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Écarter Keir Starmer pour porter Andy Burnham au pouvoir en tant que Premier ministre du Royaume-Uni semble être un geste désespéré de la part d’un Parti travailliste à la recherche de nouveaux visages capables de souder une coalition électorale. L’objectif est de rester un parti de gouvernement, tant à l’échelle nationale que locale. Deux ans après avoir remporté une large majorité parlementaire, les travaillistes ont obtenu un score désastreux aux élections locales et se font distancer par Reform UK dans les sondages. À droite, les électeurs âgés des classes populaires lui font défection au profit de ce parti identitaire d’extrême droite, tandis qu’à gauche, les classes moyennes libérales se tournent vers les Verts et les nationalistes.
Le Parti travailliste, sur lequel pèse désormais une menace existentielle, a donc choisi cet ancien maire d’une ville du nord de l’Angleterre pour prendre sa tête : jusqu’à très récemment, en effet, Burnham n’était pas membre du Parlement, comme la plupart de ses prédécesseurs. Son ascension a été fulgurante : âgé de 56 ans, maire du Grand Manchester de 2017 à 2026 et surnommé le « roi du Nord », ce n’est que le 18 juin qu’il été élu à la Chambre des communes, en remportant l’élection partielle de Makerfield. Sa percée a directement précipité la chute de Starmer, lequel a annoncé sa démission le 22 juin. Seul candidat en lice pour prendre la tête du Labour, Burnham s’est imposé grâce au soutien d’environ 95 % des 403 députés du groupe et de 11 syndicats affiliés. Ce plébiscite de la part de l’appareil du parti l’a donc dispensé de tout affrontement sur le terrain miné des programmes politiques.
Dans son premier discours en tant que chef du Parti travailliste, prononcé au siège de la confédération syndicale TUC à Londres, Burnham a défendu « une nouvelle voie » pour le Labour, qui implique d’abord le refus « d’être plus vert que les Verts, ni plus reform que Reform UK » 47. Il a promis un « renouveau économique », fondé sur la réindustrialisation, le soutien aux petites entreprises et un contrôle public accru de la distribution d’eau, des transports et du secteur de l’énergie. Il se positionne à gauche de Starmer, dont le gouvernement avait été affaibli par une opposition interne de l’aile la plus à gauche du parti concernant les aides sociales.
C’est la continuité d’une nouvelle offre politique qu’il a revendiquée tout au long de son ascension, spectaculairement rapide : le « manchesterisme ».
Qu’est-ce que le manchesterisme ?
Le manchesterisme désigne d’abord un transfert de pouvoirs et de financements depuis le centre vers les autorités locales, sur le modèle expérimenté à l’échelle du Grand Manchester.
Concrètement, cette doctrine recouvre l’ensemble des compétences transférées à une métropole dirigée par un maire élu : la reprise en main publique des transports locaux à travers la mise sous franchise des opérateurs de bus privés, la gestion du budget de la santé et de l’aide sociale (officiellement transférée à Manchester en 2016), et l’élaboration d’une stratégie industrielle territoriale. Le projet promet, selon les termes de Burnham, d’« arracher le pouvoir au centre » 48.
Mais le manchesterisme se veut également, selon les propos de Burnham lui-même — notamment ceux qu’il a tenus devant le think tank Centre for Cities —, un projet idéologique de portée plus large. Le nouveau Premier ministre britannique en fait un instrument qui actera « la fin du néolibéralisme », tout en le qualifiant de « socialisme favorable aux entreprises » (business-friendly socialism). Enfin, il le conçoit comme « une réponse moderne et fonctionnelle au piège des fortes inégalités et de la faible croissance hérité de la dynamique des années 1980, qui a privatisé le pouvoir économique et surcentralisé le pouvoir politique au sein du Trésor ». Dans ce discours, la décentralisation mancunienne n’est donc plus présentée comme un simple arrangement institutionnel local, mais comme le renversement d’un double mouvement engagé dans les années 1980 : privatisation de l’économie et centralisation de l’État.
Le 10 mars 2026, Andy Burnham présente le manchesterisme devant le think tank Centre for Cities comme « la fin du néolibéralisme » et le qualifie de « socialisme favorable aux entreprises ».
Le 29 juin 2026, lors de son premier discours programmatique au People’s History Museum de Manchester, Burnham promet « une bonne croissance dans chaque code postal et de l’espoir dans chaque cœur ».
Cette ambition est radicale au sein d’un État unitaire fortement centralisé, où les autorités locales ne disposent que d’une faible autonomie fiscale : seuls 20 % des ressources des collectivités territoriales britanniques proviennent de la fiscalité locale 49.
Mais si Burnham promet une décentralisation du pouvoir, le manchesterisme est-il pour autant un projet reproductible et réussi au sein des quatre nations qui composent le Royaume-Uni ? La décentralisation peut-elle améliorer le bien-être social et stimuler la croissance économique de l’Angleterre ? Peut-elle parvenir à conjurer les velléités séparatistes et empêcher l’éclatement du Royaume-Uni ? Dans les trois nations celtiques — Pays de Galles, Écosse et Irlande du Nord — des gouvernements nationalistes bénéficient déjà d’accords de décentralisation et considèrent leur approfondissement comme une étape nécessaire à leur indépendance.
Le manchesterisme à Manchester : quels résultats ?
Le manchesterisme est un concept encore flou. Lorsqu’on cherche à l’illustrer, un même exemple revient toujours, à ce jour son unique succès.
Entre 2021 et 2025, Burnham a engagé une bataille contre les opérateurs privés, afin que les bus locaux passent sous contrôle public, avec des tickets bon marché et subventionnés., Lle tout est désormais exploité sous franchise. La décision, adoptée en mars 2021, a résisté à un recours en justice, rejeté en 2022, avant que le dispositif ne soit déployé par étapes, de septembre 2023 à janvier 2025.
Ce succès doit cependant être nuancé pour deux raisons. Premièrement, le maire du Grand Manchester s’est montré nettement moins courageux face aux automobilistes : après avoir proposé la création d’une zone à faibles émissions, il y a renoncé face à l’opposition rencontrée. Deuxièmement, la réussite de la reprise en main par la municipalité des bus n’est vraisemblablement pas transposable à d’autres secteurs : ce modèle de gestion publique n’est en effet pas applicable aux services capitalistiques comme l’eau ou le rail. Dans ces deux domaines, les recettes ne suffisent pas pour couvrir le coût des investissements nécessaires à la maintenance des infrastructures, ni à rembourser le capital emprunté, qu’il soit public ou privé. 50.
Ce que Burnham a accompli dans le domaine social a également été largement limité par des cadres nationaux et des contraintes de financement. La gestion du budget alloué à la santé et à l’aide sociale, déléguée à la municipalité de Manchester dès 2016, s’est soldée par des résultats décevants : une évaluation indépendante, publiée en 2024, a en effet constaté des résultats à la fois positifs, négatifs mais aussi des effets sans conséquence précise 51. Fait significatif, deux décennies de gestion décentralisée des services du NHS au Pays de Galles et en Écosse n’ont pas non plus donné lieu à une amélioration notable des soins hospitaliers pour les maladies aiguës, ou à des innovations majeurs en matière de prévention. La décentralisation des budgets et de leur gestion ne garantit donc pas, en matière de santé, un meilleur pilotage de ce vaste et complexe système.
Vanter l’image d’un Burnham à pied d’œuvre pour révolutionner Manchester, plein d’idées novatrices, procède également d’une simplification abusive. Le modèle du réseau de bus exploité sous franchise existait déjà à Londres avant d’être adopté à Manchester. Quant à la stratégie industrielle de 2019, elle s’inspire tout simplement de formes de gouvernance municipale déjà existantes : comme tous les City Deals et Growth Deals, elle mise sur la haute technologie et l’incubation dans les filières stratégiques du futur, plutôt que sur le développement des activités ordinaires de la ville. Articulée autour de cinq pôles de développement — matériaux avancés et industrie manufacturière ; numérique, cybersécurité et IA ; innovation dans le domaine médical et sciences de la vie ; industries créatives ; bas carbone —, elle promet sur cette base de construire une économie qui « ne laisse personne de côté » 52.
Or, ce sont précisément les habitants des zones périurbaines que les politiques du Grand Manchester n’ont pas suffisamment pris en compte et qui se retrouvent aujourd’hui laissés pour compte. Le moteur du développement mancunien des trente dernières années a toujours été l’investissement immobilier grâce aux grandes tours du centre-ville, où sont loués des appartements d’une ou deux chambres à de jeunes employés. Selon une étude indépendante, Manchester est une « ville centripète » 53 : l’essor démographique et les gains de productivité se concentrent dans deux arrondissements du centre, Manchester et Salford, tandis que les huit arrondissements périphériques sont tenus à l’écart de cette croissance. Par ailleurs, la hausse des emplois de bureau, qui s’exercent dans le centre de Manchester, contribue à vider le quartier d’affaires de la ville voisine de Liverpool.
Ainsi, le manchesterisme n’est pas tant un projet politique applicable à plus grande échelle qu’un écran sur lequel les nombreuses factions internes du Parti travailliste projettent désormais leurs espoirs. Burnham promet d’ailleurs publiquement « une bonne croissance dans chaque code postal et de l’espoir dans chaque cœur » à travers tout le Royaume-Uni. Mais si l’action politique locale du manchesterisme ne peut produire de résultats satisfaisants, comme nous l’avons démontré, comment pourrait-il réussir maintenant que sa mise en œuvre dépend de l’État central et de ses pouvoirs élargis, dont jouit désormais Burnham ? Depuis le 20 juillet, il dicte la politique budgétaire et monétaire nationale, indique la marche à suivre pour les pouvoirs d’incitation et de subvention, et gère l’ensemble des leviers réglementaires.
Le problème épineux de la croissance au Royaume-Uni
Il est à prévoir que, sous Burnham, comme sous Starmer avant lui et sous ses prédécesseurs conservateurs, cet appareil d’État soit utilisé à des fins consensuelles au centre de l’échiquier politique britannique, à savoir la restauration de la croissance de la production et de la productivité, à l’arrêt depuis la grande crise financière de 2008. Cette priorité — dont il faut souligner l’impasse environnementale, tant que croissance et émissions restent couplées — paraît inopportune pour plusieurs raisons. La première, d’ordre pratique, est qu’une expansion britannique soutenue est inenvisageable par le seul moyen des leviers classiques de la politique économique. La seconde, d’ordre politique, est que la croissance intéresse la classe dirigeante et demeure l’une de ses principales obsessions, mais pas les ménages ordinaires, pour qui cet objectif n’est plus pertinent.
La politique économique britannique classique ne peut produire une croissance soutenue parce qu’elle ne saurait contrebalancer les contraintes environnementales et structurelles. À l’international, le Royaume-Uni fait partie d’un monde multipolaire et géopolitiquement instable, dont les flux d’approvisionnement ont été perturbés par la pandémie de Covid-19, par des guerres, des chocs climatiques imprévisibles. Sur le plan intérieur, les secteurs des services dominants du pays — la finance et l’enseignement supérieur — sont en phase terminale de leur expansion, et les 3 % de la R&D mondiale que représente le Royaume-Uni ont peu de chances de lui permettre de retrouver des positions de leader à l’échelle globale. L’industrie manufacturière ordinaire est peu attractive dans un pays où l’électricité industrielle est la plus chère au monde, sans compter les risques de change et les complications des chaînes d’approvisionnement post-Brexit.
Néanmoins, pour des raisons liées à l’exercice du pouvoir, la restauration de la croissance reste une préoccupation centrale pour le Parti travailliste et les autres formations politiques britanniques — à l’exception des Verts, qui en font désormais un objet de clivage. Le dividende d’une progression régulière de 2 % de la production constituerait en effet une hausse des recettes fiscales qui faciliterait grandement l’arbitrage entre les priorités concurrentes des dépenses publiques que sont la santé, la protection sociale et la défense. Dans le même temps, les responsables politiques affirment ou supposent que les gains de productivité se traduiront par une lente augmentation des salaires réels, sans envisager la possibilité que, dans le capitalisme financiarisé actuel, tout surplus soit plus probablement capté par le capital, sous forme de profits accrus.
Pour les ménages ordinaires, savoir si les salaires réels augmentent ou diminuent est de moins en moins pertinent. La guerre de Poutine en Ukraine, déclenchée en 2022, a provoqué une flambée des coûts de l’énergie et une inflation alimentaire d’environ 30 % 54. Le conflit actuel au Moyen-Orient aura des effets sans doute similaires, mais d’une ampleur imprévisible. La question n’est donc pas de savoir si les salaires vont augmenter, mais si le déséquilibre croissant entre revenus et dépenses est appelé à durer. Se pose également la question de la compression du revenu résiduel causée par le renchérissement des quatre biens essentiels marchands : logement, énergie et services de réseau, alimentation, transport. Il en résulte ce que les Britanniques appellent la « cost of living crisis » et les Américains la « affordability crisis ».
« Au Royaume-Uni, l’exercice du pouvoir a fini par ressembler aux épreuves imposées des émissions culinaires, où les candidats reçoivent un panier d’ingrédients et doivent, dans un temps imparti, cuisiner un plat qui plaira au jury. »
« Pour l’heure, il est difficile de prédire ce que Burnham accomplira ou, plutôt, à quelle vitesse il échouera. »
Comme nous l’avons détaillé ailleurs 55, au Royaume-Uni et dans d’autres pays riches, de nombreux ménages ont des conditions de vie bien inférieures à leurs attentes. Les plus modestes endurent au quotidien une privation absolue et sont contraints de choisir entre se chauffer et se nourrir, tandis que les classes moyennes connaissent une privation certes plus relative, mais qui rend l’accession à la propriété plus lointaine et les autres formes de participation sociale plus difficiles à s’offrir. Alors que la colère et la frustration s’accumulent, ces ménages sont de plus en plus portés à croire que « rien ne fonctionne » et, lorsqu’ils sont appelés aux urnes, ils choisissent de s’abstenir ou de voter pour des partis radicaux. Le culturel et le matériel s’entremêlent bien sûr dans ces processus. S’attaquer au coût des biens essentiels marchands est certainement une condition nécessaire, sinon suffisante, pour que les partis centristes puissent concurrencer avec succès les franges de gauche et de droite les plus radicales.
Un groupe de partisans de Burnham, soucieux de cette question si cruciale du coût de la vie, existe néanmoins au Parlement comme dans les think tanks. Leur porte-voix parlementaire la plus en vue est l’ancienne secrétaire d’État Miatta Fahnbulleh 56, secondée dans ses travaux par Mathew Lawrence, du cercle de réflexion Common Wealth 57. Fahnbulleh soutient que les Britanniques n’ont que trop enduré la pression économique et qu’il faut de toute urgence leur accorder un répit, tandis que Lawrence estime que les biens de consommation courante atteignent des prix bien trop élevés en raison d’une perte de contrôle, du côté de l’État, de ce qui constituait sa raison d’être, c’est-à-dire les fondements d’une vie quotidienne décente et de l’activité économique ordinaire.
Pourtant, Burnham a-t-il réellement les mains libres pour s’attaquer au problème du coût de la vie ? Dès le début de son mandat, il faut s’attendre à des annonces spectaculaires du type « action immédiate » 58, qui permettront de retrancher quelques centaines de livres à des factures d’électricité et de gaz, qui s’élèvent actuellement à environ 1 850 £ pour le ménage moyen. Les mesures annoncées pourraient inclure la suppression des taxes vertes proposée par le think tank Nesta, soit un allégement immédiat de 130 £ par facture 59. Ces changements resteront toutefois modestes, et seront bien insuffisants si le détroit d’Ormuz n’est pas rouvert à l’automne : le cas échéant, une flambée du prix du gaz est à craindre l’hiver prochain, avec les prémices d’une inflation alimentaire durable.
Andy Burnham, un Premier ministre empêché par avance
Pour l’heure, il est difficile de prédire ce que Burnham accomplira ou, plutôt, à quelle vitesse il échouera. Il est devenu chef de parti sans avoir eu à proposer de politiques précises, qui auraient été soumises au jugement des électeurs, que ce soit lors d’une élection générale ou une compétition interne au parti. Ce sont seulement des mots qui ont émergé, par exemple sur sa volonté de rompre avec « 40 ans de néolibéralisme » 60, combinée à un ensemble hétérogène de mots-clefs plus ou moins connus, plus ou moins ressassés : décentralisation, contrôle public, croissance et baisse du coût de la vie, auxquels s’ajoutent ses préoccupations de longue date pour l’aide sociale aux personnes âgées et la réforme du système électoral au profit de la représentation proportionnelle. Au Royaume-Uni, l’exercice du pouvoir a fini par ressembler aux épreuves imposées des émissions culinaires, où les candidats reçoivent un panier d’ingrédients et doivent, dans un temps imparti, cuisiner un plat qui plaira au jury. Dans le cas de Burnham, les contraintes sont financières et administratives autant que temporelles.
Une grande partie de ce que Burnham veut faire suppose une augmentation des dépenses publiques. Le cadre budgétaire dont il hérite est cependant particulièrement contraint : la dette publique nette est proche de 95 % du PIB, et le budget de mars a acté un déficit de 4,3 % pour 2025-2026, avec une trajectoire de réduction jusqu’à 1,6 % en 2029-2030 — sous réserve du respect des règles budgétaires établies par l’ancienne chancelière de l’Échiquier Rachel Reeves, qui imposent l’équilibre entre dépenses courantes et recettes. La marge d’endettement supplémentaire est d’autant plus limitée que le Royaume-Uni affiche déjà les coûts d’emprunt les plus élevés parmi les pays riches de l’OCDE, les marchés obligataires exigeant une prime de risque 61.
L’augmentation des impôts est elle aussi limitée par l’acceptation explicite, par Burnham, des promesses électorales du Parti travailliste de 2024 de ne pas augmenter l’impôt sur le revenu, la TVA et les cotisations sociales, qui rapportent ensemble les deux tiers des recettes. Ces dernières étant plafonnées, les demandes concurrentes de dépenses supplémentaires abondent — santé, protection sociale, défense — et le FMI recommande déjà que toute augmentation dans un domaine soit compensée par des coupes dans un autre 62. Ce dont le Royaume-Uni a besoin, ce ne sont pas des hausses d’impôts mais une réforme fiscale, qui inclurait une taxe sur la valeur foncière et un impôt sur le revenu des ménages. Mais rien de tout cela ne peut être mis en œuvre avant les prochaines élections générales, qui doivent avoir lieu au plus tard en août 2029.
L’autre type de contraintes, dont on parle moins, mais qui est tout aussi puissant, est administratif et législatif. Prenons l’eau, où l’électorat exige à juste titre le contrôle public des compagnies privées. Mettre fin aux rejets d’eaux usées non traitées dans les cours d’eau exige des investissements accrus, financés par un fonds de recettes beaucoup plus important, ce qui suppose une réforme du système de tarification régressif qui ne peut pas se faire rapidement. Parallèlement, le régime d’administration spéciale existant complique la reprise en main de Thames Water, insolvable : l’État ne deviendra le nouveau propriétaire de l’entreprise que s’il est le plus offrant et après effacement de la dette 63. Les autres compagnies étant surendettées, tous les grands projets d’investissement dans l’eau doivent désormais être réalisés hors bilan, sous le régime de la Private Finance Initiative (PFI), qui désavantage le public mais ne pourra être remplacé que si l’État parvient à trouver les fonds d’investissement 64.
La contrainte financière et ces complications granulaires signifient que, dans de nombreux domaines, les résultats des politiques menées seront probablement modestes et indécis. Le gouvernement Burnham ne s’achèvera alors — pour détourner le vers fameux de T. S. Eliot — ni dans un fracas ni dans un murmure, mais dans un affrontement de récits entre le Labour et ses nombreux adversaires.
Une prédiction est alors possible. Le Royaume-Uni compte actuellement trois partis nationalistes celtiques et cinq partis anglais, chacun recueillant entre 10 et 25 % des intentions de vote. Quoi qu’il fasse, il est peu probable que Burnham ramène le Labour aux 34 % de suffrages obtenus aux élections générales de 2024, et il est inconcevable qu’il porte la part du Labour aux 43 % atteints par Blair en 1997. De même, sous le scrutin majoritaire uninominal à un tour, avec cinq partis anglais en concurrence serrée, presque tous les résultats sont possibles aux élections générales de 2029. Cela décevra les parlementaires travaillistes qui ont élu Burnham dans l’espoir de conserver leurs sièges. Mais une nouvelle majorité pourrait convenir que le temps est venu d’une forme de représentation proportionnelle qui reconnaisse les réalités nouvelles et la fin du duopole politique Travaillistes/Conservateurs.
Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue
En avril 2026, le Premier ministre belge Bart De Wever, a annoncé une mesure économique inattendue 65 : son gouvernement allait entamer des négociations avec ENGIE en vue de reprendre possession des sept réacteurs nucléaires que la compagnie énergétique française exploite sur ses deux sites belges, à Doel et à Tihange. Ces centrales ont fourni jusqu’à 45 % de l’électricité produite en Belgique au cours de la dernière décennie.
Dans un contexte marqué par les chocs sur les prix de l’énergie et les crises du coût de la vie, la nationalisation de l’énergie nucléaire permet de fournir une électricité bon marché et fiable aux consommateurs. Une nationalisation de la production d’énergie nucléaire serait également intéressante sur le plan financier, car une fois construites et mises en service, les centrales nucléaires sont rentables. Les sept réacteurs ont généré pour ENGIE un bénéfice annuel stable compris entre 1,5 et 2 milliards d’euros. Cela explique pourquoi un gouvernement de droite favorable au libre-marché, comme celui de De Wever, qui s’est par ailleurs montré critique à l’égard des budgets sociaux élevés de la Wallonie et a suggéré de lever les sanctions contre la Russie, prendrait une mesure aussi interventionniste dans l’économie belge.
Depuis 2016, on constate que le caractère sacré de la propriété privée, et le consensus qui s’était créé autour du libre-échange et du laissez-faire économique, se sont effondrés.
Nicholas Mulder
Ce qu’entreprend la Belgique n’a rien de nouveau : c’est la dernière démocratie occidentale en date à s’engager sur la voie de la nationalisation. Sous le gouvernement de Keir Starmer, la Grande-Bretagne a commencé à renationaliser ses chemins de fer en 2024, puis a pris le contrôle effectif de la dernière aciérie en activité sur le sol anglais, à Scunthorpe, en 2025 – une usine qui est actuellement en passe d’être acquise de force à son propriétaire chinois, le groupe Jingye 66. Le futur Premier ministre, Andy Burnham, devrait prendre le contrôle de la société Thames Water 67, en difficulté financière, et étendre cette campagne de nationalisation à d’autres compagnies des eaux, ainsi qu’à des services publics essentiels tels que l’électricité et le gaz.
En France, l’Assemblée nationale a voté, tant en novembre 2025 qu’en juin 2026, la nationalisation des activités du groupe ArcelorMittal 68 sur le territoire français. Cette décision fait suite à une série de rachats stratégiques par l’État français, notamment celui des Chantiers de l’Atlantique en 2017 et de parts privées du géant de l’électricité EDF en 2022. De même, les autorités néerlandaises envisagent une participation de l’État dans leur principal constructeur naval, Damen 69, et mènent depuis des années un programme de rachat visant à reprendre en main les élevages bovins responsables d’émissions excessives d’azote.
L’intérêt de ces politiques d’expropriation ne réside pas dans leur application réelle, mais dans leur caractère incitatif : l’étatisation permet d’inciter les propriétaires privés à consacrer davantage de ressources à l’investissement sous peine de perdre leur bien.
Nicholas Mulder
Au-delà de l’Europe, la nationalisation a également conquis différents partis politiques, de tous bords. De l’autre côté de l’Atlantique, la deuxième administration Trump tient à affirmer le pouvoir de l’État non seulement sur le secteur des terres rares, mais aussi sur les Big Tech spécialisées dans les réseaux sociaux, les fabricants de puces électroniques, les aciéries et les entreprises d’intelligence artificielle. En 2025, elle a acquis une participation majoritaire dans MP Materials, la seule mine de terres rares des États-Unis ; elle a imposé la vente, à un prix inférieur à celui du marché, des activités américaines de TikTok à un consortium d’investisseurs américains, dans le cadre de l’une des plus grandes expropriations technologiques de ce siècle ; elle a conservé une « action d’or » dans US Steel pour l’emporter sur ses propriétaires japonais ; et elle a pris une participation de 10 % dans le fabricant de puces Intel. Trump a encore récemment évoqué la possibilité d’étendre la participation de l’État dans les entreprises d’IA.
Au début de l’été 2026, un véritable débat national a émergé sur la propriété publique des entreprises d’intelligence artificielle. OpenAI a déjà proposé à la Maison-Blanche une participation de 5 % dans son capital. La proposition la plus ambitieuse émane toutefois des professeurs de droit Jeremy Bearer-Friend et Sarah Polcz publiée dans le Columbia Journal of Tax Law70 : imposer une taxe unique de 50 % sur le capital des entreprises d’IA d’importance systémique, payable en actions.
Cette idée politique, qui consiste à transférer 50 % du capital des grandes entreprises d’IA au secteur public, a récemment été soutenue par le sénateur Bernie Sanders 71 et d’autres responsables de l’aile gauche du Parti démocrate. Elle représente désormais l’avant-garde de la politique progressiste en matière d’IA.
Donald Trump et Bernie Sanders ont très peu en commun sur le plan idéologique, si ce n’est le sentiment que le libéralisme américain de la fin du XXe siècle a failli à la population américaine.
Nicholas Mulder
En dehors de l’Occident, on observe également de multiples processus de nationalisation sur tous les continents. Le Mexique et le Chili ont ainsi lancé des opérations de prise de contrôle par l’État de leurs chaînes d’approvisionnement en lithium en 2018 et 2023. Des mines d’or et des sites de production d’uranium ont été nationalisés au Mali, au Burkina Faso et au Niger depuis que des juntes militaires ont pris le pouvoir au début des années 2020. En Indonésie, le gouvernement de Prabowo Subianto a lancé un vaste programme de confiscation d’actifs à l’encontre d’entreprises étrangères dans les secteurs de l’huile de palme et du nickel. Le produit de ces opérations a servi à renforcer les services publics et à financer le nouveau fonds souverain de Jakarta, Danantara.
La hausse des inégalités, en partie due à un coût de la vie de plus en plus élevé, provoque des tensions sociales qui constituent un facteur d’explication non négligeable de cette vague croissante de nationalisations et de ce contrôle accru de l’État sur la propriété privée. À Berlin, un référendum populaire organisé en 2021 a approuvé l’expropriation de Deutsche Wohnen & Co., la plus grande société immobilière privée de la ville. Cette mesure est autorisée par l’article 14 de la Grundgesetz allemande, qui permet aux autorités de s’approprier des biens immobiliers afin de promouvoir le bien-être de la population. La garantie d’avoir accès à un logement abordable en fait notamment partie. Les appels à la nationalisation des chemins de fer, de l’eau et des services publics au Royaume-Uni trouvent leur source dans cette même attention portée au bien-être social.
À l’échelle municipale, Paris et Barcelone ont toutes deux mené ces dernières années des politiques visant à acquérir des terrains privés pour augmenter la part des équipements publics. À New York, le nouveau maire, Zohran Mamdani, a présenté une stratégie qu’il a appelée « Block by Block » 72, permettant à la ville d’exproprier des immeubles résidentiels tombés en ruine ou dont seuls quelques appartements sont loués. Dans de nombreux cas, l’intérêt de ces politiques d’expropriation ne réside pas dans leur application réelle, mais dans leur caractère incitatif : l’étatisation permet d’inciter les propriétaires privés à consacrer davantage de ressources à l’investissement et à la modernisation d’infrastructures essentielles, sous peine de perdre leur bien.
Une nouvelle vague mondiale de nationalisations
Ce à quoi nous assistons à travers toutes ces initiatives visant à renforcer le contrôle et la propriété publics d’industries de premier plan — un phénomène à première vue disparate, mais remarquablement cohérent lorsqu’on l’examine dans son ensemble —, c’est l’émergence d’une vague mondiale de nationalisation. Ce phénomène n’est pas nouveau et nous l’avons déjà observé par le passé. Historiquement, les nationalisations ont eu tendance à se produire par vagues successives. En effet, elles ont souvent servi de signal politique dans des contextes variés, allant de la guerre aux changements idéologiques manifestes, en passant par les dépressions et les chocs de prix.
C’est pourquoi les nationalisations se concentrent souvent sur des périodes courtes et intenses. Mais il existe également des effets d’imitation et de démonstration de force : dès lors que des États puissants commencent à nationaliser des biens, cela pousse implicitement d’autres pays à faire de même. Depuis 2016, on constate que le caractère sacré de la propriété privée, et le consensus qui s’était créé autour du libre-échange et du laissez-faire économique, se sont effondrés. À partir de 2021, le recours à la politique industrielle, aux droits de douane et aux sanctions comme moyens de pression s’est généralisé partout dans le monde. Les conflits armés de haute intensité en Europe de l’Est et au Moyen-Orient ont déclenché de nouvelles tendances interventionnistes dans les sphères économiques internationales et nationales : l’objectif est de stabiliser les marchés, empêcher les délocalisations, garantir l’approvisionnement de son pays en biens essentiels, mais aussi de sanctionner ses ennemis et de confisquer les ressources de ses rivaux.
Ce à quoi nous assistons à travers toutes ces initiatives visant à renforcer le contrôle et la propriété publics d’industries de premier plan c’est l’émergence d’une vague mondiale de nationalisation.
Nicholas Mulder
En ce sens, la vague actuelle de nationalisations est, comme l’aurait dit Althusser, surdéterminée par de multiples facteurs causaux. Mais toute surdétermination est traversée de contradictions et peut être caractérisée comme une combinaison spécifique de tendances dominantes et subordonnées. Parmi les différents moteurs de la vague actuelle de nationalisations (la géopolitique, la crise écologico-infrastructurelle et le conflit social), la structure à dominante est le premier facteur : la radicalisation des politiques géoéconomiques menée par les États-Unis, et de plus en plus suivie par des pays comme la Chine, l’Iran, la Russie, l’Indonésie et les États membres de l’Union européenne.
Il existe diverses façons de caractériser ce processus : on peut dire, avec Adam Tooze, qu’on assiste à l’avènement d’une « hyper-agence » américaine post-hégémonique ; Eric Helleiner, pour sa part, évoque un « monde néo-mercantiliste » ; enfin, Arnaud Orain parle d’un retour à une nouvelle phase du « capitalisme de la finitude ». Quelles que soient les expressions employées, ce changement s’affirme comme structurel et idéologiquement hétérogène : socialistes démocrates, partisans du « Make America Great Again », apparatchiks du Parti travailliste, nationalistes flamands, populistes chiliens et mexicains, juntes sahéliennes et anciens généraux indonésiens – tous poursuivent des programmes qui contribuent à cette tendance mondiale, celle du recours à la nationalisation.
Une fois cela posé, comment évaluer cette vague de nationalisations d’un point de vue historique ? Dans un article récemment publié dans la revue Finance and Development du Fonds monétaire international 73, j’ai eu l’occasion de revenir sur trois vagues de nationalisation qui ont marqué le XXe siècle. La première a été l’essor de la nationalisation au nom d’une politique de lutte contre la crise. Elle a été de type étatiste et a débuté pendant la Grande Dépression, lorsque l’économie mondiale s’est effondrée et que les fleurons industriels nationaux ont commencé à être renationalisés, après plus d’un demi-siècle de mondialisation croissante. Cette vague a compté de nombreux protagonistes aux appartenances politiques très diverses : des progressistes démocrates tels que Franklin Roosevelt, le Front populaire de Blum en France et les populistes au Mexique, aux régimes fascistes d’Hitler et de Mussolini, en passant par les généraux d’Amérique latine et l’État-parti stalinien en Union soviétique.
En 1975, les pays en développement nationalisaient une entreprise étrangères tous les quatre jours.
Nicholas Mulder
Une deuxième vague a eu lieu à la fin des années 1940, lorsque les États européens ont nationalisé une grande partie de leurs infrastructures publiques, de leur parc de logements, de leurs systèmes énergétiques et d’une part importante de leur activité industrielle. Ces réformes s’inscrivaient dans un consensus idéologiquement plus structuré, fondé sur la reconstruction d’après-guerre et sur un nouveau contrat social prônant l’équité et un rôle accru de l’État.
Cet engagement était partagé au-delà des clivages entre partis de gauche et de droite, et concernait aussi bien les démocrates-chrétiens, les sociaux-démocrates, les conservateurs que les libéraux. Tout cela dans le but explicite de défaire les effets du fascisme et de démocratiser l’économie. Cependant, la guerre froide et les inégalités héritées de la domination impériale ont imposé aux États dits du « tiers-monde », selon l’expression d’Alfred Sauvy, des limites dans leur capacité à mener le même type de politique. Les contraintes liées à la balance des paiements, ainsi que les interventions violentes et les actions de subversion menées par l’Occident, ont entravé les nationalisations, bien que des États d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie aient tenté à plusieurs reprises de s’approprier des biens étrangers. Ce fut notamment le cas de l’Iran en 1951-1953, du Guatemala en 1954 et de l’Égypte en 1956.
Cet ordre confiscatoire inégal, qui facilitait les nationalisations pour le Nord et les rendait impossibles pour le Sud, a évolué dans les années 1970, lorsque le chaos du système monétaire international, après la fin de l’accord de Bretton Woods, a permis une plus grande souplesse dans les expropriations. L’union faisait également la force : les États de l’OPEP ont utilisé leurs recettes pétrolières pour s’emparer des ressources en hydrocarbures, tandis que les pays du G77 menaient une campagne aux Nations unies pour accroître leur part du revenu mondial. En 1975, les pays en développement nationalisaient une entreprise étrangère (principalement à capitaux américains, britanniques, allemands et français) tous les quatre jours. Le « choc Volcker » de 1979-1981 et la crise mondiale de la dette qui a suivi ont brutalement mis fin à ce processus. Il s’agit toutefois de la période de nationalisation la plus longue jamais observée à ce jour.
La vague de nationalisations des années 2020 rappelle celle des années 1930, car elle coïncide avec l’effondrement d’un ancien ordre économique international.
Nicholas Mulder
La classification tripartite des vagues de nationalisation du XXe siècle, telle que présentée ci-dessous, n’est pas exhaustive. Si l’on remonte avant les années 1920, on peut identifier d’autres périodes de ce type : le long processus de sécularisation des biens de l’Église et de suppression des privilèges ecclésiastiques, de 1760 à 1870 ; la nationalisation des compagnies ferroviaires, de 1860 à 1900, période durant laquelle plus d’un quart du réseau ferroviaire mondial a été nationalisé ; et la vague massive de confiscations de biens ennemis survenue pendant la Première Guerre mondiale, lorsque les États adverses se sont emparés d’importants actifs rivaux, ouvrant ainsi la voie à la révolution d’octobre 1917. Cet événement majeur a donné lieu à certaines des plus grandes expropriations que le monde ait jamais connues.
Que l’on considère la vague actuelle de nationalisations comme la quatrième en 100 ans ou la septième au cours des deux derniers siècles, il n’en reste pas moins qu’elle est favorisée par un certain nombre de facteurs facilement identifiables. Il s’agit d’un phénomène politico-économique largement répandu, tant à l’échelle des régions du monde que des classes d’actifs. À présent qu’elle est bien identifiée, il nous faut l’interpréter. La comparer aux vagues précédentes nous permet de distinguer ses aspects les plus nouveaux, mais aussi ceux qui la rapprochent des précédentes.
Nationaliser à l’ère du capital mondialisé, la conjoncture inédite de nos années 2020
La vague de nationalisations des années 2020 rappelle celle des années 1930, car elle coïncide avec l’effondrement d’un ancien ordre économique international : l’économie mondiale libérale fondée sur l’étalon-or, créée dans les années 1870, pour l’époque, et le monde néolibéral du libre-échange et le règne des flux de capitaux mondiaux, qui ont émergé à partir des années 1970, pour l’époque actuelle. La tendance d’aujourd’hui rappelle également l’entre-deux-guerres, dans la mesure où la nationalisation est l’instrument d’un très large éventail d’États occupant à la fois des positions dominantes et subordonnées dans l’économie mondiale.
Dans les années 1930, des nationalisations ont eu lieu aux États-Unis, en Bolivie, en France, en Union soviétique, en Grande-Bretagne et en Roumanie. Aujourd’hui, nous sommes à nouveau confrontés à un paysage généralisé de nationalisations impliquant à la fois l’État le plus riche du monde, les États-Unis, et certains des plus pauvres, comme le Niger. Cette situation distingue nettement la vague actuelle des deux vagues du milieu du XXe siècle, qui donnaient la primauté soit aux économies les plus fortes (dans les années 1940), soit aux États les plus fragiles (dans les années 1970).
À l’heure actuelle, tous se disputent simultanément une place privilégiée dans l’économie mondiale en utilisant tous les outils à leur disposition. Si les mécanismes de longue date de discipline du Nord global et de pouvoir des créanciers restent puissants, l’intérêt et l’attention accordés au contrôle des normes économiques internationales sont bien moindres qu’auparavant. Un environnement normatif relativement permissif, dans lequel de nombreux États en développement peuvent procéder à des nationalisations, devrait donc perdurer tant que le néo-mercantilisme prévaudra.
Pour paraphraser Marx, les pays peuvent nationaliser comme ils l’entendent, mais pas exproprier dans les conditions de leur choix.
Nicholas Mulder
Pourtant, comme l’ont découvert les pays du G77 dans les années 1970, cela ne signifie pas pour autant que les économies en développement jouissent d’une liberté totale. De lourdes contraintes économiques subsistent : les possessions étrangères peuvent-elles être rachetées ? L’État peut-il résister au contrecoup inévitable des investisseurs et des gouvernements opposés ? Un nouveau modus vivendi entre les États nationalisateurs et les entreprises multinationales est-il possible ? Pour paraphraser Marx, les pays peuvent nationaliser comme ils l’entendent, mais pas exproprier dans les conditions de leur choix.
Une dernière similitude importante entre nos années 2020 et les années 1930 réside dans la pluralité politico-idéologique des partisans de la nationalisation. Dans les deux cas, l’urgence perçue est si grande, et les pressions sociales et économiques plus larges qui la favorisent si puissantes, que les tabous et les orientations politiques conventionnelles finissent par céder devant la force des circonstances. Donald Trump et Bernie Sanders ont très peu en commun sur le plan idéologique, si ce n’est le sentiment que le libéralisme américain de la fin du XXe siècle a failli à la population américaine ; Trump est un redistributeur régressif aux tendances autoritaires, tandis que Sanders est un redistributeur progressiste attaché aux valeurs démocratiques.
La vague de nationalisations des années 2020 rappelle celle des années 1930, car elle coïncide avec l’effondrement d’un ancien ordre économique international.
Nicholas Mulder
La politique visant à étendre la propriété publique des entreprises d’IA aura des effets très différents selon les acteurs qui la mettront en œuvre. L’enthousiasme de Trump à cet égard est clairement l’expression de son obsession plus générale pour le cours de la Bourse, de son vif intérêt pour l’enrichissement personnel et de sa tendance à traiter l’État comme une entreprise privée.
Pour Sanders, en revanche, c’est un autre argument philosophique profond qui sous-tend son plaidoyer en faveur de la propriété publique : étant donné que les entreprises d’IA ont déjà confisqué une grande partie de nos vies, de nos données et de notre culture sans verser aucune compensation aux propriétaires et créateurs qui ont permis de faire naître les LLM, il est juste, selon lui, de permettre à ceux qui ont été spoliés de récupérer une partie de l’argent généré grâce à leurs propres ressources.
Pour comprendre cette nouvelle ère de nationalisation, il sera essentiel de prêter attention à ces différences de motivation et de structure : derrière des politiques en apparence similaires se cachent des agendas politiques, des intérêts économiques et des visions sociétales très distincts. Les analogies structurelles au niveau des politiques ne peuvent et ne doivent pas nous dispenser d’une interprétation et d’une action politiques pour affronter, contester, soutenir et adapter ces politiques de nationalisation.
Nous n’avons jamais connu un monde dans lequel l’État a étendu son pouvoir sur la propriété et où, simultanément, la mondialisation du capital et de la finance est restée aussi intense qu’aujourd’hui.
Nicholas Mulder
Ce à quoi la vague actuelle nous confronte, c’est au caractère inéluctable de cette politique à une époque marquée par la transformation structurelle de l’ordre économique mondial, les rivalités géopolitiques et les crises climatiques et énergétiques. Nous devons nous replonger dans l’histoire des transferts forcés de propriété, adapter ses leçons et ses enseignements à notre époque, et faire preuve de lucidité quant à ce qu’elle peut et ne peut pas accomplir. Cela va à la fois au-delà de ce qu’affirment ses détracteurs les plus acharnés, et ne va pas aussi loin que ce que soutiennent ses défenseurs les plus enthousiastes.
Replacer le présent dans une perspective historique aide avant tout à saisir ce qu’il y a de nouveau et d’inédit dans ce que nous vivons 74. S’il y a bien une chose de ce genre, c’est la juxtaposition spécifique d’une nationalisation généralisée à travers différents États, idéologies et secteurs économiques, et la persistance de niveaux historiquement élevés de mobilité des capitaux à travers les frontières. Aucune Grande Dépression ni aucune autre crise de démondialisation ne se profile à l’horizon. Nous n’avons jamais connu un monde dans lequel l’État a étendu son pouvoir sur la propriété et où, simultanément, la mondialisation du capital et de la finance est restée aussi intense qu’aujourd’hui. C’est dans cette réalité saisissante que réside la nouveauté de notre conjoncture actuelle.
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Le printemps 2026 restera comme un tournant dans les relations entre l’Union européenne et la Chine. Le 19 juin, sous la pression d’États membres tels que la France, l’Italie, les Pays-Bas et même l’Allemagne, le Conseil a appelé la Commission à s’attaquer aux « déséquilibres macroéconomiques mondiaux ». Concrètement, cela revient à approuver une politique commerciale plus stricte à l’égard de la Chine.
Bien que la position de l’Europe se soit progressivement durcie depuis la fin de la pandémie, elle semble désormais adopter une approche économique plus défensive.
Si l’Union ne cherche pas à se dissocier de la Chine, elle privilégie de plus en plus la sécurité économique à un accès sans restriction au marché. Ce changement s’explique principalement par des préoccupations d’ordre industriel.
Les exportations chinoises ont en effet connu une expansion rapide, tandis que le secteur manufacturier européen est confronté à des vulnérabilités structurelles croissantes. Parallèlement, après avoir accueilli pendant des années des investissements directs étrangers chinois avec des résultats mitigés, les dirigeants européens se montrent de plus en plus sceptiques quant à leurs avantages économiques réels, s’interrogeant sur leur capacité à générer suffisamment de valeur ajoutée locale, de transferts de technologie ou d’emplois.
Si l’on évite encore d’évoquer explicitement la Chine dans les déclarations publiques, il ne fait plus aucun doute que l’excédent commercial croissant avec ce pays est au cœur des préoccupations. Les discussions informelles sur la restriction de l’accès de la Chine au marché européen se sont intensifiées, et dès mars 2023, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a introduit le concept de « de-risking », marquant ainsi un changement stratégique.
Depuis, cette défiance est devenue une caractéristique déterminante de la politique économique européenne à l’égard de la Chine.
Il ne fait plus aucun doute que le sentiment d’urgence est bien présent en Europe.
Face aux menaces de la Chine de restreindre les exportations de minerais critiques, à la guerre que la Russie mène actuellement en Ukraine, et aux soupçons persistants de l’Europe quant au soutien de Pékin à Moscou, les relations entre l’Europe et la Chine sont tendues. Depuis le début de la guerre commerciale lancée par Donald Trump en 2018, les exportations chinoises à destination des États-Unis se sont en partie réorientées vers le marché européen, qui compte 450 millions de consommateurs. Dans l’ensemble, les exportations chinoises ont augmenté de plus de 50 % depuis 2019, tandis que le déficit commercial de l’Union avec la Chine a considérablement augmenté, passant de 180 milliards d’euros en 2015 à 360 milliards d’euros en 2025. En moyenne, 15 % des exportations chinoises sont désormais destinées aux marchés européens. « Un déficit commercial d’un milliard d’euros par jour n’est pas tenable », déclare Maroš Šefčovič, commissaire européen au Commerce.
Le modèle économique chinois est devenu une source de préoccupation croissante alors que la création de valeur risquerait de se concentrer en Chine, tandis que l’Europe pourrait se voir reléguée au rôle d’opérateur d’assemblage. La double stratégie de Pékin, qui allie des exportations industrielles massives à d’éventuelles restrictions sur les matières premières stratégiques, est perçue comme une menace directe pour le tissu industriel européen.
L’Union est en effet confrontée à une vague de fermetures d’usines. Ce phénomène touche aussi bien les usines implantées en Chine que l’Europe elle-même, avec des conséquences désastreuses. Au premier trimestre 2026, Volkswagen, l’un des trois principaux constructeurs automobiles allemands, a enregistré une baisse de 20 % de ses ventes en Chine, son marché unique le plus important, où des constructeurs nationaux comme BYD intensifient la concurrence. L’entreprise a annoncé en conséquence qu’elle supprimerait 100 000 emplois, soit 15 % de ses effectifs, et qu’elle fermerait quatre usines dans un avenir proche. À l’instar d’autres constructeurs automobiles européens, Volkswagen cherche à contrer la concurrence croissante des marques chinoises, en particulier dans le domaine des véhicules électriques. Selon Jürgen Matthes, de l’Institut allemand d’économie, le déséquilibre commercial croissant « érode le cœur de l’industrie allemande, notamment dans les secteurs de l’automobile, des machines et de la chimie ».
Dans le même temps, les exportations européennes vers la Chine sont en baisse. Au premier trimestre 2026, le déficit commercial en matière de biens a ainsi atteint 98 milliards d’euros, soit son niveau le plus élevé depuis le troisième trimestre 2022. Par rapport au quatrième trimestre 2025, les importations de l’Union en provenance de Chine ont augmenté de 3,4 %, tandis que les exportations européennes vers la Chine ont reculé de 4,8 %. Toutefois, ce chiffre varie relativement peu, car la balance commerciale globale est largement déterminée par les importations en provenance de Chine. Sur le marché chinois lui-même, les opportunités pour les entreprises étrangères se sont réduites, même dans des secteurs traditionnellement favorables, comme les produits de luxe, l’automobile et les machines-outils. Selon la dernière enquête publiée par la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, 68 % des personnes interrogées ont déclaré que faire des affaires en Chine était devenu « plus difficile » — un chiffre élevé, mais qui marque néanmoins une baisse de 5 points de pourcentage par rapport à l’année précédente.
Ce déséquilibre touche des catégories de produits telles que les machines, les véhicules, les produits chimiques, les matières premières et l’énergie. L’Allemagne, première économie européenne et moteur industriel, subit des pressions considérables en raison de la combinaison, en Chine, d’une production à grande échelle et d’une politique de substitution des importations.
L’année dernière, l’Allemagne a perdu 130 000 emplois dans le secteur industriel, notamment dans de grandes entreprises comme Bosch, BASF, Varta et Volkswagen. Ce rythme s’est accéléré depuis janvier 2026.
La situation est similaire en matière d’investissements : les flux des d’investissements directs étrangers (IDE) vers la Chine ont également diminué, reculant de 9,5 % pour s’établir à 747,77 milliards de yuans en 2025, après une baisse de 24,7 % en 2024. Il s’agit de la troisième année consécutive de contraction. Si certaines entreprises européennes, notamment dans les secteurs de la chimie et de l’énergie, restent disposées à investir en Chine, la plupart continuent de réclamer davantage de réciprocité et des réformes significatives du marché.
De plus, les mécanismes de concertation transatlantique sur la question chinoise sont, pour l’essentiel, à l’arrêt depuis 2020. Malgré quelques progrès lors du G7 à Évian, Washington semble se diriger vers un commerce de plus en plus administré avec Pékin. L’Europe ne peut compter que sur elle-même.
L’Union et la Chine utilisent-elles le commerce comme une arme ?
Pour comprendre le changement d’approche européenne, il faut remonter au début des années 2010, soit un an après la crise financière de 2008, lorsqu’une première vague d’investissements chinois a déferlé dans les infrastructures, les technologies et l’industrie. En réponse, l’Union à mis en place un nouveau mécanisme de contrôle des IDE non contraignant, pour des raisons de sécurité ou de souveraineté, définitivement instauré en 2019 et récemment mis à jour 75.
Invoquant un affaiblissement de la réciprocité dans ses relations économiques avec la Chine, l’Union a ensuite accumulé les instruments de défense commerciale. Le Livre blanc de juillet 2020 vise les subventions étrangères « génératrices de distorsions » au sein du marché unique ; les mesures d’atténuation de janvier 2021 encadrent la 5G. En mars 2023, une étape est franchie : le Conseil européen et la Commission s’accordent politiquement sur un instrument anti-coercition destiné à contrer les sanctions économiques visant les États membres. Plus récemment, Bruxelles a suspendu le financement des onduleurs fabriqués en Chine, dans le cadre d’un effort plus large de réduction de la dépendance aux technologies vertes chinoises et annoncé son intention de doubler les droits de douane sur les importations d’acier, de 25 % à 50 %, tout en réduisant fortement les contingents en franchise de droits afin de protéger ses sidérurgistes.
Après les télécommunications et les panneaux solaires dans les années 2010, c’est aujourd’hui l’automobile qui cristallise les tensions entre les deux parties, alors que le marché européen est considéré comme essentiel pour les batteries et les véhicules électriques chinois. Depuis 2024, la Commission applique des droits de douane compris entre 7,5 % et 35,5 % sur les véhicules électriques – ceux de BYD, Chery et Geely, mais aussi les modèles étrangers produits en Chine, comme les Tesla – et renforce le contrôle des investissements dans les batteries, impliquant des entreprises comme CATL. L’enquête n’a pourtant pas dissuadé nombre de ces marques de cibler le marché automobile européen, où elles s’imposent désormais comme des acteurs très présents.
Au cours de l’année écoulée, les responsables de la Commission ont averti à plusieurs reprises, lors de réunions privées, que « à moins que la Chine n’ouvre davantage son marché intérieur, Bruxelles pourrait imposer des droits de douane supplémentaires pour protéger les industries européennes » 76. Au Parlement, des voix réclament l’utilisation « décisive et sans hésitation » des instruments commerciaux. Un consensus se dégage : l’Union devrait mobiliser ses outils de sécurité économique pour encourager les investissements réels, protéger la propriété intellectuelle et préserver les emplois et les valeurs européennes.
Pékin a riposté par des contre-sanctions visant les produits européens tels que les spiritueux et les cosmétiques, et pourrait aller plus loin en fonction des prochaines mesures européennes de frein aux importations chinoises.
L’Union devrait poursuivre sa double approche – « réduire les risques » tout en traitant la Chine comme un partenaire commercial indispensable –, a laissé entendre Feng Zhongping, éminent spécialiste de l’Union à l’Académie chinoise des sciences sociales. Malgré les incertitudes pesant sur les négociations, notamment quant à la tenue d’un sommet Union-Chine cet été, Pékin semble adoucir son discours. De nouvelles mesures de défense commerciale sont attendues, sans que l’une ou l’autre partie ne ferme la porte au dialogue.
Des ouvriers se déplacent dans une nacelle suspendue à plus de 300 mètres afin d’achever la construction de la façade en verre du bâtiment, le 19 avril 2022.
La construction du toit avec une pente de 50 degrés est achevé à 70 %. Ce projet a pour but de devenir un complexe portuaire central dans le cours moyen du fleuve Yangtsé.
La politique commerciale devient politique industrielle
À Bruxelles comme à Berlin, Paris et Rome, les appels à renforcer la capacité industrielle de l’Union se multiplient. En début d’année, la Commission européenne a dévoilé l’« Industrial Accelerator Act » (IAA), inspiré des recommandations du rapport Draghi. L’initiative vise à simplifier les procédures d’autorisation, à stimuler la demande en technologies bas carbone « Made in Europe » et à consolider les chaînes d’approvisionnement dans les secteurs stratégiques : véhicules électriques, batteries, solaire, matières premières critiques. Elle sert plus largement un objectif clef : porter la part de l’industrie manufacturière à 20 % du PIB d’ici 2035.
L’IAA durcit aussi les conditions applicables aux investissements étrangers dans ces secteurs. Les investissements supérieurs à 100 millions d’euros réalisés par des entreprises contrôlant plus de 40 % de la chaîne de valeur mondiale seraient soumis à des exigences strictes : transferts de technologie, obligations de contenu local, seuils minimaux d’emploi pour les travailleurs européens. La proposition introduit par ailleurs un mécanisme de contrôle de sécurité économique coordonné au niveau de l’Union pour certains investisseurs de pays tiers, déclenché dès qu’un investisseur acquiert plus de 30 % du contrôle d’une entreprise cible ou qu’un investissement dépasse 100 millions d’euros. Les entreprises devraient en outre satisfaire à au moins quatre des six critères d’éligibilité, dont un plafond potentiel de 49 % pour la participation étrangère.
Vu de Chine, le point le plus controversé tient aux exigences de contenu local et d’origine. Selon le projet actuel, les entreprises issues de pays sans accord réciproque en matière de marchés publics seraient exclues de certains appels d’offres, une disposition largement perçue comme visant d’abord les entreprises chinoises.
L’Association chinoise des constructeurs automobiles a ainsi averti que l’IAA risquait de nuire à la coopération industrielle entre l’Union et la Chine, en particulier dans les véhicules électriques et les batteries, appelant la partie européenne à « évaluer avec soin l’impact des dispositions concernées sur la coopération industrielle entre la Chine et l’Union européenne ».
Vers un élargissement des instruments de défense commerciale
Pékin a commencé à déployer ses propres outils réglementaires.
En avril, la Chine a adopté un règlement de 20 articles habilitant le gouvernement à prendre des contre-mesures face à ce qu’il qualifie de « juridiction extraterritoriale illégale » — un texte qui, selon des experts juridiques, devrait renforcer les ripostes du pays à la « juridiction à longue portée » étrangère. La première application n’a pas tardé : en mai, des entités chinoises ont reçu pour instruction de ne pas coopérer à une enquête antisubventions de l’Union visant la société chinoise de technologies de sécurité Nuctech.
Les tensions devraient continuer à s’intensifier, d’autant que la Commission a proposé des dispositions – dont la loi révisée sur la cybersécurité (CSA2) – susceptibles de soumettre les fournisseurs de technologies non européens à haut risque, entreprises chinoises comprises, à une surveillance accrue.
Les dirigeants européens, dont beaucoup affrontent des élections majeures l’année prochaine, s’inquiètent du rythme de l’expansion industrielle chinoise et de ses implications pour la compétitivité à long terme. Cette préoccupation nourrit l’appel d’Emmanuel Macron en faveur d’un instrument commercial européen analogue à la section 301 de la législation américaine. Un tel mécanisme permettrait à l’Union de réagir plus vite aux pratiques qu’elle juge déloyales et de traiter la surcapacité perçue par des mesures sectorielles larges, plutôt que par les seules enquêtes de défense commerciale produit par produit.
L’idée d’un arsenal élargi fait son chemin. Fin mai, un débat s’est ouvert à la Commission comme dans les capitales, autour d’un document qui aurait été rédigé sous l’impulsion de la France — avec le soutien de l’Italie, de la Lituanie et des Pays-Bas — appelant à un instrument de défense commerciale plus complet. Le projet, encore vague dans ses détails, cible ce que certains dirigeants considèrent comme une surcapacité chinoise et une dépendance extérieure de l’Union dans des secteurs stratégiques. Plusieurs réunions importantes ont déjà abordé ces tensions cette année, dont le sommet du G7 « Convergence mondiale pour la croissance » suivi d’un Conseil européen. Lors d’une rencontre avec le vice-Premier ministre chinois Zhang Guoqing, Emmanuel Macron a insisté : seule une action coordonnée des grandes économies peut remédier aux déséquilibres mondiaux. La Chine a rejeté les accusations d’aides d’État indues à ses exportateurs, arguant au contraire que les droits de douane unilatéraux menacent les règles du commerce mondial.
Un front uni face à la Chine ?
Plusieurs dirigeants européens se sont rendus à Pékin au premier semestre 2026.
Ces visites traduisaient d’abord une volonté de renouer le dialogue après des années de rupture liées à la pandémie de Covid-19, période durant laquelle nombre de pays européens n’avaient entretenu que des échanges limités avec les dirigeants chinois. Les chanceliers allemands, par exemple, se rendaient à Pékin chaque année, reflet des liens industriels profonds, noués au milieu des années 1980. En plusieurs décennies, les industriels allemands sont devenus les équipementiers des industries chinoises, tout en ciblant, avec un certain succès, le marché de consommation du pays. Lorsque le chancelier Friedrich Merz a effectué sa première visite officielle à Pékin en février, il était accompagné d’une importante délégation d’affaires aux intérêts contrastés : certains secteurs (chimie, pharmacie) restent disposés à investir en Chine ; d’autres (informatique, machines-outils) considèrent désormais les entreprises chinoises comme des concurrents à part entière, en Chine comme ailleurs.
Durant sa visite Merz a mis aussi l’accent sur la stratégie allemande de « réduction des risques » : réduire la dépendance excessive vis-à-vis de la Chine tout en maintenant les liens commerciaux. Il a depuis durci le ton, accusant la Chine d’« inonder les marchés » grâce à des « subventions élevées » et jugeant que « le subventionnement des surcapacités », associé à une « monnaie qui n’est pas librement convertible est inacceptable ».
Merz avait été précédé par le Premier ministre britannique Keir Starmer, venu en janvier redéfinir la relation et renforcer les liens économiques bilatéraux, la première visite d’un chef de gouvernement britannique depuis 2018. Sous ses prédécesseurs, Londres avait promu une « ère dorée » économique sino-britannique, censée s’accompagner d’importants investissements chinois dont la plupart ne se sont jamais concrétisés. Après des années de contacts minimes, une visite s’imposait, fût-elle discrète. D’autres visiteurs européens, comme le Premier ministre finlandais Petteri Orpo et le Taoiseach irlandais Micheál Martin, n’ont rencontré qu’un succès limité. Aucun de ces dirigeants ne parlait au nom de l’ensemble de l’Union : leurs déplacements témoignaient surtout du degré élevé d’inquiétude dans les cercles gouvernementaux européens.
De Budapest à Madrid, des approches divergentes
S’il est un pays qui joue le rôle de l’exception, c’est l’Espagne, venue pourtant tardivement aux relations étroites avec les dirigeants chinois. Le Premier ministre Pedro Sánchez s’est imposé comme l’un des interlocuteurs les plus réceptifs de Pékin en Europe. En avril, il s’est rendu en Chine pour la quatrième fois en quatre ans, fait inhabituel qu’aucun de ses homologues chinois n’a réciproqué. Sánchez a qualifié l’Europe et la Chine de « partenaires en matière d’investissement et de coopération », appelant Pékin à s’impliquer davantage dans la gouvernance mondiale et la résolution des conflits. L’Espagne courtise activement les investissements chinois dans les batteries : en Navarre, le gouvernement régional pousse le fabricant Hithium à investir dans une usine de cellules qui, si le projet aboutit, pourrait créer jusqu’à 700 emplois selon les autorités locales. Le scepticisme persiste toutefois à Bruxelles : le bilan chinois en matière de création d’emplois industriels en Europe reste modeste, les investissements s’étant souvent concentrés sur l’acquisition d’entreprises existantes plutôt que sur des projets entièrement nouveaux.
Le fabricant chinois de batteries CATL construit actuellement une usine en Espagne en partenariat avec le constructeur européen Stellantis, même si les syndicats doutent que le projet s’accompagne de transferts de technologie significatifs. Jusqu’à présent, la position espagnole n’a pas nui à l’image du pays au sein de l’Union ; des signes de compréhension et de soutien mutuels ont même été observés entre Sánchez et von der Leyen.
Malgré toutes ses offensives de charme, Madrid insiste : l’Espagne n’a pas l’intention de devenir « la nouvelle Hongrie ». Le régime de Viktor Orbán passait pour l’allié le plus proche de la Chine au sein de l’Union, compliquant souvent les efforts d’unité européenne. Entre 2013 et 2023, Pékin a tissé des liens avec la Hongrie et plusieurs États d’Europe centrale et orientale à coups de projets d’infrastructure, de promesses d’investissement et du cadre « 16+1 ». Dans la pratique, seule la Hongrie en a tiré un avantage substantiel : les investissements directs chinois y ont atteint 5,28 milliards d’euros en 2024, soit 51 % du total des investissements étrangers du pays.
La politique chinoise d’Orbán s’est heurtée à la volonté de l’Union de renforcer le contrôle des investissements, sur fond de craintes croissantes, partout en Europe, que les investissements industriels chinois n’alimentent suppressions d’emplois et fermetures d’entreprises. Depuis la victoire du chef de l’opposition Péter Magyar, Budapest pourrait progressivement aligner sa politique chinoise sur celle de l’Union, même si les projets d’investissement existants devraient se maintenir, la Hongrie offrant un accès au vaste marché européen. Le nouveau gouvernement a déjà ouvert des enquêtes, aux niveaux local et national, sur deux usines de véhicules électriques et de batteries détenues par des entreprises chinoises : BYD à Szeged et CATL à Debrecen. Mais les alternatives aux IDE chinois restent rares en Hongrie et le gouvernement Magyar continuerait donc probablement de considérer ces investissements comme un pilier de la stratégie de croissance et de développement du pays. Dans le même temps, la sortie du pouvoir d’Orbán en Hongrie, une approche paneuropéenne devrait être plus facile à mettre en œuvre.
Le vrai défi est intérieur
La politique de l’Union à l’égard de la Chine est entrée dans une phase décisive alors que l’hypothèse de longue date selon laquelle le marché de consommation européen garantirait automatiquement un levier de pression sur Pékin est remise en question.
Alors que la Chine adopte une posture plus transactionnelle et compétitive, l’Union semble déterminée à renforcer sa résilience industrielle, sa souveraineté technologique et sa sécurité économique. Si les investissements chinois continuent de susciter de l’intérêt, l’opinion publique à travers l’Europe est divisée.
Un récent « audit de résilience Europe-Chine » a mis en évidence la complexité des perceptions européennes de la Chine sur les plans économique, politique, sécuritaire et sociétal 77. Un autre sondage a révélé que deux tiers des Allemands interrogés ont une opinion défavorable de la Chine 78.
Les prochaines négociations commerciales entre l’Union et la Chine s’annoncent sans aucun doute difficiles.
Jusqu’à présent, la Chine a privilégié les relations bilatérales avec les différents États membres plutôt que l’engagement institutionnel avec Bruxelles, manifestant ainsi sa frustration face aux politiques commerciales de plus en plus défensives. Il semble que l’Allemagne, la France, l’Italie et la Pologne s’orientent vers une approche plus équilibrée et unifiée, tandis que des pays comme les Pays-Bas et la Suède continuent de s’aligner étroitement sur les objectifs généraux européens. Mais en matière de commerce, il n’y a pas d’autre acteur que la Commission, dont le mandat consiste clairement à gérer ces questions.
Le véritable défi pour l’Europe est de savoir si elle peut concilier sécurité économique et regain de compétitivité, protéger les secteurs stratégiques lorsque cela s’avère nécessaire (infrastructures, technologie), tout en attirant des investissements sur la base de la réciprocité et en reconstruisant les capacités d’innovation et les capacités industrielles nécessaires pour faire face à la Chine en position de force.
Peut-être la véritable question concerne-t-elle l’Union elle-même : plutôt que de réagir aux offensives commerciales de la Chine – ou des États-Unis –, est-elle capable de remédier à ses propres insuffisances industrielles ? L’Union ne se contente plus de s’appuyer sur la taille de son marché de consommation comme moyen de pression, et elle n’est pas non plus disposée à accepter une relation dans laquelle les exportations chinoises progressent tandis que la capacité industrielle européenne s’érode.
Les mesures défensives peuvent permettre de gagner du temps, mais elles ne suffiront pas si l’Europe ne s’attaque pas également aux questions de productivité, de coûts énergétiques, de financement de l’innovation, des marchés des capitaux et de la coordination industrielle.
Un changement fondamental de la compétitivité européenne est indispensable.
Cela nécessitera d’accélérer les procédures d’autorisation, de mieux aligner les investissements publics et privés dans les technologies stratégiques, d’étendre les initiatives de reconversion professionnelle pour pallier les pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs de la fabrication de pointe et de l’ingénierie, et, de manière générale, d’adopter une position pragmatique.
De telles mesures n’empêcheront pas la Chine de continuer à gagner des parts de marché dans les exportations mondiales. Elles permettront plutôt de renforcer la base industrielle de l’Europe, d’améliorer ses capacités technologiques et de renforcer sa capacité à rivaliser à armes plus égales.
Le défi auquel l’Union est confrontée ne consiste donc pas simplement à se défendre contre les pressions économiques extérieures, mais à entreprendre les réformes structurelles nécessaires pour rétablir sa compétitivité à long terme 79.