10.02.2026 à 16:16
En proposant une critique du dernier grand livre de l'économiste Branko Milanovic, Andrea Capussela montre comment une analyse réaliste des origines politiques et économiques de notre temps pourrait ouvrir une brèche vers des temps nouveaux.
L’article La nouvelle grande transformation est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Je ne sais pas par quel miracle il a réussi à le faire poser aussi longtemps — vu les spasmes et les crises qui le secouent — mais le portrait du monde que Branko Milanović vient d’achever est remarquablement réussi. Et c’est bien là le problème : en se reconnaissant un peu trop fidèlement dans la toile, le monde pourrait bien réagir comme le pape Innocent X devant le chef-d’œuvre de Velázquez : « troppo vero ». Il faut dire qu’il ne s’y découvre pas sous son jour le plus flatteur.
Le plus difficile à accepter dans le dernier livre de Milanović est son pessimisme implicite à l’égard de la possibilité d’une réforme ou de tout changement positif. Cependant, avant de critiquer ce que l’ouvrage ne dit pas, il est préférable de dire ce qu’il dit, qui est souvent remarquable.
Il est particulièrement frappant de constater à quel point les dernières offensives de la Maison-Blanche — à l’extérieur : le Groenland, la capture de Maduro et du pétrole vénézuélien ; à l’intérieur : les assassinats de Minneapolis, la pression judiciaire sur la Réserve fédérale et la pression politique sur la Cour suprême — renforcent le cadre analytique proposée par The Great Global Transformations.
Milanović est un contributeur du Grand Continent et un ami, il faut le dire, mais les critiques faites à son livre confirment mes propos favorables ; la seule critique négative consiste à l’accuser de justifier Trump. Il est vrai qu’il ne dit jamais que l’homme orange est mauvais ou qu’il ne l’aime pas, mais fallait-il qu’il ajoute une autre accusation à celles déjà proférées ?
Même Tolstoï ne s’en prend pas à Napoléon ; il préfère le montrer sur le champ de bataille, indifférent au sang qu’il a versé. De même, Milanović explique quelles forces ont déterminé la victoire de Trump en 2017 et en 2024, les raisons de ses choix et pourquoi il est si dangereux. Je ne considère pas non plus comme élogieuse la remarque selon laquelle l’obscénité de Trump aurait permis de révéler la corruption qui restait auparavant hors de portée.
Une autre critique 1, par ailleurs favorable, soutient que Milanović confond capitalisme, mondialisation et néolibéralisme, et dévalorise ainsi la singularité du parcours de la Chine. Je n’entrerai pas dans cette discussion, qui ne concerne ni les thèses principales du livre ni les points que je vais commenter, mais je remarque que Milanović a consacré un autre livre, Capitalism, Alone 2, aux modèles occidental et chinois du capitalisme. Le dernier livre de Milanović, construit sur les bases posées par ce livre et par le précédent, Global Inequality 3, décrit plutôt les tendances qui ont façonné le dernier demi-siècle et qui jettent leur ombre sur les décennies à venir.
Milanović parle beaucoup des États-Unis et de la Chine, moins de la Russie, peu de l’Inde et du reste de l’Asie, très peu du reste de la planète. En décrivant les élites des pays retenus, il explique ainsi ce choix : les deux « géants » sont « paradigmatiques » des transformations mondiales en cours, et leur poids leur permet de les influencer 4. L’argument est donc plus général, et invite à voir dans l’évolution des États-Unis l’annonce de ce qui pourra se produire également en Europe.
La « grande transformation » qui donne son titre au livre résulte de l’essor économique et technologique de l’Asie, et en particulier de la Chine. Milanović rappelle qu’entre 1974 et 2022, la part de la Chine dans le produit mondial est passée de 2 % à 22 %, à pouvoir d’achat égal, avec une croissance annuelle moyenne par habitant de 7,7 %. Parallèlement, la part des États-Unis a chuté de 22 % à 15,5 %. En le rapportant à la durée qu’a exigée le développement d’autres pays — et à la taille de leur population — Milanović montre que ce bond en avant relève d’un tout autre ordre de grandeur que les épisodes jusqu’ici tenus pour exceptionnels (le Japon de 1952 à 1991, les États-Unis de 1865 à 1914).
Le réveil de l’Asie a largement comblé l’écart ouvert par la révolution industrielle, qui, il y a deux siècles, avait rompu un équilibre séculaire en propulsant la productivité, les revenus, la puissance militaire et l’influence politique de l’Europe occidentale — puis de l’Amérique du Nord — bien au-dessus de celles de l’Inde et de la Chine. Pour Milanović, ce rééquilibrage est un événement d’une importance comparable à cette rupture : il inaugure une nouvelle période historique.
Cette rupture relève peut-être moins de l’histoire économique — celle qui met le progrès technique au premier plan — que de l’histoire politique ; or c’est précisément sur ce terrain que Milanović s’aventure. La croissance chinoise a déplacé le centre de gravité de la production et du commerce mondial vers le Pacifique ; elle a créé les conditions d’un face-à-face géopolitique avec les États-Unis, redessiné la distribution mondiale des revenus et nourri, dans les pays occidentaux, un sentiment diffus d’insécurité économique et de mécontentement politique. À ce titre, l’écho du livre de 1944 de Karl Polanyi, 5, semble pour une fois parfaitement justifiée.
Pour Milanović, les sociétés occidentales sont désormais contraintes de choisir entre une droite d’inspiration trumpiste et les élites issues du néolibéralisme.
Andrea Capussela
L’autre phénomène qu’examine Milanović, en parallèle du réveil de l’Asie, est « la formation de nouvelles élites riches dans tous les grands pays du monde », toutes « bénéficiaires des politiques néolibérales » des quatre dernières décennies. Ces élites ont nourri, chez ceux que ces politiques ont laissés de côté, des « sentiments contre-révolutionnaires » croissants ; elles sont aujourd’hui la cible de l’« action rétrograde ou contre-révolutionnaire » menée par Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine et d’autres 6.
Ici, Milanović ne fait pas référence au « double mouvement 7 » de Polanyi, mais en parlant de la réaction des classes moyennes et inférieures des pays occidentaux, frappées par « la stagnation des salaires réels, la perte d’emplois et la généralisation de la précarité 8 », il écrit :
« Il fallait peut-être un Polanyi pour rappeler que la question n’était pas seulement affaire d’argent. Il s’agissait de respect de soi : avoir un travail, savoir quoi faire chaque matin, être un modèle pour ses enfants, ne pas dépendre de l’argent des autres 9. »
C’est sur ce deuxième thème que je vais me concentrer, en partant de l’association inhabituelle de ces trois hommes politiques sous l’épithète de « contre-révolutionnaires ». Mais il convient d’abord d’évoquer les liens que Milanović établit entre l’ascension de ces nouvelles élites et le réveil de l’Asie.
L’ascension de nouvelles élites et le réveil de l’Asie. sont la conséquence de la mondialisation néolibérale. Tous deux ont joué contre les classes moyennes et inférieures de l’Occident, dont les revenus et le statut ont perdu du terrain tant par rapport aux élites, qui s’éloignaient de plus en plus d’elles, que par rapport à la nouvelle classe moyenne mondiale, qui les pressait par le bas ; tous deux ont également provoqué « la fin du néolibéralisme mondial 10 ».
D’une part, la croissance chinoise a bouleversé l’ordre international unipolaire qui avait structuré la mondialisation pendant quatre décennies : hiérarchique et dominé par les États-Unis, cet ordre s’est montré incapable d’intégrer une puissance d’une telle ampleur ni d’absorber la tension géopolitique qui en a résulté. D’autre part, la mondialisation, la doctrine néolibérale qui l’a portée et les nouvelles élites qu’elles ont fait naître sont devenues la cible de la révolte populiste et des poussées contre-révolutionnaires évoquées plus haut. Ébranlé de l’extérieur comme de l’intérieur, le néolibéralisme mondial a fini par céder.
En Occident, ce néolibéralisme s’est transformé en « libéralisme national marchand (national market liberalism) ». Ce modèle conserve la matrice néolibérale dans l’organisation de l’économie intérieure, mais renonce à l’internationalisme et au cosmopolitisme pour adopter le nationalisme et le mercantilisme— au prix de l’abandon de plusieurs acquis essentiels du libéralisme classique.
C’est le portrait des politiques de Trump II : à l’extérieur, des droits de douane discriminatoires, des sanctions, des menaces, voire le recours illégal à la force ; à l’intérieur, des baisses d’impôts, la déréglementation, l’usage de la violence contre les indésirables et les opposants, ainsi que des pressions exercées sur toute forme de pouvoir indépendant.
Dans ce contexte, la question est de savoir si la conjonction du repli de la mondialisation et de la régression des régimes nationaux peut être enrayée, ou si elle est appelée à se généraliser — du moins en Occident.
Après avoir illustré la redistribution géographique de la production et des revenus, Milanović aborde dans le deuxième chapitre ses effets sur les relations internationales.
Milanović commence par une revue critique des théories disponibles, en commençant par celles selon lesquelles le libre-échange international favorise la coopération et la paix, comme le « doux commerce » de Montesquieu, pour qui la paix est atteinte par l’interdépendance économique, ou l’idée d’Adam Smith, pour qui le commerce favorise la convergence économique et technologique entre les nations, créant un équilibre des forces et décourageant les conflits non pas par interdépendance, mais par crainte réciproque.
L’auteur aborde ensuite les théories qui affirment, au contraire, que le commerce génère instabilité et conflit : c’est d’abord la thèse de John Hobson, Lénine et Rosa Luxembourg, avancée avant la Grande Guerre puis reprise pour l’expliquer, selon laquelle la cause profonde du conflit était la « concurrence impérialiste », alimentée par la pression d’investir à l’étranger les capitaux que la faiblesse de la consommation intérieure ne rémunérait pas suffisamment. Plus tard, Joseph Schumpeter, bien qu’ayant affirmé l’irrationalité « atavique » de l’impérialisme, a reconnu de manière similaire la potentielle agressivité externe de la forme de capitalisme qu’il jugeait la plus efficace et prévoyait dominante : le capitalisme monopolistique 11.
Dans une large mesure, conclut Milanović, ce sont les conditions contingentes qui déterminent laquelle de ces logiques prévaut. Jusqu’à la première décennie de ce siècle, la Chine et les États-Unis ont coopéré pacifiquement, par intérêt mutuel et interdépendance, mais aussi souvent par aversion commune pour Moscou. Depuis s’est ouverte une phase de « concurrence impérialiste », non pas tant pour la domination des ressources, des marchés et des territoires extérieurs, comme dans la période précédant 1914, mais pour la domination « des règles qui régissent les relations économiques internationales 12 ».
Comme le prédit la seconde catégorie de théories, le passage de la coopération au conflit s’explique moins par la disparition d’un adversaire commun que par l’enchevêtrement de déséquilibres économiques internes : aux États-Unis, la stagnation des salaires réels et la perte d’emplois, largement liées aux importations chinoises et aux délocalisations ; en Chine, la pression exportatrice résultant d’un niveau de consommation intérieure trop faible. Le tournant survient lorsque, aux États-Unis, le mécontentement des classes moyennes commence à menacer le contrôle politique des élites structurées autour du duopole des centristes démocrates et républicains. Si la crise de 2008 en accélère la cristallisation, la victoire de Trump en 2016 en marque l’explosion.
À ce stade, les élites américaines avaient deux options pour se protéger : « changer les règles de la mondialisation afin qu’elle ne touche plus les classes moyennes » ou « augmenter leurs revenus en taxant davantage les riches 13 ». Elles ont choisi la première option, faisant peser sur l’ordre international le poids de leur tentative d’apaiser la révolte électorale à laquelle elles étaient confrontées. Cela explique à la fois les mesures protectionnistes ou hostiles à la Chine des administrations Trump I et Biden, ainsi que le déluge de droits de douane de Trump II et ses autres politiques « anti-mondialisation ».
Milanović écarte implicitement une lecture thucydidéenne des relations sino-américaines, selon laquelle l’hégémon ne saurait tolérer l’ascension d’un rival. Il soutient au contraire qu’au moment du basculement de la coopération au conflit, « la Chine ne menaçait pas encore la domination américaine [en Asie] » et que, sans ces facteurs internes, « la rivalité géopolitique entre les États-Unis et la Chine serait apparue beaucoup plus tard — voire jamais 14 ».
Lorsqu’il aborde la perspective du « dépassement » chinois, en revanche, le raisonnement de Milanović change d’échelle. D’ici vingt ou trente ans, non seulement l’économie chinoise devrait représenter le double de celle des États-Unis en parité de pouvoir d’achat, mais le nombre de Chinois riches — en prenant pour seuil le revenu médian américain — excédera celui des « riches » américains. C’est ce second indicateur, précise-t-il, qui est le plus révélateur. Il ajoute aussitôt que la perspective de ce dépassement redonne une « base rationnelle » aux politiques hostiles à la Chine et à la mondialisation : même au prix d’un ralentissement de la croissance américaine, leur objectif est de « provoquer un ralentissement encore plus important de la croissance chinoise et de retarder le dépassement et la remise en cause plus sérieuse de la suprématie économique américaine par la Chine 15 ». Le même raisonnement vaut pour les relations politiques internationales : si rien ne l’entrave, la Chine pourra bientôt revendiquer un statut que Washington ne sera pas disposé à lui reconnaître 16.
Une réaction s’est élevée contre les élites filles du néolibéralisme mondial : selon les mots de Milanović, le ressentiment populaire les a associées à ses « effets sociaux néfastes ».
Andrea Capussela
On retrouve là une lecture éminemment thucydidéenne qui, inversée, s’inscrit assez bien dans la logique d’Adam Smith : en cherchant à ralentir l’ascension chinoise, Washington tenterait d’empêcher l’établissement de cet équilibre des forces qui, une fois stabilisé, fait naître la paix de la crainte réciproque. Milanović ne coordonne pas explicitement ce récit thucydidéen avec celui — que je viens de résumer — centré sur les déséquilibres économiques internes ; mais les deux interprétations ne sont nullement exclusives 17.
La seconde moitié du livre, qui examine les élites et régimes nationaux, traite presque exclusivement des États-Unis, de la Chine et de la Russie.
En Occident, Milanović observe l’avènement de « nouvelles classes dirigeantes » et d’un « nouveau capitalisme ». Aux côtés de ceux qui sont riches grâce au capital qu’ils possèdent ou aux salaires qu’ils perçoivent, une figure presque inconnue du capitalisme classique s’est répandue : celle des personnes qui ont à la fois des revenus élevés provenant du capital et des revenus élevés provenant du travail. Ce phénomène apparaissait déjà dans Capitalism, Alone, et fait ici l’objet d’une analyse empirique approfondie : à l’issue d’une longue progression, aux États-Unis, 30 % du décile supérieur de la distribution des revenus est désormais composé de personnes qui appartiennent à la fois au décile supérieur de la distribution des revenus du capital et au décile supérieur de la distribution des revenus du travail.
Pour désigner ce phénomène, Milanović a forgé le terme homoploutia, qui renvoie à la contribution égale des deux sources de richesse. Aux États-Unis, « l’élite homoploutique » représente 3 % de la population (soit 30 % des 10 % les plus riches) ; dans un pays moins développé, le Mexique, « l’homoploutie » est beaucoup plus faible (moins de 10 % [des 10% les plus riches 18]) ». En Europe occidentale, elle atteint un niveau intermédiaire, situé entre 20 % et 25 %, en progression constante.
Milanović reconnaît deux voies vers l’homoploutie. L’une est héréditaire : le capital de la famille d’origine garantit des avantages en termes d’éducation et d’opportunités, qui se traduisent souvent par des salaires élevés. L’autre est la voie du succès individuel : « de bonnes études, de la chance, un travail acharné et un salaire élevé 19 », qui permettent de réaliser des économies substantielles et de percevoir des revenus du capital — ce qui, bien sûr, ouvrira également la voie héréditaire à la génération suivante.
La qualité de l’éducation reçue et les qualifications académiques obtenues jouent un triple rôle. Elles facilitent la reproduction de la nouvelle élite et, en même temps, elles érigent une barrière entre celle-ci et les classes inférieures, d’autant plus haute que l’éducation de qualité est coûteuse 20. L’ascension de cette nouvelle élite semble en effet avoir contribué au déclin de la mobilité sociale observé au cours des dernières décennies.
Associés à des revenus élevés et à la croyance dans le principe méritocratique, leur éducation et leurs qualifications académiques confèrent en outre une confiance en soi aux membres de l’élite homoploutique, convaincus que leur position dans la société « reflète leur grande valeur intellectuelle et morale 21 ». De manière cohérente, leur profil idéologique met en avant les valeurs de l’éducation, du dévouement au travail et de la propriété privée.
Si elle approche les 10 % de la population, conclut Milanović, cette élite sera « imprenable » : protégée des fluctuations des salaires réels et des rendements du capital, car bénéficiaire des deux, vaste, homogène, idéologiquement cuirassée, sûre d’elle-même. Dès à présent pourtant, son ascension marque une rupture, car elle révèle que la classe « professionnelle-managériale » n’a pas supplanté la classe des capitalistes — comme le prédisait la théorie de la société managériale — mais qu’elle s’est « fusionnée » avec son sommet 22. Cette fusion a créé une nouvelle forme de capitalisme, dont la singularité reflète la nature double de l’homoploutie : étant riche en facteurs de production, l’élite issue de cette fusion a « résolu » en son sein le conflit perpétuel entre le capital et le travail : « C’est peut-être la seule évolution du capitalisme moderne qui surprendrait Marx », commente Milanović 23.
En parallèle du cas occidental, la nouvelle élite chinoise, plus restreinte — elle représente environ 1,5 % de la population urbaine — présente des caractéristiques similaires. Contrairement aux élites précédentes, elle tire ses revenus pour partie du secteur privé et pour partie de la corruption, comme elle remplace les qualifications académiques de ses homologues occidentaux par l’appartenance au Parti communiste.
Une réaction s’est levée contre les élites issues du néolibéralisme mondial : le ressentiment populaire les a tenues pour responsables de ses « effets sociaux néfastes » et, avec la mondialisation elle-même, les a placées dans le viseur de trois expressions « contre-révolutionnaires » : Trump, Xi et Poutine.
Bien qu’ils aient fondamentalement grandi dans le même « système d’accumulation de richesse et de pouvoir » qui a produit ces élites, ces trois « contre-révolutionnaires » veulent désormais « les contenir, les repousser, les briser » et « renverser [leur] hégémonie idéologique 24 ». Le caractère défensif de leur réaction — qui mériterait d’être lue pour prolonger l’étude importante d’Arnaud Miranda sur les Lumières sombres — explique à la fois l’épithète que choisit Milanović pour les qualifier et le doute qu’il fait planer sur leurs chances de succès.
L’interprétation que Milanović propose du cas chinois tranche avec celles que l’on rencontre le plus souvent : l’objectif de Xi est d’affirmer le pouvoir du parti sur la nouvelle élite, qui menaçait d’en prendre le contrôle, tout en défendant « l’autonomie de l’État » face au secteur capitaliste de l’économie 25. Xi, lui aussi, mène une bataille « contre l’esprit du temps » : elle explique à la fois la campagne qui a été conduite contre la corruption et les brides imposées aux « nouveaux oligarques », la promotion du rôle des entreprises publiques dans les secteurs de haute technologie et la lutte contre la pauvreté rurale et les inégalités des chances 26.
Aux États-Unis, le ressentiment contre les élites issues du néolibéralisme mondial a nourri deux formes de populisme : l’une de droite, incarnée par Trump ; l’autre de gauche, portée par les principaux perdants des dernières primaires concurrentielles du Parti démocrate — Bernie Sanders en 2016 et 2020, et Elizabeth Warren en 2020.
Ces défaites répétées, l’élection de 2024 devant être comptée comme l’une d’entre elles à titre indirect, expliquent probablement pourquoi Milanović, après l’avoir mentionné, ne dit pas un mot sur le populisme de gauche : dans sa préface, il évoque brièvement 27 des coalitions « vagues » de « mécontents » qui se sont formées dans presque tous les pays occidentaux contre l’ordre néolibéral, sur la vague de la « révolte populiste » : il n’est donc pas fait uniquement référence à la droite démagogique.
Même lorsqu’elles sont parvenues au pouvoir, ces coalitions ont vu leur aspiration au changement se briser sur leur « confusion idéologique et leur incapacité à concevoir et à mettre en œuvre des politiques alternatives [à celles du néolibéralisme] ». Le cas du Mouvement 5 Étoiles italien — et des deux premiers gouvernements auxquels il a participé, l’un avec la droite xénophobe de Matteo Salvini, l’autre avec les centristes et les progressistes — en offre un exemple parlant. Pour Milanović, la pression des « mécontents » n’aura eu, pour l’essentiel, que cette portée : avoir « mis fin à l’hégémonie du néolibéralisme mondial et ébranlé le pouvoir ainsi que les bases idéologiques et culturelles des nouvelles élites ».
Leur pression a contribué à ouvrir la voie à Trump, qui a ensuite recomposé les ruines de l’ancien ordre selon le modèle du « libéralisme national marchand » — alliant dans une logique profondément impériale néolibéralisme à l’intérieur et mercantilisme à l’extérieur.
Les doutes que Milanović exprime quant à la réussite de ce modèle tiennent exclusivement à la force économique, idéologique et culturelle des élites issues du néolibéralisme 28. L’analyse implicite est la suivante : les sociétés occidentales seraient désormais sommées de choisir entre une extrême droite d’inspiration trumpiste et les élites néolibérales, entre le libéralisme national marchand et le retour au néolibéralisme. Aucune troisième voie n’est envisagée — pour reprendre la formule de Margaret Thatcher, there is no alternative.
L’ascension de nouvelles élites et le réveil de l’Asie sont la conséquence de la mondialisation néolibérale. Tous deux ont joué contre les classes moyennes et inférieures de l’Occident.
Andrea Capussela
Cette analyse sonne comme une gifle salutaire pour les progressistes occidentaux, populistes ou non, souvent prisonniers d’une sorte de confuse pureté idéologique et d’une faiblesse conceptuelle nées de leur incapacité à prendre au sérieux le phénomène trumpiste et les transformations géopolitiques en cours. À long terme, toutefois, l’exclusion de toute alternative progressiste paraît discutable : leur inconséquence peut être corrigée 29 et le libéralisme national marchand ne constitue pas un équilibre stable : même s’il résiste à la contre-réaction des élites néolibérales, les causes économiques du mécontentement persisteront, et rien ne dit que les croisades contre des boucs émissaires continueront longtemps de mobiliser l’électorat potentiel des progressistes.
L’exclusion des progressistes — absents de l’horizon analytique du livre — s’explique peut-être par le choix de Milanović, au terme d’une enquête minutieusement ancrée dans les données empiriques et entièrement centrée sur le jeu des forces structurelles, de ne pas faire place aux espoirs que pourrait porter le mouvement des idées.
Le chapitre final, bref et radical, tourne entièrement autour des passions de l’âme. Milanović développe ici un argument qui mène de la propriété à la guerre par le biais de la cupidité et du nationalisme.
L’idée de Milanović est la suivante : sous le régime du libéralisme national marchand promu par Trump, la défense de la propriété aurait pris une importance telle qu’elle a encouragé la cupidité individuelle et sa diffusion dans l’ensemble de la société. Si le passage où il avance cet argument me laisse perplexe, j’en accepte volontiers la conclusion ; il est en effet probable que la cupidité s’intensifie et se généralise lorsque, pendant deux générations, responsables politiques et intellectuels influents répètent chaque jour : « Enrichissez-vous ! »
Les passages suivants, étayés par des exemples éclairants, me semblent en revanche convaincants. Sur la cupidité, Milanović se réfère à Platon. La valeur que nous attribuons aux choses que nous désirons dépasse leur utilité intrinsèque, car elle inclut « l’image de richesse et de pouvoir » que leur possession transmet aux autres 30. Comme le désir de projeter cette image sur les autres est proprement illimité, il se traduit par une cupidité tout aussi illimitée. Dans tous les domaines de la vie, ce désir alimente « notre obsession pour la propriété » : l’acquérir est devenu « l’objectif suprême », non seulement pour le « plaisir hédoniste » que nous en tirons, mais aussi parce qu’elle « démontre la valeur de la personne 31 ». La cupidité, poursuit Milanović, est également la source du nationalisme. Celui-ci naît de la crainte que d’autres communautés aient plus que la nôtre, et du désir que notre relative abondance par rapport à elles se maintienne « pour toujours ».
Comme chez Tacite, les derniers mots du livre tombent comme une lame : « Les guerres sont notre moyen d’atteindre ce ‘pour toujours 32.’ »
Cette phrase éclaire tout ce qui précède. Si la plupart des critiques du livre de Milanović ne s’attardent pas sur ce dernier chapitre, peut-être intimidées par sa dureté calme mais inexorable, il me semble au contraire nécessaire de le commenter : non pas pour le démolir, mais pour ouvrir entre les blocs de granit qui le composent une fissure suffisamment large pour laisser passer un peu de lumière.
Faisons donc un pas en arrière.
χρήματα δ᾽ ἱμείρω μὲν ἔχειν, ἀδίκως δὲ πεπᾶσθαι | οὐκ ἐθέλω :
(Je désire avoir des richesses, mais je ne veux pas les posséder injustement)
(Solon, VIIe-VIe siècle av. J.-C., Élégie aux Muses, 7-8, trad. Louis Humbert 33)
Dans ses Operette morali, publiées en 1827 34, Giacomo Leopardi met en scène une conversation entre un professeur de lettres et Salluste, historien romain de l’époque de César. Devant ses étudiants, le premier critique un passage du second, qui surgit de nulle part et demande des explications. Sans sourciller, le professeur insiste sur le fait que ce passage viole la règle rhétorique selon laquelle, dans les circonstances données, celui qui invoque une série de valeurs de rang différent doit les disposer dans un ordre ascendant et non descendant.
Salluste objecte que sa série — richesse, honneur, gloire, liberté, patrie — est justement ascendante. Le professeur lui démontre que c’est le contraire qui est vrai : la richesse prime sur l’honneur et la gloire, la liberté « ne compte pas », et la patrie n’existe plus que « dans le vocabulaire ». Entre son époque et 1827, commente alors Salluste, il existe manifestement « un certain écart d’opinions et de mœurs ». Pourtant, il demande au professeur d’effacer l’ancienne série et lui dicte la nouvelle, réduite et inversée.
Le réveil de l’Asie a largement comblé l’écart creusé par la révolution industrielle qui, il y a deux cents ans, a rompu un équilibre séculaire.
Andrea Capussela
Ici, Leopardi se moque de nous ou critique la désinvolture du très riche Salluste, qui, précisément dans l’œuvre que le professeur commentait — la Conjuration de Catilina, publiée quelques années après que Salluste eut été jugé pour concussion — fustigeait la cupidité et les richesses qui avaient bouleversé l’ancienne échelle des valeurs. Il se moque de même, ou nous invite à réfléchir, lorsqu’il met dans la bouche de son professeur la thèse de Théognis, poète grec du VIe siècle avant J.-C., selon laquelle il faut rechercher la richesse à tout prix.
Théognis soutenait pourtant l’inverse. Membre de l’aristocratie foncière de Mégare, ce poète aujourd’hui méconnu assiste à l’essor de l’économie monétaire et marchande qui érode la domination de sa classe. À la différence de Solon — aristocrate comme lui — il refuse toute médiation entre anciens et nouveaux groupes sociaux : réactionnaire plutôt que simplement conservateur, nostalgique et pessimiste, Théognis déplore la diffusion de la richesse nouvelle, qui mêle déjà le sang noble à celui du peuple. Mais il a la lucidité d’ajouter que la pauvreté est pire encore — et qu’il faut la fuir à tout prix.
La condamnation de la cupidité que fait Théognis est sans appel : nécessairement illimitée, elle ruine la personne et la société. Si, sur ce point, Théognis rejoint Milanović, faut-il soutenir que les deux ont raison ?
Leopardi comme Théognis rappellent que la cupidité est un problème ancien et jamais résolu : la guerre entre les cités grecques était d’ailleurs endémique. Si cette perspective n’a rien de très rassurant, comme le suggère l’épigraphe de Solon — « Je désire avoir des richesses, mais je ne veux pas les posséder injustement » —, il n’en reste pas moins qu’il existe de meilleures et de pires manières de gouverner ce problème.
Si nous la réduisons à ses termes les plus concrets, en effet, la justice à laquelle Solon fait référence dans son vers n’est qu’un ensemble de contraintes que la société impose au citoyen pour contenir sa cupidité, que nous supposons illimitée. Ces contraintes varient au cours de l’histoire, peuvent être plus ou moins efficaces, et sont influencées par d’autres institutions — règles écrites et normes sociales — que les sociétés héritent du passé ou choisissent de se donner.
Ébranlés par des tensions sociales menaçant de tourner à la guerre civile, les Athéniens confièrent à Solon, au début du VIe siècle, la tâche de réformer leurs institutions politiques et économiques — dans un contexte où, comme aujourd’hui, l’avidité des élites comptait parmi les causes de la crise. Solon suivit une voie résolument médiane entre les exigences des puissants et celles des citoyens ordinaires, mais ses réformes n’en furent pas moins radicales : sans doute ne procéda-t-il pas à une redistribution des terres, mais il annula ou allégea les dettes, abolit la servitude pour insolvabilité et ouvrit l’assemblée à l’ensemble des citoyens.
En Occident, à l’inverse, les dix-huit années écoulées depuis la crise de 2008 n’ont produit que peu de réformes — timides et discontinues. Le contraste avec les deux premières décennies de l’ère néolibérale, marquées par des transformations profondes et systématiques, est saisissant.
Alors même que la cupidité s’est intensifiée et diffusée, nous avons manqué de réformes capables de nous doter d’institutions aptes à contenir cette passion de l’âme et à l’orienter vers des fins socialement souhaitables. Autrement dit, le problème n’est peut-être plus tant la cupidité elle-même que la confusion idéologique, la faiblesse conceptuelle des progressistes et leur incapacité à parler aux classes moyennes et défavorisées — ayant peut-être oublié le mot de Talleyrand : « Les mécontents, ce sont des pauvres qui réfléchissent ».
Le pessimisme affiché dans le dernier chapitre de Milanović prolonge ainsi son pessimisme implicite quant à la possibilité d’une alternative progressiste et en fournit la clef. Mais la charge de démontrer la vanité d’une telle alternative incombe à ceux qui la proclament — et Milanović ne s’y est pas même essayé. Dans Capitalism, Alone, pourtant, il esquissait lui-même des pistes de réforme : sceptique quant au réalisme et à l’efficacité d’un relèvement substantiel de la fiscalité, il proposait des mesures destinées à réduire la concentration du capital et les inégalités d’accès à une éducation de qualité 35.
Il faut donc voir dans cette lacune un signe encourageant : tant que cette preuve n’aura pas été apportée, il vaudra la peine de chercher une alternative qui ne soit ni le libéralisme national trumpiste ni le simple retour au néolibéralisme.
L’article La nouvelle grande transformation est apparu en premier sur Le Grand Continent.
09.02.2026 à 07:00
Ni néolibéralisme, ni protectionnisme…
Les catégories les plus utilisées ne permettent pas de cerner précisément la matrice de la doctrine économique des extrêmes droites en Europe et aux États-Unis.
À partir d'une base de données exclusive, Inga Rademacher analyse l'émergence d'un nationalisme financier où la puissance de l'État est mise au service du marché et de la finance globale.
L’article La nouvelle politique financière de l’extrême droite : une enquête quantitative exclusive est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Les tentatives de qualification du projet de politique économique de l’extrême droite sont en général dominées par deux points de vue contradictoires. D’un côté, les partis d’extrême droite sont présentés comme menant un projet de résistance contre le néolibéralisme, hostile à la finance, à la mondialisation et à l’orthodoxie du marché. De l’autre, on considère les partis d’extrême droite comme les héritiers du projet néolibéral, poursuivant voire approfondissant le programme politique libéral des quarante dernières années.
Ces deux interprétations simplifient une réalité bien plus complexe : le projet économique de l’extrême droite est bien moins semblable d’un pays à l’autre que nous le supposons actuellement.
Quiconque suit de loin l’actualité financière sait que les politiques de Giorgia Meloni en matière de marchés financiers ne sauraient être plus différentes de celles de Donald Trump. Alors que Meloni prône des réformes « anti-finance » — notamment la protection des entreprises nationales contre les rachats étrangers, la mise en place d’une taxe sur les bénéfices exceptionnels des banques et la recherche d’un contrôle étatique sur le crédit —, Trump a poursuivi la déréglementation financière et les réductions d’impôts afin de soutenir l’expansion du pouvoir des marchés financiers.
Dans un livre en cours d’écriture, j’explore les complexités du projet économique de l’extrême droite en se concentrant sur la politique des marchés financiers. Mes recherches mettent en évidence ces différences dans les programmes politiques d’extrême droite. Celles-ci découlent de visions distinctes développées par l’extrême droite sur la manière de relancer avec succès l’économie nationale, visions qui dépendent de manière cruciale de la position de chaque économie sur les marchés financiers mondiaux.
Afin de démontrer cette thèse, j’ai établi une base de données sur les intentions politiques dans le domaine des politiques des marchés financiers pour neuf partis d’extrême droite dans les économies de marché avancées, sur la période 2010-2024. Les partis inclus sont le Rassemblement national (RN, France), l’Alternative für Deutschland (AfD, Allemagne), la Solution grecque (Grèce), les Fratelli d’Italia (FdI, Italie), le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ, Autriche), le Partij voor de Vrijheid (PVV, Pays-Bas), l’Union démocratique du centre (UDC, Suisse), Reform UK (Royaume-Uni) et, aux États-Unis, les républicains américains sous la direction de Trump. La base de données analyse le comportement de vote — et les raisons présidant au vote — sur une série d’initiatives législatives liées à la finance.
La conclusion la plus frappante qui ressort des données est la grande diversité des programmes financiers d’extrême droite d’un pays à l’autre.
Tous les partis susmentionnés utilisent une rhétorique nationaliste pour répondre aux initiatives politiques dans le domaine de la finance, mais ils les traduisent en intentions politiques assez différentes.
Je distingue trois régimes distincts.
Les partisans du marché du crédit (FdI, RN, Solution grecque) prônent un contrôle étatique fort sur le crédit et le secteur bancaire afin de protéger les entreprises nationales des pressions financières étrangères.
Les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV) embrassent les marchés mondiaux des capitaux, mais cherchent à ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers nationaux.
Les mondialistes gestionnaires d’actifs (UDC, Reform UK et les républicains de Trump) poursuivent un nationalisme largement libéral qui soutient les entreprises nationales de gestion d’actifs.
Chaque régime peut être placé sur un spectre politique, selon la façon dont ils considèrent les marchés financiers — depuis un bord envisageant la finance comme fournisseur de capitaux pour l’investissement productif jusqu’à un autre, opposé, autorisant les marchés financiers à opérer de manière largement indépendante de l’économie productive.
À une extrémité de ce spectre se trouve un groupe envisageant une forme d’autoritarisme productif qui cherche à reconstruire la capacité industrielle nationale. Alors que le groupe intermédiaire combine des éléments des deux, l’autre extrémité du spectre rassemble des acteurs poursuivant un autoritarisme extractif qui renforce le pouvoir des gestionnaires d’actifs et des marchés financiers mondiaux, en privilégiant les rendements basés sur les commissions, la liquidité et l’expansion du marché plutôt que les investissements productifs.
L’opposition entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite.
Inga Rademacher
Si les interprétations courantes — selon lesquelles l’extrême droite serait soit anti-finance, soit néolibérale — ne constituent pas des prismes analytiques utiles pour comprendre ces régimes, le concept de capitalisme autoritaire d’État de Max Horkheimer 36 offre une perspective autrement plus pertinente.
Après avoir étudié les régimes fascistes et nazis de l’entre-deux-guerres, Horkheimer soutenait que l’autoritarisme d’extrême droite était apparu à un moment où le capitalisme était en crise profonde. Après des décennies de concentration du capital par l’intermédiaire du capitalisme monopolistique, l’accumulation du capital par des moyens privés avait atteint ses limites et l’État fasciste était devenu la seule institution capable de sauver le système.
Selon Horkheimer, l’autoritarisme d’extrême droite ne relève pas des catégories courantes de la politique économique d’après-guerre — réglementaire ou néolibérale –, mais constitue un projet entièrement différent dans lequel l’État prend le contrôle du capitalisme pour assurer sa survie. La propriété privée et la recherche du profit restent centrales, mais la plus-value est de plus en plus gérée par un « capitaliste collectif » : un État qui dirige la production, alloue les ressources et discipline la main-d’œuvre tout en protégeant le pouvoir des élites industrielles et financières.
Mais le monde économique esquissé par Horkheimer n’existe plus.
Depuis l’entre-deux-guerres, les économies de marché avancées se sont beaucoup transformées, notamment en raison de l’essor de la finance. Alors que le capitalisme monopolistique concentrait le pouvoir industriel, le capitalisme actuel repose davantage sur une concentration du pouvoir financier. Plus important encore, les marchés financiers ont radicalement changé depuis les années 1990 avec l’essor du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Comme l’affirme Ben Braun 37, ce capitalisme a donné naissance à un nouveau régime des marchés financiers dans lequel les gestionnaires d’actifs conventionnels et alternatifs — fonds communs de placement, fonds d’investissement cotés en bourse (ETF), fonds de pension, fonds de capital-investissement et fonds spéculatifs — sont devenus les principaux détenteurs de capitaux, concentrant le contrôle des actifs des entreprises et des flux d’investissement dans un petit nombre d’institutions actives à l’échelle mondiale telles que BlackRock, Vanguard et Blackstone. Ces institutions ont principalement leur siège dans des économies dotées de centres financiers puissants, tels que les États-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse.
Aujourd’hui, le capital est donc concentré dans le domaine de la finance — et de manière très inégale entre les pays. C’est cette donnée fondamentale qui façonne les différentes capacités des acteurs d’extrême droite à réaffirmer le contrôle national sur le capitalisme.
Dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs, le capital est de plus en plus concentré dans des pools de capitaux institutionnels spécifiques qui tirent leurs rentes des économies nationales de manière très inégale. En d’autres termes, le capitalisme des gestionnaires d’actifs crée des gagnants et des perdants.
Dans une grande partie de l’Europe continentale, le nouveau régime a entraîné une augmentation du nombre de rachats étrangers — en particulier par des sociétés de capital-investissement — et une influence étrangère sur la gouvernance d’entreprises nationales, les fonds spéculatifs et les gestionnaires d’actifs institutionnels s’engageant dans l’activisme actionnarial. Les partis d’extrême droite de ces économies ont exploité les bouleversements sociaux et économiques provoqués par ces évolutions pour en tirer des gains électoraux.
Dans d’autres économies, cependant, le capitalisme des gestionnaires d’actifs a été adopté : si de puissantes sociétés de gestion d’actifs ont leur siège social dans le pays, ces institutions peuvent être présentées, dans une optique nationaliste, comme des champions nationaux qu’il faut soutenir.
Le premier régime de notre typologie, celui des partisans du marché du crédit, est né des griefs suscités par le capitalisme des gestionnaires d’actifs dans les économies qu’il a le plus largement pénalisées.
Dans ces économies, l’épargne nationale a été de plus en plus drainée vers l’étranger, car les gestionnaires d’actifs institutionnels (comme BlackRock) ont attiré l’épargne vers des véhicules d’épargne (par exemple, les ETF), mais ont investi les fonds principalement dans des actions américaines. Dans le cas de l’Italie et de la Grèce, les banques internationales sont considérées comme des acteurs soutirant des rentes au pays, et même si leur siège social est situé dans celui-ci, car elles canalisent les fonds nationaux vers l’étranger par le biais de leurs investissements. De même, les économies italienne et grecque, comme l’économie française, ont souffert d’un nombre croissant de rachats étrangers souvent très visibles sur le plan politique et souvent menés par des sociétés américaines de capital-investissement.
Les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier.
Inga Rademacher
En réponse, les partisans du marché du crédit cherchent à reprendre le contrôle des flux de capitaux. Plus précisément, ils visent à ancrer l’épargne dans l’économie nationale afin de pouvoir la rediriger vers les secteurs productifs de l’économie, c’est-à-dire vers l’industrie. Il est frappant de constater que les partis intègrent cette idée de cycle économique dans une économie morale plus large du financement des entreprises, qui serait censée être construite à travers des « cercles concentriques de financement » : lors d’un débat à l’Assemblée nationale en 2024 38, un député RN a ainsi expliqué que le financement « doit provenir d’abord de la famille, puis des employés, puis des investisseurs régionaux, nationaux, européens et, enfin, internationaux, en dernier recours ».
Afin d’ancrer les fonds au niveau national, les partisans du marché du crédit cherchent à permettre à l’État de reprendre le contrôle sur les flux de crédit – ou du moins de retrouver une autorité significative en la matière. La Solution grecque et le RN prévoient d’y parvenir grâce à des banques de développement solides — la Banque hellénique de développement et la Caisse des dépôts et consignations (CDC), dont il faudrait augmenter les ressources — ces banques étant à même, pour les défenseurs de cette solution, de canaliser l’épargne vers des projets productifs nationaux 39.
Fratelli d’Italia cherche quant à lui à rétablir le contrôle de l’État sur le crédit par le biais d’une consolidation bancaire menée par l’État — fusionnant les banques d’investissement et les banques de détail sous la direction de l’État — afin de faire pression sur les institutions gagnant en importance en Italie pour qu’elles investissent à l’échelle nationale 40.
Comme ces partis ont tendance à considérer les marchés financiers mondiaux comme spéculatifs, ils préconisent une supervision financière forte, des taxes sur les revenus financiers et les banques, ainsi qu’une réglementation stricte des banques et des capitaux spéculatifs. Ces mouvements ont aussi tendance à croire que les fonds spéculatifs et les sociétés de capital-investissement ont facilité l’extraction des rentes nationales par le biais de rachats étrangers et d’ingérence dans la gouvernance d’entreprises nationales. Ainsi, FdI et le RN ont tous deux l’intention de protéger les actifs nationaux contre les rachats étrangers et l’imposition de la valeur actionnariale grâce à de nouvelles lois sur la gouvernance d’entreprise et à des droits de vote multiples qui favorisent les investisseurs nationaux.
Une mise en garde s’impose toutefois avant de regrouper les cas italien, français et grec dans un même groupe : l’économie française a, dans une certaine mesure, connu les deux facettes du capitalisme des gestionnaires d’actifs. D’une part, les marchés financiers sont très développés dans le pays et un nombre important de sociétés de gestion d’actifs ont leur siège en France. En 2024, environ 85 % de l’activité européenne de gestion d’actifs était concentrée dans six pays, le Royaume-Uni étant le plus important, mais la France arrivant en deuxième position.
D’autre part, la France a connu un niveau élevé et constant d’activités de rachat et d’acquisition, y compris plusieurs cas très médiatisés qui ont mobilisé politiquement les nationalistes. Selon les données de l’Institute for Mergers, Acquisitions, and Alliances, depuis 1991, la France a participé à 64 162 opérations de fusion-acquisition d’une valeur totale de 4 300 milliards d’euros — une somme supérieure aux opérations de fusion-acquisition en Italie sur la même période (2 100 milliards d’euros) 41.
Alors que les partisans du marché du crédit proposent des politiques financières interventionnistes parce que le capitalisme des gestionnaires d’actifs a infligé des pertes nationales importantes à leurs économies, les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV), dont les économies ont subi moins de pertes, sont beaucoup moins critiques à l’égard du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Si, dans leurs pays également, l’épargne a été de plus en plus canalisée vers l’étranger par le biais des ETF et d’autres véhicules d’investissement institutionnels, et si le capital-investissement a contribué à une augmentation du nombre de rachats étrangers, l’impact a été nettement moins grave. Les partisans du marché de capitaux ont donc adopté une approche hybride qui combine des positions libérales avec certains instruments modérément interventionnistes qui ancrent les capitaux au niveau national.
J’appelle ce groupe celui des partisans du marché de capitaux : ses membres cherchent à canaliser l’épargne nationale vers les marchés financiers nationaux afin de permettre aux petites et moyennes entreprises de se financer sur ces marchés. En raison de l’accent mis sur le développement des marchés de capitaux, les partis de ce groupe poursuivent une orientation politique générale libérale, comprenant une réglementation et une fiscalité limitées des banques et des marchés financiers. Toutefois, pour faciliter l’émergence d’un cycle des marchés de capitaux, un certain degré d’ancrage national reste nécessaire. Par exemple, l’AfD cherche à attirer l’épargne des ménages et des fonds de pension nationaux vers des investissements en actions et en fonds afin de créer une « culture allemande de l’actionnariat ». Toutefois, elle entend favoriser les véhicules d’investissement qui investissent principalement, voire exclusivement, dans des actions allemandes grâce à des incitations fiscales. Cette idée souligne également la dynamique cyclique d’un tel régime.
En protégeant le processus d’accumulation du capital, l’extrême droite ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.
Inga Rademacher
Comme les trois économies allemande, autrichienne et néerlandaise ont connu une augmentation des rachats étrangers, bien que moins importante que dans les économies du premier groupe examiné, celles-ci cherchent à protéger les entreprises dans les domaines clefs de la technologie et des infrastructures par le biais d’un contrôle des investissements directs étrangers. Cet instrument est moins interventionniste que la réforme de la gouvernance d’entreprise et combine donc parfaitement les deux objectifs du libéralisme de marché et de l’ancrage national du capital. À l’issue d’un débat à la deuxième chambre néerlandaise, cette déclaration du PVV illustre bien un tel alliage : « La liberté lorsque cela est possible, la protection lorsque cela est nécessaire. »
Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier qui diffère considérablement des deux autres régimes.
Comme leur nom l’indique, les partis de ce groupe ne se concentrent ni sur un cycle économique national des fonds ni sur la protection de leurs économies contre les intrusions étrangères. Au contraire, comme le capital mondial est concentré dans des institutions financières dont le siège social est situé dans leurs économies, les partis de ces pays cherchent à mettre en œuvre des réformes réglementaires et fiscales qui soutiennent les marchés financiers en général et les gestionnaires d’actifs en particulier. L’UDC, par exemple, ne soutient que des restrictions minimales pour le trading haute fréquence ; de même, Trump a abrogé la règle Volcker, permettant aux banques d’investir dans des fonds de capital-risque, des fonds spéculatifs et des fonds de capital-investissement. Enfin, l’UKIP/Reform UK a rejeté les cadres prudentiels de l’Union et de Bâle III, les considérant comme des menaces pour la City de Londres.
En Suisse, aux États-Unis et au Royaume-Uni, ces partis d’extrême droite soutiennent le capitalisme des gestionnaires d’actifs à tel point qu’ils acceptent que cela puisse entraîner une nouvelle baisse des investissements productifs nationaux. Par exemple, l’administration Trump a noté que l’activité considérable de fusions-acquisitions sur les marchés américains depuis les années 1990 avait contribué à un niveau de concentration du capital si élevé que cela avait eu un impact négatif sur le nombre d’introductions en bourse. Malgré ce constat, au lieu de relancer les investissements productifs ou de freiner les fusions-acquisitions, Trump a redoublé d’efforts pour soutenir ces dernières, tout comme les marchés privés — cette politique ayant déjà été menée lors de son premier mandat 42.
Outre la déréglementation, les gestionnaires d’actifs mondialistes se sont concentrés sur des mesures de développement des marchés dans le domaine de la gestion d’actifs : Trump, par exemple, a mobilisé de nouvelles sources d’investissement pour les gestionnaires d’actifs en autorisant les plans de retraite 401(k) à inclure des investissements dans des fonds de capital-investissement et des fonds spéculatifs, canalisant ainsi efficacement l’épargne des ménages vers les marchés privés.
Enfin, si ces partis ne recherchent pas un cycle national de capitaux, ils ont néanmoins intérêt à ancrer les fonds générés à l’étranger. La loi sur les réductions d’impôts et l’emploi (Tax Cuts and Jobs Act) de Trump, adoptée en 2017, a introduit un système d’imposition territoriale qui incite les multinationales et les gestionnaires d’actifs américains à rapatrier leurs bénéfices.
Nos recherches montrent que l’opposition couramment appliquée entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite. Au contraire, un régime entièrement différent est en cours d’élaboration, dans lequel l’État prend le contrôle du processus d’accumulation afin de préserver le capitalisme.
Selon la position des économies nationales dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs — que le pouvoir financier soit concentré au niveau national ou à l’étranger —, différentes voies sont choisies pour parvenir à une telle fin.
Les partisans du marché du crédit considèrent leurs économies comme les perdantes du capitalisme des gestionnaires d’actifs et cherchent donc à reconstruire la capacité de production nationale grâce à des crédits dirigés par l’État.
Les partisans du marché de capitaux ont l’intention d’ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers, mais ne prévoient pas de rompre avec la finance mondiale pour y parvenir.
Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs embrassent le capitalisme financier, cherchant à protéger les gestionnaires d’actifs nationaux en en faisant des champions nationaux et en facilitant l’extraction des profits à l’étranger.
Des décennies d’inaction des partis traditionnels face à la concentration croissante du capital dans les pools de gestionnaires d’actifs ont entraîné des inégalités et une érosion de la sécurité économique dans les économies de marché avancées ; aujourd’hui, l’extrême droite comble ce vide.
Alors qu’elle occupe une place laissée vacante, cette extrême droite n’a pas l’intention d’alléger les pressions structurelles subies par les plus vulnérables de la société.
En protégeant le processus d’accumulation du capital, elle ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.
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07.02.2026 à 07:00
Les modèles sur lesquels reposait une certaine vision du monde se sont effondrés.
Pour construire dans la nouvelle phase, l’investissement public mondial peut devenir le cadre de référence.
Une pièce de doctrine signée Jayati Ghosh.
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L’économie du développement est depuis longtemps une préoccupation importante pour notre discipline, peut-être même la plus importante 43. On peut affirmer sans crainte que ceux que nous considérons comme les premiers économistes — les premiers qu’ait connu l’Europe, ou les premiers que virent émerger d’autres régions du monde —, étaient en réalité des analystes du développement autant que des philosophes qui se penchaient sur la morale ou l’état du monde.
Pendant un certain temps, le développement a été considéré comme synonyme d’un taux de croissance élevé du produit intérieur brut (PIB), au motif qu’une expansion rapide du revenu national se répercuterait sur l’ensemble de la population ; ses bénéfices « ruisselleraient » vers les plus pauvres.
Cela a conduit à une approche, qu’on sait aujourd’hui simpliste, où l’on se basait sur l’augmentation du revenu par habitant, censée entraîner de manière organique d’autres changements positifs dans l’organisation sociale et économique.
L’expérience a montré que la croissance économique globale n’était ni nécessaire ni suffisante pour garantir une amélioration significative des conditions de vie matérielles de la majeure partie de la population. Ce constat a conduit à des approches plus composites, tenant compte non seulement de la répartition des revenus, mais aussi de la transformation structurelle de l’économie.
Le projet de développement que portait l’économie a alors changé de direction pour tenter d’accompagner la transition des travailleurs vers des activités à plus forte valeur ajoutée. En raison de la productivité plus élevée de la main-d’œuvre et des progrès technologiques plus rapides dans l’industrie — en particulier dans le secteur manufacturier — par rapport à la production primaire, cette approche a peu à peu tendu à identifier le terme de développement à celui d’industrialisation.
Le modèle « classique » identifié par Kuznets et d’autres décrivait un passage du secteur primaire — agriculture — au secteur secondaire — industrie, en particulier manufacturière — puis au secteur des services. Le changement s’accompagnait alors d’une formalisation des activités économiques et de l’emploi.
Cette approche a donné lieu à une littérature abondante, qui s’intéressait moins au « pourquoi » qu’au « comment » de l’industrialisation.
Elle encouragea l’idée que les économies moins développées différaient fondamentalement dans la logique de leurs systèmes économiques.
Il existait des approches contradictoires en matière de stratégie de croissance : d’une part, les stratégies de croissance équilibrée dépendant d’une coordination centrale par le biais de la planification du développement et, d’autre part, les arguments de Hirschman 44 en faveur d’une croissance déséquilibrée. Selon cette dernière stratégie, les « déséquilibres » et les « points de pression » pouvaient générer une expansion économique grâce à des liens en amont et en aval et à des ajustements politiques.
Cependant, les changements structurels ne se sont pas toujours déroulés de la manière idéale dont on les avait conçus et prévus au milieu du XXe siècle.
Si la part de l’agriculture dans la production a généralement eu tendance à diminuer, dans de nombreux pays, cela ne s’est pas accompagné d’une baisse équivalente de l’emploi agricole.
Au cours du siècle dernier, différentes économies ont ainsi présenté des modèles de changement structurel et de transformation économique très divers. Certaines ont réussi leur transition vers l’industrie manufacturière — comme les États développementalistes d’Asie orientale et, plus, récemment la Chine —, mais il existe également des exemples d’expansion rapide au départ, suivie d’une stagnation du secteur manufacturier, qui ont donné lieu à des régimes dualistes du marché du travail, comme dans certains pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud. Dans quelques cas récents, les services sont devenus les moteurs de la croissance, tandis que les économies agraires à faible revenu et les économies riches en minerais ont suivi des trajectoires différentes.
La croissance économique globale n’est ni nécessaire ni suffisante pour garantir une amélioration significative des conditions de vie matérielles de la majeure partie de la population.
Jayati Ghosh
Dans tous les cas, il est devenu évident que la croissance du secteur industriel à elle seule ne résoudrait pas le problème de l’emploi dans les économies sous-développées.
Elle ne conduirait pas non plus nécessairement au « développement humain », un concept développé et approfondi dans les années 1990 par Amartya Sen 45 et Mahbub-ul-Haq 46. Cette conclusion résultait de la reconnaissance du fait que le revenu monétaire, même en termes de revenu par habitant, pouvait être au mieux un indicateur médiocre — voire, au pire, un indicateur trompeur — du progrès économique et social.
L’indice de développement humain qu’on a conçu à la suite de ce constat a ainsi ajouté l’éducation et la santé au PIB par habitant.
Cette approche soutenait que le développement devait passer par l’élargissement des capacités humaines grâce à l’accès universel aux biens fondamentaux — tels que l’alimentation, le logement et les équipements essentiels, la santé et l’éducation — tout en garantissant la sécurité et la dignité humaines pour tous. Par la suite, Sen a soutenu que le développement devait être considéré « comme un processus d’élargissement des libertés réelles dont jouissent les individus 47 ».
Dans tous ces cas, l’accent était mis sur les processus et les grandes questions qu’on considérait structurantes.
On a ensuite assisté à un changement important dans les approches politiques du développement, qui a coïncidé avec les processus de mondialisation du commerce et de la finance, ainsi qu’avec un recours accru aux activités privées — en particulier celles des entreprises — pour atteindre les objectifs sociaux.
L’année 1989 a vu à la fois la chute du mur de Berlin et la naissance du Consensus de Washington : avec le recul, il est clair que ces deux faits étaient étroitement liés sur le plan idéologique.
Les arguments du Consensus de Washington ont alors pris une forme concrète lors de la conception des mécanismes d’aide au développement, des « recommandations » faites par les institutions financières internationales ; ces outils ont aussi été déployés à l’occasion de différentes crises.
Issu de l’ethos intellectuel qui prévalait dans les centres universitaires établis du monde riche, le Consensus de Washington a diffusé les axiomes de la pensée économique qui dominait alors en Europe occidentale et en Amérique du Nord, en portant avant tout l’accent sur une conception néolibérale du marché.
Cela s’est accompagné d’un changement de perspective dans le discours sur le développement, qui s’est détourné des processus macroéconomiques et sectoriels pour se concentrer sur la « réduction de la pauvreté ». Ce tournant marquait le déclin de l’économie du développement. La réduction de la pauvreté a alors été considérée comme le résultat de politiques spécifiques et ciblées, plutôt que de processus économiques plus larges.
L’approche sous-jacente reposait sur l’idée que les prix et les quantités sont déterminés simultanément par le mécanisme du marché — les prix relatifs étant les facteurs cruciaux qui déterminent l’allocation des ressources ainsi que le niveau et la composition de la production. Cela valait aussi bien pour les baux fonciers, les marchés de crédit ruraux semi-formels que pour une économie en développement engagée dans le commerce international.
Une symétrie simple était supposée entre les « facteurs de production ». Ainsi, les rendements des « facteurs » (terre, travail, capital) étaient considérés comme déterminés de la même manière que les prix des biens, par la simple interaction de l’offre et de la demande.
Certaines « défaillances du marché » étaient admises, mais les interventions politiques se concentraient sur l’introduction d’incitations ou de freins dans le mécanisme du marché, dans le but de promouvoir « l’efficacité ».
Toute ingérence indésirable dans le fonctionnement du marché était associée à des « défaillances gouvernementales » largement médiatisées.
Les externalités étaient reconnues, mais on cherchait à les intégrer dans des modèles plus faciles à appréhender, réduisant ainsi la complexité de leurs effets.
Même lorsqu’il était admis que « l’histoire a son importance », celle-ci était généralement réduite à certaines affirmations simples et « modélisables ».
En conséquence, on cherchait à expliquer les caractéristiques particulières des économies en développement selon les principes de l’individualisme méthodologique, avec toutefois quelques nuances culturelles. La différence avec l’approche beaucoup plus sophistiquée et nuancée d’Albert Hirschman ne pouvait être plus frappante.
Ceux qui, auparavant, auraient étudié le développement comme une transformation structurelle se concentraient désormais sur la réduction de la pauvreté et sur les outils particuliers qui pouvaient y parvenir. L’accent a été mis sur des interventions spécifiques — des micro-solutions qui semblent fonctionner dans des cas particuliers — et sur la manière dont elles pouvaient être modifiées ou répliquées à grande échelle.
L’industrie mondiale du développement qui a émergé a continué à rechercher ces solutions miracles pour réduire la pauvreté.
Le Consensus de Washington a diffusé les axiomes de la pensée économique qui dominait alors en Europe occidentale et en Amérique du Nord.
Jayati Ghosh
Des modes éphémères ont ainsi vu le jour, parmi lesquelles on peut citer, dans l’ordre chronologique : la libéralisation des marchés et la suppression des contrôles gouvernementaux ; la reconnaissance de « droits de propriété » aux habitants des bidonvilles ; la microfinance ; et plus récemment, les transferts monétaires.
Cette approche avait une vision très limitée de ce qu’est la pauvreté et de la manière dont elle est générée : elle faisait abstraction de tous les processus économiques fondamentaux et des caractéristiques systémiques qui déterminent la pauvreté.
La « classe » était généralement absente du débat, ou n’était mentionnée que sous la forme de « discrimination sociale » : son contenu économique étant effectivement effacé.
Les pauvres n’étaient pas définis par leur manque d’actifs — ce qui aurait nécessairement attiré l’attention sur la concentration des actifs ailleurs dans la société — mais par leur manque de revenus ou d’autres aspects — tels qu’une mauvaise alimentation, un logement insalubre et un accès limité aux services publics et aux services sociaux de base, etc. De même, ils n’étaient que rarement définis par leur situation économique ou leur profession, par exemple en tant que travailleurs occupant des emplois peu rémunérés ou incapables de trouver un emploi rémunéré, ou contraints de trouver des moyens de subsistance dans des environnements fragiles où la survie est difficile.
L’économie informelle a été bien étudiée — mais le travail non rémunéré a été plus ou moins totalement ignoré.
L’étude des processus macroéconomiques a également été largement négligée dans la réflexion sur la pauvreté : ainsi des modèles commerciaux et économiques qui déterminent les niveaux d’emploi et leur répartition ainsi que la viabilité de certaines activités, des politiques budgétaires qui déterminent dans quelle mesure des services publics essentiels tels que l’assainissement, la santé et l’éducation seront fournis, des politiques d’investissement qui déterminent le type d’infrastructures physiques disponibles et donc le retard d’une région particulière, ou des politiques financières qui créent une volatilité cyclique sur divers marchés.
Le lien entre l’enrichissement de certains et l’appauvrissement des autres a rarement été mis en évidence, un peu comme si les riches et les pauvres vivaient dans des mondes sociaux différents sans aucune interdépendance économique — et que les premiers ne dépendaient pas du travail des seconds.
Cette étroitesse de vue est également évidente dans les parties de ces analyses consacrées aux processus internationaux.
Elles ignoraient en particulier la manière dont les processus et les règles économiques mondiaux affectaient la capacité des États des pays moins développés à tenter de diversifier leur économie et à garantir les droits sociaux et économiques de leurs citoyens.
Ces silences ont eu pour conséquence de sédimenter une vision bidimensionnelle des pauvres : ils étaient dotés de la dignité d’être traités comme des sujets dotés d’un pouvoir de décision indépendant, mais leur pauvreté résultait de leur situation particulière et de leurs propres jugements — souvent erronés — qui pourraient être modifiés par des interventions ou des « incitations » qui leur permettraient, d’une manière ou d’une autre, de mieux réussir sur le plan économique. Autrement dit : on présupposait qu’ils vivaient dans un monde où leur pauvreté n’était pas liée à des contextes sociaux, politiques et économiques plus larges, ni à des processus historiques.
Ces questions plus larges n’étant jamais abordées et le seul dilemme qui se posait aux responsables politiques était de choisir un programme de lutte contre la pauvreté et de déterminer comment le mettre en œuvre.
En retour, cette manière de faire dépendait de plus en plus de ce qui a été décrit comme l’outil « de référence » pour évaluer les politiques de développement : l’« essai contrôlé randomisé » (ECR).
Cette approche soulève de nombreuses questions conceptuelles et méthodologiques 48.
Les questions liées à l’utilisation désormais répandue des ECR vont au-delà des problèmes d’identification et de mesure qui les rendent peu fiables pour prédire les comportements ou les résultats.
Comme ils ignorent complètement les processus macroéconomiques plus larges, ils donnent lieu à une croyance simpliste et souvent mécanique selon laquelle ce qui a « fonctionné » dans un contexte donné peut être facilement défini et fonctionner dans un contexte tout à fait différent.
La particularisation et la miniaturisation d’une expérience de développement complexe, devenue ainsi un examen des conditions et des réactions de personnes ou de ménages pauvres individuels, peuvent alors conduire, souvent sans aucune distance critique quant à cette manière de faire, à un ensemble universel de maximes sur les stratégies à adopter pour améliorer la situation de ces ménages — on imagine facilement ce qu’Hirschman lui-même aurait pensé de tout cela.
Pourtant, alors même que tout cela faisait l’objet d’études assidues, les économistes du développement issus du reste du monde semblaient passer à côté du phénomène de réduction massive de la pauvreté le plus spectaculaire de l’Histoire.
Celui-ci se déroulait en Chine au cours de ces mêmes décennies, non pas grâce à ces politiques microéconomiques tant vantées, mais grâce à un développement mené par l’État et fortement axé sur la transformation structurelle et la création d’emplois.
Le miracle économique chinois a désormais fait l’objet de nombreuses études, mais il convient de rappeler qu’il reposait en grande partie sur des taux d’investissement élevés — avant tout dans les infrastructures publiques —, un contrôle important des finances et de l’orientation du crédit vers les secteurs privilégiés, et une concentration sur les activités génératrices d’emplois, ainsi que d’autres conditions favorables.
Une caractéristique moins souvent étudiée du succès chinois est l’utilisation efficace d’économies d’échelle statiques et dynamiques dans la production, qui reposait sur la croissance des marchés intérieurs et d’exportation.
Tout cela permet de faire ressortir ce qui devrait être évident : le développement n’est pas et ne peut être un simple processus technocratique ou apolitique.
Au contraire, comme il repose sur des changements dans la répartition des revenus et des actifs — une répartition qu’il modifie en retour — il dépend de manière cruciale des configurations politiques et économiques, nationales et internationales.
Il est important de noter ici l’importance du développement inégal en tant que caractéristique intrinsèque de l’expansion capitaliste, dans laquelle l’impérialisme a joué un rôle déterminant 49.
À l’échelle mondiale, la division internationale du travail qui s’est établie vers le milieu du XIXe siècle a persisté dans ses grandes lignes pendant plus d’un siècle et demi. La plupart des pays n’ont pas été en mesure de suivre le même processus d’industrialisation et d’atteindre la même croissance du PIB par habitant qui a permis aux pays développés de devenir « riches ».
Ce n’est pas le fruit du hasard : cela reflète plutôt les processus économiques à l’œuvre aux échelles mondiale, nationale et locale, qui ont influencé et limité les possibilités de croissance et de développement dans différentes régions.
Seuls quelques rares pays ont pu y échapper, grâce à une économie politique nationale très spécifique et à des avantages géostratégiques.
Le développement économique d’une région ou d’un pays ne peut donc être réellement compris sans tenir compte de l’évolution des déséquilibres du pouvoir à l’échelle du monde.
Ceci est inextricablement lié à l’accès aux ressources mondiales, y compris les ressources naturelles, et à leur contrôle. La longue histoire de l’utilisation excessive des ressources mondiales par les pays développés d’aujourd’hui trouve un écho contemporain dans les débats sur la responsabilité relative de chacun dans les émissions mondiales de carbone, et sur la nécessité de réduire celles-ci pour limiter le réchauffement climatique.
Au sein de chaque pays également, les questions de répartition ont été influencées par le développement ou l’absence de développement.
Les coûts et les avantages de tout processus de développement ont tendance à être répartis de manière inégale, en fonction des rapports de force relatifs. La stratégie de développement et les politiques spécifiques ont toutes deux des conséquences sur la répartition qui, à son tour, affecte les processus économiques, sociaux et politiques.
Elles déterminent également les contours des politiques ultérieures.
Cela signifie qu’il ne suffit pas de reconnaître qu’il peut y avoir différents « gagnants » et « perdants » dans un processus de développement : l’Histoire joue plutôt un rôle plus approfondi et plus complexe, en faisant du développement un processus évolutif dans lequel différentes forces déterminant les résultats réels interagissent en permanence.
Pour sauver l’économie du développement du marasme créé par le discours sur la réduction de la pauvreté, il faut reconnaître bon nombre des caractéristiques que nous venons de passer en revue — qui étaient de fait déjà bien mises en valeur dans les travaux de Hirschman.
Un tel sauvetage nécessite d’autres changements dans notre approche — depuis la modification des indicateurs que nous utilisons pour juger du « succès » d’une politique de développement jusqu’à la transformation radicale de nos approches en matière de politique économique, en subordonnant l’économie à la société et aux limites des ressources naturelles.
Il est désormais clair que lorsqu’en matière de développement, se montrer inclusif ne suffit pas, il faut aussi considérer la résilience et la réduction des vulnérabilités.
Nous devons reconnaître que nos économies ne sont que des « filiales détenues à part entière de la nature » : des créations humaines, qui peuvent donc être modifiées par tous.
Le développement n’est pas et ne peut être un simple processus technocratique ou apolitique.
Jayati Ghosh
Les indicateurs utilisés pour suivre et évaluer les progrès en matière de développement ont joué un rôle important dans ce virage — ils nous ont éloigné un peu plus des approches souhaitables.
Prenons par exemple l’indicateur le plus communément utilisé : le produit intérieur brut.
Tout le monde sait désormais que le concept de PIB a de nombreux défauts. Un système de comptabilité nationale initialement développé pour mesurer une économie en guerre a été étendu au reste du monde et a pris une importance bien supérieure eu égard aux limites inhérentes à cet outil. Les mesures du revenu national ne sont manifestement pas à même de prendre en considération l’ensemble de l’activité économique — et encore moins la qualité de vie ou la durabilité d’un système particulier de production, de distribution et de consommation.
Comme le PIB de la plupart des pays ne prend en compte que les transactions commerciales, il exclut un nombre important de biens et de services produits pour la consommation personnelle ou domestique.
En faisant du prix du marché le principal déterminant de la valeur, indépendamment de la valeur sociale d’un bien ou d’un service, le PIB sous-évalue massivement, par exemple, ce que beaucoup reconnaissent aujourd’hui comme des services de soins essentiels mais souvent non rémunérés — encore principalement, mais pas exclusivement, fournis par des femmes.
Dans le même temps, il surévalue les activités, les biens et les services dont le prix est plus élevé en raison de la structure oligopolistique des marchés — les services financiers en étant un exemple particulièrement révélateur.
L’obsession de la croissance économique — qui n’est autre chose que la croissance du PIB —, indépendamment des autres indicateurs de bien-être, conduit à des évaluations discutables des performances réelles de l’économie et à des décisions et résultats politiques médiocres.
Ce qui aggrave encore la situation, c’est que la répartition des biens n’est que rarement prise en compte dans les évaluations ou les orientations politiques, de sorte que les décideurs politiques n’ont tendance à se concentrer que sur les chiffres globaux et les moyennes.
De nombreuses mesures alternatives ont été mises au point pour mieux appréhender les réalités socio-économiques.
Les indicateurs de développement durable, qui devaient faire partie de l’Agenda mondial 2030, en sont un excellent exemple. Mais leur nombre même constitue un obstacle : 17 objectifs, avec 169 cibles associées et pas moins de 231 indicateurs. Une telle prolixité ne permet pas de créer un indicateur viable que tous les pays et leurs populations peuvent suivre régulièrement.
C’est pourquoi le PIB, malgré tous ses défauts, reste l’indicateur préféré des décideurs politiques.
Le rapport de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009 50 a renforcé le fait bien connu que ce que nous mesurons détermine ce que nous faisons.
Des initiatives récentes visant à aller « au-delà du PIB » ont été prises, ce qui est évidemment une bonne chose.
Plusieurs contributions vont dans cette direction : les indicateurs de bien-être de l’OCDE, élaborés par des économistes tels qu’Enrico Giovannini et Martine Durand, certains indicateurs proposés par le Conseil économique et social des Nations unies — auquel j’ai participé — et les travaux d’un groupe d’experts de haut niveau réfléchissant à cet « au-delà du PIB », groupe nommé par le secrétaire général des Nations unies.
L’idée est de présenter un ensemble compact d’indicateurs relativement faciles à mesurer, qui pourrait au moins être utilisé en complément du PIB qu’il ne sera ni facile ni rapide de remplacer complètement.
Ces indicateurs peuvent donner une image du progrès économique très différente de celle que renvoie le revenu par habitant.
Par exemple, l’indicateur du marché du travail — le salaire médian multiplié par le taux d’emploi, idéalement ventilé par sexe — nous renseigne sur les conditions réelles auxquelles sont confrontés les travailleurs, car les salaires médians reflètent mieux l’état général des rémunérations que le salaire moyen, qui peut être trop influencé par les plus élevés. De plus, le taux d’emploi nous renseigne sur l’état de la demande sur le marché du travail et l’ampleur du travail non rémunéré, qui est généralement effectué par les femmes. Mes propres recherches suggèrent à cet égard qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, par exemple, le PIB par habitant a largement surpassé l’indicateur du marché du travail entre 2009 et 2020 — l’écart se creusant entre les deux indicateurs. En Inde, les deux mesures ont de fait évolué dans des directions différentes — l’indice du marché du travail diminuant alors même que le PIB par habitant augmentait.
L’idée de ce changement de paradigme est donc de disposer d’un tableau de bord des indicateurs les plus importants, qui offrirait une vue d’ensemble plus complète des performances économiques, à usage comparatif. Ce tableau pourrait également être modifié pour refléter les priorités nationales et sociales.
La sensibilisation du public à cette vision révisée de la réalité pourrait alors mobiliser le soutien en faveur de différentes politiques aux niveaux national et international.
Il existe d’autres indicateurs qui posent des problèmes tant sur le plan conceptuel que sur celui de la mesure, mais qui sont néanmoins très largement utilisés. Par exemple, les termes « productivité » (production par travailleur) et « efficacité » sont utilisés comme s’ils étaient intrinsèquement souhaitables, mais ils sont en fait mal définis, difficiles à mesurer et conduisent souvent à de mauvais choix politiques.
De même, l’utilisation d’un autre concept entièrement artificiel comme la parité de pouvoir d’achat — concept construit par opposition aux taux de change du marché qui existent dans la réalité et sont effectivement appliqués par les pays et leurs populations — a contribué à occulter des réalités et des différences importantes. Il y a de bonnes raisons de croire que ces taux de change sont non seulement problématiques sur le plan conceptuel et méthodologique, mais qu’ils ont également tendance à gonfler les revenus des pays les plus pauvres et à exagérer l’ampleur des changements réels au fil du temps.
Albert Hirschman a vécu à une époque de troubles. Pourtant, le monde d’aujourd’hui est peut-être encore plus complexe et peut-être même plus effrayant, malgré des progrès matériels évidents.
À quelques exceptions près, la plupart des pays en développement sont aujourd’hui confrontés à une « tempête parfaite » de problèmes : une série de défis qui créent des crises et des urgences qui se chevauchent et s’entremêlent.
Il se trouve que ce sont eux qui sont parmi les plus touchés par le changement climatique et le réchauffement de la planète — même s’ils en sont bien moins responsables que d’autres. Les recherches scientifiques suggèrent que nous avons déjà dépassé sept des neuf limites planétaires, avec des conséquences dévastatrices pour nous, y compris dans un avenir proche. L’espoir d’une quelconque coopération mondiale pour faire face à ce basculement s’amenuise à grande vitesse.
L’architecture mondiale aggrave encore la situation des pays qui ont adhéré aux idées du Consensus de Washington — qui, fait remarquable, continue d’être une référence pour un trop grand nombre de décideurs politiques dans les pays à faible et moyen revenu.
Des systèmes fiscaux internationaux archaïques empêchent les gouvernements de taxer les riches ou les multinationales, même lorsqu’ils le souhaitent.
Les marchés financiers et la libéralisation des comptes de capital ont considérablement aggravé leurs difficultés, tout en n’apportant que des avantages incertains et généralement mineurs.
De nombreux pays sont en proie à des crises graves — même ceux qui ne sont pas confrontés à un endettement extrême ou à une menace de défaut de paiement —, en raison d’un service de la dette particulièrement onéreux vis-à-vis des bailleurs extérieurs ; ces paiements les privent de la capacité d’engager d’autres dépenses publiques essentielles. En raison des hiérarchies monétaires et des perceptions souvent mal fondées des risques sur les marchés mondiaux des capitaux, ils sont directement touchés par les flux de capitaux résultant des politiques macroéconomiques des économies avancées — sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle — et se trouvent ensuite bloqués lorsqu’ils sont confrontés à des crises aggravées comme les guerres et les pandémies.
La financiarisation a d’autres effets néfastes, tant sur les marchés mondiaux qu’au sein des économies nationales.
Nos économies ne sont que des « filiales détenues à part entière de la nature » : des créations humaines, qui peuvent donc être modifiées par tous.
Jayati Ghosh
Les pays importateurs de denrées alimentaires et de carburant sont ainsi particulièrement touchés par la volatilité des prix sur les marchés mondiaux, étant durement pénalisés lorsque les prix des matières premières augmentent, mais ne bénéficiant pas de leur baisse — souvent en raison de la dévaluation monétaire.
Une offre insuffisante d’emplois de qualité, même dans les pays à « forte croissance », entraîne non seulement une trop faible dépense des ménages mais aussi des tensions sociales et politiques.
Un nombre croissant de pays sont touchés par des conflits internes et une violence croissante.
Les inégalités se creusent dans presque tous les pays, ainsi qu’à l’échelle mondiale, avec l’enrichissement des grandes multinationales et des individus extrêmement riches.
Une grande richesse confère aux riches un grand pouvoir, leur permettant d’influencer les lois, les réglementations et les politiques à leur avantage.
L’expansion non réglementée de l’IA privée menace d’entraîner des pertes d’emplois importantes et d’accroître encore les inégalités.
Sur le plan international, la volte-face agressive du pays responsable de la mise en place et de la mise en œuvre de l’architecture économique et financière mondiale a créé le chaos, la confusion et des effets négatifs à court terme.
L’aide au développement n’a jamais été très efficace pour la plupart de ceux qui la recevaient. Souvent même, elle leur a nui. Elle s’était de toute façon réduite à peau de chagrin avant les dernières attaques dont elle a fait l’objet, mais le rétrécissement et l’effondrement potentiel de plusieurs organisations internationales cruciales sont une source de préoccupation majeure.
Au milieu de toutes ces mauvaises nouvelles, il y en a toutefois quelques-unes de bonnes.
Tout d’abord, la situation actuelle a mis fin au mythe selon lequel la croissance tirée par les exportations serait le meilleur moteur du développement économique pour tous les pays.
Seule une poignée de pays ont historiquement pu bénéficier d’une telle stratégie, pour différentes raisons de géopolitique et d’économie politique.
La plupart des autres qui l’ont essayée sont restés prisonniers d’une production à faible valeur ajoutée, les excédents des chaînes de valeur mondiales étant récupérés par les activités de préproduction et de postproduction des multinationales — basées pour la plupart dans les pays riches.
Cela ne signifie pas que les exportations soient inutiles ou doivent être ignorées — mais plutôt qu’il faut adopter une stratégie différente et plus nuancée, avec des partenaires commerciaux diversifiés, des accords régionaux et un accent plus marqué sur la croissance des salaires et de l’emploi au niveau national.
Or il est aujourd’hui plus probable de réunir ces conditions.
L’effondrement de l’aide au développement pourrait également devenir une opportunité.
Le moment est venu de reconsidérer l’ensemble du fondement conceptuel et pratique de l’aide publique au développement et de passer d’une approche fondée sur la charité à une approche fondée sur la coopération internationale autour de défis communs — en d’autres termes, un investissement public mondial.
Il ne s’agit pas de transferts des riches vers les pauvres par « bonté de cœur », mais d’une collaboration entre les nations pour fournir des biens publics mondiaux et surmonter les défis planétaires.
L’idée est d’obtenir que les pays s’engagent à mettre en commun leurs ressources et leurs efforts pour atteindre des objectifs communs, en particulier dans les domaines qui traitent des problèmes mondiaux urgents tels que le changement climatique, la pollution, l’alimentation et la santé. Cela implique des contributions partagées, pour lesquelles tous les pays participent selon leurs moyens et partagent un pouvoir de décision concernant les dépenses.
Ce changement de paradigme a peu de chances de se produire d’une façon multilatérale à l’heure actuelle, mais il pourrait fonctionner avec des groupes ou des coalitions de pays.
On observe même les signes d’une plus grande interaction entre les pays à faible et moyen revenu et une meilleure reconnaissance de la nécessité de travailler en coalition sur des questions spécifiques — par exemple une fiscalité plus progressive, la lutte contre les flux financiers illicites, et le partage et le transfert de technologies dans des domaines cruciaux tels que l’atténuation du changement climatique. Dans certains cas, ces coalitions incluent des gouvernements progressistes de pays riches.
Si le contexte international est important pour créer des conditions favorables, l’économie politique nationale reste cruciale.
Le changement de paradigme le plus fondamental qui s’impose consiste à renverser la relation habituelle entre l’économie et la société.
Nous devons nous débarrasser de l’idée selon laquelle diverses mesures doivent être prises pour servir l’économie et améliorer les perspectives de croissance.
Par exemple, on nous dit que l’amélioration des conditions sanitaires est bonne pour l’économie car elle améliore la productivité des travailleurs, ou que l’augmentation du nombre de femmes dans la population active rémunérée augmentera le PIB.
En réalité, c’est une mauvaise façon de voir les choses, qui subordonne les personnes, les communautés et la nature aux besoins « économiques » — quand ces derniers concernent en fin de compte les profits du capital.
Nous devons au contraire faire en sorte que l’économie soit au service des personnes et de la planète.
Après tout, il s’agit d’une construction humaine, qui peut donc être révisée et reconstruite par les humains.
La première de toutes nos questions doit toujours rester : quel type de société voulons-nous ? Ce n’est que dans un second temps qu’il nous faut réfléchir à l’économie qu’il faut mettre en place pour y parvenir.
En d’autres termes, cela signifie que nous devons veiller à ce que les marchés servent la société, et pas seulement les actionnaires des entreprises privées.
Une fois que l’on accepte que les politiques économiques doivent promouvoir la durabilité, l’égalité des sexes et la justice sociale, les implications politiques sont évidentes.
Par exemple, les prestations de soins effectuées mais non rémunérées, de même que la nature, ne peuvent être traitées comme elles l’ont été jusqu’à présent — comme des ressources illimitées pouvant être utilisées gratuitement et épuisées sans coût ni conséquence.
Au contraire, les institutions et les politiques économiques doivent non seulement reconnaître les contributions de ces soins et de la nature, mais aussi s’efforcer de les valoriser socialement et de créer les conditions nécessaires à leur épanouissement.
Le travail de soins doit pouvoir être considéré comme un bien collectif qui bénéficie de ressources et d’une réglementation adéquates.
La réglementation fait en effet partie intégrante de la formation des marchés par les États.
Il est important de rappeler que les États sont toujours essentiels au fonctionnement des marchés et qu’ils les façonnent : la question est de savoir dans l’intérêt de qui.
Il y a une mauvaise foi chez ceux qui plaident pour la fin des investissements publics et souhaitent que l’État n’intervienne pas dans les marchés et les activités économiques, ni ne les réglemente. Ce qu’ils veulent réellement, c’est que l’intervention du gouvernement ne serve que les intérêts du grand capital.
Ce dont nous avons besoin, au contraire, c’est que les États soient réactifs et responsables pour répondre aux besoins des populations de manière égalitaire, en étant conscients de la nécessité de respecter les limites de la planète et de la nature.
L’aide au développement n’a jamais été très efficace pour la plupart de ceux qui la recevaient. Souvent même, elle leur a nui.
Jayati Ghosh
L’une des formes de réglementation les plus importantes concerne les marchés financiers, car le contrôle de la finance est une condition préalable essentielle à la réussite de toute autre politique progressiste.
Les flux transfrontaliers et les marchés financiers internes doivent pouvoir être soumis à des contrôles publics qui garantissent un accès stable et équitable aux financements, orientent celui-ci vers des activités socialement souhaitables, empêchent les comportements oligopolistiques et la volatilité des prix, et réduisent la propension aux crises.
Les droits des travailleurs doivent également être renforcés, à la fois par la réglementation et par l’emploi public. Ce point est particulièrement crucial dans l’économie informelle — notamment pour les femmes qui sont nombreuses à exercer des activités agricoles à petite échelle et des emplois domestiques. L’extension des systèmes de protection sociale présente un avantage macroéconomique non négligeable : elle stimule la demande et permet une plus grande résilience sociale face aux chocs économiques futurs, y compris ceux causés par l’aggravation de la crise environnementale.
Le système alimentaire mondial est enfin défaillant à plusieurs égards : il est malsain, coûteux pour l’environnement et inégalitaire.
Il a aussi des conséquences sociales, économiques et environnementales, qui sont également liées au genre. Il doit être reconstruit de fond en comble afin de soutenir une production agricole diversifiée et durable pour les marchés locaux, nationaux et régionaux, d’assurer la sécurité alimentaire pour tous, en particulier pour les groupes les plus marginalisés, de promouvoir la biodiversité et de garantir l’accès aux moyens de subsistance, en particulier aux petits producteurs.
Répondre à tous ces défis nécessitera une forte augmentation des dépenses publiques, à la fois par des investissements en capital et par des dépenses budgétaires régulières dans les services essentiels et la protection sociale.
Ce tournant exige à son tour une architecture mondiale qui permette aux États d’élargir leur « espace budgétaire » grâce à des politiques macroéconomiques progressistes et à la coopération multilatérale, et en particulier grâce à la coopération fiscale afin de garantir que les entreprises multinationales et les personnes les plus riches contribuent le plus.
Les dépenses publiques en faveur des soins et de la préservation de l’environnement doivent être considérées comme faisant partie de l’investissement public mondial, plutôt que d’être vues comme une forme d’« aide » destinée à être « consommée ».
*
Beaucoup diront que la situation mondiale actuelle, ainsi que la configuration politique de nombreux pays, ne sont pas propices à de telles stratégies tournées vers l’avenir.
Mais l’histoire nous montre que les périodes de ténèbres et de confusion ont souvent été le terreau de changements importants.
Le monde dans lequel nous vivons est rempli de visions apocalyptiques du futur.
Elles sont de plus en plus courantes, de plus en plus explicites. Mais elles ne sont ni utiles, ni nécessairement exactes.Comme l’a fait remarquer Jeremy Adelman dans sa biographie d’Albert Hirschman : « Il ne s’agit pas de prédire une disparition — il s’agit d’imaginer une autre façon de discuter. »
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03.02.2026 à 18:24
Malgré un discours « faucon », la politique chinoise de Donald Trump et de son administration est embourbée dans ses contradictions.
Au-delà de la rhétorique, la Chine est l'objet d'une guerre interne à Washington.
Décryptage au cœur des factions qui s’affrontent pour savoir comment faire face à Pékin.
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Il y a plus de trente ans, celui qui est aujourd’hui l’intellectuel nationaliste chinois le plus puissant de la République populaire avait une intuition qu’il érigeait en loi fondamentale : travaillés par le spectre de la guerre civile, les États-Unis finiraient par s’entre-déchirer.
Aujourd’hui, America versus America semble être semble être une stratégie chinoise — mais la prophétie s’est-elle réalisée ?
Lorsque Donald Trump a pris pour la seconde fois ses fonctions à la Maison-Blanche, bon nombre de « faucons » connus pour leur position très hostile à la Chine ont été amenés à des postes clefs. Pour diriger le département de la Défense– aujourd’hui rebaptisé de la Guerre — le président américain a ainsi nommé Pete Hegseth, inquiet des efforts chinois pour « construire une armée spécifiquement dédiée à vaincre les États-Unis » et pour assurer une « domination […] mondiale 51 » ; celui-ci est accompagné d’Elbridge Colby, ardent défenseur d’une réorientation de la stratégie de défense américaine pour contrer la Chine, qui est devenu le principal responsable des orientations politiques du Pentagone 52.
En parallèle de ces nominations, John Ratcliffe est rapidement confirmé à la tête de la CIA et profite de son audience devant le Sénat pour réitérer ce qu’il soulignait dans une tribune au Wall Street Journal en 2020 : « la Chine est la menace de sécurité nationale n°1 53 ». Le département d’État, quant à lui, est placé sous la direction de Marco Rubio, l’élu le plus actif sur la Chine depuis 2011, date de son entrée au Sénat, qui ne manque jamais une occasion d’appeler à plus de restrictions technologiques contre cet adversaire. Il y est entouré d’autres faucons tels que Jacob Helberg, sous-secrétaire pour la croissance économique 54, qui dénonçait dans son livre la « guerre grise » opposant la Chine et les États-Unis, nouvelle « guerre froide » menaçant la « survie politique » de l’Amérique 55 ; comme Rubio, ce dernier s’est mobilisé en 2024 auprès du Congrès pour que soit adoptée une loi interdisant à TikTok d’opérer aux États-Unis si l’application restait détenue par sa maison-mère chinoise.
En l’absence d’un arbitrage clair dans une guerre interne de factions, la politique chinoise de Washington demeure pétrie de contradictions.
Mathilde Velliet
D’autres personnalités moins exposées médiatiquement sont élevées à des postes non moins cruciaux dans l’élaboration de la stratégie américaine en matière de rivalité technologique avec la Chine. On pense ainsi à Ivan Kanapathy, qui avait contribué à élaborer plusieurs mesures de restriction technologique visant la Chine lors de son dernier passage à la Maison-Blanche et devient en 2025 directeur « senior » pour l’Asie au Conseil de sécurité nationale, ou encore à Jeffrey Kessler, nommé à la tête du Bureau pour l’industrie et la sécurité du département du Commerce en charge du contrôle des exportations.
Dans un contexte de relatif consensus bipartisan favorable à une approche plus ferme envers la Chine, la nomination de ces « faucons » — tous encore en poste actuellement — pouvait laisser penser que la deuxième administration Trump inscrirait sa politique chinoise dans la continuité des orientations prises depuis la seconde moitié des années 2010, qui furent guidées par un sentiment de plus en plus fort et répandu que la Chine représente une grave menace pour les États-Unis. Plusieurs des responsables cités ayant été de fervents défenseurs, voire d’actifs architectes, des restrictions imposées aux échanges technologiques avec la Chine dans le but de sécuriser les infrastructures américaines — loi sur TikTok, interdiction de certaines applications chinoises, limitations imposées à la présence d’entreprises chinoises dans les technologies américaines de l’information et de la communication, etc. — et de ralentir l’adversaire chinois — contrôles sur les exportations de semi-conducteurs par exemple, ou inscription d’entreprises chinoises sur la liste d’entités du Commerce —, un durcissement de ces restrictions était attendu, probablement assorti d’une ferme injonction adressée aux alliés pour qu’ils fassent de même.
Pourtant, après plus d’un an d’administration Trump, et en dépit de l’impression qu’a pu donner l’annonce des barrières douanières, force est de constater que ce durcissement n’a pour l’instant pas eu lieu. Bien au contraire.
Depuis le printemps 2025, plusieurs mesures de restrictions sur les échanges technologiques avec la Chine ont fait l’objet d’assouplissements, de suspensions ou de reports. Par une série de décrets, le président Trump refuse de mettre en œuvre la loi sur TikTok, alors que lui-même avait tenté d’interdire l’application en 2020 56 ; après suspension de l’application de la loi jusqu’à avril 57, puis juin 58, puis septembre 59, puis décembre 2025, le président a considéré, au terme de l’année, que TikTok s’était suffisamment séparé de sa maison-mère Bytedance et pouvait donc continuer à opérer aux États-Unis 60.
Afin d’éviter de porter atteinte aux discussions commerciales avec Pékin et aux sommets prévus entre les présidents Trump et Xi, la Maison-Blanche demande à son administration de suspendre certaines mesures prévues ciblant la Chine. Ainsi, le département du Commerce est ainsi prié d’éviter toute nouvelle restriction sur les exportations vers la Chine 61 ; de même, les sanctions prévues contre le ministère chinois de sécurité d’État responsable de la campagne de cyberespionnage Salt Typhoon ayant compromis les données de millions d’individus sont mises en suspens 62.
S’éloignant de leur mission traditionnelle qui les réserve aux enjeux de sécurité nationale — concept au périmètre certes malléable — les contrôles des exportations sont utilisés comme leviers dans les négociations commerciales, voire comme source de revenus pour le gouvernement américain ; par exemple, fin mai 2025, le Bureau pour l’industrie et la sécurité (BIS) a imposé à plusieurs entreprises
63 l’obligation d’obtenir une licence pour leurs exportations vers la Chine de technologies de conception assistée par ordinateur électronique (EDA, electronic design automation), essentielles pour la conception de semiconducteurs, avant de lever cette restriction quelques semaines plus tard dans le cadre des négociations commerciales.
De même, fin septembre 2025, le BIS a publié sa « règle sur les affiliés » stipulant que toutes les filiales détenues à plus de 50 % par des entreprises inscrites sur l’Entity List sont elles aussi automatiquement ajoutées à cette liste 64, un mois plus tard, pourtant, le « deal » commercial signé entre Pékin et Washington a prévu sa suspension. À l’encontre de la tendance à l’expansion des contrôles, le président Trump ré-autorise même la vente de certains semi-conducteurs à la Chine, comme les puces H20 en juillet 2025 65 et les puces H200 en décembre 2025, les deux modèles étant produits par Nvidia. Ces restrictions ne sont cependant levées que moyennant finance : dans un accord sans précédent, Nvidia 66 s’engage à reverser au gouvernement américain entre 15 % et 25 % des revenus de ses ventes de puces en Chine 67.
Traditionnellement plus « faucon » que l’exécutif, le Congrès continue aujourd’hui de dénoncer vigoureusement les risques posés par la Chine.
Mathilde Velliet
Outre l’assouplissement de ces restrictions, le langage officiel américain se fait nettement moins antagonique. Aux références du président Trump sur le « G2 » 68 se succèdent les déclarations de Pete Hegseth affirmant que « la relation entre les États-Unis et la Chine n’a jamais été meilleure » ; concluant un post sur X, le secrétaire à la Guerre a même déclaré « que Dieu bénisse la Chine et les USA 69 » !
Il ne faut pas voir dans ces déclarations une erreur de communication de la part du président américain ou de Pete Hegseth ; bien plutôt, c’est une nouvelle approche de la Chine qu’adopte maintenant l’administration Trump, telle que peut le refléter la Stratégie de sécurité nationale américaine publiée début décembre 2025.
Alors que les deux précédentes stratégies de sécurité nationale, publiées en 2017 et 2022, faisaient de la compétition stratégique entre grandes puissances une priorité, l’expression est absente du document de 2025, qui redonne la priorité à « l’hémisphère occidental » et réaffirme la « doctrine Monroe » ; les seuls reproches explicitement adressés à la Chine — qui n’est jamais qualifiée de « rivale », « concurrente », « défi » ni « menace » — concernent le déséquilibre commercial et la surproduction du pays. Dans un écho des premières années du XXe siècle 70, la stratégie prévoit des bénéfices astronomiques pour l’économie américaine si les États-Unis parviennent à maintenir leur croissance et « une relation économique véritablement mutuellement avantageuse avec Pékin » (p.20).
D’autres objectifs de la stratégie visent cependant la Chine sans la nommer, reflet à la fois de la persistance des préoccupations d’une partie de l’administration à l’égard de la Chine — notamment au sein du Pentagone — et des tentatives parallèles d’autres acteurs, comme le Secrétaire au Trésor, pour adoucir le langage la concernant 71. Dans la Stratégie de sécurité nationale, on ne peut ainsi que penser à la Chine à la lecture des passages sur la nécessité :
— de mettre fin aux « exportations de précurseurs du fentanyl » ainsi qu’aux « menaces […] qui mettent en péril l’accès des États-Unis aux ressources critiques dont les minerais et les terres rares » ;
— « d’empêcher les concurrents non-hémisphériques d’accroître leur influence » dans les Amériques, notamment grâce à leur « assistance low cost » masquant un « piège de la dette et des problèmes de cybersécurité » ;
— d’« éviter un conflit sur Taïwan, idéalement par une supériorité militaire écrasante » ;
— ou bien encore « d’encourager l’Europe à agir pour combattre la surcapacité mercantiliste, le vol de technologies, l’espionnage cybernétique et d’autres pratiques économiques hostiles ».
Le choix de n’aborder la relation avec la Chine que d’un point de vue commercial, à l’exclusion des enjeux sécuritaires, politiques, comme de ceux touchant aux valeurs 72, marque un net changement avec la tendance des années précédentes ; ce changement est d’autant plus surprenant à l’heure où la Chine développe son armée, conduit des offensives de grande ampleur contre les réseaux américains, ou mobilise des outils de coercition économique 73.
Même lorsque la sécurisation des échanges technologiques d’avec la Chine est présentée comme une priorité, la réalisation de cet objectif est pénalisée par les autres buts du parti républicain.
Mathilde Velliet
Ce silence stratégique à l’endroit de la Chine dans la Stratégie de sécurité 2025 recoupe d’autres omissions ; ainsi, en décembre 2025, le sous-secrétaire d’État Jacob Helberg a lancé l’initiative Pax Silica, qui reprend une grande partie des éléments constitutifs de la politique de sécurisation des échanges avec la Chine ces dernières années : « renforcer la sécurité des investissements », se protéger contre « la surproduction ou les pratiques déloyales de dumping », mettre en œuvre des « politiques pour protéger les technologies sensibles et les infrastructures critiques contre tout accès, toute influence ou tout contrôle indus », « construire et déployer des réseaux d’information de confiance » 74 — ces différents objectifs étant énoncés sans nommer une seule fois la Chine ! De même, dans les déclarations publiques comme dans les entretiens que j’ai pu conduire avec certains de ses hauts fonctionnaires, le département d’État insiste sur le fait que Pax Silica « n’est pas contre la Chine » 75, « ne concerne aucun autre pays » hors de l’initiative 76 et « ne vise pas à isoler quiconque mais à se coordonner entre partenaires » 77.
L’assouplissement des mesures et des discours visant la Chine semble traduire une victoire partielle, et peut-être temporaire, remportée sur les faucons par une coalition « pro-commerce » au sein de l’administration Trump. Menée par le président, celle-ci souhaite avant tout encourager les exportations américaines, en Chine et partout dans le monde.
Le choix de suspendre la mise en œuvre de certaines mesures comme la loi sur TikTok ou la règle du BIS sur les filiales, comme celui de limiter le langage conflictuel dans différents documents stratégiques, relève en partie de ce que l’ancien conseiller à la sécurité nationale John Bolton avait appelé, sous la première administration Trump, « le phénomène du trou noir du commerce » 78 : pour conclure un grand deal avec Pékin, il importe de marginaliser ou de reporter le règlement des questions sécuritaires, source de tension entre les deux puissances.
Une telle ligne stratégique était déjà perceptible au cours du premier mandat Trump ; ainsi, en mai 2018, le président américain a présenté les démarches judiciaires contre l’entreprise de télécommunications chinoise ZTE, accusée d’avoir violé les sanctions américaines contre l’Iran, comme négociables dans le cadre de « l’accord commercial plus large » qu’il était en train de négocier avec Xi 79 ; en mai 2019, aussi, les faucons ont dû attendre l’échec des négociations sino-américaines pour faire adopter un ensemble de restrictions prêtes depuis plusieurs mois, telles que l’executive order 13873 et l’inscription de Huawei et d’autres entreprises chinoises sur l’Entity List. 80
Sept ans plus tard, l’administration Trump II continue de placer la préservation de la trêve commerciale au cœur de sa stratégie ; aujourd’hui, le coût d’une escalade s’est alourdi, la Chine ayant démontré sa capacité à riposter — notamment via le contrôle des terres rares, dont dépend Washington. Les partisans de la Maison-Blanche justifient ainsi les assouplissements et suspensions des restrictions comme un moyen de gagner un temps de stabilité, durant lequel les États-Unis diversifient leur approvisionnement en terres rares et réduisent leur dépendance à la Chine. Si des efforts sont déployés en ce sens par l’administration, l’objectif affiché par le secrétaire au Trésor de se libérer d’ici deux ans du goulet d’étranglement chinois semble difficilement atteignable 81.
Au-delà de ces précautions, sur le plan technologique, la volonté d’encourager les exportations américaines découle d’une stratégie, portée notamment par le directeur du Bureau pour la politique scientifique et technologique (OSTP) Michael Kratsios ou le conseiller du président pour la tech David Sacks. Cette stratégie entend « gagner la course » à l’IA en faisant des technologies américaines les fondations du déploiement de l’IA dans le monde 82, plutôt que d’imposer des contrôles exports jugés excessivement larges 83. En vendant à Pékin des semi-conducteurs, les États-Unis maintiendraient ainsi la Chine dans une situation de dépendance aux technologies américaines, tandis que l’en priver stimulerait son industrie nationale ; l’accès au lucratif marché chinois permettrait en outre aux entreprises américaines de générer des revenus, qu’elles pourraient réinvestir en R&D pour continuer à innover plus vite que la Chine, afin de conserver un avantage technologique et militaire.
S’éloignant de leur mission traditionnelle qui les réserve aux enjeux de sécurité nationale, les contrôles des exportations sont utilisés comme leviers dans les négociations commerciales.
Mathilde Velliet
Si l’IA ouvre aujourd’hui des perspectives inédites, une telle stratégie n’est cependant pas du tout nouvelle : comme l’avait montré Hugo Meijer dans son travail doctoral, dans les années 1990 et 2000, les coalitions politiques américaines ont fait leur cette nécessité d’engager une « course technologique » ; celle-ci les a convaincus de libéraliser les contrôles sur les exportations vers la Chine.
Aujourd’hui, cette même stratégie liant exportations, innovation et sécurité nationale est activement défendue par les entreprises américaines comme Nvidia, qui souhaitent pouvoir exporter en Chine ; son PDG Jensen Huang a ainsi caractérisé les contrôles à l’exportation d’« échec » ayant donné à la Chine « la motivation, l’énergie et le soutien du gouvernement pour accélérer [son] développement ».
Par ces propos, Huang attise les craintes américaines que la Chine gagne la course à l’IA ; il s’agirait donc pour les États-Unis d’« accélérer » plutôt que d’imposer des restrictions. Si davantage de recherches sont nécessaires pour documenter l’influence du lobbying privé au sein de l’administration Trump II, le fait que l’annonce de Trump autorisant les exportations des puces H20 de Nvidia ait eu lieu à peine quelques jours après une visite du PDG de Nvidia à Mar-a-Lago ne doit pas être attribué au hasard.
Malgré sa position plus conciliante vis-à-vis de Pékin, Washington ne renonce pas complètement à répondre aux risques sécuritaires posés par la Chine. Si au Pentagone, plusieurs hauts gradés continuent de pousser pour une orientation stratégique américaine intégrant la compétition avec la Chine à l’échelle mondiale, y compris sur le plan technologique, certaines agences indépendantes, comme des parties de la bureaucratie et plusieurs officiels politiques nommés, défendent encore le renforcement des restrictions.
Au-delà du sujet des exportations, concernant l’entrée aux États-Unis de capitaux et de technologie en provenance de Chine, l’objectif de l’administration Trump II s’inscrit dans la continuité des politiques menées cette dernière décennie. Le but affiché reste de renforcer la cybersécurité des infrastructures, de lutter contre les opérations d’influence chinoises et les risques inhérents aux équipements chinois « non-fiables » et d’assurer la sécurité de la recherche et la protection de la propriété intellectuelle. Ainsi, outre l’interdiction de vente de drones chinois aux États-Unis, les autorités américaines bloquent certains investissements aux États-Unis jugés problématiques pour leur lien avec la Chine, comme l’acquisition de l’entreprise aérospatiale et de défense Emcore par l’entreprise Hiefo, sur laquelle s’est prononcé un executive order le 2 janvier 2026 ; celles-ci continuent également de déployer les « règles sur les technologies de l’information et de la communication » (ICTS rules) interdisant notamment l’importation de véhicules connectés chinois.
Les efforts faits par l’administration américaine pour sécuriser les échanges technologiques avec la Chine sont cependant sapés par la volonté de ses plus hauts membres d’utiliser les mesures de sécurité comme levier — ou comme instrument de représailles — dans les négociations commerciales ; ces mêmes efforts sont aussi minés par le manque de coordination entre départements et avec la Maison-Blanche, illustré par les péripéties autour de la « règle sur les affiliés » édictée par le BIS.
Aujourd’hui, une stratégie liant exportations, innovation et sécurité nationale est activement défendue par les entreprises américaines comme Nvidia, qui souhaitent pouvoir exporter en Chine.
Mathilde Velliet
Même lorsque la sécurisation des échanges technologiques est présentée comme une priorité, la réalisation de cet objectif est pénalisée par les autres buts du parti républicain. La Maison-Blanche comme les législateurs républicains, annonce ainsi vouloir lutter contre les influences étrangères et renforcer la sécurité des infrastructures pour mieux résister aux cyberattaques chinoises, mais s’efforce en parallèle de diminuer les budgets et de licencier les employés fédéraux des entités chargées précisément de ces missions, dans le combat qu’elle mène contre la « censure » et l’« État profond » ; ainsi, en 2025, l’administration Trump a orchestré le départ d’environ un tiers des employés de l’Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures (CISA), et a proposé lors de son budget pour l’année fiscale 2026 de supprimer 491 millions de dollars au budget de l’agence, soit une réduction d’environ 17 % par rapport à l’année précédente.
En conséquence de cette diminution des effectifs, et contrairement à l’objectif affiché dans la NSS de « protéger [les États-Unis] contre les influences étrangères hostiles », l’année 2025 a été marquée par la réduction des équipes dédiées à la lutte contre la désinformation et les ingérences étrangères, notamment :
La position de l’administration Trump sur la Chine qui s’est dessinée au fil de cette première année est moins centrée sur les risques sécuritaires, bien qu’une telle position demeure pétrie de contradictions.
Il est remarquable de constater que l’opinion publique semble accompagner ce désintérêt pour les questions sécuritaires : alors que la Chine était perçue comme une menace par 58 % des Américains en 2023, cette proportion a reculé à 50 % en 2025, la Chine étant notamment réévaluée par les démocrates. Pour la première fois depuis la pandémie, les Américains sont aussi nombreux à considérer que le commerce avec la Chine renforce la sécurité nationale qu’à estimer qu’il la fragilise.
Face à ces évolutions, le Congrès demeure fidèle à sa ligne historique ; depuis la création de la République populaire de Chine, il est un relais important du discours présentant la Chine comme une menace, et fait obstacle aux efforts présidentiels pour développer les relations avec le pays ; traditionnellement plus « faucon » que l’exécutif, le Congrès continue aujourd’hui de dénoncer vigoureusement les risques cyber, industriels, technologiques, sécuritaires, politiques et économiques posés par la Chine.
À travers des lettres adressées à l’administration, des auditions, des déclarations publiques et des projets de lois, les élus démocrates mais aussi républicains tentent d’orienter la politique chinoise de Washington vers plus de fermeté : les élus des deux partis ont ainsi rappelé l’importance d’appliquer la loi sur Tiktok, et proposé une législation interdisant DeepSeek sur les appareils gouvernementaux ; plusieurs élus, dont le président de la Commission Chine de la Chambre John Moolenaar, ont aussi appelé la Securities and Exchange Commission à radier vingt-cinq groupes chinois des places boursières américaines au nom de leur participation à la fusion civilo-militaire chinoise.
Aujourd’hui, le coût d’une escalade commerciale s’est alourdi, la Chine ayant démontré sa capacité à riposter face aux États-Unis — notamment via le contrôle des terres rares.
Mathilde Velliet
En juillet 2025, les décisions présidentielles d’autoriser la vente des puces H20 et H200 ont suscité les protestations d’experts et d’élus, même républicains, comme John Molenaar ; face à cette direction empruntée par le président Trump, des élus des deux partis et des deux chambres continuent de multiplier les projets de loi pour limiter les exportations de semi-conducteurs avancés vers la Chine, en obligeant l’exécutif à notifier le Congrès en cas de vente voire en interdisant l’octroi de licences, en forçant les fabricants américains de puces à satisfaire en priorité la demande nationale, ou en empêchant la Chine d’accéder à distance à la capacité de calcul fournie par les puces américaines dans des data centers hors de son territoire.
Les inquiétudes des représentants du Congrès quant à la Chine se reflètent jusque dans les débats sur le budget 2026 des États-Unis : la loi de financement de la défense promulguée en décembre 2025 contient ainsi plusieurs mesures visant la Chine et, par ailleurs, le Congrès a notamment adopté un mécanisme de contrôle des investissements américains dans les secteurs technologiques de pays étrangers rivaux, élargissant une mesure équivalente adoptée par décret sous Biden.
Si le Congrès manifeste sans ambiguïté son désir de renforcer les restrictions sur les échanges technologiques avec la Chine , sa capacité à faire réellement pression sur l’exécutif pour obtenir satisfaction est limitée, comme l’ont illustré les échecs des représentants à faire appliquer la loi sur TikTok ou à faire respecter la compétence du Congrès en matière de tarifs douaniers. Même dans le cas d’une victoire démocrate aux élections de mi-mandat, ceux-ci consacreront sans doute plus d’énergie à contrecarrer la politique intérieure de l’administration Trump que sa politique chinoise.
Après une première administration Trump qui avait activement contribué à la formulation de la relation sino-américaine en termes sécuritaires, et après quatre années de dénonciation par les républicains de la « faiblesse » du gouvernement Biden quant à la Chine, la première année de l’administration Trump II a pris de court ceux qui s’attendaient à la voir adopter une approche centrée sur la rivalité idéologique et l’endiguement technologique. Les quelques annonces radicales visant la Chine — comme l’ajout d’environ 20 000 filiales d’entreprises chinoises sur l’Entity List ou l’imposition de droits de douane de 125 % sur certaines importations chinoises — ont assez vite été abandonnées. Plus surprenant sans doute, plusieurs mesures s’inscrivant dans la continuité des deux dernières administrations et perçues par les politiciens des deux bords comme essentielles pour protéger la sécurité nationale — sanctions en réponse aux cyberattaques chinoises, restrictions sur l’exportation des puces les plus avancées, mesures touchant TikTok — ont été suspendues ou assouplies.
Les décisions prises par l’administration Trump II découlent d’une combinaison de facteurs, mêlant proximité du président et de son entourage avec les tech bros — tels Jensen Huang de Nvidia ou Larry Ellison d’Oracle dont la fortune a bondi de 15 milliards après l’accord sur TikTok — stratégie spécifique pour assurer le leadership technologique des États-Unis et choix politiques accordant la priorité à l’« hémisphère occidental » et à la trêve commerciale. Bien que surprenantes, ces décisions ne doivent cependant pas être interprétées à outrance, pour y voir un tournant dans la politique étrangère américaine : en effet, la bataille au sein de l’administration sur la politique à adopter vis-à-vis de la Chine continue de faire rage et les faucons, toujours présents au sein de l’exécutif et bénéficiant du soutien du Congrès, pourraient parvenir à imposer des restrictions à la faveur d’une rupture de la trêve commerciale.
En l’absence d’un arbitrage clair dans cette guerre de factions, la politique chinoise de Washington demeure pétrie de contradictions. Cette indécision est dommageable pour la puissance américaine, comme elle l’est pour l’Europe qui doit s’accommoder de ces signaux contradictoires en maintenant une relation transatlantique déjà sous tension ; il est en effet difficile pour elle de « s’aligner sur les contrôles aux exportations » américains, comme l’exigent les documents de la Maison-Blanche et du Congrès, dès lors que cette ligne semble fluctuer au gré des négociations commerciales.
L’assouplissement des mesures visant la Chine semble traduire une victoire partielle remportée sur les faucons par une coalition « pro-commerce » au sein de l’administration Trump.
Mathilde Velliet
Le désarroi européen touche aussi à d’autres sujets ; dès lors que les agences américaines chargées de la lutte contre les cyberattaques et les ingérences chinoises (CISA, NSA, FBI) sont en sous-effectifs et ont perdu de leur légitimité, la coopération en matière de renseignement devient difficile ; alors que l’administration Trump est divisée entre partisans d’une résolution rapide des différends transatlantiques qui permettrait de réorienter les ressources et faire front commun face à Pékin, et critiques des politiques européennes, jugeant que la principale menace pour l’Europe n’est ni la Russie ni la Chine mais « la menace de l’intérieur », les dirigeants du Vieux Continent doivent encore se demander qui il leur faut croire.
Si l’administration Trump II persiste dans son instabilité stratégique à l’égard de la Chine, si elle persiste encore à affaiblir ses capacités de cybersécurité et sa résilience démocratique, tout en fragilisant l’alliance transatlantique, elle offrira à la Chine le leadership mondial qu’elle prétend encore défendre.
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02.02.2026 à 14:13
À l’université catholique de Louvain où il recevait le lundi 2 février un doctorat honoris causa, l’ancien président de la Banque centrale européenne a prononcé un discours important.
Après le « moment Groenland », il articule les piliers fondamentaux du « fédéralisme pragmatique » qu’il appelle de ses vœux pour résister face à Trump et Xi Jinping.
L’article Mario Draghi : les fondements de l’Europe nouvelle est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Depuis sa création, l’architecture de l’Union incarne la conviction que l’État de droit international, soutenu par des institutions crédibles, favorise la paix et la prospérité.
Aucun État européen n’ayant conservé la capacité de se défendre seul, notre doctrine de sécurité a été façonnée par la protection offerte par les États-Unis. Ensemble, et toujours en alliance avec Washington, nous avons été en mesure de faire face à toute menace et d’instaurer la paix en Europe.
Et grâce à la garantie de notre sécurité et aux échanges commerciaux qui s’effectuaient principalement au sein de cette alliance, nous avons pu poursuivre en toute sécurité l’ouverture économique comme fondement de notre prospérité et de notre influence.
Mais l’ordre mondial aujourd’hui disparu n’a pas échoué parce qu’il était fondé sur une illusion.
Il a apporté des avantages réels et largement partagés : pour les États-Unis, en tant que puissance hégémonique, grâce à une influence incontestée dans tous les domaines et au privilège d’émettre la monnaie de réserve mondiale ; pour l’Europe, grâce à une intégration commerciale profonde et à une stabilité sans précédent ; et pour les pays en développement, grâce à leur participation à l’économie mondiale, qui a permis à des milliards de personnes de sortir de la pauvreté.
L’échec du système réside dans ce qu’il n’a pas pu corriger.
Une fois la Chine devenue membre de l’Organisation mondiale du commerce, les frontières du commerce et de la sécurité ont commencé à diverger. Nous avions toujours commercé au-delà de l’alliance – mais jamais auparavant avec un pays d’une telle envergure et ayant l’ambition de devenir lui-même un pôle distinct.
Le commerce mondial s’est éloigné du principe énoncé par David Ricardo selon lequel les échanges doivent suivre l’avantage comparatif. Certains États ont recherché l’avantage absolu par des stratégies mercantilistes, imposant la désindustrialisation à d’autres, tandis que les gains restants étaient répartis de manière inégale. Cela a semé les germes de la réaction politique à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés.
Dans le même temps, l’intégration profonde a créé des dépendances qui pouvaient être exploitées lorsque tous les partenaires n’étaient pas des alliés. L’interdépendance, autrefois considérée comme une source de retenue mutuelle, est devenue une source d’influence et de contrôle.
La gouvernance multilatérale ne disposait d’aucun mécanisme pour remédier aux déséquilibres, ni d’aucun langage pour reconnaître les dépendances. La confiance dans les gains mutuels du commerce rendait inconcevable l’idée même d’une dépendance utilisée comme arme.
Mais l’effondrement de cet ordre n’est pas en soi une menace. Un monde avec moins d’échanges commerciaux et des règles plus faibles serait douloureux, mais l’Europe s’adapterait.
De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance.
Mario Draghi
La menace réside dans ce qui le remplacera.
Nous sommes confrontés à des États-Unis qui, du moins dans leur position actuelle, mettent l’accent sur les coûts qu’ils ont supportés tout en ignorant les avantages qu’ils ont tirés. Ils imposent des droits de douane à l’Europe, menacent nos intérêts territoriaux et indiquent clairement, pour la première fois, qu’ils considèrent la fragmentation politique européenne comme servant leurs intérêts.
Nous sommes confrontés à une Chine qui contrôle des nœuds critiques dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et qui est prête à exploiter cet avantage : inonder les marchés, retenir des intrants essentiels, forcer les autres à supporter le coût de ses propres déséquilibres.
C’est un avenir dans lequel l’Europe risque d’être subordonnée, divisée et désindustrialisée, tout cela en même temps. Et une Europe incapable de défendre ses intérêts ne pourra pas préserver ses valeurs longtemps.
La transition entre cet ordre et celui qui lui succédera ne sera pas facile pour l’Europe.
Nous allons connaître une longue période où les interdépendances persisteront alors même que les rivalités s’intensifieront. Nous restons fortement dépendants des États-Unis pour l’énergie, la technologie et la défense. La Chine fournit plus de 90 % de nos importations de terres rares et domine les chaînes de valeur mondiales du solaire et des batteries qui sous-tendent notre transition écologique.
Dans cette période, la meilleure voie pour l’Europe est celle qu’elle suit actuellement : conclure des accords commerciaux avec des partenaires partageant notre état d’esprit et qui offrent une diversification et renforcer notre position dans les chaînes d’approvisionnement où nous jouons déjà un rôle essentiel.
C’est là que réside aujourd’hui le pouvoir de l’Europe. En 2023, l’Union était le premier exportateur et importateur mondial de biens et de services, avec des importations en provenance du reste du monde s’élevant à 3 600 milliards d’euros. Elle est également le premier partenaire commercial de plus de 70 pays.
Et nous occupons des positions critiques dans plusieurs industries stratégiques. Les entreprises européennes contrôlent 100 % de la lithographie ultraviolette extrême — la technologie nécessaire à la fabrication avancée de semi-conducteurs. Nous produisons la moitié des avions commerciaux du monde. Nous concevons les moteurs qui équipent la grande majorité des navires marchands mondiaux.
Dans ce contexte, il serait erroné de considérer les accords commerciaux principalement en termes de croissance. Leur objectif est désormais stratégique : renforcer notre position et réajuster nos relations maintenant que le commerce et la sécurité ne se recoupent plus entièrement.
Mais il s’agit d’une stratégie de maintien, pas d’un but en soi.
Individuellement, la plupart des pays de l’Union ne sont même pas des puissances moyennes capables de naviguer dans ce nouvel ordre en formant des coalitions — chacun apportant des avantages distinctifs, qu’il s’agisse de matières premières, de niches technologiques ou d’une situation géographique stratégique.
Mais collectivement, nous avons quelque chose de plus grand : notre taille, notre richesse, notre culture politique — et 75 ans de construction des institutions d’un projet commun.
De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance.
À nous, donc, de décider : restons-nous simplement un grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou prenons-nous les mesures nécessaires pour devenir une puissance ?
Mais soyons clairs : regrouper des petits pays ne produit pas automatiquement un bloc puissant. Ce modèle a un nom : la confédération. C’est la logique selon laquelle l’Europe fonctionne encore en matière de défense, de politique étrangère et de questions fiscales. Ce modèle ne produit pas de puissance : un groupe d’États qui se coordonne reste un groupe d’États, chacun disposant d’un droit de veto, chacun ayant ses propres calculs, chacun vulnérable à être éliminé un par un.
Ce qui a commencé dans la peur doit se poursuivre dans l’espoir.
Mario Draghi
Pour devenir une puissance, l’Europe doit passer d’une confédération à une fédération.
Là où l’Europe s’est fédérée — dans les domaines du commerce, de la concurrence, du marché unique et de la politique monétaire —, nous sommes respectés en tant que puissance et négocions d’une seule voix. Nous le constatons aujourd’hui dans les accords commerciaux fructueux avec l’Inde et l’Amérique latine.
Là où nous ne l’avons pas fait — en matière de défense, de politique industrielle, d’affaires étrangères — nous sommes traités comme un ensemble disparate d’États de taille moyenne, à diviser et à traiter en conséquence.
Et là où le commerce et la sécurité se recoupent, nos forces ne peuvent protéger nos faiblesses.
Une Europe unifiée sur le plan commercial mais fragmentée sur le plan de la défense verra sa puissance commerciale mise à profit contre sa dépendance en matière de sécurité, comme c’est le cas actuellement.
Certains diront que nous ne devrions pas agir tant que notre position n’est pas plus forte, tant que nous ne sommes pas plus unis, tant que l’escalade n’est pas moins coûteuse.
Mais ce compromis est illusoire. Ce n’est qu’en agissant que nous créerons les conditions qui nous permettront d’agir de manière plus décisive par la suite. L’unité ne précède pas l’action ; elle se forge en prenant ensemble des décisions importantes, grâce à l’expérience commune et à la solidarité qu’elles créent, et en découvrant que nous pouvons en supporter les conséquences.
Prenons l’exemple du Groenland.
La décision de résister plutôt que de céder a obligé l’Europe à procéder à une véritable évaluation stratégique, à cartographier notre influence, à identifier nos outils et à réfléchir aux conséquences d’une escalade.
La volonté d’agir a imposé une vision claire de la capacité d’agir.
Et en faisant front commun face à une menace directe, les Européens ont découvert une solidarité qui semblait auparavant hors de portée. Cette détermination commune a trouvé un écho auprès du public qu’aucun communiqué commun issu d’un sommet n’aurait pu égaler.
Dans le même temps, notre renforcement collectif ne pourra être à l’image de celui de la Chine — ou de ce qu’il semble être actuellement pour les États-Unis.
Dans leur posture actuelle, les États-Unis utilise le partenariat pour chercher la domination. La Chine maintient son modèle de croissance en externalisant ses coûts vers d’autres pays. L’intégration européenne est construite différemment : non pas sur la force, mais sur une volonté commune ; non pas sur la soumission, mais sur le partage des avantages.
À nous de décider : restons-nous simplement un grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou prenons-nous les mesures nécessaires pour devenir une puissance ?
Mario Draghi
C’est une intégration sans subordination : ce modèle est largement préférable, mais aussi beaucoup plus difficile. Cela exige une approche différente. Je l’ai appelée « fédéralisme pragmatique ».
Pragmatique car nous devons prendre les mesures qui sont actuellement possibles avec les partenaires qui sont actuellement disposés à le faire et dans les domaines où des progrès peuvent actuellement être réalisés.
Mais fédéraliste parce que le but que nous recherchons est important.
L’action commune et la confiance mutuelle qu’elle crée doivent finalement devenir le fondement d’institutions dotées d’un réel pouvoir décisionnel, capables d’agir de manière décisive en toutes circonstances.
Cette approche permet de sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, sans pour autant subordonner qui que ce soit. Les États membres y adhèrent volontairement. La porte reste ouverte à d’autres, mais pas à ceux qui compromettraient l’objectif commun. Nous n’avons pas à sacrifier nos valeurs pour obtenir le pouvoir.
L’euro en est l’exemple le plus réussi. Ceux qui étaient disposés à le faire ont pris les devants, ont mis en place des institutions communes dotées d’une réelle autorité et, grâce à cet engagement commun, ont forgé une solidarité plus profonde que n’importe quel traité n’aurait pu le prescrire. Depuis lors, neuf autres pays ont choisi de les rejoindre.
Le chemin ne sera pas sans embûches. Comme l’a déclaré Schuman en 1950, l’Europe ne se fera pas d’un seul coup. Tous les pays ne participeront pas dès le départ à toutes les initiatives, qu’elles concernent l’énergie, la technologie, la défense ou la politique étrangère. Mais chaque étape doit rester ancrée dans l’objectif : non pas une coopération plus souple, mais une véritable fédération.
Certains peuvent se bercer d’illusions en pensant que le monde n’aurait pas vraiment changé ou que leur situation géographique les mettrait à l’abri. D’autres peuvent croire que renoncer à leur indépendance économique, voire à leur territoire, ne menacerait pas leur capacité à préserver les valeurs qui nous définissent.
Cela ne doit pas empêcher les plus clairvoyants d’aller de l’avant. Que nous en ayons conscience ou non, nous sommes tous dans la même situation de vulnérabilité. Les anciennes divisions qui nous paralysaient ont été dépassées par une menace commune.
Mais la menace seule ne suffira pas à nous soutenir.
Ce qui a commencé dans la peur doit se poursuivre dans l’espoir.
En agissant ensemble, nous redécouvrirons une chose qui était restée longtemps en sommeil : notre fierté, notre confiance en nous, notre foi en notre propre avenir.
Et c’est sur cette base que l’Europe sera construite.
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22.01.2026 à 16:30
Avec un an de recul et de données, une « formule Trump » semble se dessiner.
Si elle conduit à l’explosion des profits en même temps qu’à une baisse de la consommation, elle n’est pas si incohérente.
Mais les signaux inquiétants s’accumulent : la Maison-Blanche pourrait-elle être contrainte de changer de méthode ?
Guillaume Duval signe une étude fouillée.
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Cela fait désormais plus d’un an que Trump est à la Maison-Blanche — et que nous essayons de fournir quotidiennement des clefs pour comprendre son programme de transformation radicale. Ce travail soutenu exige la mobilisation d’une rédaction dynamique, jeune et indépendante. Si vous nous lisez et que vous souhaitez nous soutenir, découvrez toutes nos offres pour vous abonner au Grand Continent
Au cours de la première année de son nouveau mandat, Donald Trump est parvenu à atteindre deux objectifs centraux pour qui entend rééquilibrer une économie qui dérivait dangereusement : limiter en même temps le déficit extérieur et le déficit public des États-Unis.
Malgré toutes les tensions que sa politique a suscitées, ce résultat a été obtenu sans faire dérailler l’économie étatsunienne.
Mais celle-ci donne aujourd’hui de sérieux signes d’essoufflement. Alors que les craintes s’accumulent du côté des marchés financiers — notamment autour de l’éclatement d’une bulle spéculative sur l’intelligence artificielle — l’emploi, l’investissement et la consommation sont fragilisés.
Ces vulnérabilités croisées font que Trump n’est pas assuré de parvenir à maintenir en 2026 le cap de sa politique sans que l’économie ne freine davantage ; l’intense pression qu’il exerce sur la Réserve fédérale pour qu’elle abaisse plus vite ses taux d’intérêts doit être lue à cette aune.
Pour dresser le tableau de l’économie des États-Unis après un an de Trump, il faut suivre plusieurs indicateurs clefs.
Au début de l’année 2025, la perspective de la mise en place de droits de douane élevés avait suscité un boom des importations aux États-Unis. Cependant, depuis le mois d’avril — et comme le souhaitait le président étatsunien — celles-ci ont marqué sérieusement le pas du fait des stocks qui avaient été constitués et du ralentissement de la consommation.
En parallèle, les exportations ont sensiblement augmenté, portées notamment par l’affaiblissement du dollar au cours de l’année conformément à la politique de Trump, conduisant à une spectaculaire réduction du déficit extérieur des États-Unis.
Une fois épuisés les stocks accumulés début 2025, il restera à voir si cette tendance persiste en 2026. Son maintien pourrait cependant constituer un mauvais signe pour Trump et les États-Unis, la baisse résultant probablement d’un ralentissement supplémentaire de l’économie.
Du côté des finances publiques, Trump est parvenu à stabiliser les dépenses fédérales autour de 7000 milliards de dollars en 2025 ; pour y parvenir, les coupes sauvages réalisées par son DOGE et le long shutdown de l’automne dernier ont joué un rôle déterminant.
Cette même année, les recettes fédérales se sont accrues de 400 milliards de dollars en rythme annuel, permettant ainsi une réduction équivalente du déficit public ; les droits de douane instaurés en grande pompe par Donald Trump ont apporté une contribution limitée mais néanmoins sensible — de l’ordre de 160 milliards de dollars — à cette hausse, dont l’autre raison majeure provient d’une hausse de 250 milliards de dollars des recettes d’impôts sur le revenu des ménages.
De tels développements ne sont cependant pas à porter au crédit d’une politique budgétaire cohérente et complète menée par le président étatsuniens : en effet, ceux-ci ne reflètent pas encore les effets d’un véritable budget Trump, dans la mesure où le budget fédéral 2025 avait été établi et discuté avant la prise en fonction de l’actuel occupant de la Maison-Blanche.
Contrairement à ce que beaucoup redoutaient ou espéraient, la politique de Trump n’a pas précipité l’économie étatsunienne vers la catastrophe.
Guillaume Duval
Si l’augmentation des recettes a permis de réduire d’autant le déficit public, celui-ci reste cependant colossal ; au terme de 2025, il atteint toujours 1 600 milliards de dollars, soit 5,1 % du PIB étatsunien. Alors que le premier budget établi sous l’égide de Donald Trump 84 prévoit une baisse très significative des impôts acquittés par les plus riches, le risque est sérieux que cette baisse du déficit ne se poursuive pas l’an prochain.
En conséquence de cette relative maîtrise des finances publiques, les taux d’intérêts sur la dette publique étatsunienne sont restés stables cette année, malgré tous les revirements de Donald Trump et ses attaques contre la Réserve fédérale.
La stabilité des taux témoigne que les investisseurs institutionnels, jusqu’ici, ne se sont pas inquiétés outre-mesure de la politique économique de Trump. Néanmoins, si la Maison-Blanche continue de remettre en cause l’indépendance de la Réserve fédérale, si le déficit public repart à la hausse et que l’activité économique ralentit, cette confiance relative pourrait s’effriter et la situation de la dette étatsunienne pourrait bien se dégrader.
Beaucoup estimaient que Trump ne parviendrait pas à maîtriser la hausse des prix ; force est de constater que celle-ci est restée jusqu’ici sous contrôle.
Le président est en effet parvenu à mener à bien sa politique de droits de douane élevés sans pour autant enclencher la spirale inflationniste redoutée.
À supposer que les chiffres n’aient pas été trop lourdement manipulés par l’administration Trump, en 2025, la hausse des prix est en effet restée contenue sous la barre des 3 % en 2025, un niveau d’inflation faible pour les États-Unis.
Quelques nuances doivent cependant être apportées : cette inflation relativement faible est aussi le reflet d’une consommation dont la croissance a nettement ralenti. Par ailleurs, si, avec des hausses de salaires qui se sont maintenues un peu au-dessus de 3,5 %, les salariés ont pu encore enregistrer en 2025 un petit gain de pouvoir d’achat de l’ordre de 0,8 %, le taux d’épargne des ménages, déjà bas au début de cette année, a quant à lui sensiblement fléchi, indiquant une dégradation de la situation financière des ménages.
La dégradation ou le maintien d’une telle tendance en 2026 devra tenir compte de deux facteurs : l’épuisement des stocks de produits importés début 2025, se répercutant sur les prix et un possible fléchissement des salaires suivant la dégradation du marché de l’emploi.
Conformément aux attentes des chefs d’entreprises qui l’avaient soutenu, Trump a mené une politique favorisant la réalisation de profits dans les grandes compagnies étatsuniennes.
La part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises, qui avait commencé à se redresser un peu sous la présidence Biden après avoir reculé au début des années 2020, a de nouveau chuté lourdement en 2025. Le fléchissement de la consommation des ménages doit aussi être lu à l’aune de cette baisse.
La Bourse sort également plus forte de l’année écoulée. Si celle-ci avait encaissé une forte secousse au moment de l’annonce par Trump de la mise en place de droits de douane élevés pour de nombreux pays, elle a repris sa progression depuis le printemps. La hausse des indices boursiers est portée notamment par l’envolée des valeurs technologiques, en particulier dans le secteur de l’intelligence artificielle.
Une telle hausse est essentielle pour les firmes étatsuniennes, qui peuvent ainsi se financer à bon compte pour investir massivement et racheter leurs concurrents ; elle joue aussi un rôle important pour les ménages étatsuniens dont une part significative de l’épargne est placée en actions, notamment en vue de la retraite.
Beaucoup estimaient que Trump ne parviendrait pas à maîtriser la hausse des prix ; force est de constater que celle-ci est jusqu’ici sous contrôle.
Guillaume Duval
L’une des principales menaces financières pour le proche futur touche pourtant à la bulle spéculative qui s’est formée autour des valeurs liées à l’IA, alors que beaucoup s’inquiètent de son possible éclatement ; pour étayer ces craintes des investisseurs, les niveaux atteints par sur les marchés sont en effet de moins en moins en rapport avec les profits effectivement réalisés par les entreprises ; combiné à la remise en cause de l’indépendance de la Réserve fédérale par Trump, cet écart croissant pourrait les détourner des valeurs étatsuniennes.
L’absence de spirale inflationniste aux États-Unis tient aussi au ralentissement sensible de l’activité économique, malgré les chiffres douteux de la croissance publiés par le BEA pour le troisième trimestre 2025.
L’essoufflement de l’économie étatsunienne se lit à la très faible création d’emplois au cours de l’année écoulée. Alors qu’en décembre 2024, elle avait créé 2 000 000 d’emplois supplémentaires en l’espace d’un an, en novembre dernier, la progression enregistrée sur douze mois n’était plus que 584 000 emplois, soit un chiffre plus de trois fois inférieur ; en particulier, et contrairement aux promesses faites par Trump, l’emploi dans l’industrie manufacturière étatsunienne a continué en 2025 de se contracter, perdant 70 000 postes de travail.
Parallèlement, , le chômage a poursuivi en 2025 une remontée régulière, malgré la chasse aux immigrés sans papiers lancée par Trump avec les raids massifs de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Même si, avec un taux de 4,4 % des actifs, le chômage reste encore nettement inférieur aux États-Unis à ce qu’il est en France (7,7 %) ou en Europe (6 %), un tel niveau commence déjà à poser de sérieuses difficultés étant donné la faible protection sociale étatsunienne. À cet égard, l’action de Donald Trump pour remettre en cause les aides sociales destinées aux plus démunis, notamment en matière d’assurance santé, ne risque guère d’améliorer la situation.
Tout au long de l’année 2025, la croissance des dépenses de consommation des citoyens étatsunien a nettement ralenti, alors qu’elle s’était redressée sous la présidence de Joe Biden. Même si ce ralentissement a aidé à contenir l’inflation et à limiter les importations, il confirme une tendance inquiétante pour l’économie du pays.
Parallèlement, après un bon premier trimestre 2025, l’investissement des ménages comme celui des entreprises ont nettement baissé dans un contexte d’incertitudes intérieures et mondiales croissantes, malgré la hausse des profits réalisés par les entreprises et celle des indices boursiers.
Une telle tendance augure mal de l’avenir de l’économie étatsunienne sous Donald Trump si elle devait se poursuivre.
Contrairement à ce que beaucoup redoutaient ou espéraient, la politique de Trump n’a donc pas précipité l’économie de son pays vers la catastrophe ; toutefois, il n’est pas sûr pour autant qu’en 2026 la Maison-Blanche parvienne à maintenir le cap aussi aisément.
L’économie étatsunienne cumule en effet plusieurs tendances préoccupantes — qu’il s’agisse de la dégradation du marché du travail, du ralentissement de la consommation et de l’investissement, de la menace d’un éclatement de la bulle spéculative sur l’IA ou des fortes incertitudes sur la stabilité budgétaire.
En un an de mandat, Trump a su maintenir à flot l’économie tout en appliquant un programme particulièrement radical. Les premiers signaux montrent qu’en 2026, le charme pourrait ne plus opérer.
L’article Une politique économique pour l’an II ? Les six règles des Trumponomics est apparu en premier sur Le Grand Continent.
15.01.2026 à 18:37
Pour vassaliser le continent, Donald Trump veut dollariser l’économie européenne.
Le plan est prêt.
Il en est à la dernière étape.
Saurons-nous répondre à temps ?
L’article La menace fantôme : comment Trump veut dollariser l’économie européenne — et comment riposter est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Dans le tourbillon géopolitique du début d’année, les points de repères sont rares. Si vous nous lisez et que vous voulez soutenir une jeune rédaction indépendante européenne, découvrez toutes nos offres pour s’abonner au Grand Continent
Nous avons un problème avec le dollar. Nous le constatons aujourd’hui de manière évidente. Nous le savons en réalité depuis longtemps. Mais nous avions considéré qu’au fond, ce n’était pas si grave. Pendant des décennies, l’Union a en effet traité sa dépendance au dollar américain comme un problème d’ordre purement secondaire : désormais, alors qu’elle se retrouve dans une position extrêmement vulnérable face aux ingérences financières de Washington, le symptôme devient criant.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir sur un contexte et une histoire à partir d’un constat lucide : l’Union a toujours été profondément ancrée dans le système mondial du dollar.
Cette dépendance, aux ramifications complexes, a créé pour le bloc des risques bien plus graves qu’ils n’étaient généralement perçus.
La dépendance vis-à-vis du dollar est antérieure à l’Union.
Depuis sa création après la guerre, chaque étape vers l’intégration monétaire a entraîné une dépendance accrue vis-à-vis du dollar américain 85. Dans les années 1950, l’Union européenne des paiements utilisait déjà le dollar comme monnaie de référence pour régler les paiements entre les États membres.
Dans le cadre du système de Bretton Woods, c’est la convertibilité du dollar qui rendait possibles les paiements internationaux, liant ainsi encore plus étroitement le système monétaire européen à celui des États-Unis. Dans les années 1970, un marché offshore du dollar s’est développé en Europe, lorsque les banques ont commencé à émettre des « eurodollars », c’est-à-dire des dépôts et des prêts libellés en dollars émis en dehors des États-Unis.
Autrement dit, le dollar servait d’interface entre les monnaies nationales européennes.
L’euro était censé changer la donne 86.
En 1988, il avait été conçu comme un moyen de « réduire la dépendance vis-à-vis du dollar » et d’améliorer la « marge de manœuvre de l’Union en matière de politique monétaire ».
De par sa taille même, la nouvelle zone monétaire était censée inaugurer un nouvel ordre monétaire multipolaire.
Pourtant, au cours de l’année qui a suivi, peu de mesures ont été prises pour tenir cette promesse. Wim Duisenberg, premier président de la Banque centrale européenne, a défini la position initiale de la BCE en 1998. Selon lui, la BCE devait « accepter le rôle international de l’euro tel qu’il se développe sous l’effet des forces du marché. Dans la mesure où l’Eurosystème réussit à remplir son mandat et à maintenir la stabilité des prix, il favorisera automatiquement l’utilisation de l’euro comme monnaie internationale. »
Ce vœu pieux n’a pas été suivi des faits.
À avoir trop eu foi en l’efficacité intrinsèque du commerce — dont Mercure est l’avatar — les responsables européens ont pensé et inséré la monnaie commune dans un système monétaire international qu’ils croyaient — en oubliant qu’en matière monétaire aussi, la puissance de Mars avait sa place 87.
Lorsque l’intégration monétaire européenne a pris son essor, il n’existait aucun prestataire de services de paiement à l’échelle de l’Union. De manière agressive, les Américains Visa et Mastercard ont rapidement saisi là une opportunité commerciale.
De même dans le domaine des paiements sur Internet, aucun prestataire européen n’a émergé. Aujourd’hui, PayPal — fondé par Peter Thiel, Elon Musk et Marc Andreessen, entre autres — est actuellement le principal moyen utilisé par les Allemands pour effectuer des paiements en ligne 88.
Lorsque Lehman Brothers s’est effondré, ce sont les lignes de swap en dollars de la Réserve fédérale américaine qui ont sauvé le système bancaire européen d’un effondrement total.
Jens van’t Klooster
L’euro étant resté une monnaie essentiellement régionale, les entreprises et les banques européennes continuent d’utiliser le dollar. La majorité des importations de l’Union sont payées en dollars, tout comme 30 % des exportations.
Dans la mesure où les entreprises européennes sont payées en dollars, elles contractent également des dettes dans cette monnaie : plus de 20 % des obligations d’entreprises européennes sont ainsi libellées dans la devise américaine. Les paiements en dollars continuant d’être réglés par l’intermédiaire de banques correspondantes à New York, les citoyens et les entreprises de l’Union sont donc directement vulnérables aux sanctions économiques américaines.
Dans les années qui ont précédé la crise de 2008, les grandes banques européennes ont utilisé leurs comptes en dollars pour acheter de grands volumes de prêts hypothécaires subprime titrisés, prenant souvent plus de risques que leurs concurrents américains 89. Elles ont financé ces opérations en empruntant des fonds à court terme en dollars sur les marchés monétaires mondiaux. Résultat : lorsque Lehman Brothers s’est effondré, ce sont les lignes de swap en dollars de la Réserve fédérale qui ont sauvé le système bancaire européen d’un effondrement total.
Les choses sont toutefois moins simples qu’elles en ont l’air — et il serait injuste de caricaturer à l’excès l’ascendant des États-Unis. En réalité, les dépendances de l’Union reflétaient un compromis qui, pendant longtemps, a bien servi les deux parties.
Les États-Unis ont bénéficié de ce que Valéry Giscard d’Estaing avait le premier qualifié de privilège « exorbitant » : la capacité d’émettre la monnaie de réserve mondiale. Ils pouvaient payer leurs importations en émettant simplement de la monnaie de crédit. La forte demande de passifs en dollars américains a également permis l’émergence de secteurs financiers et technologiques extrêmement rentables. Plutôt que de toujours se donner la priorité, il est donc vrai que les États-Unis ont également assumé une responsabilité « exorbitante », en servant de prêteur de dernier recours de facto au monde entier.
Malgré leur base institutionnelle fragile, les lignes de swap de la Réserve fédérale ont ainsi contribué à stabiliser le système financier mondial en temps de crise.
De même les prêts du FMI, principalement en dollars, et l’expertise de Washington ont joué un rôle crucial dans la gestion de la crise de la dette souveraine de l’Union.
L’OTAN, enfin, a créé le cadre institutionnel à long terme qui, liant l’Europe au leadership américain, a permis de faire passer la pilule de cette dépendance.
Mais l’Europe prend lentement conscience aujourd’hui qu’elle est entrée dans une nouvelle réalité.
Elle n’est plus confrontée à une hégémonie bienveillante assumant son privilège exorbitant, mais à une administration qui traite la monnaie comme un outil de coercition et d’extorsion.
Pour Donald Trump, la dépendance de l’Europe vis-à-vis du dollar est une opportunité qu’il faut saisir — et dont il faut tirer le maximum.
Évidemment, cette attitude est difficile à concilier avec l’émission d’une monnaie à vocation globale comme l’est aujourd’hui le dollar.
Au cours des siècles passés, les monnaies qui ont le plus prospéré à l’échelle du monde ont rarement été émises par des monarques absolus 90 : les monnaies globales provenaient par exemple de cités-États italiennes relativement petites et de la République néerlandaise, des républiques crédibles dirigées par des marchands.
La crédibilité a également été au cœur de l’ordre monétaire américain, l’indépendance de la banque centrale garantissant la valeur réelle de la dette publique notée AAA.
La famille Trump est à la tête du cinquième plus grand portefeuille de stablecoins en dollars américains au monde.
Jens van’t Klooster
Pour Donald Trump, le dollar américain n’est pas un privilège exorbitant : il considère simplement qu’il est trop cher — une ruse utilisée par le monde entier pour provoquer le déclin industriel des États-Unis 91.
En 2025, au cours de la première année de son mandat, l’une des principales priorités de l’administration a été de renforcer la domination du dollar grâce aux « stablecoins ».
Ces jetons numériques que les utilisateurs peuvent transférer entre des applications pour effectuer des paiements sont adossés à des actifs en dollars américains — mais les stablecoins restent risqués et les défauts de paiement des principaux émetteurs sont probables. Comme l’admettent désormais des membres éminents de l’administration 92, les stablecoins ne sont pas destinés aux citoyens américains : ils « n’offrent pas de rendement et ne sont pas garantis par l’assurance fédérale des dépôts ».
Au contraire, « la véritable opportunité des stablecoins est de satisfaire l’appétit inexploité des épargnants étrangers pour les actifs en dollars dans les juridictions où l’accès au dollar est limité ».
C’est le cœur de ce qu’Éric Monnet a appelé la stratégie cryptomercantiliste : l’utilisation des stablecoins comme instruments du pouvoir étatique par le biais de l’expansion des entreprises privées.
À l’avenir, il est prévu que les grandes plateformes américaines lancent des stablecoins en dollars dans les États dont la monnaie est faible, en commercialisant ces monnaies via les réseaux sociaux, le commerce électronique et les canaux de transfert de fonds.
La famille Trump est elle-même à la tête du cinquième plus grand portefeuille de stablecoins en dollars américains au monde qu’elle émet par sa société de cryptomonnaie World Liberty Financial.
Dans les pays où ils sont utilisés, les stablecoins entraînent des transferts involontaires d’épargne vers les États-Unis. La nouvelle demande de stablecoins en dollars américains pourrait ainsi renforcer l’emprise des États-Unis sur l’économie mondiale, y compris leur capacité à contraindre d’autres États à s’aligner sur leurs priorités nationales.
Les grandes entreprises technologiques américaines pourraient également commercialiser des stablecoins en dollars américains auprès des résidents de l’Union, en particulier dans les États membres non membres de la zone euro. Elles feront très certainement la promotion des stablecoins dans le voisinage immédiat de l’Union. Il n’est toutefois pas certain que les Européens voient l’utilité des stablecoins dans la mesure où le coût des paiements est déjà faible dans l’Union — voire inexistant dans la zone euro — ce qui contraste nettement avec le marché américain où le coût des méthodes de paiement traditionnelles telles que l’Automated Clearing House (ACH) ou le virement bancaire est nettement plus élevé qu’en Europe.
Si la dépendance de l’Union vis-à-vis du dollar s’est développée dans le cadre d’une relation transatlantique largement coopérative, elle est aujourd’hui une source de vulnérabilité en raison de l’infrastructure qui, au fil des années, a porté cette relation.
Les structures financières et de paiement de l’Union sont étroitement liées à celles des États-Unis : les principaux systèmes de cartes bancaires, les fournisseurs de services cloud, les réseaux de messagerie et les couches logicielles clefs sont contrôlés par des entreprises américaines. Sur le plan normatif, les banques européennes sont fortement exposées aux décisions réglementaires et aux sanctions américaines.
Dès 2018, la décision de l’administration Trump de rétablir les sanctions contre l’Iran avait contraint la plupart des entreprises européennes à quitter le pays. Nous sommes aujourd’hui un cran au-dessus. Les récentes sanctions contre la Cour pénale internationale (CPI) 93 illustrent jusqu’où les États-Unis sont déjà prêts à aller, en ciblant des décideurs politiques et des représentants individuels d’institutions.
Depuis février 2025, les « sanctions secondaires » visent toute personne effectuant des transactions avec la Cour et sont passibles de peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à vingt ans.
Bien que la CPI soit basée aux Pays-Bas, la portée des sanctions est vague — ce qui conduit les entreprises européennes peu enclines à prendre des risques à éviter toute interaction avec la Cour et ses membres. La CPI et son personnel, comme le juge français Nicolas Guillou, sont ainsi bloqués pour accéder aux services de paiement de base, même en euros.
Dans ce contexte, un scénario particulièrement catastrophique se profile en cas de nouvelle crise bancaire.
En 2008, les grandes banques européennes ont été confrontées à un arrêt brutal du financement de gros en dollars. Les lignes de swap de la Réserve fédérale ont alors fourni les liquidités en dollars que les banques centrales européennes ne pouvaient pas créer elles-mêmes. Cette vulnérabilité fondamentale demeure : environ 20 % du financement des banques de l’Union reste libellé en dollars. Cependant, les fondements juridiques du régime des lignes de swap — pourtant largement discutables 94 — semblent de plus en plus fragiles face aux attaques contre l’indépendance de la Fed.
L’Europe n’est plus confrontée à une hégémonie bienveillante assumant son « privilège exorbitant », mais à une administration qui traite la monnaie comme un outil de coercition et d’extorsion.
Jens van’t Klooster
La base juridique sur laquelle s’appuie la Fed pour émettre des lignes de swap repose sur l’interprétation selon laquelle les swaps ne sont pas des prêts accordés à des banques centrales étrangères. Or une telle lecture est fragile dans un contexte politique marqué par un rejet croissant des pouvoirs administratifs étendus.
Cherchant à interdire toutes les interprétations juridiques controversées des agences indépendantes, Trump a, pour l’instant et avec la bénédiction implicite de la Cour suprême, exempté la Fed dans sa « conduite de la politique monétaire » 95, mais cette « faveur » ne s’étend pas aux tâches liées à la supervision bancaire.
Autrement dit : l’administration actuelle pourrait facilement traiter l’accès aux lignes de swap en dollars en cas de crise comme un fait du prince — et donc décider, souverainement et unilatéralement, de ne pas sauver l’Europe en cas de nouvelle crise.
Rares sont ceux qui pensent que les mesures prises jusqu’à présent par l’Union ont été à la hauteur des nouvelles vulnérabilités. Pour autant, l’état d’esprit du début des années 2000 — lorsque l’internationalisation de l’euro devait émerger spontanément des forces du marché — est bel et bien derrière nous.
D’importantes initiatives sont actuellement en cours pour rendre l’Union moins dépendante du dollar.
L’euro numérique est la première initiative sérieuse visant à créer un système paneuropéen de paiement de détail public. Il est destiné à combiner la confidentialité et la fiabilité de l’argent liquide avec la facilité de paiement numérique.
En octobre 2025, la BCE a annoncé qu’elle allait passer à une nouvelle phase de deux ans consacrée à la mise en place technique et à la phase pilote 96. Dans sa version actuelle, l’euro numérique est destiné à compléter l’argent liquide pour les paiements quotidiens. La banque centrale fournira l’infrastructure de règlement de base et fixera les règles, mais elle ne saura pas qui effectue les paiements individuels. Les portefeuilles numériques des utilisateurs seront plutôt alimentés à partir de leur compte bancaire.
Les services de paiement destinés aux clients resteront du ressort des banques et d’autres prestataires du secteur privé. Les portefeuilles numériques seront plafonnés à un montant qui reste à déterminer — la valeur de 3 000 euros est régulièrement évoquée.
L’introduction d’un euro numérique serait historique en ce qu’elle doterait l’Union d’un système de paiement largement utilisé et libre de toute ingérence américaine.
Il s’agit donc d’une étape nécessaire pour assurer l’avenir de l’euro en tant que monnaie mondiale.
L’administration actuelle pourrait décider, souverainement et unilatéralement, de ne pas sauver l’Europe en cas de nouvelle crise.
Jens van’t Klooster
Surtout, un jeton émis par la BCE ne dépendrait pas des sociétés de paiement basées aux États-Unis ni de l’infrastructure mondiale du dollar.
S’inspirant du lobby bancaire, le député européen espagnol Fernando Navarrete 97 a récemment suggéré que ces avantages pourraient tout aussi bien être obtenus avec un euro stablecoin, un jeton numérique émis sous forme de dette par les banques européennes. C’est une vision naïve. Comme nous l’avons vu, ces banques sont très vulnérables aux sanctions secondaires : avec de simples stablecoins, elles deviendraient une cible facile pour les États-Unis qui cherchent à bloquer les concurrents du dollar. La capacité de l’UE à intervenir et à agir, par exemple en cas de cyberattaque ou d’autre situation d’urgence, s’en trouverait fortement limitée.
Tel qu’il est actuellement conçu et envisagé, l’euro numérique ne reste qu’une partie de la solution au problème du dollar en Europe. En effet les entreprises auraient toujours des raisons de fixer le prix de leurs produits en dollars américains, même si une alternative bon marché et facilement disponible était proposée. Selon la littérature sur le « paradigme de la monnaie dominante » 98, les entreprises utilisent le dollar comme monnaie de facturation essentiellement pour deux de raisons : (i) les complémentarités stratégiques : les entreprises veulent maintenir leurs prix stables par rapport à ceux de leurs concurrents, qui fixent leurs prix en dollars, (ii) les liens entre les intrants et les extrants dans les chaînes de valeur mondiales : les entreprises veulent maintenir leurs prix de production stables par rapport aux prix des intrants, qui sont fixés en dollars. Autrement dit, les entreprises fixent leurs prix en dollars parce que les autres entreprises fixent leurs prix en dollars.
Pour surmonter ce problème, il faut une politique plus active visant à promouvoir une véritable géopolitique de l’euro. Sans une telle politique, les entreprises et les banques européennes resteront dépendantes du dollar. Les entreprises continueront alors à emprunter à des conditions déterminées par la réglementation financière américaine et la politique monétaire de la Fed. Elles devront régler tous leurs paiements à New York, ce qui augmentera encore davantage leur vulnérabilité aux sanctions. Si la liquidité en dollars venait à se tarir, les conséquences seraient désastreuses.
Pour sortir de cette impasse, l’Union doit mettre en place davantage de chaînes de valeur libellées en euros et de nouveaux cadres de paiement multilatéraux.
Comme l’a récemment souligné Shahin Vallée dans ces pages, l’Union pourrait utiliser plus efficacement son pouvoir commercial.
Selon les dernières données calculées par la direction général du Commerce de la Commission européenne, l’Union serait le premier partenaire commercial de 66 pays, qui représentent ensemble environ 52 % du PIB mondial 99. L’Union a également conclu le plus grand nombre d’accords commerciaux.
Grâce à ses politiques réglementaires et commerciales, l’Union pourrait par exemple inciter les entreprises à facturer en euros de manière beaucoup plus facile qu’il n’y paraît : les entreprises européennes paient les salaires en euros — ce qui constitue généralement le coût le plus important — et elles vendent à des clients européens, qui comparent les prix en euros.
L’Union ne sortira de sa dépendance au dollar qu’en proposant un ordre monétaire alternatif.
Jens van’t Klooster
Depuis 2018, l’Union reconnaît que la devise dans laquelle sont libellées les matières premières est importante pour le statut de l’euro 100. Mais la politique commerciale et industrielle du continent manque encore d’une stratégie coordonnée pour intégrer le crédit libellé en euros dans les chaînes de valeur émergentes, par exemple autour des nouvelles chaînes de valeur des énergies propres.
La mise en place de chaînes de valeur en euros nécessite que les entreprises non résidentes de l’Union qui font partie de la chaîne aient un accès adéquat aux services financiers libellés en euros. Plutôt que de compter sur une émergence spontanée, il est crucial de se doter ici d’une politique : les activités bancaires sans cadre public sont instables.
Des discussions sont en cours pour renforcer les lignes de swap de la BCE 101. Jusqu’à présent, il s’agissait d’outils de crise ad hoc, accordés de manière sélective à certains États membres de l’Union comme le Danemark et la Suède mais pas à d’autres, comme la Pologne 102. Le développement de tels réseaux est un élément clef d’une stratégie à long terme visant à favoriser la création d’euros offshore.
D’autres mesures infrastructurelles sont également essentielles. L’euro numérique pourrait servir de pivot dans un système de règlement transfrontalier non basé aux États-Unis. L’Union devrait également tout faire pour relier le système TARGET Instant Payment Settlement (TIPS) aux systèmes de paiement rapide d’autres juridictions.
À mesure que les États-Unis perdent leur crédibilité et que leur banque centrale devient moins indépendante, la dépendance vis-à-vis des États-Unis devient de plus en plus risquée — et pas seulement pour l’Union. D’autres pays commenceront eux aussi à rechercher des alternatives s’ils ne l’ont pas déjà fait — on pense par exemple au système de paiement alternatif BRICS Pay.
Un ordre monétaire se construit de plusieurs briques, parfois hétérogènes.
Il n’y a pas de stratégie simple, ni univoque.
Mais il est urgent que l’Union se saisisse de l’occasion du grand désalignement que provoque la disruption trumpiste : elle ne sortira de sa dépendance qu’en proposant un ordre alternatif.
L’article La menace fantôme : comment Trump veut dollariser l’économie européenne — et comment riposter est apparu en premier sur Le Grand Continent.
12.01.2026 à 08:31
Pour la première fois depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, un haut responsable institutionnel américain a décidé d'engager publiquement un rapport de force avec le président des États-Unis.
Nous publions et commentons le discours du président de la Réserve fédérale qui s'adresse au peuple américain, au Congrès, au Sénat et aux investisseurs internationaux.
L’article « Le public doit primer sur l’arbitraire du président » : Jerome Powell contre Donald Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent.
À Washington, l’administration Trump accélère la transformation interne. Après une semaine marquée par un aventurisme géopolitique sans précédent et par la mort de Renee Nicole Good, abattue par un agent de l’ICE, le New York Times a révélé que le bureau du procureur fédéral du district de Columbia avait signifié une assignation à comparaître devant un grand jury au président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, le menaçant de poursuites pénales pour la rénovation d’un bâtiment historique.
Cette enquête approuvée en novembre par l’ancienne présentatrice de Fox News et alliée de longue date de Donald Trump, Jeanine Pirro, comprendrait une analyse des déclarations publiques du président de la Réserve fédérale et un examen de ses registres de dépenses.
Jerome Powell a réagi immédiatement à la parution de l’article du New York Times concernant l’enquête. Au lieu de publier un communiqué de presse, il a enregistré une vidéo qui est désormais virale.
C’est la première fois depuis le début du second mandat que le responsable d’une institution fédérale indépendante — et donc d’un contre-pouvoir — engage publiquement un rapport de force avec le président.
Le professeur de sciences politiques de Stanford Michael McFaul a déclaré : « C’est un moment fou. Les Républicains doivent dénoncer avec véhémence cette attaque contre Powell et la Réserve fédérale. Nous ne pouvons pas laisser Trump détruire notre démocratie. Dirigeants républicains, notre République a besoin de vous. »
Jason Furman, professeur à Harvard et ancien vice-président du Council of Economic Advisers sous Barack Obama, a pour sa part écrit sur X que le président Powell devait « résister à cette tentative scandaleuse du président d’utiliser l’arsenalisation du droit pour contourner la responsabilité de la Fed de poursuivre les objectifs que la loi lui a fixés : le plein emploi et la stabilité des prix ».
Diffusée à la veille de l’ouverture des marchés, cette vidéo met en lumière la profondeur de la tentative de transformation du régime engagée par l’administration Trump, mais aussi l’existence de contre-pouvoirs aux États-Unis.
Jerome Powell — l’un des rares dirigeants américains à bénéficier selon les derniers sondages de la confiance des Républicains (34 %) comme des Démocrates (49 %) et l’une des personnalités publiques les plus appréciées des Américains (44 %) — s’adresse directement au peuple américain et en appelle à l’ensemble des institutions politiques, du Sénat au Congrès.
Publiée à la veille de l’ouverture des marchés, cette déclaration risque de mettre sous tension les U.S. Treasuries — la remise en cause de l’indépendance de la Fed augmentant la prime de risque institutionnelle et les rendements longs. Le dollar pourrait également faiblir, l’érosion perçue de l’autonomie de la Fed minant sa crédibilité et sa valeur refuge.
Bonsoir.
Vendredi, le ministère de la Justice a signifié à la Réserve fédérale des citations à comparaître devant un grand jury, menaçant de lancer des poursuites pénales liées à mon témoignage devant la commission bancaire du Sénat en juin dernier. Ce témoignage concernait en partie un projet pluriannuel de rénovation des bâtiments historiques de la Réserve fédérale.
Le projet pluriannuel de rénovation de la Réserve fédérale concerne deux bâtiments historiques de son siège à Washington, construits dans les années 1930 et jamais rénovés en profondeur. Lancés en 2022 et prévus jusqu’en 2027, les travaux visent à moderniser des infrastructures obsolètes — électricité, chauffage, sécurité, accessibilité — tout en retirant l’amiante et le plomb et en restaurant les éléments architecturaux d’origine.
Estimé aujourd’hui à environ 2,5 milliards de dollars, le coût du projet dépasse les prévisions initiales en raison de l’inflation post-pandémie, de contraintes liées à la préservation historique et de difficultés techniques imprévues. La Fed affirme que ces dépenses sont nécessaires et financées sur ses propres ressources, et non par des fonds du Congrès, tandis que l’ampleur du projet et ses dépassements budgétaires alimentent désormais la controverse politique autour de Jerome Powell.
J’ai un profond respect pour l’État de droit et la responsabilité dans notre démocratie. Personne, et certainement pas le président de la Réserve fédérale, n’est au-dessus des lois. Mais cette action sans précédent doit être replacée dans le contexte plus large des menaces et des pressions constantes exercées par l’administration.
Depuis le début du second mandat de Donald Trump, la Réserve fédérale et son président, Jerome Powell, font l’objet de pressions publiques répétées : attaques personnelles du président, exigences explicites de baisses agressives des taux, menaces de révocation pourtant juridiquement encadrées, et tentatives d’affaiblir d’autres gouverneurs de la Fed.
Dans ce contexte, l’action judiciaire actuelle apparaît comme une escalade visant à contraindre la politique monétaire par la pression politique et juridique, remettant en cause un principe central de l’État de droit américain : l’indépendance de la banque centrale face au pouvoir exécutif.
Cette nouvelle menace ne concerne pas mon témoignage de juin dernier ni la rénovation des bâtiments de la Réserve fédérale. Elle ne concerne pas non plus le rôle de contrôle du Congrès ; la Fed a tout mis en œuvre, par le biais de témoignages et d’autres actes de transparence publique, pour tenir le Congrès informé du projet de rénovation. Ce ne sont que des prétextes. La menace de poursuites pénales est une conséquence du fait que la Réserve fédérale fixe les taux d’intérêt en se basant sur notre meilleure évaluation de ce qui servira le public, plutôt qu’en suivant les préférences du président.
L’indépendance de la Réserve fédérale consiste dans le droit et le devoir de fixer la politique monétaire sans intervention du pouvoir exécutif, sur la base de l’analyse économique et du mandat confié par le Congrès — stabilité des prix et plein emploi. Elle implique que les décisions de taux ne puissent être ni dictées par des préférences politiques, ni sanctionnées a posteriori par des pressions juridiques ou personnelles, dès lors qu’elles relèvent de l’exercice légitime de ce mandat.
Il s’agit de savoir si la Fed pourra continuer à fixer les taux d’intérêt en se basant sur des preuves et les conditions économiques, ou si, au contraire, la politique monétaire sera dictée par des pressions politiques ou des intimidations.
Les pressions de l’exécutif visant à influencer ou contrôler la diffusion et l’interprétation des données économiques — comme les accusations sans preuve de manipulation des chiffres de l’emploi par le BLS et le congédiement de sa commissaire — ont mis en lumière une tentative de politisation des statistiques publiques, affaiblissant la confiance dans les indicateurs officiels et la base factuelle sur laquelle reposent les décisions économiques.
J’ai servi à la Réserve fédérale sous quatre administrations, républicaines et démocrates.
Dans tous les cas, j’ai exercé mes fonctions sans pression ni favoritisme politiques, en me concentrant uniquement sur notre mandat de stabilité des prix et de plein emploi. Le service public exige parfois de rester ferme face aux menaces. Je continuerai à faire le travail pour lequel le Sénat m’a confirmé, avec intégrité et engagement au service du peuple américain.
Merci.
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07.01.2026 à 13:00
Le triomphalisme de Trump ne doit pas tromper.
Après un an, les Trumponomics pourraient être à bout de souffle.
Dans une étude prospective, Gilles Moëc esquisse quatre recompositions possibles pour l’année 2026.
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L’année 2026 a commencé avec une séquence particulièrement intense : l’opération militaire américaine et l’enlèvement du président Nicolas Maduro. Nous vous aidons à la suivre de manière totalement indépendante grâce à une jeune équipe totalement mobilisée qui se développe grâce à ses lectrices et et lecteurs. Si vous nous lisez et que vous souhaitez nous soutenir : commencez vos bonnes résolutions en vous abonnant au Grand Continent
L’expérience macroéconomique menée par Donald Trump lors de son second mandat est radicale : elle sidère, inquiète ou séduit.
Une telle expérience porte pourtant en elle-même ses propres limites.
L’administration Trump revient déjà sur certaines de ses mesures.
Aujourd’hui aux États-Unis, la dégradation du pouvoir d’achat est fortement ressentie ; l’issue des élections récentes dans le New Jersey et la Virginie en sont un témoignage — incitant la Maison-Blanche à offrir de nouvelles exemptions sur les droits de douane au printemps.
Certes l’administration américaine pourrait nommer à la tête de la Réserve fédérale un successeur à Jay Powell plus « flexible », dans l’espoir de faire baisser les taux à court terme tout en prenant des libertés avec l’objectif de stabilité des prix. Une telle approche pourrait toutefois rapidement s’avérer contre-productive en faisant remonter les taux longs, accentuant ainsi encore la pression sur une trajectoire budgétaire déjà précaire.
Il faudra du temps pour qu’à la phase radicale succède une normalisation de la politique économique américaine : elle pourrait cependant être entamée dans la seconde moitié du mandat présidentiel actuel.
Nous développerons ici les implications qu’aurait un tel virage, en faisant l’hypothèse que l’orthodoxie l’emporterait in fine sur la phase radicale actuelle — même si celle-ci laisserait malgré tout des traces profondes en Chine et en Europe.
En marge de ce scénario, nous en explorerons également deux autres : celui d’un succès de l’économie MAGA — en examinant ses répercussions pour le reste du monde, plus particulièrement l’Union — puis un autre en miroir, dans lequel la Chine sortirait victorieuse de sa confrontation avec les États-Unis.
Pour dépasser une approche purement focalisée sur les deux grandes puissances rivales, nous nous pencherons, enfin, sur l’hypothèse d’un « réveil de l’Europe ».
À brève échéance, les États-Unis seront confrontés à un épisode de stagflation.
Pour l’instant, rien n’indique que les producteurs étrangers réduisent leurs propres marges pour compenser les tarifs douaniers. En septembre 2025, les prix des biens manufacturés importés par les États-Unis — mesurés avant application des tarifs — progressaient même légèrement sur un an (0.8 %), avec une performance particulièrement positive pour les producteurs mexicains (+2.3 %).
Ces faits suggèrent fortement que la majeure partie du choc économique affecte les agents situés aux États-Unis.
Bien que le rebond de l’inflation ait été plus modéré qu’anticipé, à 3,7 % en rythme annualisé sur trois mois en septembre 2025 103, il est difficile de prétendre que l’inflation sous-jacente est compatible avec la cible de la Réserve fédérale. Même si la transmission aux consommateurs du choc de prix se révélait finalement limitée, l’érosion inévitable des marges bénéficiaires qui en résulterait devrait freiner l’investissement.
D’autre part, le choc positif du côté de l’offre attendu du programme présidentiel, lié à la déréglementation et au soutien fédéral à l’investissement, sera contrebalancé par le choc négatif issu du durcissement de la politique migratoire.
En effet, selon les données de la police des frontières américaine, un nombre très réduit de candidats à l’immigration aux États-Unis tentent aujourd’hui le passage : entre février et octobre 2025, ils furent 97 000, contre 1,3 million au cours des mêmes mois en 2024 — pourtant déjà marqués par l’inflexion de la politique de Joe Biden.
D’après les estimations du Center for Immigration Studies, le nombre de personnes nées à l’étranger a baissé aux États-Unis de plus de 2 millions sur les sept premiers mois de 2025 104.
Certes, ce n’est pas la première fois que les États-Unis cherchent non seulement à réduire drastiquement l’immigration mais aussi à faire repartir des immigrés déjà installés : une telle situation s’est observée sous la présidence Eisenhower dans les années 1950. À la différence de l’épisode Eisenhower, toutefois, le choc négatif sur l’offre de travail que suscite la politique de Trump survient alors qu’est conduite une autre politique protectionniste sur les importations de biens.
Un éveil de l’Europe bénéficierait à tous, en améliorant les perspectives économiques mondiales sans déclencher d’instabilités stratégiques.
Gilles Moëc
Les ingrédients d’une extension du choc inflationniste engendré par les droits de douane sont donc bien là : alors que celui-ci touche essentiellement les produits manufacturés, il pourrait s’étendre au secteur des services et de l’agriculture, sous l’effet d’une pression sur les salaires engendrée par la restriction de l’offre de travail.
Dans ces conditions, il sera difficile pour la Réserve fédérale de continuer à baisser rapidement ses taux d’intérêt pour les emmener en territoire véritablement accommodant — en-dessous de 3 % —, ce qui permettrait de limiter les effets négatifs sur la croissance.
Cette réticence est notamment perceptible dans l’apparition de « dissidents » au sein du conseil de la Réserve Fédérale qui se sont opposés à la baisse de taux du mois de décembre et refusent — pour le moment — d’envisager des coupes supplémentaires en 2026. La frustration croissante de la Maison-Blanche devant cette prudence devrait ainsi amener à la nomination d’un successeur à Jay Powell en choisissant une approche bien plus expansive.
Une telle stratégie serait toutefois contre-productive.
En prenant des libertés avec l’objectif de stabilité des prix, la Réserve fédérale inciterait les investisseurs à demander une « prime de risque » pour se prémunir contre un emballement futur de l’inflation. Or une hausse des taux d’intérêt à long terme nuirait directement aux ménages américains — qui s’endettent à taux fixe à très long terme pour acheter leur logement — et accentuerait encore la dérive des finances publiques déjà aux prises avec un déficit supérieur à 6 % du PIB pour les 10 ans à venir 105, après le prolongement des réductions d’impôts déjà octroyées lors du premier mandat de Donald Trump.
Compte tenu de ces coûts, un retour — au moins partiel — à l’orthodoxie nous paraît être le « point d’atterrissage » le plus plausible.
Plusieurs signes de ce repentir, bien que discrets, peuvent être décelés dès aujourd’hui.
Dans le New Jersey et en Virginie, les démocrates ont remporté les élections avec une marge supérieure à celle prédite par les sondages ; leur positionnement, centré sur la défense du pouvoir d’achat, semble avoir joué un rôle central dans la décision prise par l’administration Trump d’exempter des récents droits de douane un certain nombre de produits de consommation courante importés d’Amérique latine 106.
La reprise de l’inflation est maintenant conjuguée à un essoufflement du marché du travail.
Certes la croissance du PIB reste robuste — elle était même encore spectaculaire au troisième trimestre 2025 — mais celle-ci ne se traduit pas par une création significative d’emplois. L’investissement en nouvelles technologies apporte une contribution majeure à la croissance, mais ce secteur perd des emplois depuis le début de l’année 2025. Un marché boursier plus hésitant, alors que la valorisation de certaines entreprises technologiques interroge, pourrait aussi contribuer à dégrader la confiance des ménages.
Jusqu’à très récemment, mois après mois, les sondages donnaient au Président une popularité nettement au-dessus des niveaux observés huit ans plus tôt.
Cet écart a maintenant presque disparu.
À la lumière de ces évolutions de l’opinion publique, et même sans compter sur une révision rapide de la plate-forme économique de l’administration américaine — son armature idéologique est beaucoup plus solide qu’au cours du premier mandat, et les effets négatifs d’une remise en cause de l’indépendance de la banque centrale peuvent mettre du temps à se matérialiser — les élections de mi-mandat, en novembre 2026, pourraient ainsi marquer une césure.
Face à la montée des barrières tarifaires américaines, Pékin aurait pu réagir en amorçant une transition vers un modèle tiré par la consommation intérieure, par exemple en orientant les gains de productivité vers les salaires plutôt que vers la compétitivité.
Ce n’est clairement pas le choix qu’a fait le leadership chinois.
La Chine continue d’accumuler de nouveaux investissements dans des secteurs exportateurs déjà frappés par des surcapacités, comme celui de l’automobile. Sous l’appellation de « stratégie productive de haute qualité », elle ouvre la porte au surinvestissement, financé par un excès d’épargne des ménages alimenté par la répression financière — elle-même conséquence d’un compte de capital réglementé.
Un tel modèle ne peut survivre qu’en puisant dans la demande extérieure, de moins en moins disponible à mesure que le protectionnisme se généralise, non seulement aux États-Unis mais aussi dans l’Union 107.
Dans cet entre-deux, Pékin, qui n’est pas soumis à un calendrier électoral, considère probablement qu’elle peut « tenir » plus longtemps que Washington.
Face à une « détente » initiée par les États-Unis, et fort de l’expérience accumulée depuis 2018 et la première guerre commerciale, le leadership chinois hésiterait probablement à « désarmer » immédiatement pour renoncer à sa stratégie de qualité productive. Cette détente justifierait sans doute a posteriori la politique chinoise de fermeté vis-à-vis de Washington — notamment celle menée en se servant du levier des terres rares.
Malgré ce pronostic, il n’est pas impossible de penser que les contraintes internes finiront par réorienter le modèle de croissance chinois, de façon à ce qu’il soit tiré par la consommation.
Le scénario d’une victoire de Pékin pénaliserait lourdement l’Europe : alors que la demande américaine serait faible et le taux de change de l’euro fort, la concurrence chinoise éroderait sa base productive.
Gilles Moëc
Sur le plan interne, les surcapacités provoquent en effet des guerres de prix : les déflations ont la fâcheuse tendance à s’auto-entretenir — surtout si la politique monétaire refuse d’entrer en territoire non conventionnel, ce qui a toujours été la position de la Banque populaire de Chine — car les consommateurs sont incités à attendre de nouvelles baisses de prix avant de consommer. En conséquence, les déflations persistantes alourdissent la charge réelle de la dette.
Une telle situation ne peut être bonne pour l’économie à long terme.
Selon le FMI, la dette publique chinoise, en tenant compte des engagements hors bilan, avoisine déjà 100 % du PIB du pays. Toutefois, l’économie chinoise étant encore largement administrée, celle-ci ne répond pas aux signaux d’alerte que des marchés financiers libéralisés peuvent envoyer rapidement en cas de déséquilibre macroéconomique.
Même face à une « détente » initiée par les États-Unis, la conversion de la Chine à un nouveau modèle de croissance ne pourra que prendre du temps.
L’Union et le Japon sont les victimes naturelles de la « phase radicale » où les États-Unis se font un agent de démondialisation. L’ancien ordre commercial multilatéral fondé sur des règles leur convenait mieux que cette approche transactionnelle fondée sur le rapport de force — d’autant plus qu’un tel ordre correspondait davantage à leurs systèmes de gouvernance fondés sur le consensus.
L’économie japonaise comme celle de l’Union ont misé sur une croissance essentiellement tirée par les exportations : en ne considérant que les seules exportations de biens, leur part dans le PIB se situe à des niveaux très similaires de part et d’autre — autour de 15 % du PIB, soit plus du double du niveau observé aux États-Unis.
Cette dépendance à la demande étrangère se retrouve également dans les excédents courants structurels : alors que les États-Unis sont habitués à des déficits courants chroniques, tant l’économie du Japon que celle de l’Union connaissent un excédent chronique 108.
L’Union et le Japon dépendent également du reste du monde — et particulièrement des États-Unis — pour la sécurité de leur approvisionnement énergétique. La dépendance de l’Europe au gaz naturel liquéfié américain est bien connue ; si le Japon, lui, était jusqu’à récemment moins dépendant 109 ; l’accord commercial de l’été dernier prévoit une augmentation de ses achats d’énergie en provenance des États-Unis 110.
Les négociations relatives aux droits de douane ont bien révélé les vulnérabilités de ces deux économies. Si l’effet direct du choc tarifaire américain sur le PIB du Japon et de la zone euro serait de l’ordre de 0,5 point de pourcentage — soit un impact visible mais gérable lorsqu’il est pris isolément — les effets indirects qui transitent par le redéploiement des exportateurs chinois hors du marché américain peuvent cependant alourdir la note 111.
Dans ces conditions, un retour à l’orthodoxie de la politique économique américaine serait a priori bénéfique au Japon et à l’Europe.
Pour la zone euro en particulier, le « retour à la normale » de la Réserve fédérale et la fin des attaques contre son indépendance pourraient se traduire par une réappréciation du dollar, soulageant la compétitivité européenne. Si toutefois la Chine maintenait au moins pour un temps sa stratégie axée sur la promotion des exportations — comme on peut s’y attendre — la croissance européenne resterait sous pression.
Plus important encore, une normalisation américaine pourrait se traduire par une démobilisation européenne ; alors que l’on prend conscience en Europe de « l’ardente obligation » de mettre en place une stratégie de croissance endogène 112, cette normalisation d’ordre économique ne conduirait pas nécessairement les États-Unis à renouveler leur promesse de protection et d’assistance militaire en Europe.
Dans cette hypothèse, la nécessité de rendre la défense européenne autonome resterait entière ; toutefois, compte tenu des marges budgétaires étroites en Europe — Allemagne mise à part — il est possible qu’un retour de Washington à des positions plus classiques servirait de prétexte pour revoir à la baisse les projets d’investissement domestiques en infrastructures.
Il est aussi possible d’imaginer un monde où les États-Unis déjouent les sceptiques et réussissent leur expérience populiste.
Commençons par définir un tel succès.
Dans l’hypothèse d’une réussite du modèle MAGA, l’épisode de stagflation serait évité, ou du moins suffisamment bref pour ne pas remettre en cause la stratégie macroéconomique américaine dans son ensemble ; la croissance potentielle serait renforcée grâce à une accélération de la productivité, notamment via l’innovation technologique, et les gains de productivité permettraient à leur tour une hausse plus marquée des salaires réels sans générer de pressions inflationnistes supplémentaires — soutenant ainsi la consommation.
Le succès du modèle MAGA aux États-Unis réduirait l’influence des forces politiques traditionnelles européennes, souvent identifiées à une politique économique orthodoxe.
Gilles Moëc
Dans un tel scénario, une croissance plus forte améliorerait la soutenabilité de la dette publique américaine, restaurant finalement la confiance internationale dans les États-Unis en tant que fournisseur de l’actif de réserve dominant au niveau mondial. Les taux d’intérêt à long terme seraient ainsi maintenus à des niveaux plus faibles qu’ils ne le seraient sur la seule base des facteurs domestiques.
Pour obtenir une flambée d’investissements à l’origine d’un boom de productivité, les États-Unis devraient obtenir un afflux massif d’investissements étrangers, à la fois spontanés — pour profiter des faibles coûts énergétiques américains et contourner les tarifs douaniers afin de servir le marché domestique — et poussés par les engagements des gouvernements japonais et européens de canaliser respectivement 550 et 600 milliards de dollars d’investissements dans les secteurs stratégiques américains d’ici 2028.
Parallèlement, l’investissement domestique aux États-Unis serait stimulé par la déréglementation — par exemple dans les domaines environnemental, financier et de la protection des données — et par un soutien fédéral direct, comme dans les domaines des semi-conducteurs ou du traitement des terres rares. De cette manière, l’économie américaine entrerait dans un cercle vertueux : la hausse des dépenses d’investissement dans les technologies digitales garantirait une domination technologique durable, engendrant une nouvelle augmentation des exportations de services de « propriété intellectuelle » vers le reste du monde 113.
Face à ce cercle vertueux, refuser de recourir à la technologie américaine serait encore plus difficile pour les autres pays, sous peine de perdre en compétitivité. Les États-Unis seraient alors en position d’imposer leurs normes et préférences réglementaires.
Politiquement, la réussite de ce modèle consoliderait le pouvoir républicain, renforçant encore la stratégie macroéconomique du mouvement MAGA : le Congrès resterait fermement entre ses mains aux élections de mi-mandat, et un soutien loyal de Donald Trump serait le favori incontesté pour 2028.
En gardant la main, au-delà du mandat présidentiel actuel, sur les nominations à la Cour suprême et au conseil d’administration de la Réserve fédérale, ce mouvement pourrait appliquer son agenda dérégulationniste sans rencontrer d’opposition forte. Un large espace parlementaire combiné à un marché du travail solide et à des revenus réels en hausse rendrait politiquement plus facile de réduire les dépenses sociales, améliorant ainsi la trajectoire à long terme de la dette publique américaine.
La liste des conditions nécessaires à un tel succès est toutefois longue.
Même en supposant qu’un épisode significatif de stagflation puisse être évité à court terme, la matérialisation des engagements d’investissement étranger dépend d’un niveau de stabilité tarifaire et fiscale qui, pour l’instant, n’a pas été atteint.
Les décisions de localisation industrielle sont toujours complexes : elles doivent intégrer les coûts et la disponibilité de la main-d’œuvre — deux domaines où les États-Unis ne brillent guère actuellement — ainsi que la prévisibilité des coûts d’intrants.
Ainsi, il n’est pas possible aux entreprises étrangères de contourner tous les tarifs américains. En effet, certains intrants importés de pays tiers nécessaires à une production sur le sol américain sont soumis à des droits de douane souvent plus élevés que ceux appliqués aux produits finis importés du pays d’origine de ces entreprises 114.
De tels tarifs pourraient varier au gré des décisions de l’administration ; l’incertitude quant à l’application des règles édictées par celle-ci constituerait aussi une difficulté supplémentaire.
Pour que leur stratégie économique porte ses fruits, les États-Unis devraient aussi faire face à une « limite physique » : garantir que l’offre d’électricité puisse suivre la flambée de la demande induite par l’activité liée aux technologies de l’information — notamment pour ce qui touche les technologies d’IA.
Certes, par rapport à d’autres économies avancées, le niveau du prix de l’énergie est encore bas aux États-Unis ; toutefois, le réseau électrique américain est déjà sous pression, et les prix de détail de l’électricité recommencent à augmenter. Accroître rapidement l’offre nécessiterait un changement d’attitude de l’administration américaine vis-à-vis des énergies renouvelables, alors que celles-ci, au cours de la dernière décennie, ont apporté la deuxième plus grande contribution — après le gaz naturel — à la hausse de la production électrique.
Pour une économie tirée par la technologie, la disponibilité de main-d’œuvre qualifiée pourrait constituer une autre limite du côté de l’offre.
Le système américain d’enseignement primaire et secondaire n’a jamais figuré parmi les meilleurs du monde : par exemple, le « score PISA », qui vise à fournir une référence internationale commune de performance scolaire, s’établissait en 2022 à 465 en mathématiques aux États-Unis, en dessous de la moyenne de l’OCDE.
L’Union et le Japon sont les victimes naturelles de la « phase radicale » où les États-Unis se font un agent de démondialisation.
Gilles Moëc
Historiquement, les États-Unis palliaient à cette insuffisance par l’immigration qualifiée ; or, celle-ci est aujourd’hui remise en cause.
L’horizon temporel et l’ampleur du gain de productivité induits par l’investissement dans l’IA constituent évidemment une grande source d’incertitude. Deux lauréats du prix Nobel d’économie — Daron Acemoglu et Philippe Aghion — ont ainsi pu soutenir des thèses diamétralement opposées sur la croissance additionnelle que l’IA pourrait apporter.
Si cette promesse de croissance ne se matérialise pas, il est difficile d’imaginer sur quelle autre source de croissance les États-Unis pourraient s’appuyer : hors investissement en technologies de l’information, la croissance du PIB américain — 1,4 % sur un an au troisième trimestre 2025 — est déjà inférieure à sa tendance de long terme.
Dans l’hypothèse où toutes ces conditions pourraient être remplies, le succès même des États-Unis serait porteur de risques. Une banque centrale accommodante, une croissance rapide, combinée à une finance dérégulée et à des restrictions migratoires mettant le marché du travail sous tension, seraient de bons ingrédients pour que survienne une crise financière.
L’Europe doit toutefois considérer avec sérieux l’hypothèse que le modèle économique MAGA réussisse.
Certes, une croissance américaine plus forte profiterait à l’économie européenne : une fois absorbé l’impact ponctuel des droits de douane sur la compétitivité européenne, les exportations de l’Union vers les États-Unis bénéficieraient d’une hausse de la demande, encore soutenue par l’appréciation du dollar.
En revanche, il n’est pas sûr que l’Europe serait en capacité de soutenir l’investissement domestique comme nécessaire, après avoir contribué à la renaissance industrielle des États-Unis par des investissements directs massifs sur le territoire américain. Dans un scénario où les États-Unis conservent leur domination technologique, il est probable que le déficit bilatéral européen sur les services augmenterait encore.
C’est surtout sur le plan de l’économie politique que le succès du modèle trumpiste aurait des conséquences profondes pour l’Europe.
Dans un premier temps, le ressentiment envers les États-Unis pourrait prédominer dans l’opinion publique ; cependant, il est probable que certaines forces politiques européennes s’emploieraient rapidement à imiter de manière agressive le modèle économique trumpiste en prenant des mesures protectionnistes 115, tout en entamant un virage vers une politique industrielle interventionniste, combinée à un durcissement de la politique migratoire.
Dans le même temps, le succès du modèle MAGA aux États-Unis réduirait l’influence des forces politiques traditionnelles européennes, souvent identifiées à une politique économique orthodoxe ; il mettrait également sous pression l’engagement de l’Europe dans la lutte contre le réchauffement climatique, alors que les progrès qu’enregistreraient les populistes aux élections s’ajouteraient aux pressions réglementaires américaines.
Certes, la forme que prendrait en Europe l’opposition à la politique de décarbonation serait légèrement différente de celle observée aux États-Unis, le climatoscepticisme étant moins répandu en Europe. Plutôt que de nier le réchauffement climatique, cette opposition déplacerait plutôt les responsabilités pour porter l’accusation sur les autres pays émetteurs de carbone, notamment la Chine.
Dans ce transfert des responsabilités, l’argument dominant serait que les efforts de l’Union — une économie déjà largement décarbonée — seraient insignifiants par rapport aux émissions des pays émergents dans le cadre du budget carbone mondial ; le fait que la décarbonation européenne ait été permise en partie par le recours massif à des importations très carbonées serait largement ignoré.
Si l’économie MAGA peut réussir aux États-Unis, plusieurs raisons doivent cependant nous faire douter qu’elle remporte un succès en Europe.
Tout d’abord, un tel changement d’orientation mettrait sous tension les institutions européennes, qui — contrairement à celles des États-Unis — ont été construites précisément sur les principes de l’orthodoxie économique : si le cadre juridique européen en matière de concurrence limiterait l’intervention publique tous azimuts — et bien qu’il ait été assoupli récemment — la déréglementation environnementale ou financière exigerait aussi un niveau de convergence entre États membres difficile à atteindre.
Une limite des forces populistes est qu’elles opèrent principalement à l’échelle nationale ; si elles peuvent certes s’accorder à travers les frontières européennes contre le statu quo défendu par les forces traditionnelles au Conseil ou au Parlement, il leur serait difficile de construire un consensus sur un ensemble précis de politiques concrètes.
Dans ce scénario, nous pourrions voir les populistes gagner dans certains grands États membres, sans réussir peut-être à atteindre la « masse critique » d’une majorité qualifiée au Conseil. Le risque serait alors que, plutôt que de basculer pleinement vers une ligne radicale, l’Europe devienne encore plus paralysée, engendrant une frustration croissante, tant chez les populistes que chez les forces traditionnelles, au point que se posent des questions existentielles sur la solidité de l’Union.
Le modèle chinois ne peut survivre qu’en puisant dans la demande extérieure, de moins en moins disponible à mesure que le protectionnisme se généralise,
Gilles Moëc
Il existe aussi des limites structurelles et économiques à une imitation réussie du modèle américain.
Les exportations représentent une part beaucoup plus importante du PIB européen que du PIB américain ; en conséquence, se lancer dans une aventure protectionniste, avec les risques de représailles que cela implique, serait en Europe plus coûteux. En outre, l’Union, importatrice nette d’énergie et puissance militaire de second rang, ne bénéficie pas des mêmes leviers que les États-Unis.
L’accommodement budgétaire est du reste une pièce maîtresse du modèle économique MAGA. Certes, les États-Unis dépassent peut-être leurs limites budgétaires aujourd’hui, mais les finances publiques de nombreux pays européens — qui ne bénéficient pas du « privilège exorbitant » du Trésor américain — sont encore moins adaptées à un nouvel épisode de fortes hausses de dépenses publiques ou de baisses d’impôts, à moins qu’un plan « fédéral » n’émerge mutualisant les ressources.
Si un tel plan pourrait représenter une porte de sortie, il exigerait un niveau de convergence politique considérable : celui-ci serait difficile à atteindre si les forces populistes remportent de nombreux scrutins nationaux.
Pour la Chine, le scénario qui verrait triompher le modèle économique trumpiste est probablement celui qui la mettrait le plus en difficulté, surtout si l’Europe décidait d’imiter un tel modèle. Pékin fera donc tout pour éviter une telle victoire.
Comme nous l’avons discuté dans notre scénario central, une « issue positive » peut être imaginée, dans laquelle la Chine comprendrait que les murs protectionnistes américains et européens, ainsi que la domination technologique américaine, la poussent vers un modèle tiré par la consommation : c’est là une trajectoire que l’on peut de toute façon estimer souhaitable.
Bien qu’il y ait lieu de douter des marges de manœuvre budgétaires encore disponibles en Chine, la politique monétaire a été étonnamment prudente dans un contexte de déflation. Un soutien monétaire pourrait stimuler la demande intérieure : un tel état de fait ouvrirait la voie à une approche plus coopérative — ou du moins une coexistence économique pacifique avec les États-Unis — bien que la dynamique politique pourrait s’y opposer.
Sur le plan interne, il se peut que la réticence des dirigeants chinois à stimuler la consommation découle de la conviction qu’un tel modèle — normalement associé à une économie moins centralisée — pourrait à terme éroder le pouvoir du Parti communiste.
Sur le plan externe, enfin, dans un monde où l’économie MAGA fonctionne, la sphère d’influence chinoise se réduirait. Les « pays connecteurs », qui ont jusqu’à présent tenté de maintenir un équilibre entre les États-Unis et la Chine — tel le Vietnam — se rangeraient probablement du côté américain.
En conséquence, la Chine pourrait ainsi estimer que ses lignes d’approvisionnement seraient menacées par la domination américaine et adopter une attitude plus hostile, par exemple vis-à-vis de Taïwan, tout en resserrant ses liens avec les pays les plus « anti-occidentaux ».
On peut également envisager une hypothèse où les rôles s’inversent, la Chine prenant l’avantage dans la compétition mondiale.
Le premier acte d’un tel scénario consisterait à gripper les rouages de la révolution industrielle américaine en limitant l’accès aux terres rares transformées : si les États-Unis peuvent trouver assez vite des alternatives aux terres rares « brutes », développer des capacités de raffinage et de traitement prendra du temps.
Dans un tel cas de figure, Pékin maintiendrait la pression même si Washington offrait des concessions commerciales : les terres rares ne constitueraient pas un élément de négociation pour obtenir un compromis avec les États-Unis — en échange d’un accès aux semi-conducteurs sophistiqués ou de droits de douane plus bas — mais seraient utilisées pour stopper la renaissance industrielle américaine, même au prix de tarifs de rétorsion auxquels s’exposerait la Chine à court terme.
Pékin pourrait ainsi considérer que l’avantage est de son côté à moyen terme : en effet, son leadership n’est pas soumis au cycle électoral américain.
Par ailleurs, la Chine pourrait atténuer l’impact de la guerre commerciale persistante en instrumentalisant sa déflation intérieure et sa domination dans l’offre mondiale de biens manufacturés. Si une telle guerre s’intensifiait, la dépréciation du dollar face à de nombreuses autres monnaies renforcerait la compétitivité chinoise en dehors du marché américain — le yuan étant de facto ancré au dollar.
À mesure que l’élan américain serait contenu, la Chine continuerait de rattraper puis de dépasser les États-Unis en matière de technologie, grâce à la poursuite d’un soutien étatique massif aux secteurs stratégiques — IA, semi-conducteurs, technologies vertes.
Dans un tel cas de figure, les « pays connecteurs 116 » se rangeraient du côté chinois, et Pékin renforcerait son influence en Afrique et en Amérique latine, protégeant ainsi ses lignes d’approvisionnement.
Pour que Pékin réussisse, des conditions clefs devraient être réunies. La Chine devrait avant tout faire face à un embargo strict sur les transferts technologiques américains.
Si au début de 2025 la sortie de « DeepSeek » a suscité un moment de doute aux États-Unis quant aux choix technologiques américains, ces inquiétudes se sont depuis dissipées : un récent document du département américain du Commerce a conclu que « les modèles d’IA du développeur DeepSeek sont à la traîne des modèles américains en performance, coût, sécurité et adoption ».
Certes, on pourrait considérer que le Département du Commerce n’est pas impartial : il se peut que ce que les solutions chinoises perdraient en performance soit compensé par la facilité d’adoption — notamment la compatibilité avec des puces moins sophistiquées — et la polyvalence.
Malgré ces réserves, l’embargo serait néanmoins un pari risqué pour Pékin. En effet, même si les modèles chinois d’IA étaient ou devenaient objectivement supérieurs, la question de la sécurité des données resterait un obstacle à leur adoption dans des domaines clefs — notamment en Europe.
Jusqu’à très récemment, les sondages donnaient à Trump une popularité nettement au-dessus des niveaux observés huit ans plus tôt. Cet écart a maintenant presque disparu.
Gilles Moëc
Dans le domaine des technologies vertes, l’avance chinoise est plus certaine, mais son succès dépend évidemment de la poursuite de la décarbonation dans le monde et de la volonté d’accepter des solutions chinoises plutôt que de développer localement des produits concurrents.
La stratégie chinoise comporte d’autres risques : la persistance des surcapacités comme méthode pour atteindre la domination technologique et commerciale s’accompagnerait probablement d’une déflation persistante.
Comme nous l’avons souligné dans notre scénario central, une telle déflation a un coût macroéconomique, en augmentant la valeur réelle de la dette accumulée. Cette hausse prolongerait la crise immobilière, fragilisant la situation financière des collectivités locales qui ont longtemps compté sur les ventes de terrains pour une grande partie de leurs revenus et qui représentent l’essentiel des dépenses publiques en Chine.
Avec le temps, cette situation pourrait affecter le consensus social : si la Chine n’est certes pas soumise à un cycle électoral à l’américaine, son leadership ne peut pour autant ignorer éternellement de telles tensions.
Le scénario d’une victoire chinoise pénaliserait lourdement l’Europe : alors que la demande américaine serait faible et le taux de change de l’euro fort, la concurrence chinoise éroderait sa base productive.
Face à la victoire de Pékin, l’Union hésiterait entre deux réactions.
Dans un cas de figure, l’Europe succomberait au protectionnisme tout en augmentant l’investissement public pour reconstruire la demande interne. La Banque centrale européenne serait soumise à une forte pression pour adopter une posture monétaire expansive afin de relancer la demande et de freiner l’appréciation de la monnaie.
Alternativement, l’Europe pourrait choisir un compromis, par exemple en ouvrant ses marchés en échange d’investissements chinois soutenant l’emploi local.
En vérité, il est probable que les États membres se diviseraient entre ces deux options, accroissant le risque de paralysie politique au niveau de l’Union.
Les États-Unis, eux, seraient confrontés à un choix existentiel.
Afin d’éviter d’être pris dans le « piège de Thucydide 117 », Washington pourrait être à l’initiative d’une escalade stratégique ou, au contraire, reconnaître son déclin relatif. Dans la seconde hypothèse, et alors qu’un tel aveu a été fait par d’autres par le passé — ainsi de l’Europe — une nouvelle administration américaine pourrait rechercher un rapprochement avec Pékin.
Le choix entre ces deux options dépendrait de qui, des dirigeants américains ou de la Chine, les électeurs des États-Unis blâmeraient pour l’issue de cette compétition.
Il est inutile de développer longuement sur la façon dont l’Union pourrait se réveiller.
Un plan clair existe déjà : le rapport Draghi.
L’Europe peut accélérer son potentiel de croissance en simplifiant son cadre réglementaire — ce qui n’est pas la même chose qu’une déréglementation totale — et en mobilisant son abondante épargne domestique pour financer des investissements stratégiques.
Dans un tel enchaînement de circonstances, l’Union sortirait enfin de sa stagnation, accélérerait sa croissance et approfondirait son unité politique — y compris dans le domaine de la défense. Dans la continuité du plan de relance NextGenerationEU, les États membres accepteraient une nouvelle vague d’investissements communs centrés sur l’énergie verte 118, la technologie et la défense.
La position budgétaire de l’Allemagne a déjà basculé résolument vers la dépense publique ; elle pourrait être imitée au niveau « fédéral », permettant ainsi aux pays disposant d’une marge de manœuvre nationale limitée d’accéder à des financements supplémentaires 119. Dans un tel environnement, il serait utile que la BCE, reconnaissant les risques baissiers sur l’inflation, adopte une approche flexible et accommodante, en partant du principe qu’un investissement plus élevé aujourd’hui augmente la croissance potentielle de demain.
Le résultat serait un cercle vertueux : des capitaux étrangers afflueraient, attirés par la stabilité, la prévisibilité et les meilleures perspectives de croissance de l’Europe. Les forces politiques traditionnelles seraient renforcées, marginalisant les populistes et facilitant ainsi la mise en œuvre de réformes structurelles.
L’Europe doit considérer avec sérieux l’hypothèse que le modèle économique MAGA réussisse.
Gilles Moëc
Avec le temps, l’Europe deviendrait non seulement un bloc économique, mais un véritable « refuge sûr » dans un monde turbulent.
Les conditions du succès sont toutefois exigeantes pour de nombreux pays.
À titre d’exemple, la France doit atteindre une stabilisation politique — objectif pour le moins difficile à ce stade ; de même, l’opinion publique allemande se remet encore d’une politique budgétaire inhabituelle au niveau national : y ajouter une couche européenne — qui ne fonctionnerait que si Berlin met son crédit fiscal en garantie — serait difficile.
Par ailleurs, le cadre institutionnel européen, bien qu’il favorise la prévisibilité et repose sur des processus robustes, est mal adapté aux décisions rapides : en effet, une coalition relativement limitée d’États membres peut bloquer des décisions clefs.
Enfin, la reprise économique ne suffit pas à neutraliser le populisme, qui s’alimente également de questionnements culturels et identitaires : l’échec de l’expérience populiste américaine ne favoriserait pas automatiquement un soutien à l’orthodoxie en Europe.
Il existe cependant des raisons d’espérer.
Les sondages montrent que l’opinion publique à travers l’Europe est bien plus favorable aux institutions européennes qu’après la crise de la dette souveraine de 2010-2012. 120 Bien que ce mobile soit moins « noble » que d’autres, la peur peut être un puissant moteur, et l’Europe est actuellement très inquiète : ainsi, la guerre en Ukraine entraîne des décisions qui auraient été inimaginables il y a quelques années 121. La crainte du déclin économique, sous la pression simultanée des États-Unis et de la Chine, devrait ainsi constituer un autre catalyseur.
Si notre scénario central offre la stabilité sans élan, le scénario d’une victoire du modèle économique trumpiste déchaîne la croissance mais crée des déséquilibres ; de même, la victoire chinoise recompose la puissance mondiale au détriment de la cohésion occidentale.
En miroir de ces trois cas de figures, l’éveil de l’Europe bénéficierait à tous, en améliorant les perspectives économiques mondiales sans déclencher d’instabilités stratégiques.
Un tel scénario est peut-être le plus ambitieux. Il est aussi le plus coopératif de tous.
L’article Trumponomics : l’économie américaine va-t-elle s’effondrer en 2026 ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
02.01.2026 à 14:00
Entre les États-Unis de Trump et la Chine de Xi, le futur semble déjà écrit : une lutte pour l’hégémonie mondiale à coup de tarifs, d’IA et de guerres.
Pourtant, au-delà du récit et de la propagande, une réalité s’impose : personne ne peut dominer le monde.
Pékin et Washington sont deux géants dangereux et fragiles — et dans un jeu à somme nulle, attendre son tour n’est jamais la bonne stratégie.
L’article Pourquoi ni la Chine, ni les États-Unis ne domineront le monde est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Qui des États-Unis ou de la Chine dominera le monde ? Vont-ils se faire la guerre ou bien s’entendre pour se partager la planète ? Quel sera le sort de l’Europe, prise entre ces deux géants ?
La plupart des scénarios esquissant les décennies à venir tournent invariablement autour de ces mêmes questions.
Il n’y a rien de surprenant à cela.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis la chute du mur de Berlin, les États-Unis ont été la puissance dominante. Bien qu’ils soient affaiblis, ils restent une puissance militaire et économique et ont su conquérir une place dominante dans les technologies numériques qui devraient jouer un rôle déterminant dans les prochaines décennies.
La Chine, quant à elle, a connu depuis un demi-siècle un parcours économique et technologique époustouflant, qui l’a menée au tout premier rang des économies mondiales. Aujourd’hui, elle constitue un concurrent sérieux pour les États-Unis, capable de revendiquer l’hégémonie globale tant sur le plan politique et militaire que sur celui des technologies d’avenir.
Il est courant de considérer le futur comme le prolongement des tendances observées dans le passé récent.
Dans ce contexte, il est logique de l’envisager comme un combat entre les États-Unis et la Chine pour la domination du monde.
Mais une telle façon d’aborder l’avenir se révèle cependant presque toujours trompeuse ; on en trouve de nombreux exemples dans le passé.
À la fin du XVe siècle, la découverte de l’Amérique, loin de signifier la victoire définitive de l’Espagne sur les autres puissances impériales comme on pouvait le penser à l’époque, a marqué au contraire le début de son déclin.
Lors des années 1930 en Europe, la crise économique avait remis la guerre à l’ordre du jour, bien que la plupart des contemporains aient pensé que la Grande Guerre serait le dernier des conflits.
Plus près de nous encore, la chute inattendue du mur de Berlin a bouleversé un ordre du monde qui semblait, pour la plupart de ses observateurs, devoir ne jamais disparaître.
On peut se demander aujourd’hui si les fragilités de la Chine et des États-Unis ne sont pas trop sous-estimées : si finalement le monde qui vient pourrait n’être dominé ni par l’un ni par l’autre malgré leur puissance à ce jour incontestée.
Commençons par examiner le cas américain.
Aujourd’hui, la puissance des États-Unis repose en grande partie sur la domination qu’ils exercent sur la tech ; celle-ci ne provient pas vraiment de la qualité particulière du système scolaire américain mais surtout de l’excellence des grandes universités américaines et de leur capacité à attirer les meilleurs élèves du monde entier : à eux seuls, selon l’OCDE, les États-Unis accueillaient en 2022 18,6 % des étudiants étrangers dans le monde 122.
Cette attractivité est aussi celle des géants de la tech comme des start-ups, qui attirent les meilleurs ingénieurs du monde entier.
En 2023, 41 % des habitants de la Silicon Valley étaient nés hors des États-Unis 123.
Avec sa politique anti-migrants et ses attaques contre les universités, Trump est en train de casser ce ressort fondamental du dynamisme technologique américain.
Non seulement ses politiques devraient dissuader les futurs talents de venir étudier et travailler aux États-Unis, mais elles pourraient bien également pousser les étrangers qui y sont présents aujourd’hui à vouloir partir vers des cieux plus cléments. Certains Européens pourraient ainsi désirer retourner dans leur pays d’origine pour y fonder de nouveaux concurrents aux firmes américaines.
En 2023, 41 % des habitants de la Silicon Valley étaient nés hors des États-Unis.
Guillaume Duval
On peut raisonnablement penser aujourd’hui que les dégâts causés seront durables : quel que soit l’avenir politique des États-Unis, il y aura selon toute vraisemblance un avant et un après Trump en matière d’attractivité du pays pour les talents étrangers.
L’usage agressif et impérial que le président américain et les magnats du secteur font de la domination technologique américaine peut sans doute leur apporter des avantages à court terme, à cause de la dépendance extrême où se trouvent les partenaires des États-Unis.
Une telle manière de faire ne peut cependant qu’inciter ces partenaires à chercher à se passer au plus vite des services de la tech américaine.
Il n’y a guère de raison de penser qu’ils ne pourront y parvenir à terme.
L’autre ressort de la domination technologique des États-Unis est le colossal budget de la défense et la façon dont il irrigue les universités et la recherche outre-Atlantique depuis des décennies 124.
Or l’un des objectifs de la droite MAGA américaine est bien de faire baisser significativement ce budget, que grèveraient de trop nombreuses interventions étrangères ; c’est à la lumière de cet objectif qu’il faut comprendre le retrait annoncé d’Europe et la demande faite aux membres de l’OTAN d’accroître fortement leurs propres dépenses de défense.
Malgré cette ambition de réduire le budget militaire, Donald Trump essaie bien sûr de sauver le complexe militaro-industriel américain en cherchant à extorquer des achats d’armes américaines supplémentaires aux Européens.
Comme pour le numérique, le président américain obtiendra sans doute quelques résultats à court terme.
Mais à moyen terme, les perspectives sont plus sombres : les partenaires actuels des États-Unis chercheront — et parviendront — à se défaire de leurs dépendances. Le moteur de la domination technologique américaine qu’est la défense risque fort de se retrouver lui aussi à l’arrêt.
Le dernier ressort de la puissance technologique américaine touche à sa capacité à attirer l’épargne mondiale pour à la fois financer son énorme déficit public et investir sur les marchés financiers — en particulier, sur le Nasdaq qui offre un débouché aux start-ups et à leurs investisseurs en capital-risque.
Aux États-Unis, le niveau de détestation réciproque des différents camps politiques n’a sans doute jamais été aussi important depuis la fin de la guerre de Sécession en 1865.
Guillaume Duval
Sur ce point aussi, l’avenir semble sombre pour les États-Unis.
L’endettement public américain suit une trajectoire très inquiétante, encore aggravée par la politique irresponsable de Trump, offrant de colossaux cadeaux fiscaux aux plus riches. Il remet de plus en cause l’indépendance de la Réserve fédérale et affaiblit l’État de droit en politisant la justice américaine.
De telles politiques nourriront une défiance croissante à l’égard du dollar et des actifs américains, renforcée par l’usage massif et généralisé que font les États-Unis des sanctions extraterritoriales.
Pour résister à celles-ci, les partenaires des États-Unis chercheront à dédollariser l’économie mondiale — mais aussi à se passer des moyens de paiement et de l’intermédiation financière d’origine américaine.
Certes, il est question de dédollarisation depuis plusieurs années déjà mais le mouvement est resté lent jusqu’ici ; pourtant, un point de bascule a probablement été atteint en réaction aux mesures de Donald Trump.
Au-delà des raisons qui penchent en faveur d’un déclin de la domination américaine sur la tech et l’innovation technologique, la politique de Trump pour réindustrialiser les États-Unis n’a guère de chances de fonctionner non plus.
Malgré les droits de douane mis en place par le président américain, l’appétit des investisseurs étrangers pour investir aux États-Unis devrait rester limité. Les raisons en sont nombreuses : les tensions internes et l’instabilité politique du pays, l’incertitude juridique croissante sur les investissements qui résulte de la mise au pas politique du système judiciaire, mais aussi la défiance grandissante déjà mentionnée à l’égard du dollar.
Aux États-Unis, de nombreuses infrastructures publiques sont également dans un état déplorable — réseaux électriques, routes, ponts ou encore réseaux ferroviaires.
Depuis la crise de 2008, les dépenses publiques dans ce domaine ont été en net recul.
Après des décennies de négligence, Joe Biden avait commencé à s’attaquer sérieusement à ce problème avec des programmes fédéraux ambitieux, mais la priorité absolue donnée par Donald Trump aux baisses d’impôts pour les plus aisés va donner un coup d’arrêt à cet effort de rattrapage.
Les faiblesses majeures du réseau et de la production électriques risquent en particulier d’être un handicap important pour le développement de l’intelligence artificielle aux États-Unis, d’autant plus que les politiques fédérales en faveur du développement des énergies renouvelables ont été mises à l’arrêt.
Les perspectives des énergies fossiles sont elles aussi en réalité très limitées : l’exploitation des gaz et pétroles de schistes consiste déjà à « racler les fonds de tiroir ». Il s’agit d’exploiter, d’une façon coûteuse, les dernières sources disponibles. Or ces ressources sont déjà en voie d’épuisement.
Les attaques de Trump contre toutes sortes d’ennemis ressemblent davantage au chant du cygne d’un pays au bord de l’implosion qu’à l’amorce d’une renaissance de la puissance américaine.
Guillaume Duval
Le changement climatique rendra enfin d’importantes parties des États-Unis impropres à l’agriculture et difficilement habitables, notamment en Californie ou encore aux alentours de Las Vegas, du fait du manque d’eau. La Corn Belt, cœur de la puissance agro-alimentaire américaine, devrait aussi être lourdement touchée.
Les côtes ne seront pas épargnées non plus.
Alors que la Floride, où les logements sont déjà le plus souvent non assurables, devrait cesser d’être habitable, bien d’autres villes côtières sont directement menacées par la montée des eaux — à commencer par New York.
L’état de santé des Américains est aussi dans un état déplorable en raison notamment de leur mode de vie et d’alimentation.
En 2022, 43 % des Américains étaient comptabilisés dans la catégorie « obèses », contre 24 % en Allemagne et 11 % en France.
Combiné à une mortalité élevée du fait de l’usage répandu d’armes à feu et de la surconsommation de drogues, notamment d’opioïdes, cela se traduit par une espérance de vie à la naissance de 78 ans seulement — contre 84 en Italie, 83 en France et 81 en Allemagne.
Bien qu’il soit particulièrement coûteux, le système de santé américain ne parvient pas à redresser la situation. En 2022, 16,5 % du PIB américain était consacré à son fonctionnement — contre 10,4 % en moyenne dans l’Union.
Alors que les Américains des classes populaires, en trop mauvaise santé, ne peuvent guère prendre en charge un certain nombre de travaux pénibles, les États-Unis ne survivaient jusqu’ici que grâce à un afflux constant de main-d’œuvre immigrée pour assurer ces tâches difficiles.
Or Trump y a mis un coup d’arrêt qui risque d’être durable. Non seulement du fait du durcissement de la politique d’immigration américaine mais aussi du fait de la moindre attractivité d’une société qui s’est révélée à cette occasion profondément xénophobe et dont l’avenir semble compromis.
Les États-Unis sont désormais au bord du déchirement.
Le niveau de détestation réciproque des différents camps politiques n’a sans doute jamais été aussi important depuis la fin de la guerre de Sécession en 1865.
Deux populations vivent l’une à côté de l’autre sans se croiser, dans des espaces informationnels distincts, tout en se vouant une haine tenace. Celle-ci semble désormais telle qu’il paraît imprudent de miser sur le maintien durable de la paix civile aux États-Unis voire, à plus long terme, sur l’unité politique de la fédération.
Lors de son second mandat, Donald Trump a démontré en moins d’un an combien le système institutionnel américain était devenu dysfonctionnel.
Les tant vantés checks and balances censés protéger les États-Unis contre les aventures et les extrémismes, se sont révélés des tigres de papier inefficaces. Dans le même temps, une corruption rappelant les républiques bananières, encouragée par les règles de financement des campagnes électorales, gangrène toute la classe politique.
Les attaques de Trump contre toutes sortes d’ennemis, de même que ses méthodes sur la scène internationale, ressemblent donc davantage au chant du cygne d’un pays au bord de l’implosion qu’à l’amorce d’une renaissance de la puissance américaine.
Les raisons ne manquent pas pour considérer que les États-Unis sont un colosse aux pieds d’argile et que la domination qu’ils exercent encore sur le monde — en particulier grâce aux oligarques de la tech — n’a guère de raisons de perdurer. Leurs nombreuses faiblesses sont assez bien connues et documentées. À rebours, si l’essor de la Chine semble pour l’instant inarrêtable et son avenir prometteur, ses fragilités sont elles bien réelles.
L’avenir qui attend Pékin pourrait être plus sombre qu’on ne l’imagine souvent.
Comme aux États-Unis, la première menace qui pèse sur la République populaire est de nature politique.
On oublie souvent que la Chine est un pays structurellement instable. Depuis la révolte sanglante des Taiping lors de la seconde moitié du XIXe siècle, le pays n’a jamais connu durablement la paix civile.
Elle fut suivie au tournant du XXe siècle par celle non moins sanglante des Boxers — avant qu’une révolution ne mette fin à l’Empire chinois en 1912, plongeant le pays dans le chaos.
Une Chine dont la population d’âge actif aura été divisée par plus de trois a peu de chances de rester pour longtemps l’usine du monde.
Guillaume Duval
À cet effondrement succéda des années 1920 à 1949 une terrible guerre civile dont André Malraux retraça toute l’horreur dans La Condition humaine. Ce conflit quasi ininterrompu s’est doublé, entre 1937 et 1945, d’une guerre tout aussi meurtrière avec l’envahisseur japonais.
Au terme de cette guerre civile, la victoire définitive des communistes chinois n’a pas réellement ramené la stabilité politique en Chine.
Les luttes internes au régime ont conduit en effet à plusieurs soubresauts violents et meurtriers. Pour asseoir son pouvoir face à ses rivaux, Mao Zedong lança à la fin des années 1950 la politique du Grand Bond en avant — provoquant par une famine la mort d’une trentaine de millions de Chinois. Puis la Révolution culturelle entretint de 1966 à 1976 une quasi-guerre civile, tout en désorganisant l’ensemble du pays.
Bien que la situation politique semble s’être stabilisée en Chine depuis la mort de Mao il y a un demi-siècle, il ne faut pas oublier que le pays a failli basculer de nouveau lors des événements de la place Tian’anmen en 1989.
La domination du Parti communiste chinois peut sembler incontestée et destinée à durer toujours, comme on le pensait du pouvoir en Union soviétique au début des années 1980. Pourtant, sous la surface lisse garantie par la propagande et la police du régime, l’instabilité et la violence politiques ne sont jamais très loin en Chine.
Après la mort de Mao en 1976, les cadres écartés par la Révolution culturelle, rassemblés autour de Deng Xiaoping, sont parvenus à canaliser cette violence.
Ils remirent non seulement le régime et le pays sur les rails, mais réussirent surtout à susciter une dynamique économique spectaculaire.
Cette ascension permet aujourd’hui à la Chine de rivaliser avec les États-Unis pour l’hégémonie mondiale, une situation difficilement imaginable il y a cinquante ans.
Ce rattrapage fut conduit tout en maintenant le pays sous la dictature du Parti communiste ; beaucoup estimaient qu’un tel miracle économique ne pouvait être mené que par des démocraties.
Rien n’est pourtant plus faux.
« L’accumulation primitive du capital », pour reprendre les termes de Karl Marx, nécessite toujours un pouvoir fort capable de contenir le peuple. Pour qu’elle se produise, il faut en effet maintenir sur une longue période un taux d’épargne très élevé pour donner la priorité absolue à l’investissement, matériel et immatériel, aux dépens de la consommation. Et cela bien que l’économie connaisse une forte croissance qui permettrait a priori de distribuer du pouvoir d’achat.
Compte tenu des déséquilibres massifs accumulés, il semble très probable que la Chine connaîtra des crises économiques et financières majeures.
Guillaume Duval
Il est en réalité impossible de réussir une telle « accumulation primitive » dans un contexte démocratique avec suffrage universel, droit syndical et liberté de la presse : dans une telle situation, les dirigeants seraient obligés de renoncer à investir pour distribuer du pouvoir d’achat lors de grèves ou à l’approche des élections.
Au cours des dernières décennies, les autres pays — comme la Corée du Sud — qui ont aussi réussi un rattrapage économique rapide, y sont également parvenus dans le cadre d’un régime autoritaire.
Si l’autoritarisme est sans doute nécessaire pour réussir un rattrapage économique aussi rapide que la Chine, l’inverse n’est pas vrai : beaucoup de régimes autoritaires échouent dans cet exercice.
Ils ne parviennent pas à enclencher une dynamique économique à cause de la corruption excessive que permet le régime, des erreurs liées aux lubies du chef et à l’esprit de cour qui l’entoure.
Ce qui a fait le succès économique de la Chine communiste au cours de la période Deng Xiaoping — une ère que l’on peut étendre en pratique jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping — c’est précisément une capacité à contourner ces écueils en évitant la concentration des pouvoirs par un système de checks and balances au sein même de l’appareil communiste.
Ce contrôle a pris plusieurs formes ; il prévoyait la cohabitation institutionnalisée d’un secrétaire général du Parti et d’un premier ministre appartenant à deux factions différentes, de même que l’interdiction d’effectuer plus de deux mandats à la tête de l’État.
Un tel jeu a permis de faire avancer de façon remarquable la Chine pendant quarante ans en corrigeant les dérives dans un sens ou dans l’autre à l’occasion des alternances au pouvoir — même si la situation a bien failli échapper au contrôle du PCC en 1989, au moment de la chute du mur et de Tian’anmen.
Mais depuis 2012, Xi Jinping a cassé cette mécanique délicate.
Xi a réussi à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains pour se maintenir à la tête du pays au-delà des dix années réglementaires.
Ce faisant, il a — malgré les apparences — fragilisé le régime en éliminant le système de contre-pouvoirs existant au sein de la nomenklatura du Parti.
Plusieurs signes trahissent les dysfonctionnements que cela engendre et notamment le grand retard pour mettre fin à la politique zéro-Covid en 2022, malgré les dégâts sociaux, politiques et économiques considérables qu’elle engendrait.
Personne n’a osé se plaindre auprès de Xi de la situation, de peur de tomber en disgrâce.
Les purges constantes imposées par celui-ci aux plus hauts niveaux du Parti, de l’État et de l’armée ont montré à chacun que cette menace était à prendre au sérieux : depuis 2012, selon les statistiques officielles, plus de six millions d’enquêtes disciplinaires ont été conduites au sein du PCC 125.
On vante souvent la clairvoyance et le long-termisme des dirigeants chinois : en réalité, la politique économique chinoise des dernières années ressemble plutôt à une fuite en avant.
Guillaume Duval
Dans ce contexte, alors que les anciens mécanismes de régulation internes au Parti communiste chinois n’existent plus, la succession prochaine de Xi risque de faire entrer de nouveau le pays dans une phase violente compte tenu de tous les ressentiments et désirs de vengeance accumulés sous son règne.
Cinq décennies plus tard, la Chine pourrait se retrouver dans une situation aussi instable que celle qui prévalait à la mort de Mao.
Au-delà de ces incertitudes politiques, il existe désormais en Chine une profonde contradiction entre la réalité d’un pays devenu très inégalitaire — même s’il l’est moins, selon les données officielles, que les États-Unis ou le Brésil — et l’idéologie officielle d’un régime qui se réclame toujours du marxisme et chante l’Internationale à chaque grande occasion. Une telle contradiction semble difficilement tenable à moyen terme dans un pays devenu aussi riche et éduqué, malgré les puissants moyens de contrôle et de répression dont dispose le régime.
Le mouvement de Tian’anmen en 1989 ou les manifestations de Hong Kong montrent que les Chinois aspirent eux aussi à la démocratie dès que la mainmise du régime se desserre ou que les contradictions internes au PCC s’aiguisent. Ils revendiquent la liberté de parole, de création, de la presse, d’association, syndicale et le pluralisme politique — comme des Européens pourraient le faire.
Le modèle économique qui a fait le succès de la Chine s’essouffle aujourd’hui.
Certes, la dictature du Parti Communiste a probablement été utile pour réussir la phase « d’accumulation primitive du capital » lors des années 1980 et 1990 mais celle-ci, renforcée sous Xi Jinping, risque maintenant de devenir un frein pour la poursuite du développement économique.
Passé la phase d’intense accumulation du capital qui a bénéficié du fait d’avoir un régime autoritaire, une véritable démocratie accompagnée de libertés politiques et syndicales devient indispensable pour stabiliser l’économie et poursuivre sa croissance. En Europe, la période des Trente Glorieuses témoigne de ce phénomène, après les dégâts considérables causés par la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, qui avaient clos aux États-Unis et en Europe cette phase d’accumulation primitive.
La Chine de Xi Jinping n’est pourtant pas prête cependant à mettre en œuvre un tel tournant — loin de là.
La dictature du PCC paraît en effet structurellement incapable de réorienter l’économie chinoise vers la consommation intérieure et les services.
Elle continue au contraire d’entretenir un surinvestissement mortifère.
Celui-ci a tout d’abord nourri une bulle immobilière géante qui a fini par exploser en 2020.
Cette crise de l’immobilier est loin d’être réglée et pèse toujours lourdement sur l’économie chinoise. Pour maintenir malgré tout la croissance, le pouvoir a encouragé ensuite un nouveau surinvestissement, tout aussi massif, dans le secteur industriel — aboutissant désormais à de gigantesques surcapacités qui ne peuvent se déverser qu’à l’extérieur de la Chine.
Cette politique économique a été conduite au prix de l’accumulation d’immenses dettes.
Selon le FMI, la dette publique chinoise se situerait en réalité déjà à 124 % du PIB du pays, une fois intégrées les dettes hors-bilan des collectivités locales chinoises. L’endettement total interne atteint les 300 % du PIB.
On vante souvent la clairvoyance et le long-termisme des dirigeants chinois : en réalité, la politique économique chinoise des dernières années ressemble plutôt à une fuite en avant pour entretenir coûte que coûte une croissance de plus en plus artificielle.
Compte tenu des déséquilibres massifs accumulés, il semble très probable que la Chine connaîtra dans les années qui viennent des crises économiques et financières majeures.
Celles-ci surviendront notamment à cause des surcapacités industrielles gigantesques qui devraient cesser de trouver des débouchés extérieurs suffisants, non seulement aux États-Unis mais également en Europe.
Plutôt que de poursuivre la trajectoire triomphale sur laquelle elle était engagée depuis cinquante ans, il ne paraît pas improbable que l’avenir économique de la Chine ressemble davantage à la stagnation qu’a connue l’économie japonaise depuis 1990.
En interne, les conséquences d’une telle crise économique seraient imprévisibles, notamment si elle devait se conjuguer avec celle — politique — qui ne manquera pas de se produire lors de la succession de Xi Jinping.
Au-delà de la question des déséquilibres économiques et financiers massifs accumulés, deux autres dimensions, plus structurelles, font douter d’un avenir radieux pour la Chine et son économie.
La première touche à la démographie : du fait de la politique de l’enfant unique mise en place à la fin des années 1970, le vieillissement et la diminution de la population chinoise sont désormais très rapides — plus encore qu’en Europe. Bien que cette politique ait été révoquée il y a presque dix ans maintenant, le taux de natalité ne s’est pas redressé du fait notamment du coût très élevé du logement et de l’éducation.
Xi a — malgré les apparences — fragilisé le régime en éliminant le système de contre-pouvoirs existant au sein de la nomenklatura du Parti.
Guillaume Duval
Selon les projections démographiques des Nations unies en 2024, la Chine devrait voir sa population diminuer de plus de moitié d’ici 2100, avec 639 millions d’habitants à cette échéance contre 1,41 milliard en 2025.
En 2100, 46 % de la population chinoise devrait ainsi avoir plus de 65 ans — un chiffre plus élevé encore qu’au Japon, où ce taux devrait être de 37 % 126. Quant à la population d’âge actif — de 20 à 64 ans — sa part baisse en Chine depuis maintenant dix ans et elle devrait passer de 911 millions en 2015 à 275 millions en 2100, soit une division par plus de trois.
Ce séisme démographique mettra la société chinoise à rude épreuve.
Si l’Europe connaîtra une dynamique analogue, elle sera toutefois moins rapide.
De plus, le continent dispose déjà de systèmes sociaux éprouvés et de modes de prise en charge des personnes dépendantes — même s’ils sont souvent insuffisants.
Le problème de la Chine est plus aigu : elle sera vieille avant d’être vraiment riche. Et elle aura probablement beaucoup de mal à se doter à temps de systèmes sociaux et de prise en charge adaptés.
En Chine, la tradition est en effet que ce soient les enfants qui prennent en charge leurs parents dépendants à leur domicile. Le problème est qu’il ne se trouvera alors que très peu de couples d’enfants uniques pour accepter de s’occuper de leurs quatre parents âgés.
De plus, et quels que soient les progrès de l’automatisation, une Chine dont la population d’âge actif aura été divisée par plus de trois aura peu de chances de rester longtemps l’usine du monde.
D’autant qu’il faudra bien qu’une part significative de cette main-d’œuvre s’occupe de ces personnes âgées qui représenteront près de la moitié de la population du pays.
Pour combler ce gouffre démographique, la Chine pourrait bien sûr avoir recours à l’immigration, ce qu’elle fera sans doute ; mais cette politique risque de soulever de graves difficultés sociales et politiques dans un pays qui n’a aucune tradition dans ce domaine.
La dynamique démographique très particulière de la Chine est ainsi l’un des principaux éléments susceptibles, au cours des prochaines décennies, de saper sa capacité à dominer le monde.
Les questions environnementales risquent elles aussi d’handicaper lourdement l’avenir du pays.
En Chine, le développement agricole et industriel trépidant des dernières décennies, sous l’égide d’un pouvoir politique en partie corrompu et peu regardant, a eu des conséquences dramatiques en termes de pollution de l’air, de l’eau et des sols.
Si ces dégâts commencent à être mieux pris en compte, ils auront néanmoins des effets négatifs persistants.
Le changement climatique devrait aussi grandement impacter le modèle chinois.
Si le pays présente actuellement 18 % de la population mondiale, il ne possède que 8,5 % de la surface agricole et 6,5 % des ressources en eau douce de la planète.
Nourrir la Chine a toujours été un problème difficile : au cours des dernières décennies, l’urbanisation rapide a consommé une part non négligeable de cette faible surface agricole, notamment dans les plaines côtières de l’Est du pays. Si la rapide décrue démographique pourrait aider à amortir le choc sur la production agricole qui devrait résulter du changement climatique, les difficultés seront cependant considérables.
L’agriculture chinoise est de plus très dépendante des grands fleuves qui descendent de l’Himalaya, eux-mêmes alimentés par des glaciers en recul rapide.
Alors que les barrages établis sur ces fleuves sont essentiels pour la production électrique, leur débit devrait se réduire sensiblement lors des années à venir.
Par ailleurs, alors que 650 millions de Chinois habitent les régions côtières et 150 millions des zones qui se situent au niveau de la mer — notamment à Shanghai, à Shenzhen, à Canton, à Hong Kong et dans leurs environs — la montée des eaux engendrera de graves perturbations ainsi que la multiplication d’événements climatiques extrêmes.
Les fragilités politiques, sociales, économiques, démographiques et écologiques de la Chine sont donc nombreuses et il n’y a de ce fait guère de chance qu’elle parvienne à poursuivre l’ascension triomphale qu’elle a entreprise lors des cinq dernières décennies.
La Chine sera vraiment vieille avant d’être vraiment riche.
Guillaume Duval
Accepter que les États-Unis comme la Chine soient bien plus faibles qu’ils le semblent au premier abord a de nombreuses conséquences pour le reste du monde.
Tout d’abord, ces faiblesses sont relatives : si les États-Unis et la Chine risquent en effet de subir de profondes crises au cours des décennies qui viennent, le reste du monde ne sera pas épargné non plus.
Le monde entier sera ainsi aux prises avec le changement climatique ou le vieillissement démographique.
Les États-Unis comme la Chine pourraient être mis à mal sans pour autant que d’autres régions du monde ne prennent réellement l’avantage.
La fragilité de Washington et de Pékin, résultant de leurs contradictions internes, ne constitue pas non plus forcément une bonne nouvelle pour le reste du monde : pour des leaders confrontés à une contestation domestique, essayer de rassembler le peuple face à un ennemi extérieur est une stratégie éprouvée pour conserver le pouvoir.
Les difficultés chinoise et américaine internes risquent de se traduire non pas par un effacement de ces pays sur la scène internationale, mais au contraire par une agressivité accrue.
Les premiers signes d’un tel retournement se voient aujourd’hui : tandis que Trump attaque le Venezuela, le Canada et le Groenland, Xi Jinping menace le Japon, Taïwan et tous les pays voisins en mer de Chine méridionale.
Mais une telle agressivité extérieure ne traduit pas toujours une position de force.
Les dirigeants qui y ont recours trahissent souvent leur faiblesse à l’intérieur de leurs frontières.
Ces réserves faites, l’affaiblissement des deux grandes puissances pourrait ouvrir des marges de manœuvre nettement plus grandes à l’Union à l’avenir que ce que la plupart des Européens envisagent aujourd’hui.
Si l’Europe est capable de s’associer d’une part avec les autres pays développés — menacés eux aussi par les initiatives de Trump — et d’autre part avec les nombreux pays du Sud qui ne souhaitent s’aligner ni sur la Chine ni sur les États-Unis, elle peut espérer sortir de ses dépendances économiques et technologiques excessives à l’égard de ces deux puissances.
Une telle politique permettrait aussi de rénover un multilatéralisme capable de contenir les initiatives intempestives de ces géants fragiles et dangereux.
Pour avoir une chance d’y parvenir, l’Union doit commencer par régler les problèmes de gouvernance interne qui la freinent et la privent des moyens d’agir — et sur ce plan, beaucoup reste à faire.
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