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29.01.2026 à 06:23

L’Iran se prépare-t-il à une guerre ? Vali Nasr sur la géopolitique des manifestations

Matheo Malik
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« Réprimer les manifestants avant d’accorder des réformes » — la République islamique continue d’appliquer le conseil d’Henry Kissinger au shah.

Mais depuis un mois, une chose fondamentale a changé : le tremblement de terre à Téhéran est en train de secouer le reste de la région.

Alors que les forces américaines se massent autour du golfe, Vali Nasr, auteur de Iran’s Grand Strategy (Princeton University Press, 2025) propose une géopolitique des manifestations.

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Texte intégral (11710 mots)

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En quoi ces semaines de manifestations diffèrent-elles des rébellions qui ont eu lieu en Iran les années précédentes ?

Cette période est critique et très sombre pour tous les Iraniens 32.

Les manifestations diffèrent de celles du passé par leur ampleur et leur portée, mais aussi par la rapidité avec laquelle elles sont passées de manifestations économiques, organisées par des commerçants, à quelque chose de bien plus important.

La coupure d’Internet rend difficile l’estimation du nombre exact de personnes qui ont manifesté mais il semble que les événements se soient étendus à environ cent soixante-dix villes. Contrairement à l’Iran de 1979, le pays est aujourd’hui largement urbanisé, et plus de 70 % de sa population vit dans des zones urbaines, ce qui explique pourquoi la situation s’est enflammée si rapidement.

À la différence des deux grandes manifestations précédentes en Iran, celle-ci n’était pas une manifestation culturelle ou politique, mais a été lancée par des commerçants et des marchands. Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » était une manifestation culturelle et, bien qu’elle ait pris de l’ampleur, le conflit portait initialement sur le hijab et les lois morales. La grande manifestation de 2009 en Iran, quant à elle, portait sur une élection volée ; elle touchait donc à une question politique. 

L’Iran est familier des manifestations économiques. Les premières ont eu lieu en 1989 ; elles ont fait plusieurs morts à Téhéran, mais elles ont également conduit à certaines ouvertures économiques.

Pour des raisons économiques, de nouvelles grèves et manifestations éclatent périodiquement en Iran ; c’est peut-être pour cette raison que, lors des premiers jours, le régime a estimé que cette manifestation était similaire à de nombreuses autres. D’après les discours des dirigeants, on peut conclure qu’ils n’avaient jamais vraiment considéré que les manifestations économiques pourraient constituer une menace pour le régime. À leurs yeux, le danger venait toujours des manifestations culturelles et politiques.

Est-ce pour cette raison que le président s’est montré plus pragmatique et ouvert au dialogue, prêt à prendre certaines mesures et même à considérer que les revendications des manifestants étaient légitimes ?

Je pense que Massoud Pezeshkian croit réellement à une telle légitimité. Cependant, au cœur de la crise, il n’allait pas se montrer trop conciliant.

Les révolutionnaires ont appris du shah qu’une réforme en pleine manifestation ne fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Il faut d’abord réprimer les manifestations avant d’accorder des réformes, car céder ne ferait qu’aggraver la situation — c’est là le conseil qu’avait donné Henry Kissinger à Mohammed Reza Pahlavi.

Certaines des actions de Pezeshkian ont effectivement aggravé la situation. Par exemple, les manifestations tournaient au départ autour de la question de la monnaie alors que le pays en connaît deux, une régionale que privilégient les hommes d’affaires, et une pour les achats quotidiens. En proposant de supprimer cette dualité, Pezeshkian n’a fait qu’irriter les hommes d’affaires et les inciter à rejoindre les manifestations.

Depuis le 28 décembre, date de naissance du mouvement de protestation dans les quartiers commerciaux de Téhéran, quels réseaux ont pu assurer à ce mouvement une telle diffusion ?

Le mouvement s’est étendu très rapidement des commerçants et des bazars aux universités. L’Iran a créé un vaste réseau universitaire, avec un grand nombre d’universités ouvertes attirant des étudiants originaires de pays extérieurs à la région, à l’instar des systèmes français ou de Sciences Po. Certains de ces étudiants peuvent être originaires de Téhéran et étudier dans une ville éloignée de la capitale.

Tous ces étudiants sont connectés par Internet. Ainsi, dès lors qu’il atteint les universités, il devient automatiquement national.

Après les universités, la vague de protestations s’est propagée dans les quartiers pauvres des villes, en particulier celles de l’ouest de l’Iran, où les revendications économiques sont nombreuses. Après l’appel lancé par l’ancien prince héritier d’Iran à descendre dans la rue, il a alors pris une tournure politique et a commencé à se transformer en quelque chose d’autre.

Le mouvement est ainsi très multiforme : il est passé des commerçants aux universités, puis aux quartiers pauvres et aux personnes démunies.

Le modèle iranien n’a aujourd’hui aucun attrait pour le Moyen-Orient ; faute d’un autre qui puisse donner une direction intellectuelle et politique, la place est encore vide.

Vali Nasr

Vous soutenez que les manifestations sont d’une violence sans précédent. Qu’est-ce qui les sépare, sur ce point, du mouvement Femmes, Vie, Liberté ?

Si ces manifestations sont inédites par leur ampleur et la rapidité de leur diffusion, la troisième différence majeure d’avec les mouvements du passé est en effet le niveau de violence. Malgré l’incertitude des estimations, on parle actuellement d’environ 30 000 morts ; si le gouvernement est responsable de la majorité des meurtres, une partie d’entre eux a été commise contre des membres des forces de sécurité et des policiers.

Le fait que le camp opposé au gouvernement ait la volonté et la capacité de tuer des policiers en nombre en dit long sur l’intensité de sa rage. Bien que beaucoup de désinformation soit propagée sur ce point, certains manifestants avaient des armes à feu, d’autres des couteaux.

Dans une déclaration très importante, le Guide suprême lui-même a parlé de « milliers de morts », ce qui est assez révélateur ; il a ensuite affirmé qu’il s’agissait d’agents d’Israël et des États-Unis, ce qui revient à admettre que de tels agents opèrent dans le pays. Voilà la façon dont le discours politique qualifie les événements en cours.

Les manifestations ont été accompagnées de nombreux incendies criminels. Selon certaines informations, plusieurs centaines de mosquées ont été incendiées à travers le pays, des bâtiments gouvernementaux ont été brûlés, ainsi que les stations de radio et de télévision nationales à Ispahan, la troisième plus grande ville d’Iran.

La vague de protestations survient peu de temps après la guerre de juin 2025 menée contre Israël et les États-Unis — une guerre qui, pour l’Iran, n’est pas terminée. Au sujet des manifestations, le ministre iranien des Affaires étrangères a déclaré qu’il s’agissait du 13e jour de la guerre avec Israël : cette déclaration nous donne un aperçu de l’état d’esprit du régime.

Nous n’écrivons pas encore ici une histoire objective ; il faut considérer non seulement la perception que les manifestants ont de cet événement, mais aussi celle du régime. C’est aujourd’hui la première fois qu’une intervention étrangère dans les manifestations en Iran est conduite aussi ouvertement.

Les Iraniens, comme Poutine et les Russes, pensent que les révolutions de velours et les changements de régime sont toujours le fait d’une intervention de l’extérieur ; le plus souvent, on leur oppose qu’ils n’ont aucune preuve de ces faits ; quand Erdogan tient un discours similaire, on dit alors qu’il ne fait que rejeter la faute sur les autres.

L’ingérence n’est pas ici de l’ordre du fantasme ; le soir du Nouvel An, l’ancien directeur de la CIA a félicité les manifestants iraniens, disant que tous les agents du Mossad se tenaient à leurs côtés. Dans un tweet en persan, le Mossad affirmait ouvertement qu’ils étaient en Iran et qu’ils aidaient les manifestants — sans préciser comment. Le président Trump est ensuite intervenu d’une manière complètement inédite pour un président américain.

La situation en Iran est donc inouïe de ce point de vue : en peu de temps, une guerre du peuple contre l’État est devenue une guerre de l’État contre Israël et les États-Unis. La guerre avec l’extérieur et la guerre à l’intérieur sont devenues un seul et même conflit, risquant de compliquer les choses à l’avenir.

Au cours des manifestations — et malgré l’objectif proclamé par Netanyahou de « libérer » l’Iran de son régime — l’exécutif israélien a été divisé sur la conduite à suivre, un conflit anticipé avec l’Iran pouvant tourner en sa défaveur ; pourquoi cette tension ?

Quand la guerre de juin 2025 a éclaté, les Israéliens pensaient que le peuple iranien se soulèverait, ce qui n’est pas advenu ; bien qu’ils aient essayé de ne conduire que des frappes chirurgicales, sur Téhéran par exemple, les dommages collatéraux ont été suffisamment importants pour transformer l’attitude en Iran.

Le premier jour des attaques, l’ambiance était très joyeuse — j’étais alors à Téhéran et je me souviens que tous ceux à qui j’ai parlé disaient qu’ils étaient très heureux que trente commandants des Gardiens de la révolution aient été tués par Israël. Les images diffusées le lendemain, comme l’annonce du nombre de civils tués pour chaque commandant révolutionnaire, ont assombri de beaucoup leur attitude.

Ce qu’Israël espérait pendant la guerre des douze jours se produit actuellement, mais une intervention de sa part pourrait s’avérer contre-productive ; l’État hébreu a compris que les manifestants ont mis en place leur propre mouvement. 

En dépit de ce qu’il est courant d’entendre, il est important de souligner que bombarder pour aider des manifestants est très différent de bombarder des sites militaires ; en effet, aider les manifestants signifie le plus souvent bombarder des villes et cette opération ne peut pas être précise.

Troisièmement, nous ne nous rendons pas compte aujourd’hui que l’acmé des manifestations n’a été que très courte ; celles-ci n’ont pas pu maintenir leur élan. 

L’objection d’Israël au bombardement américain de la mi-janvier est en grande partie due au fait que le pays n’est pas prêt à la guerre : les missiles iraniens tirés en juin 2025 ont épuisé le système de défense israélien.

Au douzième jour de la guerre de cet été, ce sont les États-Unis qui ont demandé un cessez-le-feu, et non l’Iran ; l’une des raisons de cette demande était que personne ne savait quelles réserves, de celles des missiles iraniens ou des intercepteurs israéliens, allaient s’épuiser en premier. Pour chaque missile iranien, Israël devait lancer plusieurs intercepteurs différents ; les stocks de ceux-ci sont difficiles à reconstituer, d’autant plus qu’Israël n’en construit pas encore.

Ce n’est pas tout. Une partie du système de défense aérienne d’Israël est constituée de porte-avions américains situés dans le Golfe. En l’absence de vaisseaux du groupe aéronaval américain, tel que le Lincoln, les États-Unis auraient toujours pu frapper l’Iran, mais ils auraient dû faire face aux missiles iraniens sans la première ligne de défense que sont les porte-avions. Israël voyait donc que les États-Unis étaient prêts à attaquer, mais pas à les défendre.

La situation est aujourd’hui différente et la vulnérabilité d’Israël moindre, car ces capacités de défense sont en route vers le Moyen-Orient. Lundi 26 janvier, un responsable américain a déclaré que le porte-avions Lincoln et les trois destroyers l’accompagnant étaient entrés « dans la zone de responsabilité du Commandement central dans l’océan Indien occidental ». Le même jour, Netanyahou a menacé l’Iran d’une riposte « jamais vue » si Téhéran faisait l’« erreur » d’attaquer Israël.

En peu de temps, une guerre du peuple contre l’État est devenue une guerre de l’État contre Israël et les États-Unis.

Vali Nasr

Selon de nombreuses sources, les voisins de l’Iran sont de même opposés à toute action militaire des États-Unis — qu’il s’agisse des pays du Golfe ou de la Turquie. 

Les raisons de ce soutien de la Turquie sont assez simples. 

Tout d’abord, si l’Iran s’effondre, des millions de réfugiés se rendront en Turquie.

Ensuite, les Turcs ne veulent pas que la région kurde de l’Iran fasse sécession ou obtienne une demi-indépendance, de la même manière que le Pakistan ne veut pas d’une indépendance du Baloutchistan. La Turquie est à ce titre le pays de la région qui aide le plus ouvertement l’Iran, notamment en fournissant des renseignements sur les forces kurdes qui traversaient la frontière irakienne pour entrer en Iran.

Enfin, le Moyen-Orient se trouve à un point particulier, où tous les anciens ennemis de l’Iran pensent encore avoir besoin de ce dernier pour contrebalancer Israël. Les Turcs, par exemple, redoutent d’être les prochains sur la liste si l’Iran s’effondre dans une confrontation avec Israël. Des tensions couvent déjà à Gaza, en Syrie, et ailleurs ; tandis qu’occuper Israël avec l’Iran dans un avenir prévisible serait profitable à ces pays, un effondrement trop rapide de la République islamique ne leur serait pas bénéfique.

Les Saoudiens, les Émiratis et les Qataris sont également très inquiets des conséquences d’une guerre ; si celle-ci s’enlise et se prolonge, elle pourrait dévaster leurs économies. Ces pays sont parvenus à une sorte d’accord avec l’Iran qui leur sert de protecteur, mais ils savent très bien que si la guerre s’éternise, ou s’il n’y a plus personne aux commandes à Téhéran — alors que l’Iran est un pays de 95 millions d’habitants — les répercussions sur leurs pays seront sérieuses. C’est pour cette raison que Mohammed ben Salmane a appelé Trump mercredi 14 janvier 2026 pour lui dire de ne pas lancer la frappe que le président américain préparait alors ; dans un revirement très curieux, les deux seules personnes qui ont parlé à Trump ce jour-là étaient Netanyahou et Mohammed ben Salmane.

Comment expliquer la reculade de Trump à la mi-janvier ? Alors que les États-Unis se préparent de nouveau à lancer une frappe contre l’Iran, qu’est-ce qui pourrait de nouveau faire hésiter le président américain ?

La principale réticence de Trump est celle-ci : le président américain ne veut pas d’une intervention militaire qui nécessite l’envoi de soldats américains sur le terrain 

L’opération au Venezuela semblait s’être déroulée facilement ; aucun Américain n’a été tué contrairement à 50 Cubains, le président du pays a été renversé ; cependant, quand la CIA lui a expliqué que mettre en place Maria Corina Machado nécessiterait des soldats sur le terrain à Caracas, Trump a reculé.

C’est pour la même raison que le président américain a dit au début des manifestations qu’il ne pensait pas que le fils du Shah serait capable de contrôler l’Iran : pour le mettre sur le trône, il aurait fallu que les troupes américaines soient en état d’alerte, et c’est une situation qu’il préfère éviter.

À la mi-janvier, les pays arabes ont averti les États-Unis que, contrairement à la guerre de juin 2025, les Iraniens seraient en mesure de riposter. Au moins une partie des forces de sécurité iraniennes commencent à juger que c’était une erreur de ne pas tuer d’Américains lorsque les États-Unis ont tué Soleimani ou Ismail Haniyeh — ou bien quand ceux-ci ont bombardé l’Iran ; ils considèrent que le Guide suprême n’a réagi que mollement.

Là où nous considérons Khamenei comme extrêmement dur, ces membres des forces de sécurité le trouvent trop modéré ; à leurs yeux, Khamenei aurait pu et aurait dû construire une bombe, mais ne l’a pas fait ; par sa faute, l’Iran est vulnérable. Le Guide suprême aurait empêché le régime d’agir lorsque ses capacités dans la région étaient beaucoup plus grandes, notamment quand le Hezbollah était encore fort. Pour cette faction, il ne fait aucun doute que la mort de Soleimani aurait dû se payer dans le sang.

Ce n’est pas l’idéologie qui maintient pour l’essentiel le régime iranien, mais la guerre contre l’Amérique dans laquelle celui-ci s’est enfermé depuis 1979. 

Vali Nasr

Ces critiques intransigeants sont-ils des Gardiens de la révolution ? 

Certains le sont, mais tous les Gardiens de la révolution ne partagent pas ce point de vue. Parmi les commandants tués par Israël, certains étaient favorables à l’accord sur le nucléaire. Toutefois je ne pense pas que les termes « intransigeant » ou « modéré » soient pertinents : il faut plutôt parler de réalisme.

Les critiques de Khamenei disent qu’il faut soit se rendre, soit créer une force de dissuasion contre les États-Unis pour qu’ils n’attaquent pas le pays ; ils ajoutent que les efforts conduits dans cette deuxième voie sont insuffisants ; l’échec des attaques iraniennes contre des bases américaines —  en Irak ou au Qatar — l’a appris à Trump.

Si Trump souhaite éviter la guerre, il faut en conséquence le menacer de celle-ci. Au début de cette année, le régime iranien a averti les Arabes que, cette fois, il allait frapper ; tout pays d’où décolleraient des avions américains serait pris pour cible, car il en allait de la survie de l’Iran — en fait, de celle de la République islamique.

Il faut bien comprendre cette identification : aux yeux du régime, il n’y a aucune différence entre l’Iran et la République islamique ; si, pour nous, cette différence existe, le commandant de la Garde révolutionnaire ne se considère pas comme distinct de l’Iran, ou ne considère pas ce dernier comme distinct de la République islamique. La survie de l’un est celle de l’autre. 

Si le pays est en danger, alors tout est possible. Le traité de paix avec l’Arabie saoudite peut être rompu et les réserves pétrolières saoudiennes frappées — non le détroit d’Ormuz, que les États-Unis peuvent ouvrir en deux semaines. Il s’agit alors de faire à l’Arabie saoudite ce que Saddam Hussein a fait au Koweït. Si les réserves étaient ainsi frappées, il faudrait six à huit mois pour éteindre les incendies ; le prix du pétrole serait grandement déstabilisé.

Le Qatar et l’Arabie saoudite ne croient pas que les États-Unis puissent gérer une crise avec l’Iran, et ils savent que s’il y a une guerre, ils subiront des dommages collatéraux. Ce n’est pas par amour pour l’Iran qu’ils ont tenté de dissuader Trump, mais par intérêt personnel.

D’un autre côté, je ne pense pas que Trump soit vraiment intéressé par un changement de régime, mais plutôt par une transformation de celui-ci, dans un scénario comme celui du Venezuela

Trump ne veut pas de démocrates à la tête du Venezuela ; il se moque que ceux qui dirigent le pays soient chavistes ou non, tant qu’ils se comportent comme il le souhaite ; son raisonnement est différent de celui de la doctrine Bush du regime change.

Aujourd’hui, le président américain souhaite la même obéissance du régime iranien ; c’est pour cette raison qu’il répète sans cesse que Khamenei doit partir, et que l’Iran a besoin d’un nouveau leadership. Trump ne souhaite pas pour autant qu’un groupe de démocrates surgisse de nulle part. Si un Ahmed al-Charaa peut gouverner en Iran, tant mieux ; sinon, il s’agit pour le président de faire s’effondrer le régime sous la pression militaire et économique des États-Unis, pour qu’une nouvelle direction prenne le relais, avec laquelle il signerait un accord. 

Pourrait-on envisager, comme dans le cas vénézuélien, qu’un remplacement de l’une des figures les plus importantes du régime, comme Khamenei, pourrait laisser celui-ci inchangé ?

L’Iran est un système politique extrêmement complexe. Ce n’est pas un régime autocratique, comme les régimes autoritaires arabes ou celui de l’ère Pahlavi. Il existe une multiplicité de factions dans le système politique, dans le Corps des gardiens de la révolution islamique, dans le monde des affaires, à Qom ; elles sont liées entre elles par des relations commerciales et politiques.

En Iran, tout passe certes par Khamenei, mais les décisions ne sont pas prises ni mises en œuvre de façon descendante.

La République islamique n’a pas été construite pour être populaire, mais pour survivre face aux menaces. Ainsi, en réponse à la guerre d’Israël, plus de conseils ont été créés pour diffuser le pouvoir ; le Guide suprême a délégué davantage de son autorité à d’autres conseils, de sorte que son élimination n’aurait pas autant d’importance.

Il ne fait donc aucun doute que si Khamenei meurt, et bien que cela supprimerait un obstacle majeur à un débat beaucoup plus intense sur l’avenir du pays, la situation ne changerait pas du tout au tout. L’avenir est sombre, et je ne pense pas qu’il y ait de solution facile.

La révolution iranienne a été une révolution mondiale majeure. Nous utilisons aujourd’hui le mot « révolution » comme un adjectif, pour désigner beaucoup de phénomènes ; si l’on regarde cependant les quatre grandes révolutions — la Révolution française, la Révolution russe, les révolutions chinoise et iranienne, auxquelles on pourrait ajouter Cuba et le Vietnam — aucune d’entre elles ne fut une révolution de velours. Aucun régime révolutionnaire n’a, jusqu’à présent, immédiatement produit la démocratie ou n’a été renversé par un mouvement démocratique, ni n’a reconduit l’ancien régime au pouvoir. La Russie d’aujourd’hui est encore un vestige d’un ancien régime communiste ; la Chine, de même, est le vestige d’un régime communiste, tout comme le Vietnam.

Le scénario le plus optimiste et le plus prometteur pour l’Iran serait l’avènement d’un Gorbatchev ou d’un Deng Xiaoping ; un groupe de dirigeants iraniens comprendraient que l’ancienne voie révolutionnaire n’est pas praticable. Je ne pense pas que la démocratie serait le résultat de ces réflexions ; celles-ci conduiraient plutôt à un ralliement à une forme de capitalisme autoritaire et un accord avec l’Occident.

Le problème de l’Iran est que le Mao du régime — ou, disons, son Brejnev — est toujours en vie. Khamenei est vivant, mais âgé ; il a quatre-vingt-six ans et pourrait être mis à l’écart ; d’aucuns disent que c’est déjà le cas. Si cette relégation n’est pas encore advenue, elle pourrait se faire de deux manières ; soit à l’initiative des faucons que j’ai mentionnée, soit par une action plus pragmatique. 

Les Iraniens ne manquent pas d’idées ; une idéologie ne leur est pas nécessaire ; leur véritable problème est l’absence d’un mouvement politique qui pourrait faire avancer les choses.

Vali Nasr

Le fils du dernier shah d’Iran Reza Pahlavi s’est dit prêt à remplacer Khamenei à la tête de l’État, alors qu’il multiplie les appels à manifester contre le régime iranien ; les gouvernements d’Israël, d’Arabie saoudite et des États-Unis ont dépensé des millions pour le promouvoir. Quel est son rôle exact dans les manifestations ?

Israël a déployé beaucoup d’efforts pour promouvoir Reza Pahlavi. Depuis des décennies, deux grandes chaînes de télévision à Londres, dont le budget s’élève à plusieurs millions ; font sa promotion ; celle-ci peut bâtir une prophétie auto-réalisatrice. 

Si certains ont appelé lors des manifestations au retour du shah, on sait également que plusieurs vidéos ont été manipulées — le slogan royaliste ayant été ajouté a posteriori.

Cela étant dit, il existe en Iran une grande nostalgie pour le père et le grand-père de Reza Pahlavi. Mohammad Galibaf, l’actuel président du Parlement iranien — un ancien général trois étoiles du CGRI — est un fervent admirateur de Reza Shah. Comme lui, Reza Shah était un commandant de l’armée et un bâtisseur d’État, bien que l’État qu’il ait construit en Iran n’ait pas été démocratique.

De nombreux membres du CGRI s’identifient au travail accompli par Reza Shah. Celui-ci a mis à l’écart la monarchie et la classe politique ; c’était là le travail des hommes de l’armée, issus de milieux modestes. À leurs yeux, Reza Shah est l’homme qui a résolu les problèmes de l’Iran, qui a maintenu l’unité du pays, qui a construit son industrie et l’a modernisée, l’homme enfin qui a bâti des universités, des établissements de santé et des hôpitaux. 

Ce pourquoi les Iraniens se sont révoltés contre le shah — la police secrète, la dictature — est désormais oublié ; les Iraniens d’aujourd’hui ne s’en souviennent pas et, du reste, la majorité d’entre eux n’étaient pas nés à l’époque.

Les problèmes que rencontraient les Iraniens sous le shah ne sont pas importants aux yeux de leurs descendants ; ces derniers aspirent à avoir un passeport pour pouvoir voyager et faire partie du monde. Aujourd’hui, les endroits où les Iraniens voyagent le plus sont Bakou, Dubaï et Istanbul. Ils y observent un mode de vie plus libre ; c’est celui-ci qu’ils veulent voir se développer en Iran.

Je ne pense pas en vérité que la majorité des Iraniens recherchent nécessairement la démocratie. Ce qu’ils recherchent vraiment, c’est quelqu’un comme Mohammed ben Rachid, l’émir de Dubaï ; ils désirent la même liberté sociale et culturelle que dans ces pays. C’est pour cette raison que le règne des Pahlavi peut plaire.

La République islamique s’est aussi toujours comparée à la période Pahlavi ; elle prétendait la surpasser en tout — elle adopte donc une attitude contraire à celle des Iraniens ; tous deux ont une façon bien différente d’imaginer leur avenir et leur passé.

Il est facile de dire que les Iraniens devraient imaginer pour le pays un modèle comme celui du Danemark, une forme de démocratie libérale avec des libertés sociales. En réalité, l’exemple historique à portée de main des Iraniens, pour imaginer ce que pourrait être leur pays, est la période Pahlavi.

Reza Pahlavi symbolise donc ce retour ; les Iraniens qui se réclament de lui l’appellent essentiellement pour rejeter catégoriquement la République islamique, pour dire qu’ils veulent le retour du temps des Pahlavi.

Cela impliquerait cependant de briser un tabou : Reza Pahlavi a été photographié avec Benyamin Netanyahou. Il est soutenu par Israël et les États-Unis.

En effet. Il est très difficile de dire à quel point le soutien à Pahlavi est fort — ni de comprendre la raison exacte pour laquelle on se tourne vers lui.  

Aujourd’hui cependant, en ce début de janvier 2025, beaucoup d’Iraniens n’ont pas à l’esprit le voyage de Pahlavi en Israël en avril 2023. En scandant son nom, ils signifient simplement leur désir que la République islamique disparaisse.

Cela ne signifie pas que, dix jours après la disparition de la République islamique, les Iraniens ne changeraient pas d’avis. Lors du coup d’État de Mossadegh en 1953, ceux-ci ont apporté leur soutien, sans lequel le coup n’aurait pas été possible. Toutefois peu de temps après celui-ci, les Iraniens se sont retournés contre leur nouveau dirigeant.

Aujourd’hui, le coup d’État est à nouveau très populaire en Iran. Mossadegh ne l’est pas beaucoup parmi les étudiants universitaires, car ils sont tous favorables à la monarchie Pahlavi.

La situation peut donc changer rapidement. Toutefois, ce que nous oublions, quand nous la considérons de l’extérieur, c’est qu’un changement de régime amenant un homme comme l’était Reza Shah au pouvoir nécessite la présence de troupes américaines à Téhéran. Nous l’avons vu avec l’Afghanistan et l’Irak lors des années 2000, le changement de régime se doublant de troupes américaines à Bagdad et à Kaboul ; de même, après la Seconde Guerre mondiale, des troupes étrangères étaient présentes en Iran.

Il n’est pas possible de parachuter quelqu’un dans un pays où il n’a pas de parti politique ; même Maria Machado a, au Venezuela, son propre parti politique. Au contraire, Reza Pahlavi n’a pas d’organisation politique ; il n’a pas pris le temps de nouer des relations avec une fraction plus large des Iraniens. Son organisation a même qualifié certains prisonniers politiques — comme Narges Mohammadi, qui a remporté le prix Nobel de la paix — d’agents de la République islamique.

Reza Pahlavi et les siens ont une vision très étroite de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas ; au lieu de créer une vaste zone grise qui permettrait d’intégrer un grand nombre d’Iraniens, ils ont créé une situation manichéenne. En conséquence, le message qu’ils transmettent à de nombreux Iraniens est le suivant : soit vous adhérez complètement à nos vues, soit vous n’avez pas votre place parmi nous.

Toutes les tentatives pour créer une opposition unie en exil ont en effet échoué, parce que les monarchistes s’y opposaient. Pour fédérer la contestation du régime, quelle serait donc la marche à suivre ?

Créer une opposition unie à l’extérieur, pour la relier ensuite à l’opposition politique existant à l’intérieur du pays. Je ne désigne pas là les foules des émeutes urbaines, bien qu’elles soient importantes, parce qu’elles ne constituent pas un mouvement politique.

Certes, il n’est pas possible d’entrer en contact avec le leader du mouvement de 2009, Mir Hossein Moussavi puisqu’il est assigné à résidence ; l’opposition extérieure pourrait  cependant adopter un langage qui, implicitement, attire ses partisans ou répond à leurs préoccupations.

Aujourd’hui, un certain nombre de personnalités politiques iraniennes très importantes sont désormais en prison ; toutes sont des enfants de la République islamique. Certaines étaient ministres, d’autres non ; elles ont leur importance.

Le voyage de Pahlavi en Israël aurait pu constituer un problème pour certains nationalistes iraniens ; cependant, le premier aurait pu trouver une manière de détourner les critiques, soit en soutenant qu’il s’y était rendu avant la guerre de Gaza, soit, à supposer qu’il s’y soit rendu pendant le conflit, en adoptant un ton différent. 

Le principal problème qu’a suscité ce voyage est autre ; Reza Pahlavi s’est rendu en Israël en tant que leader politique et a manqué de perspicacité ; bien qu’il ait voyagé pendant le Ramadan, il ne s’est pas rendu dans une mosquée, ni n’a visité la mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher.  Certes, bien des Iraniens ne sont pas religieux, mais ils le sont cependant d’une façon culturelle : ils ne jeûnent peut-être pas pendant le ramadan, mais nombreux sont ceux qui vont visiter l’Irak certains jours particuliers de l’année.

Pahlavi a commis d’autres erreurs en excluant de ses propos ceux qui font partie de la bureaucratie iranienne, des services de sécurité, de la police ou des différents échelons du gouvernement. Même sans y croire, il s’agit d’utiliser un langage qui inclut ces personnes et les rassemble, en disant qu’ils sont de bons politiciens.

L’une des raisons pour lesquelles les manifestations n’ont pas pu aller très loin tient donc à l’isolement de Pahlavi : celui-ci n’a créé aucune organisation ni aucune alliance ; il suffisait donc au gouvernement de couper Internet ; alors la foule ne peut plus communiquer entre ses parties, elle ne voit plus ce qui se passe — et Pahlavi ne peut plus leur parler.

Je ne sais si Pahlavi restera un leader politique pertinent ; si les Iraniens sortent de cette situation, les problèmes auxquels ils sont confrontés ne disparaîtront pas et la protestation reviendra ; il est possible qu’ils se rallient à lui cette fois-ci en croyant qu’il est la solution bien que ce ne soit pas le cas. 

Ce dont les Iraniens ont besoin n’est pas d’une monarchie en soi, mais de quelque chose de meilleur, qui puisse mettre fin à la situation à laquelle ils sont confrontés, sur le plan politique, militaire, sécuritaire et économique.

La République islamique n’a plus le soutien de la base de sa population ; celle-ci ne croit plus au message de résistance qui a été au cœur de l’Iran ces quatre dernières décennies.

Vali Nasr

Vous avez affirmé que les jours de la révolution islamique touchaient à leur fin. Quel est votre scénario central ?

Je continue de croire à cette fin proche.

Je pense que la République islamique a perdu la population ; certes, il lui reste peut-être encore un noyau dur de 15 à 20 millions de personnes maximum, d’après les estimations du nombre de personnes qui ont voté lors de la dernière élection présidentielle pour le candidat radical. Un tel chiffre montre cependant que ceux-ci ne sont pas majoritaires dans le pays ; du reste, le régime a peut-être encore perdu des partisans depuis.

La République islamique n’a plus le soutien de la base de sa population ; celle-ci ne croit pas en la révolution, ni aux valeurs révolutionnaires ; elle ne croit pas au message de résistance, qui a été, selon moi, au cœur de l’Iran au cours des quatre dernières décennies et demie — l’idée de l’indépendance iranienne, d’une résistance face à l’Amérique et à Israël.

Une telle idée avait eu en son temps un effet mobilisateur ; aujourd’hui, le public iranien l’estime caduque ; il ne veut plus en payer le prix, être isolé dans le monde à cause de celle-ci.

Comme toutes les révolutions, la Révolution islamique finit par s’épuiser ; elle n’est pas viable. Du reste, le régime a été malmené pendant la guerre à Gaza : il a perdu le Hezbollah et la Syrie et est entré en guerre avec Israël ; aujourd’hui, de son propre aveu, il combat Israël sur son propre sol et dans ses propres rues — et non plus au Sud-Liban ou en Syrie. 

Dans le domaine économique également, les dirigeants tentent de minimiser les problèmes du pays, en soutenant que les sanctions les plus sévères portées contre l’Iran n’ont aucun effet ; en vérité, celles-ci ont pratiquement vidé de leur substance l’économie et la société iraniennes. Le pays connaît la malnutrition et une très grande inflation sur les denrées alimentaires ; entre décembre 2024 et décembre 2025, celle-ci a atteint 72 %.

Ce chiffre est énorme ; même en accordant des subventions aux pauvres, une partie de la population ne parvient pas à manger de viande ; elle ne mange pas non plus beaucoup d’aliments de base et n’a pas les moyens d’acheter certaines choses. Une grande partie de la classe moyenne iranienne est tombée sous le seuil de pauvreté.

La République islamique a encore suffisamment de puissance de feu et d’énergie pour survivre à ce mouvement de protestation ; mais on ne peut savoir à combien d’autres elle pourra survivre.

Plutôt qu’un effondrement de régime, est-il possible que le pays connaisse une période de transition ?

La situation est telle en Iran qu’il est difficile pour le régime de diriger d’une façon totalitaire ou très autoritaire.

Il est courant de penser que l’Iran est une société très fermée ; c’est le cas, mais l’Iran a aussi l’une des presses les plus libres du Moyen-Orient. Les débats retransmis par YouTube ou Instagram, comme ceux retranscrits par les journaux peuvent porter sur la sécurité de l’Iran, sur la corruption au sein du gouvernement, entre autres sujets ; rien de tout cela ne pourrait être vu ou lu dans la presse arabe. De même, si les élections en Iran sont très loin d’être ouvertes et idéales, il s’en organise davantage que dans n’importe lequel des pays voisins — à l’exception de l’Irak.

Il n’est donc pas si facile de réduire complètement la population au silence.

La question clef est donc celle-ci : quand le moment du changement viendra-t-il ? Quand l’Iran connaîtra-t-il son moment Gorbatchev, ou son moment Deng Xiaoping ? Faut-il au contraire penser que le pays va s’effondrer et, par exemple, connaître la guerre civile ?

Si l’on poursuit le parallèle avec la Chine, il est possible que les événements d’aujourd’hui suscitent une proposition de nouveau contrat social de la part du régime. Après les événements de Tiananmen en 1989, Deng Xiaoping a réussi à établir un tel contrat, basé sur l’amélioration de la vie du peuple ; c’est aussi ce que souhaitent les Iraniens.

Cette proposition pourrait venir du régime lui-même, mais une évolution de ce dernier serait nécessaire ; un tel contrat social nécessite en effet la levée des sanctions contre l’Iran, et celle-ci est impossible à moins que l’Iran ne soit prêt à traiter avec les États-Unis — et pas seulement sur la question du nucléaire. 

Avec Trump en particulier, cela coûterait bien plus cher que sous autre président : il faut lui offrir une montre en or, un tapis en soie avec son portrait, lui dire qu’il a gagné. Nous sommes loin d’une telle politique. Lorsque Trump a remercié Téhéran pour l’annulation de 800 exécutions — chiffre inventé par le président — et déclaré son respect pour les Iraniens, le Guide suprême, en réponse, l’a traité de criminel. 

Sous Khamenei, la levée des sanctions serait donc difficile ; elle n’est cependant pas impossible et une cabale de dirigeants iraniens pourrait arriver à la conclusion que leur politique ne fonctionne plus ni ne va dans le bon sens.

Cette remise en question toucherait-elle tant la politique intérieure qu’extérieure ? L’Iran reconsidérerait-il son programme nucléaire ou son alliance avec le Hezbollah ?

D’une certaine manière, le Hezbollah et les programmes extérieurs de l’Iran ne sont pas un problème pour les États-Unis. Les États-Unis ne se préoccupent pas vraiment du Hezbollah, qui a été détruit par Israël.

Il serait donc vain de négocier avec l’Iran sur la question du Hezbollah : son démantèlement est une chose presque acquise.

En ce qui concerne le programme nucléaire, le président Trump pense que la situation est sous contrôle ; il soutient que les Iraniens n’enrichissent pas leur uranium, et qu’une frappe est toujours possible s’ils recommencent à le faire.

Le seul réel point de contention concerne les missiles, qui sont une question délicate ; en réalité, je pense que Trump recherche vraiment une certaine normalisation des relations, plutôt qu’un accord se bornant au contrôle des armements comme dans le passé.

Il faut aussi faire face à la réalité ; désormais, il s’agit de traiter non avec le système américain, mais avec un seul homme et son ego ; un homme qui peut déclarer : « Vous ne m’avez pas donné le prix Nobel, alors vous devez maintenant me donner le Groenland en guise de consolation. » 

Voilà la nouvelle donne.

Les Iraniens pourraient peut-être obtenir quelque chose des États-Unis, mais ils doivent pour cela s’engager sur la voie d’une désescalade — avec Israël et les États-Unis. Il leur faudrait alors s’engager sur la voie d’une normalisation progressive de leurs relations.

 C’est la seule voie possible vers le dialogue.

Faut-il penser qu’Israël a joué un rôle dans la promesse d’une intervention faite par Trump aux manifestants ? Netanyahou était en effet présent le soir du Nouvel An aux côtés de Donald Trump, lors d’une soirée de réveillon organisée par le président américain à Mar-a-Lago.

Il est très difficile de savoir ce qui s’est réellement dit entre Netanyahou et Trump le jour de l’An, mais je pense qu’Israël voulait donner suite à la guerre de juin 2025 en ouvrant un autre round.

Du point de vue d’Israël, la guerre de cet été n’a pas été concluante ; le régime a survécu, ses capacités de missiles se sont révélées importantes et l’affrontement n’a été que retardé. Israël ne veut pas laisser trop de temps à l’Iran pour reconstruire ses capacités en matière de missiles ou trouver des moyens de dissuader l’État hébreu.

Les États-Unis ne peuvent fournir à Israël des intercepteurs aussi rapidement qu’il le souhaiterait ; c’est un problème que le pays a toujours eu. Par exemple, lors de la guerre de juin 2025, les États-Unis, par exemple, ont utilisé des missiles intercepteurs THAAD, d’une technologie avancée. Les trois quarts des stocks mondiaux de ce missile ont été utilisés en l’espace de douze jours.

C’est là une forme de victoire pour les Gardiens : comme je l’ai évoqué précédemment, les missiles iraniens ont pratiquement épuisé les défenses israéliennes. Au moment où nous parlons, Israël n’est toujours pas sûr de pouvoir intercepter un nombre suffisant de missiles ; pendant la guerre de 12 jours, 20 % de ceux-ci ont atteint leur cible, les derniers tirés par l’Iran étant aussi les plus dévastateurs ; cela après qu’Israël ait bombardé un grand nombre de lanceurs, et ait tué les deux principaux commandants du programme de missiles.

Au terme de la guerre de juin 2025, Israël pensait avoir laissé son ennemi affaibli, mais toujours debout ; l’État hébreu pensait donc qu’une nouvelle guerre aurait lieu, pour laquelle il lui faudrait la participation des États-Unis, tant en termes de défense que d’attaque.

L’une des frustrations d’Israël est qu’en juin 2025, Trump n’a fait la guerre à l’Iran que pendant quarante-cinq minutes ; la campagne de bombardements sur Fordo, Natanz et Ispahan n’a pas été plus longue, après quoi Trump a rapidement demandé aux Qataris de négocier un cessez-le-feu, tout en se moquant des menaces de tirs des Iraniens.

Le message envoyé à Israël était ainsi le suivant : « J’ai terminé la guerre ; celle-ci aurait pu dégénérer parce que vous étiez à court de missiles, mais j’en ai éliminé la cause ; la guerre était nucléaire, et c’est une affaire close : tout a été détruit. »

Suite à ces événements, et pour relancer les hostilités, les Israéliens ont souhaité obtenir un engagement américain ; c’est pour cette raison que Benyamin Netanyahou a dû se rendre à Washington pour l’obtenir.

Le Qatar et l’Arabie saoudite ne croient pas que les États-Unis puissent gérer une crise avec l’Iran ; ils savent que s’il y a une guerre, ils subiront des dommages collatéraux.

Vali Nasr

Les Iraniens ont également compris que la guerre était imminente ; ils sont passés en alerte rouge en l’attendant.

C’est dans un tel contexte que sont survenues les manifestations, pour des raisons différentes, car économiques. Le premier jour de celles-ci, le 28 décembre 2025, le rial s’est effondré de 16 %. L’une des raisons pour lesquelles le régime n’a pas réagi très rapidement à celles-ci est qu’il s’attendait au même moment à une attaque ; les dirigeants ont ensuite commencé à penser que la probabilité d’une telle attaque, pendant les manifestations, allait en fait augmenter.

Le calcul israélien était pourtant différent : il s’agissait plutôt de laisser le régime tomber, laisser les manifestants prendre d’assaut ses institutions ; il fallait que les dirigeants s’empêtrent dans une situation incontrôlable. En parallèle Trump, au contraire, promettait son soutien aux manifestants et les appelait à poursuivre le mouvement.

Faut-il voir dans les menaces de l’administration Trump envers l’Iran une répétition de l’opération au Venezuela ? Le président américain souhaite-t-il s’approprier les ressources pétrolières du pays ?

Si Trump n’a pas mentionné le pétrole iranien, on peut imaginer cependant qu’il y pense ; l’Iran est la troisième plus grande réserve de pétrole au monde. Le plan serait alors non d’envoyer des troupes pour prendre les puits, mais de dicter des accords pétroliers au régime qui parviendrait à renverser le pouvoir en place. Trump pourrait ainsi insister pour que les Iraniens concluent des accords avec Conoco, Chevron et Exxon, tout en expulsant Total.

Ce pourrait être là son plan d’action.

Aujourd’hui, la majorité du pétrole acheté par la Chine provient d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis — une certaine quantité provient aussi du Venezuela et de l’Iran. Cette dernière part est particulièrement bon marché ; le baril ne vaut que la moitié du prix du pétrole saoudien ou émirati.

Contrôler la situation en Iran et au Venezuela ne suffirait pas à paralyser la Chine ; cependant, Trump pourrait souhaiter placer ces deux pays sous l’égide pétrolière américaine — bien que la situation pétrolière au Venezuela ait peut-être surpris la Maison-Blanche, car les compagnies pétrolières américaines ne sont pas impatientes d’investir au Venezuela.

Le monde n’a pas besoin du pétrole vénézuélien, ni du pétrole iranien. Si ces deux pays pompaient des millions de barils de pétrole supplémentaires, les Saoudiens et les Émiratis devraient pomper moins : le prix du pétrole serait réduit de moitié. En conséquence, les compagnies pétrolières américaines vont devoir investir plus de 100 milliards de dollars au Venezuela et 100 milliards supplémentaires en Iran pour relancer l’industrie pétrolière, ce sans jamais récupérer leur mise. C’est pour cette raison qu’elles ne sont pas intéressées.

L’Iran possède également du gaz, ce qui est un autre sujet. Sans pouvoir sonder l’esprit de Trump, il ne serait pas surprenant que, à supposer qu’il soit en position dominante, il demande une contribution matérielle à l’Iran — pétrole ou autre.

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump a également entamé un rapprochement avec Vladimir Poutine, alors que la Russie est alliée de longue date de l’Iran. Comment le pays se positionne-t-il dans la crise iranienne ?

Les Iraniens ont des relations très étroites avec la Russie, mais ils ne lui font pas du tout confiance. Le général Soleimani, tué par les États-Unis en 2020, a dit un jour qu’il n’y avait « pas de race plus fourbe et déshonorante sur cette terre que les Russes ».

Les Iraniens savent que la Russie les a vendus à plusieurs reprises aux Nations unies, comme elle les a négociés avec l’Occident ; le rapprochement de Téhéran avec Moscou n’est donc pas fait par amour ; il découle de sa stratégie, qui le rend en vérité trop dépendant de son partenaire, comme de la Chine. 

Entre juin 2025 et aujourd’hui, les Iraniens ont pris conscience que la Russie et la Chine pouvaient être utiles à la marge : la Russie a sans doute doté l’Iran de technologies de renseignement, comme la Chine lui a peut-être donné du combustible solide pour ses missiles. Néanmoins, aucun des deux pays ne peut fournir à l’Iran le type de soutien que les États-Unis fournissent à Israël ou à l’Arabie saoudite. L’Iran est isolé dans sa guerre contre Israël.

Cette situation révèle une asymétrie : l’Iran a beaucoup plus aidé la Russie pendant la guerre en Ukraine que la Russie n’a aidé l’Iran pendant sa guerre avec Israël.

Les Iraniens ont aussi pris conscience qu’il existe une ligne que les Russes et les Chinois ne franchiront pas ; contrairement au Pakistan, qui combat l’Inde et l’Inde seulement — ce qui permet à la Russie et à la Chine de lui fournir des technologies de combat — l’Iran utiliserait un tel matériel contre les États-Unis ; les deux autres pays seraient donc immédiatement impliqués. Ainsi, si par exemple un missile S-400 abattait un F-35, le conflit ne se limiterait pas à l’Iran et à Washington ; il opposerait aussi Moscou et Washington, comme lorsque l’Iran a fourni des drones-suicides à la Russie, créant un conflit entre l’Europe et l’Iran — même si ce dernier n’était pas directement impliqué.

Les Iraniens savent donc qu’aucune cavalerie russe ne viendra à leur secours lors d’une guerre. Certes, les Chinois et les Russes pourraient faire le strict nécessaire pour que l’Iran garde la tête hors de l’eau ; le test décisif serait cependant de savoir si la Chine donnerait à l’Iran suffisamment d’argent pour survivre économiquement et améliorer son économie. C’est là ce dont l’Iran a vraiment besoin en ce moment — et la Chine est le seul pays qui a la capacité de donner à l’Iran 5 ou 10 milliards de dollars.

Pour une faction du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, il ne fait aucun doute que la mort de Soleimani aurait dû se payer dans le sang.

Vali Nasr

Si l’on regarde les révolutions qui ont réussi, y compris dans les pays voisins d’Iran, la plupart d’entre elles étaient portées par des mouvements avec une idéologie unificatrice. On peut songer par exemple au Printemps arabe et à l’idéologie des Frères musulmans. De même, Erdogan et sa faction manient un ensemble d’idées formant un tout assez cohérent, tandis que l’opposition turque manque d’une idéologie unificatrice et d’une vision pour le futur. Que dire de l’opposition iranienne ?

Une telle situation de désorganisation ne concerne pas seulement l’Iran : nous vivons à une époque où il n’y a pas vraiment d’idéologie disponible, au sens où nous comprenons le terme. Aujourd’hui, les explications globales de l’histoire qu’étaient le communisme, le fascisme ou l’islamisme, dictant une façon d’organiser la vie vers la réalisation d’un but, ne sont plus à portée de main.

Depuis la mondialisation, la démocratie et le capitalisme sont devenus une forme de mantra ; dans une grande partie des pays que vous mentionnez, comme en Turquie, les populations sont assez démocratiques ; bien qu’elles ressentent de l’amertume face à une forme de régression, elles s’accrochent aux définitions occidentales des marchés ouverts et des gouvernements démocratiques libéraux. Les Iraniens définissent également ce qu’ils veulent en ces termes.

En Iran cependant, il n’existe pas de parti politique ou de leader politique qui puisse mener un mouvement de revendication ; on ne peut trouver dans le pays quelqu’un d’une importance similaire à celle d’Imamoğlu en Turquie ; quelques personnes aujourd’hui en prison sont de même stature que lui, mais Imamoğlu disposait également d’une machine politique. Le Parti républicain du peuple (CHP) et le réseau de personnes qui se sont organisées et l’ont élu maire sont toujours présents en Turquie.

En Iran, un tel mouvement manque à l’appel, car le gouvernement a été très efficace pour réprimer et empêcher son émergence. En conséquence, la situation dans laquelle se trouvent les Iraniens suscite une grande colère, mais sans que celle-ci soit organisée. 

Les Iraniens ont une idée générale de ce qu’ils veulent ; un pays ouvert, intégré au monde, en paix, avec une économie prospère. Ils aspirent à un sort semblable à celui de la classe moyenne turque, une vie ouverte sur le monde. Aucun mouvement ne peut cependant concrétiser ce désir. 

Les Iraniens ne manquent pas d’idées ; une idéologie ne leur est pas nécessaire ; leur véritable problème est l’absence d’un mouvement politique qui pourrait réellement faire avancer les choses. 

Aujourd’hui, un débat intense agite les intellectuels et la classe politique du pays ; tous réfléchissent à la solution à apporter, ce qui est une bonne chose. Le pays est en proie à un débat intense sur la solution à apporter.

Si les idéologies politiques du XXe siècle sont aujourd’hui inutilisables, quel décalage se fait jour entre le discours officiel du régime — se revendiquant encore de la révolution — et la réalité de l’exercice du pouvoir ?

Les révolutions commencent avec beaucoup d’idéologie passionnée. Mais avec le temps, l’idéologie finit par simplement devenir la langue du gouvernement.

À l’époque de Brejnev, on ne pouvait pas dire que l’Union soviétique s’intéressait vraiment au communisme ; Brejnev lui-même adorait les Mercedes-Benz, et tous les membres du Politburo vivaient dans de fabuleuses demeures Romanov. En ce sens, ce n’était plus une dictature du prolétariat.

La même chose se produit aujourd’hui en Iran ; par exemple, une vidéo du mariage de la fille d’un très haut commandant révolutionnaire a été mise en ligne en octobre 2025 ; les tenues portées lors de l’événement ont surpris beaucoup de monde 33 : si les Iraniens y voient un exemple d’hypocrisie, je pense plutôt que ce général, en son for intérieur, ne croit plus à l’idéologie qui avait porté la révolution.

Cela me rappelle une autre histoire. Vers la fin de l’ère soviétique, l’un des membres du Politburo — un rival de Gorbatchev s’appelant Grigori Romanov, le même nom que celui de la dynastie emportée par la révolution — a organisé à Moscou le mariage de sa fille, au cours duquel, selon la tradition russe, les convives ont brisé un grand nombre de verres anciens datant de l’époque de Pierre le Grand ;  la nouvelle de l’événement leur a fait perdre la course à la direction.

C’est en grande partie la même chose qui se produit aujourd’hui avec les Gardiens de la révolution. Je dirais donc que ce n’est pas l’idéologie qui maintient pour l’essentiel ce régime, mais la guerre contre les États-Unis dans laquelle celui-ci s’est enfermé depuis 1979. 

En quel sens ?

Cette opposition définit le régime ; l’économie et la société iranienne en découlent et, d’une certaine manière, le pays est en guerre depuis quarante-cinq ans. 

La guerre économique comme la guerre à proprement parler façonnent un pays comme son État. Il ne s’agit donc pas dire que l’Iran est en train d’abandonner l’islam, mais plutôt que le pays abandonne la lutte contre les États-Unis.

Après l’assassinat de Mahsa Amini, et alors que les manifestations secouaient le pays, j’ai écouté environ trente discours prononcés par le Guide suprême. La seule fois où il a utilisé le mot « islam », c’était pour faire référence au pays en tant que République islamique. Jamais Khamenei n’a jamais défendu le hijab dans un seul discours, ni fait référence au Coran ou à la religion ; le Guide suprême a toujours dit qu’il s’agissait d’une opération de sécurité nationale menée contre le pays par les États-Unis et Israël.

Dans son tout premier discours, Khamenei a déclaré qu’il était regrettable que Mahsa Amini soit morte, que cela n’aurait pas dû se produire, mais que certaines personnes utilisaient cette affaire pour compromettre la sécurité nationale.

Pour comprendre Khamenei, il ne faut pas se pencher sur l’islam. Le Guide suprême est un  disciple de Frantz Fanon ; il connaît très bien la littérature tiers-mondiste des années 1960 et est probablement le dernier vestige de cette période.

Khamenei pense mener le même combat que celui de Ho Chi Minh, Che Guevara, et d’autres de cette génération ; il n’a pas changé ses vues depuis. Il ne s’agit pas tant d’une idéologie que d’un discours anti-impérialiste, dont Khamenei se nourrit ; la République islamique s’est construite autour de celui-ci.

Le débat en Iran ne porte donc pas sur l’islam ; ce n’est pas celui-ci qui est en danger, mais la souveraineté du pays. Il y a deux jours, Khamenei a répété que les États-Unis essayaient d’avaler ce pays depuis cinquante ans ; sans mentionner encore l’islam une seule fois, il a répété qu’il importait de lutter contre cette ingérence. 

Notre vision de l’Iran est parfois dépassée ; nous nous référons encore à Rushdie, aux fatwas et, plus généralement, à une République islamique beaucoup plus ancienne. Les mentalités sont aujourd’hui différentes.

Le Moyen-Orient se trouve à un point particulier, où tous les anciens ennemis de l’Iran pensent encore avoir besoin de ce dernier pour contrebalancer Israël. 

Vali Nasr

Comment l’Arabie saoudite comprend-t-elle cette séquence ? Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Salmane est à la tête d’une des premières puissances du monde islamique. Sommes-nous à un tournant d’une forme de modernisation islamique ?

Je pense que nous sommes définitivement dans une période post-islamiste, et je ne suis pas sûr que  ne pense pas que les termes « modernisation islamique », « monde islamique », etc. aient encore vraiment un sens.

Nous avons maintenant affaire à de nombreux pays musulmans différents confrontés à des problèmes séculiers ; soit ils sont aux prises avec des questions de sécurité nationale, soit ils ont des ambitions de grandeur, soit des problèmes internes. Pour autant, et bien qu’ils puissent parfois utiliser l’islam d’une certaine manière, ils ne sont pas guidés par celui-ci. Même au Moyen-Orient, les Frères musulmans, entre autres mouvements, ne sont pas un facteur déterminant à l’heure actuelle. 

Plus généralement, les questions les plus importantes au Moyen-Orient aujourd’hui touchent à la sécurité. La région a été marquée par la guerre de Gaza et, maintenant, d’autres conflits en Iran et dans la Corne de l’Afrique.

L’idéologie de l’islamisme ne façonne plus cette région ; ses habitants ne la considèrent pas comme une solution ni ne s’y rallient ; ils veulent certes, dans de nombreux endroits, être musulmans et pratiquer l’islam, mais c’est là pour euxx une question personnelle ; ils ne souhaitent guère d’une idéologie qui, comme le marxisme ou le léninisme, promettrait la terre entière et exigerait que tous suivent la même voie.

Même pendant la guerre de Gaza, le Hamas, qui est une organisation des Frères musulmans, ne parlait pas d’islam. De même, si l’on considère le Hezbollah lors de la guerre de Gaza. Les mots « révolution islamique » ou « jihad » n’étaient pas prononcés une seule fois dans les discours de Hassan Nasrallah.

Cette absence est révélatrice ; ces mouvements ne font pas de l’islam leur fer de lance ; ils constituent avant tout un axe de résistance à l’impérialisme ; ils rejouent à nouveaux frais les mouvements anticolonialistes des années 1960 et réemploient leur langage, comme le mot de « résistance » — la résistance étant faite à l’occupation. 

Aujourd’hui, le langage de la résistance a remplacé le langage de l’islamisme : l’islam n’est utile que s’il peut servir la résistance. 

Mohammed ben Salmane cherche à être la figure tutélaire de ce tournant : il souhaite moderniser et développer l’Arabie saoudite , mais aussi la séculariser et l’occidentaliser ; il a affaibli la relation entre l’État et l’islam dans son pays et considérablement affaibli les chefs religieux en mettant fin au partenariat les liant à la monarchie ; il a également retiré à l’Arabie saoudite son statut, au niveau mondial, de protectrice de l’islam et de l’islamisme. Certes, La Mecque, Médine et d’autres lieux saints se trouvent dans le pays, mais c’est là plutôt une question de tourisme.

L’Arabie saoudite ne se positionne plus aujourd’hui comme le leader du monde islamique, comme c’était le cas auparavant. Mohammed ben Salmane est en fait considéré comme un modernisateur ; ses ambitions ne sont pas de faire de l’Arabie saoudite un grand pays islamique, mais un grand pays du G20, un leader aussi en fait d’intelligence artificielle — en hébergeant de vastes centres de données.

La révolution islamique n’a pas réussi en Iran ; il est manifeste désormais que les Iraniens se révoltent contre elle. De même, la République islamique d’Iran prétendait constituer un axe pouvant contenir et contrôler Israël, tout en intimidant les États-Unis ou les repoussant du Moyen-Orient ; cet axe, lui aussi, s’est effondré. 

En conséquence de ces échecs, le modèle iranien n’a aujourd’hui aucun attrait pour le Moyen-Orient ; faute d’un autre qui puisse donner une direction intellectuelle et politique, la place est encore vide.

Le monde arabe connaît encore bien des problèmes ; les régimes y sont encore dictatoriaux, et il n’y a pas assez d’emplois pour la population. Ces problèmes, qui ont suscité le Printemps arabe, sont toujours irrésolus.

L’Iran est en train d’imploser. Beaucoup se demandent judicieusement comment la région en sera transformée. Quoi qu’il arrive, le pays jouera un rôle très important par la suite ; en effet, si l’islamisme existait avant la révolution iranienne, l’Iran a donné sens et pouvoir à ce courant.

Je pense que la situation actuelle de l’Iran et son évolution future constituent le dénouement de cette idéologie. En cela, ces événements ne constituent pas une simple affaire iranienne ; celle-ci est mondiale, quelle qu’en soit l’issue en Iran. Ses répercussions dans la région seront d’autant plus grandes qu’il ressort de la crise en cours une orientation très claire.

C’est à cela que nous devons prêter attention. Il ne s’agit pas simplement d’une situation intérieure, ni de savoir si le pays peut menacer Israël ou non. L’issue de la situation que nous connaissons pourra aussi changer les représentations et attitudes, y compris au sein des communautés d’origine iranienne vivant en Occident.

L’article L’Iran se prépare-t-il à une guerre ? Vali Nasr sur la géopolitique des manifestations est apparu en premier sur Le Grand Continent.

24.01.2026 à 15:00

« La ligne Maginot était autant un projet social que militaire », une conversation avec Kevin Passmore

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La ligne Maginot a mauvaise réputation. Après l'invasion allemande, elle fut décriée comme la grande erreur stratégique française.

« Projet orgueilleux », la « ligne » avait en réalité d'autres fonctions que la seule défense du territoire : décentraliser le commandement, gérer le moral des troupes ou enrayer l’autonomisme de l’Alsace-Lorraine.

Kevin Passmore signe une somme qui renouvelle l'approche historique sur ce symbole de la « drôle de guerre ».

Nous le rencontrons.

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Texte intégral (6984 mots)

La ligne Maginot charrie de nombreuses idées reçues, au point que vous parlez à son propos d’un véritable mythe. Comment le résumeriez-vous ? 

Le mythe de la ligne Maginot est en fait celui de la présumée décadence française des années 1930 : l’armée se serait complaisamment retranchée derrière un ensemble de fortifications situées aux frontières allemande et luxembourgeoise et censées former une ligne imperméable ; ces fortifications ont alors été contournées par une attaque éclair audacieuse plus au nord, à travers la Belgique, et plus particulièrement à travers la forêt des Ardennes, réputée imprenable, où seules des fortifications légères avaient été construites.

Selon le mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité, le traumatisme de la Première Guerre mondiale ayant sapé la volonté nationale et rendu la France « décadente ». 

Ce concept de décadence est problématique. Il repose sur des hypothèses indéfendables issues de la fascination de la fin du XIXe siècle pour la biologie sociale, l’évolution et la race , il part du principe que les nations sont des organismes qui évoluent selon des cycles de déclin et de renaissance. Pétain et la Résistance voyaient le monde en ces termes et prétendaient, chacun à leur manière, régénérer une France décadente et vaincue.

Un autre problème du mythe de la décadence tient au fait qu’il lit l’histoire à rebours, à partir de la défaite ; il repose sur un sophisme consistant à considérer un événement comme la cause d’un autre du simple fait qu’il lui est antérieur. Quand un système complexe échoue, il est aisé, après coup, de pointer du doigt une « catastrophe annoncée » ; Julian Jackson a ainsi montré que si la France avait perdu en 1914 ou la Grande-Bretagne en 1940, comme cela a failli arriver, il aurait été facile de trouver des failles aussi graves que celles supposées être responsables de la débâcle française de 1940.

Les spécialistes ont depuis longtemps réfuté ces mythes, arguant que la ligne Maginot était une politique rationnelle compte tenu des circonstances ; ils se concentrent désormais plutôt sur les erreurs des généraux.

Cette approche ne me satisfait cependant pas totalement. En effet, l’idée d’« erreurs » conduit trop facilement à des spéculations, voire à des fantasmes sur ce que les généraux et les hommes politiques « auraient dû faire ».

La thèse de la décadence établit à juste titre un lien entre les questions militaires, la politique, la société et la culture ; le problème est que la façon dont elle le fait est grossière. Les décisions des généraux et leur contexte ont tous deux leur importance, le plus difficile étant de les mettre en relation.

C’est ce que j’ai essayé de faire dans ce livre.

Toute l’originalité de celui-ci tient effectivement à ce que votre approche de la ligne Maginot ne se limite pas à l’histoire militaire, mais fait toute sa place à l’histoire sociale, politique et culturelle.

J’ai toujours été intéressé par l’idée de Marc Bloch consistant à prendre un objet historique et à l’étudier sous l’angle de différentes disciplines. La ligne Maginot semblait suffisamment vaste pour cela.

Bloch, qui avait connu deux guerres mondiales, imaginait chaque discipline comme un projecteur éclairant un avion ennemi, leurs faisceaux se croisant pour donner une image globale. 

Je souhaitais déplacer l’objet de l’enquête, de la question de savoir pourquoi les Français ont perdu la guerre en 1940 à celle de savoir pourquoi ils ont pris les décisions qui les ont conduits à ce résultat. Je voulais tenter d’expliquer ce qui était en jeu politiquement et socialement dans la décision de construire la ligne Maginot ; j’ai essayé de montrer qu’il s’agissait autant d’un projet social que militaire, et qu’il ne fit jamais l’unanimité. Cela nécessitait d’abandonner la sempiternelle opposition entre une doctrine française passive et défensive et une doctrine allemande active et agressive — une interprétation souvent présentée comme le reflet d’une distinction entre deux mentalités.

Au-delà de ces débats, la ligne Maginot mérite d’être étudiée pour elle-même. C’est une histoire humaine fascinante : au moins un million de soldats français y ont servi, avec parmi eux, des personnages célèbres comme François Mitterrand, Charles de Gaulle, Olivier Messiaen, Jean-Paul Sartre, Fernand Braudel et bien d’autres.

La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable.

Kevin Passmore

La ligne fut l’un des plus grands projets d’infrastructure de l’époque — peut-être plus important que le barrage Hoover construit aux États-Unis entre 1931 et 1936. Les fortifications elles-mêmes faisaient partie d’un immense complexe comprenant de nouvelles casernes pour les troupes, des cités-jardins pour les officiers, des routes militaires, des chemins de fer à voie étroite, des postes de commandement, des systèmes d’inondations planifiées, des forêts améliorées, des milliers de kilomètres de câbles électriques et téléphoniques, de barbelés et de rails antichars — ainsi que des chaînes d’approvisionnement s’étendant à travers l’empire français et le monde entier.

Au nombre des mythes entourant la ligne Maginot, figure en premier lieu le rôle d’André Maginot dans sa conception. Pourquoi ce malentendu ?

Plutôt que Maginot, c’est Paul Painlevé, un polytechnicien, ministre de la Guerre de 1925 à 1929, qui est à l’origine de la ligne. André Maginot est devenu ministre de la Guerre juste au moment de la présentation de la loi de financement ; c’est ainsi que ce projet dont il n’était pas l’initiateur s’est trouvé associé à lui.

Cette association ne fut cependant pas immédiate ; au début, seule l’Action française parlait de la « ligne Maginot ». C’est le romancier Pierre Nord, lui-même lecteur de L’Action française et auteur du best-seller Double crime sur la ligne Maginot 34, paru en 1936 et adapté au cinéma l’année suivante par Félix Gandéra, qui a popularisé l’expression. 

Lors du début de la campagne de France en mai et juin 1940, pourquoi la ligne Maginot n’a-t-elle pas eu l’efficacité escomptée ?

Les Français n’ont jamais eu l’intention de rester tapis derrière leurs fortifications , au contraire, l’objectif de la ligne Maginot était de sceller les frontières allemande et italienne afin que les Allemands soient contraints de passer par la Belgique , c’est pour cette raison que la petite ville de Longuyon a été délibérément choisie comme limite occidentale des fortifications, car les contourner nécessitait alors une violation du territoire belge.

Combattre en Belgique présentait l’avantage d’éloigner la bataille du sol français et de garantir l’intervention des Britanniques, comme en 1914. La seule question était de savoir où combattre en Belgique : soit juste de l’autre côté de la frontière, sur l’Escaut ; soit plus profondément, sur la ligne dite de la Dyle, au canal Albert ; soit encore aux Pays-Bas, voire à la frontière allemande.

Maurice Gamelin, commandant en chef des forces alliées en France, a choisi l’option la plus ambitieuse. À l’annonce de l’offensive allemande, il a ordonné aux troupes blindées et motorisées de se rendre dans les plaines centrales de la Belgique et à Breda, aux Pays-Bas. Les Allemands y ont effectivement envoyé des forces, et les Français ont stoppé les Panzers lors de deux grandes batailles, à Hannut et Gembloux.

Les Français sont cependant tombés dans un piège, car les Allemands ont rapidement percé plus au sud, sur la Meuse, en Belgique et en France, notamment à Sedan ; ces derniers se sont dirigés vers la Manche en ne rencontrant presque aucune opposition et ont piégé les armées alliées en Belgique.

Les Allemands ont gagné parce qu’ils ont profité de la faiblesse intrinsèque de la défense initiale : ils ont concentré une force écrasante sur les points faibles des lignes françaises étirées ; en retour, les Alliés ont été incapables de se concentrer pour contre-attaquer.

L’erreur fatale dans cette séquence a été d’envoyer les meilleures forces mobiles aux Pays-Bas, privant ainsi les Français d’une réserve stratégique leur permettant de contre-attaquer la percée allemande.

La ligne Maginot n’a-t-elle pourtant  pas une responsabilité dans la défaite de 1940 ?

Sur le fond — même si je ne suis pas en désaccord avec les récentes recherches du général Bruno Chaix et de Julian Jackson 35 — je pense que l’accent mis sur la bataille décisive en Belgique et aux Pays-Bas a conduit à négliger un peu le rôle des fortifications dans la défaite.

Dans leur enthousiasme à réfuter l’idée ancienne selon laquelle la ligne Maginot était un symbole de la décadence française, les révisionnistes ont été trop loin dans la direction opposée ; cette ligne de fortification a aussi une part de responsabilité dans la défaite. D’une part, le général Huntziger, commandant de la Deuxième armée à Sedan, s’est replié pour défendre la ligne Maginot plutôt que d’attaquer les flancs des forces allemandes qui se dirigeaient vers la Manche ; d’autre part, les fortifications étaient massivement surdotées en personnel, près de la moitié des deux millions de soldats français de première ligne étant stationnés derrière la ligne, réduisant ainsi les réserves disponibles pour contrer la percée allemande. Une grande partie de ces troupes, parmi les mieux équipées, étaient des troupes de fortification immobiles. 

Comment expliquer ces erreurs stratégiques françaises ?

Sur ce sujet, les historiens s’en remettent encore trop souvent à un contraste stéréotypé entre la doctrine méthodique française, qui met l’accent sur le commandement par le haut, la défense, l’usure et les mouvements lourds, et les méthodes allemandes qui privilégient la vitesse et la manœuvre – la doctrine de l’Auftragstaktik, dans laquelle l’initiative appartient aux soldats à tous les niveaux, jusqu’au simple combattant. Cette distinction repose sur une généralisation tirée de la bataille — certes décisive — sur la Meuse, où les troupes allemandes les mieux entraînées ont affronté les divisions françaises les moins entraînées, qui étaient de surcroît moins nombreuses.

Le plan français, considéré dans son ensemble, contredit cette opposition entre la méthode française et le Blitzkrieg allemand.

Pour moi, le contraste entre les deux armées n’était pas radical ; d’un côté, l’armée allemande, à l’instar de l’armée française, présentait des niveaux de qualité variables : en raison des restrictions imposées par le traité de Versailles, de nombreux soldats allemands étaient à peine entraînés. Cela s’est vu lors de la deuxième phase de la bataille, dans l’Aisne et la Somme, où les tactiques allemandes étaient plus primitives ; les Français y ont bien combattu, malgré leur énorme infériorité.

La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.

Kevin Passmore

D’un autre côté, le plan français dans son ensemble reposait sur la ligne Maginot et sur l’avance fatale, mais audacieuse, jusqu’aux Pays-Bas. Il contraste tant avec la prudence supposée de la doctrine française que les historiens ont eu du mal à l’expliquer. Même si l’avance vers Breda visait à établir un front défensif continu — ce qui est loin d’être prouvé —, il fallait que des divisions blindées et motorisées françaises battent l’ennemi sur des objectifs situés à 200 kilomètres des lignes françaises et à seulement 100 kilomètres des bases allemandes. Il a même été suggéré que l’esprit de Gamelin était obscurci par les conséquences d’une syphilis secondaire !

Si les stratégies française et allemande n’étaient pas si radicalement opposées qu’on le dit, comment expliquer le triomphe de la seconde sur la première ?

La doctrine et les décisions françaises étaient le résultat de luttes de pouvoir politisées, non seulement entre les généraux Gamelin et Georges, mais aussi au sein de l’ensemble du corps des officiers. Le rôle des fortifications était central dans ces désaccords.

Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.

Plutôt que d’expliquer la victoire allemande et la défaite française par des mentalités nationales opposées, j’utilise la méthode relationnelle et ce, dans deux sens. Premièrement, comme je l’ai dit, les Allemands ont concentré leurs meilleures forces contre les forces françaises les plus faibles sur la Meuse, tandis que les Français ont envoyé leurs meilleures forces dans un piège en Belgique ; deuxièmement, les plans ont émergé du conflit et même de la désobéissance au sein des deux armées. Guderian et Hoepner ont désobéi aux ordres de consolider les têtes de pont sur la Meuse et se sont immédiatement dirigés vers la Manche ; Huntziger a désobéi aux ordres de Georges de donner la priorité à la contre-attaque contre les Allemands et s’est replié sur la ligne Maginot.

On a souvent dit que les Français, en 1940, avaient une guerre de retard, rejouant la guerre d’avant quand les Allemands s’étaient préparés à celle d’après. En quoi les leçons tirées de la Première Guerre mondiale ont-elles eu un impact sur la conception de la ligne Maginot ?

Les leçons qu’on disait devoir tirer de la Première Guerre mondiale ont été sans cesse contestées, pendant celle-ci et après la fin du conflit — notamment sur la question de l’utilité des  fortifications.

Lors de la Grande Guerre, les fortifications permanentes françaises et belges n’ont pas empêché les Allemands d’approcher de Paris ; les troupes ont aussi rapidement constaté que les tranchées offraient la meilleure protection contre les mitrailleuses et l’artillerie. Cependant, il faut aussi compter avec l’exemple de Verdun, qui a résisté. La question de savoir si cela prouvait la valeur des fortifications permanentes a fait l’objet d’un débat sans fin après la guerre.

Pétain ne croyait pas en la valeur des fortifications permanentes ; il leur préférait les défenses échelonnées. Sa méthode consistait à épuiser l’ennemi dans des lignes de tranchées successives et à passer à l’offensive lorsque l’ennemi serait suffisamment affaibli. De nombreux officiers n’acceptaient cependant pas l’idée de céder des terres qui avaient été conquises au prix de tant de sacrifices et le critiquèrent pour cette raison, en particulier pendant la Grande Guerre ; d’autres encore rejetaient complètement la défense, notamment le grand rival de Pétain, le maréchal Ferdinand Foch.

La Première Guerre mondiale avait également mis en lumière l’importance du commandement dans la conduite de la guerre.

Au début de la guerre, à l’été 1914, l’opinion courante était que les soldats ne se battraient que s’ils craignaient davantage leurs officiers que l’ennemi. Pourtant, il devint rapidement évident que la dispersion et le camouflage étaient nécessaires et que les unités devaient en conséquence être divisées en petits groupes commandés par des officiers subalternes et des sergents ; le haut commandement craignait cependant que ces tactiques décentralisées ne placent le commandement entre les mains d’officiers subalternes et de sous-officiers sans instruction 36.

Les lourdes pertes lors du conflit ont aussi conduit les officiers de réserve et les officiers promus du rang à remplacer les officiers de carrière à la tête des troupes. Cette démocratisation était permanente : la proportion d’officiers promus du rang est passée de 4 % en 1913 à 24 % en 1929. Cependant, les professionnels ont toujours douté de la capacité des officiers de réserve à commander.

Ce n’est pas tout ; le commandement a également été remis en question par les mutineries de 1917, qui ont eu lieu dans le contexte de la révolution russe et des grèves dans les industries de guerre en France.

Ces processus de décentralisation et de démocratisation se sont opposés à une autre innovation dans le domaine de la guerre : afin d’administrer, d’approvisionner et de manœuvrer de vastes armées dans une guerre longue, l’état-major s’est tourné vers des méthodes de gestion industrielle connues sous le nom de « sciences de l’organisation », notamment les systèmes d’Henri Fayol et de l’Américain Frederick Winslow Taylor. Leurs méthodes concentraient le pouvoir entre les mains des commandants tout en réduisant les travailleurs au rang de simples rouages d’une machine, effectuant des tâches simples et répétitives. Appliquées à l’armée, ces méthodes ne laissaient aucune place à l’initiative tactique.

Il est donc possible de dire que la Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. Ni l’un ni l’autre n’était clos en 1940. 

Aussi puissantes et durables qu’elles aient été, ces controverses n’ont pas empêché la prise de décisions, notamment celle de construire la Ligne Maginot ; celle-ci a pu être interprétée comme une façon de se persuader de l’impossibilité du retour de la guerre, en faisant de cette impossibilité quelque chose de tangible. Quel rôle a joué le traumatisme de la Première Guerre mondiale dans cette décision ?

La construction de la ligne Maginot n’a pas été le réflexe d’une nation traumatisée par la guerre.

Certes, le pacifisme était très répandu dans la société française, mais la politique du gouvernement consistait à maintenir une domination militaire sur l’Allemagne ; à l’issue du conflit, les Alliés ont occupé une partie de la Rhénanie, comme la Ruhr en 1923 pour contraindre l’Allemagne au paiement des réparations. En cas de guerre, le plan consistait à couper l’Allemagne en deux avec l’aide de la Tchécoslovaquie. 

La Première Guerre mondiale a légué deux débats : l’un sur la nécessité de la fortification permanente, l’autre sur le commandement. En 1940, ni l’un ni l’autre n’était clos.

Kevin Passmore

Les discussions sur la manière de défendre la frontière française ont commencé immédiatement après la guerre ; elles ont suscité des débats houleux, mais elles ne portaient que sur des scénarios et des hypothèses. Lorsque, à la fin de 1925, six ans après la fin de la guerre, un comité fut enfin créé pour étudier la fortification, il déclara que « l’organisation de la défense du territoire n’est qu’une branche de l’organisation de la défense nationale et non la plus importante ». Elle était subordonnée à la restructuration de l’armée, à la mobilisation industrielle et à la protection des communications avec l’empire français en Afrique du Nord.

Le fait que les discussions sérieuses n’aient commencé qu’après le retour de Pétain du Maroc en 1926 — où il commandait les troupes françaises pour réprimer la rébellion des tribus berbères du Rif —, souligne la primauté alors accordée à l’empire.

À cette date, la politique de domination de l’Allemagne avait échoué. Dès lors, les gouvernements se tournèrent vers la réconciliation avec le pays, dans un cadre de coopération économique, d’obligations conventionnelles et de désarmement ; or, ce dernier impliquait l’interdiction des armes offensives.

Comme la Société des nations définissait les fortifications comme étant au contraire défensives, celles-ci semblaient d’autant plus nécessaires que l’occupation de la Rhénanie devait prendre fin en 1930. La Rhénanie resterait alors démilitarisée, mais son rôle de zone tampon était réduit. Les discussions sur ces fortifications se sont néanmoins prolongées pendant quatre ans, car il s’est avéré très difficile de se mettre d’accord sur ce qu’il fallait construire. 

Quelles étaient les différentes options sur la table ?

Le groupe de travail établi par l’armée proposa une ligne de gros ouvrages avec une artillerie très près de la frontière. Elle était destinée à faciliter les manœuvres, car elle comprenait des brèches pour canaliser l’ennemi, tandis que la frontière belge fut laissée sans fortifications.

Pétain s’opposa à ce plan ; il préconisait simplement de stocker du matériel afin d’être prêt à construire des fortifications de campagne échelonnées sur le terrain en cas de mobilisation. Il a bénéficié du soutien d’hommes politiques de gauche influents, notamment Édouard Daladier et Pierre Cot, anciens combattants de l’infanterie, qui partageaient son aversion pour les fortifications permanentes.

Une autre proposition consistait en un réseau de petits blockhaus, assez similaires au Westwall allemand — la fameuse ligne Siegfried. 

Pourquoi le plan prévoyant de grands forts d’artillerie l’emporta-t-il ?

La première raison est que la plupart des officiers supérieurs croyaient que les grands forts d’artillerie permettaient aux commandants de contrôler directement les troupes, alors que les fortifications de campagne et les petits blockhaus les dispersaient. Le commandement semblait d’autant plus important que, depuis 1929, le service militaire avait été réduit à un an.

Ces gros ouvrages étaient organisés selon les principes des sciences de l’organisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si leurs plans ont finalement été approuvés en janvier 1930, alors qu’André Tardieu, un « organisateur » de premier plan, était président du Conseil. Les commandants de ces gros ouvrages devaient être tout-puissants, comparables à des directeurs d’usine ou à des capitaines de navires de guerre — les officiers de marine ont d’ailleurs contribué à la conception des systèmes de commandement de ce que l’on appelait souvent les « grands cuirassés enterrés ».

Les forts, de même, devaient être occupés par une forte proportion d’officiers professionnels ayant reçu une formation technique ; les troupes ordinaires, comme dans une usine, apprenaient par cœur des opérations simples et n’étaient pas censées faire preuve d’initiative.

L’inspiration tirée des sciences de l’organisation se retrouve dans d’autres aspects de la ligne ; les grands forts devaient permettre d’améliorer les conditions de vie des troupes, pour contrer l’antimilitarisme. La conception interne des forts individuels s’inspirait des plans contemporains visant à construire des logements modernes et confortables pour les classes ouvrières, séparés des quartiers industriels insalubres, afin d’éliminer les causes profondes du communisme. Dans les forts souterrains, les casernes étaient séparées des blocs de combat par de longues galeries dans lesquelles circulaient des trains électriques.

Outre ce combat contre le développement de l’antimilitarisme au sein de l’armée, le projet de fortifications a-t-il eu, au-delà de son aspect stratégique, des objectifs politiques ?

En France, l’armée et les hommes politiques étaient horrifiés par la montée de l’autonomisme en Alsace-Lorraine, comme on l’appelait encore à l’époque.

Après la récupération du territoire en 1918, le gouvernement avait provoqué le mécontentement de la population majoritairement germanophone de la région en imposant le français dans l’éducation, l’administration et les tribunaux, et en s’attaquant aux privilèges religieux ; plus tard, en 1928, le gouvernement a fait arrêter les principaux leaders autonomistes. Si la plupart des Alsaciens et des Lorrains n’avaient aucune envie de rejoindre le Reich, certains le souhaitaient, ainsi qu’en témoignent les nombreuses sections de la Jungmannschaft pro-nazie, nombreuses à l’arrière des zones fortifiées 37.

La volonté de contrer l’autonomisme a influencé le positionnement des fortifications. Pétain plaidait pour une défense en profondeur ; il envisageait uniquement des postes d’alerte à la frontière, des secondes lignes sur les fortifications allemandes d’avant 1914 et une troisième ligne sur les anciennes fortifications françaises, y compris Verdun.

Au Conseil supérieur de la Guerre, le général Boichut, alors commandant en Alsace, remarqua que la proposition de Pétain entraînerait la perte de l’Alsace. Il était très au fait de l’état d’esprit de la province, car il rapportait des incidents quotidiens entre les patrouilles et les habitants. Les grands forts permanents à la frontière qui ont finalement été adoptés présentaient l’avantage de défendre toute la province, sans que puissent être abandonnées des portions de territoire national lors de la défense, comme pouvait le préconiser Pétain ; bien mieux que le stockage de matériel de construction que celui-ci pouvait préconiser, ils symbolisaient la puissance de l’armée et de l’État français.

Il est désormais bien connu que le Blitzkrieg allemand est né d’un conflit au sein de la Wehrmacht ; on peut en dire autant du plan français.

Kevin Passmore

Pour résumer, le choix de construire des gros ouvrages a été à la fois militaire, politique et social : « neutraliser » la frontière allemande et libérer des troupes pour manœuvrer, contrer la décentralisation tactique, rétablir le commandement, améliorer les conditions des troupes afin de les rendre plus efficaces et moins susceptibles de céder à l’attraction du communisme — et, enfin, enrayer l’autonomisme alsacien-lorrain. 

Le projet était donc très ambitieux ; quels ont été les obstacles d’ordre matériel lors de la construction des fortifications ?

La ligne Maginot, en tant que projet orgueilleux visant à organiser d’en haut les hommes, les machines et le monde naturel, était intrinsèquement irréalisable. Les principes sur lesquels elle reposait ont toujours été contestés, au point qu’en 1939, les opinions sur la doctrine française étaient très polarisées.

À cette date, le Génie estimait que les fortifications pouvaient « perfectionner la nature là où elle était déficiente », comme l’a dit un général ; pourtant, les tentatives de l’armée d’intégrer des rivières et des forêts dans le système défensif aboutirent à des résultats très mitigés.

Un problème majeur a été celui du contrôle de la circulation de l’air et de l’eau à l’intérieur des forts. Pendant les chaudes journées d’été, l’air extérieur se condensait dans les blocs de combat plus frais ; tout au long de l’année, la vapeur provenant des cuisines et les odeurs des latrines envahissaient les galeries et remontaient dans les blocs de combat.

Bien que les forts n’aient pas été construits dans la nappe phréatique, des sources souterraines s’infiltraient aussi dans les galeries à travers les murs de maçonnerie — il n’y avait pas assez d’argent pour les bétonner ou même les enduire. En poste au fort du Hochwald en 1939, l’écrivain Roland Dorgelès a raconté comment une sorte de brouillard envahissait les galeries, mentionnant aussi les flaques d’eau sur le sol. Il était difficile de respirer, surtout lorsque les pompes étaient éteintes ; même pendant les périodes d’occupation relativement courtes, en temps de paix, les troupes se plaignaient d’un état de dépression légère et de léthargie qu’elles appelaient « bétonite ». 

Tout n’était pas noir pour autant. L’armée construisit également de nombreuses casernes modernes près des fortifications, qui constituaient une grande amélioration par rapport à ce qu’un général appelait « les trous sombres » des installations existantes. Les troupes estimaient pourtant qu’elles y passaient trop peu de temps ; en général, elles étaient occupées à faire des exercices, à construire et à garder de petits blockhaus.

Non seulement les conditions de travail étaient extrêmement inconfortables dans le climat rigoureux de l’Est, mais les commandants se plaignaient que leurs troupes étaient trop dispersées pour pouvoir les commander efficacement. Les recherches que j’ai pu faire dans les archives de la justice militaire montrent combien les officiers ont dû tolérer l’indiscipline.

Vous avez mentionné que l’implantation de la ligne en Alsace-Lorraine visait aussi à enrayer le développement de l’autonomisme dans cette région. Comment ces fortifications étaient-elles perçues dans la région ?

L’idéal d’un commandement hiérarchique était difficile à réaliser, car l’armée devait compter sur des troupes recrutées localement qui ne parlaient pas bien le français. Comme les fortifications devaient être capables de réagir instantanément à une attaque surprise, elles comptaient sur des réservistes recrutés dans les environs, capables de rejoindre leurs unités à tout moment. Plus ils étaient âgés, plus ils étaient susceptibles de ne parler que l’allemand — voire des dialectes — et d’avoir combattu dans l’armée allemande lors de la guerre précédente. On raconte que les réservistes rappelés ne comprenaient pas un mot de ce que leur disaient leurs officiers.

Les habitants, autonomistes ou non, considéraient les fortifications comme une atteinte au rôle de pont entre la France et l’Allemagne joué par l’Alsace-Lorraine ; ils ressentaient comme une injustice l’expropriation des terres agricoles et les multiples servitudes imposées autour des fortifications. De nombreux incidents ont opposé les Français de l’intérieur et les Alsaciens-Lorrains, les soldats et les civils.

Bien que les Alsaciens-Lorrains aient rarement sympathisé avec l’Allemagne, l’armée considérait tous les germanophones comme des espions potentiels. Cette crainte de l’espionnage contribua au renforcement des lois sur le sujet et même au tournant autoritaire des années précédant la guerre. La menace n’était pas pour autant imaginaire : la grande majorité des affaires d’espionnage de 1934 à 1939 concernaient la ligne Maginot.

Une fois entamées les premières constructions de fortifications, quels ont été les nouveaux débats à leur sujet ?

Peu de gens rejetaient le principe des fortifications, mais leur place dans les plans français a toujours été controversée et évolutive.

Avant 1927, si ce n’est plus tard, les Français n’ont pas considéré les fortifications comme urgentes. Alors que celles-ci commençaient à être envisagées, des débats houleux sur leur nature ont retardé leur construction pendant des années.

Ce qui a été construit a été un compromis, qui ne pouvait satisfaire pleinement personne. Avant même que les gros ouvrages ne soient achevés, les partisans de la fortification de campagne ont pris le dessus ; la victoire de la gauche aux élections législatives de 1932 a porté au pouvoir des hommes qui avaient toujours rejeté la construction de grands forts d’artillerie au profit de fortifications de campagne. Édouard Daladier, ministre de la Guerre en 1933, veilla à ce qu’aucun autre fort d’artillerie ne soit construit et élabora un plan pour la construction de la fortification de campagne de Nice à la mer du Nord.

Ces vues divergentes sur la bonne défense ne suscitèrent pas un conflit entre hommes politiques et militaires ; en 1934, Pétain devint ministre de la Guerre et mit en œuvre les propositions de Daladier. Les officiers supérieurs chargés de commander les corps d’armée en temps de guerre, quant à eux, préféraient également les fortifications de campagne, qu’ils pouvaient construire et positionner à leur guise, avant et pendant une bataille. Ils avaient longtemps ressenti comme une injustice le fait que les fortifications permanentes soient construites par une organisation indépendante d’eux, le Comité d’organisation des régions frontières (CORF), et que les unités militaires des régions fortifiées soient également indépendantes sur le plan organisationnel.

Quant aux officiers subalternes d’infanterie, ils étaient également mécontents de ce qu’ils considéraient comme les systèmes abstraits et scientifiques des ingénieurs qui dominaient le CORF ; ils privilégiaient plutôt leur propre compréhension intuitive du terrain. Beaucoup d’entre eux se tournèrent même vers la pseudo-science de la radiesthésie, une sorte de divination qui consistait à utiliser des pendules pour détecter les mouvements de troupes. 

Selon un mythe, la ligne Maginot était bien plus qu’une simple erreur militaire : elle aurait bercé le peuple français dans un faux sentiment de sécurité.

Kevin Passmore

Y avait-il même au sein de l’armée des officiers rejetant entièrement le principe des fortifications ?

Bien qu’aucun officier ne se soit opposé en principe à la fortification, le service de fortification était très impopulaire.

Les officiers préféraient les unités privilégiant la manœuvre, telles que les chasseurs à pied et l’infanterie alpine. De même, ils n’aimaient pas le service dans des zones rurales éloignées habitées par une population germanophone où il n’y avait ni vie sociale bourgeoise ni lycées pour leurs enfants. Traditionnellement, le service de fortification était réservé aux officiers âgés qui terminaient leur carrière paisiblement. 

L’armée tenta de contrer cette perception en présentant les nouveaux régiments d’infanterie et d’artillerie de fortification comme une élite : ils étaient mieux payés et recevaient de nouveaux uniformes kakis. Pourtant, seuls les nouveaux lieutenants sortant de Saint-Cyr en bas du classement et qui ne pouvaient donc pas choisir leur affectation étaient envoyés dans les fortifications ; d’autres y étaient envoyés pour des crimes contre l’honneur, des dettes ou pour ivresse publique en uniforme. En fin de compte, l’armée obligeait les officiers à y servir, mais ceux-ci n’appréciaient pas cette affectation.

La préférence pour la manœuvre plutôt que pour la défense était partagée au plus haut niveau. En 1931, alors que la construction de la ligne Maginot avait à peine commencé, Maxime Weygand succéda à Pétain en tant que vice-président du Conseil supérieur de guerre et donc commandant désigné en cas de guerre ; puis, en 1935, Maurice Gamelin succéda à Weygand ; tous deux étaient attachés à la manœuvre.

Gamelin et Weygand sont à l’initiative de la motorisation de l’infanterie et, en 1933, de la formation d’une division légère blindée. Leur révision du règlement en 1936-1938 est souvent considérée comme superficielle, ne rompant pas vraiment avec l’approche méthodique de 1921. Il est vrai qu’elle restait un compromis entre des positions opposées, mais les nouveaux règlements laissaient plus de place à l’initiative et comprenaient une nouvelle section sur l’utilisation des divisions blindées, précisément celle utilisée en 1940.

De telles révisions ont été également rendues possibles par l’apparition de nouvelles armes : canons antichars, chenillettes, mortiers de 60 et 81, chars et avions plus rapides ou motos. Il est important de noter aussi qu’elles étaient le résultat de longs débats au sein de l’armée, auxquels participaient des officiers de tous grades ; la controverse s’étendait à tous les rangs du corps d’officiers.

Faut-il donc dire que les Français n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur la meilleure stratégie à adopter et sur le rôle de la ligne Maginot dans celle-ci ?

La situation à la veille de la guerre était caractérisée par une polarisation et une politisation qui se sont poursuivies pendant la « drôle de guerre ».

D’un côté, Gamelin nourrissait des plans de plus en plus ambitieux pour intervenir en Belgique, aux Pays-Bas et même en Suisse. De l’autre côté se trouvaient ceux qui, face à Hitler, prônaient l’apaisement, arguant que puisque l’expansion allemande en Europe de l’Est ne concernait pas la France, le pays devait se replier derrière la ligne Maginot et sur son empire pour ne se défendre qu’en cas d’attaque — une éventualité qu’ils persistaient à croire improbable.

À la tête des partisans de l’apaisement militaire se trouvait le maréchal Pétain : en 1939, il rédigea une préface élogieuse au livre du colonel Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ?, qui concluait par la négative.

Cette préface a souvent été citée comme preuve d’une « mentalité Maginot ». En réalité, elle met en garde contre le retour de la doctrine offensive ; elle ne témoigne pas tant d’une « mentalité Maginot » universelle que d’une polarisation. 

Dans les mois qui précédèrent la guerre, les divergences publiques s’accentuèrent encore, car la destruction de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne et les nouvelles revendications italiennes sur Nice, la Savoie et la Tunisie réduisirent le choix à une alternative entre la guerre et l’hégémonie allemande.

Plus que jamais, les partisans de l’apaisement, menés par Pierre Laval, ne voyaient alors dans la ligne Maginot qu’un symbole ; elle signifiait la volonté de la France de ne se battre qu’en cas de menace directe. 

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22.01.2026 à 20:01

« Les Européens sont restés en mode Groenland » : le discours choc de Zelensky à Davos en intégralité

Matheo Malik
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Au Forum économique mondial, juste avant sa rencontre bilatérale avec Donald Trump, le président ukrainien a prononcé un discours particulièrement dur à l’encontre des dirigeants européens. Sa ligne : le monde bouge plus vite que vous — et vous ne faites rien.

Nous le traduisons.

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Texte intégral (4263 mots)

À Davos le jeudi 22 janvier, jour de signature par 19 pays de la Charte du « Conseil de la paix » de Donald Trump, Volodymyr Zelensky a prononcé un discours confrontationnel à l’adresse des Européens.

Pour le président ukrainien, dont le pays va entrer dans sa quatrième année de guerre de haute intensité et à grande échelle avec la Russie de Poutine, le sursaut européen n’a pas encore eu lieu — et la faiblesse de la réponse à Trump sur le Groenland en est un signal.

Sur les actifs russes gelés comme sur les munitions, il déclare sèchement que « Poutine a réussi à arrêter l’Europe ». Sur l’Iran, il fustige des dirigeants européens « en vacances » qui n’ont pas réussi à empêcher le bain de sang. Le président ukrainien brandit aussi l’exemple du Bélarus en 2020, où l’absence de fermeté face à l’écrasement de l’opposition de Loukachenko après des élections fabriquées a conduit à une vassalisation directe à Moscou.

Comment comprendre le choix d’une intervention si agressive — qui plus est après un discours qui avait sensiblement la même tonalité que celui de l’année dernière devant le Forum économique mondial ?

Il pourrait s’agir d’une stratégie visant à ne pas antagoniser Trump juste avant une rencontre bilatérale au terme de laquelle le président ukrainien a affirmé être parvenu partiellement à un accord notamment sur la question des « garanties de sécurité ».

Mais plus largement, il s’agit surtout pour Zelensky d’interpeller les Européens sur une ligne que l’Ukraine met désormais de plus en plus en avant : face aux menaces subies, elle est elle-même prête à aider.

« L’Europe doit être forte et l’Ukraine est prête à aider par tous les moyens nécessaires pour garantir la paix et empêcher la destruction.

Nous sommes prêts à aider les autres à devenir plus forts qu’ils ne le sont actuellement. 

Nous sommes prêts à faire partie d’une Europe qui compte vraiment. Une Europe dotée d’une puissance réelle, d’une grande puissance. »

À Davos, il n’est pas sûr que le message soit passé.

Merci beaucoup, chers amis.

Tout le monde se souvient du grand film américain Un jour sans fin avec Bill Murray et Andie MacDowell.

Personne ne voudrait vivre ainsi : répéter la même chose pendant des semaines, des mois, voire des années.

Et pourtant, c’est exactement ainsi que nous sommes en train de vivre. C’est désormais notre vie, et chaque manifestation comme celle-ci le prouve.

L’année dernière, ici même à Davos, j’ai conclu mon discours par ces mots : « L’Europe doit savoir se défendre. » Un an s’est écoulé et rien n’a changé.

Nous sommes toujours dans une situation où je dois prononcer les mêmes mots.

Pourquoi ? La réponse ne réside pas seulement dans les menaces qui existent ou qui pourraient apparaître. 

Chaque année apporte quelque chose de nouveau pour l’Europe et pour le monde.

Tout le monde a récemment tourné son attention vers le Groenland.

Il est clair que la plupart des dirigeants ne savent tout simplement pas quoi faire sur ce sujet.

Tout le monde semble simplement attendre que les États-Unis se calment, dans l’espoir que cela passe — mais que se passera-t-il si ce n’est pas le cas ? 

On a beaucoup parlé des manifestations en Iran — elles ont pourtant été noyées dans le sang. Le monde n’a pas suffisamment aidé le peuple iranien. Il est resté à l’écart. En Europe, il y a eu les fêtes de Noël et du Nouvel An, les vacances. Lorsque les hommes politiques sont revenus au travail et ont commencé à se forger une opinion sur la question, l’ayatollah avait déjà tué des milliers de personnes.

Et que deviendra l’Iran après ce bain de sang ?

Si le régime survit, cela envoie un signal clair à tous les tyrans : si vous tuez suffisamment de gens, vous resterez au pouvoir.

Qui, en Europe, a besoin que ce message devienne réalité ?

Pourtant, l’Europe n’a même pas essayé d’élaborer sa propre réponse.

Regardons du côté de l’hémisphère occidental.

Le président Trump a mené une opération au Venezuela et Maduro a été arrêté. Les opinions divergent à ce sujet, mais le fait est que Maduro est jugé à New York. 

Désolé, mais Poutine n’est pas jugé.

Et la plus grande guerre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale est sur le point d’entrer dans sa quatrième année.

L’homme qui l’a déclenchée est non seulement libre, mais il se bat toujours pour récupérer son argent gelé en Europe.

Et vous savez quoi ?

Il est en train de réussir.

C’est Poutine qui est en train d’essayer de décider de l’utilisation des avoirs russes gelés — pas ceux qui ont le pouvoir de le punir pour cette guerre.

Heureusement, l’Union a décidé de geler les avoirs russes pour une durée indéterminée et je lui en suis reconnaissant. Merci, Ursula. Merci, Antonio, et merci à tous les dirigeants qui ont apporté leur aide.

Mais lorsque le moment est venu de décider d’utiliser ces avoirs pour se défendre contre l’agression russe, la décision a été bloquée.

Poutine a réussi à faire cela : oui, il a malheureusement réussi à arrêter l’Europe.

Mon point suivant est celui-ci : en raison de la position des États-Unis, les gens évitent désormais le sujet de la Cour pénale internationale. Et c’est compréhensible. C’est la position historique des États-Unis. Mais en même temps, il n’y a toujours pas de progrès réel dans la mise en place d’un tribunal spécial pour juger l’agression russe contre l’Ukraine, contre le peuple ukrainien. Et nous avons un accord. C’est vrai. De nombreuses réunions ont eu lieu, mais l’Europe n’a toujours pas réussi à trouver un siège pour le tribunal, avec du personnel et des travaux concrets qui y soient conduits.

Que manque-t-il ? Du temps ou de la volonté politique.

Trop souvent en Europe, il y a toujours quelque chose de plus urgent que la justice.

À l’heure actuelle, nous travaillons activement avec nos partenaires sur les garanties de sécurité, et je leur en suis reconnaissant. Mais celles-ci concernent l’après-guerre.

Une fois le cessez-le-feu entré en vigueur, il y aura des contingents, des patrouilles conjointes et des drapeaux partenaires sur le sol ukrainien. C’est une très bonne avancée et le signe que le Royaume-Uni et la France sont prêts à engager leurs forces sur le terrain. Un premier accord a déjà été conclu à ce sujet. Merci Keir ; merci Emmanuel et tous les dirigeants de notre coalition.

Nous faisons tout notre possible pour que notre coalition de volontaires devienne véritablement une coalition d’action. Encore une fois, tout le monde est très positif, mais le soutien du président Trump est toujours nécessaire ; je le répète, aucune garantie de sécurité ne peut fonctionner sans les États-Unis.

Mais qu’en est-il du cessez-le-feu lui-même ?

Qui peut contribuer à le mettre en œuvre ?

L’Europe adore discuter de l’avenir, mais évite d’agir aujourd’hui ; d’être à l’initiative d’actions qui définissent le type d’avenir que nous aurons. C’est là le problème. Pourquoi le président Trump peut-il empêcher les pétroliers de la flotte fantôme de passer et saisir le pétrole, mais pas l’Europe ?

Le pétrole russe est transporté le long des côtes européennes ; il finance la guerre contre l’Ukraine et contribue à déstabiliser l’Europe. Il faut donc arrêter, confisquer et vendre le pétrole russe au profit de l’Europe. Pourquoi pas ? Si Poutine n’a pas d’argent, il n’y a pas de guerre pour l’Europe. Si l’Europe a de l’argent, elle peut protéger sa population. À l’heure actuelle, ces pétroliers rapportent de l’argent à Poutine. Et cela signifie que la Russie continue de mener son programme malsain.

Point suivant.

Je l’ai déjà dit et je le répète : l’Europe a besoin de forces armées unifiées ; des forces capables de défendre véritablement l’Europe.

Aujourd’hui, l’Europe se repose uniquement sur la conviction que si un danger survient, l’OTAN agira.

Mais personne n’a vraiment vu l’Alliance en action. Si Poutine décide de s’emparer de la Lituanie ou d’attaquer la Pologne, qui réagira ?

Qui réagira ? 

À l’heure actuelle, l’OTAN existe grâce à la conviction que les États-Unis agiront, qu’ils ne resteront pas à l’écart et qu’ils apporteront leur aide. Mais que se passera-t-il s’ils ne le font pas ?

Croyez-moi, cette question est dans l’esprit de tous les dirigeants européens et certains tentent de se rapprocher du président Trump ; c’est vrai.

Certains attendent en espérant que le problème disparaisse.

D’autres ont commencé à agir, en investissant dans la production d’armes et en établissant des partenariats, afin d’obtenir le soutien du public pour une augmentation des dépenses de défense. 

Rappelons-nous bien d’une chose : jusqu’à ce que les États-Unis fassent pression sur l’Europe pour qu’elle augmente ses dépenses de défense, la plupart des pays n’essayaient même pas d’atteindre 5 % du PIB, le minimum nécessaire pour garantir la sécurité.

L’Europe doit savoir se défendre. Si vous envoyez 30 ou 40 soldats au Groenland, à quoi cela sert-il ? Quel message cela envoie-t-il à Poutine, à la Chine ?

Et surtout, quel message cela envoie-t-il au Danemark — le plus important, votre proche allié ?

Soit vous déclarez que les bases européennes protégeront la région contre la Russie et la Chine et vous établissez ces bases, soit vous risquez de ne pas être pris au sérieux parce que vos soldats ne protégeront rien. 

Or nous savons quoi faire. Si les navires de guerre russes naviguent librement autour du Groenland, l’Ukraine peut aider. 

Nous avons l’expertise et les armes nécessaires pour faire en sorte qu’aucun de ces navires ne reste. Ils peuvent couler au large du Groenland, tout comme ils coulent au large de la Crimée. Pas de problème : nous avons les outils et les personnes nécessaires. La mer n’est pas la première ligne de défense.

Nous pouvons donc agir et nous savons comment nous battre là-bas si on nous le demande.

Si l’Ukraine faisait partie de l’OTAN, nous résoudrions ce problème avec les navires russes — mais ce n’est pas le cas.

Quant à l’Iran, tout le monde attend de voir ce que feront les États-Unis.

Car le reste du monde ne propose rien. L’Europe ne propose rien et ne veut pas s’impliquer sur cette question en tant que soutien du peuple iranien et de la démocratie dont il a besoin.

Pourtant, lorsque vous refusez d’aider un peuple qui se bat pour sa liberté, les conséquences reviennent toujours — et elles sont toujours négatives. L’exemple du Bélarus en 2020 est parlant : personne n’a aidé son peuple et désormais les missiles russes Oreshnik sont déployés sur ce territoire, à portée de la plupart des capitales européennes.

Cela ne se serait pas produit si la voix du peuple bélarusse avait été entendue en 2020.

Nous avons dit à plusieurs reprises à nos partenaires européens : « Vous devriez agir maintenant contre ces missiles au Bélarus — les missiles ne sont jamais purement décoratifs. » Mais l’Europe est restée en mode Groenland ; peut-être qu’un jour quelqu’un fera quelque chose.

La question du pétrole russe relève de la même logique.

C’est une bonne chose qu’il existe de nombreuses sanctions. Le pétrole russe devient moins cher — mais son flux ne s’est pas arrêté. Les entreprises russes qui financent la machine de guerre de Poutine continuent de fonctionner et cela ne changera pas sans de nouvelles sanctions.

Nous sommes reconnaissants de toutes les pressions exercées sur l’agresseur, mais soyons honnêtes : l’Europe doit faire davantage pour que ses sanctions bloquent les ennemis aussi efficacement que les sanctions américaines. 

Pourquoi est-ce important ? Parce que si l’Europe n’est pas considérée comme une puissance mondiale, si ses actions ne dissuadent pas les mauvais acteurs, alors elle ne fera jamais que réagir, rattrapant son retard face aux nouveaux dangers et aux nouvelles attaques.

Les forces qui tentent de détruire l’Europe ne sont confrontées à aucun obstacle.

Elles opèrent librement, même à l’intérieur de l’Europe.

Chaque Viktor qui vit de l’argent européen tout en essayant de vendre les intérêts européens mérite une bonne gifle. Et s’il se sent à l’aise à Moscou, cela ne signifie pas que nous devons laisser les capitales européennes devenir de petits Moscou. 

Nous devons nous rappeler ce qui nous sépare de la Russie.

La ligne de conflit la plus fondamentale entre la Russie, l’Ukraine et toute l’Europe est la suivante : la Russie se bat pour dévaloriser les peuples, pour s’assurer que lorsque les dictateurs veulent détruire quelqu’un, ils le peuvent.

Mais ils doivent perdre le pouvoir, et non le gagner.

Prenons l’exemple des Ukrainiens. Aujourd’hui, les missiles russes ne peuvent être produits que parce qu’il existe des moyens de contourner les sanctions ; tout le monde voit comment la Russie essaie de faire mourir de froid les Ukrainiens à -20°C ; pourtant la Russie ne pourrait pas construire de missiles balistiques ou de croisière sans les composants essentiels provenant d’autres pays.

Et je ne parle pas seulement de la Chine. Trop souvent, les gens se cachent derrière l’excuse que la Chine aide la Russie. C’est vrai, mais la Russie se procure également des composants auprès d’entreprises en Europe, aux États-Unis et à Taïwan.

À l’heure actuelle, beaucoup investissent dans la stabilité autour de Taïwan pour éviter la guerre.

Mais les entreprises taïwanaises peuvent-elles cesser de fournir des composants électroniques à la Russie pour la guerre ?

L’Europe ne dit presque rien. Les États-Unis ne disent rien. Et Poutine fabrique des missiles.

Et je remercie bien sûr tous les pays et toutes les entreprises qui aident l’Ukraine à réparer son système énergétique. 

C’est crucial.

Merci à tous ceux qui soutiennent le programme PURL grâce auquel nous pouvons acheter des missiles Patriot. Mais ne serait-il pas moins coûteux et plus facile de priver directement la Russie des composants dont elle a besoin pour produire des missiles, voire de détruire les usines qui les fabriquent ? L’année dernière, on a passé la plupart du temps à parler des armes à longue portée pour l’Ukraine et tout le monde disait que la solution était à portée de main.

Aujourd’hui, plus personne n’en parle. Mais les missiles russes et les Shahed sont toujours là — et nous avons toujours les coordonnées des usines où ils sont fabriqués et qui visent aujourd’hui l’Ukraine.

Demain, ils pourraient viser n’importe quel pays de l’OTAN.

En Europe, on nous conseille de ne pas parler des Tomahawks aux Américains, pour ne pas gâcher l’ambiance. Et on nous dit de ne pas évoquer les missiles Taurus lorsque le sujet porte sur la Turquie. 

Les diplomates disent de ne pas offenser la Grèce. Et la Grèce nous dit de faire attention à la Turquie.

En Europe, il y a d’interminables disputes internes et des non-dits qui l’empêchent de s’unir et de parler assez honnêtement pour trouver de vraies solutions.

Trop souvent, les Européens se retournent les uns contre les autres, les dirigeants, les partis, les mouvements et les communautés, au lieu de s’unir pour arrêter la Russie — qui apporte la même destruction à tout le monde.

Au lieu de devenir une véritable puissance mondiale, l’Europe reste un kaléidoscope de puissances petites et moyennes, magnifique mais fragmenté.

Au lieu de prendre l’initiative de défendre la liberté dans le monde entier, en particulier lorsque l’attention des États-Unis se porte ailleurs, l’Europe semble perdue en essayant de convaincre le président américain de changer.

Mais il ne changera pas.

Le président Trump aime qui il est. Il dit qu’il aime l’Europe, mais il n’écoutera pas une telle Europe.

L’un des plus grands problèmes de l’Europe d’aujourd’hui — même si on en parle peu — est surtout une question d’état d’esprit.

Certains dirigeants européens sont originaires d’Europe, mais ne sont pas toujours en faveur de l’Europe. Et l’Europe reste davantage une géographie, une histoire, une tradition, plutôt qu’une véritable force politique, une grande puissance.

Certains Européens sont vraiment forts ; mais beaucoup nous disent que nous devons rester forts.

Ils veulent toujours que quelqu’un d’autre soit fort pour eux — de préférence jusqu’aux prochaines élections.

Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne une grande puissance à mon sens. Les dirigeants disent : nous devons défendre les intérêts européens » mais ils espèrent que quelqu’un d’autre le fera à leur place. Et quand ils parlent de valeurs, cela sonne souvent creux. 

Ils disent tous : « Nous avons besoin de quelque chose pour remplacer l’ancien ordre mondial ». Mais où sont les dirigeants prêts à agir ? Agir maintenant sur terre, dans les airs, en mer pour construire un nouvel ordre mondial. 

On ne peut pas construire un nouvel ordre mondial avec des mots. Seules les actions créent vraiment l’ordre.

Aujourd’hui, les États-Unis ont lancé le « Conseil de la paix ». L’Ukraine a été invitée. Tout comme la Russie et le Bélarus alors que la guerre n’a pas cessé et qu’il n’y a même pas de cessez-le-feu. Vous avez vu qui s’est joint à cette initiative. Chacun avait ses raisons. Mais voici le problème : l’Europe n’a même pas encore adopté une position commune sur l’idée américaine.

Peut-être que ce soir, lorsque le Conseil européen se réunira, il prendra une décision. Mais les documents ont déjà été signés ce matin et ce soir, il pourrait également prendre une décision concernant le Groenland.

Hier soir, Mark Rutte s’est entretenu avec le président Trump. Merci, Mark, pour votre productivité. 

Les États-Unis sont déjà en train de changer de position, mais personne ne sait exactement comment.

Les choses évoluent donc plus vite que nous. Elles évoluent plus vite que l’Europe. Et comment l’Europe peut-elle suivre le rythme ? 

Chers amis, nous ne devons pas nous rabaisser à des rôles secondaires. 

Pas alors que nous avons la possibilité d’être ensemble une grande puissance.

Nous ne devons pas accepter que l’Europe ne soit qu’un mélange de petites et moyennes puissances entouré d’ennemis de l’Europe.

Lorsque nous sommes unis, nous sommes vraiment invincibles.

L’Europe peut et doit être une force mondiale ; non pas une force qui réagit tardivement, mais une force qui définit l’avenir ; qui aiderait tout le monde — du Moyen-Orient à toutes les autres régions du monde ; une force qui aiderait l’Europe elle-même, car les défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui sont des défis pour le mode de vie européen, où les personnes et les nations comptent.

L’Europe peut contribuer à bâtir un monde meilleur ; l’Europe doit bâtir un monde meilleur et un monde sans guerre.

Pour cela, elle a besoin de force.

Pour cela, nous devons agir ensemble et agir à temps.

Et surtout, nous devons avoir le courage d’agir.

Nous travaillons activement à la recherche de solutions concrètes.

Aujourd’hui, nous avons rencontré le président Trump et nos équipes travaillent presque tous les jours. Ce n’est pas simple. Les documents visant à mettre fin à cette guerre sont presque prêts et c’est vraiment important.

L’Ukraine travaille avec une honnêteté et une détermination totales, et cela porte ses fruits ; la Russie doit elle aussi se préparer à mettre fin à cette guerre, à cesser cette agression, l’agression russe, la guerre que la Russie mène contre nous.

La pression doit être suffisamment forte et le soutien à l’Ukraine doit être encore plus fort.

Nos précédentes réunions avec le président des États-Unis nous ont permis d’obtenir des missiles de défense. Les Européens ont également apporté leur aide.

Aujourd’hui, nous avons également parlé de la protection de l’espace aérien — ce qui signifie bien sûr la protection des vies humaines. J’espère que les États-Unis continueront à nous soutenir.

L’Europe doit être forte et l’Ukraine est prête à aider par tous les moyens nécessaires pour garantir la paix et empêcher la destruction.

Nous sommes prêts à aider les autres à devenir plus forts qu’ils ne le sont actuellement. 

Nous sommes prêts à faire partie d’une Europe qui compte vraiment. Une Europe dotée d’une puissance réelle, d’une grande puissance.

Aujourd’hui, nous avons besoin de cette puissance pour protéger notre propre indépendance. Mais vous avez également besoin de l’indépendance de l’Ukraine, car demain, vous devrez peut-être défendre votre mode de vie.

Et lorsque l’Ukraine sera à vos côtés, personne ne vous marchera dessus. Vous aurez toujours les moyens d’agir et d’agir à temps.

C’est très important : agir à temps.

Chers amis, aujourd’hui est l’un des derniers jours de Davos, mais certainement pas le dernier Davos — tout le monde est bien d’accord là-dessus.

Beaucoup de gens croient que les choses finiront par s’arranger d’elles-mêmes mais nous ne pouvons pas compter là-dessus pour garantir une véritable sécurité.

La foi ne suffit pas — qu’il s’agisse de la foi en un partenaire ou d’un heureux concours de circonstances.

Aucune discussion intellectuelle ne peut mettre fin aux guerres. Nous avons besoin d’actions.

L’ordre mondial découle de l’action et nous avons simplement besoin du courage d’agir. 

Sans action aujourd’hui, il n’y aura pas de lendemain.

Mettons fin à ce « jour sans fin » : c’est possible.

Merci.

Slava Ukraini ! 

L’article « Les Européens sont restés en mode Groenland » : le discours choc de Zelensky à Davos en intégralité est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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