03.06.2026 à 16:55
Description Au Poste : « Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna »

03.06.2026 à 16:55
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03.06.2026 à 16:17
Le biopic musical est-il un genre réactionnaire ?
Sorti en avril 2026, Michael d’Antoine Fuqua cumule 788 millions de dollars au box-office mondial, des critiques assassines et une curiosité de production : le scénario original abordait les accusations d’abus sexuels sur enfants qui ont traversé la fin de vie de Michael Jackson. Il a été intégralement retourné pour les effacer. C’est le biopic […]
Sorti en avril 2026, Michael d’Antoine Fuqua cumule 788 millions de dollars au box-office mondial, des critiques assassines et une curiosité de production : le scénario original abordait les accusations d’abus sexuels sur enfants qui ont traversé la fin de vie de Michael Jackson. Il a été intégralement retourné pour les effacer. C’est le biopic parfait et c’est exactement le problème.
Pour faire un biopic musical, il faut d’abord acheter les droits des chansons. Et pour acheter les droits, il faut s’entendre avec l’estate (l’ensemble des ayants droit qui gèrent le patrimoine artistique et financier d’un artiste décédé : héritiers, exécuteurs testamentaires, avocats du catalogue). Ce détail logistique, qu’on présente comme une contrainte technique, est en réalité un conflit d’intérêt structurel qui oriente tout ce qui suit : la narration, les zones d’ombre, ce qu’on montre et surtout ce qu’on tait. Concernant Michael John Branca, l’avocat historique de Michael Jackson et co-gestionnaire de son estate, est coproducteur du film. Graham King, le producteur exécutif, est le même homme qui avait déjà produit Bohemian Rhapsody avec la bénédiction des membres survivants de Queen. Le résultat, dans les deux cas, est le même : un film qui ressemble à un biopic mais qui fonctionne comme un catalogue. Les chansons sont là, les anecdotes de genèse de Thriller sont là, la scénographie est là. Ce qui n’est pas là, c’est tout ce qui dérangerait les personnes qui ont signé les chèques.
Le genre lui-même a une grammaire, un schéma narratif si répété qu’il est devenu invisible à force d’être universel. Le schéma est tellement répété qu’on pourrait demander à ChatGPT de l’écrire : enfance difficile, talent qui éclot malgré tout, ascension fulgurante, descente aux enfers, rédemption du type réconciliation familiale ou mort qui transforme rétrospectivement toute la vie en tragédie noble. Ce schéma a un nom en narratologie : c’est le monomythe, le voyage du héros décrit par Joseph Campbell, et il s’applique aux super-héros comme aux artistes morts. Ce que ce schéma fait très bien, c’est de réduire toute existence à ses dimensions individuelles et psychologiques. Ce qu’il ne fait jamais, structurellement, c’est situer cette existence dans ses conditions matérielles : l’industrie musicale, les contrats d’exclusivité signés à l’adolescence, le racisme et le sexisme du showbiz, la manière dont le marché broie les corps qu’il a lui-même fabriqués. La souffrance du génie devient une épreuve initiatique individuelle, comprenez qu’elle ne serait jamais interrogée sur sa systémicité.
Ce que le biopic produit, au bout du compte, c’est une figure christique. La star qui souffre, qui transcende, qui nous donne sa musique comme elle nous donne sa vie, et elle meurt, souvent au bon moment narratif. Ce que cette structure dit aux spectateurs c’est que la grandeur est une affaire personnelle, que les grands artistes sont nés comme ça, que leurs souffrances étaient le prix de leur génie et non le résultat d’une industrie prédatrice. Elle efface par la même occasion celles et ceux qui ont été broyés sans en devenir des légendes, les milliers d’artistes signés, exploités et abandonnés dont personne ne fera jamais de biopic parce qu’ils n’ont pas eu le bon trauma au bon moment.
Sur Michael, le scénario original de John Logan comportait un troisième acte centré sur les accusations de Jordan Chandler, treize ans en 1993, dont le père avait porté plainte pour abus sexuels sur mineur. L’affaire s’était conclue par un règlement financier (les chiffres varient selon les sources entre 20 et 25 millions de dollars) assorti d’une clause interdisant toute dramatisation des Chandler dans un film. L’estate de Jackson, géré par l’avocat John Branca lui-même coproducteur du film, a relu et approuvé le scénario sans se remémorer cette clause. C’est un article du Financial Times de septembre 2024, révélant que l’estate avait versé des paiements à cinq autres accusateurs après la sortie de Leaving Neverland en 2019, qui a mis la puce à l’oreille, et la clause a été rappelée en catastrophe alors que le film était en post-production. Le troisième acte a été intégralement retourné pour un coût estimé par Puck News à 50 millions de dollars supplémentaires. Ce qui est affreux, c’est que le script de Logan ne penchait pas pour les victimes : selon Puck, il présentait déjà les accusations Chandler comme une tentative d’extorsion. Même ça, c’était trop.
Ce qui rend le cas MJ particulièrement inconfortable à traiter, c’est qu’il oblige à tenir ensemble deux vérités qui ne s’annulent pas. Michael Jackson a très probablement été un enfant abusé : par son père, par une industrie qui l’a transformé en produit avant qu’il soit pubère, par une célébrité qui lui a retiré toute possibilité de développement affectif et sexuel ordinaire. Et Michael Jackson est très probablement un homme qui a abusé d’enfants. Ces deux choses coexistent. L’une n’efface pas l’autre, elle l’explique peut-être en partie, et c’est précisément pour ça qu’une fiction honnête sur sa vie serait dérangeante, non pas parce qu’elle parlerait de pédocriminalité, mais parce qu’elle obligerait à regarder comment on fabrique des prédateurs sexuels, quel rôle l’industrie y joue, et pourquoi on a collectivement choisi de regarder ailleurs pendant des décennies. Michael choisit de n’en montrer qu’un tiers, l’enfant battu, pas l’adulte qui abuse, et produit une victime sans bourreaux et un génie sans ombres. On peut parler de mensonge sélectif à mon sens.
Quelques films ont prouvé qu’on pouvait faire autrement : Love & Mercy (2014) en montrant l’industrie comme machine de contrôle plutôt qu’en célébrant le génie de Brian Wilson, Walk Hard (2007) en ridiculisant si méthodiquement les conventions du genre qu’il en révèle la nature idéologique. Mais pour chaque contre-exemple, il y a dix Bohemian Rhapsody Rocketman (2019) transforme Elton John en figure christique dont l’homosexualité est un traumatisme à surmonter plutôt qu’une existence à habiter, Back to Black (2023) réduit Amy Winehouse à ses addictions et à ses hommes toxiques sans jamais regarder l’industrie qui l’a laissée mourir en direct, Elvis (Baz Luhrmann, 2022) fait du racisme culturel subi par Presley un ressort dramatique personnel tout en évacuant soigneusement la question de ce qu’il a pris aux artistes noirs sans jamais leur rendre, et passe sous silence sa relation avec Priscilla, rencontrée à 14 ans alors qu’il en avait 24, réduite dans le film à une silhouette décorative. Priscilla (Sofia Coppola, 2023) tente de corriger le tir en lui rendant un point de vue, mais reste curieusement tiède sur ce que cette relation avait de fondamentalement prédatrice, préférant l’esthétique mélancolique à l’analyse. Dans les trois cas, le monomythe campbellien fait le même travail : il absorbe ce qui était une structure d’exploitation pour en faire le décor d’un destin individuel. C’est sa fonction idéologique centrale, il ne peut pas représenter les systèmes, seulement les héros.
Ce que le cinéma a compris bien avant les biopics musicaux, c’est que raconter une vie n’oblige pas à lui donner un sens. Barry Lyndon (Kubrick, 1975) est peut-être la démonstration la plus cruelle de ce que le schéma campbellien a de fondamentalement mensonger : Barry monte, Barry tombe, et Kubrick nous annonce le dénouement avec une neutralité de greffier avant même que ça arrive, comme pour dire qu’aucun de ces événements ne produit de signification particulière, qu’une vie n’est pas une fable et que chercher la morale est une activité pour les naïfs. On n’a même pas la satisfaction morale du Rise and Fall (la structure narrative classique où la chute du personnage vient « punir » son ambition et restaurer un ordre moral :Scarface (De Palma) , Citizen Kane Citizen Kane, le mythe d’Icare etc.). Le truc dure trois heures et laisse le spectateur face à un sentiment rare au cinéma : rien ne s’est résolu, personne n’a appris quoi que ce soit, rentrez chez vous, y’a plus rien à voir. En 2010, The Social Network (David Fincher) essaye quelque chose de différent mais d’aussi radical avec la figure du “génie” (petit malin si on me demande). Le film s’ouvre sur une scène de rupture amoureuse : Zuckerberg et sa petite amie dans un bar, une conversation qui déraille, et le moment où on comprend que ce qui se joue là n’est pas une incompatibilité de caractères mais un rapport de classe, il la méprise parce qu’elle est inscrite dans une université d’État, pas à Harvard. C’est la première chose que Fincher nous dit sur son personnage, avant qu’on évoque le moindre algorithme : ce type est un snob, et son génie est indissociable de sa manière de hiérarchiser les gens. La suite du film ne fait que confirmer ce cadrage. Il y a cette scène où, après la rupture, Zuckerberg rentre chez lui et crée FaceMash, un site qui permet de comparer les photos de filles du campus pour voter pour la plus jolie, site construit en une nuit, dans un état de rage froide, à partir des bases de données qu’il pirate. La scène est brillante parce qu’elle ne juge pas : elle montre simplement comment le produit technologique qui deviendra Facebook est né d’un mépris des femmes transformé en code. Tout le film se déroule dans un cadre de déposition judiciaire qui dit d’emblée : cette histoire finit mal, même si l’argent est là. La structure campbellienne est là en apparence, l’ascension, la trahison des associés, la solitude finale, mais elle est vidée de son contenu émotionnel. Le génie n’est pas une récompense c’est un logiciel (hahaha) produit par des biais d’exploitation et de domination.
Enfin, je ne peux que vous recommander The Hours de Stephen Daldry, sorti en 2002, qui est peut-être la réponse la plus intéressante à nos questionnements : il part de Virginia Woolf, une femme, une autrice mais refuse de la laisser être seule dans son génie. La structure du film multiplie son intériorité à travers deux autres femmes dans deux autres époques, montrant que ce qu’elle a vécu et écrit n’appartient pas à son biopic personnel mais à une expérience collective de la contrainte et du désir d’exister autrement. C’est une transmission. Ces trois films posent chacun la même question que le biopic musical refuse obstinément : et si une vie ne voulait rien dire ? Et si le génie n’était pas une essence mais une circonstance ? Et si ce qui comptait n’était pas l’individu mais tout ce qui le traverse ?
Il y a quelque chose de vertigineux à regarder Michael cartonner au box-office pendant que Wade Robson et James Safechuck attendent encore leur procès. 788 millions de dollars. Les droits musicaux sécurisés pour une décennie. Et les victimes présumées reléguées à l’unique espace que l’industrie leur a concédé : les documentaires mal distribués et les fils de discussion sur les réseaux sociaux. Le biopic décide quelles vies méritent d’exister, dans quel sens, et au profit de qui. C’est pour ça qu’il est réactionnaire, pas parce qu’il serait de droite au sens partisan du terme, mais parce qu’il produit systématiquement un récit du monde où les structures n’existent pas, où la souffrance est individuelle, où le génie tombe du ciel et où les victimes collatérales sont le prix acceptable d’une grande carrière. Un genre qui, à chaque nouveau film, rejoue la même scène : l’industrie qui se représente elle-même en train de pleurer sur ceux qu’elle a broyés, et qui s’en sort grandie. Bref, Joseph Campbell comme on disait.
02.06.2026 à 14:20
Pourquoi se fait-on tunneliser ? (Et comment s’en sortir ?)
“Se prendre un tunnel”, “se faire tunneliser”, … L’expression dit bien la sensation d’être prisonnier du flot de paroles ininterrompu d’un interlocuteur qui monopolise l’échange jusqu’à pomper tout votre élan vital. Derrière cette logorrhée souvent centrée sur soi et répétitive, se cache une expérience relationnelle marquée par un profond sentiment de non-considération pour qui la […]
“Se prendre un tunnel”, “se faire tunneliser”, … L’expression dit bien la sensation d’être prisonnier du flot de paroles ininterrompu d’un interlocuteur qui monopolise l’échange jusqu’à pomper tout votre élan vital. Derrière cette logorrhée souvent centrée sur soi et répétitive, se cache une expérience relationnelle marquée par un profond sentiment de non-considération pour qui la subit. Fréquente dans les environnements professionnels, notamment là où les rapports d’expertise et de hiérarchie structurent la parole, cette “tunnelisation” procède également de biais liés au statut social ou au genre. Et puis, il y a aussi les tunnels du quotidiens (lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble,…) qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent en nous la même sensation d’accablement. Et si on éclairait ensemble le tunnel ?
Lundi, 9h15, salle polyvalente, réunion de service. Vos collègues prennent place autour de la table. Les corps sont en réunion, les esprits sont encore en week-end. Les biscuits dans la panière sont mangés machinalement — ils sont écoeurants, mais disparaissent quand même. Ce n’est pas de la faim, c’est de l’ennui. On débute par l’ordre du jour. Rapidement, les échanges patinent et s’enlisent. Constatant que tout ça ne va nulle part, vous sortez de votre demi-sommeil et prenez la parole, non pour sauver cette réunion (quelle idée !), mais pour retarder votre délitement mental en ramenant un peu de concret : “Peut-être qu’on pourrait aborder ça autrement… en faisant un lien avec untel…” Mais votre intervention sera vite balayée. Vous espériez du concret ? C’était sans compter sur Philippe, cadre référent exécutif de proximité. Jusqu’ici silencieux, l’air grave et occupé à observer les autres participants comme un documentaire animalier, il interrompt votre phrase d’un bruit de gorge réprobateur. Il prend la parole, c’est son moment… et toujours la même rengaine. Il n’a clairement rien suivi mais veut quand même apporter ses lumières. Épisode n° 842 : Philippe enclenche le mode monologue, grands détours assurés ! Son discours est confus, la question centrale est diluée dans des considérations dont tout le monde se fout, le tout est agrémenté de réflexions personnelles et même d’une citation de Jacques Brel. Ce n’est jamais un dialogue. Auto-érotisé par sa propre voix, Phil fait les questions, les réponses et ne laisse AUCUNE place aux autres. Vous voyez la scène basculer dans le grand n’importe quoi, Philou est en train de vous tunneliser. Le fuseau horaire de l’ennui est officiellement dépassé. Bonus : votre mâchoire se crispe, vous promettant une belle semaine de douleurs cervicales. Et en plus, y’a plus de biscuit.
Dans le monde du travail, nous sommes nombreux·ses à en faire le constat : les personnes occupant une position sociale et/ou hiérarchique élevée, ou reconnue socialement pour leur expérience, ont davantage tendance à interrompre, parler plus longtemps ou imposer les sujets de discussion. Parce qu’elles sont perçues socialement comme des personnes “qui savent”, leur parole apparaît plus légitime et s’exprime avec plus d’assurance. Le tunnel verbal n’est pas qu’un problème de personnalité ou de communication ; il constitue une façon ordinaire d’exercer une domination par la parole. À travers les monologues imposés, l’absence de réciprocité dans les échanges ou l’invalidation de l’interlocuteur·ice, la parole circule uniquement du haut vers le bas et le message implicite est : “Je parle, tu écoutes”.
Au contraire, les personnes occupant des positions subalternes intériorisent l’idée qu’il est très risqué de contester ou d’interrompre la hiérarchie. Ces croyances fonctionnent comme des règles d’autocensure. Beaucoup de travailleur·euse·s supposent d’avance que le silence est plus sûr. Il existe plusieurs croyances récurrentes qui freinent la libre expression des salarié·e·s : parler sans solution complète serait irresponsable ; contester un supérieur pourrait nuire à notre parcours professionnel ; exprimer un problème risquerait d’être perçu comme de la critique ; passer outre son manager serait une faute grave ; pointer des difficultés en public ferait perdre la face au chef,… Ces croyances sont souvent renforcées par les structures du monde du travail. Plus une organisation est verticale et valorise implicitement l’obéissance, la loyauté ou la maîtrise émotionnelle, plus les salarié·e·s apprennent qu’il vaut mieux se taire que prendre le risque d’être perçus comme perturbateurs. Il faut rajouter à cela la grande précarisation des travailleur·euse·s qui contribue à renforcer la docilité en créant des conditions d’incertitude et de dépendance qui limitent nos capacités de contestation. Un contrat d’intérim, un CDD ou un renouvellement en attente conditionnent souvent notre prise de parole. Faut-il la ramener au risque de se faire dégager ? Résultat : même face à un monologue totalement absurde et déconnecté, les gens se taisent. Ce silence finit par renforcer le comportement du supérieur. Moins il est contredit, plus il se sent légitime à monopoliser la parole.
Notons que ce type de situation dépasse largement le cadre professionnel. Les contextes sociaux où un “sachant” impose sa position surplombante sont nombreux : professeur universitaire multipliant les monologues aberrants face à des étudiants silencieux et désireux de valider leur semestre ; médecin spécialiste coupant la parole d’un ton agacé et condescendant sans répondre réellement aux inquiétudes du patient sur son diagnostic,…
En 1975, deux sociologues américains, Don H. Zimmerman et Candace West, publient une étude qui va beaucoup faire parler d’elle : “Sex Roles, Interruptions and Silences in Conversation”. Leur but est d’observer ce qui se joue dans les conversations de tous les jours. Qui parle le plus ? Qui coupe la parole ? Qui est vraiment écouté ? En observant des échanges entre hommes et femmes, ils remarquent un phénomène fréquent : dans les discussions mixtes, les hommes interrompent davantage, prennent plus facilement la parole et imposent plus souvent leurs idées. Ces comportements s’expliquent par une socialisation différente selon le genre et des normes sociales valorisant davantage la domination verbale masculine. Les femmes sont, elles, davantage socialisées à l’écoute et à la coopération. Ce constat s’applique dans des situations quotidiennes : au cours d’une réunion, une collègue commence à partager une idée et reçoit peu de réactions ; un collègue la coupe avant la fin puis, quelques instants plus tard, il reformule la même idée qui sera mieux reçue par l’assemblée. Les hommes occupent davantage l’espace verbal et symbolique. Si cette étude date de 50 ans, on peut observer encore de nos jours que des phénomènes persistent comme le “mansplaining” (quand un homme explique de manière condescendante à une femme quelque chose qu’elle connaît déjà). Les rapports de pouvoir dans la conversation n’ont donc pas disparu, loin de là. Mais l’étude de Zimmerman et West repose cependant sur une opposition hommes/femmes assez binaire. D’autres facteurs méritent pourtant d’être pris en compte…
La domination par l’ancienneté repose sur une croyance très répandue : plus une personne est âgée ou a “de l’expérience”, plus elle serait naturellement légitime pour décider, expliquer ou imposer son point de vue. Cette croyance en l’ancienneté comme supplément d’expérience est rarement remise en question et sert même de fondement à la valorisation rétributive dans le monde du travail : les salaires augmentent avec l’ancienneté, quand bien même les conditions et la charge de travail restent similaires entre un salarié “ancien” et un plus “jeune”. Dans une série d’entretiens pour le podcast Cracker l’époque, Sébastien Charbonnier, chercheur en sciences de l’éducation, démonte le mythe de l’ancienneté et montre comment ce principe sert à justifier des rapports de domination. Selon lui, l’idée que l’ancienneté donne automatiquement plus de savoir repose sur une vision uniquement quantitative de l’expérience. Le message implicite serait en quelque sorte : “J’ai vécu 20 ou 30 ans de plus que toi sur cette Terre donc je sais plus de choses que toi”. Comme si l’accumulation d’expériences de vie valait forcément apprentissage. Bien sûr, certaines expériences peuvent transformer profondément une personne. Elles bouleversent notre manière de voir, nous déplacent intérieurement et modifient durablement notre rapport au monde en ouvrant de nouvelles perspectives, puissantes et joyeuses. Ces expériences sont belles mais restent rares. La plupart du temps, les individus évoluent dans des habitudes et des cadres sociaux qui les conduisent à répéter les mêmes schémas tout au long de leur vie. Cette répétition vient alors renforcer l’impression de savoir et de maîtrise, sans forcément développer une réelle capacité de doute, de remise en question ou de prise en compte d’un autre point de vue. Répéter la même expérience foireuse pendant 30 ans ne la transforme pas en sagesse. Il y a donc une confusion entre les notions quantitative et qualitative de l’expérience.
Dans ses travaux, le sociologue Pierre Bourdieu montre que les groupes sociaux dominants imposent plus facilement leur manière de parler, penser et juger comme étant “naturelle” ou “légitime”. Les classes supérieures développent ainsi un sentiment d’autorité sociale qui leur permet de se sentir légitimes à diriger, couper la parole ou expliquer aux autres ce qu’ils devraient penser. Les classes dominantes ne dominent pas seulement par leur capital économique, mais aussi, entre autres choses, par la certitude que leur parole mérite davantage d’être écoutée. Les dominants définissent ce qui doit être considéré comme intelligent, valable ou crédible dans l’espace social.
Publiée en 2019 dans le Journal of Personality and Social Psychology, une étude de chercheurs de l’université de Virginie (États-Unis) vient confirmer que les différences de classes sociales ont des effets sur l’aisance sociale des individus. Menée sur un échantillon de 150 000 personnes aux États-Unis et au Mexique, l’étude révèle que, comparativement aux individus de classe sociale modeste, les individus de classe sociale aisée sont plus confiants en eux et affirmés socialement : “Dans les classes supérieures, les gens sont encouragés à se différencier des autres, à exprimer ce qu’ils pensent et ressentent et à énoncer avec confiance leurs idées et leurs opinions, même lorsqu’ils manquent de connaissances précises. En contraste, les personnes de la classe ouvrière sont conditionnées pour embrasser les valeurs de l’humilité, de l’authenticité et de la conscience de sa place dans la hiérarchie” (Peter Belmi, chercheur et directeur de l’étude).
Il y a aussi les tunnels du quotidien, ceux qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent la même sensation d’accablement. Lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble, quelqu’un vous accapare sans relâche. La voisine qui vous intercepte pour parler de son dégât des eaux, tonton Michel qui vous raconte par le menu son opération de la cataracte, … s’il existe des tunnels-pouvoirs, il y a aussi des tunnels-détresse/impuissance. L’effet de capture est similaire, mais son origine diffère profondément. Né de la solitude, du désir débordant de plaire ou du besoin de se déverser sur quelqu’un enfin disponible, le tunnel-détresse est l’expression maladroite d’une parole qui ne trouve jamais place ailleurs et aspire tout le cadre de la relation. C’est peut-être là toute l’ambiguïté du tunnel verbal : il peut être un outil de pouvoir ou un symptôme d’impuissance, une manière d’écraser autrui ou une tentative de ne pas disparaître. Le paradoxe du tunnel-détresse est qu’il détruit parfois ce qu’il vient chercher : un lien réel. Ainsi, couper court peut produire un effet de confirmation : la personne perçoit une fermeture généralisée du monde à son égard. Alors comment faire ? Il faut peut-être distinguer l’accueil d’une parole et la disponibilité illimitée. On peut reconnaître le besoin de l’autre sans accepter d’être transformé en réceptacle sans fond. Poser calmement une limite temporelle permet, par exemple, de ne pas transformer cette limite en jugement global. “Je suis désolé, je dois partir. Mais nous pourrons reprendre cette discussion plus tard, si vous voulez”. Cela contribue à maintenir une possibilité minimale de lien, ou du moins à éviter d’aggraver le sentiment d’exclusion déjà éprouvé par la personne. C’est aussi ramener dans l’échange l’existence de deux présences, et pas d’une seule.
Lorsqu’une personne s’étend longuement auprès de vous pour exprimer des plaintes, il est intéressant d’interroger ce qui se joue, en termes de rapports sociaux : sommes-nous face à un·e égal·e qui cherche une oreille attentive, ou bien dans un rapport social où l’on attend de nous que l’on absorbe passivement une parole dominante ? Cet aspect nous permet d’ajuster notre réaction. On peut ainsi s’épargner sans égard les tunnels des CSP+, notables, professions libérales qui projettent leur panique bourgeoise sur l’état du monde, tout en reproduisant des rapports de pouvoir : “Les jeunes ne veulent plus travailler… génération d’assistés… les pauvres consomment mal… on peut plus rien dire…”. La bourgeoisie dispose déjà d’un capital social et relationnel lui assurant d’autres espaces d’écoute – merci pour elle. En revanche, lorsqu’il s’agit de personnes dominées professionnellement ou socialement, et en souffrance, il semble important d’accorder du temps et de l’attention à leur parole, précisément parce qu’elles ont moins accès à cette reconnaissance.
Ce matin, en salle de pause, vous expliquez à Carole, avec grand sérieux, qu’un bon classeur à levier se reconnaît d’abord à la qualité de son “clac”. Ce bruit net et satisfaisant du mécanisme qui se referme correctement, c’est, selon vous, la base de toute stabilité administrative…Tiens, c’est étrange, Carole semble vous écouter mais ses pieds sont tournés vers le couloir, sa main fermement accrochée à la poignée de porte.
Soudain, une question vous hante : “Et si j’étais, moi aussi, médaillé d’or dans la catégorie tunnel ?”
Il est tentant de croire que le tunneliseur est toujours l’autre. Pourtant, il nous arrive à tous·tes de tunneliser. Certains sujets agissent comme des vortex émotionnels (les peines amoureuses, les blessures narcissiques, les angoisses existentielles, … ) et lorsque nous en parlons, notre souffrance occupe tout l’espace. Dans ces moments-là, la conversation cesse d’être un échange pour devenir un exutoire. Un signe qui doit nous alerter est notre difficulté à quitter le sujet, même lorsque l’autre tente doucement d’ouvrir sur d’autres choses ; ou encore cette sensation d’être absorbé par notre propre récit au point de ne plus percevoir les réactions, la fatigue ou le silence de notre interlocuteur·rice. La détresse, par exemple, peut créer une bulle émotionnelle qui rétrécit momentanément le monde. Être attentif à cela, c’est développer une forme de lucidité relationnelle.
En ce qui concerne le tunnel en réunion, n’hésitez pas à intervenir lorsqu’un supérieur ou un collègue monopolise la parole. Certaines formulations permettent d’interrompre un monologue avec subtilité tout en reprenant la main : “Pardon de vous couper, j’aimerais revenir sur un point précis avant d’aller plus loin” ou encore “Avant de continuer, il me semble utile de distinguer deux points”. Ces interruptions tranquilles permettent parfois de réintroduire du dialogue. De même, il est toujours intéressant de construire des formes de solidarités entre collègues : lorsqu’une personne se fait interrompre, ou invisibiliser, un simple “Attendez, laissez Sylvie terminer s’il vous plaît” ou “Marc avait commencé un point important tout à l’heure” peut aider à rééquilibrer la discussion. De la même manière, acquiescer, soutenir et valider l’idée d’un·e collègue qui s’exprime aide à renforcer sa légitimité lorsqu’il·elle hésite ou cherche ses mots, cela donne de la force. Enfin, il ne faut pas se laisser impressionner par certains anciens qui mettent en scène leur expérience comme un argument d’autorité incontestable – “Quand tu auras mon expérience, on en reparlera”. Derrière ces postures se cachent souvent l’exagération, l’anecdote embellie et le besoin de performer une supériorité symbolique. Cette démonstration de puissance traduit surtout la fragilité de celui qui cherche à l’imposer.
Ces quelques conseils ne sont pas des fins en soi. Ils s’inscrivent nécessairement dans une solution plus large et systémique qui consiste à s’orienter vers des formes d’organisation sociale plus horizontales, fondées sur la coopération et la reconnaissance mutuelle plutôt que sur des rapports hiérarchiques. Une telle orientation ne supprimera sans doute pas toutes les tensions propres aux relations sociales, mais elle favorisera des interactions plus ouvertes et réciproques où personne n’arrive en se posant en sachant et en considérant autrui comme ignorant.
Dans cette perspective, il s’opère un changement de cadre : un comportement jugé dominant dans un contexte donné peut prendre un sens différent lorsqu’il est replacé dans un environnement plus favorable. Ainsi, interrompre quelqu’un ou terminer ses phrases ne sera plus perçu comme une manière de dominer la conversation, mais comme une marque d’enthousiasme, d’accord et d’implication dans l’échange, caractéristique de relations plus égalitaires.
Et si la tunnelisation était l’un des nombreux symptômes (et pas le plus violent, on en est bien conscient) de la radicalisation autoritaire du capitalisme ? Une société qui donne de plus en plus de pouvoir à une minorité et à ses serviteurs, qui sacralise les hiérarchies quelles qu’elles soient (la sacro-sainte parole des adultes, celle des chefs, celle des anciens, …) mais qui, par ailleurs, plonge une grande partie de la population dans la solitude et les troubles psy ? Forcément, nos liens se dégradent et la distribution de la parole se déséquilibre encore davantage. Face à ces tunnels sans fin, on pourrait être tenté de déserter (la cantine, la machine à café, les fêtes des voisins…) et c’est parfaitement compréhensible. Mais pour celles et ceux qui croient dans la possibilité de maintenir des relations de qualité dans une société qui la dégrade chaque jour, comprendre la tunnelisation et la combattre n’est pas une mission négligeable.