29.09.2026 à 14:12

À peine quelques heures après que des manifestant⸱es aient défilé contre la vente des actifs publics du Canada, le premier ministre Mark Carney a fait une annonce retentissante lors de son « Sommet sur l'investissement » tant vanté, d'une valeur d'un billion de dollars, qui s'est tenu au centre-ville de Toronto. Et tout comme son discours à Davos plus tôt cette année, la dernière initiative du premier ministre recèle une contradiction fondamentale.
Photo tirée de la page Facebook de Mark Carney
16 septembre 2026
Après avoir déclaré que son objectif principal était de « renforcer notre souveraineté », Carney a ensuite annoncé une nouvelle « méga-déduction pour la productivité » — une réduction massive de l'impôt sur les sociétés qui, selon les estimations de son gouvernement, coûtera 8,5 milliards de dollars de plus par année à un gouvernement qui a déjà désespérément besoin de recettes fiscales.
Tout comme ses projets de privatisation des aéroports, cette mesure érode davantage la capacité du secteur public canadien à décider de l'utilisation de nos ressources, en transférant une part encore plus grande de ce contrôle à des sociétés privées étrangères — qui en détiennent déjà une part considérable. Au lieu de garantir notre souveraineté, le gouvernement Carney vend aux enchères de plus en plus de contrôle sur l'économie canadienne à l'oligarque étranger qui a les poches les plus profondes.
S'il s'agissait d'une première tentative, on pourrait pardonner au gouvernement fédéral de vouloir l'essayer. Mais malheureusement, les données du dernier demi-siècle sont très claires : des décennies de réductions d'impôts pour les entreprises n'ont pas entraîné l'augmentation des investissements que les gouvernements ne cessent d'invoquer pour les justifier. Comme nous le montrons dans le Budget fédéral alternatif, un document publié aujourd'hui et rédigé sous la direction du Centre canadien de politiques alternatives, il n'existe aucun lien historique entre le taux d'imposition des sociétés et l'investissement des entreprises.
Les données montrent qu'un élément a augmenté au cours des dernières décennies de réductions d'impôt sur les sociétés : les dividendes. Depuis que le Canada a commencé à réduire l'impôt sur les sociétés dans les années 1980, les dividendes, qui sont versés de façon disproportionnée au 1 % des Canadien⸱nes les plus riches, sont passés de 5 % du PIB à plus de 12 % du PIB aujourd'hui.
Il n'y a aucune raison valable de s'attendre à un résultat différent de cette nouvelle réduction de l'impôt sur les sociétés. Nous disposons déjà des données d'une année concernant la dernière série de subventions accordées aux entreprises par le premier ministre. Les investissements n'ont pas bougé d'un poil. Ce qui a augmenté, ce sont les profits des entreprises, qui ont une fois de plus atteint des sommets records.
Carney a tout à fait raison de dire que le Canada a besoin de plus d'investissements — surtout à la lumière de la guerre commerciale menée par Trump. Mais nous ne pouvons pas continuer à appliquer les mêmes vieilles tactiques de « ruissellement » qui nous ont fait défaut à maintes reprises, tout en créant des inégalités de richesse presque sans précédent et en nous rendant plus dépendants des États-Unis. Si le Canada veut accroître les investissements et préserver sa souveraineté, il devrait commencer par utiliser ses propres réserves massives de capital pour investir ici, chez nous. À l'heure actuelle, pas moins de 75 % du capital contrôlé par les plus grands fonds de retraite canadiens(les « Maple Eight ») est investi à l'étranger. Au lieu d'accorder davantage d'allégements fiscaux aux investisseurs, nous devons orienter nos propres capitaux vers des investissements d'intérêt public, comme un réseau électrique national.
L'industrie des combustibles fossiles, qui a exercé un lobbying agressifauprès du gouvernement pour obtenir précisément ce résultat, est peut-être le meilleur exemple de l'échec de la théorie économique du ruissellement au Canada. Nos ressources publiques ont été vendues à des investisseurs privés, en grande partie étrangers, et les réductions d'impôt et les subventions continues accordées à cette industrie n'ont pas entraîné de nouveaux investissements durables, mais ont plutôt conduit à une explosion des dividendes versés aux actionnaires, à une flambée des prix des carburants pour les consommateurs et les consommatrices et à une hausse générale de l'inflation.
Heureusement, il existe des solutions de rechange. Le Budget fédéral alternatif, un projet collaboratif rendu possible grâce aux syndicats, à des expert⸱es universitaires et à un large éventail d'organismes de la société civile, propose un plan différent pour le Canada. Grâce à ce plan, nous pouvons orienter les investissements publics là où les Canadien⸱nes en ont besoin, qu'il s'agisse de logements abordables, de soins de santé publics ou d'énergies renouvelables. Nous pouvons veiller à ce que les infrastructures du Canada restent entre des mains canadiennes et répondent aux besoins des familles canadiennes, et non à ceux d'investisseurs privés, qu'ils soient étrangers ou nationaux. Nous pouvons investir dans la production et la transformation alimentaires nationales et nous protéger contre les géants américains de la technologie et de l'intelligence artificielle qui mettent nos données en danger. Et nous pouvons nous attaquer aux inégalités de richesse scandaleuses, en contribuant à garantir que chacun⸱e ait une voix égale dans notre démocratie.
C'est ainsi que nous renforçons notre souveraineté. Ce n'est pas en réduisant davantage l'impôt sur les sociétés, dont les retombées ne se font jamais sentir.
Jared A. Walker est directeur général de « Canadians for Tax Fairness », un organisme de recherche et de défense des droits à but non lucratif et non partisan qui milite en faveur d'une fiscalité équitable et progressive.
Silas Xuereb est économiste et analyste des politiques au sein de « Canadians for Tax Fairness », et coauteur de l'ouvrage intitulé « The new robber barons : A quarter century of wealth concentration in Canada » (Les nouveaux barons voleurs : un quart de siècle de concentration de la richesse au Canada).
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