« Si nous perdions l’Ukraine, c’est notre projet politique qui prendrait fin. »
Pour le chef de la diplomatie estonienne, Jonatan Vseviov, la guerre au Moyen-Orient fait peser sur l’Europe un risque existentiel : oublier l’Ukraine.
L’Estonie soutient-elle l’offensive israélo-américaine en cours en Iran ?
Nous avons clairement fait savoir que nous ne verserions aucune larme pour le régime de l’ayatollah.
Nous considérons ce régime comme une source d’instabilité, de terreur et de chaos, non seulement dans la région, mais aussi, à bien des égards, à l’échelle mondiale : ce régime soutient activement la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. C’est pourquoi nous avons exprimé notre volonté de soutenir les mesures permettant de réduire la menace qui en émane.
Dans le même temps, nous avons appelé à la stabilisation du Moyen-Orient. Nous savons que ce qui se passe dans la région y reste rarement confiné mais a le plus souvent des répercussions dans le monde, et particulièrement en Europe, que ce soit sous la forme du terrorisme international ou d’une migration incontrôlée.
Une sortie de crise rapide vous semble-t-elle possible ?
Il est plus facile de déclencher ou de commencer des guerres que de les terminer.
Pour l’instant, la guerre ne me semble pas sur le point de prendre fin. Des informations font état de discussions en coulisses, mais dans les faits, la situation est en train de s’aggraver.
Pour nous, la principale préoccupation demeure la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine.
Chaque fois que nous dialoguons avec les pays du Moyen-Orient, nous leur rappelons notre préoccupation à propos de l’Ukraine et le caractère interdépendant de la sécurité du Moyen-Orient et de l’Europe.
Nous tendons la main à tous les acteurs régionaux. Nous avons été le deuxième pays, après l’Allemagne, à envoyer notre ministre des Affaires étrangères en Israël après le début des hostilités. Nous avons immédiatement pris contact avec tous les pays du Golfe. Nous leur avons apporté notre soutien diplomatique à l’ONU, en co-parrainant leurs résolutions.
L’avenir de l’Europe ne se joue pas au Moyen-Orient, ni dans l’Indo-Pacifique ou dans l’Atlantique. Il se joue en Ukraine.
Jonatan Vseviov
Les Européens doivent-ils envoyer des forces dans le détroit d’Ormuz comme leur a demandé Donald Trump ?
Par principe, comme nous l’avons fait par le passé, nous ne laisserons jamais nos alliés porter seuls un fardeau.
L’Estonie a déclaré qu’elle était prête à réfléchir à la nature de sa contribution si on le lui demandait. Mais la question du déploiement de forces européennes dans la région doit être relativisée.
Si nous pouvions stabiliser le Moyen-Orient en déployant quelques navires, voire tous nos navires, je suis sûr que nous en discuterions sérieusement. Malheureusement, l’ouverture des détroits n’est pas qu’un problème naval. C’est un problème beaucoup plus vaste.
Les Européens n’ont donc pas les moyens d’exercer une influence déterminante sur la situation au Moyen-Orient ?
Comme je le disais, le Moyen-Orient a une influence considérable sur l’Europe mais l’avenir de l’Europe ne se joue pas au Moyen-Orient, ni dans l’Indo-Pacifique ou dans l’Atlantique.
L’avenir de l’Europe se jouera d’abord et avant tout en Ukraine.
Si nous ne parvenons pas à y défendre nos intérêts et principes fondamentaux, alors il est très improbable que nous puissions exercer une influence crédible dans d’autres régions du monde.
Dans les déclarations de nombreux Européens, je perçois un désir d’avoir une influence mondiale. Nous parlons avec audace de l’Europe et de sa place dans le monde. Mais lorsqu’il s’agit de la question concrète de l’Ukraine, cette audace disparaît souvent.
Nous devons nous recentrer sur ce qui importe le plus. Réglons d’abord la situation en Ukraine et nous aurons alors une chance de renforcer notre influence dans d’autres régions du monde.
Si nous échouons en Ukraine, alors le peu d’influence que nous avons au Moyen-Orient s’évanouira.
Comprenez-vous la demande de certains États membres qui réclament la reprise des importations de gaz et de pétrole russes ?
La sécurité énergétique est un problème qui ne se limite pas à des considérations purement économiques.
Il peut sembler judicieux d’alléger la pression sur les Russes à très court terme. Mais cela aurait pour conséquence d’affaiblir l’Ukraine et de permettre à Moscou de progresser dans ses objectifs de guerre. Ce qui finirait par avoir – non pas dans des décennies, mais dans quelques mois – des conséquences extrêmement néfastes, non seulement sur le plan stratégique, mais aussi sur le plan économique, pour l’Europe.
Nous devons accepter les difficultés à court terme pour en tirer les bénéfices à long terme. C’était vrai il y a un an et ça l’est toujours.
L’une des mesures les plus efficaces que nous ayons prises collectivement contre la Russie pour lui faire payer le prix de son agression contre l’Ukraine a consisté à réduire ses recettes énergétiques. Le risque est désormais, avec la hausse rapide des prix du brut, que la Russie parvienne à contourner les effets des sanctions.
Nous devons veiller non seulement à ce que personne n’envisage de lever les sanctions, mais à les renforcer, afin de compenser les effets négatifs de la hausse des prix.
Nous sommes donc déterminés à continuer à œuvrer pour que l’Union impose des sanctions supplémentaires sur l’énergie russe et en particulier sur le transport maritime.
L’article 5 reste valable et fort — mais c’est Vladimir Poutine qu’il faut convaincre de cela.
Jonatan Vseviov
Donald Trump a déclaré qu’il n’oublierait pas que les alliés de l’OTAN ne lui sont pas venus en aide dans le détroit d’Ormuz. Croyez-vous toujours dans l’article 5 ?
Oui.
La force de l’article 5 ne réside pas seulement dans la formulation du texte, mais aussi dans les actions concrètes que nous menons pour lui donner corps. Ce n’est pas seulement le Traité de Washington qui garantit ou incarne la défense collective en Estonie.
C’est la présence de troupes britanniques, françaises et d’autres pays alliés sur le sol estonien.
C’est la participation des alliés, avec leurs avions de chasse, à nos missions de police aérienne.
Ce sont les exercices militaires quasi permanents que les armées alliées mènent conjointement avec la nôtre.
Ce sont nos propres efforts : nous consacrons désormais 5 % de notre PIB à la défense.
C’est la combinaison de tous ces éléments qui confère une crédibilité suffisante pour dissuader l’aventurisme russe vis-à-vis de l’OTAN.
Je pense donc que l’article 5 reste valable et fort — mais c’est Vladimir Poutine qu’il faut convaincre de cela. Il teste et sonde sans cesse notre cohésion, notre solidarité, notre volonté politique et chaque fois que cela se produit, nous devons relever le défi.
Lorsqu’il a violé notre espace aérien l’année dernière, nous avons relevé le défi en faisant la preuve de la solidarité de nos alliés. Lorsqu’il tente constamment de saper notre cohésion sociale en menant des opérations secrètes en Europe, en s’ingérant dans nos élections ou en menant des cyberattaques, nous devons lui faire savoir sans relâche que les alliés sont unis et prêts à défendre leurs intérêts vitaux. Nous y sommes parvenus jusqu’à présent mais il s’agit d’une tâche permanente qui requiert toute notre attention.
Les années 1990 sont révolues. Les Américains n’assureront plus seuls la défense collective des alliés.
Jonatan Vseviov
Vous n’avez pas mentionné les États-Unis…
Nous sommes évidemment conscients de la nature changeante de la relation transatlantique.
Si nous voulons la maintenir, nous devons prendre acte d’une réalité : l’Europe doit se défendre, voler de ses propres ailes et gérer ses affaires par ses propres moyens. Ce n’est qu’à ces conditions que nous aurons une chance de construire un partenariat plus égalitaire avec les Américains, susceptible d’apporter de la stabilité à cette relation.
Les années 1990 sont révolues. Les Américains n’assureront plus seuls la défense collective des alliés. Ils attendent des Européens qu’ils fassent leur part. Et les Européens y travaillent désormais.
Regardez les activités de dissuasion de l’OTAN dans la région de la mer Baltique : ce sont les alliés européens qui assument aujourd’hui l’essentiel de la charge en termes de forces et de financement.
L’expertise de l’Ukraine dans la lutte contre les drones iraniens peut-elle renforcer sa position diplomatique ?
C’est en temps de guerre que les armées et les technologies militaires progressent le plus. La Russie et l’Ukraine sont désormais engagées dans ce conflit depuis quatre ans. Elles ont évolué sur le plan technologique plus rapidement que n’importe quel pays développé.
L’Ukraine et la Russie disposent désormais toutes deux d’un savoir-faire qu’elles peuvent partager.
II serait naïf et stupide de supposer que les Russes gardent leur savoir-faire pour eux. Il existe des acteurs dans le monde qui sont plus que désireux d’apprendre de la partie russe.
Bien que l’Ukraine soit elle-même la cible d’attaques constantes contre ses infrastructures civiles depuis des années, elle a démontré sa volonté de partager elle aussi son savoir-faire. Si elle parvient à maintenir cet effort, elle a de bonnes chances d’obtenir un soutien plus large au Moyen-Orient, ce qui pourrait s’avérer très important, non seulement sur le plan diplomatique aux Nations unies, mais également pour saper la capacité de la Russie à contourner les sanctions en s’appuyant sur des pays tiers.
Les pays du Moyen-Orient, les pays du Golfe en particulier, sont évidemment des poids lourds en matière de finance internationale, de navigation aérienne, etc. Il faut espérer qu’ils reconnaîtront plus clairement la Russie comme un facteur de déstabilisation et l’Ukraine comme un allié potentiel.
L’Ukraine a fait ce qu’il fallait pour le démontrer.
La reconstruction de l’Ukraine sera probablement le projet économique stratégique le plus important que ce continent ait connu depuis la transformation des pays d’Europe de l’Est post-soviétiques.
Jonatan Vseviov
Swarmer, une start-up ukrainienne spécialisée dans les technologies de défense, a été introduite en bourse la semaine dernière. L’Ukraine peut-elle s’imposer comme un acteur clef de la défense européenne ?
On considère trop souvent notre aide à l’Ukraine comme une relation à sens unique. Nous devons au contraire prendre conscience qu’en contribuant à renforcer une Ukraine européenne et démocratique, nous posons les fondements de la sécurité et de la stabilité du continent pour au moins une génération.
L’Ukraine occupe une position centrale. Sa main-d’œuvre hautement qualifiée, ses ressources considérables et son potentiel agricole et industriel en font un acteur clef de la géopolitique européenne.
Des entreprises comme Swarmer ne sont qu’un exemple parmi d’autres. La reconstruction de l’Ukraine sera probablement le projet économique stratégique le plus important que ce continent ait connu depuis la transformation des pays d’Europe de l’Est post-soviétiques.
Quel est votre regard sur les négociations en cours sous l’égide des États-Unis ?
La Russie continue de jouer au chat et à la souris. Elle essaye de faire croire qu’elle pourrait être prête à un compromis mais, dans les faits, Poutine n’a renoncé à aucun des objectifs qui étaient les siens lorsqu’il est entré en guerre contre l’Ukraine. Ses objectifs ne se limitent pas à des revendications territoriales dans l’est de l’Ukraine. Il veut toute l’Ukraine — puis un remaniement fondamental de l’architecture de sécurité européenne.
Il n’a pas changé d’objectif et il a toujours l’intention de l’atteindre. Son problème est qu’il a échoué sur le plan militaire. Il tente donc désormais d’atteindre ce même objectif par d’autres moyens.
Plutôt que sur un effondrement rapide de l’Ukraine, il mise désormais sur une guerre d’usure censée venir à bout de la résistance ukrainienne et de la volonté européenne.
En parallèle, il fait le pari que ses revirements diplomatiques parviendront à ébranler l’unité transatlantique.
Ces négociations ne sont qu’un piège que les Russes tentent de nous tendre et j’espère que tous les amis de l’Ukraine, y compris les États-Unis, s’en rendront compte.
Poutine chercherait donc surtout à gagner du temps ?
L’argument clef sur lequel Poutine fonde sa théorie de la victoire est qu’il a plus d’endurance que les démocraties. Cela repose principalement sur l’hypothèse que si les États-Unis se retiraient et cessaient leur soutien, les Européens ne seraient pas en mesure de soutenir l’Ukraine ni d’isoler la Russie.
Nous devons lui prouver que c’est faux. Non pas parce que je m’attends à ce que Washington se retire — je suis même plutôt convaincu du contraire —, mais afin de pousser Poutine à revoir ses objectifs : nous devons le convaincre que sa stratégie n’est pas viable.
Il serait absurde de penser que nous ne pouvons pas y arriver — il est absurde qu’un tel doute puisse même nous traverser l’esprit. Nous sommes plus de 400 millions d’Européens. Les plus fervents soutiens de l’Ukraine — comme les pays nordiques et baltes, la Pologne et l’Allemagne — représentent 160 millions de personnes, environ la moitié de la population et plus de la moitié du PIB européen.
Une solution diplomatique au conflit en Ukraine est-elle envisageable à court terme ?
Dans un avenir proche, non.
Ceux qui croient que nous pouvons nous sortir de cette situation par le dialogue se trompent.
Nous sommes confrontés, depuis quatre ans, à la guerre la plus grave qu’a connue l’Europe depuis 1945. Ce n’est pas un simple malentendu ou un incident de parcours.
Ce à quoi nous assistons, c’est une collision entre deux idées de l’Europe : celle que nous avons tenté de construire et à laquelle le peuple ukrainien souhaitait adhérer et celle, fondamentalement différente, fondée sur la notion de sphères d’influence, de zones tampons et de « monde russe », visant à inverser ce que Poutine a qualifié de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », à savoir l’effondrement de l’Union soviétique.
Ces deux visions ne peuvent coexister. L’une devra céder.
L’argument clef sur lequel Poutine fonde sa théorie de la victoire est qu’il a plus d’endurance que les démocraties. Nous devons lui prouver que c’est faux.
Jonatan Vseviov
Cette dimension existentielle et stratégique du conflit est-elle présente chez vos partenaires en Europe ?
Il existe peut-être des endroits en Europe où l’on peut faire comme si ce qui se passe n’était pas vraiment en train de se passer. Où l’on peut passer ses journées d’été sur une plage sans vraiment percevoir la nature existentielle du conflit. Mais cela n’est pas possible dans une large partie de l’Europe : soit l’Ukraine participera à cette idée européenne que nous avons tenté de construire, soit elle intégrera l’autre modèle que Moscou tente de construire.
En Estonie, en Lettonie, en Lituanie, dans les pays nordiques, en Pologne — et je pourrais continuer la liste —, le choix est assez simple : si nous ne faisons pas partie de l’Europe, alors nous ferons partie d’un autre type de système politique.
Nous pouvons nous bercer d’illusions en croyant que rien de préjudiciable n’arrivera à notre conception de l’Europe si nous venions à perdre l’Ukraine. Je ne partage pas cet avis. Ce serait catastrophique pour les intérêts stratégiques européens.
Si nous perdions l’Ukraine, c’est notre projet politique qui prendrait fin.
Quelles garanties de sécurité la Russie devrait-elle fournir à l’Ukraine et aux États baltes en cas de paix ?
Nous ne sommes pas intéressés par des garanties de sécurité de la part de la Russie.
Les garanties, assurances et promesses faites par Moscou ne sont pas crédibles.
La guerre en cours a démontré que la Russie est prête à violer non pas certains, mais tous les engagements qu’elle a pris volontairement. Toute confiance dans toutes les promesses faites par le gouvernement russe a désormais été détruite. Prenez la Charte des Nations unies, l’Acte final d’Helsinki, les accords bilatéraux ou multilatéraux de contrôle des armements, les accords bilatéraux entre l’Ukraine et la Russie, les accords multilatéraux impliquant l’Ukraine et la Russie : les Russes ont gravement violé chacun de ces accords.
C’est à nous de nous assurer des garanties de sécurité.
Une reprise du dialogue avec la Russie est-elle toutefois possible ?
La Russie restera notre voisine. Nous aurons donc des relations avec elle. Leur nature dépendra, d’abord, de l’issue de la guerre en Ukraine et ensuite du type de relations que les Russes eux-mêmes souhaiteront entretenir avec nous.
S’il y a bien une chose que cette guerre a montré, c’est que l’Europe pouvait survivre économiquement, politiquement et stratégiquement sans entretenir de relations constructives avec la Russie.
Avant la guerre, cela n’allait pas de soi. Les Russes ont coupé les livraisons de gaz via Nord Stream dans le but d’effrayer les décideurs politiques européens pour les faire changer de cap. Cela n’a pas fonctionné. Nous sommes désormais résolument engagés sur la voie d’une indépendance énergétique.
Le peuple russe devra réfléchir à la question de savoir si la Russie, quant à elle, peut survivre sans entretenir de relations constructives avec l’Europe. S’il en arrive à la conclusion qu’il souhaite une relation constructive avec l’Europe, il lui faudra travailler à rétablir la confiance.
L’Europe peut survivre économiquement, politiquement et stratégiquement sans entretenir de relations constructives avec la Russie.
Jonatan Vseviov
Comment ?
Il est évident que le rétablissement de la confiance ne se fera pas en quelques mois ou quelques années. Cela pourrait prendre des générations.
C’est une question dont nous devrons nous préoccuper une fois que cette guerre aura pris fin. Cela dépendra avant tout des Russes et exigera de leur part un effort considérable.
L’Europe a connu cela : pensez à l’Allemagne et à la France, au processus d’intégration européenne. Nous sommes forts de ces exemples de réconciliation sincère et constructive sur lesquels nous pouvons nous appuyer. Mais la condition préalable est que les deux parties souhaitent réellement entretenir une relation constructive. Nous en sommes malheureusement loin.
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Après bientôt un mois de guerre, si les États-Unis et Israël ont clairement la supériorité aérienne sur l’Iran, le conflit devient de plus en plus asymétrique. Contre les prévisions de certains experts de la région, les Iraniens ont ainsi attaqué et continuent de frapper de manière répétée les États du Golfe avec leurs missiles et surtout avec des drones. Le régime a montré qu’il avait le contrôle effectif du détroit d’Ormuz et qu’il était capable de prendre en otage l’économie mondiale sans que les États-Unis ne puissent rien faire.
Le régime des mollahs n’a pourtant pas encore fait usage de l’une des armes de guerre asymétriques les plus dévastatrices qui soient : le « martyre » 5 — ou, plus exactement, les attaques kamikazes. Certes, les dirigeants du régime tués ont été célébrés comme des martyrs ; certes, les survivants ont affirmé de manière martiale, en forme de défi, qu’ils seraient fiers d’être honorés de cette manière après leur mort. Pour autant, le martyre n’a jusqu’à présent pas été mobilisé comme une arme dans cette guerre.
Ce décalage tient probablement au fait que l’Iran dispose encore de suffisamment de moyens militaires conventionnels pour frapper de manière ciblée des installations américaines et des objectifs stratégiques en Israël et dans les États du Golfe. Pour ce qui touche à ces derniers, la République islamique semble également souhaiter maintenir l’apparence que les frappes qu’elle mène contre eux n’ont été décidées que parce qu’ils soutiennent les États-Unis. C’était là le sens du dernier message d’Ali Larijani avant d’être tué et du premier message du nouveau Guide suprême.
À la faveur d’une nouvelle donne, le martyre pourrait cependant élargir bientôt ce répertoire de riposte.
Le martyre comme arme de guerre : brève histoire de la recherche active de la mort en Iran
En dépit de certains lieux communs apparus à la fin du XXe siècle selon lesquels les combattants islamistes auraient toujours été des fanatiques recherchant la mort ou des kamikazes, les attaques-suicides — employées comme arme avec une certaine efficacité — ne se sont vraiment développées qu’avec l’invention de puissants explosifs en Occident. Le premier attentat-suicide qui est véritablement entré dans l’histoire est l’assassinat du tsar Alexandre II par un activiste nihiliste qui s’est fait exploser à ses côtés avec une grenade 6.
Dans ce premier exemple, comme en général au tournant du XXe siècle, les motivations religieuses et la recherche active du martyre sont absentes du répertoire de l’action-suicide : à cette époque, les actions-suicides sont d’abord l’un des derniers recours des belligérants dans le cadre de guerres asymétriques et de révoltes désespérées.
C’est au cours de la Première Guerre mondiale que le mot de « martyr » prend une connotation sacrificielle, de laquelle attestent notamment les monuments aux morts construits dans chaque ville ou village français — monuments sur lesquels le terme est fréquemment employé pour rendre hommage aux soldats français tombés sur le champ d’honneur. Presque toutes les puissances belligérantes ont alors appelé leurs soldats à se sacrifier pour leur patrie.
Si la notion d’attaque-suicide n’est alors toujours pas attachée au martyre, la Grande Guerre représente à bien des égards un tournant sémantique. Depuis le conflit, celui-ci renvoie à une exhortation à trouver la mort pour la Patrie, exhortation en partie appuyée par un sentiment religieux. De ce dernier témoigne, par exemple, une carte postale de propagande de la marine allemande : « Préparez-vous à mettre les voiles vers l’éternité. Dieu est avec nous. Nous allons dormir dans les abîmes de l’océan. » 7
Le régime des mollahs n’a pourtant pas encore fait usage de l’une des armes de guerre asymétriques les plus dévastatrices qui soient : le « martyre ».
Asiem el Difraoui
Dans sa forme, la ressemblance du propos avec les messages diffusés par al-Qaïda à ses combattants est frappante.
Les premières opérations modernes que l’on peut qualifier de « martyres-suicides ritualisés » sont à chercher plus près de nous : elles sont le fait des pilotes kamikazes japonais lors de la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement japonais remit alors au goût du jour le concept de seppuku, le suicide honorable du guerrier samouraï. Citons aussi les attaques des Tigres tamouls, organisation indépendantiste du Sri Lanka qui a depuis les années 1970 commandité près de 75 attentats-suicides sur les 186 commis dans le monde 8.
Jusqu’à la fin du XXe siècle, le martyre-suicide avait en revanche toujours été absent du répertoire d’actions des islamistes radicaux. L’acceptation faite de cette pratique fut le fruit d’un long cheminement intellectuel, impulsé entre autres par les théoriciens Sayyid Qutb et Abou Ala al-Mawdudi. Après ce travail doctrinal, les premiers emplois systématiques du martyre comme « arme islamique » et le développement de son culte sont une invention tactique du régime de Khomeini. Le « martyre-suicide » est d’abord motivé par un calcul militaire : à travers le discours de l’ayatollah, le régime des mollahs de Téhéran a su détourner la grande tradition du martyre et de son récit propre au chiisme. En exploitant le puissant sentiment de culpabilité collective issu de ce même récit, il a réussi à en faire une arme de guerre moderne particulièrement redoutable dans la guerre contre l’Irak 9.
Dans la guerre déclenchée par Saddam Hussein en 1980 qui fit selon des estimations basses 500 000 morts, le calcul du gouvernement de Téhéran était simple : l’armée irakienne possédait une écrasante supériorité matérielle et technologique, tandis que les Iraniens pouvaient compter sur une importante supériorité démographique.
Pour mettre cet avantage à son profit, le régime iranien a initié une guerre d’infanterie très semblable à celle de la Première Guerre mondiale et à son cortège d’horreurs. Mais dans cette guerre, les ayatollahs s’appuyèrent sur la religion, et plus précisément sur le grand récit du martyre chiite enrichi de quelques références nationalistes, pour en faire un instrument de mobilisation redoutable. La propagande sophistiquée du régime iranien a ainsi transformé ce Grand Récit en éloge de la souffrance et la mort en véritable profession de foi.
L’effet de cette propagande de guerre fut de pousser presque toute une jeunesse à chercher activement la mort. Des Iraniens, souvent très jeunes, déclenchaient volontairement des mines accrochées à leurs propres corps ou se jetaient avec des grenades sous des chars ennemis.
Dès les années 1980, le culte du martyre dans la République islamique s’est rapidement exporté au Liban, lorsque les Iraniens ont commencé à entraîner les forces du Hezbollah. L’organisation chiite libanaise a d’ailleurs enrichi le répertoire des « techniques du martyre » par des attentats-suicides à la voiture piégée.
Si le conflit actuel est en train de se transformer en une guerre existentielle pour le régime, pourquoi ne pas le transformer en guerre sacrificielle ?
Asiem el Difraoui
Le 11 novembre 1982, la première de ces attaques, qui a pris pour cible le quartier général de l’armée israélienne situé à Tyr, a tué 72 Israéliens et 11 Libanais. Pour Gilles Kepel, cette opération a été le véritable « acte fondateur » du Hezbollah. Depuis lors, Ahmad Kassir, l’auteur de cet attentat, est vénéré lors de la Journée des Martyrs tous les 11 novembre, et son nom a été donné à une avenue des quartiers sud de Beyrouth, fief du Hezbollah.
Deux autres attaques-suicides contre des soldats israéliens, des marines américains et des troupes françaises ont suivi, faisant respectivement 240 et 58 morts. Par la suite, les Américains et les Français se sont retirés du Liban, et les Israéliens se sont repliés dans le sud du pays. Ces missions contre trois grandes puissances militaires ont démontré au monde arabe que les opérations-suicides pouvaient « payer ».
L’efficacité de ces attaques a été observée avec attention dans les milieux sunnites et surtout par le djihadisme global naissant. Selon plusieurs témoignages, Oussama Ben Laden, le leader d’al-Qaïda, a été très impressionné par ce moyen de guerre asymétrique. L’organisation terroriste adoptera par la suite les attaques-suicides et les intégrera dans son propre récit du martyre. Des groupes successeurs et rivaux, comme l’État islamique, pousseront l’horreur des opérations de martyre à l’extrême au milieu des années 2010.
Comment l’Iran pourrait réactiver l’arme du martyre dans la guerre contre Israël et les États-Unis
Si aujourd’hui le régime iranien est moins un État islamique révolutionnaire qu’une kleptocratie théologique dans laquelle — comme l’écrit le sociologue Farhad Khosrokhavar — les nouvelles générations ne veulent absolument pas entendre parler du martyre, il existe néanmoins à l’intérieur du pays des franges de la population — notamment les membres de la force de répression, la milice Basij — si endoctrinées que le culte du martyre fait presque partie de leur ADN. Cependant, leur acception du martyre est plutôt de chercher la mort au combat — arme redoutable qui pourrait dissuader les États-Unis d’une intervention au sol — que par le biais d’un attentat-suicide.
Pour commettre des attentats suicides, le régime dispose surtout de troupes auxiliaires mobilisables à l’extérieur : des milices ultra-radicales en Irak, le Hezbollah au Liban ou des cellules de fanatiques chiites un peu partout dans le monde arabo-musulman. Dans ce contexte, la probabilité est élevée que certains membres de ces milices recherchent le martyre sous cette forme. Au début de l’année 2026, par exemple, des milices irakiennes telles que Kataib Hezbollah ont ouvertement appelé leurs combattants à s’inscrire dans des « opérations de martyre ». Des centaines d’entre eux se seraient portés volontaires pour des missions-suicides afin de défendre Téhéran.
Comme le note le spécialiste des mouvements islamistes violents Dominique Thomas, si le conflit actuel est en train de se transformer en une guerre existentielle pour le régime 10, pourquoi, dès lors, ne pas le transformer en guerre sacrificielle — où les combattants sont prêts à tout ?
Le déclenchement d’une telle stratégie pourrait passer par des attentats avec des vestes explosives, des camions piégés contre les intérêts des États-Unis dans le monde arabo-musulman, et surtout contre des Israéliens ou des Juifs partout sur le globe, y compris en Europe. Au Liban le Hezbollah, également acculé, pourrait être tenté de déstabiliser davantage, par des attentats-suicides, un pays déjà fragile.
En Irak, comme l’écrit la politologue Isabelle Werenfels, « des milices proches de l’Iran, dites de la Résistance islamique en Irak, se sont engagées aux côtés de Téhéran dans le conflit. À l’aide de drones et de missiles, elles attaquent des installations militaires et civiles américaines et internationales telles que des bases militaires, des aéroports, des ambassades, des hôtels ainsi que des infrastructures pétrolières et portuaires » 11. Dans ce contexte, la probabilité est élevée que certains membres de ces milices recherchent le martyre à travers des attentats-suicides.
Enfin, se pose également la question de savoir si les éléments les plus idéologisés du régime ne veulent pas inscrire la guerre contre les États-Unis et Israël dans une perspective eschatologique et messianique, sans aucun pragmatisme — pour en faire un combat de la fin des temps où une défaite militaire n’aurait pas d’importance dès lors que les combattants gagneraient leur salut et provoqueraient, surtout, le retour du Mahdi au terme d’une quasi-apocalypse, période d’injustice généralisée, de chaos politique et moral ou de guerres et d’oppression. L’Imam caché, revenant alors pour vaincre l’injustice et la tyrannie, finirait par rétablir la justice divine parfaite.
La cadence des attaques dessine le contour d’une menace organisée, transnationale — qui pourrait choisir l’escalade.
Asiem el Difraoui
En Europe et aux États-Unis, la menace terroriste issue de la guerre d’Iran est déjà là
Depuis quelques jours, une vague visiblement coordonnée d’attentats islamistes a commencé à frapper les Juifs d’Europe. Elle pourrait être le début d’une campagne plus large se propageant depuis l’Iran.
En l’espace d’une seule semaine début mars, quatre attentats incendiaires ont visé des institutions juives sur le continent. Une synagogue à Liège en Belgique le lundi 9 mars, un centre communautaire juif en Grèce le mercredi, une bombe incendiaire déposée devant une synagogue à Rotterdam, aux Pays-Bas, dans la nuit du jeudi au vendredi, une école juive dans le quartier Buitenveldert d’Amsterdam le samedi matin. Quelques jours plus tard, le lundi 23 mars, une voiture a été incendiée dans le quartier juif d’Anvers ; la veille, un incendie avait détruit quatre ambulances près d’une synagogue à Londres. Toute cette série est méthodique, géographiquement dispersée, et surtout revendiquée par un seul et même groupe — le « Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya ».
L’organisation, dont on pourrait traduire le nom par « Mouvement islamique des partisans des justes » — était jusqu’ici totalement inconnue. Elle ne disposait d’aucun site web, d’aucun canal propre sur les réseaux sociaux. Mais le signal faible particulièrement nouveau et troublant est que ses revendications, diffusées en arabe et en anglais, ainsi que les vidéos des attaques, ont été communiquées exclusivement via des canaux Telegram gérés par des partisans du Hezbollah libanais et des Gardiens de la Révolution iraniens. Le logo du groupe — une main tenant un fusil de précision Dragunov devant un globe terrestre — reprend du reste délibérément la symbolique visuelle des milices pro-iraniennes — tant celle du Hezbollah que celle des milices chiites irakiennes.
L’identité réelle des membres et de l’organigramme de ce nouveau groupe reste inconnue. S’agit-il d’un réseau structuré, ou d’une façade propagandiste destinée à simuler une organisation cohérente ? La question reste ouverte — mais les deux voies de l’alternative sont également inquiétantes. Les services de renseignement iraniens ont en effet déjà eu recours, notamment en Suède, à des structures criminelles organisées pour orchestrer des attentats terroristes 12.
Depuis le début de la guerre d’Iran, les services de sécurité occidentaux redoutaient précisément ce type de représailles sur le sol européen. Les renseignements états-uniens avaient ainsi spécifiquement alerté leurs partenaires européens sur le fait que les Gardiens de la Révolution pourraient tenter d’activer des « cellules dormantes » pour frapper des cibles états-uniennes, israéliennes et juives en Occident.
Cette menace a désormais pris corps.
À Oslo, le week-end dernier, l’ambassade des États-Unis a été ciblée par une bombe artisanale. Trois frères norvégiens d’origine irakienne ont été arrêtés.
À Toronto, le consulat américain a été la cible de tirs — sans qu’aucune arrestation n’ait encore été conduite.
Dans le Michigan, un homme d’origine libanaise de quarante-et-un ans a foncé en voiture contre le centre communautaire juif Temple Israel à West Bloomfield Township, blessant un garde, avant de se suicider par un tir en pleine tête. Selon plusieurs médias, l’assaillant avait récemment perdu des proches dans des frappes aériennes israéliennes au Liban.
Selon le spécialiste Florian Flade 13, les services allemands estimeraient à plusieurs centaines le nombre de sympathisants du Hezbollah présents sur le territoire allemand. En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, plusieurs réseaux — parfois organisés autour de structures familiales — entretiendraient des liens étroits avec des milices chiites irakiennes. Jusqu’ici davantage actifs sur le plan criminel, ceux-ci pourraient basculer vers l’action violente. Les représentations diplomatiques allemandes à l’étranger ont d’ores et déjà renforcé leurs mesures de sécurité.
La cadence des attaques dessine le contour d’une menace organisée, transnationale. Si le régime se trouvait acculé, cette nébuleuse pourrait choisir l’escalade.
Depuis le début de la guerre, une vague visiblement coordonnée d’attentats islamistes a commencé à frapper les Juifs d’Europe.
Asiem el Difraoui
Le spectre de l’État islamique : un piège pour les mollahs
Un autre culte martyrologique fait peser un risque sur le régime lui-même. S’il se trouvait considérablement affaibli par le conflit actuel, il pourrait se retrouver victime des démons qu’il a lui-même inspirés : les « martyrs » du djihadisme sunnite.
L’Iran a déjà été victime d’attentats très sanglants perpétrés par l’État islamique au Khorassan (EI-K). Le 3 janvier 2024, un attentat commis à Kerman a tué 84 personnes et fait 284 blessés près de la tombe du général Ghassem Soleimani, ancien chef des opérations militaires iraniennes au Moyen-Orient éliminé par les Américains en Irak en 2020, dont on commémorait alors la mort.
Outre l’État islamique, dans l’est de l’Iran, une rébellion de l’ethnie baloutche majoritairement sunnite s’oppose depuis des décennies au gouvernement de Téhéran. De nombreux Baloutches se sont ainsi tournés vers des groupuscules djihadistes, considérés comme la principale menace armée interne pour le régime. Le conflit s’est intensifié ces deux dernières années avec des attaques plus fréquentes et plus sophistiquées, utilisant souvent des tactiques kamikazes — et tuant plusieurs dizaines de policiers et de membres des forces de sécurité.
Approfondissant ce conflit, fin 2025, plusieurs groupes militants séparatistes, pour la plupart djihadistes — dont Jaysh al-Adl, le Mouvement Nasr, le Mouvement Pada Baloch, le groupe Muhammad Rasul Allah et d’autres — ont annoncé la formation d’une organisation unifiée appelée le « Front des combattants du peuple » (PFF). Leur objectif déclaré est de renverser le régime chiite de Téhéran. Alors que la majorité des Baloutches vit au Pakistan, où des groupuscules djihadistes sont également en rébellion contre le gouvernement d’Islamabad, ces derniers disposent de bases arrière qu’utilisent également les Baloutches iraniens.
Selon Dominique Thomas, ces groupes djihadistes sont « dans les starting blocks » 14 : ils pourraient lancer des attaques dès que le régime sera à leurs yeux suffisamment affaibli.
En Europe, la série d’attaques est méthodique, géographiquement dispersée et, surtout, revendiquée par un seul et même groupe : le « Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya ».
Asiem el Difraoui
Plusieurs sources évoquent aussi les signes d’une convergence entre l’EI-K et les groupes djihadistes baloutches. S’il faut pour l’instant traiter avec prudence cette hypothèse — tant il est vrai qu’il s’agit moins d’une alliance pleinement et durablement établie qu’une tendance émergente — cette coalition entre djihad local et djihad global, si elle devait se concrétiser dans un Iran instable, pourrait également devenir une menace directe pour les pays occidentaux. L’État islamique au Khorassan, responsable de l’attentat de Moscou du 22 mars 2024, a déjà menacé l’Europe d’attentats terroristes et est actuellement considéré comme l’organisation terroriste la plus dangereuse à l’échelle mondiale.
L’État islamique et les groupes baloutches ne sont pour autant pas les seuls djihadistes en Iran. Parmi l’opposition kurde à Téhéran, majoritairement laïque et de gauche, existent également des groupuscules djihadistes à la frontière iranienne, ainsi que des reliquats de l’État islamique irakien dans cette zone.
L’Iran pourrait donc redevenir à la fois une source et un théâtre du djihad fondé sur le « culte du martyre » — et ce de manière double. Si les groupes djihadistes sunnites en Iran estiment que le régime est suffisamment affaibli, ceux-ci pourraient commencer une offensive contre Téhéran et recourir au martyre à travers des attentats-suicides. Si le régime est réellement affaibli, de même, il pourrait mobiliser son récit du martyre pour encourager des extrémistes à commettre des attentats-suicides — non seulement contre les intérêts états-uniens et israéliens dans le monde arabe mais aussi, comme il a commencé à le faire, contre des cibles dans les pays occidentaux.
L’Iran ne gagne pas — mais il sait désormais comment ne pas perdre.
Trump a donné à la République islamique un but de guerre : la survie du régime. Et à Ormuz, Téhéran a trouvé un levier pour mettre en œuvre une stratégie
État des forces iraniennes et perspectives avec l’expert Emile Hokayem.
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Malgré le blocage d’Ormuz, au plan strictement militaire, la victoire opérationnelle des États-Unis sur l’Iran semble être écrasante. Pour Muhanad Seloom, Trump serait en train de gagner la guerre. Les capacités de projection de la République islamique seraient réduites de plus de 80 % et son affaiblissement s’approfondirait de jour en jour. Êtes-vous d’accord ?
Je ne suis vraiment pas convaincu par cette analyse. Je ne conteste pas les pertes iraniennes, qui sont très conséquentes et même systémiques. Cependant, on ne peut pas parler de celles-ci sans évoquer l’effet de levier que les Iraniens ont réussi à imposer.
C’est-à-dire ?
Se focaliser uniquement sur les questions militaires serait une erreur — que nous avons d’ailleurs commise en tentant d’évaluer le rapport des forces en présence au début de la guerre d’Ukraine. À l’IISS, dans notre équipe, nous comptons et examinons l’état des chars, des avions et des missiles de chaque camp, tout en reconnaissant les limites d’une approche purement quantitative des conflits.
Car si l’on regarde uniquement les données, les États-Unis et Israël ont certes réussi pendant la première phase à infliger des pertes énormes à l’armée iranienne, aux Gardiens de la Révolution, au commandement militaire du pays et à son écosystème de défense. Mais s’attarder trop longtemps sur ces chiffres risque d’occulter un autre aspect, aussi important si ce n’est davantage.
Lequel ?
L’Iran a compris où se situait le centre de gravité de cette guerre : il s’agit du détroit d’Ormuz — tant les effets que son blocage a sur les pays du Golfe et la stabilité économique mondiale sont énormes.
Une réussite stratégique n’est possible qu’en sachant aligner les objectifs et les moyens. Or depuis 2024 ou 2025 si ce n’est depuis plus longtemps, l’Iran n’a jamais été en position de dissuader ou même de se défendre. C’est un échec stratégique énorme pour ce régime.
En revanche, le pays a trouvé avec le détroit d’Ormuz un moyen de créer un effet de levier. De ce point de vue-là, l’échec des États-Unis est conséquent.
Plus que le blocage, l’objectif de l’Iran est d’installer une inquiétude permanente et coûteuse.
Emile Hokayem
Pourquoi ?
Il faudra au minimum plusieurs mois pour réduire les capacités militaires iraniennes dans le détroit. Les dégâts économiques, politiques, et réputationnels seront durables.
Les mines antinavires, les drones et les missiles iraniens s’inscrivent dans une stratégie de harcèlement qui a une forte dimension psychologique. L’objectif n’est pas forcément de bloquer la navigation ou de causer des dommages importants mais d’installer une inquiétude permanente et coûteuse. De ce point de vue là, il n’y a pas besoin de succès nombreux ou quotidiens : il suffit de capturer les imaginaires par des réussites symboliques.
Pour le moment, l’Iran a mis en place un contrôle sélectif — c’est un fonctionnement intelligent et pervers à la fois : il cherche à récompenser ou à punir les pays en fonction de leur attitude envers la guerre. Et l’Iran veut imposer un coût réel : on paie pour passer et, en payant, on reconnaît l’autorité iranienne.
Dans ce contexte, il faudra plusieurs mois pour rétablir un semblant de contrôle sur le trafic maritime. Personne n’oubliera cependant cette séquence et chacun prendra en compte le risque qu’elle se reproduise. Les États-Unis, qui se faisaient champions de la navigation maritime et du commerce mondial libre, seraient humiliés si cette situation perdurait ou si Trump déclarait la fin de la guerre sans résoudre ce problème.
À quelles conditions le détroit d’Ormuz pourrait-il retrouver un fonctionnement normal ?
Le meilleur moyen — pas forcément d’un point de vue normatif mais d’un point de vue pratique — serait un accord politique qui garderait en place le régime iranien et validerait sa stratégie. Sans doute les contreparties de cet accord seraient telles que ni les États-Unis ni Israël ne voudraient y consentir, et elles seraient également inacceptables pour la plupart des pays du Golfe.
Il semble en tout état de cause impossible de revenir au statu quo d’avant le 28 février. Nous allons connaître des mois, voire des années d’instabilité et de menaces constantes sur le trafic maritime et aérien de la région.
Ce que les États-Unis proposent aujourd’hui comme plan n’est pas très clair. Ils envisagent une opération assez complexe qui combinerait des moyens aériens, navals et terrestres, visant à neutraliser les capacités iraniennes, à déployer des troupes aéroportées ou de marines. Ceux-ci vont être vulnérables et engagés dans la durée.
Or s’il faut une présence presque permanente, comment la maintenir sur le long terme ? Trump s’est montré assez impatient. Sur Truth Social, le président des États-Unis a annoncé le 20 mars que les pays qui dépendent du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz devaient à terme devenir les seuls responsables de sa sécurité. Les États-Unis signalent donc le fait qu’ils ne veulent pas investir dans cette défense. Reste à voir si les pays limitrophes le pourront, de même que les pays asiatiques qui dépendent des flux d’énergie en provenance du Golfe ou les pays européens si leurs partenaires du Golfe le demandaient.
L’Iran n’a pas besoin de succès nombreux ou quotidiens, il lui suffit de capturer les imaginaires par des réussites symboliques.
Emile Hokayem
Si le régime est toujours en place, la République islamique est très fragilisée. Au sortir de la guerre, quel rôle pourra encore jouer l’Iran au Moyen-Orient ?
L’Iran ne pourra clairement plus être une puissance régionale. Il sera désormais incapable de projection. Le pays avait d’ailleurs déjà perdu cette capacité : le lien de confiance qui le rattache à ses soutiens régionaux est très affaibli depuis 2024. Les attentats du 7 octobre 2023 commis par le Hamas ont abouti à des attaques directes d’Israël contre l’Iran et, en dernier lieu, à la mort du Guide suprême — et ce alors que la République islamique avait toujours essayé d’éviter une confrontation directe. Dans cette séquence, le Hezbollah n’est pas venu prêter assistance à l’Iran. Cette non-intervention montre bien que les capacités de dissuasion et d’agression de l’Iran sont très affaiblies.
Lors des années à venir, l’Iran sera une puissance régionale très affaiblie. Il ne sera plus capable de mobiliser le réseau de partenaires qu’il avait développé dans la région. Les relations du pays avec tous ses voisins seront de même très dégradées. L’Iran devra lutter pour mener à bien ses transactions économiques, son approvisionnement en nourriture comme, plus généralement, toutes les importations dont le pays dépend.
En dépit de cet affaiblissement, la République islamique a désormais identifié un objectif clair — sa survie — et elle connaît les moyens dont elle peut faire usage pour imposer un coût au reste du monde, à tous ceux qui se sont alignés sur les États-Unis et Israël ou sont en train de le faire. Enfin, le pays a une tolérance à la douleur supérieure à celle de ses rivaux.
Je ne fais pas de prévisions quant à ce qui pourrait se passer au-delà de deux ans. Car dans les cinq à dix années qui viennent, le régime va connaître d’immenses problèmes de ressources, de légitimité et de stabilité. Mais à plus court terme, je pense que l’Iran peut réussir à rétablir une relation de dissuasion avec son environnement immédiat — tout en mettant en lumière les limites de la protection américaine dans la région.
Pour se protéger, les monarchies du Golfe avaient acheté de nombreuses armes occidentales en pensant dissuader ainsi toute attaque. Cette approche semble avoir fait long feu. La République islamique a-t-elle réussi à « tuer l’idée de Dubaï » ?
Toutes les hypothèses qui fondent le modèle économique et sécuritaire des pays du Golfe viennent d’être ébranlées. Ils avaient en effet tout fait pour obtenir des garanties de sécurité américaines à travers l’achat d’armes, la présence de bases américaines, des acquisitions de technologie. Pour peser sur les choix de Washington, ils avaient développé des relations discrètes avec Israël — tout en maintenant des relations certes ambiguës mais existantes avec l’Iran dans l’espoir de neutraliser la menace.
Les États du Golfe avaient surtout beaucoup misé sur l’administration Trump : ils ont investi aux États-Unis dans le domaine de la technologie, de la défense, du nucléaire — tout cela dans l’espoir d’acheter de l’influence. En retour, Trump s’était rendu dans le Golfe en mai 2025 et avait prononcé un grand discours à Riyad.
Aujourd’hui, ce pari est perdant. Les pays du Golfe s’aperçoivent que les États-Unis ne sont pas omnipotents et ne les protègent pas vraiment contre les attaques de drones, faute d’avoir transféré l’expertise nécessaire tirée de l’observation des capacités développées sur le front ukrainien. Ils se rendent également compte que leur influence à Washington est très relative comparée à celle d’Israël.
Il reste à voir si les États-Unis seront en mesure de rétablir la confiance. Ce revers est cependant une plaie béante qui mettra très longtemps à cicatriser.
D’un autre côté, Israël a des objectifs très différents des États-Unis, mais aussi de ceux des pays du Golfe. Israël veut détruire la puissance iranienne et les piliers économiques, industriels et infrastructurels du pays. Cela pourrait aboutir à une radicalisation ou à l’effondrement de l’Iran — objectif que ne partagent pas du tout les États du Golfe, car l’Iran est un pays de plus de 90 millions de personnes qui leur est frontalier et qui a donc une forte propension à externaliser ses difficultés internes. En cela, ils estiment qu’Israël ne se soucie pas du jour d’après.
Concernant l’Iran, sa relation avec les pays du Golfe ne pourra pas être réparée : Téhéran est allé trop loin. Sa stratégie dans le détroit d’Ormuz est profondément déstabilisatrice et les attaques contre les infrastructures énergétiques et civiles ciblent les fondements de leur stabilité et de leur richesse. Les illusions que les pays du Golfe pouvaient pour certains garder quant aux bénéfices d’une relation avec l’Iran se sont envolées.
La République islamique a désormais identifié un objectif clair : sa survie.
Emile Hokayem
Une fois ces illusions dissipées, quelle pourrait être la nouvelle stratégie des pays du Golfe ?
Je pense que nous sommes au début d’un changement stratégique dans la région. Les pays du Golfe vont certainement penser à renforcer leur dissuasion conventionnelle, peut-être même à bâtir une dissuasion nucléaire.
L’Iran va en conclure qu’il a eu tort de ne pas développer l’arme nucléaire plus tôt et avec plus de détermination, conclusion que rejoindront les pays du Golfe. Ceux-ci vont investir davantage dans leurs propres capacités.
En parallèle, ils veilleront à stabiliser leur économie tout en investissant dans la reconstruction de leur image. Avec la fin des dépenses faites pour d’autres théâtres de la région — comme la Syrie ou Gaza — leur rôle régional s’en trouvera changé.
Les pays du Golfe seront enfin beaucoup plus exigeants envers leurs partenaires occidentaux autres que les États-Unis et chercheront à nouer des liens avec de nouveaux pouvoirs. Ils conditionneront leurs financements à des aides plus concrètes et plus importantes que celles dont ils bénéficient aujourd’hui. Car étant donné les besoins sécuritaires de l’Ukraine, l’Europe est-elle en mesure d’être également présente dans le Golfe ?
Dans vos travaux, vous avez soutenu à plusieurs reprises que la sécurité d’un État dépendait en grande partie de la résilience de sa population 15. La situation actuelle donne-t-elle raison à vos hypothèses ?
Certains pays sont à la fois très robustes et très exposés — les Émirats arabes unis, par exemple. Ils ont une profondeur stratégique et une puissance économique, de même qu’un réseau d’infrastructures et des relations extérieures qui leur permettront de rebondir.
L’Arabie Saoudite, de même, est robuste par sa taille et la variété de ses capacités. Le fait qu’elle ait investi dans la mer Rouge la protège.
En revanche, le Koweït et le Qatar sont exposés tant ils sont dépendants de la navigation à travers le détroit d’Ormuz. Bahreïn est également vulnérable, car il est le pays le moins doté en termes de ressources énergétiques et de richesses : il devra compter en partie sur la solidarité de ses voisins pour rebondir.
Cela étant dit, il ne faut pas non plus être catastrophiste, je ne crois pas du tout à un effondrement du Golfe. Mais ces États vont devoir définir à nouveau leur modèle de développement et repenser leurs investissements dans la région. La priorité sera donnée au développement de leur sécurité et à la stabilisation de leur économie.
La relation de l’Iran avec les pays du Golfe ne pourra pas être réparée : Téhéran est allé trop loin.
Emile Hokayem
Les pays du Golfe expliqueront-ils à leurs populations qu’elles doivent se préparer à la guerre ?
Les États du Golfe ont fait la promesse à leur population et aux travailleurs étrangers présents sur leur territoire qu’ils n’auraient pas à se soucier de leur sécurité. Ce point explique un autre aspect de la stratégie iranienne.
Téhéran s’est rendu compte qu’il ne dispose plus de missiles balistiques en nombre suffisant pour faire peur à Israël, mais aussi que la société israélienne est plus mobilisée, plus endurcie : elle comprend le conflit , elle est prête à y faire face.
En revanche, les sociétés du Golfe ont été protégées de tout conflit pendant longtemps : celles-ci ne sont pas prêtes à gérer les risques et les menaces qu’implique la nouvelle instabilité de la guerre.