13.02.2026 à 19:45
Dans une Allemagne qui se prépare à la guerre et qui acte la fin de la suprématie américaine, le chancelier annonce une nouvelle hégémonie continentale.
À Munich, Friedrich Merz a tenu une ligne que la politique allemande avait laissé enfouie depuis longtemps : le gaullisme.
Nous le traduisons.
L’article Le tournant gaulliste de Friedrich Merz : le discours de Munich est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Après la réunification de 1990 qui en faisait la première puissance économique du continent, l’Allemagne a pu être décrite comme une puissance mondiale à contrecœur 1, privilégiant les outils de la puissance civile et son pouvoir de faiseur de normes. Pour le chancelier allemand, cette époque est révolue. En citant Peter Sloterdijk, l’un des penseurs lus par Emmanuel Macron, le chef du gouvernement allemand a sonné pour l’Europe la fin « de longues vacances loin de l’histoire du monde ». Comme il l’annonçait déjà dans son discours de la Körber Stiftung en janvier 2025 lors de la campagne législative, Friedrich Merz veut abandonner la politique étrangère « excessivement normative », moralisatrice et idéaliste tous azimuts de ses prédécesseurs, qu’il accuse en bloc de n’avoir pas défendu les intérêts vitaux de l’Allemagne — un avis que ne partageraient sans doute pas ses partenaires européens. Au contraire, Merz veut rétablir une forme de pragmatisme, une adéquation entre moyens et fins, afin d’affermir la place de son pays comme « cœur de l’Europe ».
Depuis déjà le discours d’Olaf Scholz sur la Zeitenwende, l’Allemagne se réhabitue à la projection de puissance dans le cadre de l’OTAN. À l’envoi de soldats au Groenland — même si la petite quinzaine de militaires allemands sont rapidement repartis après leur mission exploratoire — succède désormais la défense aérienne de l’Arctique, avec la désignation de quatre avions de chasse Eurofighters pour des engagements dans le Grand Nord. La brigade allemande en Lituanie représente, comme le rappelle Merz dans ce discours, le plus grand déploiement permanent à l’étranger de l’histoire de la Bundeswehr.
Face à un monde cassé et « sombre », le chancelier allemand expose une doctrine en quatre points : 1°) renforcer l’Allemagne sur les plans militaire, technologique et économique, 2°) réformer l’Union européenne par une réduction drastique des réglementations, en favorisant l’innovation et en acceptant une Europe à plusieurs vitesses autour de quelques « meneurs de jeu », 3°) amender le partenariat transatlantique en acceptant des divergences profondes entre l’Europe et les États-Unis et 4°) nouer différentes formes de partenariats stratégiques avec les autres parties du monde — sans pour autant imposer ses valeurs.
Merz dresse comme souvent une équivalence entre géopolitique et géoéconomie.
La puissance allemande reste indissociable de sa performance économique. Or cette équivalence pourrait constituer une faiblesse politique. Friedrich Merz a été décrit avec une certaine ironie dans la presse allemande comme un « Außenkanzler » — un chancelier des Affaires étrangères — courant le vaste monde mais assez détaché des questions intérieures. Pour autant qu’existent des signaux encourageants comme le redressement de la commande industrielle stimulée par le plan d’investissement de l’État fédéral dans le domaine de la sécurité et des infrastructures, les données de la croissance allemande restent en deçà des espérances et des promesses du gouvernement, et de lourdes hypothèques pèsent encore sur la performance à long terme de la principale économie du continent.
Sur la relation avec les États-Unis de Trump, le plan Merz pour la géopolitique allemande décrit la réalité avec une franchise encore assez inhabituelle pour un dirigeant allemand pour être notée : il acte à la fois une divergence profonde entre les deux côtés de l’océan Atlantique et demande une renégociation de cette relation. Le discours donne une réponse à celui de J. D. Vance, auquel, encore candidat à la chancellerie, Friedrich Merz avait assisté au premier rang. Le vice président américain y admonestait les dirigeants européens et les Allemands en particulier en évoquant pêle-mêle de prétendues violations de la liberté d’expression de militants d’extrême droite, anti-avortement ou anti-islam. Merz dénonce ici ouvertement la guerre culturelle menée par le mouvement MAGA, s’oppose aux droits de douane et au protectionnisme américain, défend les accords climatiques et l’Organisation mondiale de la santé.
Friedrich Merz évoque aussi une « discussion confidentielle » franco-allemande sur la dissuasion nucléaire, sans préciser davantage son contenu, et annonce vouloir faire de la Bundeswehr « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, et ce, le plus rapidement possible ». Si ces propos peuvent provoquer aujourd’hui l’inquiétude de ses voisins, il faut rappeler qu’entre sa refondation en 1955 et la fin de la guerre froide, l’armée ouest-allemande fut de facto l’armée conventionnelle la plus nombreuse d’Europe 2. Les dépenses militaires oscillaient quant à elles entre 4 % au début et 3 % à la fin de la guerre froide, et ne passèrent sous le seuil des 2 % qu’en 1993 3.
Avec cette volonté de parler un langage de vérité tout en restant dans la loyauté vis-à-vis du grand allié américain, le chancelier tente un glissement vers une forme de « gaullisme allemand », un mouvement qui a pu exercer une séduction passagère à la CDU. Le conflit entre gaullistes et atlantistes au sein de l’Union CDU/CSU a en effet une histoire profonde 4. Il opposa durant les années 1960 les partisans d’un duopole franco-allemand en Europe comme Konrad Adenauer lui-même ou le Bavarois Franz Josef Strauß (ministre de la Défense de 1957 à 1962), aux promoteurs de la relation spéciale avec les États Unis comme Ludwig Erhard (ministre de l’Économie puis successeur d’Adenauer à la chancellerie) ou Gerhard Schröder (ministre des Affaires étrangères de 1961 à 1966 puis de la Défense de 1966 à 1969 et homonyme du chancelier social-démocrate). Ces derniers firent apposer par le groupe parlementaire CDU/CSU un préambule atlantiste au traité franco-allemand de l’Élysée de 1963, le privant d’une partie de sa substance, ce qui fit dire au général de Gaulle que « les traités sont comme les roses : cela dure ce que cela dure ». Par ailleurs Strauß avait caressé l’idée dans les années 1950 de doter l’Allemagne d’armes nucléaires tactiques 5. Un accord de coopération franco-allemand avait même été conclu à cet effet en 1957, avant que De Gaulle n’y mette fin et que l’Allemagne ne se range au projet de partage nucléaire au sein de l’OTAN.
La veine gaullienne du discours de Merz se retrouve aussi dans sa méfiance vis-à-vis d’une fédéralisation de l’Europe, accusée de produire trop de normes et invitée à débureaucratiser pour favoriser l’innovation de rupture. Le chef du gouvernement allemand acte également l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses dans des formats inter-étatiques réduits, de l’E3 (France, Royaume)Uni, Allemagne) à une Europe des « meneurs de jeu » qui incluerait aussi la Pologne et l’Italie.
Tout gaulliste qu’il soit, le discours de Friedrich Merz fait une ellipse sur les sujets de discorde actuels au sein de l’Europe et notamment dans la relation franco-allemande à la fois sur la proposition d’émission commune de titres de dette pour financer le réarmement faite par la France. Sa politique européenne s’inscrit dans la lignée traditionnelle de la politique de promotion de l’ordoliberalisme de la CDU 6. Le chancelier s’abstient également d’apporter un soutien rhétorique aux projets d’armement franco-allemands d’avion de combat du futur (FCAS) et de char de combat (MGCS), annoncés en 2017 par Angela Merkel et Emmanuel Macron mais actuellement tous deux dans une profonde crise industrielle. En outre, contrairement au général de Gaulle, il n’envisage pas sérieusement de sortir de l’OTAN ni de quitter ses structures.
Cher Wolfgang Ischinger, cher Markus Söder, chers collègues du gouvernement et du Parlement, Excellences, chers invités, Mesdames et Messieurs,
En prononçant son discours le premier jour de la conférence, immédiatement après le président de la conférence Wolfgang Ischinger et le ministre-président de Bavière Markus Söder, Friedrich Merz déroge à la tradition. En effet d’habitude le discours du chancelier a lieu le deuxième jour. Ce dernier semble avoir voulu éviter de reproduire la situation de 2025, où J. D. Vance, en parlant avant tout le monde, avait donné le ton de l’ensemble des débats.
À quelques exceptions près, cela fait plus de trente ans que je participe à la Conférence de Munich sur la sécurité. À ses débuts, elle était un sismographe des relations entre l’Amérique et l’Europe. Depuis de nombreuses années, elle est un sismographe de la situation politique mondiale dans son ensemble. Auparavant, je venais ici principalement pour cultiver les relations avec nos amis américains, mais aussi pour rencontrer de nouveaux acteurs de la politique étrangère et de sécurité venus du monde entier.
Friedrich Merz est un « atlantiste déçu », comme il l’a lui-même exprimé avec éclat lors de la soirée électorale de février 2025.
Depuis quelques années, une atmosphère particulière règne dans cette salle, marquée par la montée des tensions et des conflits dans le monde. Avec la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine il y a quatre ans, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de guerres et de conflits ouverts qui nous tiennent en haleine et transforment notre monde plus profondément que nous, même ici présents, ne l’aurions imaginé pendant tant d’années.
Dans ce contexte, cher Wolfgang Ischinger, il était important pour moi d’ouvrir la conférence aujourd’hui, car nous devons dialoguer plus que jamais. Avant cela, permettez-moi, au nom du gouvernement fédéral, de remercier Wolfgang Ischinger d’avoir accepté une fois de plus la présidence de la conférence cette année.
Président de la Conférence de Munich depuis 2022, Christoph Heusgen, a été remplacé en 2025 par Jens Stoltenberg l’ancien chef de l’OTAN, le premier non-Allemand à occuper ce poste. Cependant, comme ce dernier est actuellement ministre des Finances de Norvège, c’est le prédécesseur de Heusgen Wolfgang Ischinger qui a repris pour un an l’organisation de la Wehrkunde.
Je peux me permettre de le dire, cher Wolfgang. Merci beaucoup pour votre travail, en particulier cette année.
Cette conférence porte une devise sombre : « En cours de destruction ». Cette devise signifie probablement que l’ordre international, fondé sur le droit et les règles, est au bord de l’effondrement. Je crains qu’il ne soit nécessaire de l’affirmer encore plus clairement. Cet ordre, aussi imparfait fût-il même à son apogée, n’existe plus sous sa forme originelle.
Et nous, en Europe, comme l’écrivait Peter Sloterdijk il y a quelques semaines, avons mis fin à de longues vacances loin de l’histoire du monde. Ensemble, nous avons franchi le seuil d’une ère à nouveau ouvertement caractérisée par la puissance et surtout, par la politique des grandes puissances. Cela signifie d’abord le révisionnisme violent de la Russie, une guerre brutale contre l’Ukraine, contre notre ordre politique, avec des crimes de guerre quotidiens et affreux. Mais ce n’est que la manifestation la plus flagrante que nous constatons chaque jour. Nous assistons à d’autres évolutions dans le monde, différentes de celles que nous avons souvent évoquées ici même au cours des dernières années et décennies.
La Chine affirme sa prétention à la puissance mondiale. Elle a préparé le terrain à cette ambition avec une patience stratégique qui dure depuis de nombreuses années. Dans un avenir proche, Pékin pourrait affronter les États-Unis sur un pied d’égalité militaire. La Chine exploite systématiquement les dépendances des autres et réinterprète l’ordre international à son avantage.
La vision d’une Chine conquérante capable « d’affronter les États-Unis sur un pied d’égalité militaire » est symptomatique d’une relation bien plus tendue vis-à-vis de Pékin.
Si l’histoire a connu une période unipolaire après la chute du mur de Berlin, elle est révolue. La prétention des États-Unis à la suprématie est certainement contestée, voire déjà perdue.
Cette phrase extrêmement inhabituelle de la part d’un chancelier allemand révèle la profondeur du divorce transatlantique en cours.
Ce retour à la politique de puissance n’est cependant pas uniquement dû à la rivalité entre grandes puissances. Mesdames et Messieurs, il reflète aussi le dynamisme et l’ambition des sociétés en période de grands bouleversements. Cela reflète un besoin, même dans de nombreux États démocratiques, d’un pouvoir exécutif fort dans un monde où les États démocratiquement constitués atteignent les limites de leur capacité d’action. La politique des grandes puissances semble, du moins, offrir une réponse simple et efficace, du moins pour les grandes puissances et du moins dans un premier temps.
Dépourvue d’illusions, la politique des grandes puissances se détourne d’un monde dont l’interconnexion croissante s’est traduite par la réglementation juridique et la pacification des relations entre États. Elle opère selon ses propres règles : rapide, brutale et souvent imprévisible. Elle craint ses propres dépendances, celles des autres, mais les utilise et, si nécessaire, les exploite. La lutte pour les sphères d’influence, les dépendances et les allégeances devient primordiale.
Les matières premières, les technologies et les chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments de pouvoir dans ce jeu à somme nulle que se livrent les grandes puissances.
C’est un jeu dangereux, d’abord pour les petites puissances, puis, probablement aussi, pour les grandes.
Nos amis américains s’adaptent rapidement à cette situation. Ils ont pris conscience de la nécessité de rattraper leur retard sur la Chine. Leur stratégie de sécurité nationale aboutit à des conclusions radicales, non pas pour freiner cette tendance, mais pour l’accélérer.
Nous autres Européens prenons également nos précautions. Nous nous préparons à cette nouvelle ère. Ce faisant, nous arrivons à des conclusions différentes de celles, par exemple, de l’administration américaine à Washington.
Notre première tâche, notre tâche en tant qu’Européens et, bien sûr, en tant qu’Allemands, est aujourd’hui de reconnaître cette nouvelle réalité. Cela ne signifie pas pour autant que nous l’acceptons comme une fatalité. Nous ne sommes pas à la merci de ce monde. Nous pouvons le façonner.
Je n’en ai aucun doute. Nous préserverons nos intérêts et nos valeurs dans ce monde, du moins si nous nous soutenons résolument, collectivement et faisons confiance à nos propres forces.
Ainsi, nous traverserons la tempête et préserverons notre liberté. Nous ouvrirons de nouvelles perspectives, saisirons de nouvelles opportunités et, si nous agissons avec justesse, nous sortirons même plus forts de cette épreuve. Mesdames et Messieurs, en toute lucidité, nous devons d’abord considérer nos objectifs, puis nos possibilités.
Les grands objectifs de la politique étrangère et de sécurité allemande découlent de notre Loi fondamentale, de notre histoire et de notre géographie. Et par-dessus tout, il y a notre liberté. Notre sécurité rend cette liberté possible. Notre puissance économique est au service de cette liberté.
La Loi fondamentale, l’Histoire et la géographie nous incitent à toujours penser en termes européens lorsque nous définissons nos objectifs. Cette orientation correspond à nos intérêts. C’est la seule façon d’offrir les meilleures perspectives à notre pays. La politique étrangère allemande, et sa politique de sécurité en particulier, sont profondément ancrées en Europe, et cette Europe est aujourd’hui plus précieuse que jamais.
La manière dont nous poursuivons nos objectifs doit désormais être en adéquation avec nos capacités. Soyons francs : au regard de sa puissance, la politique étrangère allemande de ces dernières décennies a, pour ainsi dire, été excessivement normative. Animée des meilleures intentions, elle a critiqué les violations de l’ordre international dans le monde entier. Elle a souvent mis en garde, rappelé à l’ordre et réprimandé, mais sans suffisamment se préoccuper du manque fréquent de moyens pour remédier à la situation. Cet écart entre aspirations et possibilités s’est trop creusé. Nous devons le réduire, et c’est la seule façon de mieux appréhender la réalité. Faisons donc le point sur nos capacités.
Un exemple éloquent : le produit intérieur brut de la Russie s’élève actuellement à environ 2 000 milliards d’euros. Celui de l’Union européenne est près de dix fois supérieur. Pourtant, l’Europe n’est pas dix fois plus puissante que la Russie aujourd’hui. Notre potentiel militaire, politique, économique et technologique est immense, mais nous sommes loin de l’avoir pleinement exploité. Par conséquent, l’essentiel est désormais le suivant : Nous devons changer notre façon de penser. Nous avons compris qu’à l’ère des grandes puissances, notre liberté n’est plus acquise. Elle est menacée. Il faudra de la détermination et de la volonté pour la préserver. Cela exigera d’être prêt à emprunter de nouvelles voies, à accepter le changement et, oui, même à faire des sacrifices. Et non pas un jour, mais maintenant.
Pour des raisons impérieuses, en Allemagne, nous prenons le pouvoir de l’État très au sérieux. Depuis 1945, l’idée qu’il nous fallait contenir ce pouvoir a été profondément ancrée dans notre pensée.
Permettez-moi d’ajouter : ce n’est pas seulement un excès de pouvoir de l’État qui détruit les fondements de notre liberté. Un pouvoir de l’État insuffisant conduit au même résultat, même si c’est par un chemin différent. Et cette question a une dimension profondément européenne. Puis-je le citer ? Il y a quinze ans, Radek Sikorski écrivait dans l’ouvrage collectif allemand : « Je crains moins la puissance allemande que son inaction. » Cela aussi fait partie de notre responsabilité, qui découle de notre constitution, de notre histoire et de notre géographie. Nous assumons cette responsabilité.
Friedrich Merz épouse, ici en matière intérieure, une vision également gaullienne de l’État fort capable d’agir mondialement, plutôt différente du modèle de l’État dans la pensée ordolibérale prédominant à la CDU. Cependant dans le reste du discours, le chancelier se fait plutôt le chantre de la dérégulation et d’un recul des normes.
À cette fin, il nous faut une stratégie qui résolve un dilemme évident. La réorganisation du monde par les grandes puissances s’opère plus rapidement et plus profondément que nous ne pouvons nous renforcer. Pour cette seule raison, je ne suis pas convaincu par l’appel, parfois trop instinctif, à ce que l’Europe abandonne purement et simplement son partenariat avec les États-Unis.
Mesdames et Messieurs, je comprends le malaise et les doutes que suscitent de telles demandes. J’en partage même certains. Pourtant, ces demandes ne sont pas mûrement réfléchies. Elles ignorent tout simplement les dures réalités géopolitiques de l’Europe et sous-estiment le potentiel que recèle encore notre partenariat avec les États-Unis, malgré toutes les difficultés.
Il ne suffira donc pas de réagir avec la plus grande habileté rhétorique possible aux manœuvres et aux caprices des grandes puissances. En cette période difficile, nous définissons notre propre programme. Nous nous concentrons sur nous-mêmes. Ce programme prend forme. Comment pourrait-il en être autrement ? Et pourtant, sa réalisation est déjà bien engagée. Nous utilisons la pression que nous subissons pour créer quelque chose de nouveau et, espérons-le, de positif. Cependant, la politique des grandes puissances en Europe n’est pas une option pour l’Allemagne.
Un leadership fondé sur le partenariat, oui. Des fantasmes hégémoniques ? Non, nous autres Allemands n’agirons plus jamais seuls. C’est une leçon durable que nous avons apprise.
Nous affirmons notre liberté avec nos voisins, uniquement avec nos voisins, nos alliés et nos partenaires. Nous nous appuyons sur notre force, notre souveraineté et notre capacité de solidarité en Europe. Nous le faisons avec un réalisme fondé sur des principes.
Mesdames et Messieurs, si je puis me permettre, ce programme de liberté repose sur quatre piliers.
Premièrement, nous nous renforçons militairement, politiquement, économiquement et technologiquement. Ce faisant, nous réduisons nos dépendances et notre vulnérabilité. Le renforcement de l’Europe au sein de l’OTAN est notre priorité absolue. Nous investissons massivement dans une dissuasion crédible. Pour rappel, l’Allemagne a amendé sa Constitution. Lors du sommet de l’OTAN à La Haye en juin dernier, la quasi-totalité des alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur produit intérieur brut à la sécurité. L’Allemagne, à elle seule, investira plusieurs centaines de milliards d’euros dans les années à venir. Nous soutenons l’Ukraine dans sa courageuse résistance à l’impérialisme russe. Nous agissons sur les plans diplomatique, politique, économique, mais aussi, bien sûr, militaire. Par ailleurs, depuis un an, l’Allemagne et l’Europe exercent un leadership prépondérant dans ce dossier. Nous avons infligé à Moscou des pertes et des coûts immenses. Si Moscou finit par accepter la paix, ce sera aussi grâce à cela, car c’est une expression de la force de l’Europe. Nous avons lancé d’importants projets d’acquisition d’armements conventionnels, allant de la défense aérienne aux frappes de précision en profondeur grâce à la technologie satellitaire. Nous revitalisons notre industrie de défense. De nouvelles usines ouvrent, de nouveaux emplois sont créés et de nouvelles technologies émergent. Comme l’a déclaré le ministre-président de Bavière, ici même, autour de Munich, par exemple, un pôle d’entreprises de technologies de défense hautement innovantes est en plein essor, développant des technologies de rupture, certaines en étroite collaboration avec l’Ukraine. Monsieur le ministre de la Défense, la réforme de nos forces armées est en cours. Si nécessaire, nous procéderons à des ajustements. Nous renforçons le flanc Est de l’OTAN. À cette fin, notre brigade est déployée en Lituanie – la première fois dans l’histoire de la Bundeswehr qu’une unité d’une telle dimension est déployée hors de notre territoire. Nous assurerons une sécurité accrue dans le Grand Nord. Les premiers Eurofighters allemands ont été désignés, et d’autres suivront. Nous ferons de la Bundeswehr – je l’ai souvent dit, et je le répète ici – l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, et ce, le plus rapidement possible. Une armée capable de tenir bon si nécessaire.
Parallèlement, nous renforçons la résilience de notre société et de notre économie. Nous mettons en place de nouvelles lois pour sécuriser nos réseaux et nos infrastructures critiques contre les attaques hybrides. Nous créons des chaînes d’approvisionnement résilientes et réduisons notre dépendance aux matières premières, aux produits essentiels et aux technologies. Nous protégeons notre ordre libre et démocratique contre ses ennemis tant intérieurs qu’extérieurs. Nous renforcerons notamment nos services de renseignement. Dans ce nouveau monde, la politique de compétitivité est indissociable de la politique de sécurité, et la politique de sécurité est indissociable de la politique de la compétitivité. Toutes deux servent notre liberté. C’est précisément pourquoi nous voulons être des moteurs de progrès dans les technologies d’avenir. L’intelligence artificielle y jouera un rôle clé.
Deuxièmement, nous renforçons l’Europe. Une Europe souveraine est notre meilleure réponse à cette nouvelle ère. Unir et renforcer l’Europe est notre priorité absolue aujourd’hui. Notre Europe doit se concentrer sur l’essentiel : préserver et renforcer notre liberté, notre sécurité et notre compétitivité. Nous devons mettre un terme à la prolifération des bureaucraties et des réglementations européennes. Les normes européennes ne doivent pas nous entraver au point de paralyser et de freiner notre compétitivité. Elles doivent au contraire mettre en valeur nos atouts. Elles doivent stimuler l’innovation et l’esprit d’entreprise, encourager l’investissement et récompenser la créativité. L’Europe ne doit pas se retrancher derrière une logique d’évitement des risques. L’Europe doit créer des opportunités et libérer son potentiel. Chère Ursula von der Leyen, nous avons longuement discuté de ces questions hier avec les chefs d’État et de gouvernement européens, et nous élaborons désormais ensemble une feuille de route commune pour une Europe forte et souveraine. L’Europe doit devenir une force politique mondiale dotée de sa propre stratégie de sécurité. Et, pour rappel : l’article 42 du traité sur l’Union européenne nous engage à nous entraider en cas d’attaque armée en Europe. Nous devons maintenant définir comment nous entendons organiser cela au niveau européen. Non pas pour remplacer l’OTAN, mais comme un pilier solide et autonome au sein de l’alliance. J’ai entamé avec le président français Emmanuel Macron des discussions sur la dissuasion nucléaire européenne.
Mesdames et Messieurs, soyons clairs : nous respectons nos obligations juridiques. Nous nous y conformons pleinement dans le cadre de nos accords de partage nucléaire au sein de l’OTAN et nous ne permettrons pas l’émergence de zones de sécurité inégales en Europe. L’industrie européenne de défense doit, quant à elle, tenir ses promesses. Nous allons donc organiser la normalisation, la mise à l’échelle et la simplification des systèmes d’armes au niveau européen. Cela libérera un potentiel considérable et nous permettra de traduire cette force en une présence extérieure unifiée, incluant nos partenaires stratégiques. Cela passe notamment par une politique commerciale forte. L’accord Mercosur entre l’Union européenne et quatre États d’Amérique du Sud sera appliqué à titre provisoire. Oui, c’est là une bonne décision de la Commission européenne. L’accord de libre-échange avec l’Inde a été finalisé. D’autres accords suivront, rapidement je l’espère. Sur le plan diplomatique, nous, en Europe, accomplissons donc un exploit remarquable ces jours-ci. Cela se manifeste également dans notre action pour la paix en Ukraine. Là où l’agilité est de mise, nous avançons par petits groupes avec l’E3 – c’est-à-dire avec l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni – mais aussi avec l’Italie et la Pologne, qui sont les meneurs de jeu en Europe. Nous savons qu’à long terme, nous ne réussirons que si nous entraînons les autres Européens dans notre sillage. C’est ce que nous faisons, et pour nous, Allemands, il n’y a pas d’autre solution. Nous sommes le cœur de l’Europe. Si l’Europe se déchire, l’Allemagne se déchirera aussi. Mais j’en appelle également à nos partenaires : prenez conscience de la gravité de la situation ; vous aussi, contribuez à bâtir une Europe forte et souveraine.
Et enfin, troisièmement : nous voulons établir un nouveau partenariat transatlantique. Permettez-moi de commencer par une vérité dérangeante. Un fossé, une profonde fracture, s’est creusé entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique. Le vice-président J. D. Vance l’a déclaré ici même à Munich il y a un an. Son analyse était juste. La guerre culturelle du mouvement MAGA aux États-Unis, n’a rien à voir avec notre liberté d’expression ; notre liberté s’arrête là, lorsque ce discours s’attaque à la dignité humaine et à la Loi fondamentale. Nous ne croyons ni aux droits de douane ni au protectionnisme, mais au libre-échange, et nous soutenons les accords climatiques et l’Organisation mondiale de la santé car nous sommes convaincus que nous ne pouvons relever les défis mondiaux qu’ensemble. Or, le partenariat transatlantique semble avoir perdu de son évidence. D’abord aux États-Unis, puis ici en Europe, et sans doute aussi dans cette salle. Mesdames et Messieurs, si notre partenariat veut avoir un avenir, nous devons le redéfinir à deux égards. Cette réévaluation doit être concrète, non abstraite. Nous devons parvenir à cette conclusion par-delà l’Atlantique : ensemble, nous sommes plus forts. Nous, Européens, savons combien est précieuse la confiance sur laquelle repose l’OTAN. À l’ère des grandes puissances, les États-Unis, eux aussi, dépendront de cette confiance. Même eux atteignent les limites de leur propre pouvoir lorsqu’ils agissent unilatéralement, comme le soulignent les stratèges du Pentagone. En tout cas, cela semble clair. L’OTAN n’est pas seulement notre atout concurrentiel, mais aussi le vôtre, chers amis américains.
Dans ce paragraphe le chancelier quitte le domaine strict des relations internationales et assume une confrontation idéologique frontale avec le projet politique de la mouvance MAGA.
Merz sous-entend par ailleurs qu’il y aurait un risque de surextension impériale (imperial overstretch, selon l’expression de Paul Kennedy) américaine si les États-Unis entendent sortir de l’OTAN. L’armée américaine dispose d’environ 40 bases sur le sol allemand pour environ 50 000 d’hommes. La base aérienne de Ramstein près de Kaiserslautern en Rhénanie-Palatinat, est l’un des principaux sites logistiques militaires. Le paragraphe suivant est répété en anglais.
Pour nos compatriotes américains, je vais paraphraser en anglais : depuis plus de trois générations, la confiance entre alliés et amis est ce qui a fait de l’OTAN l’alliance la plus forte de tous les temps. L’Europe est pleinement consciente de sa valeur. En période de rivalité entre grandes puissances, même les États-Unis ne sont pas assez puissants pour tout faire seuls. Chers amis, l’appartenance à l’OTAN est un atout concurrentiel non seulement pour l’Europe, mais aussi pour les États-Unis. Alors, réparons et ravivons ensemble la confiance transatlantique. Nous, Européens, faisons notre part dès maintenant.
À partir d’ici, Merz cesse de parler en anglais.
Et je voudrais reprendre les mots de Wolfgang Ischinger : « Les autocraties peuvent avoir des partisans. Les démocraties ont des partenaires et des alliés. »
Cette phrase, d’ailleurs, s’applique aussi à nous, Européens. Un véritable allié prend ses obligations au sérieux. Personne ne nous a contraints à la dépendance excessive envers les États-Unis dans laquelle nous nous sommes récemment trouvés. Cette immaturité était de notre propre fait. Mais nous tournons la page dès maintenant, et de préférence au plus vite. Nous n’y parvenons pas en abandonnant l’OTAN. Nous y parvenons en bâtissant un pilier européen fort et autonome, au sein de l’alliance et dans notre propre intérêt. Et ce nouveau départ, Mesdames et Messieurs, est juste en toutes circonstances. Il est juste même si les États-Unis continuent de prendre leurs distances. Il est juste tant que nous ne pouvons garantir notre sécurité par nous-mêmes. Nous le pouvons. Et c’est, en définitive, la bonne approche pour rétablir un partenariat transatlantique plus sain.
Je pense qu’à l’avenir, nos désaccords seront plus fréquents qu’auparavant. Nous devrons négocier, et peut-être même débattre plus souvent, de la voie à suivre. Si nous le faisons avec une force, un respect et une dignité renouvelés, ce sera bénéfique pour les deux parties. J’ai d’ailleurs perçu cela lors des discussions sur le Groenland que nous avons eues ces dernières semaines. Je m’adresse en particulier à Mette Frederiksen, la Première ministre danoise, qui sait pouvoir compter sur la solidarité européenne sans la moindre réserve.
Quatrièmement, et surtout, nous tissons un solide réseau de partenariats mondiaux. Si importants que demeurent pour nous l’intégration européenne et le partenariat transatlantique, ils ne suffiront plus à préserver notre liberté. Le partenariat n’est pas un concept absolu. Il n’exige pas un accord total sur toutes les valeurs et tous les intérêts. C’est d’ailleurs l’un des enseignements de ces derniers jours, semaines et mois. C’est ainsi que nous abordons de nouveaux partenaires avec lesquels nous partageons des préoccupations certes importantes, mais pas toutes. Cela nous permet d’éviter les dépendances et les risques, tout en ouvrant des perspectives pour les deux parties. Cela protège notre liberté. Le Canada, le Japon, la Turquie, l’Inde et le Brésil joueront un rôle clé à cet égard. Il en sera de même pour l’Afrique du Sud, les États du Golfe et d’autres pays. Nous souhaitons tisser des liens plus étroits avec ces pays, fondés sur le respect mutuel et dans une perspective de long terme. Nous partageons un intérêt fondamental pour un ordre politique où nous pouvons compter sur des accords, où nous nous engageons à résoudre conjointement les problèmes mondiaux et, surtout, où nous réglons les conflits pacifiquement.
Dans le quatrième et dernier volet du discours sont énumérés quelques partenaires pour l’Europe, des pays nommés comme partenaires potentiels dans une relation dénuée de toute prétention idéologique : Japon, Canada, mais aussi Turquie et Pays du Golfe. Trois pays du BRICS sont nommés : Brésil, Inde et Afrique du Sud, sans doute une volonté d’éloigner ces pays considérés comme fréquentables de l’orbite de Moscou et Pékin. Merz s’abstient ici d’évoquer un partenariat avec Pékin, contrairement à la formule qui avait cours en Europe il y a quelques années encore d’une Chine à la fois « partenaire, concurrent et rivale systémique ».
Nous partageons l’expérience que le droit international et les organisations internationales servent notre souveraineté, notre indépendance et, en effet, notre liberté. Nous, Allemands, savons qu’un monde où seule la force compte serait un monde sombre.
Notre pays a suivi cette voie au XXe siècle, jusqu’à sa fin amère et désastreuse. Aujourd’hui, nous nous engageons sur une voie différente et meilleure. Notre plus grande force réside dans notre capacité à bâtir des partenariats, des alliances et des organisations fondés sur le droit et les règles, sur le respect et la confiance, et animés par la foi en la force de la liberté. Après 1945, ce sont avant tout nos amis américains qui nous ont inspirés, nous autres Allemands, avec cette idée puissante et éclairée. Nous ne l’oublierons jamais.
Sur ce fondement, l’OTAN est devenue l’alliance politique la plus forte de l’Histoire. Nous restons fidèles à cet idéal. Avec toute notre énergie et notre passion, avec dignité et solidarité, avec créativité et courage, nous portons cet idéal dans cette nouvelle ère, afin qu’elle ne s’assombrisse pas, mais soit, Mesdames et Messieurs, une période faste pour nous, et surtout pour la génération de nos enfants et petits-enfants, qui comptent sur nous pour agir avec justesse en ces jours et ces semaines. Nous sommes déterminés à y parvenir.
L’article Le tournant gaulliste de Friedrich Merz : le discours de Munich est apparu en premier sur Le Grand Continent.
13.02.2026 à 06:00
Si Trump lâchait l'Europe en se repliant sur « son hémisphère », il faudrait défendre un continent et un océan sans Washington.
Moins lourde que l’OTAN mais plus robuste face à l'hypothèse d'un retrait américain, une architecture de sécurité en réseau, fondée sur la multiplication et l’interconnexion des coalitions de volontaires pourrait permettre de se protéger sans les États-Unis.
Le chercheur Justin Massie propose un modèle de recomposition stratégique.
L’article L’Europe et le Canada après l’OTAN : penser la sécurité euro-atlantique sans Washington est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Vous nous lisez tous les jours et vous souhaitez soutenir une rédaction jeune, européenne et indépendante ? Sautez le pas et découvrez toutes nos offres pour s’abonner au Grand Continent
Alors que Donald Trump a en apparence renoncé à recourir à la force pour s’accaparer le Groenland, plusieurs dirigeants du monde occidental, rassurés, ont pu croire à la sauvegarde de l’OTAN. Pourtant, c’est sans doute trop espérer. Le répit qu’accorde le président américain ne doit pas être interprété comme un retour à la normale mais plutôt comme une accalmie fragile dans un contexte de rupture profonde et durable de l’architecture de sécurité transatlantique.
Le Premier ministre canadien Mark Carney a fait preuve de lucidité dans son discours à Davos : « L’ordre ancien ne sera pas rétabli. Nous ne devons pas le pleurer. La nostalgie n’est pas une stratégie. »
Ce diagnostic est sans équivoque : le choc n’est ni conjoncturel ni réversible à court terme. Nous sommes témoins d’un changement de paradigme, dont les effets structurants continueront de se faire sentir bien au-delà des contingences liées à l’humeur instable du quarante-septième président des États-Unis.
Certains pensent que l’Alliance atlantique va durer 7 tandis que d’autres plaident pour une stratégie d’apaisement, fondée sur l’idée qu’il serait nécessaire de préserver la relation avec les États-Unis « même si cela s’avère beaucoup plus difficile que jamais » 8. Une telle attitude est compréhensible du fait de la crainte de contribuer à une prophétie autoréalisatrice : il est effectivement inutile de rompre volontairement les liens de défense avec les États-Unis tant que ces derniers n’y mettent pas fin.
Si cette attitude est légitime, elle n’exige cependant pas de maintenir un statu quo qui consisterait à négliger de préparer l’après-OTAN. Il serait en effet irresponsable pour l’Europe et le Canada de ne pas planifier, ensemble, la défense de la communauté euro-atlantique dans l’hypothèse où les États-Unis retirent ou diminuent sensiblement leur soutien 9.
Renoncer à cette préparation relèverait d’une dangereuse illusion : trop de lignes rouges ont été franchies. La communauté de sécurité transatlantique — fondée sur la confiance mutuelle, la solidarité en cas d’agression externe et l’impensable usage de la force entre alliés — n’existe plus et nous aurions tort d’ajouter de la division transatlantique en ne pensant pas conjointement le futur d’une architecture de sécurité des deux côtés de l’océan Atlantique — sans Washington.
Il est en effet désormais légitime de douter que les États-Unis honoreraient leurs engagements envers leurs alliés en cas d’agression : c’est d’ailleurs ce que suggère la Stratégie de défense nationale de la seconde administration Trump — confirmée par la perspective d’une OTAN 3.0 exposée par Elbridge Colby à Bruxelles hier —, qui indique que les Européens devront « assumer la responsabilité principale de la défense conventionnelle de l’Europe, avec un soutien américain essentiel mais plus limité ». Sans signifier l’abandon formel du principe de défense collective par Washington, cette inflexion le rend, d’une part, conditionnel à l’appréciation personnelle du président américain et, d’autre part, confirme le déclassement stratégique de l’Europe dans la hiérarchie des priorités américaines, désormais dominée par l’hémisphère occidental et l’Indopacifique.
Ce transfert de la responsabilité de la sécurité du continent sur les épaules des Européens inclut en outre le soutien militaire et économique à apporter à l’Ukraine face à la Russie et, lorsque la guerre prendra fin, les efforts pour sécuriser le territoire ukrainien. Pour illustrer l’ampleur que représente un tel effort, il aurait fallu, pour le mener à bien, remplacer les près de 66 milliards d’euros de fournitures militaires accordées par Washington à Kiev entre 2022 et 2025 10. Plus encore, l’International Institute for Strategic Studies a évalué les coûts pour défendre l’Europe sans les États-Unis à mille milliards de dollars américains, engagés sur une période de vingt-cinq ans 11.
La question n’est plus de savoir s’il faut préparer l’après-OTAN, mais à quelle vitesse et avec quel degré de lucidité les alliés accepteront d’en assumer les coûts et les responsabilités.
Justin Massie
Non seulement l’essence de l’OTAN — l’engagement américain pour assurer la protection de l’Europe contre une agression externe — est remise en question, mais il est désormais possible d’imaginer que l’agression pourrait venir des États-Unis eux-mêmes.
Le Canada et le Danemark ont été pris pour cibles par Washington, qui désire imposer une hégémonie étatsunienne sur l’ensemble de l’hémisphère « occidental » — du Groenland à la Terre de Feu — par le recours à la coercition économique et à la force militaire si nécessaire. L’administration Trump multiplie les menaces d’annexion de ces deux territoires s’ils ne s’alignent pas totalement sur les exigences américaines afin d’assurer la défense de « leur » espace : ces pressions vont de la demande de cession de la souveraineté de la base militaire de Pituffik 12 à la menace de violer l’espace aérien canadien si Ottawa renonce à sa décision d’acheter 88 avions F-35 13, en passant par le soutien apporté à des mouvements sécessionnistes en Alberta 14 et au Groenland 15.
Dans ces circonstances, persister à fonder la sécurité européenne et canadienne sur l’automaticité du parapluie américain relève d’une illusion stratégique aux conséquences potentiellement existentielles.
La crise transatlantique actuelle met en lumière les causes profondes de la rupture — des causes structurelles qui vont bien au-delà de la seule personnalité de Donald Trump.
Certes, l’imprévisibilité calculée du président des États-Unis, son narcissisme et sa propension à choquer jouent un rôle central. Cette tendance dépasse pourtant largement Trump : le mouvement MAGA, qui recueille encore la moitié des appuis au sein du Parti républicain 16, fait sien le mantra « America First » et soutient une politique étrangère fondée sur l’idée de « paix par la force » 17. Plus d’un quart des membres de ce mouvement sont même favorables à l’usage de la force contre le Groenland 18.
Aux États-Unis, les contre-pouvoirs sociétaux existent, mais ils demeurent faibles, fragmentés et insuffisamment mobilisés pour infléchir la trajectoire stratégique du pays. Il est inquiétant que l’idée d’attaquer un allié historique des États-Unis n’ait pas suscité davantage de hauts cris au sein de la société et des institutions étatsuniennes : la crise de légitimité que traversent ces dernières y est certainement pour quelque chose 19.
Si le recul apparent du président Trump sur le Groenland peut s’expliquer par des raisons pragmatiques, telle que l’anticipation de coûts électoraux 20 et économiques 21 trop élevés, la trame de fond guidant l’administration Trump demeure ferme : protectionnisme, nativisme et priorisation des intérêts américains définis de manière très égoïste, sans égard pour les alliés.
Deux courants structurent désormais la pensée stratégique dominante à Washington 22.
Tandis que les prioritizers estiment que la Chine constitue la menace centrale et qu’il faut, pour y faire face, réduire les engagements ailleurs — quitte à abandonner des alliés ou à les placer dans une relation de dépendance stratégique —, les restrainers, souvent issus du noyau dur MAGA, prônent un recentrage radical sur le continent américain pour s’attaquer d’abord aux menaces intérieures perçues que sont l’immigration, la désindustrialisation et la perte de pouvoir d’achat.
Force est de constater qu’aucun de ces courants ne propose une alliance transatlantique forte : tous deux actent, de fait, la rupture du lien de confiance.
Dans ces conditions, il serait irresponsable pour les alliés militaires des États-Unis de continuer à fonder la sécurité transatlantique sur l’OTAN : les fondations de l’Alliance sont fissurées et l’édifice pourrait s’effondrer au gré d’une décision présidentielle 23. Le « transfert de fardeau » (burden shifting) des États-Unis vers leurs alliés peut apparaître comme un moindre mal par rapport à une prédation ouverte des premiers, mais il laisse tout de même ces alliés livrés à eux-mêmes ou, a minima, forcés de s’interroger s’ils pourraient être lâchés.
À terme, la multiplication et l’interconnexion des coalitions pourrait esquisser une architecture de sécurité en réseau, moins lourde que l’OTAN mais plus robuste face au retrait américain.
Justin Massie
Dans un tel contexte, il est impératif de travailler, dans l’urgence, à la mise en place d’une structure de sécurité transatlantique autonome, capable d’assurer la crédibilité de la dissuasion conventionnelle et la conduite d’opérations de défense sans dépendance structurelle envers Washington.
Trois modèles semblent envisageables.
Le premier est celui d’une européanisation de l’OTAN en transformant l’Alliance de l’intérieur 24 : elle passerait notamment par le remplacement des officiers américains aux postes de commandement de l’OTAN par des Européens ou des Canadiens 25. Le Supreme Allied Command Europe (SACEUR), les commandements régionaux de forces interarmées (Joint Force Command, JFC) de Naples et de Norfolk, ainsi que les commandements des domaines aérien (Aircom, basé à Ramstein), terrestre (Landcom, basé à Izmir) et maritime (Marcom, basé à Northwood) seraient ainsi progressivement transférés.
Cette option présente l’avantage de s’appuyer sur des structures de commandement éprouvées, des standards opérationnels communs et un système de planification de défense déjà existant. Elle souffre toutefois de faiblesses majeures : la nécessité paralysante de décisions prises à l’unanimité 26, l’absence de politique industrielle et commerciale intégrée entre membres de l’OTAN, et surtout la difficulté politique d’« indiquer la sortie » aux États-Unis sans provoquer une crise ouverte. C’est en effet le paradoxe de la situation d’ambiguïté stratégique dans laquelle l’administration Trump plonge les Européens : sans quitter formellement les structures de la l’Alliance, elle laisse aux autres partenaires l’initiative de tout bouleversement institutionnel, créant une situation de paralysie dangereuse. La nouvelle répartition des commandements otaniens de Naples à l’Italie et de Northfolk au Britanniques — le premier responsable des opérations en Méditerranée, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le second des opérations dans le Grand Nord — illustre cette situation. Les Européens auront la responsabilité de coordonner les opérations et les exercices dans ces régions, mais ils seront secondés d’un chef d’état-major adjoint américain, chargé des opérations. Les Américains préserveront également le commandement suprême des opérations alliées ainsi que les commandements terrestre et aérien, et dirigeront en plus le commandement de composante maritime. En somme, loin d’instaurer une véritable européanisation de l’Alliance, cette redistribution maintient la centralité américaine dans l’architecture de commandement, en dépit du discours sur un transfert accru de responsabilités aux Européens.
Le second modèle pour repenser l’architecture de défense post-OTAN repose sur un renforcement substantiel de l’Union à travers la construction d’un pilier européen de sécurité indépendant de l’Alliance. Les propositions en ce sens — soutien à des champions industriels européens, budgets de défense mutualisés, capacité d’anticipation doctrinale et création d’un véritable Conseil de sécurité, voire d’une armée européenne — sont ambitieuses et cohérentes 27. Leur mise en œuvre suppose toutefois une volonté politique de fédéralisation que peu d’États membres sont aujourd’hui prêts à assumer jusqu’au bout 28.
Cette approche soulève aussi d’autres difficultés : elle demeure largement structurelle et peine à répondre aux défis opérationnels immédiats que sont des forces communes, une planification stratégique conjointe et une déployabilité réelle.
Alors que les divisions observées sur des dossiers comme le Groenland — où seuls six États membres de l’Union ont déployé des troupes — illustrent l’absence persistante d’une vision stratégique européenne unifiée, un marché de la défense fortement réglementé, fondé sur la libre concurrence au sein du marché commun, limite aussi les possibilités de consolidation industrielle et entretient la fragmentation capacitaire 29. De même, un pilier européen de défense pourrait marginaliser des alliés essentiels extérieurs à l’Union — comme le Royaume-Uni, le Canada, la Norvège et la Turquie. Pour ces deux raisons, cette approche ne peut constituer, à elle seule, le socle d’une architecture de défense crédible.
Le troisième modèle de défense, celui des coalitions de volontaires, apparaît aujourd’hui comme le plus pragmatique 30.
Fondé sur un minilatéralisme assumé, il permet un partage du fardeau à géométrie variable selon les théâtres, les opérations ou les priorités politiques.
La flexibilité d’un tel modèle dépend de la perception commune de la menace, de cultures stratégiques convergentes et d’un sentiment d’urgence partagé : les coalitions se distinguent par leur agilité, leur réactivité et leur crédibilité opérationnelle, comme l’illustrent la Coalition des volontaires pour l’Ukraine 31, le déploiement de forces européennes au Groenland, la Joint Expeditionary Force, ou encore la NORDEFCO. Le développement d’initiatives telles que l’opération Arctic Sentry de l’OTAN au Groenland — s’inspirant de l’opération Baltic Sentry visant à lutter contre les sabotages d’infrastructures critiques en mer Baltique — offre une réponse agile, rapide et adaptée aux intérêts convergents d’une poignée d’alliés. Ce modèle offre ainsi une solution pragmatique pour mettre en œuvre une défense euro-atlantique crédible entre alliés désirant se prémunir contre le choc du désengagement américain.
Les coalitions de volontaires ouvrent également des perspectives en matière de politique industrielle. Sans nier les risques de fragmentation et de compétition entre industries nationales, elles pourraient permettre la constitution de consortiums compétitifs, l’ouverture à des partenaires non-membres de l’Union — tels le Canada et le Royaume-Uni — et l’émergence de champions transnationaux sur des capacités clefs : munitions, missiles, chars de combat, avions de chasse, drones, défenses aériennes ou capacités satellitaires. L’objectif n’est pas le développement économique en soi, mais la capacité à soutenir des opérations autonomes, grâce à des acquisitions conjointes, une R&D coordonnée et des chaînes de production résilientes entre alliés fiables, capables de monter en puissance rapide en cas de crise.
Aucun des courants structurant la pensée stratégique à Washington ne propose une alliance transatlantique forte : tous actent, de fait, la rupture du lien de confiance.
Justin Massie
Au-delà de leur utilité opérationnelle immédiate, les coalitions de volontaires peuvent servir de laboratoires institutionnels pour acter l’après-OTAN. En agrégeant progressivement des fonctions essentielles, telles que la planification stratégique conjointe, des états-majors intégrés ad hoc ou des mécanismes communs de financement et de soutien logistique, elles permettent de tester, sans passage contraignant à une échelle fédérale et sans « montrer la porte » aux États-Unis, des formes avancées d’intégration militaire entre alliés partageant la même lecture de la menace.
Cette dynamique incrémentale réduit les coûts politiques de l’intégration, tout en créant des faits accomplis difficilement réversibles dans le domaine des capacités. À terme, la multiplication et l’interconnexion des coalitions pourrait esquisser une architecture de sécurité en réseau, moins lourde que l’OTAN mais plus robuste face au retrait américain, fondée sur la redondance, la spécialisation fonctionnelle et la solidarité entre États prêts à assumer concrètement les risques de la défense collective. Si les tourments entourant les programmes d’avions de combat de sixième génération et de drones illustrent les difficultés à former des coalitions durables — du fait de besoins opérationnels divergents et de logiques de concurrence industrielle — il n’en demeure pas moins que ce modèle constitue aujourd’hui la voie la plus crédible pour structurer, dès aujourd’hui, l’après-OTAN.
Penser l’architecture de sécurité euro-atlantique sans les États-Unis ne consiste pas à se pencher sur un scénario théorique ou conduire un exercice de provocation stratégique. Cette réflexion est une nécessité politique et militaire dictée par l’érosion durable du lien de confiance transatlantique. Face à l’incertitude américaine, la réponse la plus crédible ne réside ni dans l’attentisme ni dans la recherche illusoire d’un substitut institutionnel unique, mais dans la capacité des Européens et du Canada à agir ensemble, de manière autonome et pragmatique.
L’après-OTAN ne signifie pas la fin de toute coopération transatlantique, au contraire. Mais penser ce nouveau cadre impose une refondation lucide des compromis de sécurité. La priorité ne peut plus être la préservation symbolique d’un ordre hérité. Elle doit passer par la construction de capacités politiques, industrielles et militaires capables de répondre à un monde où la garantie américaine ne peut plus être tenue pour acquise.
Les coalitions de volontaires offrent aujourd’hui le cadre le plus réaliste pour assurer cette transition : elles sont suffisamment flexibles pour répondre à l’urgence et suffisamment structurantes pour préfigurer une nouvelle architecture de sécurité.
L’article L’Europe et le Canada après l’OTAN : penser la sécurité euro-atlantique sans Washington est apparu en premier sur Le Grand Continent.
04.02.2026 à 06:00
L’Estonie a été l’une des voix clefs de la résistance européenne face à Poutine.
Alors que les négociations de paix sur l'Ukraine reprennent aujourd'hui, Tallinn cherche à penser l'après.
Sous-secrétaire aux Affaires politiques d’Estonie et ancien ambassadeur en Pologne, Martin Roger nous expose la stratégie estonienne.
L’article Penser la fin de la guerre d’Ukraine : la proposition de l’Estonie est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Pour continuer à nous lire et nous soutenir, découvrez nos offres d’abonnement au Grand Continent
L’agression russe contre l’Ukraine est la plus grande menace en matière de sécurité à laquelle nous sommes confrontés en tant qu’Estoniens, en tant qu’Européens et en tant que famille euro-atlantique. La manière dont cette guerre se terminera — et bien sûr nous souhaitons qu’elle se termine par une paix juste et durable — déterminera non seulement l’avenir de l’Ukraine, mais la sécurité européenne pour des décennies.
La façon dont prendra fin la guerre en Ukraine revêt donc une importance existentielle pour nous.
L’Estonie promeut un plan en deux points.
Le premier consiste à maintenir la pression sur la Russie et le second à soutenir l’Ukraine dans ses efforts pour contenir l’agression. Il est important de montrer notre détermination à soutenir l’Ukraine mais aussi notre capacité à faire pression sur la Russie à long terme — car même si cette terrible guerre prend fin, nous continuerons à être menacés par la Russie.
Au sein de l’Union, nous sommes en première ligne pour demander de nouvelles sanctions. Nous travaillons d’arrache-pied pour mettre en place le 20e paquet dès que possible, dans l’idéal dès le mois prochain.
Nous examinons également d’autres moyens de faire pression sur Vladimir Poutine. Outre les sanctions, nous pouvons imposer des droits de douane sur certains produits, comme nous en avons discuté, afin d’entraver la flotte fantôme. La France a pris des mesures importantes dans ce domaine.
Ce dont les Européens ont besoin, c’est de confiance en eux. Nous sommes aujourd’hui des nations prospères et pouvons assumer la responsabilité principale de la sécurité du continent.
Martin Roger
Nous nous sommes engagés à soutenir l’Ukraine sur le long terme en consacrant au moins 0,25 % de notre PIB annuel à la résistance militaire du pays. L’année dernière, nous avons consacré 0,35 % de notre PIB à cet effort. Nous le faisons parallèlement à d’importants investissements dans la défense, auxquels nous avons consacré plus de 5 % de notre PIB cette année.
Le problème, c’est que Vladimir Poutine n’a pas changé ses objectifs maximalistes. Il veut toujours conquérir l’Ukraine, la soumettre en tant que nation et remodeler l’architecture de sécurité européenne.
Nous devons garder cela à l’esprit et avoir confiance en nous, en tant qu’Européens ; mais il nous faut bien sûr aussi travailler avec les Américains. La politique américaine a changé sous l’administration Trump, mais je pense qu’il existe des domaines dans lesquels nous pouvons toujours collaborer efficacement, notamment en ce qui concerne les sanctions.
Nous fournissions une aide militaire à l’Ukraine avant le 24 février 2022, en prévision d’une agression à grande échelle au sujet de laquelle nous disposions de renseignements précis que nous avions rendus publics.
Nos fondamentaux n’ont pas changé depuis. Nous voulons que l’architecture de sécurité européenne soit préservée et protégée afin notamment que l’Ukraine survive et puisse se défendre à l’avenir ; qu’elle survive en tant qu’État souverain dont les frontières ne peuvent être modifiées par la force.
Ce que nous voulons, c’est que l’Ukraine soit capable de se défendre et de persévérer en tant que nation souveraine cheminant vers l’intégration au sein de l’Union.
Nous avons également soutenu les aspirations de l’Ukraine à intégrer l’OTAN. C’est difficile et ambitieux à l’heure actuelle ; mais plus encore qu’il y a quatre ans, il nous faut aujourd’hui réfléchir à la question des garanties de sécurité. Il faut nous assurer que l’Ukraine ne sera plus attaquée à l’avenir.
Pour l’instant, il ne s’agit que de pourparlers. Nous soutenons bien sûr les efforts des États-Unis pour mettre fin à la guerre, mais cette paix doit être juste : nous devons nous assurer qu’elle respecte les principes fondamentaux de la souveraineté de l’Ukraine et que l’agression ne profite pas à l’agresseur.
Cette paix doit aussi être durable et viable, ce qui me ramène à ce que je disais à propos des garanties de sécurité : comment s’assurer que l’Ukraine ne sera plus jamais attaquée ?
C’est notre responsabilité, mais c’est aussi notre intérêt en tant qu’Européens.
Ce que nous voulons, c’est que l’Ukraine soit capable de se défendre et de persévérer en tant que nation souveraine cheminant vers l’intégration au sein de l’Union.
Martin Roger
Les revendications russes ne sont pas seulement territoriales.
Poutine ne mène pas cette guerre uniquement pour gagner quelques kilomètres carrés dans l’est de l’Ukraine ; ses ambitions sont beaucoup plus vastes et profondes. Il veut asservir l’Ukraine en tant que nation, mais aussi, par ce biais, remodeler la manière dont nous organisons la sécurité européenne.
Il faut donc bien mesurer toute la portée d’une éventuelle cession territoriale en Ukraine ; de toute façon, nous sommes tous d’accord pour dire que les territoires ne peuvent être conquis par la force.
Tout d’abord, cela dépendra de la manière dont cette guerre se terminera, du type de paix que nous parviendrons à instaurer et aussi du type de Russie auquel nous aurons affaire.
De nombreuses conditions doivent être réunies pour que nous puissions entretenir des relations appropriées à long terme avec la Fédération de Russie, compte tenu des crimes internationaux terribles qui ont été commis par elle, à commencer par celui d’agression.
Nous avons mis en place un tribunal international à cet effet : la CPI a inculpé Vladimir Poutine pour crimes de guerre ; la question de l’impunité doit donc être abordée.
Deuxièmement, des dommages ont été infligés à l’Ukraine. Nous devons donc également nous pencher sur la question de l’indemnisation. Nous disposons des avoirs russes gelés qui devraient être utilisés à cette fin.
Enfin, nous pensons que la Russie restera une menace à long terme pour la sécurité européenne, compte tenu de la façon dont elle se perçoit et dont elle organise sa sécurité. Cela nous incite à faire les investissements nécessaires pour nous préparer à assurer mieux notre sécurité. Si nous prenons les mesures nécessaires en matière de défense, ce défi sécuritaire pourra être relevé et cette menace écartée.
Actuellement, nous estimons que les Européens doivent suivre le plan en deux points consistant à soutenir l’Ukraine et à faire pression sur la Russie, car nous ne voyons pas de réelle volonté de la part des Russes de s’engager sérieusement dans des négociations.
Il faut donc les amener à une position où ils seront réellement disposés à discuter sérieusement. Les Européens devraient donc d’abord augmenter la pression sur Moscou pour se mettre en position de force.
Nous sommes inquiets des risques pour la sécurité intérieure européenne au sens large.
Nous voyons quel type de personnes ont été enrôlées dans les forces armées russes pour participer à l’agression militaire contre l’Ukraine ; nous voyons donc le type de problèmes auxquels les Russes seront confrontés avec ces anciens combattants. La probabilité est donc grande que les Russes souhaitent s’en débarrasser à leur manière.
Vladimir Poutine n’a pas changé ses objectifs maximalistes. Il veut toujours conquérir l’Ukraine, la soumettre en tant que nation et remodeler l’architecture de sécurité européenne.
Martin Roger
Si ces personnes peuvent circuler librement dans l’espace Schengen, cela représente un risque considérable. Notre alerte vise à garantir la sécurité européenne en nous assurant que nous avons atténué tous les risques en matière de criminalité et de sécurité au sens large, mais aussi à envoyer un message aux Russes pour leur faire comprendre que toute agression a un prix.
Nous croyons dans la sécurité atlantique et dans l’article 5. C’est l’un des piliers de notre sécurité.
S’agissant du Groenland, nous avons été clairs sur les principes fondamentaux du soutien au Royaume du Danemark. Ces questions concernent le Royaume du Danemark et le Groenland et doivent être tranchées par eux. Si des préoccupations de sécurité se posent au sein de l’alliance, cela doit être discuté. L’OTAN dispose de tous les outils nécessaires pour résoudre ces préoccupations concernant l’empreinte future de nos adversaires dans la région arctique.
Je comprends pourquoi ce débat a été lancé, mais je pense que nous devons nous concentrer davantage sur nos responsabilités, sur ce que nous devons faire.
Les États-Unis ont joué un rôle majeur dans la sécurité européenne. Ce qui ressort à présent des déclarations américaines, c’est que nos partenaires transatlantiques attendent de nous que nous assumions désormais une plus grande part de responsabilité en matière de défense et de sécurité ; c’est compréhensible. Ce que nous voulons, c’est que cette transformation, ce transfert de responsabilités, se fasse de manière responsable et structurée, afin que la dissuasion et la défense collective demeurent assurées pour l’alliance.
Les Européens ont fait des investissements considérables dans la défense, mais nous serions plus en sécurité si nous mettions en œuvre de manière accélérée les promesses que nous avons faites lors du sommet de l’OTAN de La Haye de juin 2025. Nous avons tous signé pour atteindre le seuil de 5 % de dépenses militaires, alors que l’exigence de base en la matière était de 3,5 %.
Ce dont les Européens ont besoin, c’est de confiance en eux. Nous sommes aujourd’hui des nations prospères et je pense que, dans le cadre de l’alliance atlantique, nous pouvons assumer la responsabilité principale de la sécurité européenne. La meilleure politique transatlantique pour les Européens consiste à avoir une bonne politique européenne et donc une Europe forte et fiable en tant que partenaire de nos alliés transatlantiques.
L’agression russe contre l’Ukraine est la plus grande menace en matière de sécurité à laquelle nous sommes confrontés en tant qu’Estoniens, en tant qu’Européens et en tant que famille euro-atlantique.
Martin Roger
Il faut renforcer la préparation de nos forces et de nos capacités, disposer de stocks suffisants et comprendre comment fonctionne cette structure transatlantique remodelée, comment l’alliance est prête à relever les défis futurs. Nous devons faire en sorte de mettre réellement en œuvre les promesses que nous avons faites en matière d’investissements défensifs et réfléchir à la manière de traduire ces fonds considérables en capacités réelles.
Bien sûr. L’Union peut tirer parti de son pouvoir réglementaire, fiscal et de ses ressources pour mobiliser des fonds.
En matière de défense, nous avons mis en place différents programmes, nous avons utilisé l’instrument SAFE pour obtenir des ressources supplémentaires pour notre défense.
Actuellement, je pense que nous disposons des structures nécessaires pour avancer en matière de défense. Nous devons simplement les adapter à notre époque et au monde dans lequel nous vivons. Si nous sommes agiles, si nous investissons, nous serons dans une excellente position.
Mais au risque de me répéter, j’insiste sur le fait que selon moi, ce dont nous avons collectivement besoin, c’est de confiance en nous ; de croire en nous-mêmes pour évaluer et contrer les menaces avec lucidité.
L’article Penser la fin de la guerre d’Ukraine : la proposition de l’Estonie est apparu en premier sur Le Grand Continent.
29.01.2026 à 06:23
« Réprimer les manifestants avant d’accorder des réformes » — la République islamique continue d’appliquer le conseil d’Henry Kissinger au shah.
Mais depuis un mois, une chose fondamentale a changé : le tremblement de terre à Téhéran est en train de secouer le reste de la région.
Alors que les forces américaines se massent autour du golfe, Vali Nasr, auteur de Iran’s Grand Strategy (Princeton University Press, 2025) propose une géopolitique des manifestations.
L’article L’Iran se prépare-t-il à une guerre ? Vali Nasr sur la géopolitique des manifestations est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Dans le vertige de l’an 2026, comment trouver des prises ? Si vous nous lisez régulièrement et que vous souhaitez approfondir, vous pouvez sauter le pas à partir de 8 euros par mois. Découvrez toutes nos offres pour s’abonner au Grand Continent
Cette période est critique et très sombre pour tous les Iraniens 32.
Les manifestations diffèrent de celles du passé par leur ampleur et leur portée, mais aussi par la rapidité avec laquelle elles sont passées de manifestations économiques, organisées par des commerçants, à quelque chose de bien plus important.
La coupure d’Internet rend difficile l’estimation du nombre exact de personnes qui ont manifesté mais il semble que les événements se soient étendus à environ cent soixante-dix villes. Contrairement à l’Iran de 1979, le pays est aujourd’hui largement urbanisé, et plus de 70 % de sa population vit dans des zones urbaines, ce qui explique pourquoi la situation s’est enflammée si rapidement.
À la différence des deux grandes manifestations précédentes en Iran, celle-ci n’était pas une manifestation culturelle ou politique, mais a été lancée par des commerçants et des marchands. Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » était une manifestation culturelle et, bien qu’elle ait pris de l’ampleur, le conflit portait initialement sur le hijab et les lois morales. La grande manifestation de 2009 en Iran, quant à elle, portait sur une élection volée ; elle touchait donc à une question politique.
L’Iran est familier des manifestations économiques. Les premières ont eu lieu en 1989 ; elles ont fait plusieurs morts à Téhéran, mais elles ont également conduit à certaines ouvertures économiques.
Pour des raisons économiques, de nouvelles grèves et manifestations éclatent périodiquement en Iran ; c’est peut-être pour cette raison que, lors des premiers jours, le régime a estimé que cette manifestation était similaire à de nombreuses autres. D’après les discours des dirigeants, on peut conclure qu’ils n’avaient jamais vraiment considéré que les manifestations économiques pourraient constituer une menace pour le régime. À leurs yeux, le danger venait toujours des manifestations culturelles et politiques.
Je pense que Massoud Pezeshkian croit réellement à une telle légitimité. Cependant, au cœur de la crise, il n’allait pas se montrer trop conciliant.
Les révolutionnaires ont appris du shah qu’une réforme en pleine manifestation ne fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Il faut d’abord réprimer les manifestations avant d’accorder des réformes, car céder ne ferait qu’aggraver la situation — c’est là le conseil qu’avait donné Henry Kissinger à Mohammed Reza Pahlavi.
Certaines des actions de Pezeshkian ont effectivement aggravé la situation. Par exemple, les manifestations tournaient au départ autour de la question de la monnaie alors que le pays en connaît deux, une régionale que privilégient les hommes d’affaires, et une pour les achats quotidiens. En proposant de supprimer cette dualité, Pezeshkian n’a fait qu’irriter les hommes d’affaires et les inciter à rejoindre les manifestations.
Le mouvement s’est étendu très rapidement des commerçants et des bazars aux universités. L’Iran a créé un vaste réseau universitaire, avec un grand nombre d’universités ouvertes attirant des étudiants originaires de pays extérieurs à la région, à l’instar des systèmes français ou de Sciences Po. Certains de ces étudiants peuvent être originaires de Téhéran et étudier dans une ville éloignée de la capitale.
Tous ces étudiants sont connectés par Internet. Ainsi, dès lors qu’il atteint les universités, il devient automatiquement national.
Après les universités, la vague de protestations s’est propagée dans les quartiers pauvres des villes, en particulier celles de l’ouest de l’Iran, où les revendications économiques sont nombreuses. Après l’appel lancé par l’ancien prince héritier d’Iran à descendre dans la rue, il a alors pris une tournure politique et a commencé à se transformer en quelque chose d’autre.
Le mouvement est ainsi très multiforme : il est passé des commerçants aux universités, puis aux quartiers pauvres et aux personnes démunies.
Le modèle iranien n’a aujourd’hui aucun attrait pour le Moyen-Orient ; faute d’un autre qui puisse donner une direction intellectuelle et politique, la place est encore vide.
Vali Nasr
Si ces manifestations sont inédites par leur ampleur et la rapidité de leur diffusion, la troisième différence majeure d’avec les mouvements du passé est en effet le niveau de violence. Malgré l’incertitude des estimations, on parle actuellement d’environ 30 000 morts ; si le gouvernement est responsable de la majorité des meurtres, une partie d’entre eux a été commise contre des membres des forces de sécurité et des policiers.
Le fait que le camp opposé au gouvernement ait la volonté et la capacité de tuer des policiers en nombre en dit long sur l’intensité de sa rage. Bien que beaucoup de désinformation soit propagée sur ce point, certains manifestants avaient des armes à feu, d’autres des couteaux.
Dans une déclaration très importante, le Guide suprême lui-même a parlé de « milliers de morts », ce qui est assez révélateur ; il a ensuite affirmé qu’il s’agissait d’agents d’Israël et des États-Unis, ce qui revient à admettre que de tels agents opèrent dans le pays. Voilà la façon dont le discours politique qualifie les événements en cours.
Les manifestations ont été accompagnées de nombreux incendies criminels. Selon certaines informations, plusieurs centaines de mosquées ont été incendiées à travers le pays, des bâtiments gouvernementaux ont été brûlés, ainsi que les stations de radio et de télévision nationales à Ispahan, la troisième plus grande ville d’Iran.
La vague de protestations survient peu de temps après la guerre de juin 2025 menée contre Israël et les États-Unis — une guerre qui, pour l’Iran, n’est pas terminée. Au sujet des manifestations, le ministre iranien des Affaires étrangères a déclaré qu’il s’agissait du 13e jour de la guerre avec Israël : cette déclaration nous donne un aperçu de l’état d’esprit du régime.
Nous n’écrivons pas encore ici une histoire objective ; il faut considérer non seulement la perception que les manifestants ont de cet événement, mais aussi celle du régime. C’est aujourd’hui la première fois qu’une intervention étrangère dans les manifestations en Iran est conduite aussi ouvertement.
Les Iraniens, comme Poutine et les Russes, pensent que les révolutions de velours et les changements de régime sont toujours le fait d’une intervention de l’extérieur ; le plus souvent, on leur oppose qu’ils n’ont aucune preuve de ces faits ; quand Erdogan tient un discours similaire, on dit alors qu’il ne fait que rejeter la faute sur les autres.
L’ingérence n’est pas ici de l’ordre du fantasme ; le soir du Nouvel An, l’ancien directeur de la CIA a félicité les manifestants iraniens, disant que tous les agents du Mossad se tenaient à leurs côtés. Dans un tweet en persan, le Mossad affirmait ouvertement qu’ils étaient en Iran et qu’ils aidaient les manifestants — sans préciser comment. Le président Trump est ensuite intervenu d’une manière complètement inédite pour un président américain.
La situation en Iran est donc inouïe de ce point de vue : en peu de temps, une guerre du peuple contre l’État est devenue une guerre de l’État contre Israël et les États-Unis. La guerre avec l’extérieur et la guerre à l’intérieur sont devenues un seul et même conflit, risquant de compliquer les choses à l’avenir.
Quand la guerre de juin 2025 a éclaté, les Israéliens pensaient que le peuple iranien se soulèverait, ce qui n’est pas advenu ; bien qu’ils aient essayé de ne conduire que des frappes chirurgicales, sur Téhéran par exemple, les dommages collatéraux ont été suffisamment importants pour transformer l’attitude en Iran.
Le premier jour des attaques, l’ambiance était très joyeuse — j’étais alors à Téhéran et je me souviens que tous ceux à qui j’ai parlé disaient qu’ils étaient très heureux que trente commandants des Gardiens de la révolution aient été tués par Israël. Les images diffusées le lendemain, comme l’annonce du nombre de civils tués pour chaque commandant révolutionnaire, ont assombri de beaucoup leur attitude.
Ce qu’Israël espérait pendant la guerre des douze jours se produit actuellement, mais une intervention de sa part pourrait s’avérer contre-productive ; l’État hébreu a compris que les manifestants ont mis en place leur propre mouvement.
En dépit de ce qu’il est courant d’entendre, il est important de souligner que bombarder pour aider des manifestants est très différent de bombarder des sites militaires ; en effet, aider les manifestants signifie le plus souvent bombarder des villes et cette opération ne peut pas être précise.
Troisièmement, nous ne nous rendons pas compte aujourd’hui que l’acmé des manifestations n’a été que très courte ; celles-ci n’ont pas pu maintenir leur élan.
L’objection d’Israël au bombardement américain de la mi-janvier est en grande partie due au fait que le pays n’est pas prêt à la guerre : les missiles iraniens tirés en juin 2025 ont épuisé le système de défense israélien.
Au douzième jour de la guerre de cet été, ce sont les États-Unis qui ont demandé un cessez-le-feu, et non l’Iran ; l’une des raisons de cette demande était que personne ne savait quelles réserves, de celles des missiles iraniens ou des intercepteurs israéliens, allaient s’épuiser en premier. Pour chaque missile iranien, Israël devait lancer plusieurs intercepteurs différents ; les stocks de ceux-ci sont difficiles à reconstituer, d’autant plus qu’Israël n’en construit pas encore.
Ce n’est pas tout. Une partie du système de défense aérienne d’Israël est constituée de porte-avions américains situés dans le Golfe. En l’absence de vaisseaux du groupe aéronaval américain, tel que le Lincoln, les États-Unis auraient toujours pu frapper l’Iran, mais ils auraient dû faire face aux missiles iraniens sans la première ligne de défense que sont les porte-avions. Israël voyait donc que les États-Unis étaient prêts à attaquer, mais pas à les défendre.
La situation est aujourd’hui différente et la vulnérabilité d’Israël moindre, car ces capacités de défense sont en route vers le Moyen-Orient. Lundi 26 janvier, un responsable américain a déclaré que le porte-avions Lincoln et les trois destroyers l’accompagnant étaient entrés « dans la zone de responsabilité du Commandement central dans l’océan Indien occidental ». Le même jour, Netanyahou a menacé l’Iran d’une riposte « jamais vue » si Téhéran faisait l’« erreur » d’attaquer Israël.
En peu de temps, une guerre du peuple contre l’État est devenue une guerre de l’État contre Israël et les États-Unis.
Vali Nasr
Les raisons de ce soutien de la Turquie sont assez simples.
Tout d’abord, si l’Iran s’effondre, des millions de réfugiés se rendront en Turquie.
Ensuite, les Turcs ne veulent pas que la région kurde de l’Iran fasse sécession ou obtienne une demi-indépendance, de la même manière que le Pakistan ne veut pas d’une indépendance du Baloutchistan. La Turquie est à ce titre le pays de la région qui aide le plus ouvertement l’Iran, notamment en fournissant des renseignements sur les forces kurdes qui traversaient la frontière irakienne pour entrer en Iran.
Enfin, le Moyen-Orient se trouve à un point particulier, où tous les anciens ennemis de l’Iran pensent encore avoir besoin de ce dernier pour contrebalancer Israël. Les Turcs, par exemple, redoutent d’être les prochains sur la liste si l’Iran s’effondre dans une confrontation avec Israël. Des tensions couvent déjà à Gaza, en Syrie, et ailleurs ; tandis qu’occuper Israël avec l’Iran dans un avenir prévisible serait profitable à ces pays, un effondrement trop rapide de la République islamique ne leur serait pas bénéfique.
Les Saoudiens, les Émiratis et les Qataris sont également très inquiets des conséquences d’une guerre ; si celle-ci s’enlise et se prolonge, elle pourrait dévaster leurs économies. Ces pays sont parvenus à une sorte d’accord avec l’Iran qui leur sert de protecteur, mais ils savent très bien que si la guerre s’éternise, ou s’il n’y a plus personne aux commandes à Téhéran — alors que l’Iran est un pays de 95 millions d’habitants — les répercussions sur leurs pays seront sérieuses. C’est pour cette raison que Mohammed ben Salmane a appelé Trump mercredi 14 janvier 2026 pour lui dire de ne pas lancer la frappe que le président américain préparait alors ; dans un revirement très curieux, les deux seules personnes qui ont parlé à Trump ce jour-là étaient Netanyahou et Mohammed ben Salmane.
La principale réticence de Trump est celle-ci : le président américain ne veut pas d’une intervention militaire qui nécessite l’envoi de soldats américains sur le terrain
L’opération au Venezuela semblait s’être déroulée facilement ; aucun Américain n’a été tué contrairement à 50 Cubains, le président du pays a été renversé ; cependant, quand la CIA lui a expliqué que mettre en place Maria Corina Machado nécessiterait des soldats sur le terrain à Caracas, Trump a reculé.
C’est pour la même raison que le président américain a dit au début des manifestations qu’il ne pensait pas que le fils du Shah serait capable de contrôler l’Iran : pour le mettre sur le trône, il aurait fallu que les troupes américaines soient en état d’alerte, et c’est une situation qu’il préfère éviter.
À la mi-janvier, les pays arabes ont averti les États-Unis que, contrairement à la guerre de juin 2025, les Iraniens seraient en mesure de riposter. Au moins une partie des forces de sécurité iraniennes commencent à juger que c’était une erreur de ne pas tuer d’Américains lorsque les États-Unis ont tué Soleimani ou Ismail Haniyeh — ou bien quand ceux-ci ont bombardé l’Iran ; ils considèrent que le Guide suprême n’a réagi que mollement.
Là où nous considérons Khamenei comme extrêmement dur, ces membres des forces de sécurité le trouvent trop modéré ; à leurs yeux, Khamenei aurait pu et aurait dû construire une bombe, mais ne l’a pas fait ; par sa faute, l’Iran est vulnérable. Le Guide suprême aurait empêché le régime d’agir lorsque ses capacités dans la région étaient beaucoup plus grandes, notamment quand le Hezbollah était encore fort. Pour cette faction, il ne fait aucun doute que la mort de Soleimani aurait dû se payer dans le sang.
Ce n’est pas l’idéologie qui maintient pour l’essentiel le régime iranien, mais la guerre contre l’Amérique dans laquelle celui-ci s’est enfermé depuis 1979.
Vali Nasr
Certains le sont, mais tous les Gardiens de la révolution ne partagent pas ce point de vue. Parmi les commandants tués par Israël, certains étaient favorables à l’accord sur le nucléaire. Toutefois je ne pense pas que les termes « intransigeant » ou « modéré » soient pertinents : il faut plutôt parler de réalisme.
Les critiques de Khamenei disent qu’il faut soit se rendre, soit créer une force de dissuasion contre les États-Unis pour qu’ils n’attaquent pas le pays ; ils ajoutent que les efforts conduits dans cette deuxième voie sont insuffisants ; l’échec des attaques iraniennes contre des bases américaines — en Irak ou au Qatar — l’a appris à Trump.
Si Trump souhaite éviter la guerre, il faut en conséquence le menacer de celle-ci. Au début de cette année, le régime iranien a averti les Arabes que, cette fois, il allait frapper ; tout pays d’où décolleraient des avions américains serait pris pour cible, car il en allait de la survie de l’Iran — en fait, de celle de la République islamique.
Il faut bien comprendre cette identification : aux yeux du régime, il n’y a aucune différence entre l’Iran et la République islamique ; si, pour nous, cette différence existe, le commandant de la Garde révolutionnaire ne se considère pas comme distinct de l’Iran, ou ne considère pas ce dernier comme distinct de la République islamique. La survie de l’un est celle de l’autre.
Si le pays est en danger, alors tout est possible. Le traité de paix avec l’Arabie saoudite peut être rompu et les réserves pétrolières saoudiennes frappées — non le détroit d’Ormuz, que les États-Unis peuvent ouvrir en deux semaines. Il s’agit alors de faire à l’Arabie saoudite ce que Saddam Hussein a fait au Koweït. Si les réserves étaient ainsi frappées, il faudrait six à huit mois pour éteindre les incendies ; le prix du pétrole serait grandement déstabilisé.
Le Qatar et l’Arabie saoudite ne croient pas que les États-Unis puissent gérer une crise avec l’Iran, et ils savent que s’il y a une guerre, ils subiront des dommages collatéraux. Ce n’est pas par amour pour l’Iran qu’ils ont tenté de dissuader Trump, mais par intérêt personnel.
D’un autre côté, je ne pense pas que Trump soit vraiment intéressé par un changement de régime, mais plutôt par une transformation de celui-ci, dans un scénario comme celui du Venezuela.
Trump ne veut pas de démocrates à la tête du Venezuela ; il se moque que ceux qui dirigent le pays soient chavistes ou non, tant qu’ils se comportent comme il le souhaite ; son raisonnement est différent de celui de la doctrine Bush du regime change.
Aujourd’hui, le président américain souhaite la même obéissance du régime iranien ; c’est pour cette raison qu’il répète sans cesse que Khamenei doit partir, et que l’Iran a besoin d’un nouveau leadership. Trump ne souhaite pas pour autant qu’un groupe de démocrates surgisse de nulle part. Si un Ahmed al-Charaa peut gouverner en Iran, tant mieux ; sinon, il s’agit pour le président de faire s’effondrer le régime sous la pression militaire et économique des États-Unis, pour qu’une nouvelle direction prenne le relais, avec laquelle il signerait un accord.
L’Iran est un système politique extrêmement complexe. Ce n’est pas un régime autocratique, comme les régimes autoritaires arabes ou celui de l’ère Pahlavi. Il existe une multiplicité de factions dans le système politique, dans le Corps des gardiens de la révolution islamique, dans le monde des affaires, à Qom ; elles sont liées entre elles par des relations commerciales et politiques.
En Iran, tout passe certes par Khamenei, mais les décisions ne sont pas prises ni mises en œuvre de façon descendante.
La République islamique n’a pas été construite pour être populaire, mais pour survivre face aux menaces. Ainsi, en réponse à la guerre d’Israël, plus de conseils ont été créés pour diffuser le pouvoir ; le Guide suprême a délégué davantage de son autorité à d’autres conseils, de sorte que son élimination n’aurait pas autant d’importance.
Il ne fait donc aucun doute que si Khamenei meurt, et bien que cela supprimerait un obstacle majeur à un débat beaucoup plus intense sur l’avenir du pays, la situation ne changerait pas du tout au tout. L’avenir est sombre, et je ne pense pas qu’il y ait de solution facile.
La révolution iranienne a été une révolution mondiale majeure. Nous utilisons aujourd’hui le mot « révolution » comme un adjectif, pour désigner beaucoup de phénomènes ; si l’on regarde cependant les quatre grandes révolutions — la Révolution française, la Révolution russe, les révolutions chinoise et iranienne, auxquelles on pourrait ajouter Cuba et le Vietnam — aucune d’entre elles ne fut une révolution de velours. Aucun régime révolutionnaire n’a, jusqu’à présent, immédiatement produit la démocratie ou n’a été renversé par un mouvement démocratique, ni n’a reconduit l’ancien régime au pouvoir. La Russie d’aujourd’hui est encore un vestige d’un ancien régime communiste ; la Chine, de même, est le vestige d’un régime communiste, tout comme le Vietnam.
Le scénario le plus optimiste et le plus prometteur pour l’Iran serait l’avènement d’un Gorbatchev ou d’un Deng Xiaoping ; un groupe de dirigeants iraniens comprendraient que l’ancienne voie révolutionnaire n’est pas praticable. Je ne pense pas que la démocratie serait le résultat de ces réflexions ; celles-ci conduiraient plutôt à un ralliement à une forme de capitalisme autoritaire et un accord avec l’Occident.
Le problème de l’Iran est que le Mao du régime — ou, disons, son Brejnev — est toujours en vie. Khamenei est vivant, mais âgé ; il a quatre-vingt-six ans et pourrait être mis à l’écart ; d’aucuns disent que c’est déjà le cas. Si cette relégation n’est pas encore advenue, elle pourrait se faire de deux manières ; soit à l’initiative des faucons que j’ai mentionnée, soit par une action plus pragmatique.
Les Iraniens ne manquent pas d’idées ; une idéologie ne leur est pas nécessaire ; leur véritable problème est l’absence d’un mouvement politique qui pourrait faire avancer les choses.
Vali Nasr
Israël a déployé beaucoup d’efforts pour promouvoir Reza Pahlavi. Depuis des décennies, deux grandes chaînes de télévision à Londres, dont le budget s’élève à plusieurs millions ; font sa promotion ; celle-ci peut bâtir une prophétie auto-réalisatrice.
Si certains ont appelé lors des manifestations au retour du shah, on sait également que plusieurs vidéos ont été manipulées — le slogan royaliste ayant été ajouté a posteriori.
Cela étant dit, il existe en Iran une grande nostalgie pour le père et le grand-père de Reza Pahlavi. Mohammad Galibaf, l’actuel président du Parlement iranien — un ancien général trois étoiles du CGRI — est un fervent admirateur de Reza Shah. Comme lui, Reza Shah était un commandant de l’armée et un bâtisseur d’État, bien que l’État qu’il ait construit en Iran n’ait pas été démocratique.
De nombreux membres du CGRI s’identifient au travail accompli par Reza Shah. Celui-ci a mis à l’écart la monarchie et la classe politique ; c’était là le travail des hommes de l’armée, issus de milieux modestes. À leurs yeux, Reza Shah est l’homme qui a résolu les problèmes de l’Iran, qui a maintenu l’unité du pays, qui a construit son industrie et l’a modernisée, l’homme enfin qui a bâti des universités, des établissements de santé et des hôpitaux.
Ce pourquoi les Iraniens se sont révoltés contre le shah — la police secrète, la dictature — est désormais oublié ; les Iraniens d’aujourd’hui ne s’en souviennent pas et, du reste, la majorité d’entre eux n’étaient pas nés à l’époque.
Les problèmes que rencontraient les Iraniens sous le shah ne sont pas importants aux yeux de leurs descendants ; ces derniers aspirent à avoir un passeport pour pouvoir voyager et faire partie du monde. Aujourd’hui, les endroits où les Iraniens voyagent le plus sont Bakou, Dubaï et Istanbul. Ils y observent un mode de vie plus libre ; c’est celui-ci qu’ils veulent voir se développer en Iran.
Je ne pense pas en vérité que la majorité des Iraniens recherchent nécessairement la démocratie. Ce qu’ils recherchent vraiment, c’est quelqu’un comme Mohammed ben Rachid, l’émir de Dubaï ; ils désirent la même liberté sociale et culturelle que dans ces pays. C’est pour cette raison que le règne des Pahlavi peut plaire.
La République islamique s’est aussi toujours comparée à la période Pahlavi ; elle prétendait la surpasser en tout — elle adopte donc une attitude contraire à celle des Iraniens ; tous deux ont une façon bien différente d’imaginer leur avenir et leur passé.
Il est facile de dire que les Iraniens devraient imaginer pour le pays un modèle comme celui du Danemark, une forme de démocratie libérale avec des libertés sociales. En réalité, l’exemple historique à portée de main des Iraniens, pour imaginer ce que pourrait être leur pays, est la période Pahlavi.
Reza Pahlavi symbolise donc ce retour ; les Iraniens qui se réclament de lui l’appellent essentiellement pour rejeter catégoriquement la République islamique, pour dire qu’ils veulent le retour du temps des Pahlavi.
En effet. Il est très difficile de dire à quel point le soutien à Pahlavi est fort — ni de comprendre la raison exacte pour laquelle on se tourne vers lui.
Aujourd’hui cependant, en ce début de janvier 2025, beaucoup d’Iraniens n’ont pas à l’esprit le voyage de Pahlavi en Israël en avril 2023. En scandant son nom, ils signifient simplement leur désir que la République islamique disparaisse.
Cela ne signifie pas que, dix jours après la disparition de la République islamique, les Iraniens ne changeraient pas d’avis. Lors du coup d’État de Mossadegh en 1953, ceux-ci ont apporté leur soutien, sans lequel le coup n’aurait pas été possible. Toutefois peu de temps après celui-ci, les Iraniens se sont retournés contre leur nouveau dirigeant.
Aujourd’hui, le coup d’État est à nouveau très populaire en Iran. Mossadegh ne l’est pas beaucoup parmi les étudiants universitaires, car ils sont tous favorables à la monarchie Pahlavi.
La situation peut donc changer rapidement. Toutefois, ce que nous oublions, quand nous la considérons de l’extérieur, c’est qu’un changement de régime amenant un homme comme l’était Reza Shah au pouvoir nécessite la présence de troupes américaines à Téhéran. Nous l’avons vu avec l’Afghanistan et l’Irak lors des années 2000, le changement de régime se doublant de troupes américaines à Bagdad et à Kaboul ; de même, après la Seconde Guerre mondiale, des troupes étrangères étaient présentes en Iran.
Il n’est pas possible de parachuter quelqu’un dans un pays où il n’a pas de parti politique ; même Maria Machado a, au Venezuela, son propre parti politique. Au contraire, Reza Pahlavi n’a pas d’organisation politique ; il n’a pas pris le temps de nouer des relations avec une fraction plus large des Iraniens. Son organisation a même qualifié certains prisonniers politiques — comme Narges Mohammadi, qui a remporté le prix Nobel de la paix — d’agents de la République islamique.
Reza Pahlavi et les siens ont une vision très étroite de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas ; au lieu de créer une vaste zone grise qui permettrait d’intégrer un grand nombre d’Iraniens, ils ont créé une situation manichéenne. En conséquence, le message qu’ils transmettent à de nombreux Iraniens est le suivant : soit vous adhérez complètement à nos vues, soit vous n’avez pas votre place parmi nous.
Créer une opposition unie à l’extérieur, pour la relier ensuite à l’opposition politique existant à l’intérieur du pays. Je ne désigne pas là les foules des émeutes urbaines, bien qu’elles soient importantes, parce qu’elles ne constituent pas un mouvement politique.
Certes, il n’est pas possible d’entrer en contact avec le leader du mouvement de 2009, Mir Hossein Moussavi puisqu’il est assigné à résidence ; l’opposition extérieure pourrait cependant adopter un langage qui, implicitement, attire ses partisans ou répond à leurs préoccupations.
Aujourd’hui, un certain nombre de personnalités politiques iraniennes très importantes sont désormais en prison ; toutes sont des enfants de la République islamique. Certaines étaient ministres, d’autres non ; elles ont leur importance.
Le voyage de Pahlavi en Israël aurait pu constituer un problème pour certains nationalistes iraniens ; cependant, le premier aurait pu trouver une manière de détourner les critiques, soit en soutenant qu’il s’y était rendu avant la guerre de Gaza, soit, à supposer qu’il s’y soit rendu pendant le conflit, en adoptant un ton différent.
Le principal problème qu’a suscité ce voyage est autre ; Reza Pahlavi s’est rendu en Israël en tant que leader politique et a manqué de perspicacité ; bien qu’il ait voyagé pendant le Ramadan, il ne s’est pas rendu dans une mosquée, ni n’a visité la mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher. Certes, bien des Iraniens ne sont pas religieux, mais ils le sont cependant d’une façon culturelle : ils ne jeûnent peut-être pas pendant le ramadan, mais nombreux sont ceux qui vont visiter l’Irak certains jours particuliers de l’année.
Pahlavi a commis d’autres erreurs en excluant de ses propos ceux qui font partie de la bureaucratie iranienne, des services de sécurité, de la police ou des différents échelons du gouvernement. Même sans y croire, il s’agit d’utiliser un langage qui inclut ces personnes et les rassemble, en disant qu’ils sont de bons politiciens.
L’une des raisons pour lesquelles les manifestations n’ont pas pu aller très loin tient donc à l’isolement de Pahlavi : celui-ci n’a créé aucune organisation ni aucune alliance ; il suffisait donc au gouvernement de couper Internet ; alors la foule ne peut plus communiquer entre ses parties, elle ne voit plus ce qui se passe — et Pahlavi ne peut plus leur parler.
Je ne sais si Pahlavi restera un leader politique pertinent ; si les Iraniens sortent de cette situation, les problèmes auxquels ils sont confrontés ne disparaîtront pas et la protestation reviendra ; il est possible qu’ils se rallient à lui cette fois-ci en croyant qu’il est la solution bien que ce ne soit pas le cas.
Ce dont les Iraniens ont besoin n’est pas d’une monarchie en soi, mais de quelque chose de meilleur, qui puisse mettre fin à la situation à laquelle ils sont confrontés, sur le plan politique, militaire, sécuritaire et économique.
La République islamique n’a plus le soutien de la base de sa population ; celle-ci ne croit plus au message de résistance qui a été au cœur de l’Iran ces quatre dernières décennies.
Vali Nasr
Je continue de croire à cette fin proche.
Je pense que la République islamique a perdu la population ; certes, il lui reste peut-être encore un noyau dur de 15 à 20 millions de personnes maximum, d’après les estimations du nombre de personnes qui ont voté lors de la dernière élection présidentielle pour le candidat radical. Un tel chiffre montre cependant que ceux-ci ne sont pas majoritaires dans le pays ; du reste, le régime a peut-être encore perdu des partisans depuis.
La République islamique n’a plus le soutien de la base de sa population ; celle-ci ne croit pas en la révolution, ni aux valeurs révolutionnaires ; elle ne croit pas au message de résistance, qui a été, selon moi, au cœur de l’Iran au cours des quatre dernières décennies et demie — l’idée de l’indépendance iranienne, d’une résistance face à l’Amérique et à Israël.
Une telle idée avait eu en son temps un effet mobilisateur ; aujourd’hui, le public iranien l’estime caduque ; il ne veut plus en payer le prix, être isolé dans le monde à cause de celle-ci.
Comme toutes les révolutions, la Révolution islamique finit par s’épuiser ; elle n’est pas viable. Du reste, le régime a été malmené pendant la guerre à Gaza : il a perdu le Hezbollah et la Syrie et est entré en guerre avec Israël ; aujourd’hui, de son propre aveu, il combat Israël sur son propre sol et dans ses propres rues — et non plus au Sud-Liban ou en Syrie.
Dans le domaine économique également, les dirigeants tentent de minimiser les problèmes du pays, en soutenant que les sanctions les plus sévères portées contre l’Iran n’ont aucun effet ; en vérité, celles-ci ont pratiquement vidé de leur substance l’économie et la société iraniennes. Le pays connaît la malnutrition et une très grande inflation sur les denrées alimentaires ; entre décembre 2024 et décembre 2025, celle-ci a atteint 72 %.
Ce chiffre est énorme ; même en accordant des subventions aux pauvres, une partie de la population ne parvient pas à manger de viande ; elle ne mange pas non plus beaucoup d’aliments de base et n’a pas les moyens d’acheter certaines choses. Une grande partie de la classe moyenne iranienne est tombée sous le seuil de pauvreté.
La République islamique a encore suffisamment de puissance de feu et d’énergie pour survivre à ce mouvement de protestation ; mais on ne peut savoir à combien d’autres elle pourra survivre.
La situation est telle en Iran qu’il est difficile pour le régime de diriger d’une façon totalitaire ou très autoritaire.
Il est courant de penser que l’Iran est une société très fermée ; c’est le cas, mais l’Iran a aussi l’une des presses les plus libres du Moyen-Orient. Les débats retransmis par YouTube ou Instagram, comme ceux retranscrits par les journaux peuvent porter sur la sécurité de l’Iran, sur la corruption au sein du gouvernement, entre autres sujets ; rien de tout cela ne pourrait être vu ou lu dans la presse arabe. De même, si les élections en Iran sont très loin d’être ouvertes et idéales, il s’en organise davantage que dans n’importe lequel des pays voisins — à l’exception de l’Irak.
Il n’est donc pas si facile de réduire complètement la population au silence.
La question clef est donc celle-ci : quand le moment du changement viendra-t-il ? Quand l’Iran connaîtra-t-il son moment Gorbatchev, ou son moment Deng Xiaoping ? Faut-il au contraire penser que le pays va s’effondrer et, par exemple, connaître la guerre civile ?
Si l’on poursuit le parallèle avec la Chine, il est possible que les événements d’aujourd’hui suscitent une proposition de nouveau contrat social de la part du régime. Après les événements de Tiananmen en 1989, Deng Xiaoping a réussi à établir un tel contrat, basé sur l’amélioration de la vie du peuple ; c’est aussi ce que souhaitent les Iraniens.
Cette proposition pourrait venir du régime lui-même, mais une évolution de ce dernier serait nécessaire ; un tel contrat social nécessite en effet la levée des sanctions contre l’Iran, et celle-ci est impossible à moins que l’Iran ne soit prêt à traiter avec les États-Unis — et pas seulement sur la question du nucléaire.
Avec Trump en particulier, cela coûterait bien plus cher que sous autre président : il faut lui offrir une montre en or, un tapis en soie avec son portrait, lui dire qu’il a gagné. Nous sommes loin d’une telle politique. Lorsque Trump a remercié Téhéran pour l’annulation de 800 exécutions — chiffre inventé par le président — et déclaré son respect pour les Iraniens, le Guide suprême, en réponse, l’a traité de criminel.
Sous Khamenei, la levée des sanctions serait donc difficile ; elle n’est cependant pas impossible et une cabale de dirigeants iraniens pourrait arriver à la conclusion que leur politique ne fonctionne plus ni ne va dans le bon sens.
D’une certaine manière, le Hezbollah et les programmes extérieurs de l’Iran ne sont pas un problème pour les États-Unis. Les États-Unis ne se préoccupent pas vraiment du Hezbollah, qui a été détruit par Israël.
Il serait donc vain de négocier avec l’Iran sur la question du Hezbollah : son démantèlement est une chose presque acquise.
En ce qui concerne le programme nucléaire, le président Trump pense que la situation est sous contrôle ; il soutient que les Iraniens n’enrichissent pas leur uranium, et qu’une frappe est toujours possible s’ils recommencent à le faire.
Le seul réel point de contention concerne les missiles, qui sont une question délicate ; en réalité, je pense que Trump recherche vraiment une certaine normalisation des relations, plutôt qu’un accord se bornant au contrôle des armements comme dans le passé.
Il faut aussi faire face à la réalité ; désormais, il s’agit de traiter non avec le système américain, mais avec un seul homme et son ego ; un homme qui peut déclarer : « Vous ne m’avez pas donné le prix Nobel, alors vous devez maintenant me donner le Groenland en guise de consolation. »
Voilà la nouvelle donne.
Les Iraniens pourraient peut-être obtenir quelque chose des États-Unis, mais ils doivent pour cela s’engager sur la voie d’une désescalade — avec Israël et les États-Unis. Il leur faudrait alors s’engager sur la voie d’une normalisation progressive de leurs relations.
C’est la seule voie possible vers le dialogue.
Il est très difficile de savoir ce qui s’est réellement dit entre Netanyahou et Trump le jour de l’An, mais je pense qu’Israël voulait donner suite à la guerre de juin 2025 en ouvrant un autre round.
Du point de vue d’Israël, la guerre de cet été n’a pas été concluante ; le régime a survécu, ses capacités de missiles se sont révélées importantes et l’affrontement n’a été que retardé. Israël ne veut pas laisser trop de temps à l’Iran pour reconstruire ses capacités en matière de missiles ou trouver des moyens de dissuader l’État hébreu.
Les États-Unis ne peuvent fournir à Israël des intercepteurs aussi rapidement qu’il le souhaiterait ; c’est un problème que le pays a toujours eu. Par exemple, lors de la guerre de juin 2025, les États-Unis, par exemple, ont utilisé des missiles intercepteurs THAAD, d’une technologie avancée. Les trois quarts des stocks mondiaux de ce missile ont été utilisés en l’espace de douze jours.
C’est là une forme de victoire pour les Gardiens : comme je l’ai évoqué précédemment, les missiles iraniens ont pratiquement épuisé les défenses israéliennes. Au moment où nous parlons, Israël n’est toujours pas sûr de pouvoir intercepter un nombre suffisant de missiles ; pendant la guerre de 12 jours, 20 % de ceux-ci ont atteint leur cible, les derniers tirés par l’Iran étant aussi les plus dévastateurs ; cela après qu’Israël ait bombardé un grand nombre de lanceurs, et ait tué les deux principaux commandants du programme de missiles.
Au terme de la guerre de juin 2025, Israël pensait avoir laissé son ennemi affaibli, mais toujours debout ; l’État hébreu pensait donc qu’une nouvelle guerre aurait lieu, pour laquelle il lui faudrait la participation des États-Unis, tant en termes de défense que d’attaque.
L’une des frustrations d’Israël est qu’en juin 2025, Trump n’a fait la guerre à l’Iran que pendant quarante-cinq minutes ; la campagne de bombardements sur Fordo, Natanz et Ispahan n’a pas été plus longue, après quoi Trump a rapidement demandé aux Qataris de négocier un cessez-le-feu, tout en se moquant des menaces de tirs des Iraniens.
Le message envoyé à Israël était ainsi le suivant : « J’ai terminé la guerre ; celle-ci aurait pu dégénérer parce que vous étiez à court de missiles, mais j’en ai éliminé la cause ; la guerre était nucléaire, et c’est une affaire close : tout a été détruit. »
Suite à ces événements, et pour relancer les hostilités, les Israéliens ont souhaité obtenir un engagement américain ; c’est pour cette raison que Benyamin Netanyahou a dû se rendre à Washington pour l’obtenir.
Le Qatar et l’Arabie saoudite ne croient pas que les États-Unis puissent gérer une crise avec l’Iran ; ils savent que s’il y a une guerre, ils subiront des dommages collatéraux.
Vali Nasr
Les Iraniens ont également compris que la guerre était imminente ; ils sont passés en alerte rouge en l’attendant.
C’est dans un tel contexte que sont survenues les manifestations, pour des raisons différentes, car économiques. Le premier jour de celles-ci, le 28 décembre 2025, le rial s’est effondré de 16 %. L’une des raisons pour lesquelles le régime n’a pas réagi très rapidement à celles-ci est qu’il s’attendait au même moment à une attaque ; les dirigeants ont ensuite commencé à penser que la probabilité d’une telle attaque, pendant les manifestations, allait en fait augmenter.
Le calcul israélien était pourtant différent : il s’agissait plutôt de laisser le régime tomber, laisser les manifestants prendre d’assaut ses institutions ; il fallait que les dirigeants s’empêtrent dans une situation incontrôlable. En parallèle Trump, au contraire, promettait son soutien aux manifestants et les appelait à poursuivre le mouvement.
Si Trump n’a pas mentionné le pétrole iranien, on peut imaginer cependant qu’il y pense ; l’Iran est la troisième plus grande réserve de pétrole au monde. Le plan serait alors non d’envoyer des troupes pour prendre les puits, mais de dicter des accords pétroliers au régime qui parviendrait à renverser le pouvoir en place. Trump pourrait ainsi insister pour que les Iraniens concluent des accords avec Conoco, Chevron et Exxon, tout en expulsant Total.
Ce pourrait être là son plan d’action.
Aujourd’hui, la majorité du pétrole acheté par la Chine provient d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis — une certaine quantité provient aussi du Venezuela et de l’Iran. Cette dernière part est particulièrement bon marché ; le baril ne vaut que la moitié du prix du pétrole saoudien ou émirati.
Contrôler la situation en Iran et au Venezuela ne suffirait pas à paralyser la Chine ; cependant, Trump pourrait souhaiter placer ces deux pays sous l’égide pétrolière américaine — bien que la situation pétrolière au Venezuela ait peut-être surpris la Maison-Blanche, car les compagnies pétrolières américaines ne sont pas impatientes d’investir au Venezuela.
Le monde n’a pas besoin du pétrole vénézuélien, ni du pétrole iranien. Si ces deux pays pompaient des millions de barils de pétrole supplémentaires, les Saoudiens et les Émiratis devraient pomper moins : le prix du pétrole serait réduit de moitié. En conséquence, les compagnies pétrolières américaines vont devoir investir plus de 100 milliards de dollars au Venezuela et 100 milliards supplémentaires en Iran pour relancer l’industrie pétrolière, ce sans jamais récupérer leur mise. C’est pour cette raison qu’elles ne sont pas intéressées.
L’Iran possède également du gaz, ce qui est un autre sujet. Sans pouvoir sonder l’esprit de Trump, il ne serait pas surprenant que, à supposer qu’il soit en position dominante, il demande une contribution matérielle à l’Iran — pétrole ou autre.
Les Iraniens ont des relations très étroites avec la Russie, mais ils ne lui font pas du tout confiance. Le général Soleimani, tué par les États-Unis en 2020, a dit un jour qu’il n’y avait « pas de race plus fourbe et déshonorante sur cette terre que les Russes ».
Les Iraniens savent que la Russie les a vendus à plusieurs reprises aux Nations unies, comme elle les a négociés avec l’Occident ; le rapprochement de Téhéran avec Moscou n’est donc pas fait par amour ; il découle de sa stratégie, qui le rend en vérité trop dépendant de son partenaire, comme de la Chine.
Entre juin 2025 et aujourd’hui, les Iraniens ont pris conscience que la Russie et la Chine pouvaient être utiles à la marge : la Russie a sans doute doté l’Iran de technologies de renseignement, comme la Chine lui a peut-être donné du combustible solide pour ses missiles. Néanmoins, aucun des deux pays ne peut fournir à l’Iran le type de soutien que les États-Unis fournissent à Israël ou à l’Arabie saoudite. L’Iran est isolé dans sa guerre contre Israël.
Cette situation révèle une asymétrie : l’Iran a beaucoup plus aidé la Russie pendant la guerre en Ukraine que la Russie n’a aidé l’Iran pendant sa guerre avec Israël.
Les Iraniens ont aussi pris conscience qu’il existe une ligne que les Russes et les Chinois ne franchiront pas ; contrairement au Pakistan, qui combat l’Inde et l’Inde seulement — ce qui permet à la Russie et à la Chine de lui fournir des technologies de combat — l’Iran utiliserait un tel matériel contre les États-Unis ; les deux autres pays seraient donc immédiatement impliqués. Ainsi, si par exemple un missile S-400 abattait un F-35, le conflit ne se limiterait pas à l’Iran et à Washington ; il opposerait aussi Moscou et Washington, comme lorsque l’Iran a fourni des drones-suicides à la Russie, créant un conflit entre l’Europe et l’Iran — même si ce dernier n’était pas directement impliqué.
Les Iraniens savent donc qu’aucune cavalerie russe ne viendra à leur secours lors d’une guerre. Certes, les Chinois et les Russes pourraient faire le strict nécessaire pour que l’Iran garde la tête hors de l’eau ; le test décisif serait cependant de savoir si la Chine donnerait à l’Iran suffisamment d’argent pour survivre économiquement et améliorer son économie. C’est là ce dont l’Iran a vraiment besoin en ce moment — et la Chine est le seul pays qui a la capacité de donner à l’Iran 5 ou 10 milliards de dollars.
Pour une faction du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, il ne fait aucun doute que la mort de Soleimani aurait dû se payer dans le sang.
Vali Nasr
Une telle situation de désorganisation ne concerne pas seulement l’Iran : nous vivons à une époque où il n’y a pas vraiment d’idéologie disponible, au sens où nous comprenons le terme. Aujourd’hui, les explications globales de l’histoire qu’étaient le communisme, le fascisme ou l’islamisme, dictant une façon d’organiser la vie vers la réalisation d’un but, ne sont plus à portée de main.
Depuis la mondialisation, la démocratie et le capitalisme sont devenus une forme de mantra ; dans une grande partie des pays que vous mentionnez, comme en Turquie, les populations sont assez démocratiques ; bien qu’elles ressentent de l’amertume face à une forme de régression, elles s’accrochent aux définitions occidentales des marchés ouverts et des gouvernements démocratiques libéraux. Les Iraniens définissent également ce qu’ils veulent en ces termes.
En Iran cependant, il n’existe pas de parti politique ou de leader politique qui puisse mener un mouvement de revendication ; on ne peut trouver dans le pays quelqu’un d’une importance similaire à celle d’Imamoğlu en Turquie ; quelques personnes aujourd’hui en prison sont de même stature que lui, mais Imamoğlu disposait également d’une machine politique. Le Parti républicain du peuple (CHP) et le réseau de personnes qui se sont organisées et l’ont élu maire sont toujours présents en Turquie.
En Iran, un tel mouvement manque à l’appel, car le gouvernement a été très efficace pour réprimer et empêcher son émergence. En conséquence, la situation dans laquelle se trouvent les Iraniens suscite une grande colère, mais sans que celle-ci soit organisée.
Les Iraniens ont une idée générale de ce qu’ils veulent ; un pays ouvert, intégré au monde, en paix, avec une économie prospère. Ils aspirent à un sort semblable à celui de la classe moyenne turque, une vie ouverte sur le monde. Aucun mouvement ne peut cependant concrétiser ce désir.
Les Iraniens ne manquent pas d’idées ; une idéologie ne leur est pas nécessaire ; leur véritable problème est l’absence d’un mouvement politique qui pourrait réellement faire avancer les choses.
Aujourd’hui, un débat intense agite les intellectuels et la classe politique du pays ; tous réfléchissent à la solution à apporter, ce qui est une bonne chose. Le pays est en proie à un débat intense sur la solution à apporter.
Les révolutions commencent avec beaucoup d’idéologie passionnée. Mais avec le temps, l’idéologie finit par simplement devenir la langue du gouvernement.
À l’époque de Brejnev, on ne pouvait pas dire que l’Union soviétique s’intéressait vraiment au communisme ; Brejnev lui-même adorait les Mercedes-Benz, et tous les membres du Politburo vivaient dans de fabuleuses demeures Romanov. En ce sens, ce n’était plus une dictature du prolétariat.
La même chose se produit aujourd’hui en Iran ; par exemple, une vidéo du mariage de la fille d’un très haut commandant révolutionnaire a été mise en ligne en octobre 2025 ; les tenues portées lors de l’événement ont surpris beaucoup de monde 33 : si les Iraniens y voient un exemple d’hypocrisie, je pense plutôt que ce général, en son for intérieur, ne croit plus à l’idéologie qui avait porté la révolution.
Cela me rappelle une autre histoire. Vers la fin de l’ère soviétique, l’un des membres du Politburo — un rival de Gorbatchev s’appelant Grigori Romanov, le même nom que celui de la dynastie emportée par la révolution — a organisé à Moscou le mariage de sa fille, au cours duquel, selon la tradition russe, les convives ont brisé un grand nombre de verres anciens datant de l’époque de Pierre le Grand ; la nouvelle de l’événement leur a fait perdre la course à la direction.
C’est en grande partie la même chose qui se produit aujourd’hui avec les Gardiens de la révolution. Je dirais donc que ce n’est pas l’idéologie qui maintient pour l’essentiel ce régime, mais la guerre contre les États-Unis dans laquelle celui-ci s’est enfermé depuis 1979.
Cette opposition définit le régime ; l’économie et la société iranienne en découlent et, d’une certaine manière, le pays est en guerre depuis quarante-cinq ans.
La guerre économique comme la guerre à proprement parler façonnent un pays comme son État. Il ne s’agit donc pas dire que l’Iran est en train d’abandonner l’islam, mais plutôt que le pays abandonne la lutte contre les États-Unis.
Après l’assassinat de Mahsa Amini, et alors que les manifestations secouaient le pays, j’ai écouté environ trente discours prononcés par le Guide suprême. La seule fois où il a utilisé le mot « islam », c’était pour faire référence au pays en tant que République islamique. Jamais Khamenei n’a jamais défendu le hijab dans un seul discours, ni fait référence au Coran ou à la religion ; le Guide suprême a toujours dit qu’il s’agissait d’une opération de sécurité nationale menée contre le pays par les États-Unis et Israël.
Dans son tout premier discours, Khamenei a déclaré qu’il était regrettable que Mahsa Amini soit morte, que cela n’aurait pas dû se produire, mais que certaines personnes utilisaient cette affaire pour compromettre la sécurité nationale.
Pour comprendre Khamenei, il ne faut pas se pencher sur l’islam. Le Guide suprême est un disciple de Frantz Fanon ; il connaît très bien la littérature tiers-mondiste des années 1960 et est probablement le dernier vestige de cette période.
Khamenei pense mener le même combat que celui de Ho Chi Minh, Che Guevara, et d’autres de cette génération ; il n’a pas changé ses vues depuis. Il ne s’agit pas tant d’une idéologie que d’un discours anti-impérialiste, dont Khamenei se nourrit ; la République islamique s’est construite autour de celui-ci.
Le débat en Iran ne porte donc pas sur l’islam ; ce n’est pas celui-ci qui est en danger, mais la souveraineté du pays. Il y a deux jours, Khamenei a répété que les États-Unis essayaient d’avaler ce pays depuis cinquante ans ; sans mentionner encore l’islam une seule fois, il a répété qu’il importait de lutter contre cette ingérence.
Notre vision de l’Iran est parfois dépassée ; nous nous référons encore à Rushdie, aux fatwas et, plus généralement, à une République islamique beaucoup plus ancienne. Les mentalités sont aujourd’hui différentes.
Le Moyen-Orient se trouve à un point particulier, où tous les anciens ennemis de l’Iran pensent encore avoir besoin de ce dernier pour contrebalancer Israël.
Vali Nasr
Je pense que nous sommes définitivement dans une période post-islamiste, et je ne suis pas sûr que ne pense pas que les termes « modernisation islamique », « monde islamique », etc. aient encore vraiment un sens.
Nous avons maintenant affaire à de nombreux pays musulmans différents confrontés à des problèmes séculiers ; soit ils sont aux prises avec des questions de sécurité nationale, soit ils ont des ambitions de grandeur, soit des problèmes internes. Pour autant, et bien qu’ils puissent parfois utiliser l’islam d’une certaine manière, ils ne sont pas guidés par celui-ci. Même au Moyen-Orient, les Frères musulmans, entre autres mouvements, ne sont pas un facteur déterminant à l’heure actuelle.
Plus généralement, les questions les plus importantes au Moyen-Orient aujourd’hui touchent à la sécurité. La région a été marquée par la guerre de Gaza et, maintenant, d’autres conflits en Iran et dans la Corne de l’Afrique.
L’idéologie de l’islamisme ne façonne plus cette région ; ses habitants ne la considèrent pas comme une solution ni ne s’y rallient ; ils veulent certes, dans de nombreux endroits, être musulmans et pratiquer l’islam, mais c’est là pour euxx une question personnelle ; ils ne souhaitent guère d’une idéologie qui, comme le marxisme ou le léninisme, promettrait la terre entière et exigerait que tous suivent la même voie.
Même pendant la guerre de Gaza, le Hamas, qui est une organisation des Frères musulmans, ne parlait pas d’islam. De même, si l’on considère le Hezbollah lors de la guerre de Gaza. Les mots « révolution islamique » ou « jihad » n’étaient pas prononcés une seule fois dans les discours de Hassan Nasrallah.
Cette absence est révélatrice ; ces mouvements ne font pas de l’islam leur fer de lance ; ils constituent avant tout un axe de résistance à l’impérialisme ; ils rejouent à nouveaux frais les mouvements anticolonialistes des années 1960 et réemploient leur langage, comme le mot de « résistance » — la résistance étant faite à l’occupation.
Aujourd’hui, le langage de la résistance a remplacé le langage de l’islamisme : l’islam n’est utile que s’il peut servir la résistance.
Mohammed ben Salmane cherche à être la figure tutélaire de ce tournant : il souhaite moderniser et développer l’Arabie saoudite , mais aussi la séculariser et l’occidentaliser ; il a affaibli la relation entre l’État et l’islam dans son pays et considérablement affaibli les chefs religieux en mettant fin au partenariat les liant à la monarchie ; il a également retiré à l’Arabie saoudite son statut, au niveau mondial, de protectrice de l’islam et de l’islamisme. Certes, La Mecque, Médine et d’autres lieux saints se trouvent dans le pays, mais c’est là plutôt une question de tourisme.
L’Arabie saoudite ne se positionne plus aujourd’hui comme le leader du monde islamique, comme c’était le cas auparavant. Mohammed ben Salmane est en fait considéré comme un modernisateur ; ses ambitions ne sont pas de faire de l’Arabie saoudite un grand pays islamique, mais un grand pays du G20, un leader aussi en fait d’intelligence artificielle — en hébergeant de vastes centres de données.
La révolution islamique n’a pas réussi en Iran ; il est manifeste désormais que les Iraniens se révoltent contre elle. De même, la République islamique d’Iran prétendait constituer un axe pouvant contenir et contrôler Israël, tout en intimidant les États-Unis ou les repoussant du Moyen-Orient ; cet axe, lui aussi, s’est effondré.
En conséquence de ces échecs, le modèle iranien n’a aujourd’hui aucun attrait pour le Moyen-Orient ; faute d’un autre qui puisse donner une direction intellectuelle et politique, la place est encore vide.
Le monde arabe connaît encore bien des problèmes ; les régimes y sont encore dictatoriaux, et il n’y a pas assez d’emplois pour la population. Ces problèmes, qui ont suscité le Printemps arabe, sont toujours irrésolus.
L’Iran est en train d’imploser. Beaucoup se demandent judicieusement comment la région en sera transformée. Quoi qu’il arrive, le pays jouera un rôle très important par la suite ; en effet, si l’islamisme existait avant la révolution iranienne, l’Iran a donné sens et pouvoir à ce courant.
Je pense que la situation actuelle de l’Iran et son évolution future constituent le dénouement de cette idéologie. En cela, ces événements ne constituent pas une simple affaire iranienne ; celle-ci est mondiale, quelle qu’en soit l’issue en Iran. Ses répercussions dans la région seront d’autant plus grandes qu’il ressort de la crise en cours une orientation très claire.
C’est à cela que nous devons prêter attention. Il ne s’agit pas simplement d’une situation intérieure, ni de savoir si le pays peut menacer Israël ou non. L’issue de la situation que nous connaissons pourra aussi changer les représentations et attitudes, y compris au sein des communautés d’origine iranienne vivant en Occident.
L’article L’Iran se prépare-t-il à une guerre ? Vali Nasr sur la géopolitique des manifestations est apparu en premier sur Le Grand Continent.
24.01.2026 à 15:00
La ligne Maginot a mauvaise réputation. Après l'invasion allemande, elle fut décriée comme la grande erreur stratégique française.
« Projet orgueilleux », la « ligne » avait en réalité d'autres fonctions que la seule défense du territoire : décentraliser le commandement, gérer le moral des troupes ou enrayer l’autonomisme de l’Alsace-Lorraine.
Kevin Passmore signe une somme qui renouvelle l'approche historique sur ce symbole de la « drôle de guerre ».
Nous le rencontrons.
L’article « La ligne Maginot était autant un projet social que militaire », une conversation avec Kevin Passmore est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Le mythe de la ligne Maginot est en fait celui de la présumée décadence française des années 1930 : l’armée se serait complaisamment retranchée derrière un ensemble de fortifications situées aux frontières allemande et luxembourgeoise et censées former une ligne imperméable ; ces fortifications ont alors été contournées par une attaque éclair audacieuse plus au nord, à travers la Belgique, et plus particulièrement à travers la forêt des Ardennes, réputée imprenable, où seules des fortifications légères avaient été construites.
Selon le mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité, le traumatisme de la Première Guerre mondiale ayant sapé la volonté nationale et rendu la France « décadente ».
Ce concept de décadence est problématique. Il repose sur des hypothèses indéfendables issues de la fascination de la fin du XIXe siècle pour la biologie sociale, l’évolution et la race , il part du principe que les nations sont des organismes qui évoluent selon des cycles de déclin et de renaissance. Pétain et la Résistance voyaient le monde en ces termes et prétendaient, chacun à leur manière, régénérer une France décadente et vaincue.
Un autre problème du mythe de la décadence tient au fait qu’il lit l’histoire à rebours, à partir de la défaite ; il repose sur un sophisme consistant à considérer un événement comme la cause d’un autre du simple fait qu’il lui est antérieur. Quand un système complexe échoue, il est aisé, après coup, de pointer du doigt une « catastrophe annoncée » ; Julian Jackson a ainsi montré que si la France avait perdu en 1914 ou la Grande-Bretagne en 1940, comme cela a failli arriver, il aurait été facile de trouver des failles aussi graves que celles supposées être responsables de la débâcle française de 1940.
Les spécialistes ont depuis longtemps réfuté ces mythes, arguant que la ligne Maginot était une politique rationnelle compte tenu des circonstances ; ils se concentrent désormais plutôt sur les erreurs des généraux.
Cette approche ne me satisfait cependant pas totalement. En effet, l’idée d’« erreurs » conduit trop facilement à des spéculations, voire à des fantasmes sur ce que les généraux et les hommes politiques « auraient dû faire ».
La thèse de la décadence établit à juste titre un lien entre les questions militaires, la politique, la société et la culture ; le problème est que la façon dont elle le fait est grossière. Les décisions des généraux et leur contexte ont tous deux leur importance, le plus difficile étant de les mettre en relation.
C’est ce que j’ai essayé de faire dans ce livre.
J’ai toujours été intéressé par l’idée de Marc Bloch consistant à prendre un objet historique et à l’étudier sous l’angle de différentes disciplines. La ligne Maginot semblait suffisamment vaste pour cela.
Bloch, qui avait connu deux guerres mondiales, imaginait chaque discipline comme un projecteur éclairant un avion ennemi, leurs faisceaux se croisant pour donner une image globale.
Je souhaitais déplacer l’objet de l’enquête, de la question de savoir pourquoi les Français ont perdu la guerre en 1940 à celle de savoir pourquoi ils ont pris les décisions qui les ont conduits à ce résultat. Je voulais tenter d’expliquer ce qui était en jeu politiquement et socialement dans la décision de construire la ligne Maginot ; j’ai essayé de montrer qu’il s’agissait autant d’un projet social que militaire, et qu’il ne fit jamais l’unanimité. Cela nécessitait d’abandonner la sempiternelle opposition entre une doctrine française passive et défensive et une doctrine allemande active et agressive — une interprétation souvent présentée comme le reflet d’une distinction entre deux mentalités.
Au-delà de ces débats, la ligne Maginot mérite d’être étudiée pour elle-même. C’est une histoire humaine fascinante : au moins un million de soldats français y ont servi, avec parmi eux, des personnages célèbres comme François Mitterrand, Charles de Gaulle, Olivier Messiaen, Jean-Paul Sartre, Fernand Braudel et bien d’autres.
La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable.
Kevin Passmore
La ligne fut l’un des plus grands projets d’infrastructure de l’époque — peut-être plus important que le barrage Hoover construit aux États-Unis entre 1931 et 1936. Les fortifications elles-mêmes faisaient partie d’un immense complexe comprenant de nouvelles casernes pour les troupes, des cités-jardins pour les officiers, des routes militaires, des chemins de fer à voie étroite, des postes de commandement, des systèmes d’inondations planifiées, des forêts améliorées, des milliers de kilomètres de câbles électriques et téléphoniques, de barbelés et de rails antichars — ainsi que des chaînes d’approvisionnement s’étendant à travers l’empire français et le monde entier.
Plutôt que Maginot, c’est Paul Painlevé, un polytechnicien, ministre de la Guerre de 1925 à 1929, qui est à l’origine de la ligne. André Maginot est devenu ministre de la Guerre juste au moment de la présentation de la loi de financement ; c’est ainsi que ce projet dont il n’était pas l’initiateur s’est trouvé associé à lui.
Cette association ne fut cependant pas immédiate ; au début, seule l’Action française parlait de la « ligne Maginot ». C’est le romancier Pierre Nord, lui-même lecteur de L’Action française et auteur du best-seller Double crime sur la ligne Maginot 34, paru en 1936 et adapté au cinéma l’année suivante par Félix Gandéra, qui a popularisé l’expression.
Les Français n’ont jamais eu l’intention de rester tapis derrière leurs fortifications , au contraire, l’objectif de la ligne Maginot était de sceller les frontières allemande et italienne afin que les Allemands soient contraints de passer par la Belgique , c’est pour cette raison que la petite ville de Longuyon a été délibérément choisie comme limite occidentale des fortifications, car les contourner nécessitait alors une violation du territoire belge.
Combattre en Belgique présentait l’avantage d’éloigner la bataille du sol français et de garantir l’intervention des Britanniques, comme en 1914. La seule question était de savoir où combattre en Belgique : soit juste de l’autre côté de la frontière, sur l’Escaut ; soit plus profondément, sur la ligne dite de la Dyle, au canal Albert ; soit encore aux Pays-Bas, voire à la frontière allemande.
Maurice Gamelin, commandant en chef des forces alliées en France, a choisi l’option la plus ambitieuse. À l’annonce de l’offensive allemande, il a ordonné aux troupes blindées et motorisées de se rendre dans les plaines centrales de la Belgique et à Breda, aux Pays-Bas. Les Allemands y ont effectivement envoyé des forces, et les Français ont stoppé les Panzers lors de deux grandes batailles, à Hannut et Gembloux.
Les Français sont cependant tombés dans un piège, car les Allemands ont rapidement percé plus au sud, sur la Meuse, en Belgique et en France, notamment à Sedan ; ces derniers se sont dirigés vers la Manche en ne rencontrant presque aucune opposition et ont piégé les armées alliées en Belgique.
Les Allemands ont gagné parce qu’ils ont profité de la faiblesse intrinsèque de la défense initiale : ils ont concentré une force écrasante sur les points faibles des lignes françaises étirées ; en retour, les Alliés ont été incapables de se concentrer pour contre-attaquer.
L’erreur fatale dans cette séquence a été d’envoyer les meilleures forces mobiles aux Pays-Bas, privant ainsi les Français d’une réserve stratégique leur permettant de contre-attaquer la percée allemande.
Sur le fond — même si je ne suis pas en désaccord avec les récentes recherches du général Bruno Chaix et de Julian Jackson 35 — je pense que l’accent mis sur la bataille décisive en Belgique et aux Pays-Bas a conduit à négliger un peu le rôle des fortifications dans la défaite.
Dans leur enthousiasme à réfuter l’idée ancienne selon laquelle la ligne Maginot était un symbole de la décadence française, les révisionnistes ont été trop loin dans la direction opposée ; cette ligne de fortification a aussi une part de responsabilité dans la défaite. D’une part, le général Huntziger, commandant de la Deuxième armée à Sedan, s’est replié pour défendre la ligne Maginot plutôt que d’attaquer les flancs des forces allemandes qui se dirigeaient vers la Manche ; d’autre part, les fortifications étaient massivement surdotées en personnel, près de la moitié des deux millions de soldats français de première ligne étant stationnés derrière la ligne, réduisant ainsi les réserves disponibles pour contrer la percée allemande. Une grande partie de ces troupes, parmi les mieux équipées, étaient des troupes de fortification immobiles.
Sur ce sujet, les historiens s’en remettent encore trop souvent à un contraste stéréotypé entre la doctrine méthodique française, qui met l’accent sur le commandement par le haut, la défense, l’usure et les mouvements lourds, et les méthodes allemandes qui privilégient la vitesse et la manœuvre – la doctrine de l’Auftragstaktik, dans laquelle l’initiative appartient aux soldats à tous les niveaux, jusqu’au simple combattant. Cette distinction repose sur une généralisation tirée de la bataille — certes décisive — sur la Meuse, où les troupes allemandes les mieux entraînées ont affronté les divisions françaises les moins entraînées, qui étaient de surcroît moins nombreuses.
Le plan français, considéré dans son ensemble, contredit cette opposition entre la méthode française et le Blitzkrieg allemand.
Pour moi, le contraste entre les deux armées n’était pas radical ; d’un côté, l’armée allemande, à l’instar de l’armée française, présentait des niveaux de qualité variables : en raison des restrictions imposées par le traité de Versailles, de nombreux soldats allemands étaient à peine entraînés. Cela s’est vu lors de la deuxième phase de la bataille, dans l’Aisne et la Somme, où les tactiques allemandes étaient plus primitives ; les Français y ont bien combattu, malgré leur énorme infériorité.
La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.
Kevin Passmore
D’un autre côté, le plan français dans son ensemble reposait sur la ligne Maginot et sur l’avance fatale, mais audacieuse, jusqu’aux Pays-Bas. Il contraste tant avec la prudence supposée de la doctrine française que les historiens ont eu du mal à l’expliquer. Même si l’avance vers Breda visait à établir un front défensif continu — ce qui est loin d’être prouvé —, il fallait que des divisions blindées et motorisées françaises battent l’ennemi sur des objectifs situés à 200 kilomètres des lignes françaises et à seulement 100 kilomètres des bases allemandes. Il a même été suggéré que l’esprit de Gamelin était obscurci par les conséquences d’une syphilis secondaire !
La doctrine et les décisions françaises étaient le résultat de luttes de pouvoir politisées, non seulement entre les généraux Gamelin et Georges, mais aussi au sein de l’ensemble du corps des officiers. Le rôle des fortifications était central dans ces désaccords.
Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.
Plutôt que d’expliquer la victoire allemande et la défaite française par des mentalités nationales opposées, j’utilise la méthode relationnelle et ce, dans deux sens. Premièrement, comme je l’ai dit, les Allemands ont concentré leurs meilleures forces contre les forces françaises les plus faibles sur la Meuse, tandis que les Français ont envoyé leurs meilleures forces dans un piège en Belgique ; deuxièmement, les plans ont émergé du conflit et même de la désobéissance au sein des deux armées. Guderian et Hoepner ont désobéi aux ordres de consolider les têtes de pont sur la Meuse et se sont immédiatement dirigés vers la Manche ; Huntziger a désobéi aux ordres de Georges de donner la priorité à la contre-attaque contre les Allemands et s’est replié sur la ligne Maginot.
Les leçons qu’on disait devoir tirer de la Première Guerre mondiale ont été sans cesse contestées, pendant celle-ci et après la fin du conflit — notamment sur la question de l’utilité des fortifications.
Lors de la Grande Guerre, les fortifications permanentes françaises et belges n’ont pas empêché les Allemands d’approcher de Paris ; les troupes ont aussi rapidement constaté que les tranchées offraient la meilleure protection contre les mitrailleuses et l’artillerie. Cependant, il faut aussi compter avec l’exemple de Verdun, qui a résisté. La question de savoir si cela prouvait la valeur des fortifications permanentes a fait l’objet d’un débat sans fin après la guerre.
Pétain ne croyait pas en la valeur des fortifications permanentes ; il leur préférait les défenses échelonnées. Sa méthode consistait à épuiser l’ennemi dans des lignes de tranchées successives et à passer à l’offensive lorsque l’ennemi serait suffisamment affaibli. De nombreux officiers n’acceptaient cependant pas l’idée de céder des terres qui avaient été conquises au prix de tant de sacrifices et le critiquèrent pour cette raison, en particulier pendant la Grande Guerre ; d’autres encore rejetaient complètement la défense, notamment le grand rival de Pétain, le maréchal Ferdinand Foch.
Au début de la guerre, à l’été 1914, l’opinion courante était que les soldats ne se battraient que s’ils craignaient davantage leurs officiers que l’ennemi. Pourtant, il devint rapidement évident que la dispersion et le camouflage étaient nécessaires et que les unités devaient en conséquence être divisées en petits groupes commandés par des officiers subalternes et des sergents ; le haut commandement craignait cependant que ces tactiques décentralisées ne placent le commandement entre les mains d’officiers subalternes et de sous-officiers sans instruction 36.
Les lourdes pertes lors du conflit ont aussi conduit les officiers de réserve et les officiers promus du rang à remplacer les officiers de carrière à la tête des troupes. Cette démocratisation était permanente : la proportion d’officiers promus du rang est passée de 4 % en 1913 à 24 % en 1929. Cependant, les professionnels ont toujours douté de la capacité des officiers de réserve à commander.
Ce n’est pas tout ; le commandement a également été remis en question par les mutineries de 1917, qui ont eu lieu dans le contexte de la révolution russe et des grèves dans les industries de guerre en France.
Ces processus de décentralisation et de démocratisation se sont opposés à une autre innovation dans le domaine de la guerre : afin d’administrer, d’approvisionner et de manœuvrer de vastes armées dans une guerre longue, l’état-major s’est tourné vers des méthodes de gestion industrielle connues sous le nom de « sciences de l’organisation », notamment les systèmes d’Henri Fayol et de l’Américain Frederick Winslow Taylor. Leurs méthodes concentraient le pouvoir entre les mains des commandants tout en réduisant les travailleurs au rang de simples rouages d’une machine, effectuant des tâches simples et répétitives. Appliquées à l’armée, ces méthodes ne laissaient aucune place à l’initiative tactique.
Il est donc possible de dire que la Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. Ni l’un ni l’autre n’était clos en 1940.
La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.
Certes, le pacifisme était très répandu dans la société française, mais la politique du gouvernement consistait à maintenir une domination militaire sur l’Allemagne ; à l’issue du conflit, les Alliés ont occupé une partie de la Rhénanie, comme la Ruhr en 1923 pour contraindre l’Allemagne au paiement des réparations. En cas de guerre, le plan consistait à couper l’Allemagne en deux avec l’aide de la Tchécoslovaquie.
La Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. En 1940, ni l’un ni l’autre n’était clos.
Kevin Passmore
Les discussions sur la manière de défendre la frontière française ont commencé immédiatement après la guerre ; elles ont suscité des débats houleux, mais elles ne portaient que sur des scénarios et des hypothèses. Lorsque, à la fin de 1925, six ans après la fin de la guerre, un comité fut enfin créé pour étudier la fortification, il déclara que « l’organisation de la défense du territoire n’est qu’une branche de l’organisation de la défense nationale et non la plus importante ». Elle était subordonnée à la restructuration de l’armée, à la mobilisation industrielle et à la protection des communications avec l’empire français en Afrique du Nord.
Le fait que les discussions sérieuses n’aient commencé qu’après le retour de Pétain du Maroc en 1926 — où il commandait les troupes françaises pour réprimer la rébellion des tribus berbères du Rif —, souligne la primauté alors accordée à l’empire.
À cette date, la politique de domination de l’Allemagne avait échoué. Dès lors, les gouvernements se tournèrent vers la réconciliation avec le pays, dans un cadre de coopération économique, d’obligations conventionnelles et de désarmement ; or, ce dernier impliquait l’interdiction des armes offensives.
Comme la Société des nations définissait les fortifications comme étant au contraire défensives, celles-ci semblaient d’autant plus nécessaires que l’occupation de la Rhénanie devait prendre fin en 1930. La Rhénanie resterait alors démilitarisée, mais son rôle de zone tampon était réduit. Les discussions sur ces fortifications se sont néanmoins prolongées pendant quatre ans, car il s’est avéré très difficile de se mettre d’accord sur ce qu’il fallait construire.
Le groupe de travail établi par l’armée proposa une ligne de gros ouvrages avec une artillerie très près de la frontière. Elle était destinée à faciliter les manœuvres, car elle comprenait des brèches pour canaliser l’ennemi, tandis que la frontière belge fut laissée sans fortifications.
Pétain s’opposa à ce plan ; il préconisait simplement de stocker du matériel afin d’être prêt à construire des fortifications de campagne échelonnées sur le terrain en cas de mobilisation. Il a bénéficié du soutien d’hommes politiques de gauche influents, notamment Édouard Daladier et Pierre Cot, anciens combattants de l’infanterie, qui partageaient son aversion pour les fortifications permanentes.
Une autre proposition consistait en un réseau de petits blockhaus, assez similaires au Westwall allemand — la fameuse ligne Siegfried.
La première raison est que la plupart des officiers supérieurs croyaient que les grands forts d’artillerie permettaient aux commandants de contrôler directement les troupes, alors que les fortifications de campagne et les petits blockhaus les dispersaient. Le commandement semblait d’autant plus important que, depuis 1929, le service militaire avait été réduit à un an.
Ces gros ouvrages étaient organisés selon les principes des sciences de l’organisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si leurs plans ont finalement été approuvés en janvier 1930, alors qu’André Tardieu, un « organisateur » de premier plan, était président du Conseil. Les commandants de ces gros ouvrages devaient être tout-puissants, comparables à des directeurs d’usine ou à des capitaines de navires de guerre — les officiers de marine ont d’ailleurs contribué à la conception des systèmes de commandement de ce que l’on appelait souvent les « grands cuirassés enterrés ».
Les forts, de même, devaient être occupés par une forte proportion d’officiers professionnels ayant reçu une formation technique ; les troupes ordinaires, comme dans une usine, apprenaient par cœur des opérations simples et n’étaient pas censées faire preuve d’initiative.
L’inspiration tirée des sciences de l’organisation se retrouve dans d’autres aspects de la ligne ; les grands forts devaient permettre d’améliorer les conditions de vie des troupes, pour contrer l’antimilitarisme. La conception interne des forts individuels s’inspirait des plans contemporains visant à construire des logements modernes et confortables pour les classes ouvrières, séparés des quartiers industriels insalubres, afin d’éliminer les causes profondes du communisme. Dans les forts souterrains, les casernes étaient séparées des blocs de combat par de longues galeries dans lesquelles circulaient des trains électriques.
En France, l’armée et les hommes politiques étaient horrifiés par la montée de l’autonomisme en Alsace-Lorraine, comme on l’appelait encore à l’époque.
Après la récupération du territoire en 1918, le gouvernement avait provoqué le mécontentement de la population majoritairement germanophone de la région en imposant le français dans l’éducation, l’administration et les tribunaux, et en s’attaquant aux privilèges religieux ; plus tard, en 1928, le gouvernement a fait arrêter les principaux leaders autonomistes. Si la plupart des Alsaciens et des Lorrains n’avaient aucune envie de rejoindre le Reich, certains le souhaitaient, ainsi qu’en témoignent les nombreuses sections de la Jungmannschaft pro-nazie, nombreuses à l’arrière des zones fortifiées 37.
La volonté de contrer l’autonomisme a influencé le positionnement des fortifications. Pétain plaidait pour une défense en profondeur ; il envisageait uniquement des postes d’alerte à la frontière, des secondes lignes sur les fortifications allemandes d’avant 1914 et une troisième ligne sur les anciennes fortifications françaises, y compris Verdun.
Au Conseil supérieur de la Guerre, le général Boichut, alors commandant en Alsace, remarqua que la proposition de Pétain entraînerait la perte de l’Alsace. Il était très au fait de l’état d’esprit de la province, car il rapportait des incidents quotidiens entre les patrouilles et les habitants. Les grands forts permanents à la frontière qui ont finalement été adoptés présentaient l’avantage de défendre toute la province, sans que puissent être abandonnées des portions de territoire national lors de la défense, comme pouvait le préconiser Pétain ; bien mieux que le stockage de matériel de construction que celui-ci pouvait préconiser, ils symbolisaient la puissance de l’armée et de l’État français.
Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.
Kevin Passmore
Pour résumer, le choix de construire des gros ouvrages a été à la fois militaire, politique et social : « neutraliser » la frontière allemande et libérer des troupes pour manœuvrer, contrer la décentralisation tactique, rétablir le commandement, améliorer les conditions des troupes afin de les rendre plus efficaces et moins susceptibles de céder à l’attraction du communisme — et, enfin, enrayer l’autonomisme alsacien-lorrain.
La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable. Les principes sur lesquels elle reposait ont toujours été contestés, au point qu’en 1939, les opinions sur la doctrine française étaient très polarisées.
À cette date, le Génie estimait que les fortifications pouvaient « perfectionner la nature là où elle était déficiente », comme l’a dit un général ; pourtant, les tentatives de l’armée d’intégrer des rivières et des forêts dans le système défensif aboutirent à des résultats très mitigés.
Un problème majeur a été celui du contrôle de la circulation de l’air et de l’eau à l’intérieur des forts. Pendant les chaudes journées d’été, l’air extérieur se condensait dans les blocs de combat plus frais ; tout au long de l’année, la vapeur provenant des cuisines et les odeurs des latrines envahissaient les galeries et remontaient dans les blocs de combat.
Bien que les forts n’aient pas été construits dans la nappe phréatique, des sources souterraines s’infiltraient aussi dans les galeries à travers les murs de maçonnerie — il n’y avait pas assez d’argent pour les bétonner ou même les enduire. En poste au fort du Hochwald en 1939, l’écrivain Roland Dorgelès a raconté comment une sorte de brouillard envahissait les galeries, mentionnant aussi les flaques d’eau sur le sol. Il était difficile de respirer, surtout lorsque les pompes étaient éteintes ; même pendant les périodes d’occupation relativement courtes, en temps de paix, les troupes se plaignaient d’un état de dépression légère et de léthargie qu’elles appelaient « bétonite ».
Tout n’était pas noir pour autant. L’armée construisit également de nombreuses casernes modernes près des fortifications, qui constituaient une grande amélioration par rapport à ce qu’un général appelait « les trous sombres » des installations existantes. Les troupes estimaient pourtant qu’elles y passaient trop peu de temps ; en général, elles étaient occupées à faire des exercices, à construire et à garder de petits blockhaus.
Non seulement les conditions de travail étaient extrêmement inconfortables dans le climat rigoureux de l’Est, mais les commandants se plaignaient que leurs troupes étaient trop dispersées pour pouvoir les commander efficacement. Les recherches que j’ai pu faire dans les archives de la justice militaire montrent combien les officiers ont dû tolérer l’indiscipline.
L’idéal d’un commandement hiérarchique était difficile à réaliser, car l’armée devait compter sur des troupes recrutées localement qui ne parlaient pas bien le français. Comme les fortifications devaient être capables de réagir instantanément à une attaque surprise, elles comptaient sur des réservistes recrutés dans les environs, capables de rejoindre leurs unités à tout moment. Plus ils étaient âgés, plus ils étaient susceptibles de ne parler que l’allemand — voire des dialectes — et d’avoir combattu dans l’armée allemande lors de la guerre précédente. On raconte que les réservistes rappelés ne comprenaient pas un mot de ce que leur disaient leurs officiers.
Les habitants, autonomistes ou non, considéraient les fortifications comme une atteinte au rôle de pont entre la France et l’Allemagne joué par l’Alsace-Lorraine ; ils ressentaient comme une injustice l’expropriation des terres agricoles et les multiples servitudes imposées autour des fortifications. De nombreux incidents ont opposé les Français de l’intérieur et les Alsaciens-Lorrains, les soldats et les civils.
Bien que les Alsaciens-Lorrains aient rarement sympathisé avec l’Allemagne, l’armée considérait tous les germanophones comme des espions potentiels. Cette crainte de l’espionnage contribua au renforcement des lois sur le sujet et même au tournant autoritaire des années précédant la guerre. La menace n’était pas pour autant imaginaire : la grande majorité des affaires d’espionnage de 1934 à 1939 concernaient la ligne Maginot.
Peu de gens rejetaient le principe des fortifications, mais leur place dans les plans français a toujours été controversée et évolutive.
Avant 1927, si ce n’est plus tard, les Français n’ont pas considéré les fortifications comme urgentes. Alors que celles-ci commençaient à être envisagées, des débats houleux sur leur nature ont retardé leur construction pendant des années.
Ce qui a été construit a été un compromis, qui ne pouvait satisfaire pleinement personne. Avant même que les gros ouvrages ne soient achevés, les partisans de la fortification de campagne ont pris le dessus ; la victoire de la gauche aux élections législatives de 1932 a porté au pouvoir des hommes qui avaient toujours rejeté la construction de grands forts d’artillerie au profit de fortifications de campagne. Édouard Daladier, ministre de la Guerre en 1933, veilla à ce qu’aucun autre fort d’artillerie ne soit construit et élabora un plan pour la construction de la fortification de campagne de Nice à la mer du Nord.
Ces vues divergentes sur la bonne défense ne suscitèrent pas un conflit entre hommes politiques et militaires ; en 1934, Pétain devint ministre de la Guerre et mit en œuvre les propositions de Daladier. Les officiers supérieurs chargés de commander les corps d’armée en temps de guerre, quant à eux, préféraient également les fortifications de campagne, qu’ils pouvaient construire et positionner à leur guise, avant et pendant une bataille. Ils avaient longtemps ressenti comme une injustice le fait que les fortifications permanentes soient construites par une organisation indépendante d’eux, le Comité d’organisation des régions frontières (CORF), et que les unités militaires des régions fortifiées soient également indépendantes sur le plan organisationnel.
Quant aux officiers subalternes d’infanterie, ils étaient également mécontents de ce qu’ils considéraient comme les systèmes abstraits et scientifiques des ingénieurs qui dominaient le CORF ; ils privilégiaient plutôt leur propre compréhension intuitive du terrain. Beaucoup d’entre eux se tournèrent même vers la pseudo-science de la radiesthésie, une sorte de divination qui consistait à utiliser des pendules pour détecter les mouvements de troupes.
Selon un mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité.
Kevin Passmore
Bien qu’aucun officier ne se soit opposé en principe à la fortification, le service de fortification était très impopulaire.
Les officiers préféraient les unités privilégiant la manœuvre, telles que les chasseurs à pied et l’infanterie alpine. De même, ils n’aimaient pas le service dans des zones rurales éloignées habitées par une population germanophone où il n’y avait ni vie sociale bourgeoise ni lycées pour leurs enfants. Traditionnellement, le service de fortification était réservé aux officiers âgés qui terminaient leur carrière paisiblement.
L’armée tenta de contrer cette perception en présentant les nouveaux régiments d’infanterie et d’artillerie de fortification comme une élite : ils étaient mieux payés et recevaient de nouveaux uniformes kakis. Pourtant, seuls les nouveaux lieutenants sortant de Saint-Cyr en bas du classement et qui ne pouvaient donc pas choisir leur affectation étaient envoyés dans les fortifications ; d’autres y étaient envoyés pour des crimes contre l’honneur, des dettes ou pour ivresse publique en uniforme. En fin de compte, l’armée obligeait les officiers à y servir, mais ceux-ci n’appréciaient pas cette affectation.
La préférence pour la manœuvre plutôt que pour la défense était partagée au plus haut niveau. En 1931, alors que la construction de la ligne Maginot avait à peine commencé, Maxime Weygand succéda à Pétain en tant que vice-président du Conseil supérieur de guerre et donc commandant désigné en cas de guerre ; puis, en 1935, Maurice Gamelin succéda à Weygand ; tous deux étaient attachés à la manœuvre.
Gamelin et Weygand sont à l’initiative de la motorisation de l’infanterie et, en 1933, de la formation d’une division légère blindée. Leur révision du règlement en 1936-1938 est souvent considérée comme superficielle, ne rompant pas vraiment avec l’approche méthodique de 1921. Il est vrai qu’elle restait un compromis entre des positions opposées, mais les nouveaux règlements laissaient plus de place à l’initiative et comprenaient une nouvelle section sur l’utilisation des divisions blindées, précisément celle utilisée en 1940.
De telles révisions ont été également rendues possibles par l’apparition de nouvelles armes : canons antichars, chenillettes, mortiers de 60 et 81, chars et avions plus rapides ou motos. Il est important de noter aussi qu’elles étaient le résultat de longs débats au sein de l’armée, auxquels participaient des officiers de tous grades ; la controverse s’étendait à tous les rangs du corps d’officiers.
La situation à la veille de la guerre était caractérisée par une polarisation et une politisation qui se sont poursuivies pendant la « drôle de guerre ».
D’un côté, Gamelin nourrissait des plans de plus en plus ambitieux pour intervenir en Belgique, aux Pays-Bas et même en Suisse. De l’autre côté se trouvaient ceux qui, face à Hitler, prônaient l’apaisement, arguant que puisque l’expansion allemande en Europe de l’Est ne concernait pas la France, le pays devait se replier derrière la ligne Maginot et sur son empire pour ne se défendre qu’en cas d’attaque — une éventualité qu’ils persistaient à croire improbable.
À la tête des partisans de l’apaisement militaire se trouvait le maréchal Pétain : en 1939, il rédigea une préface élogieuse au livre du colonel Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ?, qui concluait par la négative.
Cette préface a souvent été citée comme preuve d’une « mentalité Maginot ». En réalité, elle met en garde contre le retour de la doctrine offensive ; elle ne témoigne pas tant d’une « mentalité Maginot » universelle que d’une polarisation.
Dans les mois qui précédèrent la guerre, les divergences publiques s’accentuèrent encore, car la destruction de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne et les nouvelles revendications italiennes sur Nice, la Savoie et la Tunisie réduisirent le choix à une alternative entre la guerre et l’hégémonie allemande.
Plus que jamais, les partisans de l’apaisement, menés par Pierre Laval, ne voyaient alors dans la ligne Maginot qu’un symbole ; elle signifiait la volonté de la France de ne se battre qu’en cas de menace directe.
L’article « La ligne Maginot était autant un projet social que militaire », une conversation avec Kevin Passmore est apparu en premier sur Le Grand Continent.
22.01.2026 à 20:01
Au Forum économique mondial, juste avant sa rencontre bilatérale avec Donald Trump, le président ukrainien a prononcé un discours particulièrement dur à l’encontre des dirigeants européens. Sa ligne : le monde bouge plus vite que vous — et vous ne faites rien.
Nous le traduisons.
L’article « Les Européens sont restés en mode Groenland » : le discours choc de Zelensky à Davos en intégralité est apparu en premier sur Le Grand Continent.
À Davos le jeudi 22 janvier, jour de signature par 19 pays de la Charte du « Conseil de la paix » de Donald Trump, Volodymyr Zelensky a prononcé un discours confrontationnel à l’adresse des Européens.
Pour le président ukrainien, dont le pays va entrer dans sa quatrième année de guerre de haute intensité et à grande échelle avec la Russie de Poutine, le sursaut européen n’a pas encore eu lieu — et la faiblesse de la réponse à Trump sur le Groenland en est un signal.
Sur les actifs russes gelés comme sur les munitions, il déclare sèchement que « Poutine a réussi à arrêter l’Europe ». Sur l’Iran, il fustige des dirigeants européens « en vacances » qui n’ont pas réussi à empêcher le bain de sang. Le président ukrainien brandit aussi l’exemple du Bélarus en 2020, où l’absence de fermeté face à l’écrasement de l’opposition de Loukachenko après des élections fabriquées a conduit à une vassalisation directe à Moscou.
Comment comprendre le choix d’une intervention si agressive — qui plus est après un discours qui avait sensiblement la même tonalité que celui de l’année dernière devant le Forum économique mondial ?
Il pourrait s’agir d’une stratégie visant à ne pas antagoniser Trump juste avant une rencontre bilatérale au terme de laquelle le président ukrainien a affirmé être parvenu partiellement à un accord notamment sur la question des « garanties de sécurité ».
Mais plus largement, il s’agit surtout pour Zelensky d’interpeller les Européens sur une ligne que l’Ukraine met désormais de plus en plus en avant : face aux menaces subies, elle est elle-même prête à aider.
« L’Europe doit être forte et l’Ukraine est prête à aider par tous les moyens nécessaires pour garantir la paix et empêcher la destruction.
Nous sommes prêts à aider les autres à devenir plus forts qu’ils ne le sont actuellement.
Nous sommes prêts à faire partie d’une Europe qui compte vraiment. Une Europe dotée d’une puissance réelle, d’une grande puissance. »
À Davos, il n’est pas sûr que le message soit passé.
Merci beaucoup, chers amis.
Tout le monde se souvient du grand film américain Un jour sans fin avec Bill Murray et Andie MacDowell.
Personne ne voudrait vivre ainsi : répéter la même chose pendant des semaines, des mois, voire des années.
Et pourtant, c’est exactement ainsi que nous sommes en train de vivre. C’est désormais notre vie, et chaque manifestation comme celle-ci le prouve.
L’année dernière, ici même à Davos, j’ai conclu mon discours par ces mots : « L’Europe doit savoir se défendre. » Un an s’est écoulé et rien n’a changé.
Nous sommes toujours dans une situation où je dois prononcer les mêmes mots.
Pourquoi ? La réponse ne réside pas seulement dans les menaces qui existent ou qui pourraient apparaître.
Chaque année apporte quelque chose de nouveau pour l’Europe et pour le monde.
Tout le monde a récemment tourné son attention vers le Groenland.
Il est clair que la plupart des dirigeants ne savent tout simplement pas quoi faire sur ce sujet.
Tout le monde semble simplement attendre que les États-Unis se calment, dans l’espoir que cela passe — mais que se passera-t-il si ce n’est pas le cas ?
On a beaucoup parlé des manifestations en Iran — elles ont pourtant été noyées dans le sang. Le monde n’a pas suffisamment aidé le peuple iranien. Il est resté à l’écart. En Europe, il y a eu les fêtes de Noël et du Nouvel An, les vacances. Lorsque les hommes politiques sont revenus au travail et ont commencé à se forger une opinion sur la question, l’ayatollah avait déjà tué des milliers de personnes.
Et que deviendra l’Iran après ce bain de sang ?
Si le régime survit, cela envoie un signal clair à tous les tyrans : si vous tuez suffisamment de gens, vous resterez au pouvoir.
Qui, en Europe, a besoin que ce message devienne réalité ?
Pourtant, l’Europe n’a même pas essayé d’élaborer sa propre réponse.
Regardons du côté de l’hémisphère occidental.
Le président Trump a mené une opération au Venezuela et Maduro a été arrêté. Les opinions divergent à ce sujet, mais le fait est que Maduro est jugé à New York.
Désolé, mais Poutine n’est pas jugé.
Et la plus grande guerre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale est sur le point d’entrer dans sa quatrième année.
L’homme qui l’a déclenchée est non seulement libre, mais il se bat toujours pour récupérer son argent gelé en Europe.
Et vous savez quoi ?
Il est en train de réussir.
C’est Poutine qui est en train d’essayer de décider de l’utilisation des avoirs russes gelés — pas ceux qui ont le pouvoir de le punir pour cette guerre.
Heureusement, l’Union a décidé de geler les avoirs russes pour une durée indéterminée et je lui en suis reconnaissant. Merci, Ursula. Merci, Antonio, et merci à tous les dirigeants qui ont apporté leur aide.
Mais lorsque le moment est venu de décider d’utiliser ces avoirs pour se défendre contre l’agression russe, la décision a été bloquée.
Poutine a réussi à faire cela : oui, il a malheureusement réussi à arrêter l’Europe.
Mon point suivant est celui-ci : en raison de la position des États-Unis, les gens évitent désormais le sujet de la Cour pénale internationale. Et c’est compréhensible. C’est la position historique des États-Unis. Mais en même temps, il n’y a toujours pas de progrès réel dans la mise en place d’un tribunal spécial pour juger l’agression russe contre l’Ukraine, contre le peuple ukrainien. Et nous avons un accord. C’est vrai. De nombreuses réunions ont eu lieu, mais l’Europe n’a toujours pas réussi à trouver un siège pour le tribunal, avec du personnel et des travaux concrets qui y soient conduits.
Que manque-t-il ? Du temps ou de la volonté politique.
Trop souvent en Europe, il y a toujours quelque chose de plus urgent que la justice.
À l’heure actuelle, nous travaillons activement avec nos partenaires sur les garanties de sécurité, et je leur en suis reconnaissant. Mais celles-ci concernent l’après-guerre.
Une fois le cessez-le-feu entré en vigueur, il y aura des contingents, des patrouilles conjointes et des drapeaux partenaires sur le sol ukrainien. C’est une très bonne avancée et le signe que le Royaume-Uni et la France sont prêts à engager leurs forces sur le terrain. Un premier accord a déjà été conclu à ce sujet. Merci Keir ; merci Emmanuel et tous les dirigeants de notre coalition.
Nous faisons tout notre possible pour que notre coalition de volontaires devienne véritablement une coalition d’action. Encore une fois, tout le monde est très positif, mais le soutien du président Trump est toujours nécessaire ; je le répète, aucune garantie de sécurité ne peut fonctionner sans les États-Unis.
Mais qu’en est-il du cessez-le-feu lui-même ?
Qui peut contribuer à le mettre en œuvre ?
L’Europe adore discuter de l’avenir, mais évite d’agir aujourd’hui ; d’être à l’initiative d’actions qui définissent le type d’avenir que nous aurons. C’est là le problème. Pourquoi le président Trump peut-il empêcher les pétroliers de la flotte fantôme de passer et saisir le pétrole, mais pas l’Europe ?
Le pétrole russe est transporté le long des côtes européennes ; il finance la guerre contre l’Ukraine et contribue à déstabiliser l’Europe. Il faut donc arrêter, confisquer et vendre le pétrole russe au profit de l’Europe. Pourquoi pas ? Si Poutine n’a pas d’argent, il n’y a pas de guerre pour l’Europe. Si l’Europe a de l’argent, elle peut protéger sa population. À l’heure actuelle, ces pétroliers rapportent de l’argent à Poutine. Et cela signifie que la Russie continue de mener son programme malsain.
Point suivant.
Je l’ai déjà dit et je le répète : l’Europe a besoin de forces armées unifiées ; des forces capables de défendre véritablement l’Europe.
Aujourd’hui, l’Europe se repose uniquement sur la conviction que si un danger survient, l’OTAN agira.
Mais personne n’a vraiment vu l’Alliance en action. Si Poutine décide de s’emparer de la Lituanie ou d’attaquer la Pologne, qui réagira ?
Qui réagira ?
À l’heure actuelle, l’OTAN existe grâce à la conviction que les États-Unis agiront, qu’ils ne resteront pas à l’écart et qu’ils apporteront leur aide. Mais que se passera-t-il s’ils ne le font pas ?
Croyez-moi, cette question est dans l’esprit de tous les dirigeants européens et certains tentent de se rapprocher du président Trump ; c’est vrai.
Certains attendent en espérant que le problème disparaisse.
D’autres ont commencé à agir, en investissant dans la production d’armes et en établissant des partenariats, afin d’obtenir le soutien du public pour une augmentation des dépenses de défense.
Rappelons-nous bien d’une chose : jusqu’à ce que les États-Unis fassent pression sur l’Europe pour qu’elle augmente ses dépenses de défense, la plupart des pays n’essayaient même pas d’atteindre 5 % du PIB, le minimum nécessaire pour garantir la sécurité.
L’Europe doit savoir se défendre. Si vous envoyez 30 ou 40 soldats au Groenland, à quoi cela sert-il ? Quel message cela envoie-t-il à Poutine, à la Chine ?
Et surtout, quel message cela envoie-t-il au Danemark — le plus important, votre proche allié ?
Soit vous déclarez que les bases européennes protégeront la région contre la Russie et la Chine et vous établissez ces bases, soit vous risquez de ne pas être pris au sérieux parce que vos soldats ne protégeront rien.
Or nous savons quoi faire. Si les navires de guerre russes naviguent librement autour du Groenland, l’Ukraine peut aider.
Nous avons l’expertise et les armes nécessaires pour faire en sorte qu’aucun de ces navires ne reste. Ils peuvent couler au large du Groenland, tout comme ils coulent au large de la Crimée. Pas de problème : nous avons les outils et les personnes nécessaires. La mer n’est pas la première ligne de défense.
Nous pouvons donc agir et nous savons comment nous battre là-bas si on nous le demande.
Si l’Ukraine faisait partie de l’OTAN, nous résoudrions ce problème avec les navires russes — mais ce n’est pas le cas.
Quant à l’Iran, tout le monde attend de voir ce que feront les États-Unis.
Car le reste du monde ne propose rien. L’Europe ne propose rien et ne veut pas s’impliquer sur cette question en tant que soutien du peuple iranien et de la démocratie dont il a besoin.
Pourtant, lorsque vous refusez d’aider un peuple qui se bat pour sa liberté, les conséquences reviennent toujours — et elles sont toujours négatives. L’exemple du Bélarus en 2020 est parlant : personne n’a aidé son peuple et désormais les missiles russes Oreshnik sont déployés sur ce territoire, à portée de la plupart des capitales européennes.
Cela ne se serait pas produit si la voix du peuple bélarusse avait été entendue en 2020.
Nous avons dit à plusieurs reprises à nos partenaires européens : « Vous devriez agir maintenant contre ces missiles au Bélarus — les missiles ne sont jamais purement décoratifs. » Mais l’Europe est restée en mode Groenland ; peut-être qu’un jour quelqu’un fera quelque chose.
La question du pétrole russe relève de la même logique.
C’est une bonne chose qu’il existe de nombreuses sanctions. Le pétrole russe devient moins cher — mais son flux ne s’est pas arrêté. Les entreprises russes qui financent la machine de guerre de Poutine continuent de fonctionner et cela ne changera pas sans de nouvelles sanctions.
Nous sommes reconnaissants de toutes les pressions exercées sur l’agresseur, mais soyons honnêtes : l’Europe doit faire davantage pour que ses sanctions bloquent les ennemis aussi efficacement que les sanctions américaines.
Pourquoi est-ce important ? Parce que si l’Europe n’est pas considérée comme une puissance mondiale, si ses actions ne dissuadent pas les mauvais acteurs, alors elle ne fera jamais que réagir, rattrapant son retard face aux nouveaux dangers et aux nouvelles attaques.
Les forces qui tentent de détruire l’Europe ne sont confrontées à aucun obstacle.
Elles opèrent librement, même à l’intérieur de l’Europe.
Chaque Viktor qui vit de l’argent européen tout en essayant de vendre les intérêts européens mérite une bonne gifle. Et s’il se sent à l’aise à Moscou, cela ne signifie pas que nous devons laisser les capitales européennes devenir de petits Moscou.
Nous devons nous rappeler ce qui nous sépare de la Russie.
La ligne de conflit la plus fondamentale entre la Russie, l’Ukraine et toute l’Europe est la suivante : la Russie se bat pour dévaloriser les peuples, pour s’assurer que lorsque les dictateurs veulent détruire quelqu’un, ils le peuvent.
Mais ils doivent perdre le pouvoir, et non le gagner.
Prenons l’exemple des Ukrainiens. Aujourd’hui, les missiles russes ne peuvent être produits que parce qu’il existe des moyens de contourner les sanctions ; tout le monde voit comment la Russie essaie de faire mourir de froid les Ukrainiens à -20°C ; pourtant la Russie ne pourrait pas construire de missiles balistiques ou de croisière sans les composants essentiels provenant d’autres pays.
Et je ne parle pas seulement de la Chine. Trop souvent, les gens se cachent derrière l’excuse que la Chine aide la Russie. C’est vrai, mais la Russie se procure également des composants auprès d’entreprises en Europe, aux États-Unis et à Taïwan.
À l’heure actuelle, beaucoup investissent dans la stabilité autour de Taïwan pour éviter la guerre.
Mais les entreprises taïwanaises peuvent-elles cesser de fournir des composants électroniques à la Russie pour la guerre ?
L’Europe ne dit presque rien. Les États-Unis ne disent rien. Et Poutine fabrique des missiles.
Et je remercie bien sûr tous les pays et toutes les entreprises qui aident l’Ukraine à réparer son système énergétique.
C’est crucial.
Merci à tous ceux qui soutiennent le programme PURL grâce auquel nous pouvons acheter des missiles Patriot. Mais ne serait-il pas moins coûteux et plus facile de priver directement la Russie des composants dont elle a besoin pour produire des missiles, voire de détruire les usines qui les fabriquent ? L’année dernière, on a passé la plupart du temps à parler des armes à longue portée pour l’Ukraine et tout le monde disait que la solution était à portée de main.
Aujourd’hui, plus personne n’en parle. Mais les missiles russes et les Shahed sont toujours là — et nous avons toujours les coordonnées des usines où ils sont fabriqués et qui visent aujourd’hui l’Ukraine.
Demain, ils pourraient viser n’importe quel pays de l’OTAN.
En Europe, on nous conseille de ne pas parler des Tomahawks aux Américains, pour ne pas gâcher l’ambiance. Et on nous dit de ne pas évoquer les missiles Taurus lorsque le sujet porte sur la Turquie.
Les diplomates disent de ne pas offenser la Grèce. Et la Grèce nous dit de faire attention à la Turquie.
En Europe, il y a d’interminables disputes internes et des non-dits qui l’empêchent de s’unir et de parler assez honnêtement pour trouver de vraies solutions.
Trop souvent, les Européens se retournent les uns contre les autres, les dirigeants, les partis, les mouvements et les communautés, au lieu de s’unir pour arrêter la Russie — qui apporte la même destruction à tout le monde.
Au lieu de devenir une véritable puissance mondiale, l’Europe reste un kaléidoscope de puissances petites et moyennes, magnifique mais fragmenté.
Au lieu de prendre l’initiative de défendre la liberté dans le monde entier, en particulier lorsque l’attention des États-Unis se porte ailleurs, l’Europe semble perdue en essayant de convaincre le président américain de changer.
Mais il ne changera pas.
Le président Trump aime qui il est. Il dit qu’il aime l’Europe, mais il n’écoutera pas une telle Europe.
L’un des plus grands problèmes de l’Europe d’aujourd’hui — même si on en parle peu — est surtout une question d’état d’esprit.
Certains dirigeants européens sont originaires d’Europe, mais ne sont pas toujours en faveur de l’Europe. Et l’Europe reste davantage une géographie, une histoire, une tradition, plutôt qu’une véritable force politique, une grande puissance.
Certains Européens sont vraiment forts ; mais beaucoup nous disent que nous devons rester forts.
Ils veulent toujours que quelqu’un d’autre soit fort pour eux — de préférence jusqu’aux prochaines élections.
Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne une grande puissance à mon sens. Les dirigeants disent : nous devons défendre les intérêts européens » mais ils espèrent que quelqu’un d’autre le fera à leur place. Et quand ils parlent de valeurs, cela sonne souvent creux.
Ils disent tous : « Nous avons besoin de quelque chose pour remplacer l’ancien ordre mondial ». Mais où sont les dirigeants prêts à agir ? Agir maintenant sur terre, dans les airs, en mer pour construire un nouvel ordre mondial.
On ne peut pas construire un nouvel ordre mondial avec des mots. Seules les actions créent vraiment l’ordre.
Aujourd’hui, les États-Unis ont lancé le « Conseil de la paix ». L’Ukraine a été invitée. Tout comme la Russie et le Bélarus alors que la guerre n’a pas cessé et qu’il n’y a même pas de cessez-le-feu. Vous avez vu qui s’est joint à cette initiative. Chacun avait ses raisons. Mais voici le problème : l’Europe n’a même pas encore adopté une position commune sur l’idée américaine.
Peut-être que ce soir, lorsque le Conseil européen se réunira, il prendra une décision. Mais les documents ont déjà été signés ce matin et ce soir, il pourrait également prendre une décision concernant le Groenland.
Hier soir, Mark Rutte s’est entretenu avec le président Trump. Merci, Mark, pour votre productivité.
Les États-Unis sont déjà en train de changer de position, mais personne ne sait exactement comment.
Les choses évoluent donc plus vite que nous. Elles évoluent plus vite que l’Europe. Et comment l’Europe peut-elle suivre le rythme ?
Chers amis, nous ne devons pas nous rabaisser à des rôles secondaires.
Pas alors que nous avons la possibilité d’être ensemble une grande puissance.
Nous ne devons pas accepter que l’Europe ne soit qu’un mélange de petites et moyennes puissances entouré d’ennemis de l’Europe.
Lorsque nous sommes unis, nous sommes vraiment invincibles.
L’Europe peut et doit être une force mondiale ; non pas une force qui réagit tardivement, mais une force qui définit l’avenir ; qui aiderait tout le monde — du Moyen-Orient à toutes les autres régions du monde ; une force qui aiderait l’Europe elle-même, car les défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui sont des défis pour le mode de vie européen, où les personnes et les nations comptent.
L’Europe peut contribuer à bâtir un monde meilleur ; l’Europe doit bâtir un monde meilleur et un monde sans guerre.
Pour cela, elle a besoin de force.
Pour cela, nous devons agir ensemble et agir à temps.
Et surtout, nous devons avoir le courage d’agir.
Nous travaillons activement à la recherche de solutions concrètes.
Aujourd’hui, nous avons rencontré le président Trump et nos équipes travaillent presque tous les jours. Ce n’est pas simple. Les documents visant à mettre fin à cette guerre sont presque prêts et c’est vraiment important.
L’Ukraine travaille avec une honnêteté et une détermination totales, et cela porte ses fruits ; la Russie doit elle aussi se préparer à mettre fin à cette guerre, à cesser cette agression, l’agression russe, la guerre que la Russie mène contre nous.
La pression doit être suffisamment forte et le soutien à l’Ukraine doit être encore plus fort.
Nos précédentes réunions avec le président des États-Unis nous ont permis d’obtenir des missiles de défense. Les Européens ont également apporté leur aide.
Aujourd’hui, nous avons également parlé de la protection de l’espace aérien — ce qui signifie bien sûr la protection des vies humaines. J’espère que les États-Unis continueront à nous soutenir.
L’Europe doit être forte et l’Ukraine est prête à aider par tous les moyens nécessaires pour garantir la paix et empêcher la destruction.
Nous sommes prêts à aider les autres à devenir plus forts qu’ils ne le sont actuellement.
Nous sommes prêts à faire partie d’une Europe qui compte vraiment. Une Europe dotée d’une puissance réelle, d’une grande puissance.
Aujourd’hui, nous avons besoin de cette puissance pour protéger notre propre indépendance. Mais vous avez également besoin de l’indépendance de l’Ukraine, car demain, vous devrez peut-être défendre votre mode de vie.
Et lorsque l’Ukraine sera à vos côtés, personne ne vous marchera dessus. Vous aurez toujours les moyens d’agir et d’agir à temps.
C’est très important : agir à temps.
Chers amis, aujourd’hui est l’un des derniers jours de Davos, mais certainement pas le dernier Davos — tout le monde est bien d’accord là-dessus.
Beaucoup de gens croient que les choses finiront par s’arranger d’elles-mêmes mais nous ne pouvons pas compter là-dessus pour garantir une véritable sécurité.
La foi ne suffit pas — qu’il s’agisse de la foi en un partenaire ou d’un heureux concours de circonstances.
Aucune discussion intellectuelle ne peut mettre fin aux guerres. Nous avons besoin d’actions.
L’ordre mondial découle de l’action et nous avons simplement besoin du courage d’agir.
Sans action aujourd’hui, il n’y aura pas de lendemain.
Mettons fin à ce « jour sans fin » : c’est possible.
Merci.
Slava Ukraini !
L’article « Les Européens sont restés en mode Groenland » : le discours choc de Zelensky à Davos en intégralité est apparu en premier sur Le Grand Continent.
14.01.2026 à 18:16
Les frappes américaines que prépare Trump contre l’Iran sont-elles vouées à n’avoir aucun impact ?
Pour faire tomber la République islamique, il faut une opération systémique.
Dans un aggiornamento à la doctrine néoconservatrice, un rapport préconise une nouvelle stratégie totale pour renverser l’Iran des mollahs : le « regime collapse ».
L’article Du « regime change » au « regime collapse » : comment les néoconservateurs cherchent à refaçonner le trumpisme est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Un an avant les frappes historiques de juin 2025 de l’opération « Midnight Hammer », Barak Seener avait produit un rapport passé relativement inaperçu qui préconisait de telles attaques.
Juste après celles-ci, il a signé un important aggiornamento qui précise sa théorie du regime change. Celui-ci pourrait inspirer la Maison-Blanche, alors que Trump n’a jamais été aussi proche d’une intervention militaire.
Pour Seener, le régime iranien est certes sorti très affaibli de la séquence de la guerre des douze Jours mais le régime de l’ayatollah Khamenei tiendrait grâce à une résilience propre à sa forme révolutionnaire, perpétuellement dynamique, dans un alliage de « philosophie islamique, de nationalisme persan et d’utilisation ciblée de la technologie ».
« La capacité du régime à résister et à contrer l’opposition culturelle, économique et politique dépend du système politique iranien et de l’uniformité de son élite, qui lui permet de sombrer dans un autoritarisme accru afin de renforcer la survie du régime.
Cette résilience est facilitée par la capacité du régime à coopter l’opposition ou à réprimer la dissidence. »
En d’autres termes, l’axe de la résistance pourrait se reformer — et à nouveau menacer Israël et les États-Unis.
La clef de la nouvelle proposition de Seener repose sur l’inflexion qu’il donne à l’opération d’ingérence américaine qu’il appelle de ses vœux.
Pour lui, il est manifeste que Trump ne se lancera pas dans une version maximaliste du regime change avec des troupes au sol, par crainte d’avoir à gérer la construction d’une transition sur un territoire aussi vaste et aussi peuplé que l’Iran.
Les spectres irakien et afghan inhibant les initiatives pour un changement de régime « piloté », la stratégie préconisée par l’auteur est en fait plus radicale et potentiellement beaucoup plus risquée : l’effondrement — et l’étouffement par le chaos, de Chiraz à Téhéran, de toute possibilité d’une menace pour la région.
Par quoi passe cette théorie du regime collapse ?
« Les décideurs politiques occidentaux doivent au minimum mener une politique visant à provoquer l’effondrement du régime (regime collapse) sous l’influence occidentale, plutôt qu’un changement de régime contrôlé par l’Occident.
L’effondrement du régime implique de saper continuellement la capacité du gouvernement à exercer son pouvoir, ce qui aboutit au renversement de la structure politique iranienne.
Cela ne peut être réalisé qu’en combinant des frappes militaires externes, par opposition à une intervention militaire à grande échelle, qui ciblent les centres de pouvoir iraniens, notamment les installations d’enrichissement d’uranium, les centres de commandement et de contrôle du Corps des Gardiens de la révolution islamique, les dirigeants de celui-ci et les scientifiques nucléaires. »
S’il en dit peu sur « l’après » — appelant à ne pas reproduire en Iran les erreurs de l’ère post-Saddam Hussein — l’auteur prévoit quand même certains risques.
Pour lui, il n’est ainsi pas exclu que les Pasdaran survive à l’effondrement du régime tout comme la milice Basij, décentralisée et difficilement ciblable ou influençable.
De l’aveu de l’auteur, une telle perspective serait presque pire pour les ennemis de l’Iran : en dehors de la vision stratégique du Guide suprême, une résistance purement paramilitaire décentralisée n’aurait plus aucune limite pour agir par la force.
Dans son scénario d’anticipation du pire, Barak Seener va encore plus loin en imaginant le cas où le régime s’effondrerait en laissant place à un gouvernement autoritaire, opposé à la démocratie et fondamentalement hostile à l’Occident.
Pour anticiper un tel cas de figure, l’auteur suggère qu’il faudrait bel et bien avoir recours à une stratégie de state-building :
« Un élément essentiel pour ce moment post-régime est celui qui offre une stabilité alternative au modèle étatique structuré du Velayat-e faqih (le gouvernement du docte). En l’absence d’un tel modèle, le régime, bien que profondément impopulaire, reste un ‘mal connu’ préférable à l’inconnu et au chaos potentiel.
L’Occident doit travailler avec les groupes d’opposition libéraux qui sont pro-occidentaux dans leur orientation afin de leur donner les moyens de trouver une solution pour ‘le jour d’après’. À cette fin, le présent rapport examine la coordination occidentale des forces d’opposition afin de promouvoir une transition qui offre un certain degré de continuité pour éviter un vide de gouvernance qui compromettrait l’efficacité de l’opposition. »
Nous traduisons les principaux extraits de cette stratégie.
Le rapport est téléchargeable en intégralité à ce lien.
« Un Iran non nucléaire qui n’exporterait pas le terrorisme est dans l’intérêt stratégique de l’Occident.
Cela implique l’effondrement du régime (regime collapse).
L’Occident doit travailler avec les groupes d’opposition libéraux qui sont pro-occidentaux dans leur orientation afin de leur donner les moyens de trouver une solution pour ‘le jour d’après’.
À cette fin, le présent rapport examine la coordination occidentale des forces d’opposition afin de promouvoir une transition qui offre une certaine continuité, pour éviter un vide de gouvernance qui compromettrait l’efficacité de l’opposition.
Il est extrêmement improbable que le régime s’effondre de lui-même.
Les réformistes et les factions radicales divergent sur les tactiques à adopter — telles que le degré d’engagement avec l’Occident ou les réformes internes — mais ils s’alignent étroitement sur les doctrines stratégiques fondamentales : non-nucléarisation, hostilité envers Israël et les États-Unis, et soutien aux réseaux régionaux de mandataires.
L’opposition aux États-Unis et à Israël reste le point de consensus en Iran, et l’idée de « l’axe de la résistance » est au cœur de la politique étrangère de la République islamique. »
L’auteur reprend en l’adaptant à l’Iran les grandes lignes de la doctrine néoconservatrice qui ont guidé la politique américaine dans sa « guerre contre la terreur ». Le cadre théorique n’est cependant plus celui de « l’empire bienveillant » de Robert Kagan ou du deuxième discours d’investiture de Bush : il ne s’agit plus d’exporter la démocratie américaine dans le monde pour assurer la stabilité globale mais de défendre les intérêts de l’Occident en établissant les conditions d’un endiguement du terrorisme — que l’Iran finance dans le golfe Persique.
C’est dans ce sens que cet aggiornamento s’inscrit dans la lignée du premier rapport de Seener sur la dissuasion.
Il apporte toutefois une nuance doctrinale forte : il ne s’agit plus de « changer » le régime mais de provoquer son « effondrement » sans avoir la prétention de contrôler la suite mais en se laissant les marges de manœuvre nécessaires pour le faire si besoin.
« Si les décideurs politiques occidentaux doivent proposer une formation à tous les groupes d’opposition pour l’après-révolution, l’Occident ne doit soutenir que les groupes d’opposition qui se situent en dehors des structures politiques iraniennes et qui soutiennent l’effondrement du régime.
Cela permettrait de tirer parti de l’aliénation du public et de renforcer la partie de l’opposition qui cherche à renverser le régime, ce qui pourrait accroître la fragilité de ce dernier. L’alternative serait de contribuer involontairement à l’enracinement d’une culture autoritaire. »
Il est admis qu’avant même la brutalité du régime de la République islamique, l’installation de la dynastie des Pahlavi par l’opération Ajax pilotée par la CIA et d’autres agences de contre-espionnage a contribué à cette « culture autoritaire » que l’auteur préconise d’éradiquer.
« Les pays occidentaux ont une excellente occasion de compléter leur interventionnisme militaire en reconnaissant les groupes d’opposition en exil et en Iran, et en coordonnant leurs positions afin d’atténuer les effets négatifs potentiels de l’effondrement du régime lors de la transition du pouvoir et de l’autorité. »
D’une manière plus fine que par le soutien à une seule figure extérieure — comme le fils du shah, Reza Pahlavi, poussé par Israël et les États-Unis — l’auteur du rapport suggère ici que l’interventionnisme militaire devrait se doubler d’une stratégie agressive d’influence sur les membres de la diaspora. Là encore, il trace une ligne de continuité avec la tradition américaine.
« L’effondrement du régime pourrait aussi conduire à une guerre civile en raison du vide politique qui s’ensuivrait et de l’effondrement des institutions fondamentales, suivi par l’escalade du conflit entre factions armées rivales et soutiens étrangers.
Par conséquent, même si l’Iran n’est pas actuellement au bord de la guerre civile, la stratégie de propagande du régime jette les bases potentiellement dangereuses d’une fragmentation et d’une guerre civile en cas d’effondrement du régime. »
Même parmi les tenants d’une ligne très interventionniste, les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan constituent un trauma. L’auteur met en garde ici contre le risque bien identifié que l’effondrement du régime se transforme en chaos.
Au fil du rapport, l’interventionnisme épouse une ligne de crête : si l’auteur s’inscrit en faux contre une croyance naïve dans l’efficacité « automatique » du regime change, il cherche à mettre au point des tactiques pour prévenir le chaos pouvant suivre l’effondrement provoqué du régime.
« Les frappes militaires israéliennes ont déclenché une vague de nationalisme iranien, comblant momentanément les divisions idéologiques de longue date entre les groupes nationalistes et musulmans progressistes, qui s’opposaient tous deux aux frappes contre l’Iran. Cependant, cette unité est tactique et éphémère, car elle renforce le discours du régime sur les menaces extérieures et détourne l’attention de la pression en faveur d’une réforme interne.
Les futures frappes militaires doivent donc s’accompagner de campagnes d’influence visant le public iranien, affirmant que c’est leur régime qui constitue une aberration historique pour l’Iran, par opposition à l’intervention militaire occidentale. L’alternative serait que l’usage de seules frappes militaires permette au régime de pénétrer la société iranienne en suscitant un effet de ralliement autour du drapeau.
L’autoritarisme accru et la concentration du pouvoir créent, par ironie, des fissures au sein du régime. Dans un cadre politique où le Guide suprême et le Corps des Gardiens de la Révolution empêchent le pluralisme et entravent la formation d’un consensus, un fossé peut se creuser entre les factions rivales, telles que les partisans de la ligne dure et les réformistes. Une campagne d’information et de communication menée par des acteurs étrangers peut galvaniser l’opposition opérant en dehors du régime, ce qui peut priver les réformistes opérant au sein du régime du soutien de la population. Cela peut pousser le régime vers l’implosion, à mesure que les schismes au sein de celui-ci deviennent réels. »
Dans ces développements, l’auteur précise ce qui distingue fondamentalement l’intervention qu’il appelle de ses vœux en Iran d’autres opérations comme l’enlèvement de Nicolas Maduro à Caracas au moment de l’opération « Absolute Resolve ».
Même si un tel acte pourrait avoir une influence considérable en termes de représentation, « décapiter » le régime en le privant de l’ayatollah Khamenei ne serait pas suffisant pour le faire tomber. Comme dans les covert ops de la CIA, les États-Unis et Israël devraient user de tous les leviers de la désinformation pour mettre un coin entre les factions rivales au sein du régime et provoquer son éclatement.
« … le seul moyen efficace d’empêcher l’Iran de reconstruire ses installations nucléaires endommagées pourrait finalement se dérouler en deux étapes : à court terme, des frappes aériennes supplémentaires menées par Israël et les États-Unis sur les sites nucléaires iraniens, et à plus long terme, le renversement du régime iranien et de ses dirigeants actuellement au pouvoir, ainsi que des capacités de commandement et de contrôle du CGRI… Les campagnes de communication devraient inclure une augmentation des émissions destinées au peuple iranien, ainsi qu’une aide secrète à l’opposition nationale et le financement d’ONG. »
Là encore, s’il n’est pas motivé de la même manière que dans la guerre contre le terrorisme, l’interventionnisme de Seener s’inscrit dans la tradition néoconservatrice en s’appuyant sur des relais clefs comme la télévision, les ONG et l’aide secrète. Étonnamment, le rapport ne préconise pas de mettre en place une stratégie plus intégrée et plus agressive en ligne.
« Le sectarisme dans les régions périphériques peut se militariser à mesure que les groupes ethniques résistent au déploiement de la milice Basij et des Pasdaran dans leurs régions. En outre, si le régime iranien subit de nouvelles frappes militaires ou est soumis à des tensions résultant de manifestations de masse liées à des griefs économiques et culturels, cela pourrait encourager les groupes sécessionnistes à intensifier leurs attaques contre les cibles du régime. Les groupes sécessionnistes disposant d’armes paramilitaires comprennent : l
— Le KDPI, le PJAK et le Komala, qui opèrent dans le Kurdistan oriental, à Kermanshah et en Azerbaïdjan occidental.
— Le Mouvement arabe de lutte pour la libération de l’Ahwaz (ASMLA) et le Mouvement de libération arabe d’Al-Ahwaz, qui opèrent dans la province du Khuzestan au nom des Arabes ahwazis.
— Jaish al-Adl et Jaish al-Adl, qui opèrent dans la province du Sistan-et-Baloutchistan au nom des Baloutches et des Perses sistanis.
Ces groupes sécessionnistes pourraient prendre pour cible les Gardiens de la Révolution ou l’armée régulière, et empêcher le détournement des ressources et des revenus en cas d’attaque extérieure contre l’Iran. Cela compromettrait le développement militaire et infrastructurel de l’Iran dans le centre du pays et contribuerait à l’effondrement du régime.
Ce n’est pas sans précédent. En 2007, la CIA a engagé Jaysh al-Adl (JAA), anciennement connu sous le nom de Jundallah, un groupe insurgé baloutche, pour mener des actions de sabotage à l’intérieur de l’Iran. Cela s’inscrivait dans le cadre d’un programme secret de la CIA contre le régime iranien autorisé par le président Bush. »
Si son rapport n’est pas présenté comme un manuel contre-insurrectionnel, force est de constater que Seener déploie le playbook de l’ingérence américaine. Ici, il préconise de s’appuyer sur une variété de groupes sécessionnistes pour attaquer le pouvoir central en s’inscrivant dans la continuité d’un programme de l’administration Bush.
« Une fragmentation de l’Iran ou un Iran marqué par un conflit à grande échelle est un scénario qu’il faut à tout prix éviter.
Le meilleur moyen d’y parvenir serait que les pays occidentaux aident les différents mouvements d’opposition iraniens à intégrer les mouvements ethniques non sécessionnistes dans un cadre gouvernemental post-régime capable de gérer les identités concurrentes, et qu’ils offrent une place aux groupes ethniques tels que les Arabes, les Azéris, les Kurdes et les Baloutches dans un avenir post-régime.
L’Initiative de La Haye pour la coopération internationale estime que l’autodétermination interne et le pluralisme sont essentiels pour réduire l’attrait du séparatisme et renforcer la légitimité de l’État : ‘Des modèles de gouvernance fédéraux ou décentralisés, adaptés au contexte iranien, pourraient garantir l’autonomie locale tout en préservant l’unité nationale.’
Cette remarque peut être lue comme une réponse à certaines propositions de faucons israéliens visant à démembrer l’Iran pour endiguer la menace. Une telle position avait été diffusée au cours de la guerre de juin 2025 dans un éditorial du Jerusalem Post — un quotidien en langue anglaise, concurrent de droite de Haaretz, très lu par la communauté juive républicaine aux États-Unis.
Dans cet éditorial, le Jerusalem Post s’adressait directement à Donald Trump en lui demandant « d’adopter le changement de régime comme politique » et de former une coalition au Moyen-Orient pour la partition de l’Iran ».
Seener considère ici au contraire que l’intégrité territoriale de l’Iran serait au contraire vitale pour la sécurité de la région.
« Le défi auquel est confrontée l’opposition iranienne est triple : mettre en relation l’opposition en exil avec les groupes d’opposition nationaux ; coordonner leurs positions ; et empêcher l’émergence d’un vide politique à la suite de l’effondrement du régime iranien.
Afin d’atténuer le risque d’un vide politique qui découragerait l’opposition au régime iranien, les États occidentaux doivent coordonner les groupes d’opposition iraniens avant l’effondrement du régime afin de faciliter la mise en place d’une structure gouvernementale qui prendra sa place.
(…) Une campagne d’information et de communication peut les aider à coordonner leurs activités et à partager leurs positions entre eux ainsi qu’avec la communauté internationale. Celle-ci doit à son tour reconnaître et nouer des alliances avec l’opposition qui dispose des technologies de l’information et de la communication nécessaires pour contourner la censure en ligne du régime.
Une partie de la coordination de l’opposition implique l’organisation d’une conférence soutenue par l’ONU pour que les différents groupes sécessionnistes planifient leur intégration dans un cadre gouvernemental fédéral ou décentralisé qui garantisse l’autonomie locale tout en préservant l’unité nationale. Dans le même temps, les États occidentaux devraient se coordonner avec les États voisins de l’Iran afin de stabiliser les régions frontalières en cas d’effondrement du régime. Des unités de sécurité composées de personnel déserteur peuvent assurer une surveillance rapide des frontières. »
Si elle cherche à se distinguer d’un pur regime change, la stratégie préconisée par Seener est ambiguë : on voit mal en quoi ce processus de légitimation d’une autorité politique alternative à la République islamique, encore imprécis, pourrait trouver une manière de se stabiliser.
« L’objectif déclaré du président Donald Trump — ‘Make Iran Great Again’ — doit être considéré dans le contexte de la promotion de l’effondrement du régime (regime collapse).
Mais cette stratégie n’est viable que si l’on parvient à éviter le chaos qui pourrait éclater à la suite de l’effondrement d’un régime iranien dont la stabilité repose sur la suppression de ses contradictions internes.
L’élimination totale des capacités terroristes et nucléaires de l’Iran mérite d’être envisagée de manière stratégique.
Cela signifie que la promotion de l’effondrement du régime par une intervention militaire et une campagne de communication doit s’accompagner d’une coordination entre les États occidentaux et les États voisins de l’Iran afin d’apporter une aide humanitaire et de stabiliser les régions frontalières.
Cette coordination devrait s’accompagner d’une harmonisation des positions des groupes d’opposition qui se consacrent à la promotion d’un Iran libéral et démocratique, et contribuer à l’avènement d’un avenir iranien auquel participeront le plus grand nombre possible d’Iraniens. »
L’aggiornamento du state building de Seener n’a rien à voir avec la « théorie réactionnaire de la paix » proposée par Curtis Yarvin dans son essai « Comment occuper et gouverner un État étranger » de 2008 ; mais cet interventionnisme se distingue aussi d’une simple mise à jour du logiciel néoconservateur.
Dans les ambitions exposées à la fin du document, l’auteur se propose d’adopter une approche « limitée », au fond assez proche de celle par laquelle le pouvoir israélien a justifié l’opération Am Kalavi : c’est parce que l’effondrement du régime serait la seule manière de dissuader l’Iran et de démanteler son programme nucléaire qu’il serait « nécessaire ».
L’article Du « regime change » au « regime collapse » : comment les néoconservateurs cherchent à refaçonner le trumpisme est apparu en premier sur Le Grand Continent.
11.01.2026 à 18:59
Le désarmement et la non-prolifération semblent d’un autre âge.
La Corée du Nord, l’Iran, Israël, la Russie mais aussi les États-Unis et la Chine ont relancé la course aux nouveaux armements.
Dans cette ère du non-droit nucléaire, les risques explosent — jusqu’où est-il possible de contenir l’embrasement ?
L’article Sommes-nous entrés dans une nouvelle course aux armes nucléaires ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
En 2003, un chef d’État prononça une fatwa interdisant les armes nucléaires afin de dissimuler les efforts de son pays pour produire de l’uranium de qualité militaire.
En février 2022, un autre dirigeant ordonna l’attaque d’une centrale nucléaire ukrainienne, risquant un accident radiologique comparable à celui de Tchernobyl.
Dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, un troisième commanda à son armée de l’air de bombarder une installation nucléaire située à 16 000 km de sa villa en Floride.
Quelques jours auparavant, un quatrième, poursuivi pour corruption dans son pays, avait ordonné l’attaque des mêmes installations, et l’assassinat des plus importants scientifiques y étant liés.
Ces quatre dirigeants — Ali Khamenei, Vladimir Poutine, Donald Trump et Benjamin Netanyahou — ont un point commun.
Ils sont lancés dans une course aux armements nucléaires que la fin de la Guerre froide semblait avoir rendue impossible.
Considérant les armes de destruction massive comme des instruments infaillibles de politique étrangère et convaincus que leurs gesticulations nucléaires reflètent des décisions politiques rationnelles, ils ignorent les traités, jouent avec la sécurité internationale et menacent le monde de destruction.
Depuis le début des années 2000, la « fin » de la course aux armements, qu’on croyait pouvoir dater de celle de la guerre froide, s’est révélée n’être qu’une pause. Signant le début d’une nouvelle ère, les États-Unis ont été les premiers parmi les nations à abandonner les accords de contrôle des armements.
Vingt ans plus tard, la Russie menace l’Europe d’une guerre nucléaire.
Aujourd’hui, les États-Unis, la Russie, l’Iran et Israël sont responsables d’une nouvelle course aux armements : leurs dirigeants contribuent à accélérer un tel phénomène
Vladimir Poutine refuse de reconnaître les faiblesses militaires et économiques de la Russie depuis l’effondrement de l’URSS 38 et insiste sur le fait que le pays doit être prêt à mener une guerre nucléaire.
Donald Trump a abrogé les traités qui ne lui plaisaient pas, bombardé les installations nucléaires iraniennes et ordonné la reprise des essais américains.
Israël est le seul pays disposant d’un arsenal nucléaire dont les capacités soient totalement opaques.
L’ayatollah Khamenei et ses conseillers, enfin, n’ont laissé aucun doute sur leur capacité à construire une bombe nucléaire en quelques semaines.
À quel moment le monde que nous connaissons a-t-il cédé sa place à celui-ci ?
L’effondrement actuel des accords sur les armes nucléaires a commencé en 2002, lorsque George W. Bush retira les États-Unis du traité ABM 39 interdisant le déploiement d’un système de défense antimissile sur le territoire américain ou russe.
Pour le président américain, de telles défenses antimissiles étaient nécessaires contre les « terroristes » et les « États voyous ». En vérité, un tel système peut difficilement détecter, et encore moins arrêter, une attaque terroriste.
Ce retrait ne fut qu’un début. Près de vingt ans plus tard, en 2020, les traités Ciel ouvert et New START, ainsi que le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, ont tous manqué de devenir caducs.
Le refus en 2017 des neuf puissances nucléaires de signer le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires 40 n’était pas pour convaincre des pays comme la Corée du Nord et l’Iran de se conformer aux régimes de contrôle des armements. Alors que se défont les anciens accords, une nouvelle course à l’armement voit le jour, encouragée par les puissances historiques et qui rallie ainsi d’autres pays.
Les grandes puissances nucléaires sont aussi des hors-la-loi : en violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.
Paul Josephson
Depuis la fin de la Guerre froide, la plupart des efforts se sont concentrés sur la prévention du développement d’armes nucléaires par de nouveaux pays ; en 1992, peu de temps après le démantèlement de l’Union soviétique, le Protocole de Lisbonne 41 a conduit l’Ukraine, le Bélarus et le Kazakhstan à céder leurs arsenaux nucléaires à la Russie.
Plus tard, au début des années 2000, les programmes nucléaires de la Corée du Nord et de l’Iran ont suscité des inquiétudes dans le monde entier ; en particulier, les dirigeants européens et américains étaient préoccupés par la construction de l’usine d’enrichissement de Fordow en Iran, destinée à produire de l’uranium enrichi.
À bien des égards, l’Iran avait été avant 1979 un partenaire nucléaire fiable.
Téhéran s’était longtemps intéressé à l’énergie nucléaire et aux technologies associées, avec une participation importante des États-Unis et de la Russie depuis les années 1950 sous le règne du shah ; il était l’un des premiers signataires du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1970 42, et avait conclu un accord de garanties globales avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 1974, autorisant l’inspection sur place des installations nucléaires pacifiques.
Akbar Etemad, fondateur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, a quitté le pays trois mois seulement avant la révolution de 1979. Bien qu’il affirmait que le shah ne souhaitait pas développer d’armes nucléaires 43, il avait néanmoins supervisé le développement d’un programme pacifique extrêmement vaste, allant de l’enrichissement de l’uranium à la co-conception et au co-développement de réacteurs — en passant par la recherche liée à la conception des fusées, qui constituent la base des armes nucléaires.
L’avènement d’un nouveau régime à Téhéran redessina les cartes.
Après la révolution, les religieux ont continué à qualifier publiquement le programme nucléaire de trahison de l’Iran, proclamant que la construction de centrales nucléaires était un acte de trahison ; pourtant, les religieux ont appelé à plusieurs reprises Etemad à revenir pour reprendre la direction des programmes nucléaires.
Pendant la guerre Iran-Irak, qui a duré huit ans, les dirigeants du pays ont reconsidéré la question des armes nucléaires. Les mollahs ont alors décidé de poursuivre l’enrichissement d’uranium, considérant l’atome comme le seul moyen de défense contre les pressions internationales, notamment celles des États-Unis.
À partir des années 2000, avec la multiplication des preuves d’un programme iranien de fabrication de bombes, les États-Unis et l’E3 (Royaume-Uni, France et Allemagne) ont imposé des sanctions économiques et autres par l’intermédiaire des Nations unies, pour non-respect des engagements de l’Iran sur le nucléaire. À plusieurs reprises, l’Iran a été reconnu coupable par l’AIEA de violations de l’accord 44 ; celles-ci ont donné lieu à des efforts diplomatiques, des sanctions et des attaques informatiques visant à mettre fin au programme naissant de fabrication de bombes.
Face à ces accusations, l’Iran a continué de nier tout intérêt pour la fabrication d’armes nucléaires et appelle au contraire au désarmement et à la non-prolifération.
Avec cette escalade, plus d’une décennie de négociations se trouve mise à bas.
La fatwa de l’ayatollah Khamenei sur l’interdiction de la production et de l’utilisation d’armes nucléaires, dont la première annonce publique aurait eu lieu en 2003, a jeté les bases des négociations entre les États-Unis et l’Iran en avril 2012 et contribué à ouvrir la voie à l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPoA) de 2015 45. L’accord a limité les activités nucléaires de l’Iran, accru la transparence concernant les centrifugeuses, l’enrichissement et les stocks d’uranium, et conduit à la levée des sanctions contre l’Iran.
À plusieurs égards, le JCPoA était une aubaine pour le régime — réduisant les sanctions, attirant les entreprises internationales et améliorant la transparence. L’accord n’était pas seulement un traité nucléaire, mais une porte d’entrée pour les Iraniens qui aspiraient à un avenir sans guerre ; au contraire, le Guide suprême iranien s’opposait au JCPoA précisément parce qu’il préférait un état permanent d’isolement et de tension.
Le retrait de Trump du JCPoA n’a fait que renforcer cet état que recherchait Khamenei — tout en permettant à la Chine et à la Russie d’obtenir de la part de l’Iran des concessions, du pétrole et de nouveaux accords nucléaires 46.
Dans sa tentative pour geler le programme iranien, ce fut la première grande erreur géopolitique du président américain.
Alors que les négociations étaient censées reprendre pour un nouveau « deal » porté par lui, Trump s’est convaincu de l’existence d’une bombe iranienne, même si sa directrice du renseignement national lui avait rapporté le contraire 47. Dans la séquence de l’opération israélienne, une attaque 48 fut ainsi conduite contre les installations iraniennes de Fordow, Natanz et Ispahan — trois sites soumis aux garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
En vingt ans, les nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements ; elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.
Paul Josephson
À la suite de ces opérations, Trump a proclamé que les attaques étaient « un succès militaire spectaculaire » 49 et que les installations d’enrichissement avaient été « complètement et totalement détruites ». Après s’être réjoui de ses victoires, il a insisté sur le fait que les États-Unis devaient reprendre leurs propres essais nucléaires.
Bien qu’impressionnante au plan opérationnel, « Midnight Hammer » a involontairement révélé l’échec des bombes « bunker buster » 50 — une arme de treize tonnes dont chacune coûte 20 millions de dollars — longtemps vantées mais jamais utilisées auparavant par les États-Unis. Ces bombes n’ont en effet pas « détruit » le site d’enrichissement 51, mais tout au plus retardé le programme de « quelques mois » 52. Du reste, même après cette attaque et comme le remarquent Mark Goodman et Mark Fitzpatrick, l’Iran « conserve les connaissances nécessaires pour construire des centrifugeuses et les assembler en cascades, ainsi que l’expertise acquise lors des travaux secrets menés jusqu’à présent sur le développement d’armes » 53.
L’échec est aussi diplomatique. En renforçant la détermination de l’Iran, comme celle de la Corée du Nord, à se doter de bombes nucléaires pour assurer la préservation du régime, elle n’a fait qu’accélérer la course aux armements.
À la suite de l’attaque américaine, le président iranien Masoud Pezeshkian avait qualifié celle-ci d’« agression sauvage en violation flagrante des principes les plus élémentaires du droit international », survenant « précisément au moment où nous nous engagions sur la voie des négociations diplomatiques » et « constitu[ant] une grave trahison de la diplomatie et une subversion des efforts visant à établir la stabilité et la paix » 54 : « ceux qui possèdent eux-mêmes les plus grands arsenaux nucléaires et qui, en violation flagrante du Traité de non-prolifération, rendent leurs armes encore plus meurtrières et destructrices, soumettent depuis des années notre peuple à des pressions fondées sur des allégations fallacieuses. »
L’attaque a donné carte blanche aux mollahs iraniens pour se tourner vers les armes nucléaires.
En septembre 2025, après que le Conseil de sécurité des Nations Unies a réimposé à la demande de l’E3 des sanctions et des restrictions sur les programmes nucléaires et balistiques de Téhéran, l’Iran a déclaré qu’il suspendrait sa coopération avec l’AIEA, tout en menaçant de se retirer du Traité de non-prolifération.
L’opération américaine a ainsi offert deux autres victoires nucléaires substantielles à Khamenei : alors que l’ayatollah avait affirmé que la diplomatie était vaine et que le JCPoA était un accord imparfait et inefficace, l’événement lui a aussi fourni un prétexte pour déclarer que les armes nucléaires étaient légitimes et nécessaires à la survie du régime clérical.
En réalité, la guerre a servi les intérêts politiques personnels de Netanyahou et de Trump, faisant face dans leurs pays à une contestation croissante de leur politique intérieure. L’attaque américano-israélienne a ainsi contribué à éroder la légitimité des accords nucléaires internationaux.
En conséquence de cette perte de confiance, les nations aspirant à se doter de l’arme nucléaire apprendront à développer des programmes clandestins ; il leur semblera inutile d’accepter les inspections et les traités de désarmement si les États puissants peuvent se retirer de ceux-ci à leur guise et attaquer les sites surveillés quand bon leur semble.
À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable — elle a seulement produit un document qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.
Paul Josephson
La course aux armements russo-américaine s’est aujourd’hui étendue au reste du Moyen-Orient. Si les dirigeants iraniens avaient besoin de justifications pour se doter d’armes nucléaires, ils les ont trouvées dans l’abrogation du JCPoA par Trump, dans sa recherche de nouveaux systèmes d’armes et dans l’attention européenne focalisée sur la guerre en Ukraine et les dangereux programmes d’armes nucléaires de Poutine.
Les attaques de juin 2025 contre les installations nucléaires iraniennes ont renforcé la détermination de Téhéran de construire une bombe nucléaire ; au fil du temps, les scientifiques iraniens se sont affairés à développer « tous les composants nécessaires » à la fabrication d’une arme nucléaire 55.
La fatwa existante contre les armes nucléaires est probablement un écran de fumée 56, alors que les fatwas n’ont aucune valeur juridique contraignante au niveau international et ne nécessitent pas l’approbation du parlement, sans parler d’un consensus national.
Sur le site web officiel du Guide suprême, plusieurs pages sont consacrées à l’explication de sa position sur les armes nucléaires 57. Parmi les quatre-vingt-cinq commentaires sur le sujet que répertorie l’une d’elle 58, le mot haram (interdit) n’est utilisé que trois fois, et exclusivement à propos de « l’utilisation des armes nucléaires », et non de leur production ou de leur stockage.
En juin 2023, Khamenei a averti les puissances mondiales qu’elles « ne pourraient pas arrêter » son régime s’il décidait de construire des armes nucléaires 59, une menace reprise par l’ancien chef du programme nucléaire iranien, Ali Akbar Salehi. Le 22 avril 2024, un membre de la Commission de sécurité nationale du Parlement, Javad Karimi Ghodousi, a de même écrit : « Si [le Guide suprême] donne son autorisation, nous serions à une semaine de tester la première [bombe nucléaire]. » 60
Le Premier ministre israélien a aussi contribué à engager Téhéran dans la course aux armements : le 9 mai 2024, Kamal Kharrazi, le principal conseiller en politique étrangère de Khamenei, a averti que si Israël menaçait l’existence de la République islamique, Téhéran modifierait sa doctrine nucléaire 61.
Plus généralement, les attaques de Netanyahou contre la Palestine et l’Iran ont ébranlé la sécurité nucléaire dans le monde entier, alors que les installations et les armes nucléaires israéliennes n’ont jamais fait l’objet d’inspections internationales.
Les conflits au Proche-Orient révèlent en effet les rapports d’alliances entre puissances maniant l’arme atomique : alors que les États-Unis soutiennent les manœuvres nucléaires d’Israël, la Russie critique l’État hébreu pour ses attaques, tout en faisant de l’Iran un partenaire commercial important dans le domaine nucléaire 62.
L’incapacité à freiner le programme nucléaire iranien s’inscrit dans le contexte des désaccords entre la Russie et les États-Unis au cours des vingt-cinq dernières années sur les principaux traités de contrôle des armements.
Alors qu’ils ont laissé échouer plusieurs accords cruciaux sur les armes nucléaires, les États-Unis sont peut-être les principaux responsables de cette situation 63.
En 2019, Trump fut à l’initiative de l’effondrement du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), signé en 1987.
Accord significatif et fructueux, signé par les dirigeants américains et soviétiques Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, il interdisait aux deux pays de produire, tester ou déployer des missiles balistiques ou lancés depuis le sol d’une portée comprise entre 500 kilomètres et 5 500 kilomètres.
Les tensions commencèrent en décembre 2017, lorsque l’administration Trump affirma que les Russes testaient un missile de croisière lancé depuis le sol dans cette gamme de portée 64 — ce bien que, d’un point de vue technique, les missiles de croisière, avec leur portée plus courte, constituent une menace directe pour l’Europe et l’Asie, mais pas pour les États-Unis 65.
En réponse à ce qu’ils considéraient comme une violation du traité FNI, les États-Unis annoncèrent des sanctions économiques et renouvelèrent leurs plans de développement de missiles 66, afin de contraindre la Russie à se conformer pleinement et de manière vérifiable aux obligations du traité.
Face à ces mesures, la Russie a rejeté les allégations américaines, accusant à son tour les États-Unis de violer le traité en installant un système de défense antimissile balistique en Pologne, membre de l’OTAN 67.
La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.
Paul Josephson
Avec l’effondrement du traité FNI le 2 août 2019, la Russie et les États-Unis ont été libres de poursuivre le déploiement de missiles à portée intermédiaire lancés depuis le sol 68, leur retrait de l’accord accélérant le développement des missiles de croisières.
Alors que les deux nations ont déclaré qu’elles « répondraient à toute escalade de la situation par l’autre partie », les États-Unis ont été les premiers à intensifier les tensions en testant un missile de croisière Tomahawk 69.
Ce n’est pas là le seul pas en arrière accompli par la première administration Trump.
En mai 2020, l’administration Trump a annoncé le retrait des États-Unis du traité Ciel ouvert, en vigueur depuis 1992, qui permettait aux États membres d’effectuer des vols de reconnaissance au-dessus du territoire des autres pour vérifier le respect des accords et renforcer la confiance mutuelle.
Trump et Poutine ont également commencé à démanteler le traité New START de 2011, limitant les arsenaux nucléaires stratégiques des deux pays en matière de missiles intercontinentaux 70, de missiles balistiques lancés par sous-marins et de bombardiers lourds. Si les deux pays ne se sont pas pour l’instant retirés de cet accord, reconnaissant qu’il valait mieux ne pas s’engager dans une course aux armements, plusieurs fragilités se font pourtant jour.
Après son élection en 2017, Trump s’est d’abord montré peu intéressé par la prolongation de New START, probablement en raison du rôle joué par Obama dans sa conclusion ; son administration a également insisté pour que la Chine participe à toute prolongation du traité.
C’est là une façon indirecte de saper l’accord : la Chine refusant de prendre part à l’extension du traité, celle-ci est ainsi vouée à l’échec 71.
La Russie, quant à elle, ne cherche pas seulement à retrouver la grandeur nucléaire de l’ère soviétique mais poursuit aussi activement la modernisation de son arsenal 72 — rouvrant des bases militaires dans l’Arctique 73, qu’elle équipe de bombardiers, d’avions à réaction et de nouveaux radars.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires si l’Occident — les États-Unis, l’OTAN, la Grande-Bretagne et l’Allemagne — franchissait une « ligne rouge » arbitraire et sans cesse mouvante.
C’est avec une fierté jubilatoire que Poutine a annoncé l’ajout de nouvelles armes à l’arsenal russe : la torpille nucléaire Poseidon, dotée de « capacités inégalées » et destinée à libérer des radiations sur une côte cible, et le missile Bourevestnik à propulsion et à charge nucléaire 74.
De tels essais ont suscité des réactions : aux États-Unis, ils ont donné lieu à un « essai de routine » 75 d’un missile balistique intercontinental Minuteman III.
La production de nouveaux vecteurs ne signe pas pour autant par elle seule la fin de la politique de désarmement.
En septembre 2025, Poutine a annoncé que la Russie était « prête à continuer à respecter les restrictions quantitatives centrales » 76 du traité New START si les États-Unis « agissaient dans un esprit similaire ». Le président russe a déclaré que « renoncer complètement à l’héritage du New START serait, à bien des égards, une grave erreur et un manque de vision à long terme » qui aurait « des conséquences néfastes pour les objectifs du [Traité de non-prolifération nucléaire] ».
Deux semaines plus tard, Trump répondait : « Cela me semble être une bonne idée » — bien qu’il ait précédemment déclaré que les négociations sur le désarmement avec la Russie ne pourraient avoir lieu qu’après la fin de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine 77.
Le président américain semblait donc avoir changé d’avis.
Ce n’était pourtant qu’un premier revirement.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires
Paul Josephson
En octobre 2025, Trump a menacé de manière ambiguë sur les réseaux sociaux — et non dans un discours officiel ou un document de position du Pentagone — de reprendre les essais nucléaires américains interrompus depuis 1992, probablement sur le site d’essais du Nevada, où plus de 900 essais d’armes ont été effectués.
Le président américain justifié cette décision en affirmant que d’autres pays avaient commencé à effectuer des essais 78 et que les États-Unis avaient pris du retard — tout en affirmant de manière confuse que le pays possédait plus d’armes nucléaires que tout autre 79.
La reprise des essais d’armes au Nevada nécessitera des milliards de dollars et l’approbation du Congrès. Elle prendra plusieurs années et exigera de déterminer si ces essais violent d’autres engagements pris par les États-Unis dans le cadre de traités. Ces nombreux obstacles ne sont probablement pas compris par le président américain.
Aujourd’hui, avec leurs sous-marins Trident, leurs bombardiers furtifs, leurs missiles balistiques Minuteman et MX, et leurs missiles de croisière lancés depuis les airs et la mer, les États-Unis disposent déjà de la plus grande capacité de dissuasion au monde ; néanmoins, il est manifeste que Trump semble « jaloux » des annonces audacieuses de Poutine : lui aussi souhaite disposer de nouvelles armes, vecteurs et défenses antimissiles.
Alors que Trump cherche un argumentaire pour mettre en œuvre la production de nouvelles armes, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, et le président de la commission du renseignement du Sénat, Tom Cotton 80, ont publiquement soutenu l’idée de la Maison-Blanche selon laquelle la Russie et la Chine mèneraient des essais nucléaires secrets.
Poutine a en effet répondu aux menaces de Trump en ordonnant à ses commandants militaires de préparer le site d’essais nucléaires russe de Nouvelle-Zemble 81.
La force défensive à laquelle aspire le président américain montre pourtant dès aujourd’hui ses limites.
La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.
La défense antimissile est déstabilisante 82.
Elle sape la dissuasion que maintient la certitude d’une destruction mutuelle des belligérants, incite à lancer une première frappe en cas de crise et encourage les nations à construire de nouvelles armes offensives.
Trump insiste sur le fait que le prochain système de défense antimissile des États-Unis offrira davantage de sécurité grâce au « Golden Dome » 83, inspiré du « Dôme de fer » israélien.
Lors de sa création en décembre 2019 84, le président américain a chargé la nouvelle Force spatiale de s’attaquer aux « graves menaces qui pèsent sur notre sécurité nationale » ; donner aux États-Unis la supériorité dans l’espace « nous aidera à dissuader toute agression et à avoir l’avantage en dernier ».
La mise en place du « Golden Dome » conduirait à l’abrogation de facto du Traité sur l’espace de 1967, interdisant les armes de destruction massive en orbite. Les analystes craignent déjà que certains pays, dont la Russie, développent des armes nucléaires antisatellites (ASAT) qui pourraient causer des dommages importants aux satellites et créer des débris en cas d’explosion 85.
À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable, mais a seulement produit un recueil de « doctrines, stratégies et concepts » 86 qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.
Un analyste a fait remarquer que l’outil sur lequel fantasme Trump, celui qui devrait lui permettre d’occuper le « dernier des domaines stratégiques » n’est pas un dôme doré, mais une passoire 87 présentant les mêmes failles techniques que celles auxquelles la défense antimissile a été confrontée dès le début : la capacité de l’ennemi à submerger un système avec des missiles offensifs ; la capacité de survie discutable des armes spatiales ; l’incapacité à faire la distinction entre les ogives réelles et les leurres, etc.
Pour fonctionner sans failles, le Dôme devrait couvrir des millions de kilomètres carrés, détecter les missiles hypersoniques, faire face aux missiles à plusieurs têtes et répondre aux menaces provenant de l’arsenal russe composé de milliers d’ogives.
Le Golden Dome sera incapable de faire face aux menaces nord-coréennes ou iraniennes, qui n’ont fait que s’amplifier depuis l’échec de la diplomatie de Trump.
À ce jour, l’Initiative de défense stratégique, précurseur du Dôme, aurait coûté 415 milliards de dollars et n’aurait réussi que onze des dix-neuf interceptions lors des essais. Un tel système ne permet pas même de faire face à l’attaque terroriste, bien plus probable, que serait une bombe sale lancée depuis un bateau.
En vingt ans, certaines des nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements.
Elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.
Alors que le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, entré en vigueur le 22 janvier 2021, interdit leur développement, leur essai, leur production et leur utilisation, les neuf États aujourd’hui dotés de l’arme atomique refusent de le signer 88.
Aujourd’hui, ces neuf États réunis possèdent plus de 12 000 bombes nucléaires 89.
Un tel chiffre représente certes une baisse significative par rapport aux quelque 70 000 ogives prêtes à être lancées au pic de la Guerre froide.
Mais de nouveaux arsenaux nucléaires pourraient se développer au Moyen-Orient et en Asie au cours des prochaines décennies.
Les grandes puissances nucléaires sont aussi hors-la-loi. En violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.
Au cours de son invasion de l’Ukraine, la Russie a attaqué les centrales nucléaires de Zaporijia et de Tchernobyl, ignorant les garanties internationales en matière de sûreté nucléaire telles que celles énoncées par l’AIEA et les Conventions de Genève 90. Aujourd’hui, Moscou continue de compromettre la stabilité de la centrale de Zaporijia, mettant l’Ukraine et l’Europe en grand danger 91.
Bien qu’à l’exception de la Corée du Nord, aucun pays n’a testé d’ogive depuis les années 1990 92, la Russie et les États-Unis ont tous deux brisé un tabou en bombardant des installations de combustible fissile en Iran et en Ukraine.
En ce début de XXIe siècle le nombre de points chauds économiques et militaires exposés au risque d’une guerre ou d’un accident nucléaire ne fait qu’augmenter — qu’il s’agisse de la Chine et des États-Unis, de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, ou bien de l’Inde et du Pakistan.
Que les menaces dangereuses des États-Unis et de la Russie de reprendre les essais d’armes nucléaires soient suivies des faits ou pas, le mal est déjà fait : ils susciteront sans doute des comportements similaires de la part d’autres pays.
L’article Sommes-nous entrés dans une nouvelle course aux armes nucléaires ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
08.01.2026 à 06:00
La bataille de Taïwan a déjà commencé — sous la mer.
Alors que la Chine prépare l’invasion de l’île, le sabotage des câbles sous-marins reliant Taïwan au monde pourrait la paralyser.
Samanth Subramanian a rencontré ceux qui écrivent la stratégie de défense de Taipei.
Reportage.
L’article Câbles sous-marins à Taïwan : la stratégie chinoise du blackout est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Dans le manuel de la guerre hybride moderne, les câbles sous-marins sont devenus l’une des cibles les plus précieuses. Alors que 98 % des données mondiales transitent aujourd’hui par leur intermédiaire — la quasi-totalité des activités en ligne nécessitant leur utilisation — le sabotage de ces câbles peut isoler un adversaire, coupant ses communications avec l’extérieur.
Alors que la Chine prépare la prise de Taïwan, la section des câbles reliant l’île au monde pourrait l’empêcher de communiquer avec ses alliés.
Derrière des « accidents » de la marine civile chinoise, endommageant ces communications, l’Armée populaire de libération pourrait commencer à mettre en œuvre son plan de bataille.
Des bureaux du gouvernement taïwanais aux hôpitaux touchés par le blackout, Samanth Subramanian a rencontré les figures en première ligne des possibles actes de sabotage, comme ceux qui, à Taipei, tentent d’en tirer les leçons pour repousser l’invasion qui vient.
Pour le suivre, il faut mettre pied, avec lui, sur l’archipel Matsu — à dix kilomètres des côtes chinoises.
Nous publions les bonnes feuilles de sa grande enquête The Web Beneath the Waves. The Fragile Cables that Connect our World (Columbia Global, 2025).
Une bonne résolution pour 2026 ? Soutenez une rédaction indépendante et européenne en vous abonnant au Grand Continent
Nangan est une petite île en forme de tache d’encre. Son relief vallonné fait travailler les mollets de ceux qui la parcourent.
Lorsqu’après un vol de quarante-cinq minutes depuis Taipei, vous atterrissez à son aéroport — fait d’une seule grande pièce — vous pouvez, comme je l’ai fait, décider de marcher vers l’ouest.
Vous passerez alors devant le village de Jinsha, où l’on construit une nouvelle digue pour se protéger des ondes de tempête provoquées par les typhons. Ces soudains réhaussements du niveau de la mer causés par une dépression peuvent provoquer d’importantes inondations du littoral.
Là, on trouve une base pour les nageurs de combat, gardée par une statue d’un homme amphibie portant à la fois un équipement de plongée et des bottes — et armé d’un fusil.
Plus loin, une autre base de la 55e unité d’un régiment taïwanais, une statue de Tchang Kaï-shek et une autre installation militaire, aujourd’hui abandonnée, appelée le Fort de fer.
Sur le chemin, un panneau indique : « Le rocher corallien à côté du tunnel est recouvert d’éclats de verre fixés dans du ciment afin de se défendre contre les nageurs de combat ennemis qui, dans le passé, profitaient souvent de l’isolement du fort et de sa forme proéminente pour tenter de débarquer la nuit et surprendre les défenseurs. »
En vous dépassant, les Taïwanais sur leurs scooters ralentiront, se demandant qui vous êtes.
Au terme de cette marche, on rejoint l’un des points les plus occidentaux de Nangan : en montant un escalier menant à un pavillon en bois et en métal, vous arriverez aux pieds de béton de la déesse de la mer Matsu, tenant une tablette cérémonielle et drapée de perles.
En suivant son regard serein sur l’océan, on peut croire apercevoir un morceau de terre à l’horizon, à une dizaine de kilomètres.
À Nangan, nous sommes en effet à l’avant-poste taïwanais le plus proche de la Chine.
Niché si près du vieil ennemi que l’île est en permanence sur ses gardes, l’endroit frémit d’un nationalisme militaire.
En février 2023, environ six mois avant ma visite, deux navires chinois ont coupé deux câbles sous-marins nationaux reliant l’île de Taïwan à la Chine et aux États-Unis. L’un d’eux, appelé Taima n°3, assurait directement la connexion avec Nangan.
Officiellement, les navires responsables de la section étaient un bateau de pêche et un cargo. Mais la marine chinoise utilise si souvent des navires apparemment civils à des fins militaires qu’il est impossible de savoir avec certitude si la coupure de ces câbles était accidentelle ou non.
Nangan fait partie d’un ensemble d’îlots appelés les îles Matsu.
Au cours des cinq dernières années, les câbles de ce petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois.
En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.
Les coupures de 2023 quant à elles — suivant une année de vives tensions avec la Chine — ont rappelé une fois de plus la vulnérabilité de l’île, isolée en pleine mer.
Alors que son flanc ouest fait face à la Chine et que son flanc est se trouve sismiquement trop instable, quinze câbles internationaux relient Taïwan au reste du monde.
Si une puissance étrangère venait à les couper, Taïwan — l’usine de semi-conducteurs de la planète — serait coupée du monde dont elle a besoin — et qui, lui aussi, a besoin d’elle.
Au siège du comté 93, à Nangan, j’ai rencontré un homme au visage juvénile nommé Tsung Chun Yen.
Il porte des lunettes, un appareil dentaire et de courts cheveux, hérissés.
L’appareil dentaire est sans doute neuf : chaque fois que Tsung Chun Yen rie, il s’arrête brusquement à mi-chemin — comme s’il se souvenait soudainement de ses dents métalliques.
Tsung, qui occupait un emploi au bureau anti-corruption du comté, a grandi près de Taipei et travaillait déjà à Nangan depuis quatre ans lorsque les coupures de câbles ont eu lieu en février 2023.
Ce jour-là, me raconte-t-il, il était à Taipei pour rendre visite à sa famille ; lorsqu’il est revenu à Nangan et est descendu de l’avion, il s’est aperçu que son téléphone ne captait même pas la 2G : « j’avais l’impression d’être entré dans un autre monde. »
En bon collectionneur compulsif, Tsung s’était assuré de télécharger de la musique et des séries télévisées avant de quitter Taipei. Il avait revu Friends sur Netflix. Les dix longues saisons de la série l’avaient aidé à tenir le coup pendant les semaines de coupure qui ont suivi.
Au cours des cinq dernières années, les câbles du petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois.
Samanth Subramanian
Le bureau anti-corruption disposait d’une connexion d’urgence, via une liaison de télécommunication dans la fréquence dites des « micro-ondes ». Mais elle était si lente et surchargée qu’il fallait cinq minutes à Tsung pour télécharger ses e-mails.
Tsung a la trentaine. Il se souvient à grand-peine de l’accès que l’on pouvait avoir à Internet dans les années 1990, lorsque sa famille s’y connectait via la ligne téléphonique : « la connexion au bureau du gouvernement était encore plus lente que cela. »
Il m’a ensuite conduit à l’hôpital du comté de Lienchiang, situé à proximité, dont le hall d’entrée caverneux était désert à midi.
La réceptionniste ne comprenait pas ce dont je voulais parler. Elle a appelé un médecin urgentiste qui parlait anglais et ils m’ont conduit dans une salle d’examen vide, rejoints par le responsable informatique de l’hôpital Rex Wang.
Wang portait des Nike, un pantalon cargo et un t-shirt avec l’inscription « Feeling is Living ».
Le médecin urgentiste, en blouse, n’était sur l’île que depuis deux semaines ; alors qu’il rapportait mes questions à Wang, il m’a raconté comment l’hôpital avait composé avec la situation pendant les mois qui ont suivi la coupure du câble de Nangan.
Pendant deux mois, l’hôpital de Nangan a été pratiquement coupé du réseau médical national tandis que le gouvernement taïwanais s’efforçait de réparer les câbles endommagés. La présence continue de médecins, d’infirmières et de médicaments disponibles a permis que les soins ne soient pas complètement interrompus.
Tout comme les bureaux des autres services publics, l’hôpital ne disposait que d’un accès intermittent à Internet, par micro-ondes. Sa bande passante était limitée. Les médecins pouvaient effectuer des recherches sur Google et parfois même consulter les dossiers des patients — mais il leur était impossible de verser des fichiers de radiographies vers des serveurs de données situés à Taïwan.
« À Taïwan, nous avons un système d’assurance maladie national, de sorte que si vous passez d’un hôpital à un autre, les images sont accessibles à tous », m’explique Wang. « De plus, comme Nangan est une île, nous avions parfois besoin d’un hélicoptère de Taïwan pour venir chercher des personnes afin de leur prodiguer des soins plus avancés. Le problème, c’est qu’il nous fallait également Internet pour demander un hélicoptère. »
Lors de cette période d’accès limité à Internet, le personnel a réussi à mettre la main sur un télécopieur pouvant utiliser la liaison d’urgence. Si celui-ci a pu recevoir quelques dossiers médicaux vers et depuis Taïwan, la qualité des fichiers était médiocre.
Au cours de ces mois, Wang se souvient que quatre ou cinq patients ont dû être transférés d’urgence à Taïwan — notamment des personnes victimes d’accidents vasculaires cérébraux ou de traumatismes.
Pour obtenir leur transfert aérien hors de Nangan, les employés de l’hôpital ont dû copier leurs dossiers et leurs images sur des CD-ROM pour se rendre sur l’île de Taïwan avec ceux-ci afin d’effectuer une demande.
Mais pour Wang, le pire avait été évité : une coupure d’Internet lors de l’année 2022 — alors que l’épidémie de Covid faisait encore rage — aurait été bien plus grave.
Pour chaque nouveau patient, il était alors nécessaire de consulter le dossier de vaccination avant d’administrer tout nouveau traitement.
Il s’en était fallu d’un an pour que le blackout de Nangan ne mène à une catastrophe sanitaire.
En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.
Samanth Subramanian
Pendant les mois qui ont précédé mon arrivée à Taïwan, j’ai été en contact avec Herming Chiueh, un ingénieur électricien qui occupait alors le poste de vice-ministre des Affaires numériques de Taïwan.
Je m’attendais à ce que le gouvernement soit réticent à discuter des coupures de câbles dans l’archipel de Matsu.
Mais Chiueh s’est montré extrêmement franc : il était important pour Taïwan que le monde sache à quel point sa sécurité peut être précaire.
Cette fragilité s’étend à sa connectivité — une dimension essentielle pour le gouvernement.
La veille de mon vol entre Taipei et Nangan, Chiueh a organisé à son ministère une réunion d’information à mon intention — à laquelle étaient invités un universitaire, des représentants du gouvernement et un dirigeant de Chunghwa Telecom, la plus grande entreprise de télécommunications de Taïwan, gestionnaire d’une grande partie du réseau câblé du pays.
Tous portaient des chemises à manches courtes et des masques chirurgicaux.
Nous nous sommes assis autour d’une table de conférence.
Chaque fois que je posais une question, les hommes discutaient d’abord entre eux, consultaient des documents de briefing soigneusement agrafés, puis préparaient une réponse qui était transmise par Chiueh ou par un traducteur.
J’avais l’impression de consulter des dieux impénétrables par l’intercession de deux oracles.
D’après Chiueh, à différentes dates au début du mois de février 2023, les deux navires chinois responsables de la section avaient jeté l’ancre dans le fond marin puis continué leur route, de sorte que les ancres avaient probablement rompu les câbles : « Je dis qu’il s’agit là d’un ‘accident’ car c’est leur mot. ‘Accidentellement’, donc, tout cela s’est produit en une semaine ».
Tout se passe comme si, dans le silence de cette salle, ces guillemets suggérés étaient visibles de tous.
Les autorités de Taïwan savaient que le délai d’attente pour les réparations pouvait aller jusqu’à six mois.
Alors que les deux câbles avaient été sectionnés en février 2023, les réparations conduites par un navire de Global Marine ont été achevées en juin de la même année.
Contrairement, par exemple, aux îles Tonga 94, Taïwan a maintenu ses liaisons de données par micro-ondes en état de fonctionnement.
Mais la vitesse de cette connexion de données, utilisée au départ par les seules institutions publiques de Nangan, était irrégulière : avec 2,2 gigaoctets par seconde, le débit n’atteignait que le quart de ce à quoi l’île était habituée.
Concrètement, envoyer un simple SMS pouvait prendre jusqu’à vingt minutes.
Avec une légère ironie, Chiueh me glisse : « Nous avons reçu des plaintes. »
Il faudra un mois pour mettre à niveau les relais micro-ondes afin d’augmenter la vitesse, de sorte que l’Internet sans fil puisse être étendu aux autres habitants de l’île.
La liaison micro-ondes était vitale, littéralement : « nous versions alors à chaque citoyen une aide financière d’environ 200 dollars après le Covid. Internet était utilisé pour distribuer cet argent. »
Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.
Pour se protéger, le gouvernement met en œuvre un ensemble de plans — que Chiueh n’a pas pu me dévoiler dans le détail — visant à se doter de moyens de secours et, plus encore, de nouveaux moyens si les premiers devaient aussi être rendus inopérants.
Parmi ces projets, Chiueh mentionne la construction de nouveaux câbles nationaux, dont un nouveau pour les îles Matsu ; davantage de stations d’atterrissement 95, étant donné que les quinze câbles internationaux de Taïwan aboutissent actuellement à seulement trois points sur l’île principale ; de meilleures liaisons par micro-ondes ; ou bien encore sept cents récepteurs satellites terrestres, afin de mettre en place ce que les cadres dirigeants de Chunghwa Telecom appellent « un portefeuille de services satellitaires multi-orbites ».
Pour Chiueh, ces procédures d’extrême urgence mises en place par le gouvernement taïwanais ont un but : s’assurer que « si, un jour, tous les câbles sous-marins étaient détruits, nous puissions toujours communiquer avec le reste du monde ».
Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.
Samanth Subramanian
Peu après la coupure des câbles dans les îles Matsu, l’autorité taïwanaise chargée des communications a proposé des sanctions pénales sévères pour toute personne qui endommagerait des câbles sous-marins : une amende pouvant atteindre 3,2 millions de dollars et la prison à vie.
Cette loi est à la fois sévère et, dans le cas d’acteurs étrangers, fondamentalement sans effet.
Comment un tribunal taïwanais pourrait-il juger l’équipage chinois d’un navire de pêche disparu depuis longtemps ?
À l’heure actuelle, il n’existe pas de cadre juridique efficace et cohérent permettant de tenir pour responsables les saboteurs de câbles en mer. Les seules références disponibles sont un ensemble confus de réglementations nationales et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
Sur l’eau et sous les vagues, les juridictions se chevauchent de manière chaotique : si, dans les eaux internationales, un navire battant pavillon panaméen et exploité par un équipage indien sectionne un câble qui dessert plusieurs pays le long de la côte ouest-africaine et qui est détenu conjointement par des sociétés britanniques, sud-africaines et américaines, il est bien difficile de déterminer qui sera l’auteur du délit, qui est la victime et où un hypothétique procès aurait lieu.
La législation relative aux câbles sous-marins s’avère aussi obscure et incertaine que les profondeurs sous-marines dans lesquelles ces câbles sont posés.
Depuis plus d’un siècle, l’emplacement des câbles en mer est public. Soigneusement répertorié sur des cartes, il est diffusé dans le but d’avertir les navires et leur permettre de les éviter.
Mais cette transparence est à double tranchant.
Comme le résume Chiueh : « Si ces données sont utilisées à d’autres fins, elles deviennent une vulnérabilité. Tous les pays sont aujourd’hui confrontés à ce problème. »
Au cours de cette réunion, j’ai tout naturellement demandé à Chiueh si le gouvernement taïwanais avait envisagé de cesser de rendre publiques les routes de ses câbles et l’emplacement de ses stations d’atterrissement.
Après avoir consulté les membres présents autour de la table, il a répondu avec prudence : « Selon la loi, ces routes doivent être publiées. Ce n’est que lorsqu’elles sont utilisées à des fins militaires que ces informations n’ont pas besoin d’être divulguées. Mais votre idée est intéressante. Nous évaluons actuellement les possibilités pour réaliser de telles choses. »
Les vulnérabilités des câbles dans notre XXIe siècle, leur ascension soudaine au rang de cibles privilégiées, pourraient en effet faire reculer de plusieurs décennies la transparence acquise quant à l’emplacement de ce gigantesque réseau.
Car la non-publication des informations les concernant pourrait cependant être contre-productive.
Pour Chiueh, « si vous avez un câble qui ne figure pas sur la carte, il sera tendanciellement coupé plus souvent. Et ces coupures seront vraiment accidentelles — car les navires ne peuvent pas savoir que ces câbles sont là et les éviter. C’est là tout le dilemme. »
Alors que j’étais sur le point de quitter le ministère, Chiueh a voulu me dire une dernière chose.
Il m’a raconté une histoire curieuse.
Au moment de cette conversation, sur les quinze câbles internationaux qui arrivaient à Taïwan, un seul — appelé TSE 1 — était connecté à la Chine.
Le câble était hors service. Une panne l’affectait depuis plus d’un an.
Pourtant, Chiueh me confiait que ni la Chine ni Taïwan n’avaient manifesté l’intention de le réparer.
Alors que les deux pays échangeaient toujours beaucoup d’informations numériques, ces paquets de données devaient parcourir des milliers de kilomètres via le Japon ou les Philippines — plutôt que de traverser les cent-quatre-vingts kilomètres du détroit de Taïwan.
Chiueh m’a résumé la situation sous la forme d’un paradoxe : « Taïwan est physiquement plus proche de la Chine. Mais numériquement, nous sommes en fait pour l’instant plus proches du Japon ou des États-Unis. »
Le câble sous-marin avait courbé le temps et l’espace. Il avait fini par vider la géographie de son sens.
L’article Câbles sous-marins à Taïwan : la stratégie chinoise du blackout est apparu en premier sur Le Grand Continent.
04.01.2026 à 17:49
Robert-Henri Berger est l’un des officiers les plus brillants de l’armée française.
Dans ce texte, il partage avec nos lecteurs son analyse de l’opération militaire spéciale qui a conduit à la capture de Maduro, les questions profondes qu’elle laisse en suspens et les deux principaux scénarios ouverts pour un changement de régime au Venezuela.
L’article L’enlèvement de Maduro : analyse opérationnelle et conséquences stratégiques est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Pour recevoir l’ensemble de nos contenus opérationnels — analyses exclusives, cartes et infographies — abonnez-vous dès maintenant.
À partir des images publiées depuis le terrain sur les réseaux sociaux, des données fournies lors de la conférence de presse et de ce qu’on sait des modes opératoires habituels des forces américaines, on peut reconstituer une image de l’opération qui a abouti la nuit dernière.
Cette opération, qui met en œuvre l’ensemble des composantes de l’arsenal américain de manière parfaitement coordonnée, démontre une nouvelle fois la grande maîtrise technique et tactique de leurs forces armées pour générer des effets déterminants au profit du pouvoir politique.
Bien que la chronologie de l’opération et le succès tactique qu’elle a représenté semblent relativement établis, un certain nombre de points concernant sa genèse restent en suspens et pourraient avoir des conséquences majeures sur la suite des événements.
Premièrement, Maduro a-t-il négocié lui-même son exfiltration, comme le laissent entendre certains opposants ?
Deuxièmement, d’autres figures du régime ont-elles collaboré avec les Américains, en leur fournissant des renseignements ou en limitant l’intervention de l’armée contre le commando ?
Enfin, si aucune de ces deux hypothèses ne se vérifie, l’action américaine se serait effectivement déroulée sans aucun soutien intérieur.
Lors de sa conférence de presse à Mar-a-Lago, le président Trump a annoncé ses plans pour la suite des opérations.
Dans ce scénario, le régime cède rapidement aux demandes américaines.
Si ce scénario se produisait, les États-Unis auraient réussi une opération de changement de régime inédite, en un temps record et sans présence militaire officielle sur le terrain.
Suite à la disparition de Maduro du jeu politique, ce scénario suppose une réorganisation efficace du régime malgré la pression américaine.
Dans ce scénario, les difficultés à traduire le succès tactique de la capture de Maduro en un processus politique de changement de régime plongent les États-Unis dans l’impasse, pris entre l’irréalisme d’une invasion terrestre et les limites inhérentes aux frappes et aux opérations spéciales.
L’article L’enlèvement de Maduro : analyse opérationnelle et conséquences stratégiques est apparu en premier sur Le Grand Continent.