Un mois plus tard, l’opération militaire spéciale en Iran s’est transformée en une guerre dont l’asymétrie semble pénaliser les États-Unis. Soixante ans après, le spectre d’Anthony Eden et de la crise de Suez hante la Maison-Blanche. Pensez-vous qu’il faille prendre cette analogie au sérieux ?
Oui, à condition de comprendre que l’analogie est sérieuse, non pas parce que le contexte serait identique — les États-Unis ont une supériorité technologique et militaire que la Grande-Bretagne n’avait plus depuis longtemps en 1956, et le régime iranien n’est pas l’Égypte de Nasser —, mais parce que le mécanisme de fond nous y fait réfléchir.
Quel mécanisme ?
Il convient de rappeler le contexte. En novembre 1956, le Premier ministre britannique, Anthony Eden, lance une opération éclair avec la France et Israël pour reprendre le canal de Suez aux mains de Nasser. L’opération est sur le point de réussir sur le plan militaire, mais se solde par un échec cuisant.
La situation est différente aujourd’hui, car ce ne sont pas les Égyptiens, mais la pression financière américaine qui impose un cessez-le-feu à Londres et Paris : Washington refuse de soutenir la livre sterling, qui s’effondre, et la Grande-Bretagne se retire.
C’est ce mécanisme qu’il faut avoir à l’esprit aujourd’hui. La question est de savoir si cette guerre créera une situation dans laquelle la Chine devient, dans une certaine mesure, le garant essentiel pour les pays sunnites du Golfe concernant le comportement futur de l’Iran. Si cela se produit, Pékin pourra implicitement poser ses conditions dans le temps. La Chine va notamment vouloir utiliser sa propre monnaie pour une partie croissante des transactions sur le pétrole du Golfe : celui de l’Iran, bien entendu, mais de plus en plus aussi celui des pays arabes. Ce serait un affaiblissement du pétrodollar, c’est-à-dire un des piliers du dollar, et un renforcement du pétroyuan, qui aujourd’hui n’existe presque que pour les transactions avec l’Iran lui-même et la Russie, bien entendu.
Le spectre d’Éden est précisément là parce que, pour la première fois depuis Suez, on peut sérieusement se poser la question de l’avenir du dollar comme monnaie des transactions internationales après la crise d’Ormuz — pas encore comme monnaie de réserve toutefois.
D’autant plus que c’est la matrice maritime de l’hégémonie américaine qui est remise en cause…
Exactement, et c’est là que le parallèle avec Suez devient vraiment pertinent.
Ce qui a tué la livre sterling n’est pas une défaite militaire, mais la démonstration que la Grande-Bretagne n’était plus en mesure de garantir la liberté de navigation sur les routes qui structuraient son empire commercial.
La livre était liée à la capacité du Royaume-Uni à maintenir ces routes. Lorsque cette capacité a été remise en question, la monnaie a suivi.
Est-ce ce qui se passe en ce moment même à Ormuz ?
La crise de Suez nous y fait penser, comme je le disais. C’est le même type d’épreuve. Près de 38 % du pétrole maritime mondial passe par ce détroit, un tiers des engrais mondiaux, 20 % de l’aluminium brut… Si les États-Unis ne parviennent pas à le rouvrir — ou sont perçus comme incapables de le faire, même incapables sur le plan politique si la société américaine n’acceptait pas le coût humain de la guerre — la question se pose tout simplement : qu’est-ce que la domination du dollar garantit, au juste, si elle ne garantit plus les routes de l’énergie et du commerce ? Notamment, si par le biais du Pakistan, un allié fidèle de la Chine, c’est Xi Jinping qui parvient à mener à bien la négociation qui, tôt ou tard, devra avoir lieu ? Cette tentative de médiation a lieu alors même que, selon le Wall Street Journal, Donald Trump serait tenté d’abandonner le combat dans le Golfe sans avoir pu rouvrir Ormuz…
En d’autres termes, la monnaie de la mondialisation ne pourra pas survivre à la rupture des flux ?
Je parlerais plutôt d’un risque extrêmement réel, imminent, d’érosion de son rôle dans les transactions internationales. Je sais que cette question peut sembler abstraite ou théorique, mais c’est vraiment ce qui structure aujourd’hui la réflexion — mezza voce — des banquiers du Golfe, d’Asie et d’Afrique. Et il y a désormais quelqu’un pour répondre à leur place.
Ce « quelqu’un », c’est la Chine ?
Je pense que nous ne faisons que commencer à mesurer l’ampleur de ce qu’elle est en train de gagner dans cette crise.
Seule la Chine est en mesure de contraindre l’Iran à accepter un accord rouvrant le détroit.
Federico Fubini
Sur quel plan pensez-vous que la Chine est en train de gagner ?
Dans l’immédiat : sur le plan de la crédibilité.
Dans un monde déstabilisé par l’imprévisibilité des États-Unis — qui dépasse le seul Donald Trump : car c’est le système américain en tant que tel désormais qui produit de l’incertitude radicale —, Pékin cultive délibérément une image de puissance fiable et rationnelle.
Elle condamne la violation de la souveraineté iranienne, appelle à un cessez-le-feu et surveille sa propre presse : les réseaux sociaux chinois débordent de critiques contre Washington, mais la censure intervient lorsque le ton devient trop virulent.
Le Parti communiste chinois ne perd pas le sens des proportions. Il se présente comme une entité stable avec laquelle n’importe quel pays peut traiter, quelle que soit sa couleur politique. Le contraste implicite avec Washington n’a pas besoin d’être explicité et l’aventurisme géopolitique de cette Maison-Blanche a accéléré le changement de l’opinion publique mondiale vis-à-vis de la Chine. Vous aviez montré dès mai dernier, que depuis le retour au pouvoir de Trump, la Chine jouit d’une meilleure image que les États-Unis à l’international.
Et il y a une représentation du sud qui paraît logique : comme souvent, les effets des politiques occidentales sur l’économie et la société seront asymétriquement ressentis par le reste du monde. À titre d’exemple : les Philippines ont réduit la semaine de travail des fonctionnaires à quatre jours, tandis qu’un tiers des stations-service du Cambodge ont fermé.
Mais n’y a-t-il pas là un paradoxe ? On sait que la Chine aide l’Iran à maintenir le blocus du détroit d’Ormuz…
C’est précisément là que réside la sophistication de la stratégie chinoise. Plusieurs rapports concordants indiquent que Pékin met à la disposition des Gardiens de la Révolution son système de navigation satellitaire BeiDou 3, ainsi que d’autres outils de reconnaissance permettant des frappes de précision. Elle serait également en train de vendre à Téhéran des missiles hypersoniques qui permettraient de tenir le détroit. Pékin dément, bien sûr. Mais le schéma est exactement le même que celui observé en Ukraine depuis 2022 : il s’agit de fournir des technologies militaires décisives tout en maintenant une neutralité formelle impeccable. Ce qui importe pour la crédibilité internationale, ce sont les apparences — et sur ce terrain, Pékin est très habile. La Chine a des réserves énormes qui peuvent stabiliser les économies pauvres du sud. La Chine peut se positionner comme un fournisseur de dernier recours grâce à ses réserves de combustibles fossiles et de matériaux essentiels à l’industrie. Entretemps, toutefois, elle a été parmi les premiers pays à bloquer l’exportation de produits pétroliers, amplifiant ainsi la crise sur les cours internationaux puisque la Chine est, aussi, le deuxième producteur au monde de carburants.
Au-delà de la dimension diplomatique, il y a une dimension économique directe. Une crise de cette ampleur peut-elle vraiment profiter à l’industrie chinoise ?
Massivement. Chaque semaine de blocus renforce la logique économique de l’indépendance énergétique dans le monde entier. Le Pakistan, la Thaïlande, Singapour, l’Indonésie, la Corée du Sud et le Vietnam accélèrent tous le déploiement des véhicules électriques et de l’énergie solaire, en réaction directe au choc pétrolier — exactement comme les automobiles étaient devenues plus légères et économes après la guerre du Kippour dans les années 1970. L’Éthiopie avait déjà interdit l’importation de véhicules à moteur thermique avant le conflit. Pierre Charbonnier a raison : la leçon d’Ormuz ne peut qu’accélérer cette tendance.
Or la Chine est, de très loin, le champion mondial de ces technologies. Depuis le début de la guerre et jusqu’à vendredi dernier, BYD a gagné 18 % en Bourse, CATL près de 22 %. Dans le même temps, Stellantis a perdu 15,2 %, Volkswagen 14,2 %, et l’indice automobile du S&P 500 a reculé de 10,3 %.
La Chine est tout de même frappée par le choc pétrolier comme les autres. La pénurie de pétrole n’est pas une faiblesse stratégique pour Pékin ?
Cette rareté induite n’est évidemment pas favorable en soi, mais elle impose une logique de gains relatifs. Or la Chine est bien plus solide que n’importe quel autre grand pays non producteur. Ses réserves de brut sont classifiées, mais Xi avait donné l’ordre de les augmenter massivement il y a trois ans ; elles couvrent probablement six mois de consommation, ce qui dépasse vraisemblablement la somme des réserves des 32 démocraties avancées de l’Agence internationale de l’énergie réunies. La Russie compense une partie des livraisons bloquées. C’est d’ailleurs sur ce point que la perte de contrôle du détroit d’Ormuz est la plus humiliante pour les États-Unis : l’Iran a augmenté ses exportations vers la Chine depuis le début du conflit. Le gaz qatari, désormais interrompu, ne représentait que 9 % de la production électrique chinoise, contre plus de 40 % en Italie.
Il y a aussi une conséquence géographique directe : la guerre en Iran aspire des ressources militaires américaines qui étaient déployées face à la Chine en Asie-Pacifique.
C’est l’un des aspects les plus concrets et immédiats. Sous la pression d’une pénurie relative de munitions, le Pentagone déplace depuis des semaines des actifs militaires de l’Extrême-Orient vers le golfe Persique — des forces navales et des intercepteurs, de la Corée du Sud au détroit de Taïwan. La nervosité des alliés américains de la région est palpable à Séoul comme à Tokyo. Li Yihu, directeur du Taiwan Research Institute à l’université de Pékin et député du Congrès du peuple, a été inhabituellement direct : « Tout affaiblissement de la présence américaine dans la région Asie-Pacifique profitera à quelqu’un. Et on peut imaginer à qui. »
Le dollar résiste non pas parce qu’il inspire confiance, mais parce que sortir du dollar coûterait encore plus cher. C’est une position très différente de celle d’une monnaie réellement forte…
Federico Fubini
Comment comprenez-vous la domination chinoise sur les matières premières militaires stratégiques dans ce contexte ?
C’est un levier considérable, souvent sous-estimé. Il suffit de prendre un seul exemple — il y en aurait des centaines — pour s’en rendre compte. La Chine contrôle en effet environ 80 % de la production et du raffinage mondial de tungstène — ce métal presque aussi dur que le diamant, dont le point de fusion est le plus élevé de tous les éléments, et qui est indispensable aux munitions de précision modernes. Tous les missiles avancés américains et européens en dépendent. Depuis l’an dernier, Pékin a imposé des restrictions à l’exportation. On ignore dans quelle mesure les stocks américains ont été entamés après un mois de combats dans le Golfe, mais le Wall Street Journal a rapporté que la situation pourrait être « pire que vous ne le pensez ». Reconstituer des chaînes d’approvisionnement hors de Chine prendrait des années.
Pensez-vous que ces différents aspects donnent à la Chine une position dominante dans un éventuel règlement diplomatique ?
C’est à l’heure actuelle peut-être l’avantage structurel le plus décisif. On le voit dans le voyage même du ministre pakistanais Dar à Pékin aujourd’hui. Seule la Chine est en mesure de contraindre l’Iran à accepter un accord rouvrant le détroit. Elle est la seule à pouvoir garantir la crédibilité de cet accord auprès du régime des Gardiens de la révolution. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, dont les recettes d’exportation dépendent entièrement d’un détroit d’Ormuz ouvert, le savent et s’adressent discrètement à Pékin. Un indice concret existe déjà : dès qu’un canal de négociation entre Washington et Téhéran a brièvement semblé s’ouvrir, le médiateur désigné était justement le Pakistan, puissance asiatique la plus profondément intégrée à la sphère d’influence chinoise. Islamabad n’aurait pas pu accepter ce rôle sans consulter Xi au préalable. Et ces consultations, de toute évidence, continuent d’avoir lieu…
Si la Chine joue ce rôle de garant, qu’est-ce qu’elle demandera en échange ?
C’est là que les routes de Pékin convergent vers Suez. Depuis des années, la Chine cherche à acquérir ce qu’on appelle le « privilège exorbitant » : acheter les matières premières mondiales dans une monnaie qu’elle contrôle elle-même, comme les États-Unis le font avec le dollar depuis Bretton Woods. Le yuan n’étant pas pleinement convertible, peu de pays s’y précipitent spontanément. Mais Pékin impose des contrats en renminbi partout où elle en a le pouvoir : avec la Russie depuis 2022, avec le Brésil et l’Argentine pour certaines matières premières, avec le Pakistan et le Laos. Elle a déjà demandé à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis d’accepter des paiements en yuans pour le pétrole. Si Xi joue un rôle décisif dans le règlement de la crise d’Ormuz, il exigera cette concession. Ce sera le prix de sa médiation.
Vous montrez le risque d’une érosion structurelle de la puissance américaine avec une Chine qui accumule les avantages et un yuan qui s’apprête à faire un grand bond en avant. Pourtant, les marchés financiers semblent à peine s’en émouvoir. Le dollar tient bon et le marché obligataire américain est loin du krach. Comment expliquer cette apparente déconnexion ?
Il y a d’abord un paradoxe propre à Trump. Son imprévisibilité alarme toutes les chancelleries, mais elle n’est pas négative pour le dollar à court terme : l’incertitude pousse les investisseurs vers la liquidité, et l’actif le plus liquide au monde reste le marché obligataire américain. Le chaos qui érode la puissance douce de l’Amérique produit des effets de valeur refuge à court terme. Les deux dynamiques coexistent — ce qui rend la situation particulièrement difficile à lire pour les marchés.
Il y a également une autre dimension, une rationalité à court terme, qui produit une illusion de solidité. Le dollar résiste pour des raisons structurelles très réelles, mais qui ne sont pas des raisons de confiance, car il n’y a pas d’alternative. Le yuan n’est pas convertible. L’euro est une construction politique qui n’a pas le soutien militaire qu’une monnaie de réserve requiert en dernier ressort. L’or refait surface comme couverture — les banques centrales en achètent à des niveaux historiques, ce qui est en soi un signal — mais il ne peut pas servir de monnaie de paiement au quotidien. Le dollar résiste non pas parce qu’il inspire confiance, mais parce que sortir du dollar coûterait encore plus cher. C’est une position très différente de celle d’une monnaie réellement forte…
Pourquoi ?
Cette résistance par défaut d’alternative est une résistance fragile parce qu’elle repose sur le coût de sortie plus que sur la confiance dans la robustesse de l’émetteur. Or ce coût n’est pas fixe. Il diminue à mesure que les alternatives se renforcent, même lentement. Chaque contrat pétrolier signé en yuans, chaque réserve centrale reconstituée partiellement en or, chaque accord bilatéral libellé en renminbi réduit imperceptiblement ce coût. Le processus est lent, invisible dans les marchés au quotidien.
On parlera d’Ormuz au XXIe siècle comme on parlait de Suez au XXe — mais avec un accent chinois.
Federico Fubini
Dans une déclaration à ABC d’hier, le secrétaire d’État américain semble désormais préparer une issue au conflit qui impliquerait la destruction de la marine, de l’aviation, de « l’industrie » (sic) et de la capacité de lancement de missiles iraniens, en excluant par là implicitement que la reprise du contrôle total du détroit d’Ormuz serait un objectif de guerre pour les États-Unis. Selon des sources proches des négociations, les autorités américaines pourraient partir du principe que Donald Trump domine suffisamment les marchés pour absorber ce recul sans que le dollar ne soit impacté. Cette stratégie est-elle tenable ou n’est-ce qu’une illusion dangereuse ?
Si cette position n’est pas provisoire, cela serait préoccupant pour les États-Unis. L’article du Wall Street Journal d’aujourd’hui qui présente l’option d’une sortie de la guerre avant la réouverture du détroit semble le confirmer.
Ce que la crise du canal de Suez nous enseigne, c’est que le basculement ne survient pas lorsque les premiers coups sont tirés, mais lorsque l’issue du pari géopolitique devient prévisible. Mais il est beaucoup tôt pour en tirer des conclusions, nous avons déjà eu un grand nombre de surprises…
Et sans doute — sans s’en rendre compte — Donald Trump a fait un all-in a Ormuz ?
C’est exactement cela. Si Donald Trump parvient à rouvrir le détroit d’Ormuz et à démontrer que la domination américaine sur le Golfe est intacte, le dollar en ressortira renforcé.
En revanche, si les erreurs de calcul se répètent, que l’opération s’enlise ou qu’il finit par être happé par d’autres logiques internes, alors les conversations qui comptent vraiment — celles concernant la monnaie dans laquelle les contrats internationaux sont libellés — commenceront à bifurquer.
Et on parlera d’Ormuz au XXIe siècle comme on parlait de Suez au XXe — mais avec un accent chinois.
Votre livre Irregular Army vient de reparaître dans une nouvelle édition. Dans la préface, vous établissez un lien direct entre les transformations de l’armée américaine et la montée du mouvement MAGA. Mais vous écrivez que cette histoire ne commence pas avec Trump. Quand commence-t-elle exactement ?
Le 12 septembre 2001.
Ou plutôt : elle commence dans les mois qui suivent, lorsque les États-Unis s’engagent simultanément dans deux guerres qu’ils ne peuvent pas tenir — l’Irak, l’Afghanistan. L’armée américaine n’a tout simplement pas les troupes suffisantes pour occuper ces deux pays sur la durée. Les planificateurs le savent. Les projections d’avant-guerre prévoyaient un retrait en cinq ou six ans — certains documents tablaient sur encore moins. Mais ce délai est vite pulvérisé : les États-Unis resteront en Irak jusqu’en 2011, en Afghanistan jusqu’en 2021.
C’est dans ces vingt années de guerre que tout se joue.
Vous dites que les stratèges américains se seraient retrouvés face à une limite du nombre : l’insuffisance du nombre de troupes par rapport à leurs objectifs de campagne. Comment ont-ils fait pour traiter ce problème ?
Une solution possible aurait été la conscription — mais la mémoire du Vietnam était encore trop vive. La conscription avait alors alimenté un mouvement pacifiste qui avait failli faire imploser le pays. La réintroduire dans des guerres déjà impopulaires aurait été politiquement suicidaire. Les stratèges auraient précipité exactement ce qu’ils voulaient éviter : un retrait forcé sous pression populaire.
Alors ils ont fait autre chose. Quelque chose de beaucoup plus discret — et de beaucoup plus dangereux sur le long terme. Ils ont abaissé les standards de recrutement.
C’est-à-dire ?
Les règles qui existaient pour filtrer les candidats à l’engagement — notamment celles visant explicitement les néonazis et les suprémacistes blancs — ont été assouplies, contournées, ignorées.
Des néonazis ?
On dirait une dystopie, mais l’armée américaine est profondément infiltrée de néonazis — et les cas continuent à se multiplier.
Les politiques concernant les tatouages en sont un bon exemple : les croix gammées, les runes nordiques liées à l’idéologie nazie, les symboles des croisades — tout cela était formellement interdit.
Des vétérans suprémacistes blancs me l’ont dit eux-mêmes : ils ont été recrutés sans que personne ne leur pose la moindre question sur leurs tatouages. Personne ne regardait. Ou plutôt, on ne voulait pas regarder.
Cela ne concernait-il que l’extrême droite ?
Non. Les ex-membres de gangs ont bénéficié des mêmes facilités. Des individus avec des casiers judiciaires ont pu s’engager grâce à des programmes de dérogation élargis.
En l’espace de cinq ou six ans, l’armée américaine est devenue une éponge : parmi les deux millions d’Américains qui ont servi en Irak et en Afghanistan, cette armée a absorbé par dizaines de milliers des extrémistes, des criminels et des membres de gangs.
Qu’étaient-ils venus chercher dans l’armée ?
Pour certains — en particulier les suprémacistes blancs et les néonazis — la réponse est sans ambiguïté : ils venaient se former. L’armée américaine leur offrait, aux frais du contribuable, un entraînement militaire de pointe, des techniques de combat, de la discipline tactique, de l’expérience du terrain qu’ils comptaient bien réutiliser — non pour défendre les États-Unis, mais pour préparer ce qu’ils appellent une « guerre sainte raciale » sur le sol américain.
Dans mon livre, je soutiens que le trumpisme, le mouvement MAGA et la prolifération des milices paramilitaires ne s’expliquent pas seulement par la politique ou l’économie. Il existe une infrastructure humaine derrière. Et cette infrastructure, l’armée américaine l’a en partie construite.
L’armée américaine est devenue une éponge : elle a absorbé des extrémistes, des criminels, des membres de gangs — par dizaines de milliers.
Matt Kennard
Pete Hegseth est une figure centrale dans votre analyse. Pourquoi incarne-t-il si bien ce dont vous parlez ?
Parce qu’il en est la synthèse visible.
Ancien présentateur de Fox News, vétéran d’Irak et d’Afghanistan, Hegseth arbore sur son propre corps une iconographie qui aurait suffi, à une autre époque, à l’écarter de toute fonction publique.
Sur son bras on peut lire le mot kafir, terme arabe péjoratif désignant l’infidèle. Sur sa peau, on retrouve des symboles associés à l’imagerie des croisés, dont la devise Deus Vult — « Dieu le veut ». Ce ne sont pas des tatouages anodins. Ils renvoient à une vision du monde structurée autour d’un conflit civilisationnel et religieux — une confrontation fantasmée entre la chrétienté et l’islam.
Certains soldats déployés à Falloujah ou à Kandahar arboraient déjà ces symboles. Qu’ils se retrouvent aujourd’hui sur le secrétaire à la Guerre des États-Unis constitue une évolution frappante — et profondément révélatrice.
Vous rappelez qu’avant sa nomination, les signes exhibés par Pete Hegseth avaient déjà alerté sur sa radicalité.
Absolument. En 2021, alors qu’il servait dans la Garde nationale, Hegseth avait par exemple été écarté de la cérémonie d’investiture de Joe Biden : un collègue militaire avait exprimé des inquiétudes précisément sur la nature de ses tatouages. Plus récemment, certaines de ses déclarations publiques sur l’Iran mobilisaient un registre emprunté aux guerres de religion.
Pourtant, il est aujourd’hui à la tête du Pentagone. Il a par ailleurs déclaré son intention d’éliminer ce qu’il désigne comme « l’idéologie woke » et les initiatives en matière de diversité, d’équité et d’inclusion au sein de l’armée — une position qui suggère une volonté délibérée de tordre les garde-fous existants contre les affiliations extrémistes.
Ces mêmes garde-fous qui, comme le montre votre enquête, ont aussi été fragilisés ces dernières années.
En effet. Les politiques initiées sous George W. Bush — et en partie poursuivies sous Barack Obama — ont contribué à créer les conditions structurelles qui ont rendu possible l’ascension de Donald Trump. De même que certains historiens relient la montée du fascisme en Europe au début du XXe siècle aux fractures ouvertes par la Première Guerre mondiale, la guerre contre le terrorisme a peut-être joué un rôle comparable dans le façonnement du paysage politique américain actuel : ce qui se normalise au front ou dans les tranchées finit par se normaliser dans les institutions.
Peut-on vraiment comparer l’Europe d’après la Grande Guerre aux transformations politiques aux États-Unis après l’Irak et l’Afghanistan ?
Il me semble que le parallèle s’impose.
Les unités paramilitaires de Mussolini — qui s’en prenaient aux militants de gauche, aux rédactions, aux responsables syndicaux — étaient peuplées de soldats revenus du front. La mentalité forgée dans les tranchées de la Première Guerre mondiale a trouvé à s’exprimer dans les sociétés où ces hommes revenaient.
En Allemagne, c’est l’humiliation du traité de Versailles qui a ouvert la voie à Hitler et à la montée du nazisme. Dans les deux cas, la guerre n’avait pas seulement détruit des corps — elle avait reconfiguré des imaginaires, des identités, des rapports à la violence.
Vous diriez que les vétérans américains d’Irak et d’Afghanistan ont vécu quelque chose de comparable ?
Beaucoup d’entre eux considèrent ces guerres comme un échec et ils n’ont pas tort.
Après deux décennies d’occupation d’une violence extrême, les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan, et l’élite politique irakienne ressemble à celle qui gouvernait vingt ans plus tôt. La guerre civile irakienne a causé d’innombrables morts. Et ces soldats, à leur retour, étaient souvent mal traités — y compris par les organismes censés les prendre en charge. Beaucoup ont commencé à se demander s’ils n’avaient pas tout sacrifié pour rien.
C’est dans ce terreau que la promesse de Donald Trump — « l’Amérique d’abord », plus de guerres étrangères au nom d’une démocratie que personne n’était venu leur demander d’exporter — a trouvé un écho aussi puissant auprès d’une génération marquée par la guerre contre le terrorisme.
Le Vietnam avait déjà produit ce phénomène. Un autre échec long et coûteux — des dizaines de milliers de morts américains, des millions de victimes vietnamiennes — suivi d’un retrait humiliant. Ce qu’on a appelé le « syndrome du Vietnam » est né de cette désillusion : des vétérans revenus bredouilles, le sentiment d’avoir été trahis, sacrifiés pour rien. Dans la foulée, les mouvements paramilitaires suprémacistes blancs se sont rapidement développés aux États-Unis, en exploitant précisément cette communauté de vétérans désabusés.
Pourquoi cela a-t-il été peu discuté à l’époque dans le débat public américain ?
Parce qu’une grande partie de ce qui a suivi le retour des soldats du Moyen-Orient a été délibérément passée sous silence : ces événements étaient en contradiction trop frontale avec le récit dominant sur la guerre contre le terrorisme.
Aux États-Unis, les crimes commis par des militaires ne sont souvent révélés au grand jour que lorsque l’état de droit ne pouvait plus être ignoré — comme dans le cas des meurtres commis par des membres de gangs infiltrés dans l’armée. Pendant la guerre contre le terrorisme et au sein même de l’institution militaire, bon nombre de ces actes sont passés inaperçus. Aujourd’hui encore, on ne peut évaluer l’ampleur réelle des crimes commis au cours de ces vingt années de guerre — y compris par certains de ceux qui participent aujourd’hui aux opérations en Iran.
De nombreux suprémacistes blancs n’ont aucune allégeance envers les États-Unis. Le service militaire est pour eux un entraînement destiné à les préparer à leur propre guerre sainte.
Matt Kennard
Votre enquête établit-elle un lien direct entre l’assouplissement des règles pour les militaires et une recrudescence de la violence ?
Les preuves s’accumulent en effet depuis des années. De nombreux néonazis et suprémacistes blancs ont semé le chaos à leur retour aux États-Unis — et les cas continuent de se multiplier : des extrémistes ayant servi au Moyen-Orient, devenus des meurtriers après leur démobilisation.
L’émeute du 6 janvier au Capitole en est l’illustration la plus visible. Parmi les émeutiers, les vétérans et les militaires d’active étaient surreprésentés : alors qu’ils ne constituent qu’environ 7 % de la population américaine, ils représentaient près de 14 % des personnes présentes ce jour-là.
Avez-vous également étudié des trajectoires individuelles qui vous permettent de corroborer les liens entre règles de recrutement plus souples dans l’armée et augmentation de la violence ?
Absolument et ces exemples révèlent un schéma récurrent.
Steven D. Green — bénéficiaire d’une dérogation morale permettant aux criminels condamnés de s’engager — a perpétré un massacre en Irak.
Kenneth Eastridge — arborant des runes SS tatouées sur le bras —, soldat néonazi, a été condamné pour plusieurs meurtres commis sur le territoire américain après son retour. Lors de son procès, des membres de son peloton ont admis qu’il leur arrivait de tirer au hasard sur des civils à Bagdad.
Ces cas n’étaient pas isolés — ils étaient simplement invisibilisés. Ce que cela révèle est assez évident : armer un militant suprémaciste blanc d’un M16 dans un pays étranger, l’exposer à des années de violence de masse, puis le renvoyer dans la société civile est dangereux.
Quelle est aujourd’hui la gravité de cette menace pour la sécurité intérieure des États-Unis ?
Les effets de cette dérive au sein de l’armée américaine se feront sentir pendant des générations. Et ceux qui ont tenté de tirer la sonnette d’alarme en ont payé le prix.
Daryl Johnson, ancien analyste senior du terrorisme intérieur au département de la Sécurité intérieure, que j’ai interviewé pour ce livre, a publié un rapport établissant que les vétérans étaient particulièrement vulnérables au recrutement par des groupes néonazis et suprémacistes blancs. La polémique déclenchée par ce rapport lui a coûté son poste.
Pourquoi ?
Pour une raison structurelle : aux États-Unis, quiconque aborde ce tabou est immédiatement accusé de dénigrer les vétérans de l’armée américaine. C’est un mécanisme de disqualification redoutablement efficace. Pourtant, le problème s’aggrave d’année en année. Les liens entre les attentats terroristes domestiques et l’armée sont rarement mis en avant ; leur corrélation avec la guerre contre le terrorisme est encore plus rarement établie — et l’occultation est ainsi presque systématique.
L’Histoire, pourtant, ne laisse guère de place au doute.
Timothy McVeigh, auteur de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995 — l’acte terroriste le plus meurtrier commis sur le sol américain avant le 11 septembre — était un vétéran de la première guerre du Golfe.
En 2012, Michael Wade Page, autre vétéran et suprémaciste blanc, a massacré des fidèles dans un temple sikh. Cette menace n’est pas théorique. Elle est réelle, documentée, et persistante.
Vous décrivez des soldats qui ne se considèrent pas comme des défenseurs des États-Unis, mais comme des « ennemis de l’intérieur en formation ». C’est une affirmation extrêmement forte.
Elle est pourtant bien documentée. De nombreux suprémacistes blancs n’ont aucune allégeance envers les États-Unis. Ils adhèrent à des idéologies telles que la théorie du complot antisémite ZOG — Zionist Occupied Government, le « gouvernement occupé par les sionistes » — et considèrent que la guerre en Irak a été menée au profit d’Israël. Le service militaire est à leurs yeux un entraînement financé par le contribuable, destiné à les préparer à leur propre guerre sainte. Pour certains, la politique électorale est sans intérêt : leur objectif est de déclencher une guerre civile raciale aux États-Unis, de renverser le gouvernement actuel et d’imposer un régime suprémaciste blanc.
L’affichage public par le secrétaire à la Guerre de symboles islamophobes ou liés aux croisades témoigne d’une acceptation tacite au sein de la hiérarchie, de même que la suppression progressive des règles interdisant les symboles suprémacistes blancs — leur port étant désormais souvent défendu au nom du Premier Amendement — ne relèvent pas de la négligence. De même que les tatouages de Pete Hegseth ne sont pas décoratifs, tous ces signaux de bienvenue adressés aux extrémistes au sein des forces armées — ces mêmes individus qui pilotent des avions au-dessus de l’Iran ou sont envoyés à Caracas dans le cadre d’opérations ayant fait des centaines de morts — sont parfaitement reçus.
Armer un suprémaciste blanc d’un M16 dans un pays étranger, l’exposer à des années de violence de masse, puis le renvoyer dans la société civile est dangereux.
Matt Kennard
L’armée américaine est-elle la seule à avoir connu un tel assouplissement de ses critères de recrutement ?
Il n’existe aucun parallèle comparable avec une autre armée occidentale ou européenne.
Aucune n’a été soumise à une pression d’une telle intensité — aucune n’a donc été contrainte d’abandonner ses réglementations.
La politique d’assouplissement des règles de recrutement sous Bush, puis sous Obama, n’était pas idéologique. Tous deux manquaient simplement du personnel nécessaire. Pour grossir les rangs, ils ont multiplié les mesures : relèvement des limites d’âge, réengagement de vétérans de l’époque du Vietnam pour les déployer en Irak et en Afghanistan, démarchage direct dans les lycées — des modifications législatives ayant permis aux recruteurs d’entrer en contact avec les élèves pour les encourager à s’engager dès l’obtention de leur diplôme. Dans la situation où ils étaient, toute puissance rationnelle aurait instauré la conscription. Les États-Unis ne l’ont pas fait.
Cela a-t-il eu des conséquences aussi sur les soldats ?
La durée des missions a en effet été prolongée et les intervalles entre les déploiements réduits, entraînant une pression psychologique considérable. Il en a résulté une véritable épidémie de syndrome de stress post-traumatique. Au pic de cette période de guerres, 21 vétérans se suicidaient chaque jour — ce chiffre dit à lui seul l’ampleur du désastre. Les rotations se sont poursuivies malgré des addictions non traitées à la drogue ou à l’alcool. Permettre à des soldats épuisés et traumatisés de servir aux côtés de recrues à risque a créé une situation explosive dont les conséquences perdurent.
Si les rumeurs d’invasion terrestre de l’Iran se confirmaient, le même scénario pourrait-il se reproduire ?
Rien n’indique que les leçons ont été tirées. Le problème n’est même pas reconnu. Ceux qui tentent de le soulever s’exposent immédiatement aux attaques. Kathleen Belew, universitaire américaine de renom, a publié un livre sur le mouvement paramilitaire aux États-Unis ainsi qu’un article dans le New York Times établissant les liens entre vétérans et suprémacistes blancs. Ces travaux lui ont valu d’être accusée d’anti-patriotisme, d’acharnement sur des héros nationaux. Cette mentalité — disqualifier quiconque soulève le sujet en le traitant d’ennemi de l’armée — ne permettra pas de résoudre un problème dont la gravité ne cesse de croître.
Car comme le montre très bien Belew, c’est la population américaine elle-même qui est en première ligne. Ces soldats ne rentreront pas chez eux pour se reconvertir paisiblement à la vie civile. Comme je l’ai dit précédemment, certains veulent lancer leur propre guerre sainte raciale sur le sol américain. Ils disposent désormais, pour ce faire, d’une formation militaire financée par l’État.
Vous dites que sous Obama et Biden, le Pentagone a assoupli ces restrictions par nécessité, faute de troupes suffisantes. Sous Trump, la logique est-elle différente ? Assiste-t-on désormais à une politisation délibérée de l’armée ?
À certains égards, ce qui était tacite a simplement été officialisé. Aujourd’hui, ceux qui sont au pouvoir semblent idéologiquement enclins à permettre aux extrémistes de servir dans l’armée.
Au mois d’août 2017, peu de temps après la manifestation « Unite the Right » à Charlottesville — un rassemblement néonazi et suprémaciste blanc dont les participants s’étaient heurtés à des contre-manifestants — Trump avait déclaré qu’il y avait « des gens bien des deux côtés ».
Pete Hegseth, avec ses tatouages et sa rhétorique de croisé, aurait prôné — avant de devenir secrétaire à la Guerre — le massacre de tous les musulmans.
Lorsque ce sont ces personnes qui façonnent la politique militaire, la levée des restrictions n’est probablement plus le résultat d’un simple laxisme dans leur application — elle est intentionnelle. Les jeunes néonazis portant des croix gammées tatouées peuvent désormais s’engager sans obstacle. Les garde-côtes ont récemment envisagé de supprimer les règles interdisant les croix gammées et autres symboles extrémistes.
La purge de « l’idéologie woke » dans l’armée s’inscrit-elle dans cette même logique ?
Dans la rhétorique d’Hegseth, « l’idéologie woke » semble désigner tout ce qui s’oppose à l’extrême droite. Trump a déclaré que cette dernière ne lui posait aucun problème — elle constitue, de fait, une partie de sa base électorale. C’est pourquoi ces politiques ont pu être formalisées et institutionnalisées aussi rapidement.
La grâce générale accordée par Trump à tous les condamnés du 6 janvier envoie un message clair : la violence paramilitaire est maintenant tolérée, voire encouragée.
Matt Kennard
Depuis le début de la guerre contre l’Iran, des rapports font état de commandants américains déclarant à leurs troupes qu’elles accomplissent l’œuvre de Dieu — certains évoquant explicitement l’Armageddon et le retour imminent de Jésus-Christ. Est-ce le produit d’une rhétorique encouragée depuis le sommet ?
Bush lui-même avait affirmé que Dieu lui avait demandé d’envahir l’Irak — mais la situation est aujourd’hui encore plus préoccupante.
Aux États-Unis, la base politique des sionistes chrétiens constitue une puissante force de motivation. Nombre d’entre eux croient que provoquer la fin des temps déclenchera leur ascension au ciel aux côtés de Jésus-Christ. C’est une croyance à laquelle Pete Hegseth fait montre d’adhérer sincèrement.
L’armée américaine est-elle en train de devenir une garde prétorienne au service de Trump plutôt que de la Constitution ?
Les propos d’Hegseth sur le président des États-Unis le révèlent clairement : sa loyauté va à Donald Trump en tant qu’individu, non à l’institution ni au pays.
L’analogie avec Rome s’impose. À son apogée, l’Empire romain régnait sur près de 20 % de la population mondiale. Sa chute, au Ve siècle, est souvent attribuée à la dégradation de son armée : Rome avait commencé à dépendre de recrues étrangères dont la loyauté allait à leurs provinces d’origine, et avait admis des soldats ne répondant plus aux standards de l’armée traditionnelle.
Un phénomène similaire est en train de se produire aux États-Unis.
La CIA a subi le même processus, perdant une grande partie de l’indépendance dont elle jouissait autrefois. Face à cette centralisation du pouvoir, aucune opposition significative n’a émergé. Le Parti républicain — qui s’était parfois opposé à Trump par le passé — s’est désormais largement rangé derrière lui. Et pendant ce temps, des étudiants sont arrêtés en pleine rue par des agents de l’ICE en civil pour avoir rédigé un article dans une revue universitaire. Un manifestant de Columbia a passé une année entière en détention sans inculpation. Ce qui semblait impensable hier se normalise.
Pensez-vous qu’un coup d’État militaire est envisageable aux États-Unis ?
La question a en tout cas cessé d’être purement hypothétique.
Il a été question de modifier la Constitution pour supprimer la limite des deux mandats présidentiels. Si cette tentative échoue, le risque que Trump cherche à se maintenir au pouvoir avec le soutien de l’armée est réel. Il a montré depuis 2020 qu’il n’a aucun respect pour les résultats électoraux. Pour lui, la démocratie et les règles constitutionnelles passent au second plan.
Les États-Unis sont de fait en train de devenir une « stratocratie » : environ la moitié du budget fédéral est consacrée à l’armée, le Pentagone gère plus de mille milliards de dollars par an, et les entreprises d’armement — étroitement liées à Trump — exercent une influence considérable sur les décideurs politiques.
Le président Eisenhower avait mis en garde contre cette dérive dans les années 1950. Ses avertissements n’ont jamais été aussi actuels.
Jouer les flux contre les stocks : après un mois de combats, l’Iran a montré au reste du monde la doctrine pour tenir en échec l’hyper-puissance américaine — personne n’a encore trouvé la réponse.
L’architecture militaire et stratégique de la guerre ouverte depuis le 28 février 2026 confirme une asymétrie fondamentale : l’Iran a structuré ses moyens pour une guerre longue, durable, fragmentée et asymétrique, tandis que les États-Unis et Israël ont conçu leurs dispositifs — stocks, doctrines, tempo — pour des guerres courtes ou moyennes, à très haute intensité mais à durée limitée.
C’est dans ce prisme temporel, au cœur d’un nouveau paysage où s’affirme l’axe Chine–Russie–Iran–Corée du Nord et où l’Inde et le Pakistan jouent de leurs ambiguïtés, qu’il faut lire les évolutions à venir au Moyen-Orient, y compris la future réouverture du détroit d’Ormuz et la montée aux extrêmes de la confrontation sino-américaine.
Dans la « guerre des stocks », l’Iran encaisse le long terme
Les missiles et les drones de Téhéran : une base industrielle pensée pour durer
Avant la guerre, l’arsenal balistique iranien était estimé entre 1 700 et 2 900 missiles balistiques. Certaines évaluations évoquaient jusqu’à environ 2 500 missiles spécifiquement balistiques.
Malgré la destruction d’environ la moitié de ses stocks lors de la « guerre des douze jours » de 2025 et la neutralisation de 1 500 missiles supplémentaires en production, l’Iran a reconstitué en quelques mois près de 900 missiles balistiques à moyenne portée (medium-range ballistic missiles, MRBM) passant d’environ 1 800 à 2 720 missiles, ce qui implique une cadence de production de 150–200 missiles par mois sur cette période.
Des estimations techniques indépendantes 1 confirment que l’architecture industrielle iranienne — « missile cities », fosses de coulée de propergols (combustible), lignes de production — permet une capacité physique de 136 à 217 missiles à propergol solide par mois, soit jusqu’à 2 600 missiles par an en régime maximal.
En pratique, les contraintes liées aux précurseurs chimiques et aux composants électroniques plaident plutôt pour une capacité soutenable d’au moins 100 missiles balistiques par mois sur plusieurs mois, ce qui reste très au-dessus du rythme de production occidental d’intercepteurs.
Sur les drones, l’Iran dispose également d’une capacité quasi-industrielle : les frappes récentes montrent qu’il peut lancer plusieurs milliers de drones en quelques semaines, tout en continuant à produire pendant le conflit, notamment des Shahed et dérivés, à la production très peu coûteuse, souvent assemblés à partir de composants importés et, contrairement aux missiles, sur des sites de production facilement déplaçables — rendant plus difficile leur élimination par l’ennemi.
La logique de production industrielle iranienne, par ces choix, n’est plus celle d’un « stock » figé mais d’un flux continu, alimenté par des filières globalisées d’électronique et de moteurs.
Les lanceurs : clef de voûte de la résilience iranienne
Le cœur de la résilience iranienne tient moins au nombre de missiles produits en valeur absolue qu’à la combinaison entre stocks, cadence de production et capacité à préserver ou régénérer ses systèmes de lancement.
Avant le 28 février 2026, les services israéliens et plusieurs évaluations ouvertes estimaient que l’Iran disposait d’environ 400 à 550 lanceurs balistiques — véhicules TEL et plateformes fixes enterrées — avec une valeur de référence fréquemment citée autour de 470 systèmes. Souvent dispersés dans des « missile cities » souterraines, dans des tunnels et sur des châssis civils modifiés, ces lanceurs constituent l’interface critique entre les stocks de missiles — Shahab‑1 (d’une portée d’environ 300 kilomètres), Shahab‑2 (~500 km), Qiam‑1 (700–800 km), Fateh‑110 (200–300 km), Fateh‑313 (~500 km), Zolfaghar (~700 km) et Dezful (~1 000 km) pour les SRBM, Shahab‑3 (~1 300 km), Ghadr‑1 (~1 600–1 950 km), Emad (~1 700 km), Sejjil (~2 000 km), Khorramshahr/Kheibar (~2 000–3 000 km), Haj Qassem (~1 400 km), Kheibar Shekan (~1 450 km) et les nouveaux Fattah‑1/2 (~1 400–1 500 km, à statut opérationnel encore discuté) pour les MRBM — et la capacité réelle à projeter le feu dans la profondeur.
Les premières semaines de la guerre ont vu un effort massif de contre‑force : selon l’armée israélienne, plus de 60 % des lanceurs iraniens ont été neutralisés dès le 5 mars, soit environ 300 TELs et plateformes détruits ou gravement endommagés, chiffre qui monte à 75 % quelques jours plus tard, avec 300 à 415 systèmes hors de combat. Les sources ouvertes convergent néanmoins pour dire qu’au 25 mars, l’Iran conserverait encore de l’ordre de 100 à 200 lanceurs, dont 100 à 120 pleinement opérationnels, capables de mettre en batterie des Shahab‑3, Ghadr‑1, Sejjil, Khorramshahr ou Kheibar Shekan pour frapper Israël ou les bases américaines jusqu’à 2 000–3 000 kilomètres, et des Qiam‑1, Fateh‑110/313, Zolfaghar ou Dezful pour saturer les objectifs du Golfe sur des distances de 200 à 1 000 kilomètres.
Surtout, les précédents post‑guerre des douze jours montrent qu’en l’absence de bombardement continu, Téhéran est capable de remonter d’environ 100 à 200 lanceurs en moins de douze mois — soit 50 à 100 lanceurs par an, 4 à 8 par mois — en réparant les TELs endommagés et en convertissant de nouveaux châssis lourds civils, même si les délais de remise en état varient de quelques semaines pour des dommages légers à plusieurs mois pour des structures et tunnels touchés en profondeur.
Autrement dit, si les frappes israélo-états-uniennes ont bien comprimé la capacité de salve iranienne — comme le montre l’effondrement de près de 90 % du rythme de tirs balistiques observé par la suite — elles n’ont pas pour autant supprimé la faculté de Téhéran à conserver un noyau de lanceurs dispersés, protégés, le rendant capable d’employer l’ensemble de son spectre balistique — du Fateh‑110 à 200 kilomètres au Sejjil et au Khorramshahr à 2 000–3 000 kilomètres — et, surtout, à régénérer progressivement cette capacité de lancement dans le temps long — ce qui est précisément la logique de guerre asymétrique prolongée que le régime a recherchée.
La contrainte des intercepteurs : pourquoi l’Occident est bloqué dans une logique de guerre courte
Un dispositif conçu pour l’intensité — pas pour la durée
Du côté états-unien et israélien, le contraste est frappant.
Les États‑Unis disposent de stocks importants d’intercepteurs Patriot et THAAD, mais ceux‑ci ne sont pas dimensionnés pour soutenir des mois de saturation à la cadence actuelle :
ils alignaient environ entre 530 et 630 intercepteurs THAAD fin 2025, avec une production annuelle de l’ordre de 35 à 45 intercepteurs — soit 3 ou 4 par mois.
de même pour les Patriot PAC‑3 MSE, ils disposaient de plus de plusieurs milliers d’exemplaires produits début 2026, avec une production d’environ 500 en 2024 et 600 en 2025, c’est-à-dire entre 40 et 50 par mois.
En revanche, la consommation observée depuis le 28 février est d’un tout autre ordre : plus de 800 intercepteurs Patriot ont été tirés en 5 jours, puis probablement 1 000 ou 1 200 sur les deux premières semaines — soit entre un et deux ans de production mondiale du système — pour contrer environ 2 000 drones et 500 missiles iraniens.
Les THAAD, ressource plus rare et beaucoup plus chère, sont employés en dizaines d’exemplaires supplémentaires, après déjà 100 à 150 missiles tirés lors de la guerre de juin 2025.
La conclusion du Center for Strategic and International Studies (CSIS) est claire 2 : si le Pentagone ne fait pas face à un effondrement immédiat de ses inventaires, chaque salve accélère la réduction d’un stock qui mettra des années à être reconstitué au rythme de production actuel — surtout en contexte de multi-théâtres (Iran, Ukraine, Pacifique).
Les différentes sources ouvertes parlent explicitement de « guerre des stocks » et soulignent que cette guerre est une course contre le temps, qui devient de plus en plus problématique pour les pays occidentaux : leur modèle suppose une guerre courte ou moyenne, pas un conflit de haute intensité prolongé.
La dépendance aux munitions intelligentes : notre vulnérabilité stratégique
Cette logique ne se limite pas aux intercepteurs. Elle s’étend en réalité à l’ensemble des munitions guidées (missiles de croisière, JDAM, JASSM, SM‑3/6, Aster, etc.).
Les forces occidentales s’appuient sur des systèmes très sophistiqués, mais chers et longs à produire. Selon le CSIS, les douze premiers jours de la guerre auraient coûté 16,5 milliards de dollars, avec un coût quotidien largement tiré par la consommation de munitions 3.
Les marges de manœuvre en production sont limitées : MBDA pour l’Europe, Lockheed Martin pour les Patriot et les JASSM, Raytheon pour le SM‑3, opèrent déjà à pleine capacité et ne peuvent pas multiplier par trois ou quatre leurs cadences sans investissements massifs et plusieurs années de délai.
Autrement dit, le système occidental sait frapper fort, mais pas nécessairement longtemps — ou du moins pas au rythme actuel — alors que l’Iran, avec des vecteurs moins chers et une doctrine de saturation, peut maintenir une pression soutenable sur plusieurs mois.
La longue guerre asymétrique de l’Iran
Une doctrine de saturation dispersée et incrémentale
Les rapports du Jewish Institute for National Security of America (JINSA) 4 et d’autres think tanks décrivent une doctrine iranienne centrée sur :
l’usage massif de short range ballistic missiles (SRBM), missiles de croisière et drones contre des cibles proches (bases américaines, infrastructures du Golfe) ;
la préservation des MRBM restants pour des frappes ponctuelles à haute valeur (Israël, installations critiques) et des effets de dissuasion ;
une capacité d’adaptation tactique : ajustement des salves, multi‑vecteurs (drones, missiles balistiques et missiles de croisière), attaques simultanées depuis plusieurs directions.
Cette architecture est adaptée à une guerre longue et asymétrique. Contrairement à ce que la propagande du régime avance, la République islamique ne s’est pas préparée à mener la bataille décisive : elle a développé une stratégie qui cherche à saturer les défenses sur le long terme, à user les stocks adverses et à maintenir le coût du conflit au‑delà de ce que les opinions publiques et les industries occidentales peuvent absorber.
Le fait que la majorité des frappes iraniennes soient désormais réalisées par des drones produits en flux continu est cohérent avec cette logique : le drone est aujourd’hui la munition d’attrition par excellence.
Une organisation industrielle résiliente et externalisée.
L’autre pilier de cette stratégie est la résilience industrielle : l’Iran a dispersé et enterré ses capacités de production, tout en s’appuyant massivement sur des chaînes d’approvisionnement externes pour l’électronique et les précurseurs chimiques.
L’analyse de débris de drones Shahed montre une forte dépendance à des composants occidentaux et asiatiques, acheminés via des hubs comme les Émirats arabes unis, la Turquie, l’Inde ou des pays d’Asie centrale.
La Chine, en particulier, est devenue un fournisseur clef de perchlorates (ammonium, sodium), essentiels à la production de propergols solides, ainsi que de micro‑électronique et de modules GNSS BeiDou — un système chinois de GPS.
Cette architecture en réseau — industrielle, logistique, technologique — fait que détruire des stocks ne suffit pas : tant que ces flux existent, l’Iran peut régénérer une partie de ses capacités, même sous bombardement, et maintenir une posture de déni et de harcèlement régional.
La nouvelle écologie stratégique de la guerre
Les « CRINK+ » : une architecture stratégique structurée par la Chine
Au‑delà de l’affrontement immédiat, la guerre iranienne révèle la consolidation d’une architecture stratégique élargie, où la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord — que l’on peut regrouper sous le sigle « CRINK » — forment un noyau dur autour duquel gravitent le Pakistan, l’Inde, l’Irak, la Syrie et, de manière ambivalente, la Turquie.
Pékin y occupe un rôle d’architecte implicite : fournisseur d’intrants critiques dans la chimie, l’électronique ou l’énergie, partenaire financier et diplomatique, gardien de « l’amitié sans limites » avec Moscou et de relations spéciales avec Islamabad et Pyongyang, et garant de corridors eurasiatiques via les Nouvelles routes de la Soie, qui donnent de la profondeur stratégique à Téhéran.
Moscou recycle vers l’Iran son expérience de guerre d’attrition et ses interdépendances énergétiques, tandis que la Corée du Nord et le Pakistan contribuent à l’écosystème balistique-nucléaire et à la diffusion de vecteurs et de savoir-faire.
Autour de ce noyau, l’Irak et la Syrie offrent des profondeurs logistiques et des terrains de projection pour les milices et les proxies, alors que la Turquie — puissance charnière entre l’OTAN et l’Asie — cherche à tirer parti du vide relatif laissé par les États-Unis de Donald Trump pour recomposer à son profit les équilibres en Syrie, en Irak, en mer Noire et au Caucase.
À la fois lâche et structurante, cette architecture en réseau ne se traduit pas par une alliance formelle mais par une convergence d’intérêts négatifs — affaiblir la centralité stratégique américaine, tester la résilience des stocks et des opinions occidentales, sécuriser les corridors énergétiques et commerciaux eurasiatiques — qui fait de la Chine le pivot silencieux de cette première guerre mondiale asymétrique, où l’arrière-front décisif se situe désormais en Asie plus qu’en Europe.
L’Inde, le Pakistan — et les autres puissances régionales
Si l’Inde et le Pakistan ne font pas formellement partie du réseau des CRINK, ils occupent à plusieurs égards une position structurante :
l’Inde cherche à préserver ses relations avec la Russie, à contenir la Chine et à sécuriser ses approvisionnements énergétiques tout en se rapprochant des États-Unis ;
le Pakistan maintient des liens politico‑militaires étroits avec la Chine et a entretenu par le passé des coopérations sensibles avec l’Iran et l’Arabie saoudite.
Les deux pays ont intérêt à ce que le détroit d’Ormuz finisse par rouvrir, mais pas nécessairement à ce qu’une victoire nette américaine détricote les équilibres régionaux d’où ils tirent une partie de leur levier.
Cette ambiguïté renforce l’idée que l’environnement stratégique se fragmente autour d’un centre de gravité asiatique, où la guerre en Iran est l’un des multiples fronts de la confrontation en gestation entre Washington et Pékin.
Ormuz : le stress test de la Deuxième guerre froide
Le détroit rouvrira — mais à quelles conditions ?
Les analystes de l’énergie s’accordent à considérer que le détroit d’Ormuz est trop central pour rester fermé durablement.
Cependant, la manière dont il rouvrira — accord fragile, arrangement tacite, présence accrue de marines asiatiques — dépendra pour beaucoup du rapport de forces perçu à l’issue de cette phase de la guerre :
si les États-Unis imposent une forme de statu quo en ayant entamé leurs stocks de munitions, l’Iran pourra revendiquer une victoire politique : avoir survécu à une offensive d’envergure ;
si l’Iran parvient à maintenir une capacité de nuisance résiduelle (missiles SRBM, drones) malgré les frappes, la réouverture d’Ormuz se fera sous la menace persistante de fermetures temporaires, ce qui structurera la prime de risque sur les marchés énergétiques.
Dans les deux cas, la conclusion pour Pékin, Moscou, Pyongyang et d’autres sera la même : le modèle occidental de guerre courte basée sur des stocks limités de munitions intelligentes est vulnérable à l’attrition.
Une attention clinique : l’Iran comme prélude à l’affrontement contre Pékin
Les rapports occidentaux le soulignent déjà : la guerre en Iran est observée avec une attention clinique depuis Pékin pour en tirer des leçons en vue d’un passage à l’acte autour de Taïwan ou en mer de Chine méridionale.
Washington et ses alliés doivent repenser la profondeur de leurs stocks, la diversification de leurs moyens — armes moins coûteuses, effector mix, drones — et la capacité de leur base industrielle à soutenir une guerre d’attrition longue.
L’axe CRINK, au contraire, voit désormais dans la stratégie iranienne une preuve qu’il est possible, avec des moyens inférieurs, de tenir face à la supériorité technologique occidentale en jouant sur les volumes, la dispersion et la durée.
Dans cette perspective, la guerre en Iran ne doit pas être lue comme un épisode isolé ou une parenthèse — mais comme le premier stress test grandeur nature d’un monde où la confrontation sino-américaine se fera autant dans des guerres d’attrition menées par procuration que par des affrontements directs.