03.02.2026 à 18:24
Malgré un discours « faucon », la politique chinoise de Donald Trump et de son administration est embourbée dans ses contradictions.
Au-delà de la rhétorique, la Chine est l'objet d'une guerre interne à Washington.
Décryptage au cœur des factions qui s’affrontent pour savoir comment faire face à Pékin.
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Il y a plus de trente ans, celui qui est aujourd’hui l’intellectuel nationaliste chinois le plus puissant de la République populaire avait une intuition qu’il érigeait en loi fondamentale : travaillés par le spectre de la guerre civile, les États-Unis finiraient par s’entre-déchirer.
Aujourd’hui, America versus America semble être semble être une stratégie chinoise — mais la prophétie s’est-elle réalisée ?
Lorsque Donald Trump a pris pour la seconde fois ses fonctions à la Maison-Blanche, bon nombre de « faucons » connus pour leur position très hostile à la Chine ont été amenés à des postes clefs. Pour diriger le département de la Défense– aujourd’hui rebaptisé de la Guerre — le président américain a ainsi nommé Pete Hegseth, inquiet des efforts chinois pour « construire une armée spécifiquement dédiée à vaincre les États-Unis » et pour assurer une « domination […] mondiale 51 » ; celui-ci est accompagné d’Elbridge Colby, ardent défenseur d’une réorientation de la stratégie de défense américaine pour contrer la Chine, qui est devenu le principal responsable des orientations politiques du Pentagone 52.
En parallèle de ces nominations, John Ratcliffe est rapidement confirmé à la tête de la CIA et profite de son audience devant le Sénat pour réitérer ce qu’il soulignait dans une tribune au Wall Street Journal en 2020 : « la Chine est la menace de sécurité nationale n°1 53 ». Le département d’État, quant à lui, est placé sous la direction de Marco Rubio, l’élu le plus actif sur la Chine depuis 2011, date de son entrée au Sénat, qui ne manque jamais une occasion d’appeler à plus de restrictions technologiques contre cet adversaire. Il y est entouré d’autres faucons tels que Jacob Helberg, sous-secrétaire pour la croissance économique 54, qui dénonçait dans son livre la « guerre grise » opposant la Chine et les États-Unis, nouvelle « guerre froide » menaçant la « survie politique » de l’Amérique 55 ; comme Rubio, ce dernier s’est mobilisé en 2024 auprès du Congrès pour que soit adoptée une loi interdisant à TikTok d’opérer aux États-Unis si l’application restait détenue par sa maison-mère chinoise.
En l’absence d’un arbitrage clair dans une guerre interne de factions, la politique chinoise de Washington demeure pétrie de contradictions.
Mathilde Velliet
D’autres personnalités moins exposées médiatiquement sont élevées à des postes non moins cruciaux dans l’élaboration de la stratégie américaine en matière de rivalité technologique avec la Chine. On pense ainsi à Ivan Kanapathy, qui avait contribué à élaborer plusieurs mesures de restriction technologique visant la Chine lors de son dernier passage à la Maison-Blanche et devient en 2025 directeur « senior » pour l’Asie au Conseil de sécurité nationale, ou encore à Jeffrey Kessler, nommé à la tête du Bureau pour l’industrie et la sécurité du département du Commerce en charge du contrôle des exportations.
Dans un contexte de relatif consensus bipartisan favorable à une approche plus ferme envers la Chine, la nomination de ces « faucons » — tous encore en poste actuellement — pouvait laisser penser que la deuxième administration Trump inscrirait sa politique chinoise dans la continuité des orientations prises depuis la seconde moitié des années 2010, qui furent guidées par un sentiment de plus en plus fort et répandu que la Chine représente une grave menace pour les États-Unis. Plusieurs des responsables cités ayant été de fervents défenseurs, voire d’actifs architectes, des restrictions imposées aux échanges technologiques avec la Chine dans le but de sécuriser les infrastructures américaines — loi sur TikTok, interdiction de certaines applications chinoises, limitations imposées à la présence d’entreprises chinoises dans les technologies américaines de l’information et de la communication, etc. — et de ralentir l’adversaire chinois — contrôles sur les exportations de semi-conducteurs par exemple, ou inscription d’entreprises chinoises sur la liste d’entités du Commerce —, un durcissement de ces restrictions était attendu, probablement assorti d’une ferme injonction adressée aux alliés pour qu’ils fassent de même.
Pourtant, après plus d’un an d’administration Trump, et en dépit de l’impression qu’a pu donner l’annonce des barrières douanières, force est de constater que ce durcissement n’a pour l’instant pas eu lieu. Bien au contraire.
Depuis le printemps 2025, plusieurs mesures de restrictions sur les échanges technologiques avec la Chine ont fait l’objet d’assouplissements, de suspensions ou de reports. Par une série de décrets, le président Trump refuse de mettre en œuvre la loi sur TikTok, alors que lui-même avait tenté d’interdire l’application en 2020 56 ; après suspension de l’application de la loi jusqu’à avril 57, puis juin 58, puis septembre 59, puis décembre 2025, le président a considéré, au terme de l’année, que TikTok s’était suffisamment séparé de sa maison-mère Bytedance et pouvait donc continuer à opérer aux États-Unis 60.
Afin d’éviter de porter atteinte aux discussions commerciales avec Pékin et aux sommets prévus entre les présidents Trump et Xi, la Maison-Blanche demande à son administration de suspendre certaines mesures prévues ciblant la Chine. Ainsi, le département du Commerce est ainsi prié d’éviter toute nouvelle restriction sur les exportations vers la Chine 61 ; de même, les sanctions prévues contre le ministère chinois de sécurité d’État responsable de la campagne de cyberespionnage Salt Typhoon ayant compromis les données de millions d’individus sont mises en suspens 62.
S’éloignant de leur mission traditionnelle qui les réserve aux enjeux de sécurité nationale — concept au périmètre certes malléable — les contrôles des exportations sont utilisés comme leviers dans les négociations commerciales, voire comme source de revenus pour le gouvernement américain ; par exemple, fin mai 2025, le Bureau pour l’industrie et la sécurité (BIS) a imposé à plusieurs entreprises
63 l’obligation d’obtenir une licence pour leurs exportations vers la Chine de technologies de conception assistée par ordinateur électronique (EDA, electronic design automation), essentielles pour la conception de semiconducteurs, avant de lever cette restriction quelques semaines plus tard dans le cadre des négociations commerciales.
De même, fin septembre 2025, le BIS a publié sa « règle sur les affiliés » stipulant que toutes les filiales détenues à plus de 50 % par des entreprises inscrites sur l’Entity List sont elles aussi automatiquement ajoutées à cette liste 64, un mois plus tard, pourtant, le « deal » commercial signé entre Pékin et Washington a prévu sa suspension. À l’encontre de la tendance à l’expansion des contrôles, le président Trump ré-autorise même la vente de certains semi-conducteurs à la Chine, comme les puces H20 en juillet 2025 65 et les puces H200 en décembre 2025, les deux modèles étant produits par Nvidia. Ces restrictions ne sont cependant levées que moyennant finance : dans un accord sans précédent, Nvidia 66 s’engage à reverser au gouvernement américain entre 15 % et 25 % des revenus de ses ventes de puces en Chine 67.
Traditionnellement plus « faucon » que l’exécutif, le Congrès continue aujourd’hui de dénoncer vigoureusement les risques posés par la Chine.
Mathilde Velliet
Outre l’assouplissement de ces restrictions, le langage officiel américain se fait nettement moins antagonique. Aux références du président Trump sur le « G2 » 68 se succèdent les déclarations de Pete Hegseth affirmant que « la relation entre les États-Unis et la Chine n’a jamais été meilleure » ; concluant un post sur X, le secrétaire à la Guerre a même déclaré « que Dieu bénisse la Chine et les USA 69 » !
Il ne faut pas voir dans ces déclarations une erreur de communication de la part du président américain ou de Pete Hegseth ; bien plutôt, c’est une nouvelle approche de la Chine qu’adopte maintenant l’administration Trump, telle que peut le refléter la Stratégie de sécurité nationale américaine publiée début décembre 2025.
Alors que les deux précédentes stratégies de sécurité nationale, publiées en 2017 et 2022, faisaient de la compétition stratégique entre grandes puissances une priorité, l’expression est absente du document de 2025, qui redonne la priorité à « l’hémisphère occidental » et réaffirme la « doctrine Monroe » ; les seuls reproches explicitement adressés à la Chine — qui n’est jamais qualifiée de « rivale », « concurrente », « défi » ni « menace » — concernent le déséquilibre commercial et la surproduction du pays. Dans un écho des premières années du XXe siècle 70, la stratégie prévoit des bénéfices astronomiques pour l’économie américaine si les États-Unis parviennent à maintenir leur croissance et « une relation économique véritablement mutuellement avantageuse avec Pékin » (p.20).
D’autres objectifs de la stratégie visent cependant la Chine sans la nommer, reflet à la fois de la persistance des préoccupations d’une partie de l’administration à l’égard de la Chine — notamment au sein du Pentagone — et des tentatives parallèles d’autres acteurs, comme le Secrétaire au Trésor, pour adoucir le langage la concernant 71. Dans la Stratégie de sécurité nationale, on ne peut ainsi que penser à la Chine à la lecture des passages sur la nécessité :
— de mettre fin aux « exportations de précurseurs du fentanyl » ainsi qu’aux « menaces […] qui mettent en péril l’accès des États-Unis aux ressources critiques dont les minerais et les terres rares » ;
— « d’empêcher les concurrents non-hémisphériques d’accroître leur influence » dans les Amériques, notamment grâce à leur « assistance low cost » masquant un « piège de la dette et des problèmes de cybersécurité » ;
— d’« éviter un conflit sur Taïwan, idéalement par une supériorité militaire écrasante » ;
— ou bien encore « d’encourager l’Europe à agir pour combattre la surcapacité mercantiliste, le vol de technologies, l’espionnage cybernétique et d’autres pratiques économiques hostiles ».
Le choix de n’aborder la relation avec la Chine que d’un point de vue commercial, à l’exclusion des enjeux sécuritaires, politiques, comme de ceux touchant aux valeurs 72, marque un net changement avec la tendance des années précédentes ; ce changement est d’autant plus surprenant à l’heure où la Chine développe son armée, conduit des offensives de grande ampleur contre les réseaux américains, ou mobilise des outils de coercition économique 73.
Même lorsque la sécurisation des échanges technologiques d’avec la Chine est présentée comme une priorité, la réalisation de cet objectif est pénalisée par les autres buts du parti républicain.
Mathilde Velliet
Ce silence stratégique à l’endroit de la Chine dans la Stratégie de sécurité 2025 recoupe d’autres omissions ; ainsi, en décembre 2025, le sous-secrétaire d’État Jacob Helberg a lancé l’initiative Pax Silica, qui reprend une grande partie des éléments constitutifs de la politique de sécurisation des échanges avec la Chine ces dernières années : « renforcer la sécurité des investissements », se protéger contre « la surproduction ou les pratiques déloyales de dumping », mettre en œuvre des « politiques pour protéger les technologies sensibles et les infrastructures critiques contre tout accès, toute influence ou tout contrôle indus », « construire et déployer des réseaux d’information de confiance » 74 — ces différents objectifs étant énoncés sans nommer une seule fois la Chine ! De même, dans les déclarations publiques comme dans les entretiens que j’ai pu conduire avec certains de ses hauts fonctionnaires, le département d’État insiste sur le fait que Pax Silica « n’est pas contre la Chine » 75, « ne concerne aucun autre pays » hors de l’initiative 76 et « ne vise pas à isoler quiconque mais à se coordonner entre partenaires » 77.
L’assouplissement des mesures et des discours visant la Chine semble traduire une victoire partielle, et peut-être temporaire, remportée sur les faucons par une coalition « pro-commerce » au sein de l’administration Trump. Menée par le président, celle-ci souhaite avant tout encourager les exportations américaines, en Chine et partout dans le monde.
Le choix de suspendre la mise en œuvre de certaines mesures comme la loi sur TikTok ou la règle du BIS sur les filiales, comme celui de limiter le langage conflictuel dans différents documents stratégiques, relève en partie de ce que l’ancien conseiller à la sécurité nationale John Bolton avait appelé, sous la première administration Trump, « le phénomène du trou noir du commerce » 78 : pour conclure un grand deal avec Pékin, il importe de marginaliser ou de reporter le règlement des questions sécuritaires, source de tension entre les deux puissances.
Une telle ligne stratégique était déjà perceptible au cours du premier mandat Trump ; ainsi, en mai 2018, le président américain a présenté les démarches judiciaires contre l’entreprise de télécommunications chinoise ZTE, accusée d’avoir violé les sanctions américaines contre l’Iran, comme négociables dans le cadre de « l’accord commercial plus large » qu’il était en train de négocier avec Xi 79 ; en mai 2019, aussi, les faucons ont dû attendre l’échec des négociations sino-américaines pour faire adopter un ensemble de restrictions prêtes depuis plusieurs mois, telles que l’executive order 13873 et l’inscription de Huawei et d’autres entreprises chinoises sur l’Entity List. 80
Sept ans plus tard, l’administration Trump II continue de placer la préservation de la trêve commerciale au cœur de sa stratégie ; aujourd’hui, le coût d’une escalade s’est alourdi, la Chine ayant démontré sa capacité à riposter — notamment via le contrôle des terres rares, dont dépend Washington. Les partisans de la Maison-Blanche justifient ainsi les assouplissements et suspensions des restrictions comme un moyen de gagner un temps de stabilité, durant lequel les États-Unis diversifient leur approvisionnement en terres rares et réduisent leur dépendance à la Chine. Si des efforts sont déployés en ce sens par l’administration, l’objectif affiché par le secrétaire au Trésor de se libérer d’ici deux ans du goulet d’étranglement chinois semble difficilement atteignable 81.
Au-delà de ces précautions, sur le plan technologique, la volonté d’encourager les exportations américaines découle d’une stratégie, portée notamment par le directeur du Bureau pour la politique scientifique et technologique (OSTP) Michael Kratsios ou le conseiller du président pour la tech David Sacks. Cette stratégie entend « gagner la course » à l’IA en faisant des technologies américaines les fondations du déploiement de l’IA dans le monde 82, plutôt que d’imposer des contrôles exports jugés excessivement larges 83. En vendant à Pékin des semi-conducteurs, les États-Unis maintiendraient ainsi la Chine dans une situation de dépendance aux technologies américaines, tandis que l’en priver stimulerait son industrie nationale ; l’accès au lucratif marché chinois permettrait en outre aux entreprises américaines de générer des revenus, qu’elles pourraient réinvestir en R&D pour continuer à innover plus vite que la Chine, afin de conserver un avantage technologique et militaire.
S’éloignant de leur mission traditionnelle qui les réserve aux enjeux de sécurité nationale, les contrôles des exportations sont utilisés comme leviers dans les négociations commerciales.
Mathilde Velliet
Si l’IA ouvre aujourd’hui des perspectives inédites, une telle stratégie n’est cependant pas du tout nouvelle : comme l’avait montré Hugo Meijer dans son travail doctoral, dans les années 1990 et 2000, les coalitions politiques américaines ont fait leur cette nécessité d’engager une « course technologique » ; celle-ci les a convaincus de libéraliser les contrôles sur les exportations vers la Chine.
Aujourd’hui, cette même stratégie liant exportations, innovation et sécurité nationale est activement défendue par les entreprises américaines comme Nvidia, qui souhaitent pouvoir exporter en Chine ; son PDG Jensen Huang a ainsi caractérisé les contrôles à l’exportation d’« échec » ayant donné à la Chine « la motivation, l’énergie et le soutien du gouvernement pour accélérer [son] développement ».
Par ces propos, Huang attise les craintes américaines que la Chine gagne la course à l’IA ; il s’agirait donc pour les États-Unis d’« accélérer » plutôt que d’imposer des restrictions. Si davantage de recherches sont nécessaires pour documenter l’influence du lobbying privé au sein de l’administration Trump II, le fait que l’annonce de Trump autorisant les exportations des puces H20 de Nvidia ait eu lieu à peine quelques jours après une visite du PDG de Nvidia à Mar-a-Lago ne doit pas être attribué au hasard.
Malgré sa position plus conciliante vis-à-vis de Pékin, Washington ne renonce pas complètement à répondre aux risques sécuritaires posés par la Chine. Si au Pentagone, plusieurs hauts gradés continuent de pousser pour une orientation stratégique américaine intégrant la compétition avec la Chine à l’échelle mondiale, y compris sur le plan technologique, certaines agences indépendantes, comme des parties de la bureaucratie et plusieurs officiels politiques nommés, défendent encore le renforcement des restrictions.
Au-delà du sujet des exportations, concernant l’entrée aux États-Unis de capitaux et de technologie en provenance de Chine, l’objectif de l’administration Trump II s’inscrit dans la continuité des politiques menées cette dernière décennie. Le but affiché reste de renforcer la cybersécurité des infrastructures, de lutter contre les opérations d’influence chinoises et les risques inhérents aux équipements chinois « non-fiables » et d’assurer la sécurité de la recherche et la protection de la propriété intellectuelle. Ainsi, outre l’interdiction de vente de drones chinois aux États-Unis, les autorités américaines bloquent certains investissements aux États-Unis jugés problématiques pour leur lien avec la Chine, comme l’acquisition de l’entreprise aérospatiale et de défense Emcore par l’entreprise Hiefo, sur laquelle s’est prononcé un executive order le 2 janvier 2026 ; celles-ci continuent également de déployer les « règles sur les technologies de l’information et de la communication » (ICTS rules) interdisant notamment l’importation de véhicules connectés chinois.
Les efforts faits par l’administration américaine pour sécuriser les échanges technologiques avec la Chine sont cependant sapés par la volonté de ses plus hauts membres d’utiliser les mesures de sécurité comme levier — ou comme instrument de représailles — dans les négociations commerciales ; ces mêmes efforts sont aussi minés par le manque de coordination entre départements et avec la Maison-Blanche, illustré par les péripéties autour de la « règle sur les affiliés » édictée par le BIS.
Aujourd’hui, une stratégie liant exportations, innovation et sécurité nationale est activement défendue par les entreprises américaines comme Nvidia, qui souhaitent pouvoir exporter en Chine.
Mathilde Velliet
Même lorsque la sécurisation des échanges technologiques est présentée comme une priorité, la réalisation de cet objectif est pénalisée par les autres buts du parti républicain. La Maison-Blanche comme les législateurs républicains, annonce ainsi vouloir lutter contre les influences étrangères et renforcer la sécurité des infrastructures pour mieux résister aux cyberattaques chinoises, mais s’efforce en parallèle de diminuer les budgets et de licencier les employés fédéraux des entités chargées précisément de ces missions, dans le combat qu’elle mène contre la « censure » et l’« État profond » ; ainsi, en 2025, l’administration Trump a orchestré le départ d’environ un tiers des employés de l’Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures (CISA), et a proposé lors de son budget pour l’année fiscale 2026 de supprimer 491 millions de dollars au budget de l’agence, soit une réduction d’environ 17 % par rapport à l’année précédente.
En conséquence de cette diminution des effectifs, et contrairement à l’objectif affiché dans la NSS de « protéger [les États-Unis] contre les influences étrangères hostiles », l’année 2025 a été marquée par la réduction des équipes dédiées à la lutte contre la désinformation et les ingérences étrangères, notamment :
La position de l’administration Trump sur la Chine qui s’est dessinée au fil de cette première année est moins centrée sur les risques sécuritaires, bien qu’une telle position demeure pétrie de contradictions.
Il est remarquable de constater que l’opinion publique semble accompagner ce désintérêt pour les questions sécuritaires : alors que la Chine était perçue comme une menace par 58 % des Américains en 2023, cette proportion a reculé à 50 % en 2025, la Chine étant notamment réévaluée par les démocrates. Pour la première fois depuis la pandémie, les Américains sont aussi nombreux à considérer que le commerce avec la Chine renforce la sécurité nationale qu’à estimer qu’il la fragilise.
Face à ces évolutions, le Congrès demeure fidèle à sa ligne historique ; depuis la création de la République populaire de Chine, il est un relais important du discours présentant la Chine comme une menace, et fait obstacle aux efforts présidentiels pour développer les relations avec le pays ; traditionnellement plus « faucon » que l’exécutif, le Congrès continue aujourd’hui de dénoncer vigoureusement les risques cyber, industriels, technologiques, sécuritaires, politiques et économiques posés par la Chine.
À travers des lettres adressées à l’administration, des auditions, des déclarations publiques et des projets de lois, les élus démocrates mais aussi républicains tentent d’orienter la politique chinoise de Washington vers plus de fermeté : les élus des deux partis ont ainsi rappelé l’importance d’appliquer la loi sur Tiktok, et proposé une législation interdisant DeepSeek sur les appareils gouvernementaux ; plusieurs élus, dont le président de la Commission Chine de la Chambre John Moolenaar, ont aussi appelé la Securities and Exchange Commission à radier vingt-cinq groupes chinois des places boursières américaines au nom de leur participation à la fusion civilo-militaire chinoise.
Aujourd’hui, le coût d’une escalade commerciale s’est alourdi, la Chine ayant démontré sa capacité à riposter face aux États-Unis — notamment via le contrôle des terres rares.
Mathilde Velliet
En juillet 2025, les décisions présidentielles d’autoriser la vente des puces H20 et H200 ont suscité les protestations d’experts et d’élus, même républicains, comme John Molenaar ; face à cette direction empruntée par le président Trump, des élus des deux partis et des deux chambres continuent de multiplier les projets de loi pour limiter les exportations de semi-conducteurs avancés vers la Chine, en obligeant l’exécutif à notifier le Congrès en cas de vente voire en interdisant l’octroi de licences, en forçant les fabricants américains de puces à satisfaire en priorité la demande nationale, ou en empêchant la Chine d’accéder à distance à la capacité de calcul fournie par les puces américaines dans des data centers hors de son territoire.
Les inquiétudes des représentants du Congrès quant à la Chine se reflètent jusque dans les débats sur le budget 2026 des États-Unis : la loi de financement de la défense promulguée en décembre 2025 contient ainsi plusieurs mesures visant la Chine et, par ailleurs, le Congrès a notamment adopté un mécanisme de contrôle des investissements américains dans les secteurs technologiques de pays étrangers rivaux, élargissant une mesure équivalente adoptée par décret sous Biden.
Si le Congrès manifeste sans ambiguïté son désir de renforcer les restrictions sur les échanges technologiques avec la Chine , sa capacité à faire réellement pression sur l’exécutif pour obtenir satisfaction est limitée, comme l’ont illustré les échecs des représentants à faire appliquer la loi sur TikTok ou à faire respecter la compétence du Congrès en matière de tarifs douaniers. Même dans le cas d’une victoire démocrate aux élections de mi-mandat, ceux-ci consacreront sans doute plus d’énergie à contrecarrer la politique intérieure de l’administration Trump que sa politique chinoise.
Après une première administration Trump qui avait activement contribué à la formulation de la relation sino-américaine en termes sécuritaires, et après quatre années de dénonciation par les républicains de la « faiblesse » du gouvernement Biden quant à la Chine, la première année de l’administration Trump II a pris de court ceux qui s’attendaient à la voir adopter une approche centrée sur la rivalité idéologique et l’endiguement technologique. Les quelques annonces radicales visant la Chine — comme l’ajout d’environ 20 000 filiales d’entreprises chinoises sur l’Entity List ou l’imposition de droits de douane de 125 % sur certaines importations chinoises — ont assez vite été abandonnées. Plus surprenant sans doute, plusieurs mesures s’inscrivant dans la continuité des deux dernières administrations et perçues par les politiciens des deux bords comme essentielles pour protéger la sécurité nationale — sanctions en réponse aux cyberattaques chinoises, restrictions sur l’exportation des puces les plus avancées, mesures touchant TikTok — ont été suspendues ou assouplies.
Les décisions prises par l’administration Trump II découlent d’une combinaison de facteurs, mêlant proximité du président et de son entourage avec les tech bros — tels Jensen Huang de Nvidia ou Larry Ellison d’Oracle dont la fortune a bondi de 15 milliards après l’accord sur TikTok — stratégie spécifique pour assurer le leadership technologique des États-Unis et choix politiques accordant la priorité à l’« hémisphère occidental » et à la trêve commerciale. Bien que surprenantes, ces décisions ne doivent cependant pas être interprétées à outrance, pour y voir un tournant dans la politique étrangère américaine : en effet, la bataille au sein de l’administration sur la politique à adopter vis-à-vis de la Chine continue de faire rage et les faucons, toujours présents au sein de l’exécutif et bénéficiant du soutien du Congrès, pourraient parvenir à imposer des restrictions à la faveur d’une rupture de la trêve commerciale.
En l’absence d’un arbitrage clair dans cette guerre de factions, la politique chinoise de Washington demeure pétrie de contradictions. Cette indécision est dommageable pour la puissance américaine, comme elle l’est pour l’Europe qui doit s’accommoder de ces signaux contradictoires en maintenant une relation transatlantique déjà sous tension ; il est en effet difficile pour elle de « s’aligner sur les contrôles aux exportations » américains, comme l’exigent les documents de la Maison-Blanche et du Congrès, dès lors que cette ligne semble fluctuer au gré des négociations commerciales.
L’assouplissement des mesures visant la Chine semble traduire une victoire partielle remportée sur les faucons par une coalition « pro-commerce » au sein de l’administration Trump.
Mathilde Velliet
Le désarroi européen touche aussi à d’autres sujets ; dès lors que les agences américaines chargées de la lutte contre les cyberattaques et les ingérences chinoises (CISA, NSA, FBI) sont en sous-effectifs et ont perdu de leur légitimité, la coopération en matière de renseignement devient difficile ; alors que l’administration Trump est divisée entre partisans d’une résolution rapide des différends transatlantiques qui permettrait de réorienter les ressources et faire front commun face à Pékin, et critiques des politiques européennes, jugeant que la principale menace pour l’Europe n’est ni la Russie ni la Chine mais « la menace de l’intérieur », les dirigeants du Vieux Continent doivent encore se demander qui il leur faut croire.
Si l’administration Trump II persiste dans son instabilité stratégique à l’égard de la Chine, si elle persiste encore à affaiblir ses capacités de cybersécurité et sa résilience démocratique, tout en fragilisant l’alliance transatlantique, elle offrira à la Chine le leadership mondial qu’elle prétend encore défendre.
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02.02.2026 à 14:13
À l’université catholique de Louvain où il recevait le lundi 2 février un doctorat honoris causa, l’ancien président de la Banque centrale européenne a prononcé un discours important.
Après le « moment Groenland », il articule les piliers fondamentaux du « fédéralisme pragmatique » qu’il appelle de ses vœux pour résister face à Trump et Xi Jinping.
L’article Mario Draghi : les fondements de l’Europe nouvelle est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Depuis sa création, l’architecture de l’Union incarne la conviction que l’État de droit international, soutenu par des institutions crédibles, favorise la paix et la prospérité.
Aucun État européen n’ayant conservé la capacité de se défendre seul, notre doctrine de sécurité a été façonnée par la protection offerte par les États-Unis. Ensemble, et toujours en alliance avec Washington, nous avons été en mesure de faire face à toute menace et d’instaurer la paix en Europe.
Et grâce à la garantie de notre sécurité et aux échanges commerciaux qui s’effectuaient principalement au sein de cette alliance, nous avons pu poursuivre en toute sécurité l’ouverture économique comme fondement de notre prospérité et de notre influence.
Mais l’ordre mondial aujourd’hui disparu n’a pas échoué parce qu’il était fondé sur une illusion.
Il a apporté des avantages réels et largement partagés : pour les États-Unis, en tant que puissance hégémonique, grâce à une influence incontestée dans tous les domaines et au privilège d’émettre la monnaie de réserve mondiale ; pour l’Europe, grâce à une intégration commerciale profonde et à une stabilité sans précédent ; et pour les pays en développement, grâce à leur participation à l’économie mondiale, qui a permis à des milliards de personnes de sortir de la pauvreté.
L’échec du système réside dans ce qu’il n’a pas pu corriger.
Une fois la Chine devenue membre de l’Organisation mondiale du commerce, les frontières du commerce et de la sécurité ont commencé à diverger. Nous avions toujours commercé au-delà de l’alliance – mais jamais auparavant avec un pays d’une telle envergure et ayant l’ambition de devenir lui-même un pôle distinct.
Le commerce mondial s’est éloigné du principe énoncé par David Ricardo selon lequel les échanges doivent suivre l’avantage comparatif. Certains États ont recherché l’avantage absolu par des stratégies mercantilistes, imposant la désindustrialisation à d’autres, tandis que les gains restants étaient répartis de manière inégale. Cela a semé les germes de la réaction politique à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés.
Dans le même temps, l’intégration profonde a créé des dépendances qui pouvaient être exploitées lorsque tous les partenaires n’étaient pas des alliés. L’interdépendance, autrefois considérée comme une source de retenue mutuelle, est devenue une source d’influence et de contrôle.
La gouvernance multilatérale ne disposait d’aucun mécanisme pour remédier aux déséquilibres, ni d’aucun langage pour reconnaître les dépendances. La confiance dans les gains mutuels du commerce rendait inconcevable l’idée même d’une dépendance utilisée comme arme.
Mais l’effondrement de cet ordre n’est pas en soi une menace. Un monde avec moins d’échanges commerciaux et des règles plus faibles serait douloureux, mais l’Europe s’adapterait.
De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance.
Mario Draghi
La menace réside dans ce qui le remplacera.
Nous sommes confrontés à des États-Unis qui, du moins dans leur position actuelle, mettent l’accent sur les coûts qu’ils ont supportés tout en ignorant les avantages qu’ils ont tirés. Ils imposent des droits de douane à l’Europe, menacent nos intérêts territoriaux et indiquent clairement, pour la première fois, qu’ils considèrent la fragmentation politique européenne comme servant leurs intérêts.
Nous sommes confrontés à une Chine qui contrôle des nœuds critiques dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et qui est prête à exploiter cet avantage : inonder les marchés, retenir des intrants essentiels, forcer les autres à supporter le coût de ses propres déséquilibres.
C’est un avenir dans lequel l’Europe risque d’être subordonnée, divisée et désindustrialisée, tout cela en même temps. Et une Europe incapable de défendre ses intérêts ne pourra pas préserver ses valeurs longtemps.
La transition entre cet ordre et celui qui lui succédera ne sera pas facile pour l’Europe.
Nous allons connaître une longue période où les interdépendances persisteront alors même que les rivalités s’intensifieront. Nous restons fortement dépendants des États-Unis pour l’énergie, la technologie et la défense. La Chine fournit plus de 90 % de nos importations de terres rares et domine les chaînes de valeur mondiales du solaire et des batteries qui sous-tendent notre transition écologique.
Dans cette période, la meilleure voie pour l’Europe est celle qu’elle suit actuellement : conclure des accords commerciaux avec des partenaires partageant notre état d’esprit et qui offrent une diversification et renforcer notre position dans les chaînes d’approvisionnement où nous jouons déjà un rôle essentiel.
C’est là que réside aujourd’hui le pouvoir de l’Europe. En 2023, l’Union était le premier exportateur et importateur mondial de biens et de services, avec des importations en provenance du reste du monde s’élevant à 3 600 milliards d’euros. Elle est également le premier partenaire commercial de plus de 70 pays.
Et nous occupons des positions critiques dans plusieurs industries stratégiques. Les entreprises européennes contrôlent 100 % de la lithographie ultraviolette extrême — la technologie nécessaire à la fabrication avancée de semi-conducteurs. Nous produisons la moitié des avions commerciaux du monde. Nous concevons les moteurs qui équipent la grande majorité des navires marchands mondiaux.
Dans ce contexte, il serait erroné de considérer les accords commerciaux principalement en termes de croissance. Leur objectif est désormais stratégique : renforcer notre position et réajuster nos relations maintenant que le commerce et la sécurité ne se recoupent plus entièrement.
Mais il s’agit d’une stratégie de maintien, pas d’un but en soi.
Individuellement, la plupart des pays de l’Union ne sont même pas des puissances moyennes capables de naviguer dans ce nouvel ordre en formant des coalitions — chacun apportant des avantages distinctifs, qu’il s’agisse de matières premières, de niches technologiques ou d’une situation géographique stratégique.
Mais collectivement, nous avons quelque chose de plus grand : notre taille, notre richesse, notre culture politique — et 75 ans de construction des institutions d’un projet commun.
De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance.
À nous, donc, de décider : restons-nous simplement un grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou prenons-nous les mesures nécessaires pour devenir une puissance ?
Mais soyons clairs : regrouper des petits pays ne produit pas automatiquement un bloc puissant. Ce modèle a un nom : la confédération. C’est la logique selon laquelle l’Europe fonctionne encore en matière de défense, de politique étrangère et de questions fiscales. Ce modèle ne produit pas de puissance : un groupe d’États qui se coordonne reste un groupe d’États, chacun disposant d’un droit de veto, chacun ayant ses propres calculs, chacun vulnérable à être éliminé un par un.
Ce qui a commencé dans la peur doit se poursuivre dans l’espoir.
Mario Draghi
Pour devenir une puissance, l’Europe doit passer d’une confédération à une fédération.
Là où l’Europe s’est fédérée — dans les domaines du commerce, de la concurrence, du marché unique et de la politique monétaire —, nous sommes respectés en tant que puissance et négocions d’une seule voix. Nous le constatons aujourd’hui dans les accords commerciaux fructueux avec l’Inde et l’Amérique latine.
Là où nous ne l’avons pas fait — en matière de défense, de politique industrielle, d’affaires étrangères — nous sommes traités comme un ensemble disparate d’États de taille moyenne, à diviser et à traiter en conséquence.
Et là où le commerce et la sécurité se recoupent, nos forces ne peuvent protéger nos faiblesses.
Une Europe unifiée sur le plan commercial mais fragmentée sur le plan de la défense verra sa puissance commerciale mise à profit contre sa dépendance en matière de sécurité, comme c’est le cas actuellement.
Certains diront que nous ne devrions pas agir tant que notre position n’est pas plus forte, tant que nous ne sommes pas plus unis, tant que l’escalade n’est pas moins coûteuse.
Mais ce compromis est illusoire. Ce n’est qu’en agissant que nous créerons les conditions qui nous permettront d’agir de manière plus décisive par la suite. L’unité ne précède pas l’action ; elle se forge en prenant ensemble des décisions importantes, grâce à l’expérience commune et à la solidarité qu’elles créent, et en découvrant que nous pouvons en supporter les conséquences.
Prenons l’exemple du Groenland.
La décision de résister plutôt que de céder a obligé l’Europe à procéder à une véritable évaluation stratégique, à cartographier notre influence, à identifier nos outils et à réfléchir aux conséquences d’une escalade.
La volonté d’agir a imposé une vision claire de la capacité d’agir.
Et en faisant front commun face à une menace directe, les Européens ont découvert une solidarité qui semblait auparavant hors de portée. Cette détermination commune a trouvé un écho auprès du public qu’aucun communiqué commun issu d’un sommet n’aurait pu égaler.
Dans le même temps, notre renforcement collectif ne pourra être à l’image de celui de la Chine — ou de ce qu’il semble être actuellement pour les États-Unis.
Dans leur posture actuelle, les États-Unis utilise le partenariat pour chercher la domination. La Chine maintient son modèle de croissance en externalisant ses coûts vers d’autres pays. L’intégration européenne est construite différemment : non pas sur la force, mais sur une volonté commune ; non pas sur la soumission, mais sur le partage des avantages.
À nous de décider : restons-nous simplement un grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou prenons-nous les mesures nécessaires pour devenir une puissance ?
Mario Draghi
C’est une intégration sans subordination : ce modèle est largement préférable, mais aussi beaucoup plus difficile. Cela exige une approche différente. Je l’ai appelée « fédéralisme pragmatique ».
Pragmatique car nous devons prendre les mesures qui sont actuellement possibles avec les partenaires qui sont actuellement disposés à le faire et dans les domaines où des progrès peuvent actuellement être réalisés.
Mais fédéraliste parce que le but que nous recherchons est important.
L’action commune et la confiance mutuelle qu’elle crée doivent finalement devenir le fondement d’institutions dotées d’un réel pouvoir décisionnel, capables d’agir de manière décisive en toutes circonstances.
Cette approche permet de sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, sans pour autant subordonner qui que ce soit. Les États membres y adhèrent volontairement. La porte reste ouverte à d’autres, mais pas à ceux qui compromettraient l’objectif commun. Nous n’avons pas à sacrifier nos valeurs pour obtenir le pouvoir.
L’euro en est l’exemple le plus réussi. Ceux qui étaient disposés à le faire ont pris les devants, ont mis en place des institutions communes dotées d’une réelle autorité et, grâce à cet engagement commun, ont forgé une solidarité plus profonde que n’importe quel traité n’aurait pu le prescrire. Depuis lors, neuf autres pays ont choisi de les rejoindre.
Le chemin ne sera pas sans embûches. Comme l’a déclaré Schuman en 1950, l’Europe ne se fera pas d’un seul coup. Tous les pays ne participeront pas dès le départ à toutes les initiatives, qu’elles concernent l’énergie, la technologie, la défense ou la politique étrangère. Mais chaque étape doit rester ancrée dans l’objectif : non pas une coopération plus souple, mais une véritable fédération.
Certains peuvent se bercer d’illusions en pensant que le monde n’aurait pas vraiment changé ou que leur situation géographique les mettrait à l’abri. D’autres peuvent croire que renoncer à leur indépendance économique, voire à leur territoire, ne menacerait pas leur capacité à préserver les valeurs qui nous définissent.
Cela ne doit pas empêcher les plus clairvoyants d’aller de l’avant. Que nous en ayons conscience ou non, nous sommes tous dans la même situation de vulnérabilité. Les anciennes divisions qui nous paralysaient ont été dépassées par une menace commune.
Mais la menace seule ne suffira pas à nous soutenir.
Ce qui a commencé dans la peur doit se poursuivre dans l’espoir.
En agissant ensemble, nous redécouvrirons une chose qui était restée longtemps en sommeil : notre fierté, notre confiance en nous, notre foi en notre propre avenir.
Et c’est sur cette base que l’Europe sera construite.
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22.01.2026 à 16:30
Avec un an de recul et de données, une « formule Trump » semble se dessiner.
Si elle conduit à l’explosion des profits en même temps qu’à une baisse de la consommation, elle n’est pas si incohérente.
Mais les signaux inquiétants s’accumulent : la Maison-Blanche pourrait-elle être contrainte de changer de méthode ?
Guillaume Duval signe une étude fouillée.
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Cela fait désormais plus d’un an que Trump est à la Maison-Blanche — et que nous essayons de fournir quotidiennement des clefs pour comprendre son programme de transformation radicale. Ce travail soutenu exige la mobilisation d’une rédaction dynamique, jeune et indépendante. Si vous nous lisez et que vous souhaitez nous soutenir, découvrez toutes nos offres pour vous abonner au Grand Continent
Au cours de la première année de son nouveau mandat, Donald Trump est parvenu à atteindre deux objectifs centraux pour qui entend rééquilibrer une économie qui dérivait dangereusement : limiter en même temps le déficit extérieur et le déficit public des États-Unis.
Malgré toutes les tensions que sa politique a suscitées, ce résultat a été obtenu sans faire dérailler l’économie étatsunienne.
Mais celle-ci donne aujourd’hui de sérieux signes d’essoufflement. Alors que les craintes s’accumulent du côté des marchés financiers — notamment autour de l’éclatement d’une bulle spéculative sur l’intelligence artificielle — l’emploi, l’investissement et la consommation sont fragilisés.
Ces vulnérabilités croisées font que Trump n’est pas assuré de parvenir à maintenir en 2026 le cap de sa politique sans que l’économie ne freine davantage ; l’intense pression qu’il exerce sur la Réserve fédérale pour qu’elle abaisse plus vite ses taux d’intérêts doit être lue à cette aune.
Pour dresser le tableau de l’économie des États-Unis après un an de Trump, il faut suivre plusieurs indicateurs clefs.
Au début de l’année 2025, la perspective de la mise en place de droits de douane élevés avait suscité un boom des importations aux États-Unis. Cependant, depuis le mois d’avril — et comme le souhaitait le président étatsunien — celles-ci ont marqué sérieusement le pas du fait des stocks qui avaient été constitués et du ralentissement de la consommation.
En parallèle, les exportations ont sensiblement augmenté, portées notamment par l’affaiblissement du dollar au cours de l’année conformément à la politique de Trump, conduisant à une spectaculaire réduction du déficit extérieur des États-Unis.
Une fois épuisés les stocks accumulés début 2025, il restera à voir si cette tendance persiste en 2026. Son maintien pourrait cependant constituer un mauvais signe pour Trump et les États-Unis, la baisse résultant probablement d’un ralentissement supplémentaire de l’économie.
Du côté des finances publiques, Trump est parvenu à stabiliser les dépenses fédérales autour de 7000 milliards de dollars en 2025 ; pour y parvenir, les coupes sauvages réalisées par son DOGE et le long shutdown de l’automne dernier ont joué un rôle déterminant.
Cette même année, les recettes fédérales se sont accrues de 400 milliards de dollars en rythme annuel, permettant ainsi une réduction équivalente du déficit public ; les droits de douane instaurés en grande pompe par Donald Trump ont apporté une contribution limitée mais néanmoins sensible — de l’ordre de 160 milliards de dollars — à cette hausse, dont l’autre raison majeure provient d’une hausse de 250 milliards de dollars des recettes d’impôts sur le revenu des ménages.
De tels développements ne sont cependant pas à porter au crédit d’une politique budgétaire cohérente et complète menée par le président étatsuniens : en effet, ceux-ci ne reflètent pas encore les effets d’un véritable budget Trump, dans la mesure où le budget fédéral 2025 avait été établi et discuté avant la prise en fonction de l’actuel occupant de la Maison-Blanche.
Contrairement à ce que beaucoup redoutaient ou espéraient, la politique de Trump n’a pas précipité l’économie étatsunienne vers la catastrophe.
Guillaume Duval
Si l’augmentation des recettes a permis de réduire d’autant le déficit public, celui-ci reste cependant colossal ; au terme de 2025, il atteint toujours 1 600 milliards de dollars, soit 5,1 % du PIB étatsunien. Alors que le premier budget établi sous l’égide de Donald Trump 84 prévoit une baisse très significative des impôts acquittés par les plus riches, le risque est sérieux que cette baisse du déficit ne se poursuive pas l’an prochain.
En conséquence de cette relative maîtrise des finances publiques, les taux d’intérêts sur la dette publique étatsunienne sont restés stables cette année, malgré tous les revirements de Donald Trump et ses attaques contre la Réserve fédérale.
La stabilité des taux témoigne que les investisseurs institutionnels, jusqu’ici, ne se sont pas inquiétés outre-mesure de la politique économique de Trump. Néanmoins, si la Maison-Blanche continue de remettre en cause l’indépendance de la Réserve fédérale, si le déficit public repart à la hausse et que l’activité économique ralentit, cette confiance relative pourrait s’effriter et la situation de la dette étatsunienne pourrait bien se dégrader.
Beaucoup estimaient que Trump ne parviendrait pas à maîtriser la hausse des prix ; force est de constater que celle-ci est restée jusqu’ici sous contrôle.
Le président est en effet parvenu à mener à bien sa politique de droits de douane élevés sans pour autant enclencher la spirale inflationniste redoutée.
À supposer que les chiffres n’aient pas été trop lourdement manipulés par l’administration Trump, en 2025, la hausse des prix est en effet restée contenue sous la barre des 3 % en 2025, un niveau d’inflation faible pour les États-Unis.
Quelques nuances doivent cependant être apportées : cette inflation relativement faible est aussi le reflet d’une consommation dont la croissance a nettement ralenti. Par ailleurs, si, avec des hausses de salaires qui se sont maintenues un peu au-dessus de 3,5 %, les salariés ont pu encore enregistrer en 2025 un petit gain de pouvoir d’achat de l’ordre de 0,8 %, le taux d’épargne des ménages, déjà bas au début de cette année, a quant à lui sensiblement fléchi, indiquant une dégradation de la situation financière des ménages.
La dégradation ou le maintien d’une telle tendance en 2026 devra tenir compte de deux facteurs : l’épuisement des stocks de produits importés début 2025, se répercutant sur les prix et un possible fléchissement des salaires suivant la dégradation du marché de l’emploi.
Conformément aux attentes des chefs d’entreprises qui l’avaient soutenu, Trump a mené une politique favorisant la réalisation de profits dans les grandes compagnies étatsuniennes.
La part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises, qui avait commencé à se redresser un peu sous la présidence Biden après avoir reculé au début des années 2020, a de nouveau chuté lourdement en 2025. Le fléchissement de la consommation des ménages doit aussi être lu à l’aune de cette baisse.
La Bourse sort également plus forte de l’année écoulée. Si celle-ci avait encaissé une forte secousse au moment de l’annonce par Trump de la mise en place de droits de douane élevés pour de nombreux pays, elle a repris sa progression depuis le printemps. La hausse des indices boursiers est portée notamment par l’envolée des valeurs technologiques, en particulier dans le secteur de l’intelligence artificielle.
Une telle hausse est essentielle pour les firmes étatsuniennes, qui peuvent ainsi se financer à bon compte pour investir massivement et racheter leurs concurrents ; elle joue aussi un rôle important pour les ménages étatsuniens dont une part significative de l’épargne est placée en actions, notamment en vue de la retraite.
Beaucoup estimaient que Trump ne parviendrait pas à maîtriser la hausse des prix ; force est de constater que celle-ci est jusqu’ici sous contrôle.
Guillaume Duval
L’une des principales menaces financières pour le proche futur touche pourtant à la bulle spéculative qui s’est formée autour des valeurs liées à l’IA, alors que beaucoup s’inquiètent de son possible éclatement ; pour étayer ces craintes des investisseurs, les niveaux atteints par sur les marchés sont en effet de moins en moins en rapport avec les profits effectivement réalisés par les entreprises ; combiné à la remise en cause de l’indépendance de la Réserve fédérale par Trump, cet écart croissant pourrait les détourner des valeurs étatsuniennes.
L’absence de spirale inflationniste aux États-Unis tient aussi au ralentissement sensible de l’activité économique, malgré les chiffres douteux de la croissance publiés par le BEA pour le troisième trimestre 2025.
L’essoufflement de l’économie étatsunienne se lit à la très faible création d’emplois au cours de l’année écoulée. Alors qu’en décembre 2024, elle avait créé 2 000 000 d’emplois supplémentaires en l’espace d’un an, en novembre dernier, la progression enregistrée sur douze mois n’était plus que 584 000 emplois, soit un chiffre plus de trois fois inférieur ; en particulier, et contrairement aux promesses faites par Trump, l’emploi dans l’industrie manufacturière étatsunienne a continué en 2025 de se contracter, perdant 70 000 postes de travail.
Parallèlement, , le chômage a poursuivi en 2025 une remontée régulière, malgré la chasse aux immigrés sans papiers lancée par Trump avec les raids massifs de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Même si, avec un taux de 4,4 % des actifs, le chômage reste encore nettement inférieur aux États-Unis à ce qu’il est en France (7,7 %) ou en Europe (6 %), un tel niveau commence déjà à poser de sérieuses difficultés étant donné la faible protection sociale étatsunienne. À cet égard, l’action de Donald Trump pour remettre en cause les aides sociales destinées aux plus démunis, notamment en matière d’assurance santé, ne risque guère d’améliorer la situation.
Tout au long de l’année 2025, la croissance des dépenses de consommation des citoyens étatsunien a nettement ralenti, alors qu’elle s’était redressée sous la présidence de Joe Biden. Même si ce ralentissement a aidé à contenir l’inflation et à limiter les importations, il confirme une tendance inquiétante pour l’économie du pays.
Parallèlement, après un bon premier trimestre 2025, l’investissement des ménages comme celui des entreprises ont nettement baissé dans un contexte d’incertitudes intérieures et mondiales croissantes, malgré la hausse des profits réalisés par les entreprises et celle des indices boursiers.
Une telle tendance augure mal de l’avenir de l’économie étatsunienne sous Donald Trump si elle devait se poursuivre.
Contrairement à ce que beaucoup redoutaient ou espéraient, la politique de Trump n’a donc pas précipité l’économie de son pays vers la catastrophe ; toutefois, il n’est pas sûr pour autant qu’en 2026 la Maison-Blanche parvienne à maintenir le cap aussi aisément.
L’économie étatsunienne cumule en effet plusieurs tendances préoccupantes — qu’il s’agisse de la dégradation du marché du travail, du ralentissement de la consommation et de l’investissement, de la menace d’un éclatement de la bulle spéculative sur l’IA ou des fortes incertitudes sur la stabilité budgétaire.
En un an de mandat, Trump a su maintenir à flot l’économie tout en appliquant un programme particulièrement radical. Les premiers signaux montrent qu’en 2026, le charme pourrait ne plus opérer.
L’article Une politique économique pour l’an II ? Les six règles des Trumponomics est apparu en premier sur Le Grand Continent.