir pleinement exploité. Par conséquent, l’essentiel est désormais le suivant : Nous devons changer notre façon de penser. Nous avons compris qu’à l’ère des grandes puissances, notre liberté n’est plus acquise. Elle est menacée. Il faudra de la détermination et de la volonté pour la préserver. Cela exigera d’être prêt à emprunter de nouvelles voies, à accepter le changement et, oui, même à faire des sacrifices. Et non pas un jour, mais maintenant.

Pour des raisons impérieuses, en Allemagne, nous prenons le pouvoir de l’État très au sérieux. Depuis 1945, l’idée qu’il nous fallait contenir ce pouvoir a été profondément ancrée dans notre pensée.

Permettez-moi d’ajouter : ce n’est pas seulement un excès de pouvoir de l’État qui détruit les fondements de notre liberté. Un pouvoir de l’État insuffisant conduit au même résultat, même si c’est par un chemin différent. Et cette question a une dimension profondément européenne. Puis-je le citer ? Il y a quinze ans, Radek Sikorski écrivait dans l’ouvrage collectif allemand : « Je crains moins la puissance allemande que son inaction. » Cela aussi fait partie de notre responsabilité, qui découle de notre constitution, de notre histoire et de notre géographie. Nous assumons cette responsabilité.

Friedrich Merz épouse, ici en matière intérieure, une vision également gaullienne de l’État fort capable d’agir mondialement, plutôt différente du modèle de l’État dans la pensée ordolibérale prédominant à la CDU. Cependant dans le reste du discours, le chancelier se fait plutôt le chantre de la dérégulation et d’un recul des normes. 

À cette fin, il nous faut une stratégie qui résolve un dilemme évident. La réorganisation du monde par les grandes puissances s’opère plus rapidement et plus profondément que nous ne pouvons nous renforcer. Pour cette seule raison, je ne suis pas convaincu par l’appel, parfois trop instinctif, à ce que l’Europe abandonne purement et simplement son partenariat avec les États-Unis.

Mesdames et Messieurs, je comprends le malaise et les doutes que suscitent de telles demandes. J’en partage même certains. Pourtant, ces demandes ne sont pas mûrement réfléchies. Elles ignorent tout simplement les dures réalités géopolitiques de l’Europe et sous-estiment le potentiel que recèle encore notre partenariat avec les États-Unis, malgré toutes les difficultés.

Il ne suffira donc pas de réagir avec la plus grande habileté rhétorique possible aux manœuvres et aux caprices des grandes puissances. En cette période difficile, nous définissons notre propre programme. Nous nous concentrons sur nous-mêmes. Ce programme prend forme. Comment pourrait-il en être autrement ? Et pourtant, sa réalisation est déjà bien engagée. Nous utilisons la pression que nous subissons pour créer quelque chose de nouveau et, espérons-le, de positif. Cependant, la politique des grandes puissances en Europe n’est pas une option pour l’Allemagne.

Un leadership fondé sur le partenariat, oui. Des fantasmes hégémoniques ? Non, nous autres Allemands n’agirons plus jamais seuls. C’est une leçon durable que nous avons apprise.

Nous affirmons notre liberté avec nos voisins, uniquement avec nos voisins, nos alliés et nos partenaires. Nous nous appuyons sur notre force, notre souveraineté et notre capacité de solidarité en Europe. Nous le faisons avec un réalisme fondé sur des principes.

Mesdames et Messieurs, si je puis me permettre, ce programme de liberté repose sur quatre piliers.

Premièrement, nous nous renforçons militairement, politiquement, économiquement et technologiquement. Ce faisant, nous réduisons nos dépendances et notre vulnérabilité. Le renforcement de l’Europe au sein de l’OTAN est notre priorité absolue. Nous investissons massivement dans une dissuasion crédible. Pour rappel, l’Allemagne a amendé sa Constitution. Lors du sommet de l’OTAN à La Haye en juin dernier, la quasi-totalité des alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur produit intérieur brut à la sécurité. L’Allemagne, à elle seule, investira plusieurs centaines de milliards d’euros dans les années à venir. Nous soutenons l’Ukraine dans sa courageuse résistance à l’impérialisme russe. Nous agissons sur les plans diplomatique, politique, économique, mais aussi, bien sûr, militaire. Par ailleurs, depuis un an, l’Allemagne et l’Europe exercent un leadership prépondérant dans ce dossier. Nous avons infligé à Moscou des pertes et des coûts immenses. Si Moscou finit par accepter la paix, ce sera aussi grâce à cela, car c’est une expression de la force de l’Europe. Nous avons lancé d’importants projets d’acquisition d’armements conventionnels, allant de la défense aérienne aux frappes de précision en profondeur grâce à la technologie satellitaire. Nous revitalisons notre industrie de défense. De nouvelles usines ouvrent, de nouveaux emplois sont créés et de nouvelles technologies émergent. Comme l’a déclaré le ministre-président de Bavière, ici même, autour de Munich, par exemple, un pôle d’entreprises de technologies de défense hautement innovantes est en plein essor, développant des technologies de rupture, certaines en étroite collaboration avec l’Ukraine. Monsieur le ministre de la Défense, la réforme de nos forces armées est en cours. Si nécessaire, nous procéderons à des ajustements. Nous renforçons le flanc Est de l’OTAN. À cette fin, notre brigade est déployée en Lituanie – la  première fois dans l’histoire de la Bundeswehr qu’une unité d’une telle dimension est déployée hors de notre territoire. Nous assurerons une sécurité accrue dans le Grand Nord. Les premiers Eurofighters allemands ont été désignés, et d’autres suivront. Nous ferons de la Bundeswehr – je l’ai souvent dit, et je le répète ici – l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, et ce, le plus rapidement possible. Une armée capable de tenir bon si nécessaire.

Parallèlement, nous renforçons la résilience de notre société et de notre économie. Nous mettons en place de nouvelles lois pour sécuriser nos réseaux et nos infrastructures critiques contre les attaques hybrides. Nous créons des chaînes d’approvisionnement résilientes et réduisons notre dépendance aux matières premières, aux produits essentiels et aux technologies. Nous protégeons notre ordre libre et démocratique contre ses ennemis tant intérieurs qu’extérieurs. Nous renforcerons notamment nos services de renseignement. Dans ce nouveau monde, la politique de compétitivité est indissociable de la politique de sécurité, et la politique de sécurité est indissociable de la politique de la compétitivité. Toutes deux servent notre liberté. C’est précisément pourquoi nous voulons être des moteurs de progrès dans les technologies d’avenir. L’intelligence artificielle y jouera un rôle clé.

Deuxièmement, nous renforçons l’Europe. Une Europe souveraine est notre meilleure réponse à cette nouvelle ère. Unir et renforcer l’Europe est notre priorité absolue aujourd’hui. Notre Europe doit se concentrer sur l’essentiel : préserver et renforcer notre liberté, notre sécurité et notre compétitivité. Nous devons mettre un terme à la prolifération des bureaucraties et des réglementations européennes. Les normes européennes ne doivent pas nous entraver au point de paralyser et de freiner notre compétitivité. Elles doivent au contraire mettre en valeur nos atouts. Elles doivent stimuler l’innovation et l’esprit d’entreprise, encourager l’investissement et récompenser la créativité. L’Europe ne doit pas se retrancher derrière une logique d’évitement des risques. L’Europe doit créer des opportunités et libérer son potentiel. Chère Ursula von der Leyen, nous avons longuement discuté de ces questions hier avec les chefs d’État et de gouvernement européens, et nous élaborons désormais ensemble une feuille de route commune pour une Europe forte et souveraine. L’Europe doit devenir une force politique mondiale dotée de sa propre stratégie de sécurité. Et, pour rappel : l’article 42 du traité sur l’Union européenne nous engage à nous entraider en cas d’attaque armée en Europe. Nous devons maintenant définir comment nous entendons organiser cela au niveau européen. Non pas pour remplacer l’OTAN, mais comme un pilier solide et autonome au sein de l’alliance. J’ai entamé avec le président français Emmanuel Macron des discussions sur la dissuasion nucléaire européenne.

Mesdames et Messieurs, soyons clairs : nous respectons nos obligations juridiques. Nous nous y conformons pleinement dans le cadre de nos accords de partage nucléaire au sein de l’OTAN et nous ne permettrons pas l’émergence de zones de sécurité inégales en Europe. L’industrie européenne de défense doit, quant à elle, tenir ses promesses. Nous allons donc organiser la normalisation, la mise à l’échelle et la simplification des systèmes d’armes au niveau européen. Cela libérera un potentiel considérable et nous permettra de traduire cette force en une présence extérieure unifiée, incluant nos partenaires stratégiques. Cela passe notamment par une politique commerciale forte. L’accord Mercosur entre l’Union européenne et quatre États d’Amérique du Sud sera appliqué à titre provisoire. Oui, c’est là une bonne décision de la Commission européenne. L’accord de libre-échange avec l’Inde a été finalisé. D’autres accords suivront, rapidement  je l’espère. Sur le plan diplomatique, nous, en Europe, accomplissons donc un exploit remarquable ces jours-ci. Cela se manifeste également dans notre action pour la paix en Ukraine. Là où l’agilité est de mise, nous avançons par petits groupes avec l’E3 – c’est-à-dire avec l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni – mais aussi avec l’Italie et la Pologne, qui sont les meneurs de jeu en Europe. Nous savons qu’à long terme, nous ne réussirons que si nous entraînons les autres Européens dans notre sillage. C’est ce que nous faisons, et pour nous, Allemands, il n’y a pas d’autre solution. Nous sommes le cœur de l’Europe. Si l’Europe se déchire, l’Allemagne se déchirera aussi. Mais j’en appelle également à nos partenaires : prenez conscience de la gravité de la situation ; vous aussi, contribuez à bâtir une Europe forte et souveraine.

Et enfin, troisièmement : nous voulons établir un nouveau partenariat transatlantique. Permettez-moi de commencer par une vérité dérangeante. Un fossé, une profonde fracture, s’est creusé entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique. Le vice-président J. D. Vance l’a déclaré ici même à Munich il y a un an. Son analyse était juste. La guerre culturelle du mouvement MAGA aux États-Unis, n’a rien à voir avec notre liberté d’expression ; notre liberté s’arrête là, lorsque ce discours s’attaque à la dignité humaine et à la Loi fondamentale. Nous ne croyons ni aux droits de douane ni au protectionnisme, mais au libre-échange, et nous soutenons les accords climatiques et l’Organisation mondiale de la santé car nous sommes convaincus que nous ne pouvons relever les défis mondiaux qu’ensemble. Or, le partenariat transatlantique semble avoir perdu de son évidence. D’abord aux États-Unis, puis ici en Europe, et sans doute aussi dans cette salle. Mesdames et Messieurs, si notre partenariat veut avoir un avenir, nous devons le redéfinir à deux égards. Cette réévaluation doit être concrète, non abstraite. Nous devons parvenir à cette conclusion par-delà l’Atlantique : ensemble, nous sommes plus forts. Nous, Européens, savons combien est précieuse la confiance sur laquelle repose l’OTAN. À l’ère des grandes puissances, les États-Unis, eux aussi, dépendront de cette confiance. Même eux atteignent les limites de leur propre pouvoir lorsqu’ils agissent unilatéralement, comme le soulignent les stratèges du Pentagone. En tout cas, cela semble clair. L’OTAN n’est pas seulement notre atout concurrentiel, mais aussi le vôtre, chers amis américains.

Dans ce paragraphe le chancelier quitte le domaine strict des relations internationales et assume une confrontation idéologique frontale avec le projet politique de la mouvance MAGA. 

Merz sous-entend par ailleurs qu’il y aurait un risque de surextension impériale (imperial overstretch, selon l’expression de Paul Kennedy) américaine si les États-Unis entendent sortir de l’OTAN. L’armée américaine dispose d’environ 40 bases sur le sol allemand pour environ 50 000 d’hommes. La base aérienne de Ramstein près de Kaiserslautern en Rhénanie-Palatinat, est l’un des principaux sites logistiques militaires. Le paragraphe suivant est répété en anglais.

Pour nos compatriotes américains, je vais paraphraser en anglais : depuis plus de trois générations, la confiance entre alliés et amis est ce qui a fait de l’OTAN l’alliance la plus forte de tous les temps. L’Europe est pleinement consciente de sa valeur. En période de rivalité entre grandes puissances, même les États-Unis ne sont pas assez puissants pour tout faire seuls. Chers amis, l’appartenance à l’OTAN est un atout concurrentiel non seulement pour l’Europe, mais aussi pour les États-Unis. Alors, réparons et ravivons ensemble la confiance transatlantique. Nous, Européens, faisons notre part dès maintenant. 

À partir d’ici, Merz cesse de parler en anglais.

Et je voudrais reprendre les mots de Wolfgang Ischinger : « Les autocraties peuvent avoir des partisans. Les démocraties ont des partenaires et des alliés. »

Cette phrase, d’ailleurs, s’applique aussi à nous, Européens. Un véritable allié prend ses obligations au sérieux. Personne ne nous a contraints à la dépendance excessive envers les États-Unis dans laquelle nous nous sommes récemment trouvés. Cette immaturité était de notre propre fait. Mais nous tournons la page dès maintenant, et de préférence au plus vite. Nous n’y parvenons pas en abandonnant l’OTAN. Nous y parvenons en bâtissant un pilier européen fort et autonome, au sein de l’alliance et dans notre propre intérêt. Et ce nouveau départ, Mesdames et Messieurs, est juste en toutes circonstances. Il est juste même si les États-Unis continuent de prendre leurs distances. Il est juste tant que nous ne pouvons garantir notre sécurité par nous-mêmes. Nous le pouvons. Et c’est, en définitive, la bonne approche pour rétablir un partenariat transatlantique plus sain.

Je pense qu’à l’avenir, nos désaccords seront plus fréquents qu’auparavant. Nous devrons négocier, et peut-être même débattre plus souvent, de la voie à suivre. Si nous le faisons avec une force, un respect et une dignité renouvelés, ce sera bénéfique pour les deux parties. J’ai d’ailleurs perçu cela lors des discussions sur le Groenland que nous avons eues ces dernières semaines. Je m’adresse en particulier à Mette Frederiksen, la Première ministre danoise, qui sait pouvoir compter sur la solidarité européenne sans la moindre réserve.

Quatrièmement, et surtout, nous tissons un solide réseau de partenariats mondiaux. Si importants que demeurent pour nous l’intégration européenne et le partenariat transatlantique, ils ne suffiront plus à préserver notre liberté. Le partenariat n’est pas un concept absolu. Il n’exige pas un accord total sur toutes les valeurs et tous les intérêts. C’est d’ailleurs l’un des enseignements de ces derniers jours, semaines et mois. C’est ainsi que nous abordons de nouveaux partenaires avec lesquels nous partageons des préoccupations certes importantes, mais pas toutes. Cela nous permet d’éviter les dépendances et les risques, tout en ouvrant des perspectives pour les deux parties. Cela protège notre liberté. Le Canada, le Japon, la Turquie, l’Inde et le Brésil joueront un rôle clé à cet égard. Il en sera de même pour l’Afrique du Sud, les États du Golfe et d’autres pays. Nous souhaitons tisser des liens plus étroits avec ces pays, fondés sur le respect mutuel et dans une perspective de long terme. Nous partageons un intérêt fondamental pour un ordre politique où nous pouvons compter sur des accords, où nous nous engageons à résoudre conjointement les problèmes mondiaux et, surtout, où nous réglons les conflits pacifiquement.

Dans le quatrième et dernier volet du discours sont énumérés quelques partenaires pour l’Europe, des pays nommés comme partenaires potentiels dans une relation dénuée de toute prétention idéologique : Japon, Canada, mais aussi Turquie et Pays du Golfe. Trois pays du BRICS sont nommés : Brésil, Inde et Afrique du Sud, sans doute une volonté d’éloigner ces pays considérés comme fréquentables de l’orbite de Moscou et Pékin. Merz s’abstient ici d’évoquer un partenariat avec Pékin, contrairement à la formule qui avait cours en Europe il y a quelques années encore d’une Chine à la fois « partenaire, concurrent et rivale systémique ».

Nous partageons l’expérience que le droit international et les organisations internationales servent notre souveraineté, notre indépendance et, en effet, notre liberté. Nous, Allemands, savons qu’un monde où seule la force compte serait un monde sombre.

Notre pays a suivi cette voie au XXe siècle, jusqu’à sa fin amère et désastreuse. Aujourd’hui, nous nous engageons sur une voie différente et meilleure. Notre plus grande force réside dans notre capacité à bâtir des partenariats, des alliances et des organisations fondés sur le droit et les règles, sur le respect et la confiance, et animés par la foi en la force de la liberté. Après 1945, ce sont avant tout nos amis américains qui nous ont inspirés, nous autres Allemands, avec cette idée puissante et éclairée. Nous ne l’oublierons jamais.

Sur ce fondement, l’OTAN est devenue l’alliance politique la plus forte de l’Histoire. Nous restons fidèles à cet idéal. Avec toute notre énergie et notre passion, avec dignité et solidarité, avec créativité et courage, nous portons cet idéal dans cette nouvelle ère, afin qu’elle ne s’assombrisse pas, mais soit, Mesdames et Messieurs, une période faste pour nous, et surtout pour la génération de nos enfants et petits-enfants, qui comptent sur nous pour agir avec justesse en ces jours et ces semaines. Nous sommes déterminés à y parvenir.

L’article Le tournant gaulliste de Friedrich Merz : le discours de Munich est apparu en premier sur Le Grand Continent.

13.02.2026 à 06:00

L’Europe et le Canada après l’OTAN : penser la sécurité euro-atlantique sans Washington

Matheo Malik
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Si Trump lâchait l'Europe en se repliant sur « son hémisphère », il faudrait défendre un continent et un océan sans Washington.

Moins lourde que l’OTAN mais plus robuste face à l'hypothèse d'un retrait américain, une architecture de sécurité en réseau, fondée sur la multiplication et l’interconnexion des coalitions de volontaires pourrait permettre de se protéger sans les États-Unis.

Le chercheur Justin Massie propose un modèle de recomposition stratégique.

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Alors que Donald Trump a en apparence renoncé à recourir à la force pour s’accaparer le Groenland, plusieurs dirigeants du monde occidental, rassurés, ont pu croire à la sauvegarde de l’OTAN. Pourtant, c’est sans doute trop espérer. Le répit qu’accorde le président américain ne doit pas être interprété comme un retour à la normale mais plutôt comme une accalmie fragile dans un contexte de rupture profonde et durable de l’architecture de sécurité transatlantique.

Le Premier ministre canadien Mark Carney a fait preuve de lucidité dans son discours à Davos : « L’ordre ancien ne sera pas rétabli. Nous ne devons pas le pleurer. La nostalgie n’est pas une stratégie. »

Ce diagnostic est sans équivoque : le choc n’est ni conjoncturel ni réversible à court terme. Nous sommes témoins d’un changement de paradigme, dont les effets structurants continueront de se faire sentir bien au-delà des contingences liées à l’humeur instable du quarante-septième président des États-Unis.

Certains pensent que l’Alliance atlantique va durer 7 tandis que d’autres plaident pour une stratégie d’apaisement, fondée sur l’idée qu’il serait nécessaire de préserver la relation avec les États-Unis « même si cela s’avère beaucoup plus difficile que jamais » 8. Une telle attitude est compréhensible du fait de la crainte de contribuer à une prophétie autoréalisatrice : il est effectivement inutile de rompre volontairement les liens de défense avec les États-Unis tant que ces derniers n’y mettent pas fin.

Si cette attitude est légitime, elle n’exige cependant pas de maintenir un statu quo qui consisterait à négliger de préparer l’après-OTAN. Il serait en effet irresponsable pour l’Europe et le Canada de ne pas planifier, ensemble, la défense de la communauté euro-atlantique dans l’hypothèse où les États-Unis retirent ou diminuent sensiblement leur soutien 9.

La communauté de sécurité transatlantique n’existe plus

Renoncer à cette préparation relèverait d’une dangereuse illusion : trop de lignes rouges ont été franchies. La communauté de sécurité transatlantique — fondée sur la confiance mutuelle, la solidarité en cas d’agression externe et l’impensable usage de la force entre alliés — n’existe plus et nous aurions tort d’ajouter de la division transatlantique en ne pensant pas conjointement le futur d’une architecture de sécurité des deux côtés de l’océan Atlantique — sans Washington.

Il est en effet désormais légitime de douter que les États-Unis honoreraient leurs engagements envers leurs alliés en cas d’agression : c’est d’ailleurs ce que suggère la Stratégie de défense nationale de la seconde administration Trump — confirmée par la perspective d’une OTAN 3.0 exposée par Elbridge Colby à Bruxelles hier —, qui indique que les Européens devront « assumer la responsabilité principale de la défense conventionnelle de l’Europe, avec un soutien américain essentiel mais plus limité ». Sans signifier l’abandon formel du principe de défense collective par Washington, cette inflexion le rend, d’une part, conditionnel à l’appréciation personnelle du président américain et, d’autre part, confirme le déclassement stratégique de l’Europe dans la hiérarchie des priorités américaines, désormais dominée par l’hémisphère occidental et l’Indopacifique.

Ce transfert de la responsabilité de la sécurité du continent sur les épaules des Européens inclut en outre le soutien militaire et économique à apporter à l’Ukraine face à la Russie et, lorsque la guerre prendra fin, les efforts pour sécuriser le territoire ukrainien. Pour illustrer l’ampleur que représente un tel effort, il aurait fallu, pour le mener à bien, remplacer les près de 66 milliards d’euros de fournitures militaires accordées par Washington à Kiev entre 2022 et 2025 10. Plus encore, l’International Institute for Strategic Studies a évalué les coûts pour défendre l’Europe sans les États-Unis à mille milliards de dollars américains, engagés sur une période de vingt-cinq ans 11.

La question n’est plus de savoir s’il faut préparer l’après-OTAN, mais à quelle vitesse et avec quel degré de lucidité les alliés accepteront d’en assumer les coûts et les responsabilités.

Justin Massie

Non seulement l’essence de l’OTAN — l’engagement américain pour assurer la protection de l’Europe contre une agression externe — est remise en question, mais il est désormais possible d’imaginer que l’agression pourrait venir des États-Unis eux-mêmes.

Le Canada et le Danemark ont été pris pour cibles par Washington, qui désire imposer une hégémonie étatsunienne sur l’ensemble de l’hémisphère « occidental » — du Groenland à la Terre de Feu — par le recours à la coercition économique et à la force militaire si nécessaire. L’administration Trump multiplie les menaces d’annexion de ces deux territoires s’ils ne s’alignent pas totalement sur les exigences américaines afin d’assurer la défense de « leur » espace : ces pressions vont de la demande de cession de la souveraineté de la base militaire de Pituffik 12 à la menace de violer l’espace aérien canadien si Ottawa renonce à sa décision d’acheter 88 avions F-35 13, en passant par le soutien apporté à des mouvements sécessionnistes en Alberta 14 et au Groenland 15.

Dans ces circonstances, persister à fonder la sécurité européenne et canadienne sur l’automaticité du parapluie américain relève d’une illusion stratégique aux conséquences potentiellement existentielles. 

Accepter le « transfert du fardeau »

La crise transatlantique actuelle met en lumière les causes profondes de la rupture — des causes structurelles qui vont bien au-delà de la seule personnalité de Donald Trump.

Certes, l’imprévisibilité calculée du président des États-Unis, son narcissisme et sa propension à choquer jouent un rôle central. Cette tendance dépasse pourtant largement Trump : le mouvement MAGA, qui recueille encore la moitié des appuis au sein du Parti républicain 16, fait sien le mantra « America First » et soutient une politique étrangère fondée sur l’idée de « paix par la force » 17. Plus d’un quart des membres de ce mouvement sont même favorables à l’usage de la force contre le Groenland 18

Aux États-Unis, les contre-pouvoirs sociétaux existent, mais ils demeurent faibles, fragmentés et insuffisamment mobilisés pour infléchir la trajectoire stratégique du pays. Il est inquiétant que l’idée d’attaquer un allié historique des États-Unis n’ait pas suscité davantage de hauts cris au sein de la société et des institutions étatsuniennes : la crise de légitimité que traversent ces dernières y est certainement pour quelque chose 19.

Si le recul apparent du président Trump sur le Groenland peut s’expliquer par des raisons pragmatiques, telle que l’anticipation de coûts électoraux 20 et économiques 21 trop élevés, la trame de fond guidant l’administration Trump demeure ferme : protectionnisme, nativisme et priorisation des intérêts américains définis de manière très égoïste, sans égard pour les alliés.

Deux courants structurent désormais la pensée stratégique dominante à Washington 22.

Tandis que les prioritizers estiment que la Chine constitue la menace centrale et qu’il faut, pour y faire face, réduire les engagements ailleurs — quitte à abandonner des alliés ou à les placer dans une relation de dépendance stratégique —, les restrainers, souvent issus du noyau dur MAGA, prônent un recentrage radical sur le continent américain pour s’attaquer d’abord aux menaces intérieures perçues que sont l’immigration, la désindustrialisation et la perte de pouvoir d’achat.

Force est de constater qu’aucun de ces courants ne propose une alliance transatlantique forte : tous deux actent, de fait, la rupture du lien de confiance.

Dans ces conditions, il serait irresponsable pour les alliés militaires des États-Unis de continuer à fonder la sécurité transatlantique sur l’OTAN : les fondations de l’Alliance sont fissurées et l’édifice pourrait s’effondrer au gré d’une décision présidentielle 23. Le « transfert de fardeau » (burden shifting) des États-Unis vers leurs alliés peut apparaître comme un moindre mal par rapport à une prédation ouverte des premiers, mais il laisse tout de même ces alliés livrés à eux-mêmes ou, a minima, forcés de s’interroger s’ils pourraient être lâchés.

À terme, la multiplication et l’interconnexion des coalitions pourrait esquisser une architecture de sécurité en réseau, moins lourde que l’OTAN mais plus robuste face au retrait américain.

Justin Massie

La sécurité euro-atlantique après l’OTAN

Dans un tel contexte, il est impératif de travailler, dans l’urgence, à la mise en place d’une structure de sécurité transatlantique autonome, capable d’assurer la crédibilité de la dissuasion conventionnelle et la conduite d’opérations de défense sans dépendance structurelle envers Washington.

Trois modèles semblent envisageables.

Désaméricaniser le commandement de l’OTAN

Le premier est celui d’une européanisation de l’OTAN en transformant l’Alliance de l’intérieur 24 : elle passerait notamment par le remplacement des officiers américains aux postes de commandement de l’OTAN par des Européens ou des Canadiens 25. Le Supreme Allied Command Europe (SACEUR), les commandements régionaux de forces interarmées (Joint Force Command, JFC) de Naples et de Norfolk, ainsi que les commandements des domaines aérien (Aircom, basé à Ramstein), terrestre (Landcom, basé à Izmir) et maritime (Marcom, basé à Northwood) seraient ainsi progressivement transférés.

Cette option présente l’avantage de s’appuyer sur des structures de commandement éprouvées, des standards opérationnels communs et un système de planification de défense déjà existant. Elle souffre toutefois de faiblesses majeures : la nécessité paralysante de décisions prises à l’unanimité 26, l’absence de politique industrielle et commerciale intégrée entre membres de l’OTAN, et surtout la difficulté politique d’« indiquer la sortie » aux États-Unis sans provoquer une crise ouverte. C’est en effet le paradoxe de la situation d’ambiguïté stratégique dans laquelle l’administration Trump plonge les Européens : sans quitter formellement les structures de la l’Alliance, elle laisse aux autres partenaires l’initiative de tout bouleversement institutionnel, créant une situation de paralysie dangereuse. La nouvelle répartition des commandements otaniens de Naples à l’Italie et de Northfolk au Britanniques — le premier responsable des opérations en Méditerranée, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le second des opérations dans le Grand Nord — illustre cette situation. Les Européens auront la responsabilité de coordonner les opérations et les exercices dans ces régions, mais ils seront secondés d’un chef d’état-major adjoint américain, chargé des opérations. Les Américains préserveront également le commandement suprême des opérations alliées ainsi que les commandements terrestre et aérien, et dirigeront en plus le commandement de composante maritime. En somme, loin d’instaurer une véritable européanisation de l’Alliance, cette redistribution maintient la centralité américaine dans l’architecture de commandement, en dépit du discours sur un transfert accru de responsabilités aux Européens.

Renforcer le « pilier européen » de l’Alliance

Le second modèle pour repenser l’architecture de défense post-OTAN repose sur un renforcement substantiel de l’Union à travers la construction d’un pilier européen de sécurité indépendant de l’Alliance. Les propositions en ce sens — soutien à des champions industriels européens, budgets de défense mutualisés, capacité d’anticipation doctrinale et création d’un véritable Conseil de sécurité, voire d’une armée européenne — sont ambitieuses et cohérentes 27. Leur mise en œuvre suppose toutefois une volonté politique de fédéralisation que peu d’États membres sont aujourd’hui prêts à assumer jusqu’au bout 28.

Cette approche soulève aussi d’autres difficultés : elle demeure largement structurelle et peine à répondre aux défis opérationnels immédiats que sont des forces communes, une planification stratégique conjointe et une déployabilité réelle. 

Alors que les divisions observées sur des dossiers comme le Groenland — où seuls six États membres de l’Union ont déployé des troupes — illustrent l’absence persistante d’une vision stratégique européenne unifiée, un marché de la défense fortement réglementé, fondé sur la libre concurrence au sein du marché commun, limite aussi les possibilités de consolidation industrielle et entretient la fragmentation capacitaire 29. De même, un pilier européen de défense pourrait marginaliser des alliés essentiels extérieurs à l’Union — comme le Royaume-Uni, le Canada, la Norvège et la Turquie. Pour ces deux raisons, cette approche ne peut constituer, à elle seule, le socle d’une architecture de défense crédible.

Les coalitions de volontaires

Le troisième modèle de défense, celui des coalitions de volontaires, apparaît aujourd’hui comme le plus pragmatique 30.

Fondé sur un minilatéralisme assumé, il permet un partage du fardeau à géométrie variable selon les théâtres, les opérations ou les priorités politiques. 

La flexibilité d’un tel modèle dépend de la perception commune de la menace, de cultures stratégiques convergentes et d’un sentiment d’urgence partagé : les coalitions se distinguent par leur agilité, leur réactivité et leur crédibilité opérationnelle, comme l’illustrent la Coalition des volontaires pour l’Ukraine 31, le déploiement de forces européennes au Groenland, la Joint Expeditionary Force, ou encore la NORDEFCO. Le développement d’initiatives telles que l’opération Arctic Sentry de l’OTAN au Groenland — s’inspirant de l’opération Baltic Sentry visant à lutter contre les sabotages d’infrastructures critiques en mer Baltique — offre une réponse agile, rapide et adaptée aux intérêts convergents d’une poignée d’alliés. Ce modèle offre ainsi une solution pragmatique pour mettre en œuvre une défense euro-atlantique crédible entre alliés désirant se prémunir contre le choc du désengagement américain. 

Les coalitions de volontaires ouvrent également des perspectives en matière de politique industrielle. Sans nier les risques de fragmentation et de compétition entre industries nationales, elles pourraient permettre la constitution de consortiums compétitifs, l’ouverture à des partenaires non-membres de l’Union — tels le Canada et le Royaume-Uni — et l’émergence de champions transnationaux sur des capacités clefs : munitions, missiles, chars de combat, avions de chasse, drones, défenses aériennes ou capacités satellitaires. L’objectif n’est pas le développement économique en soi, mais la capacité à soutenir des opérations autonomes, grâce à des acquisitions conjointes, une R&D coordonnée et des chaînes de production résilientes entre alliés fiables, capables de monter en puissance rapide en cas de crise.

Aucun des courants structurant la pensée stratégique à Washington ne propose une alliance transatlantique forte : tous actent, de fait, la rupture du lien de confiance.

Justin Massie

Au-delà de leur utilité opérationnelle immédiate, les coalitions de volontaires peuvent servir de laboratoires institutionnels pour acter l’après-OTAN. En agrégeant progressivement des fonctions essentielles, telles que la planification stratégique conjointe, des états-majors intégrés ad hoc ou des mécanismes communs de financement et de soutien logistique, elles permettent de tester, sans passage contraignant à une échelle fédérale et sans « montrer la porte » aux États-Unis, des formes avancées d’intégration militaire entre alliés partageant la même lecture de la menace.

Cette dynamique incrémentale réduit les coûts politiques de l’intégration, tout en créant des faits accomplis difficilement réversibles dans le domaine des capacités. À terme, la multiplication et l’interconnexion des coalitions pourrait esquisser une architecture de sécurité en réseau, moins lourde que l’OTAN mais plus robuste face au retrait américain, fondée sur la redondance, la spécialisation fonctionnelle et la solidarité entre États prêts à assumer concrètement les risques de la défense collective. Si les tourments entourant les programmes d’avions de combat de sixième génération et de drones illustrent les difficultés à former des coalitions durables — du fait de besoins opérationnels divergents et de logiques de concurrence industrielle — il n’en demeure pas moins que ce modèle constitue aujourd’hui la voie la plus crédible pour structurer, dès aujourd’hui, l’après-OTAN.

« L’ordre ancien ne sera pas rétabli »

Penser l’architecture de sécurité euro-atlantique sans les États-Unis ne consiste pas à se pencher sur un scénario théorique ou conduire un exercice de provocation stratégique. Cette réflexion est une nécessité politique et militaire dictée par l’érosion durable du lien de confiance transatlantique. Face à l’incertitude américaine, la réponse la plus crédible ne réside ni dans l’attentisme ni dans la recherche illusoire d’un substitut institutionnel unique, mais dans la capacité des Européens et du Canada à agir ensemble, de manière autonome et pragmatique.

L’après-OTAN ne signifie pas la fin de toute coopération transatlantique, au contraire. Mais penser ce nouveau cadre impose une refondation lucide des compromis de sécurité. La priorité ne peut plus être la préservation symbolique d’un ordre hérité. Elle doit passer par la construction de capacités politiques, industrielles et militaires capables de répondre à un monde où la garantie américaine ne peut plus être tenue pour acquise.

Les coalitions de volontaires offrent aujourd’hui le cadre le plus réaliste pour assurer cette transition : elles sont suffisamment flexibles pour répondre à l’urgence et suffisamment structurantes pour préfigurer une nouvelle architecture de sécurité.

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04.02.2026 à 06:00

Penser la fin de la guerre d’Ukraine : la proposition de l’Estonie

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L’Estonie a été l’une des voix clefs de la résistance européenne face à Poutine.

Alors que les négociations de paix sur l'Ukraine reprennent aujourd'hui, Tallinn cherche à penser l'après.

Sous-secrétaire aux Affaires politiques d’Estonie et ancien ambassadeur en Pologne, Martin Roger nous expose la stratégie estonienne.

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En Ukraine, la guerre entrera bientôt dans sa cinquième année. L’Union européenne doit aussi désormais compter avec un partenaire américain qui s’avère de moins en moins fiable et va jusqu’à menacer la souveraineté territoriale d’un allié.  Comment interprétez-vous le contexte dans lequel l’Estonie et l’Europe se trouvent aujourd’hui ? 

L’agression russe contre l’Ukraine est la plus grande menace en matière de sécurité à laquelle nous sommes confrontés en tant qu’Estoniens, en tant qu’Européens et en tant que famille euro-atlantique. La manière dont cette guerre se terminera — et bien sûr nous souhaitons qu’elle se termine par une paix juste et durable — déterminera non seulement l’avenir de l’Ukraine, mais la sécurité européenne pour des décennies.

La façon dont prendra fin la guerre en Ukraine revêt donc une importance existentielle pour nous.

L’Estonie promeut un plan en deux points. 

Le premier consiste à maintenir la pression sur la Russie et le second à soutenir l’Ukraine dans ses efforts pour contenir l’agression. Il est important de montrer notre détermination à soutenir l’Ukraine mais aussi notre capacité à faire pression sur la Russie à long terme — car même si cette terrible guerre prend fin, nous continuerons à être menacés par la Russie. 

Au sein de l’Union, nous sommes en première ligne pour demander de nouvelles sanctions. Nous travaillons d’arrache-pied pour mettre en place le 20e paquet dès que possible, dans l’idéal dès le mois prochain.

Nous examinons également d’autres moyens de faire pression sur Vladimir Poutine. Outre les sanctions, nous pouvons imposer des droits de douane sur certains produits, comme nous en avons discuté, afin d’entraver la flotte fantôme. La France a pris des mesures importantes dans ce domaine.

Ce dont les Européens ont besoin, c’est de confiance en eux. Nous sommes aujourd’hui des nations prospères et pouvons assumer la responsabilité principale de la sécurité du continent.

Martin Roger

Nous nous sommes engagés à soutenir l’Ukraine sur le long terme en consacrant au moins 0,25 % de notre PIB annuel à la résistance militaire du pays. L’année dernière, nous avons consacré 0,35 % de notre PIB à cet effort. Nous le faisons parallèlement à d’importants investissements dans la défense, auxquels nous avons consacré plus de 5 % de notre PIB cette année. 

Le problème, c’est que Vladimir Poutine n’a pas changé ses objectifs maximalistes. Il veut toujours conquérir l’Ukraine, la soumettre en tant que nation et remodeler l’architecture de sécurité européenne.

Nous devons garder cela à l’esprit et avoir confiance en nous, en tant qu’Européens ; mais il nous faut bien sûr aussi travailler avec les Américains. La politique américaine a changé sous l’administration Trump, mais je pense qu’il existe des domaines dans lesquels nous pouvons toujours collaborer efficacement, notamment en ce qui concerne les sanctions.

Comment la position estonienne sur le conflit en Ukraine a-t-elle évolué depuis 2022 ? 

Nous fournissions une aide militaire à l’Ukraine avant le 24 février 2022, en prévision d’une agression à grande échelle au sujet de laquelle nous disposions de renseignements précis que nous avions rendus publics. 

Nos fondamentaux n’ont pas changé depuis. Nous voulons que l’architecture de sécurité européenne soit préservée et protégée afin notamment que l’Ukraine survive et puisse se défendre à l’avenir ; qu’elle survive en tant qu’État souverain dont les frontières ne peuvent être modifiées par la force.

Ce que nous voulons, c’est que l’Ukraine soit capable de se défendre et de persévérer en tant que nation souveraine cheminant vers l’intégration au sein de l’Union

Nous avons également soutenu les aspirations de l’Ukraine à intégrer l’OTAN. C’est difficile et ambitieux à l’heure actuelle ; mais plus encore qu’il y a quatre ans, il nous faut aujourd’hui réfléchir à la question des garanties de sécurité. Il faut nous assurer que l’Ukraine ne sera plus attaquée à l’avenir. 

Quel regard portez-vous sur les négociations de paix menées par les États-Unis ?

Pour l’instant, il ne s’agit que de pourparlers. Nous soutenons bien sûr les efforts des États-Unis pour mettre fin à la guerre, mais cette paix doit être juste : nous devons nous assurer qu’elle respecte les principes fondamentaux de la souveraineté de l’Ukraine et que l’agression ne profite pas à l’agresseur.

Cette paix doit aussi être durable et viable, ce qui me ramène à ce que je disais à propos des garanties de sécurité : comment s’assurer que l’Ukraine ne sera plus jamais attaquée ? 

C’est notre responsabilité, mais c’est aussi notre intérêt en tant qu’Européens.

Ce que nous voulons, c’est que l’Ukraine soit capable de se défendre et de persévérer en tant que nation souveraine cheminant vers l’intégration au sein de l’Union. 

Martin Roger

Quel regard portez-vous sur les cessions de territoires exigées par la Russie ? 

Les revendications russes ne sont pas seulement territoriales.

Poutine ne mène pas cette guerre uniquement pour gagner quelques kilomètres carrés dans l’est de l’Ukraine ; ses ambitions sont beaucoup plus vastes et profondes. Il veut asservir l’Ukraine en tant que nation, mais aussi, par ce biais, remodeler la manière dont nous organisons la sécurité européenne.

Il faut donc bien mesurer toute la portée d’une éventuelle cession territoriale en Ukraine ; de toute façon, nous sommes tous d’accord pour dire que les territoires ne peuvent être conquis par la force.

Dans le cas d’un accord de paix, la question de la relation à établir avec la Russie se posera aux États membres. Quelle est la position de l’Estonie sur ce sujet ? 

Tout d’abord, cela dépendra de la manière dont cette guerre se terminera, du type de paix que nous parviendrons à instaurer et aussi du type de Russie auquel nous aurons affaire.

De nombreuses conditions doivent être réunies pour que nous puissions entretenir des relations appropriées à long terme avec la Fédération de Russie, compte tenu des crimes internationaux terribles qui ont été commis par elle, à commencer par celui d’agression.

Nous avons mis en place un tribunal international à cet effet : la CPI a inculpé Vladimir Poutine pour crimes de guerre ; la question de l’impunité doit donc être abordée. 

Deuxièmement, des dommages ont été infligés à l’Ukraine. Nous devons donc également nous pencher sur la question de l’indemnisation. Nous disposons des avoirs russes gelés qui devraient être utilisés à cette fin. 

Enfin, nous pensons que la Russie restera une menace à long terme pour la sécurité européenne, compte tenu de la façon dont elle se perçoit et dont elle organise sa sécurité. Cela nous incite à faire les investissements nécessaires pour nous préparer à assurer mieux notre sécurité. Si nous prenons les mesures nécessaires en matière de défense, ce défi sécuritaire pourra être relevé et cette menace écartée.

L’Estonie est-elle favorable à la reprise d’un canal de discussion direct avec Moscou ? 

Actuellement, nous estimons que les Européens doivent suivre le plan en deux points consistant à soutenir l’Ukraine et à faire pression sur la Russie, car nous ne voyons pas de réelle volonté de la part des Russes de s’engager sérieusement dans des négociations. 

Il faut donc les amener à une position où ils seront réellement disposés à discuter sérieusement. Les Européens devraient donc d’abord augmenter la pression sur Moscou pour se mettre en position de force.

L’Estonie a récemment alerté ses partenaires européens sur le risque de voir des vétérans de guerre russes affluer dans l’Union. Qu’est-ce qui motive cette inquiétude ?

Nous sommes inquiets des risques pour la sécurité intérieure européenne au sens large.

Nous voyons quel type de personnes ont été enrôlées dans les forces armées russes pour participer à l’agression militaire contre l’Ukraine ; nous voyons donc le type de problèmes auxquels les Russes seront confrontés avec ces anciens combattants. La probabilité est donc grande que les Russes souhaitent s’en débarrasser à leur manière.

Vladimir Poutine n’a pas changé ses objectifs maximalistes. Il veut toujours conquérir l’Ukraine, la soumettre en tant que nation et remodeler l’architecture de sécurité européenne.

Martin Roger

Si ces personnes peuvent circuler librement dans l’espace Schengen, cela représente un risque considérable. Notre alerte vise à garantir la sécurité européenne en nous assurant que nous avons atténué tous les risques en matière de criminalité et de sécurité au sens large, mais aussi à envoyer un message aux Russes pour leur faire comprendre que toute agression a un prix.

Après les menaces proférées par les États-Unis contre le Groenland, pensez-vous que l’article 5 du traité de l’OTAN est toujours valable ? 

Nous croyons dans la sécurité atlantique et dans l’article 5. C’est l’un des piliers de notre sécurité. 

S’agissant du Groenland, nous avons été clairs sur les principes fondamentaux du soutien au Royaume du Danemark. Ces questions concernent le Royaume du Danemark et le Groenland et doivent être tranchées par eux. Si des préoccupations de sécurité se posent au sein de l’alliance, cela doit être discuté. L’OTAN dispose de tous les outils nécessaires pour résoudre ces préoccupations concernant l’empreinte future de nos adversaires dans la région arctique.

Le secrétaire général de l’OTAN a déclaré récemment que les Européens ne pouvaient pas assurer leur défense indépendamment des États-Unis. Êtes-vous d’accord ? 

Je comprends pourquoi ce débat a été lancé, mais je pense que nous devons nous concentrer davantage sur nos responsabilités, sur ce que nous devons faire.

Les États-Unis ont joué un rôle majeur dans la sécurité européenne. Ce qui ressort à présent des déclarations américaines, c’est que nos partenaires transatlantiques attendent de nous que nous assumions désormais une plus grande part de responsabilité en matière de défense et de sécurité ; c’est compréhensible. Ce que nous voulons, c’est que cette transformation, ce transfert de responsabilités, se fasse de manière responsable et structurée, afin que la dissuasion et la défense collective demeurent assurées pour l’alliance. 

Les Européens ont fait des investissements considérables dans la défense, mais nous serions plus en sécurité si nous mettions en œuvre de manière accélérée les promesses que nous avons faites lors du sommet de l’OTAN de La Haye de juin 2025. Nous avons tous signé pour atteindre le seuil de 5 % de dépenses militaires, alors que l’exigence de base en la matière était de 3,5 %.

Ce dont les Européens ont besoin, c’est de confiance en eux. Nous sommes aujourd’hui des nations prospères et je pense que, dans le cadre de l’alliance atlantique, nous pouvons assumer la responsabilité principale de la sécurité européenne. La meilleure politique transatlantique pour les Européens consiste à avoir une bonne politique européenne et donc une Europe forte et fiable en tant que partenaire de nos alliés transatlantiques. 

L’agression russe contre l’Ukraine est la plus grande menace en matière de sécurité à laquelle nous sommes confrontés en tant qu’Estoniens, en tant qu’Européens et en tant que famille euro-atlantique.

Martin Roger

Quelles sont selon vous les priorités pour renforcer la défense européenne ? 

Il faut renforcer la préparation de nos forces et de nos capacités, disposer de stocks suffisants et comprendre comment fonctionne cette structure transatlantique remodelée, comment l’alliance est prête à relever les défis futurs. Nous devons faire en sorte de mettre réellement en œuvre les promesses que nous avons faites en matière d’investissements défensifs et réfléchir à la manière de traduire ces fonds considérables en capacités réelles. 

Est-il possible d’avancer sur les questions de défense à 27 ? Faudrait-il imaginer d’autres formats de coopération ?

Bien sûr. L’Union peut tirer parti de son pouvoir réglementaire, fiscal et de ses ressources pour mobiliser des fonds. 

En matière de défense, nous avons mis en place différents programmes, nous avons utilisé l’instrument SAFE pour obtenir des ressources supplémentaires pour notre défense.

Faudrait-il un nouveau traité européen dédié uniquement à la défense commune ? 

Actuellement, je pense que nous disposons des structures nécessaires pour avancer en matière de défense. Nous devons simplement les adapter à notre époque et au monde dans lequel nous vivons. Si nous sommes agiles, si nous investissons, nous serons dans une excellente position. 

Mais au risque de me répéter, j’insiste sur le fait que selon moi, ce dont nous avons collectivement besoin, c’est de confiance en nous ; de croire en nous-mêmes pour évaluer et contrer les menaces avec lucidité.

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