On parle de pétrole, de missiles et d'atomes — mais la religion est aussi au cœur de la guerre.
Au-delà des rivalités régionales, l’articulation entre le chiisme et le pouvoir d’État a construit l’Iran contemporain comme un objet théologico-politique à part, souvent mal compris.
Le chiisme désigne plusieurs réalités religieuses et peut, comme tel, être compris de plusieurs manières. Historiquement, il s’agit d’un mouvement politico-religieux légitimiste qui a défendu le droit d’Ali ibn Abi Talib et de sa lignée à succéder à Mahomet. Pour les chiites, Ali et ses descendants issus de son mariage avec la fille du Prophète Fatima — appelés « Imams » — sont en dialogue direct avec Dieu ; pour cette raison, ils leur attribuent l’infaillibilité religieuse.
Seul Ali est effectivement devenu calife. Ses descendants n’ont jamais régné et, selon la tradition chiite dominante, celle du chiisme duodécimain 16, le douzième de la lignée, Muhammad al-Mahdi, a été occulté par Dieu à la vue des hommes pour revenir à la Fin des Temps : c’est l’Imam caché ou Imam attendu. L’extinction de la lignée historique des Imams a fait de l’attente eschatologique un pilier de cette tradition.
En tant que faction légitimiste, le chiisme a évolué en de multiples courants politiques et religieux, dont certains ont survécu jusqu’à aujourd’hui, notamment le zaydisme (très présent au Yémen), l’ismaélisme (plutôt implanté en Asie du Sud), le druzisme (Liban, Syrie, Israël) et l’alaouitisme (Syrie et Liban).
Le chiisme duodécimain constitue une forme d’orthodoxie du chiisme : il est le courant du chiisme le plus puissant du point de vue de sa capacité à diffuser des normes comme il est sans doute majoritaire sur le plan démographique, bien que cela soit difficile à établir en l’absence de statistiques. En conséquence, ce qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de « chiisme » se réfère souvent au seul chiisme duodécimain, centre de pouvoir symbolique et politique. Par rapport à la plupart des autres courants du chiisme historique qui — à l’exception du zaydisme — ont maintenu une dimension ésotérique dans leurs doctrines, le chiisme duodécimain se distingue par son caractère exotérique et rationaliste : en l’absence de l’Imam attendu, l’élaboration des normes religieuses par les savants religieux se fait par l’usage de la raison.
L’extinction de la lignée historique des Imams a fait de l’attente eschatologique un pilier du chiisme duodécimain.
Laurence Louër
Petite histoire du chiisme en Iran
Le rôle de l’Iran dans l’affirmation du chiisme duodécimain comme orthodoxie a été central.
Un tournant a été son établissement comme religion d’État en Iran en 1501, sous la dynastie des Safavides (1501-1722). Ces derniers ont fait du chiisme l’idéologie officielle de leur empire afin de s’affirmer contre les régimes musulmans concurrents, notamment l’empire ottoman dont les souverains se présentaient comme les légataires du califat et donc comme les défenseurs du sunnisme : celui-ci était en quelque sorte l’idéologie du califat en tant que régime politique historique, fondé après la mort du Prophète par ceux qui ont poursuivi son projet politique et religieux.
Le statut du chiisme en tant que religion d’État en Iran a été maintenu par la plupart des régimes qui ont gouverné l’Iran après les Safavides. Même la dynastie des Pahlavis (1925-1979), renversée par la révolution de 1979 n’a jamais remis en cause ce statut, en dépit de politiques de sécularisation autoritaire lui ayant aliéné une partie du clergé chiite. Avec l’affirmation du nationalisme iranien au XXe siècle, le chiisme duodécimain est devenu la religion nationale de l’Iran.
Pour bien comprendre le lien entre l’Iran et le chiisme depuis le XVIe siècle, il est aussi important de comprendre que les régimes iraniens successifs ont utilisé le chiisme comme outil de soft power à l’extérieur de leurs frontières. Ils se sont présentés à la fois comme incarnant la norme chiite dominante mais aussi comme protecteurs des chiites de par le monde. Cette politique de patronage international a eu des conséquences directes sur les communautés chiites vivant à l’extérieur de l’Iran, qui tendent à être considérées comme des cinquièmes colonnes du pays, fondamentalement déloyales à l’État sous lequel elles vivaient et promptes à faire défection au profit de l’Iran. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces communautés, souvent minoritaires dans beaucoup de pays de la région mais parfois majoritaires — comme en Irak, au Liban ou au Bahreïn — tendent à y être perçues comme des ennemis de l’intérieur — victimes des tensions régionales entre l’Iran et ses voisins.
Khomeini, la wilayat al-faqih et la naissance de la théocratie iranienne
Depuis 1979, la République islamique est une théocratie au sens propre du terme. Sur le plan institutionnel, elle remet le pouvoir politique entre les mains de membres du haut clergé chiite.
C’est tout le sens de la doctrine de la wilayat al-faqih ou « gouvernement du spécialiste en jurisprudence islamique », théorisée dans les années 1970 par l’ayatollah Khomeini : elle affirme qu’en l’absence de l’Imam caché, il est possible d’établir un État islamique gouverné par les savants religieux. Dans le chiisme duodécimain, ces derniers sont conçus comme les représentants de cet Imam qui, en son absence, leur délègue une partie de son pouvoir.
Le statut du chiisme en tant que religion d’État en Iran a été maintenu par la plupart des régimes qui ont gouverné l’Iran après les Safavides.
Laurence Louër
Avant Khomeini, le consensus parmi les savants religieux chiites était que les pouvoirs politiques de l’Imam étaient suspendus en son absence et que les chiites pouvaient ainsi légitimement s’accommoder de toutes sortes de régimes politiques. Sur ce sujet, la révolution de Khomeini est d’abord doctrinale avant d’être politique : il affirme au contraire que l’ensemble des pouvoirs de l’Imam peuvent être transmis au clergé — y compris celui de gouverner l’État.
L’interprétation de Khomeini doit aussi être comprise dans un contexte plus large de politisation accrue du clergé chiite au Moyen-Orient depuis la fin du XIXe siècle. Il s’agit pour les promoteurs de cette politisation de participer à la lutte contre l’impérialisme européen mais aussi à celle contre les despotismes locaux.
Dans cette perspective, certains clercs chiites ont promu l’idée qu’il fallait établir des parlements élus dotés de pouvoirs législatifs mais contrôlés par le clergé sous la forme de conseils chargés de vérifier la conformité des lois avec l’islam. En parallèle, à partir de cette période, l’idée qu’il conviendrait d’institutionnaliser le rôle des clercs dans le gouvernement acquiert une immense importance dans la pensée politique chiite, au point de figurer un thème obsessionnel. Durant la majeure partie du XXe siècle, elle restera au cœur de l’islam politique chiite dans ses différentes variantes. La dimension cléricale de l’islam politique chiite doit donc se comprendre par des considérations sociologiques, ses idéologues et ses leaders étant pour la plupart des clercs.
Monde chiite et libéralisation : la wilayat al-faqih hors d’Iran
Si la doctrine de la wilayat al-faqih a rallié l’ensemble des mouvements islamistes chiites après sa mise en œuvre en Iran à partir de 1979, elle est toujours restée minoritaire parmi le clergé chiite non politisé. Dès les années 1990, les islamistes chiites en Irak, au Liban ou dans les monarchies du Golfe — Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït — prennent leur distance avec l’idéologie de la wilayat al-faqih.
Cela s’explique par plusieurs facteurs.
Le premier et le principal d’entre eux est le changement alors amorcé par l’Iran en matière de politique étrangère. Entrée dans une phase post-révolutionnaire après la mort de Khomeini en 1989, la République islamique cherche notamment à rétablir des relations apaisées avec ses voisins mais aussi avec les Occidentaux. Ceux-ci impliquent de cesser de soutenir des mouvements islamistes chiites révolutionnaires actifs au Moyen-Orient, alors contraints de formuler un nouveau projet politique.
La République islamique est une théocratie au sens propre du terme. Sur le plan institutionnel, elle remet le pouvoir politique entre les mains de membres du haut clergé chiite.
Laurence Louër
Cette phase correspond plus ou moins avec une autre de libéralisation politique dans le monde arabe — au Liban, en Arabie saoudite, à Bahreïn et au Koweït — qui offre aux mouvements chiites de nouvelles opportunités de participer aux institutions politiques et au débat public. La plupart deviennent réformistes et communautaires. L’objectif n’est plus de renverser les régimes établis par la voie révolutionnaire mais de les réformer pour les rendre plus démocratiques.
Lors de cette période de libéralisation, les mouvements chiites cherchent également à représenter et défendre les chiites en tant que communauté distincte dans les différents espaces nationaux. Beaucoup d’islamistes chiites deviennent ainsi des porte-paroles autorisés. Dans ce contexte, affirmer publiquement soutenir la wilayat al-faqih signifie reconnaître l’autorité religieuse et politique du Guide de la révolution — et donc déclarer sa loyauté à l’Iran. Pour échapper à ce dilemme, les mouvements précisent que si la wilayat al-faqih est une doctrine légitime parfaitement alignée avec les préceptes de l’islam, elle n’est pas applicable en dehors de l’Iran : c’est par exemple la position du Hezbollah libanais à partir des années 1990, qui explique qu’il est impossible de reproduire le modèle de la république islamique dans un pays multiconfessionnel.
La dynastie Khamenei et la crise de la légitimité religieuse en Iran
En Iran même, la wilayat al-faqih a été de plus en plus ouvertement contestée à mesure que la République islamique a perdu en légitimité dans des pans toujours plus importants de la société.
L’accession d’Ali Khamenei à la fonction de Guide de la révolution en est une parfaite illustration. Puisqu’aucun des grands savants religieux iraniens ne soutenaient la wilayat al-faqih, Khomeini n’a pas pu nommer un successeur disposant du même niveau de savoir religieux que lui-même. Ali Khamenei était un homme politique expérimenté et habile, mais n’avait pas atteint le rang de grand ayatollah requis par la Constitution de 1979 pour la fonction de Guide. Il a donc été un choix par défaut, qui a nécessité de modifier la Constitution et qui reflète la priorité donnée par Khomeini à la préservation du régime plutôt qu’à celle de la norme théocratique.
Ce choix a marqué une crise de la légitimité religieuse du régime qui ne s’est en réalité jamais résorbée — approfondissant même une seconde crise, celle de sa légitimité politique. Les mouvements de contestation récurrents qu’a connu le pays à partir de la fin des années 2000, mais aussi par des tendances sociales de fond comme la sécularisation des normes morales et des styles de vie, manifestent une scission claire entre l’État et la société.
La nomination du fils d’Ali Khamenei, Mojtaba Khamenei, à la fonction de Guide de la révolution après l’assassinat de son père témoigne de l’attrition continue de la dimension théocratique de la République islamique depuis la mort de Khomeini. Du point de vue de la norme religieuse dominante au sein du clergé, l’autorité religieuse ne s’hérite pas par la filiation : elle se mérite par l’étude assidue des sciences religieuses. Le népotisme est explicitement condamné.
Si du point de vue politique, la nomination de la figure de Mojtaba Khamenei ressemble à une solution d’urgence répondant au besoin pour le régime de continuer à disposer d’une incarnation cléricale, celle-ci ne doit cependant pas masquer que, depuis longtemps déjà, le pouvoir du Guide doit composer avec d’autres centres de pouvoir — notamment avec le corps des Gardiens de la révolution. Cette armée, créée pour préserver le régime d’une tentative de contre-révolution, a évolué en un complexe militaro-industriel dont la puissance s’est étendue au fur et à mesure de l’isolement international et de la perte de légitimité du régime, de plus en plus obligé d’avoir recours aux opérations militaires secrètes et à la répression interne pour se maintenir.
Chiisme iranien et chiisme irakien aujourd’hui
La déposition de Saddam Hussein par les États-Unis en 2003 a constitué à la fois une opportunité et un risque pour la République islamique. D’un côté, le chaos de la guerre civile a permis aux Iraniens d’étendre leur influence en Irak, plaçant leurs alliés historiques dans des positions politiques clefs et favorisant la pénétration dans le pays de multiples intérêts économiques iraniens. D’un autre côté, la transition politique irakienne a considérablement renforcé le pouvoir symbolique, matériel et politique de l’institution religieuse chiite du pays, réprimée et étroitement surveillée sous Saddam Hussein.
Témoignant de son rôle historique dans l’expansion du chiisme, l’Irak compte de nombreuses villes saintes où sont établis les mausolées de plusieurs Imams — notamment celles de Najaf et Karbala, qui ont connu une véritable renaissance après 2003. Najaf, où est enterré l’Imam Ali et qui était un très important centre de formation en sciences religieuses chiites jusqu’aux années 1970, a alors pu de nouveau accueillir des étudiants du monde entier et redevenir un centre de formation. Le développement massif de ses infrastructures touristiques a aussi permis d’accueillir des millions de pèlerins chaque année. Il en a été de même dans la ville de Karbala.
La chute de Saddam Hussein a aussi renforcé la position de l’ayatollah Ali Sistani dans le chiisme mondial. Iranien de citoyenneté, celui-ci vit à Najaf depuis les années 1950 et s’est imposé à partir des années 1990 comme la plus importante autorité religieuse dans le monde chiite. Ali Sistani incarne la position historiquement dominante de l’école de Najaf dans le chiisme mondial et a toujours été plus suivi que les savants religieux d’Iran, notamment Ali Khamenei. Depuis 2003, il a joué un rôle important dans la vie politique irakienne, cherchant à se positionner en référence morale pour les chiites et au-delà, mais aussi en médiateur des conflits et en protecteur de l’indépendance nationale.
Contrairement à ce qui a souvent été dit et écrit à son propos, Ali Sistani n’est donc pas un clerc quiétiste ou apolitique. Au contraire, comme la majorité des clercs chiites, il pense qu’il est de son devoir de s’exprimer sur les questions politiques, notamment dans les situations de crise. En revanche, il est explicitement opposé à la wilayat al-faqih et à tout rôle gouvernemental pour les membres du clergé — il a à ce titre soutenu l’établissement d’un système démocratique pour l’Irak et représente un chiisme non explicitement idéologisé mais porteur d’idées politiques très claires quant à ce que peut être un bon gouvernement en islam. Ces idées sont très éloignées de celles promues par les idéologues de la République islamiques.
En somme, la chute de Saddam Hussein a mis Ali Khamenei dans une situation de compétition directe. Malgré ses tentatives, il n’est jamais parvenu à affaiblir l’autorité d’Ali Sistani, qui incarne une école de pensée alternative. À terme, l’affaiblissement de la République islamique et sa disparition potentielle pourraient encore renforcer le rayonnement de Najaf et sa domination sur l’islam chiite mondial.
Les attaques contre l’Iran ouvrent une nouvelle période d’incertitude pour les pays du Moyen-Orient. Les voisins de l’Iran, notamment, ne peuvent que craindre que la chute du régime marque le début d’une guerre civile avec des effets négatifs sur leur propre stabilité. Cette crainte est par exemple celle de l’institution religieuse chiite en Irak qui, en outre, ne peut qu’être opposée au principe même d’une intervention militaire étrangère contre un pays musulman.
Comme l’ensemble du clergé chiite, Ali Sistani a donc fermement condamné les attaques israélo-américaines contre l’Iran et notamment l’assassinat d’Ali Khamenei, qu’il a qualifié de « martyr ». En 2024, il avait de même condamné l’assassinat du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah. Ali Sistani a enfin félicité Mojtaba Khamenei pour sa désignation comme Guide de la révolution.
La disparition potentielle de la République islamique aura un impact limité sur l’islamisme sunnite. Elle affectera en revanche les mouvements islamistes chiites alliés en Irak et au Liban.
Laurence Louër
La fin du « ghetto chiite » iranien
Olivier Roy affirmait à juste titre que la République islamique avait très tôt été enfermée dans un « ghetto chiite » : marqués par les spécificités du chiisme, son idéologie et son modèle politique sont très difficilement transposables dans d’autres contextes religieux et nationaux. Pour masquer ces spécificités, les dirigeants iraniens ont cherché à les abriter derrière une rhétorique publique panislamique invitant les musulmans du monde entier à s’unir sous leur bannière contre l’Occident et Israël.
Cette stratégie a eu un succès très limité. Elle a notamment été contrecarrée avec succès par la politique étrangère de l’Arabie saoudite. Mis en cause pour son alliance avec les États-Unis et sa promotion du salafisme — une forme d’islam sunnite très hostile au chiisme —, le royaume saoudien a contrecarré la politique iranienne d’exportation de la révolution en retravaillant son statut de leader du monde musulman.
Pour disqualifier les prétentions de la République islamique, les Saoudiens ont cherché à définir les contours du vrai Islam et, plus largement, à distinguer entre les bons et les mauvais musulmans. Dans cette stratégie, les chiites ont été stigmatisés comme des musulmans déviants. En conséquence de cette concurrence, seuls les mouvements palestiniens ont au sein de l’islam sunnite conservé des liens avec l’Iran — ce en raison de la position centrale de la cause palestinienne dans l’idéologie et les stratégies de légitimation internationale de la République islamique.
Pour toutes ces raisons, la disparition potentielle de la République islamique aura un impact limité sur l’islamisme sunnite. Elle affectera en revanche les mouvements islamistes chiites alliés en Irak et au Liban, notamment les plus militarisés comme le Hezbollah ou les groupes pro-iraniens des milices de la Mobilisation populaire (Hashd Shaabi) en Irak : les milices sont de tous les mouvements les plus dépendants des financements et de la logistique iranienne.
Parmi les organisations qui ont pris leurs distances politiques et idéologiques avec l’Iran ou n’ont jamais été dans son orbite directe, la disparition de la République islamique pourrait en revanche constituer une opportunité de consolider leur position en tant que représentants et porte-paroles des communautés chiites.
En Irak, l’affaiblissement du régime iranien pourrait faire évoluer les équilibres internes à la mouvance sadriste — un mouvement créé par l’ayatollah Mohammed Sadiq al-Sadr dans les années 1990, depuis éclaté en plusieurs courants rivaux entretenant des liens différents mais souvent tendus avec l’Iran. Alors que les sadristes se sont toujours montrés hostiles à l’influence iranienne en Irak, ceux-ci cherchent à promouvoir un chiisme spécifiquement irakien et arabe.
Au Liban, le mouvement Amal, allié du Hezbollah mais représentant un modèle rival de chiisme politique, pourrait combler le vide laissé par l’affaiblissement du Hezbollah.
Ces recompositions appellent à un bilan de la théologie politique du régime de la République islamique : la doctrine de la wilayat al-faqih et le modèle théocratique iranien n’ont été que faiblement attractifs sur la durée, en Iran et au-delà, et y compris parmi les islamistes chiites. Si donc la voie iranienne de l’islam politique est unique, tout porte aujourd’hui à croire qu’elle le restera.
Malgré le blocage du détroit d’Ormuz, l’objectif d’un désarmement stratégique de l’Iran pourrait bientôt être atteint : si le régime s’adapte et continue de frapper, la donne opérationnelle dans le Golfe a déjà changé durablement.
Muhanad Seloom est l’un des seuls experts en sécurité à penser que les États-Unis et Israël sont en train de gagner.
Dans un article devenu viral dans Al Jazeera, vous affirmiez que la stratégie israélo-américaine contre l’Iran fonctionnait. Pourquoi ?
Lorsque l’on examine ce qui est réellement arrivé aux principaux instruments de la puissance iranienne — son arsenal de missiles balistiques, son infrastructure nucléaire, ses défenses aériennes, sa marine, son architecture de commandement par procuration —, on n’en retire pas l’impression d’un échec des États-Unis. Le tableau général, au contraire, est celui de la dégradation systématique et progressive d’une menace que les administrations précédentes avaient laissé croître pendant quatre décennies.
J’ai vécu quatre années de guerre à Bagdad et consacré ma carrière universitaire à travailler sur la manière dont les États autorisent le recours à la force par l’intermédiaire des services de renseignement : je n’ai aucun intérêt à faire l’apologie de la guerre. Mais ce que je vois dans la campagne actuelle, c’est une opération militaire claire, se déroulant par étapes identifiables, contre un adversaire dont la capacité à projeter sa puissance s’effondre en temps réel.
Le discours dominant et le blocage du détroit d’Ormuz semblent pourtant affirmer le contraire : les États-Unis et Israël se seraient lancés sans plan et sans vraiment penser aux conséquences.
Ces reproches sont, à certains égards, compréhensibles.
La guerre est horrible. Elle a imposé des coûts réels à des millions de personnes à travers le Moyen-Orient — y compris dans la ville où je vis.
Mais un tel discours est erroné.
Non pas parce que ces coûts seraient imaginaires, mais parce que les critiques se focalisent sur les mauvais indicateurs : ils mesurent le prix de la campagne tout en ignorant le bilan stratégique.
La capacité de l’Iran à projeter une puissance stratégique de précision est en train de s’effondrer.
Muhanad Seloom
En quel sens ?
J’observe une tendance : les lancements de missiles balistiques iraniens ont chuté de plus de 90 % — passant de 350 le 28 février à environ 27 le 14 mars — et les lancements de drones expriment une même dynamique de fond.
Si les chiffres tirés des communiqués militaires américains et iraniens diffèrent sur les détails, ils convergent sur la tendance : des centaines de lanceurs de missiles iraniens ont été rendus inopérants. Selon certains rapports, c’est jusqu’à 80 % de la capacité de l’Iran à frapper Israël qui aurait été éliminée.
Cette dynamique que vous décrivez a semblé s’interrompre voire même s’inverser à partir du quinzième jour de guerre. Comment interprétez-vous cela ? S’agit-il uniquement d’une riposte après l’assassinat d’Ali Larijani — ou entrons-nous dans une nouvelle phase de la guerre ?
Les données racontent deux histoires différentes selon le système d’armes que l’on suit. Et ces deux histoires ont leur importance.
La trajectoire des missiles balistiques confirme une dégradation. On passe de 350 lancements le premier jour à un plancher d’environ 37 à 27 entre les jours 10 et 15, puis une légère remontée à 18 et 38 les jours 18 et 19. Cette remontée est significative et elle reflète probablement le fait que l’Iran a concentré en effet ses stocks restants pour des salves à visée politique après l’assassinat de Larijani et la frappe israélienne sur South Pars.
Mais même avec 38 frappes, le dix-neuvième jour ne représente qu’une fraction de la capacité du premier jour. La tendance sous-jacente est indéniable : la capacité de l’Iran à projeter une puissance stratégique de précision — celle qui menace Tel-Aviv et qui pourrait submerger les défenses antimissiles par des salves coordonnées — est en train de s’effondrer.
La trajectoire des drones raconte une histoire différente. Après un pic initial le deuxième jour — où l’on avait enregistré jusqu’à 567 lancements, soit le plus haut niveau de la guerre — les attaques de drones ont chuté brutalement pour atteindre un creux le huitième jour. Or à partir de là, la courbe s’inverse : au quinzième jour, on enregistre 83 lancements. Au dix-neuvième jour, ils atteignent 93.
Comment expliquez-vous cette remontée ?
Téhéran s’adapte, tout simplement.
L’Iran procède à des substitutions au sein de sa structure de forces. Les missiles balistiques sont coûteux, complexes, nécessitent des lanceurs fixes ou semi-mobiles qui peuvent être suivis et détruits, et dépendent d’une infrastructure de production qui a été systématiquement prise pour cible. Les drones — en particulier les systèmes d’attaque à sens unique de type Shahed — sont bon marché. Ils peuvent être fabriqués rapidement dans des installations dispersées, ne nécessitent pas de lanceurs sophistiqués et peuvent être déployés en essaims qui mettent à rude épreuve les systèmes de défense aérienne.
Le porte-parole du Corps des Gardiens de la Révolution islamique avait affirmé le dix-septième jour que la majeure partie du stock d’armes de l’Iran restait intacte et que les missiles utilisés jusqu’à présent dataient d’« il y a une décennie ». Même en tenant compte de la propagande, l’implication est claire : l’Iran préserve ce qui reste de sa capacité balistique avancée tout en renforçant le système d’armes qu’il est encore capable de produire.
Cela a une importance sur le plan analytique : la capacité stratégique et la capacité de harcèlement ne sont pas la même chose.
Les missiles balistiques peuvent pénétrer les défenses à grande vitesse, larguer des ogives lourdes contre des cibles fortifiées et modifier l’équilibre militaire entre les États. Les drones, quant à eux, causent des dégâts réels : ils ont fermé l’aéroport de Dubaï, frappé des infrastructures pétrolières à travers le Golfe, mis à rude épreuve les stocks d’intercepteurs — mais ils ne changent pas l’équation militaire.
Autrement dit : une centaine de drones ne peuvent pas faire ce dont un seul missile balistique est capable.
L’Iran est passé à une nouvelle phase, c’est clair : mais elle est tactiquement marquée par la substitution — non par la résurgence. Téhéran troque la précision contre le volume, l’effet stratégique contre le harcèlement, et la capacité de menacer des cibles militaires contre la capacité d’imposer des coûts économiques et psychologiques aux populations civiles.
C’est une adaptation qu’il convient toutefois de prendre au sérieux : cela signifie que le problème de la défense aérienne persistera plus longtemps que la menace des missiles — et donc que les États du Golfe continueront à subir des frappes de drones même si le danger des missiles balistiques s’estompe. Mais il s’agit de l’adaptation d’une force qui a perdu ses instruments principaux et qui se tourne vers des instruments secondaires, pas de l’adaptation d’une force en voie de rétablissement.
Une centaine de drones ne peuvent pas faire ce dont un seul missile balistique est capable.
Muhanad Seloom
Au-delà de ses capacités de lancement de missiles, comment évaluez-vous les dommages subis par les autres moyens militaires de l’Iran ?
Les moyens navals de l’Iran — navires d’attaque rapide, sous-marins miniatures, capacités de pose de mines — sont en train d’être détruits.
Ses défenses aériennes ont été neutralisées au point que les États-Unis font désormais voler des bombardiers B-1 non furtifs au-dessus de l’espace aérien iranien. Cela témoigne d’une confiance quasi totale dans la supériorité aérienne.
Pourquoi pensez-vous que les États-Unis ont pu obtenir un tel résultat au plan opérationnel ?
La campagne s’est déroulée en deux phases distinctes.
La première a neutralisé les défenses aériennes de l’Iran, décapité son système de commandement et de contrôle, et dégradé ses infrastructures de lancement de missiles et de drones. Le 2 mars, le Commandement central américain a annoncé la supériorité aérienne locale sur l’ouest de l’Iran et Téhéran — obtenue sans la perte confirmée d’un seul avion de combat américain ou israélien.
La deuxième phase, actuellement en cours, vise la base industrielle de défense de l’Iran : les installations de production de missiles, les centres de recherche à double usage et les complexes souterrains où sont entreposés les stocks restants. Il ne s’agit pas de bombardements aveugles. C’est une campagne méthodique visant à garantir que ce qui a été détruit ne puisse pas être reconstruit.
Mais dans une troisième phase, les États-Unis pourraient devoir reconnaître qu’ils n’ont pas été en mesure d’éliminer toutes les capacités iraniennes. Quelles conséquences en tirez-vous ?
Vous avez raison : les données recueillies à propos des drones le démontrent concrètement.
Les États-Unis et Israël ont manifestement affaibli l’infrastructure de missiles balistiques de l’Iran : lanceurs détruits, installations de production frappées, le nombre de missiles balistiques lancés passant de 350 à un seuil contesté — tout ceci parle de lui-même. Mais l’escalade des frappes de drones à partir du huitième jour prouve que la domination aérienne a ses limites face à un modèle de production décentralisé et à faible coût.
Les usines de missiles balistiques sont vastes, détectables et dépendent de chaînes d’approvisionnement spécialisées.
Ce n’est pas le cas des ateliers de drones. Un système de type Shahed peut être assemblé dans une installation de la taille d’un entrepôt, avec des composants ayant des applications civiles à double usage, par des techniciens qui ne nécessitent pas la même expertise que ceux qui construisent des missiles balistiques. Si vous êtes l’adversaire du pays qui produit, vous pouvez frapper l’usine que vous avez identifiée — mais vous ne pouvez pas frapper les centaines de petites installations que vous n’avez pas identifiées et qui sont probablement en train de construire des Shahed à quelques milliers d’euros l’unité…
Mais est-ce que cela ne rend pas, précisément, cette phase plus compliquée pour les États-Unis et Israël ?
En effet. La première et la deuxième phases consistaient à détruire ce qui était visible et fixe : défenses aériennes, centres de commandement, lanceurs de missiles, installations nucléaires et moyens navals.
La troisième phase doit faire face à ce qui est dispersé et régénératif.
Elle nécessite donc une approche opérationnelle différente : une collecte soutenue de renseignements, une surveillance persistante et, surtout, l’interdiction des chaînes d’approvisionnement externes qui fournissent à l’Iran les composants qu’il ne peut pas fabriquer localement. La Chine a fourni à l’Iran des outils de navigation, des systèmes radar et des composants de guerre électronique. Couper ces lignes d’approvisionnement est aussi important que de frapper les produits finis.
Mais il y a une limite plus profonde encore.
La puissance aérienne peut détruire des infrastructures fixes. Elle ne peut pas détruire le savoir, la mémoire institutionnelle ou la volonté politique : les cadres techniques de l’Iran, ses scientifiques nucléaires, sa main-d’œuvre industrielle de défense, tous survivent aux bombardements.
Dans la nouvelle phase, Téhéran troque la précision contre le volume et l’effet stratégique contre le harcèlement.
Muhanad Seloom
La question n’est pas de savoir si la République islamique conservera le savoir nécessaire pour se reconstruire — ce sera de toute façon le cas. La question est de savoir s’il disposera des moyens, des ressources et des conditions politiques pour le faire, et dans quels délais. L’opération américano-israélienne a prolongé cette échéance de quelques mois à plusieurs années. C’est une avancée stratégique significative. Mais elle n’est pas permanente.
L’écart qui importe le plus n’est pas militaire mais diplomatique. Convertir cet avantage militaire en un résultat politique durable nécessite un régime de vérification, un cadre de règlement et une posture d’application soutenue. La campagne militaire devance la diplomatie. C’est là la vulnérabilité la plus grave de l’approche actuelle — et l’administration ne l’a pas encore abordée publiquement.
Où cela place-t-il l’Iran sur le plan stratégique ?
L’Iran est désormais confronté à un dilemme stratégique qui s’aggrave de jour en jour : s’il tire ses missiles restants, il expose ses lanceurs, qui seront rapidement détruits. S’il les conserve, il renonce à sa capacité d’imposer des coûts à la guerre.
C’est une force qui gère son déclin plutôt qu’elle ne projette sa puissance.
Les États-Unis de Donald Trump sont incapables de maintenir le détroit d’Ormuz ouvert. Ce passage hautement stratégique pour le commerce mondial est désormais contrôlé de facto par les Iraniens. N’est-ce pas là une preuve suffisante que Washington perd pied ?
Ce raisonnement renverse la logique stratégique : la fermeture du détroit d’Ormuz a toujours été le dernier atout de Téhéran, le plus visible et le plus connu de tous. Il est de surcroît un actif périssable.
Qu’entendez-vous par là ?
Environ 90 % des exportations de pétrole de l’Iran transitent par l’île de Kharg, puis par le détroit. Chaque jour où le blocus se poursuit, l’Iran coupe sa propre ligne de vie économique.
Pour moi, la fermeture ne nuit donc pas seulement à l’économie mondiale — elle accélère l’isolement de l’Iran.
Pourtant, les exportations se poursuivent. Et Trump semble chercher désespérément des solutions. On lit même que les États-Unis pourraient finir par déployer des troupes sur les côtes iraniennes pour garantir la sécurité du passage. Cela ne changerait-il pas la donne ?
Une composante terrestre pour sécuriser le détroit serait une erreur stratégique de premier ordre. Je ne pense pas que la logique opérationnelle à l’œuvre nous y conduise.
Regardons concrètement ce que le blocus d’Ormuz exige réellement de l’Iran pour être maintenu : des vedettes rapides opérant à partir de bases côtières, des moyens de pose de mines, des missiles antinavires basés à terre, des drones et un réseau de surveillance pour identifier et suivre les cibles.
L’armée américaine a endommagé ou coulé plus de 120 navires de guerre iraniens. Les bases navales de Bandar Abbas et de Chabahar ont été gravement touchées. La capacité navale conventionnelle de l’Iran est en train d’être systématiquement éliminée.
C’est là que le problème des drones refait surface. Car tandis que la capacité de l’Iran à menacer la navigation avec des missiles antinavires balistiques et des navires d’attaque rapide diminue fortement, sa capacité à menacer la navigation avec des drones maritimes bon marché ne diminue pas au même rythme — et cela pour les mêmes raisons que les lancements de drones augmentent sur le champ de bataille.
Un drone maritime à usage unique est essentiellement un Shahed flottant : bon marché, difficile à détecter, il peut être produit dans des installations dispersées et difficilement identifiables. Cela signifie que la menace maritime persistera plus longtemps que la durée de vie de la menace navale conventionnelle, même sans que des forces terrestres n’entrent en ligne de compte.
Face à cela, la logique stratégique ne sera probablement pas de sécuriser le détroit avec des troupes — ce qui créerait exactement le type d’engagement illimité contre lequel tous les détracteurs de l’interventionnisme américain mettent à juste titre en garde — mais pourrait consister à réduire la capacité de l’Iran à le menacer jusqu’à ce que la menace tombe en dessous du seuil requis par le marché de l’assurance et le transport maritime commercial. Il n’est pas nécessaire d’escorter chaque pétrolier si l’adversaire ne peut plus les atteindre.
C’est pourquoi je pense que le véritable danger n’est pas une invasion terrestre — mais l’impatience.
La troisième phase de la guerre doit faire face à ce qui est dispersé et régénératif.
Muhanad Seloom
Quelles seraient vos préconisations ?
Trois variables doivent converger avant que le transport maritime commercial ne reprenne à grande échelle : la capacité d’attaque maritime de l’Iran doit passer sous un certain seuil, les mines déjà déployées doivent être déminées, et le marché de l’assurance doit réévaluer son risque. La première condition est en train de se réaliser. La deuxième nécessite du temps et des opérations de déminage. La troisième suivra une fois que les deux premières auront été atteintes de manière crédible.
Si la pression politique, alimentée par les prix du pétrole et la frustration intérieure, impose une opération de sécurité prématurée avant que ces conditions ne soient remplies, les États-Unis risquent une confrontation navale prolongée dans des eaux confinées qui donnerait raison à tous les détracteurs de l’opération Epic Fury.
La patience et la dégradation continue constituent la meilleure voie vers la victoire pour Donald Trump.
Qu’en est-il de l’escalade régionale ? Avec l’entrée dans le conflit du Hezbollah, des milices irakiennes et des Houthis, la guerre n’est-elle pas en train de s’étendre ?
C’est à mon sens une mauvaise interprétation de la dynamique du réseau d’alliances de l’Iran.
Mes recherches sur la manière dont les États autorisent la violence par procuration identifient quatre niveaux de contrôle : la légitimation stratégique, la coordination opérationnelle, la distribution financière et logistique, et le calibrage de la dénégation.
La campagne actuelle a perturbé ces quatre niveaux simultanément.
En quel sens ?
Passons en revue chacun de ces seuils.
Le premier niveau est la légitimation stratégique : l’autorité politique et religieuse qui transforme une milice en instrument de la politique d’État. Dans le système iranien, cette autorité émanait du Guide suprême, passait par la Force Qods, puis se transmettait au réseau de mandataires. Or l’assassinat de Khamenei n’a pas simplement éliminé un individu. Il a sectionné le sommet de la chaîne qui donnait à la violence par procuration sa signification politique. La nomination de Mojtaba Khamenei rétablit en partie la position formelle, mais le déficit de légitimité est bien réel. Une succession dynastique dans une république révolutionnaire n’a pas le même poids légitimant que quatre décennies d’autorité cléricale institutionnalisée. Le Corps des Gardiens a certes prêté allégeance, mais une allégeance prêtée sous la contrainte, à un chef qui serait blessé et qui n’est pas apparu en public, n’est pas la même chose qu’une allégeance méritée.
Le deuxième aspect est la coordination opérationnelle, l’architecture de commandement qui traduit l’intention stratégique en action tactique. La Force Qods assurait cela : guidage des cibles, planification opérationnelle, synchronisation des délais entre les théâtres d’opérations. La décapitation de la direction des Pasdaran à plusieurs niveaux, y compris les hauts commandants de la Force Qods, le ministre de la Défense par intérim, le commandant des Basij et, plus récemment, le ministre du Renseignement Esmail Khatib, a brisé cette couche.
Ce que l’on observe aujourd’hui n’est pas une action coordonnée. L’attaque du Hezbollah le 2 mars, l’assaut des milices irakiennes contre le complexe de l’ambassade à Bagdad le 17 mars, les lancements sporadiques de drones par des cellules dispersées : il s’agit là d’autorités prédéléguées exercées de manière indépendante par des groupes agissant sur la base d’instructions permanentes — pas nécessairement de directives en temps réel. Pour le dire plus simplement : les proxies jouent leur partition, mais plus personne ne dirige l’orchestre.
Le troisième volet concerne la distribution financière et logistique, c’est-à-dire le pipeline d’argent, d’armes, de formation et de matériel qui soutient les opérations des proxies au fil du temps. L’Iran dépensait des milliards chaque année à travers ce réseau. Ce pipeline dépendait de voies d’approvisionnement physiques traversant l’Irak et la Syrie, de canaux financiers exploitant les failles des sanctions, et d’officiers logistiques du Corps des Gardiens de la Révolution islamique intégrés à chaque groupe.
La chaîne d’approvisionnement est désormais directement attaquée — non seulement les proxies eux-mêmes, mais aussi l’infrastructure qui les alimente. La voie syrienne s’est effondrée avec Assad. La voie irakienne est bloquée par les États-Unis. Les canaux financiers nécessitent un système bancaire et d’exportation de pétrole iranien opérationnel, que la fermeture du détroit d’Ormuz et les sanctions affaiblissent simultanément. Le Hezbollah, le proxy le plus compétent, absorbe les opérations israéliennes depuis plus d’un an et combat désormais sur un deuxième front au Liban. Sa capacité à soutenir ses opérations dépend d’un ravitaillement qui n’arrive plus.
Le quatrième élément est le calibrage de la dénégation : cette gestion sophistiquée de l’attribution qui permet à un État de tirer profit de la violence de ses proxies tout en conservant une distance formelle. C’est la couche la plus subtile et la première à s’effondrer sous la pression.
Lorsque le Hezbollah déclare ouvertement qu’il combat en réponse à l’assassinat de Khamenei, lorsque les milices irakiennes revendiquent des attaques contre des installations américaines au nom de l’Iran, lorsque le Corps des Gardiens de la Révolution annonce publiquement vague après vague d’opérations de représailles, la dénégation a été abandonnée. Ce n’est pas une démonstration de force. C’est le signe que les mandataires n’ont plus le luxe de l’ambiguïté stratégique, car le mandant qui gérait cette ambiguïté n’en a plus la capacité. L’action ouverte est le résultat de l’échec de la coordination secrète.
Lorsque les quatre niveaux se dégradent simultanément, ce qui reste n’est pas un réseau d’alliances. C’est un ensemble de groupes armés partageant des griefs communs, mais dont la coordination s’affaiblit, aux agendas locaux concurrents et dépourvus de tout mécanisme permettant de reconstituer une direction centralisée. Les attaques se poursuivront, certaines mortelles, d’autres politiquement significatives. Mais elles deviendront de plus en plus désorganisées, stratégiquement incohérentes et coûteuses pour les États hôtes où ces groupes opèrent.
C’est la situation dans laquelle nous entrons actuellement.
Le véritable danger n’est pas une invasion terrestre — mais l’impatience.
Muhanad Seloom
Donald Trump et son administration ont plusieurs fois changé leurs buts de guerre déclarés : n’est-ce pas le signe que les choses ne se déroulent pas comme prévu ?
La rhétorique de Trump n’a pas aidé, en effet : l’oscillation entre « capitulation inconditionnelle » et allusions à la négociation, entre poursuite d’un changement de régime et un scénario « vénézuélien », alimente l’impression d’une incohérence stratégique.
Mais derrière la rhétorique, la trajectoire stratégique est bien visible dans le déroulement opérationnel. L’objectif est la dégradation permanente de la capacité de l’Iran à projeter sa puissance au-delà de ses frontières — par le biais de missiles, de la menace nucléaire et de réseaux de mandataires.
Le but de cette guerre peut être résumé à deux mots : désarmement stratégique. En un sens, cette campagne a plus à voir avec l’approche des Alliés face à la capacité industrielle de guerre de l’Allemagne en 1944-1945 qu’avec la guerre menée par les États-Unis en Irak en 2003.
Mais qu’est-ce qui empêchera l’Iran de relancer sa production une fois les bombardements terminés ?
C’est une préoccupation légitime.
La réponse nécessite un cadre post-conflit qui n’existe pas encore publiquement : un régime de vérification, un règlement diplomatique, une posture d’application soutenue. Mais l’absence d’un plan diplomatique public ne signifie pas que la campagne militaire est un échec. Cela signifie, comme je l’ai déjà dit, que la campagne devance la diplomatie — un problème de séquence, et non un problème stratégique. Les conditions militaires d’un règlement durable — une capacité balistique iranienne trop dégradée pour être rapidement reconstruite, des infrastructures nucléaires inaccessibles, des réseaux de mandataires fragmentés — sont en train d’être créées en ce moment même.
Depuis vingt ans, les États-Unis parviennent à assurer leur domination opérationnelle, mais sans résultat sur le plan politique — en quoi cette fois-ci est-ce différent ? Ne sommes-nous pas au début d’un cycle qui sera amené à se répéter ?
Cette question mérite une réponse plus approfondie que celle qu’offrent la plupart des partisans de la campagne militaire en cours.
Le cycle auquel vous faites allusion est recouvert par la métaphore dite de la « tonte du gazon » (mowing the grass) : l’idée est que l’attaquant n’étant pas parvenu à oblitérer sa cible soit obligé de frapper à nouveau à intervalle régulier à mesure que l’adversaire reconstitue ses forces.
Je ne pense pas que nous soyons dans cet engrenage et, de manière paradoxale, les données sur les frappes de drones montrent pourquoi : l’Iran peut encore produire des drones mais ne peut plus produire de missiles balistiques à un rythme proche de celui d’avant-guerre. Cela ne veut pas dire que la guerre est finie, mais cette asymétrie est la marque distinctive de ce que cette campagne a accompli que les cycles précédents n’avaient pas réussi à faire. Les frappes de juin 2025 ont endommagé les installations nucléaires mais ont laissé la production de missiles, l’infrastructure navale et l’architecture de commandement des proxies de l’Iran largement intactes. Cette fois-ci, le ciblage a été exhaustif, visant non seulement les armes elles-mêmes mais aussi la base industrielle, les chaînes d’approvisionnement, la structure de commandement et les dirigeants qui ont autorisé la reconstitution après chaque cycle précédent.
Avec plus de 7 800 cibles en vingt jours, on ne tond pas le gazon — on arrache les racines.
Deuxièmement, l’environnement de soutien extérieur de l’Iran est plus restreint qu’il ne l’a jamais été. La Chine est inquiète de voir ses propres importations de pétrole via Ormuz s’effondrer, ses citoyens évacués de Téhéran et ses intérêts commerciaux directement affectés par une guerre qu’elle ne voulait pas et sur laquelle elle ne peut exercer aucune influence. Pékin s’est abstenu lors du vote de la résolution 2817 du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant les attaques de l’Iran contre les États du Golfe — c’est un signe de malaise plus que de solidarité. La Chine continuera à commercer avec Téhéran, mais son appétit pour permettre le type de réarmement stratégique qui a conduit au niveau de menace d’avant-guerre s’est affaibli.
La Russie, accaparée par sa propre guerre en Ukraine, a apporté un certain soutien à Téhéran — des composants pour les S-400, le partage de renseignements — mais elle n’a pas la capacité nécessaire pour le partenariat militaro-industriel durable dont l’Iran aurait besoin pour se reconstituer à grande échelle.
Troisièmement — et c’est là qu’à mon avis l’analogie avec l’Irak ne tient pas — les États-Unis ne tentent pas de remplacer l’État iranien. Il n’y a pas d’occupation, pas d’autorité de transition. La comparaison que Trump lui-même a établie est révélatrice : il cite la dissolution de l’armée irakienne et le déploiement de forces terrestres comme les erreurs qui ont engendré une décennie d’insurrection, et il évite explicitement ces deux options. Ce qui existe à la place, c’est un pari tacite : celui qu’une dégradation suffisamment profonde, appliquée à un régime déjà affaibli par les manifestations de janvier 2026, créera des conditions dans lesquelles les dirigeants qui succéderont estimeront que la reconstitution coûte plus cher que l’accommodation.
Avec plus de 7 800 cibles en vingt jours, on ne tond pas le gazon — on arrache les racines.
Muhanad Seloom
Cette campagne a créé une ouverture stratégique qui n’existait pas il y a trois semaines. Qu’elle aboutisse à un résultat durable ou à un nouveau cycle dépend entièrement de ce qui va se passer ensuite, de la capacité à transformer l’avantage militaire en une architecture diplomatique qui rende la reconstitution inutile plutôt que simplement difficile. La campagne a gagné le droit d’être jugée non pas sur les coûts des vingt premiers jours, mais sur ce qui sera construit, ou non, dans les mois qui suivront.
L’administration Trump doit cette architecture à la région, au public américain et aux populations de tout le Moyen-Orient qui paient cette guerre de leur vie.
Comment gagner une bataille navale ? La question posée ne se limite pas au passage de quelques pétroliers par le détroit d’Ormuz. Le défi posé par les actions iraniennes est beaucoup plus vaste et concerne la sécurité de toute une zone maritime bien plus large et complexe.
La réponse ne pourra pas venir de quelques escorteurs et de frappes limitées comme en 1987-1988. Les récents appels à l’aide de Donald Trump pour escorter des navires dans le détroit d’Ormuz — qui se transforment en injonctions mais restent sans réponse — illustrent à quel point le sujet du transport maritime a été ignoré par le président des États-Unis. Si les planificateurs du Pentagone n’ignoraient sans doute pas les risques potentiels, il est probable qu’ils ont été sciemment écartés par la Maison-Blanche tout comme par Israël.
Donald Trump espérait sans doute rééditer le « coup de Caracas » et obtenir des négociations et une transition vers un régime iranien plus accommodant après avoir éliminé le Guide suprême et les dirigeants des Gardiens de la révolution. Israël souhaite de son côté anéantir les capacités iraniennes de le menacer pour une génération. Dans les deux cas, le programme nucléaire était une cible prioritaire, tout comme le programme balistique.
Autrement dit, la question maritime n’était prioritaire ni pour Israël ni pour les États-Unis. Un angle mort immense s’est constitué — et la plus puissante force du monde ne peut pas frapper des cibles qu’on lui dit d’ignorer.
L’objet de cette étude est donc de comprendre quelle est la situation stratégique sur le plan maritime et d’envisager des pistes pour surmonter les risques qui pèsent sur l’économie mondiale et rétablir une liberté de navigation — dont nous avons besoin et que l’Iran n’a aucun droit d’entraver.
Sécuriser le Golfe : pourquoi Ormuz n’est pas le cœur du problème
Il est vrai qu’il constitue un point de passage étroit et obligé. Sa largeur d’une cinquantaine de kilomètres — dix de plus que la distance entre Calais et Douvres — ne doit cependant pas tromper. Les rails de navigation 17 ne mesurent guère plus de trois kilomètres de large et c’est par eux que transitaient tous les navires entrant ou sortant du Golfe Persique avant le début de l’intervention américaine : en moyenne une centaine de navires par jour, pour un peu plus de trois millions de tonnes de fret.
Ce chiffre moyen de cent passages par jour suggère que l’affaire ne peut, par définition, pas se résumer à l’escorte de quelques pétroliers par une poignée de navires de guerre. Là encore, les stratèges du Pentagone et de la Maison-Blanche sont peut-être tributaires d’images et de modèles mentaux hérités des années 1980 et de la précédente opposition entre l’Iran et les États-Unis autour du transport maritime.
Mais à l’époque, le trafic était limité au pétrole brut et les navires moins nombreux.
Car au-delà du trafic dans Ormuz, toute la zone de navigation environnante est critique. Et pas seulement pour le « passage » des navires de commerce, mais aussi — et surtout — pour leur destination.
Les côtes de l’Iran ne sont jamais situées très loin des rails de navigation — le plus souvent, elles en sont distantes de moins de 100 kilomètres.
Stéphane Audrand
À la différence de Gibraltar ou de Suez, le trafic qui passe Ormuz d’est en ouest est très proche de sa destination finale, le long des côtes du Golfe. Et pas seulement pour le pétrole brut. Depuis les années 2000, l’essor économique des pays de la zone a ainsi vu considérablement augmenter la production de produits raffinés. À la faveur de l’accroissement de la demande mondiale et de la désindustrialisation européenne, les pays riverains se sont équipés de raffineries qui leur permettent de valoriser leur production d’hydrocarbures. Outre le chargement du pétrole brut et du gaz naturel liquéfié, les pays du Golfe produisent avec ce pétrole des carburants raffinés — carburant d’aviation, essence, diesel —, des composés pour la plasturgie, des engrais agricoles, du soufre, de l’hélium pour les puces électroniques, etc. L’énergie bon marché locale permet aussi le développement industriel, comme par exemple la production d’aluminium.
Avec le « modèle Dubaï », l’essor du niveau de vie et le décollage industriel ont entraîné un accroissement des besoins de trafic marchand : vraquiers, porte-conteneurs et navires spécialisés charrient les biens de consommation et les denrées alimentaires et repartent avec les exportations industrielles. Le port de Jebel Ali, aux Émirats arabes unis, est ainsi le neuvième port le plus actif du monde pour les containers — derrière sept ports chinois et un port sud-coréen. Plus de 15 millions de conteneurs équivalent vingt pieds (EVP) y transitent chaque année, soit davantage qu’à Rotterdam ou Anvers.
Ces échanges maritimes massifs se doublent d’une intense activité économique en mer : les plateformes offshore se comptent par centaines dans la région et constituent autant de cibles très vulnérables à toute action hostile. Elles contraignent par ailleurs la navigation pour des raisons de sécurité.
En face de cette réalité économique d’un transport maritime massif à destination et en partance des pays riverains dans le cadre d’une intégration poussée à l’économie mondialisée, l’Iran ne représente pas une menace localisée mais systémique.
Sans entrer immédiatement dans le détail des capacités militaires iraniennes, il faut relever que les côtes de l’Iran ne sont jamais situées très loin des rails de navigation, le plus souvent à moins de 100 kilomètres. Autrement dit, le nerf de la guerre n’est pas comme on le dit parfois abstraitement de contrôler le détroit d’Ormuz — mais bien d’assurer la sécurité de navigation le long d’un rail de plus de 1500 kilomètres de long, et dans une zone maritime de plus de 200 000 kilomètres carrés, jamais située à plus de 100 kilomètres de la menace.
Cela donne tout de suite une idée de l’ampleur du problème. D’autant que la République islamique contrôle en outre plusieurs îles dans le Golfe qu’elle a militarisées — notamment Aboû Moûssa, Grande Tonb et Petite Tonb.
Doctrines iraniennes : de la pression sélective à la fermeture totale
L’Iran n’a pas intérêt à la fermeture du golfe Persique, pas plus qu’à sa transformation en champ de bataille.
Mais c’est une option à laquelle il est probablement préparé.
Le pays a besoin de pouvoir continuer d’exporter son pétrole brut, notamment vers la Chine. Pour l’Iran — comme d’ailleurs pour la Russie — le partenaire chinois est en effet incontournable pour le bon fonctionnement de l’économie nationale et de son complexe militaro-industriel. Mais l’assistance chinoise a un prix — que seul le pétrole permet de payer.
La défense maritime iranienne après Praying Mantis (1987-1988)
Le cas de référence maritime pour l’Iran est le retour d’expérience (retex) de l’opposition aux États-Unis en 1987-1988 : à l’époque, l’Iran frappait les pétroliers des monarchies du Golfe, accusées de soutenir l’Irak. Les forces iraniennes d’alors ne disposaient que de quelques grands navires et de missiles antinavires — plutôt rares — mis en œuvre par les avions de combat de la force aérienne nationale. Le pays avait néanmoins mobilisé quelques forces « asymétriques » : vedettes rapides des Gardiens de la Révolution et mines à orin de contact, dont une centaine avait été placées dans le détroit. L’opération américaine Praying Mantis, déclenchée après que la frégate Samuel Roberts eut été gravement endommagée par une mine, avait abouti à la destruction de la plupart des forces navales iraniennes classiques.
Le retex était sec et sans appel : face aux États-Unis, tenter de résister de manière symétrique était peine perdue. Sans renoncer totalement aux forces navales classiques, il fallait construire « autre chose » pour pouvoir agir dans le Golfe et disposer d’options stratégiques.
Ces options peuvent se résumer à une gradation simple : « dissuader », « faire pression de manière sélective » et « punir ».
Face à la menace américaine, espérer une victoire militaire est illusoire. Situé à des milliers de kilomètres, le sanctuaire national des États-Unis n’est guère vulnérable qu’à des actes terroristes isolés. En revanche, depuis les années 1950 le pays est — certes en partie seulement — le « protecteur » de la stabilité régionale et, au-delà, le champion de la liberté de navigation.
En frappant ses voisins — même s’ils ne sont pas impliqués dans l’attaque israélo-américaine — l’Iran teste donc le rôle de protecteur des États-Unis et, au-delà, la solidité du système économique mondial. Dans tous les cas, ce que la République islamique pourrait obtenir de plus significatif serait l’arrêt des bombardements américains sans que le régime n’ait chuté.
Or même si les destructions sont considérables et le potentiel militaire du pays entamé, tout autre résultat qu’une chute du régime pourra être présenté par Téhéran comme une victoire.
Comprendre la tactique de la pression sélective avant la punition massive
La dissuasion ayant échoué, l’Iran est désormais en train de mettre en œuvre la pression sélective : le régime joue sur les vulnérabilités de ses voisins et du système économique mondial pour faire pression sur Donald Trump — mais sans atteindre un seuil qui lui serait dommageable et entraînerait contre lui une coalition renforçant les États-Unis.
C’est pour cette raison que le pays n’a pas pour l’heure entrepris un minage massif du détroit d’Ormuz. Comme nous l’expliquions dans ces pages, les mines marines sont peu discriminantes. Si certaines peuvent faire la différence entre un pétrolier et un petit navire, elles ne peuvent connaître le pavillon du navire qu’elles détectent — pavillon qui, on le sait, change par ailleurs très facilement. Si l’Iran mine le détroit, il se coupe donc du monde lui aussi, dans la mesure où l’essentiel de ses exportations de pétrole brut part de l’île de Kharg, située au fond du Golfe, seule infrastructure iranienne capable de recharger les plus grands pétroliers et d’assurer les départs vers l’Asie.
C’est pourquoi, pour l’heure, l’Iran frappe de manière sélective.
L’Iran teste le rôle de protecteur des États-Unis et, au-delà, la solidité du système économique mondial.
Stéphane Audrand
Ses frappes initiales et ses menaces dans le Golfe ont suffi à crisper les principaux acteurs du transport maritime mondial : armateurs, assureurs et réassureurs sont dissuadés et l’Iran a effectivement fait cesser le trafic normal, qui est passé d’environ 100 à 3 à 5 passages par jour. Actuellement plus de 240 navires sont bloqués dans le Golfe. Les passages semblent négociés et sont déclarés « ouverts » à un petit nombre de pays réputés amicaux (Inde, Pakistan, Chine, Russie, Turquie).
Bien que l’Iran annonce que le détroit n’est fermé que pour « les États-Unis, Israël et leurs alliés », il ne fait pas de doute que l’ensemble du Golfe est sous la menace des forces iraniennes. Cette stratégie de pression s’accompagne de frappes sur les navires et sur les infrastructures industrielles régionales, et notamment des pipelines qui pourraient permettre de contourner Ormuz. L’Iran utilise donc une forme d’escalade contrôlée, en espérant que les pressions économiques vont s’accumuler sur Washington pour faire plier Trump.
Face à la perspective d’une prise de l’île de Kharg par les forces américaines — hypothèse que semble confirmer l’envoi dans la région d’une marine amphibious unit et la mise en alerte de la 82e division aéroportée — l’Iran pourrait passer à la dernière option : la punition massive. En effet, si les exportations de pétrole brut du pays cessent faute de terminal, l’Iran n’aura plus grand intérêt à maintenir le détroit ouvert ni à respecter les infrastructures pétrolières de ses voisins — pas plus que les stations de dessalement d’eau de mer.
Or si son potentiel balistique semble sérieusement érodé, la plus grande incertitude demeure sur ses forces de drones et ses capacités navales.
Les forces iraniennes comme techno-guérilla décentralisée
Depuis 1988, l’Iran a construit un ensemble de forces côtières, navales et aériennes, qui lui permettent d’exercer les options stratégiques mentionnées avec une certaine résilience.
Comme on le sait, l’effort de défense du pays repose sur une dualité de forces : d’un côté les forces armées « régulières » (armée, aviation, marine, forces antiaériennes) et de l’autre les « Gardiens de la Révolution » (Pasdaran) qui sont le bras armé du régime et bénéficient des meilleurs systèmes et des priorités de financement.
La force létale de la « poussière navale » iranienne
En 2007, le pays a réorganisé en profondeur son dispositif naval : la Marine iranienne se charge des eaux libres « à l’est d’Ormuz » (l’Océan Indien) et de la mer Caspienne. Les Gardiens sont quant à eux en charge de tout le Golfe Persique, dans le cadre d’une stratégie globale de projection de puissance. Si la Marine se charge d’un spectre de missions « classiques » — protection des eaux territoriales, police des pêches, lutte contre les trafics… — les Gardiens sont maîtres des opérations asymétriques intégrées.
Les capacités développées s’inscrivent dans la stratégie régionale plus large d’action iranienne, qui reposait jusqu’en 2023 sur les groupes armés « proches » (milices en Irak, Hezbollah, Hamas, plus récemment Houthis), sur l’arsenal balistique et dronisé et sur l’instrumentalisation du programme nucléaire. Depuis le 7 octobre 2023, ces capacités ont été méthodiquement entamées par Israël avec le soutien américain. Les capacités d’action dans les espaces maritimes font partie des dernières « cartes » de Téhéran.
Les Gardiens disposent en effet dans le Golfe d’une force pléthorique, à base de petites et très petites unités navales : entre 150 et 300 patrouilleurs de plus de 10 tonnes et plusieurs centaines de tonnage inférieur. Si la Marine iranienne conserve une poignée de corvettes et de frégates, les Gardiens ont quant à eux misé sur des moyens navals allant « du jet-ski au go-fast ». C’est ce qu’on appelle souvent en stratégie militaire — non sans mépris — la « poussière navale ». Le bénéfice de la position géographique iranienne est à cet égard évident : au-delà de la quinzaine de bases navales connues — de la frontière pakistanaise à l’Irak — le pays dispose de plus d’une centaine de ports (en majorité à l’ouest d’Ormuz) et d’un nombre incalculable de criques dans lesquelles dissimuler de petites unités.
Les Gardiens sont aussi très bien formés aux tactiques dites d’« essaims » pour saturer une éventuelle cible navale avec détermination, en combinant vecteurs pilotés et drones, à la surface et dans les airs. Si chaque unité n’emporte le plus souvent qu’un armement très léger — à base de lance-roquettes, de petits missiles ou encore de mines magnétiques pouvant être collées à la coque des navires à harceler — leur nombre peut produire des effets significatifs dans des eaux resserrées, surtout face à un trafic dense.
En outre, le pays dispose de patrouilleurs de moins de 20 tonnes armés de missiles antinavires. S’ils auraient besoin de relais pour l’acquisition de cibles, ils pourraient néanmoins lancer des attaques saturantes contre des navires de guerre occidentaux. En plus d’être une force d’attaque, ils sont aussi les « yeux » de la force et peuvent transmettre des coordonnées pour l’engagement de cibles en mer depuis la terre. Les bombardements américains ont certes sans doute détruit de nombreux patrouilleurs, mais le nombre et la longueur de la côte suggèrent que la majorité est, après trois semaines de conflit, encore opérationnelle.
Enfin, sous la surface, la Marine iranienne disposait avant le conflit actuel de trois sous-marins d’origine russe de classe Kilo dont un seul était réputé opérationnel, d’une douzaine de plus petits sous-marins nationaux et d’un sous-marin classe « Fateh » annoncé comme détruit par les États-Unis (trois autres unités seraient en construction). Si de tels sous-marins seraient désavantagés face à des navires de guerre modernes, ils pourraient se livrer à des opérations de minage offensif discret, dans le détroit mais aussi dans les rails de navigation du Golfe.
Les capacités d’action dans les espaces maritimes font partie des dernières « cartes » de Téhéran.
Stéphane Audrand
Mines, drones, missiles : l’Iran a de quoi mener la guerre des côtes
Au-delà de ces capacités d’action purement navales, le pays dispose d’un arsenal conséquent de batteries de missiles antinavires basés à terre.
L’intérêt et la capacité de ces missiles sont connus de longue date : la corvette israélienne Hanit avait été touchée en 2006 par un missile iranien Kowsar dérivé du C-701 chinois tiré depuis la terre par le Hezbollah. L’Iran dispose sans doute de plusieurs centaines de missiles antinavires, pour la plupart « conventionnels » (de croisière, plus ou moins rase-vagues) mais aussi, pour certains, balistiques. Le pays a prétendu disposer de missiles balistiques antinavires manœuvrants — sans doute à capteurs optiques — même si à ce stade, au-delà de la propagande, leur emploi opérationnel n’est pas confirmé. Cet arsenal déjà pléthorique est complété par plusieurs milliers de drones aériens en tous genres, aptes à frapper des navires en marche, des installations portuaires ainsi que des plateformes offshore.
L’Iran a beaucoup misé sur la dronisation et, en plus des drones aériens, il dispose de drones de surface et de drones sous-marins. Les drones de surface présentent le double avantage d’être plus petits encore que les patrouilleurs et de ne pas exposer de personnel. Utilisables pour la reconnaissance comme pour l’attaque, les drones téléopérés peuvent être brouillés et leur lenteur rend possible de les engager relativement facilement avec des canons automatiques ou des hélicoptères. Encore faut-il pouvoir, dans la durée, faire face au nombre. Dans la phase actuelle, la possibilité de livraison par la Russie ou la Chine de drones à fibre optique ne pouvant être brouillés existe. Toutefois, la plupart des modèles seraient limités en portée et l’utilisation de la fibre en mer pose des questions techniques complexes.
Enfin, pour porter la guerre sous la surface, l’Iran disposerait d’environ 5000 à 6000 mines, pour majorité des mines de contact. Elles peuvent être disséminées par n’importe quelle petite embarcation civile ou militaire et il semble peu probable que ses adversaires soient en mesure de détruire tous les chalutiers civils iraniens.
Le premier rôle de ce stock de mines est dissuasif : si l’Iran mouille des mines dans ses eaux, il compliquera considérablement tout débarquement ou toute approche de ses côtes par des navires occidentaux. En février 2022, le minage des côtes ukrainiennes avait fait fuir le transport maritime mais surtout dissuadé la marine russe de débarquer. Dans le détroit d’Ormuz et plus largement dans le Golfe, le minage constitue un moyen de pression remarquablement efficace sur les acteurs du transport maritime. Cette option est toutefois « terminale » : mise en œuvre, elle n’aurait guère d’intérêt que pour punir l’adversaire — par exemple si les États-Unis prenaient le contrôle de l’île de Kharg.
Faire face en mer : comment gagner la bataille du Golfe ?
Au fond, la situation dans laquelle se trouvent les forces en présence est assez classique : un conflit littoral opposant une force côtière à une force hauturière, dans le cadre de la protection du transport maritime et d’infrastructures portuaires.
De nombreux conflits peuvent fournir un éclairage et des précédents : les opérations en mer Noire depuis 2022 et les opérations de sécurité maritime de 1988 dans le Golfe bien entendu, mais aussi les opérations britanniques en Méditerranée pour ravitailler Malte de 1940 à 1942 ou pour tenter (sans succès) de s’emparer de l’archipel du Dodécanèse en 1943. Certaines opérations de la guerre du Pacifique peuvent également fournir des éléments de retex, notamment l’utilisation d’armes asymétriques par la Marine impériale japonaise — sous-marins de poche, kamikazes, etc.
Reconnaissons d’emblée que la solution visant à escorter des navires marchands par des navires de combat occidentaux isolés — même sous protection aérienne — ne suffira pas. Le problème est plus vaste et l’exposition inconsidérée de frégates occidentales dans le détroit pourrait même se solder par une destruction spectaculaire d’un grand bâtiment de combat européen ou américain — ce qui serait bien sûr une forme de victoire politique de la part des Gardiens, sans commune mesure avec le bénéfice attendu.
La première approche, évidente mais peu probable, reste de négocier la fin du conflit.
Malheureusement Donald Trump ne semble pas très sensible aux arguments rationnels pour l’heure, et rien ne permet en outre d’être certain que l’Iran cessera toute menace sur le transport maritime et ses voisins en cas d’arrêt des bombardements : la décapitation du régime a porté au pouvoir une frange plus radicale qui pourrait vouloir « punir » longtemps ses voisins du Golfe et se venger de la destruction de son potentiel militaire en plongeant une partie de l’économie mondiale dans la crise.
Quelles options reste-t-il alors ?
Sécuriser la navigation dans le détroit d’Ormuz et le Golfe ne passe pas « que » par des convois. C’est même sans doute la dernière étape d’une opération à monter.
Du point de vue européen, la prise de risque devra forcément être limitée et les options coordonnées avec les pays riverains d’abord, les grands acteurs du transport maritime ensuite, et enfin les États-Unis qui ne peuvent être ignorés quand bien même l’on ne souhaiterait pas s’y associer formellement. Ces limites politiques impliquent qu’il sera dans un premier temps difficile pour des forces européennes sans mandat international légitime d’envisager des frappes sur l’Iran. Toutefois, plusieurs actions peuvent être envisagées :
Surveiller les mers
La première action à entreprendre relève de la surveillance maritime.
Sur la base de ce qui a été fait en quelques semaines par l’OTAN en mer Baltique (« Task Force X »), une force de drones navals co-financée par les pays riverains et l’Union pourrait permettre de disposer d’une vision claire et « au raz des vagues » de l’activité en mer, sans exposer de personnels militaires européens pour son établissement.
Bien entendu, ces drones devraient être protégés, soit par d’autres drones armés — achetés à l’Ukraine ? — soit par des patrouilles aériennes et/ou des batteries côtières.
La solution visant à escorter des navires marchands par des navires de combat occidentaux isolés — même sous protection aérienne — ne suffira pas.
Stéphane Audrand
Militariser le détroit
L’installation de plateformes offshore « militarisées » dans tout le rail maritime — lorsque c’est possible sur le plan géographique — avec des équipages issus des pays riverains, serait de nature à fournir des points d’appui permanents et dissuasifs. Leur armement devrait être constitué principalement d’affûts de canons automatiques téléopérés, de quelques missiles et de rampes de lancement de drones — l’idée étant qu’ils puissent à la fois se défendre contre les patrouilleurs des Gardiens à courte distance, mais aussi utiliser des drones, munitions télé opérées et autres moyens « low cost » pour frapper les forces iraniennes en mer.
Il s’agit toutefois d’une option de plus long terme, complémentaire d’une force navale dronisée de surveillance.
Prendre les îles des Iraniens
La prise des trois îles détenues par l’Iran dans le détroit semble assez logique, même si elle constitue une escalade significative.
Depuis leur capture unilatérale par Téhéran en 1971, elles sont revendiquées par un partenaire des Occidentaux : les Émirats. Les Émiratis possèdent une trentaine d’engins de débarquement et pourraient s’en emparer, ce qui constituerait une forme de « rétorsion » face aux tirs iraniens qui pourrait être rendue acceptable pour les Européens. Si les Émirats ne peuvent être persuadés de s’emparer des îles, une action américaine y serait bien plus souhaitable et légitime que la capture de l’île de Kharg. Dans tous les cas, elle priverait l’Iran de bases dans le détroit qui lui permettent de surveiller le trafic maritime et de l’attaquer à courte distance.
Mobiliser préventivement des démineurs
En cas de minage de la zone maritime par l’Iran, il importe de disposer de moyens de déminage pouvant être engagés en zone de conflit, sous la menace potentielle des forces navales iraniennes.
Cela exclut a priori les chasseurs de mines « classiques » occidentaux (CMT, Avenger et autres) et plaide plutôt pour la constitution d’une force de drones de déminage comme ceux proposés par l’entreprise française Exail. La France et le Royaume-Uni disposent, grâce au programme SLAMF, d’une avance notable dans le déminage robotisé depuis la côte. Avec le soutien des pays riverains et sous la protection de la défense aérienne locale, une force européenne de surveillance des mines serait parfaitement légitime et pourrait en outre être largement cofinancée, y compris par les assureurs maritimes.
Armer les navires commerciaux : l’assurance ultime en mer
L’armement des navires marchands est une problématique ancienne et qui pose de très nombreuses questions — cadre légal, loyauté des équipages, exposition des personnels aux rétorsions, assurance, etc. Courant avant la déclaration de Paris de 1856, l’armement des navires civils est devenu très rare en dehors des conflits mondiaux.
L’idée est que les marins civils ne sont pas des combattants et que leur sécurité incombe aux flottes de guerre. Mais l’autodéfense reste possible et a déjà été organisée, notamment face à la piraterie dans l’océan Indien. L’installation de modules défensifs automatisés a déjà été envisagée et testée : des armes téléopérées en container peuvent ainsi être « branchées » sur le pont d’un navire marchand, sans que l’équipage ne participe à leur mise en œuvre — qui peut être assurée soit de manière automatique, soit par un navire de guerre déporté ou un aéronef via une liaison tactique.
Si cette solution ne doit pas être la première approche ni devenir la norme en mer, elle pourrait être envisagée comme une forme d’assurance ultime dans certaines circonstances.
L’escorte par une force de combat littorale en dernier recours
L’escorte des navires de transport doit s’organiser de préférence le long d’un rail et non en convois.
Ces derniers surchargent en effet les infrastructures portuaires et, s’ils permettent une concentration des moyens militaires, ils constituent aussi des groupes de cibles. Si on souhaite rétablir le flux de 100 navires par jour — soit environ un toutes les demi-heures dans chaque sens — il faut penser en termes de flux de navires plutôt que de stock.
Cela suggère une couverture plutôt aérienne que navale de proximité, à base de drones et d’aéronefs de combat capables de répondre en quelques minutes à toute menace. Or si entrer avec une force navale occidentale dans le Golfe semble tentant en termes de démonstration de force, cela reste extrêmement risqué en termes d’exposition — pour un bénéfice opérationnel douteux. Pour l’escorte rapprochée, la logique plaide donc plutôt pour une force de combat littorale composée de patrouilleurs de petite taille munis de mitrailleuses et canons, et si possible armés par les pays riverains.
Leur construction aux normes civiles pourrait être confiée à un nombre important de chantiers navals, sur la base d’un design simple. Dans l’urgence, la réquisition et l’armement de navires civils est possible.
La puissance se désinhibe sur le plan idéologique. Mais paradoxalement, les nouvelles technologies contribuent à en restreindre les effets.
Stéphane Audrand
Frapper les capacités iraniennes
À relativement court terme, la question de la frappe des capacités iraniennes se pose. Malgré leur caractère pléthorique, les forces des Gardiens ne sont pas invulnérables à la destruction.
Si les États-Unis détruisent chantiers navals et usines de drones, le « flux » de moyens navals iraniens finira par se tarir. Si les Européens ne peuvent pas, a priori, envisager de campagne de frappes de l’Iran sans contrevenir à leurs positionnements diplomatiques depuis le début des opérations, ils pourraient toutefois envisager des actions en « légitime défense immédiate » au cas où un navire marchand battant pavillon d’un des États de l’Union serait frappé par l’Iran. Dans tous les cas, démontrer que les Européens disposent de capacités de décision et d’action autonome — en Europe et dans le reste du monde — reste un impératif aussi bien politique que militaire.
Mobilisation industrielle et adaptation économique
Enfin, la mobilisation industrielle et l’adaptation économique ne doivent pas être négligées.
Cette crise pourrait durer : les pénuries de matières premières et d’énergie doivent être abordées avec à la fois une vision de court terme — « amortir et survivre » — et une vision de plus long terme — « diversifier et relocaliser ». Sur le plan de l’industrie de défense, la pénurie de missiles antiaériens américains et désormais français montre que, malgré plusieurs années de conflit en Ukraine, le réarmement occidental se heurte à un mur industriel que nous ne parviendrons pas franchir en augmentant simplement les dépenses. Il faut repenser notre approche industrielle, pour concilier une production de pointe toujours indispensable et production de masse à coût abordable — devenue tout aussi nécessaire.
Les limites de l’opération spéciale américaine : pour se défendre, le Golfe devra revoir sa stratégie
La crise du Golfe pourrait s’éterniser.
Elle constitue le prototype des conflits du siècle où nous vivons : la déstabilisation d’une zone géographique par l’action de perturbateurs stratégiques qui profitent d’un avantage militaire pour tenter de surmonter des blocages politiques de longue date, entraînant des conséquences économiques considérables au-delà de la zone géographique concernée et qui se retrouvent confrontés à des forces asymétriques qui rendent le conflit plus long, plus incertain et plus coûteux.
La puissance se désinhibe sur le plan idéologique. Mais paradoxalement, les nouvelles technologies contribuent à en restreindre les effets.
Pour les Européens, cette situation impose de sortir des vieilles logiques politiques et militaires des années 1990 et d’aller vers des modes d’action plus agiles. Ce sera la seule manière de défendre durablement leurs intérêts et leurs partenaires.
Pour les pays du Golfe, il faut admettre que le pari qui consistait à se reposer sur les États-Unis pour se tenir à l’écart des conflits du monde et à fonder une prospérité sur la base d’une stabilité tranquille et accueillante a échoué. Le développement d’un partenariat avec les pays européens constitue une opportunité de reconstruire une stratégie de sécurité défensive et légitime — plus indépendante et plus efficace.