04.06.2026 à 16:31
04.06.2026 à 16:31
Lundi 1er juin, à Avignon, débutait le procès de six jeunes femmes et hommes, accusé⋅es d’avoir organisé des guets-apens sur des applis de rencontre pour détrousser des personnes homosexuelles. Un jeune homme a été tué, un autre frappé et traité de « sale pédé ».
Alors qu’aux mois de mai et juin, la fierté homosexuelle s’affiche au grand jour un peu partout en France, il nous a semblé utile de vous proposer, dans cette newsletter, une sélection de ressources qui visibilisent les vécus LGBTQIA+. Éclectique et subjective, elle rassemble nos coups de cœur de ces derniers mois (et parfois années !) et fait se côtoyer des œuvres de fiction, des productions journalistiques, du texte, du son et de l’image.

Marnie doit-elle pardonner à Rose de l’avoir trompée avec une autre ? N’a‑t-elle pas, dans des histoires passées, ressenti cette même nausée qui lui intimait de fuir ? Dans sa deuxième bande dessinée, l’artiste Chien Fou poursuit son exploration des tourments amoureux avec, comme fil rouge, toujours cette même question : quelle part de soi abdique-t-on dans une histoire d’amour ? Enchaînant, comme au cinéma, des plans larges et des plans serrés, usant de l’intensité des couleurs et de la force des symboles, l’artiste nous plonge dans la tempête intérieure d’une femme qui voudrait bien ne plus jamais souffrir par amour. Mais est-ce seulement possible ?
Y a toujours quelqu’un qui pleure de Chien Fou, La Fourmi Éditions, 2026. 20 euros.

Si au commencement d’une identité minoritaire, il y a l’insulte et sa réappropriation, les bi⋅es sont bien en peine de s’accrocher à un étendard. Souvent moqué⋅es ou dénigré⋅es aussi bien par les hétéros que par les gays et les lesbiennes, elles et ils partagent pourtant un vécu commun : celui de la fluidité du désir, de l’entrelacement des expériences et de l’invisibilité. Ainsi, à la suite de Pédés et de Gouines, les deux précédents ouvrages collectifs publiés dans la collection Points féminismes, Bi⋅es rassemble les contributions de huit auteur⋅ices, dont la cinéaste Amandine Gay, l’autrice Pauline Harmange ou encore la militante antivalidiste Charlotte Puiseux. Collectée par la journaliste et autrice Camille Regache, la somme de ces récits personnels rend aux vies bies leur histoire, leurs images et leurs expériences concrètes.
Bi⋅es, ouvrage collectif coordonné par Camille Regache, avec des textes d’Amandine Gay, Jeanne Godard-Davant, Mathis Grosos, Pauline Harmange, Morgane N. Lucas, Stéphanie Ouillon, Préca et Charlotte Puiseux, éditions Points, 2026. 7,90 euros.

Peu connue du grand public, Giovanna Rincon est pourtant une des défenseuses les plus acharnées des droits des femmes trans travailleuses du sexe en France. Née en Colombie à la fin des années 1960 dans une famille pauvre, victime de transphobie dans son cercle proche comme dans l’espace public, elle apprend qu’elle est séropositive en 1990. Elle quitte alors son pays pour rejoindre Rome où elle devient travailleuse du sexe. Puis elle déménage à Paris, où elle intègre une communauté trans organisée et politisée autour du VIH et du sort des personnes sans papiers. En 2020, elle fonde l’association Acceptess‑T, devenue, ainsi qu’elle le dit dans son livre, une « référence européenne sur l’accompagnement global des personnes trans ». Dans cet ouvrage coécrit avec la psychanalyste et ancienne journaliste Stéphanie Malphettes, elle convoque les souvenirs de sa jeunesse puis de sa formation militante pour raconter une vie de combats.

Moi, Giovanna, une enfance trans à Bogotá, de Giovanna Rincon et Stéphanie Malphettes, Grasset, 2026. 20,90 euros.
Deux genoux qui se touchent dans un train de banlieue, un « petit arrêt cardiaque » dans la poitrine, des boucles dans lesquelles on demande la permission de passer la main. Mathilde Forget a décidément un talent particulier pour raconter les rencontres amoureuses, tordant le cou au male et à l’hetero gaze tel qu’il irrigue, depuis des siècles, l’ensemble de la littérature. Quand Édith rencontre C., elle est toujours l’enfant apeurée dont la mère s’est suicidée lorsqu’elle avait huit ans. « Je trouvais, en te rencontrant, la possibilité de rassasier mon besoin de consolation », écrit la narratrice à l’adresse de son amante, dont le regard et la présence peu à peu la réparent : « T’aimer, insiste-t-elle, c’est me raconter d’autres histoires que celles qui me permettaient de survivre aux évènements aussi définitifs que la mort des autres, car ces fictions-là commençaient à m’éloigner de la vie. »
Certaines fièvres échappent au mercure de Mathilde Forget, L’Iconoclaste, 2026. 18,50 euros.

Sorti en 2024 au cinéma, Love lies bleeding est un film qui mérite que l’on continue à parler de lui tant il bouscule toutes les représentations de genre. Au commencement, il y a la rencontre amoureuse entre Lou, employée d’une salle de musculation, et Jackie, une bodybuildeuse bisexuelle qui s’entraîne pour un futur tournoi. Mais sous l’effet des produits dopants que lui administre chaque jour, amoureusement, sa partenaire, le corps de Jackie mute, sa force décuple et sa colère déborde. C’est le début des ennuis pour les deux femmes dont l’aventure se poursuit sur le mode du thriller, au milieu de violentes bagarres et de scènes de crime. Admirablement filmé, Love lies bleeding manie les lumières chaudes et multiplie les images de muscles huilés, de corps dénudés et de justaucorps aux couleurs criardes pour rendre un hommage appuyé aux meilleures séries B des années 1990.

Love lies bleeding, réalisé et coécrit par Rose Glass, 2024. Disponible en Blu-ray, DVD et en VOD. 
En recevant Mathias Chaillot, journaliste et auteur de 4 % en théorie (éditions Goutte d’or, 2023), Tal Madesta prend le parti de dérouler aussi loin que possible les questionnements scientifiques autour de l’homosexualité. Pour mieux, évidemment, prouver leur faiblesse. Pourquoi devient-on homosexuel⋅les ? Quel rôle les gènes, les hormones ou le contexte culturel se partagent-ils dans la définition de nos désirs et de notre orientation sexuelle ? Pourquoi l’hétérosexualité est-elle, pour sa part, si peu questionnée sur le plan biologique ? Un épisode passionnant qui fournit des arguments concrets pour riposter aux discours homophobes.
D’où vient l’homosexualité ?, épisode 133 du podcast Les Couilles sur la table, Binge Audio, 2026. À écouter par ici

Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Queer, TERF, ou encore travailleur⋅euse du sexe : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.
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28.05.2026 à 18:02
Cinq recos pour comprendre le MeToo Périscolaire

Mardi 26 mai, David G., un ancien animateur de l’école maternelle Alphonse-Baudin (Paris, 11e) était jugé pour agression sexuelle sur neuf enfants, harcèlement sexuel sur deux collègues et agression sexuelle sur l’une d’entre elles. Le parquet a requis contre lui trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique.
Cette affaire est une de celles qui, il y a un peu plus d’un an, lançaient le « scandale du périscolaire ». Depuis, 78 animateurs – principalement des hommes – ont été suspendus par la ville de Paris ; 31 pour violences sexuelles.
Cette longue série d’affaires qui touche particulièrement – mais pas uniquement – les écoles parisiennes est un nouveau révélateur de la violence systémique exercée par les adultes sur les enfants. Elle prend également racine dans les conditions de travail très précaires auxquelles ces professionnels peu ou pas formés sont soumis. Rendu possible par une longue série de décisions politiques autant que par la banalisation des violences dites « éducatives », ce scandale doit nous interpeller en tant que féministes.
Pour mieux en comprendre les enjeux, nous vous proposons dans cette newsletter une série de recommandations à lire ou à écouter.

La journaliste Mathilde Mathieu qui suit, depuis un an, le scandale des violences dans le périscolaire pour Mediapart interroge dans cette chronique les défaillances graves, au sein des municipalités, qui ont permis aux violences contre les enfants de perdurer. Parlant d’un crime de « lèse-enfance », elle rappelle que « vingt ans après le fiasco judiciaire d’Outreau, certains spécialistes [dont le psychiatre et anthropologue Daniel Delanoë] suggèrent […] de parler d’un #MeTooEnfants ».
À retrouver sur le site de Mediapart
Dans un article très émouvant publié au début de mai, Mediapart raconte comment plusieurs filles de CM2 se sont spontanément mobilisées pour faire cesser le harcèlement et les violences sexuelles d’un animateur de leur école. L’homme a été jugé le 5 mai à Paris. Le parquet a requis dix-huit mois de prison avec sursis.
Un article à lire également dans Mediapart
Dans une lettre publiée en début de semaine, Catherine Tricot, directrice de la publication de Politis et directrice du magazine Regards, revient sur les responsabilités de la Ville de Paris, « riche et arrogante », qui a « promis monts et merveilles » aux familles dans le cadre de la réforme du temps scolaire en 2013, puis, par la suite, tardé à entendre les alertes. Plus largement, elle fustige le cloisonnement entre services municipaux et Éducation nationale, ce qui a retardé la prise en compte des violences, au détriment des enfants.
Une lettre à retrouver dans Regards
À l’occasion du mouvement de grève qui a eu lieu au mois de mai dans le périscolaire parisien, Le Monde a donné la parole aux animateurs et aux animatrices. Préoccupé⋅es par les nombreuses suspensions pour soupçon de violences ces derniers mois, tous et toutes évoquent les conditions précaires dans lesquelles leur métier est exercé.
Un article à retrouver dans Le Monde

Écrit sur le vif par une journaliste du Parisien qui a suivi les affaires de violences dans le secteur périscolaire depuis l’été 2025, l’ouvrage a le mérite de revenir sur les conditions ultra précaires dans lesquelles travaillent la plupart des animateur⋅ices de centre de loisirs : formations quasi inexistantes, plannings donnés à la dernière minute, salaires dérisoires. L’autrice raconte surtout dans le détail l’enchaînement des choix politiques qui ont conduit au scandale actuel.
Lorsque, en 2013, sous la présidence de François Hollande, le ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon lance la réforme des rythmes scolaires qui répartit la semaine des écolier⋅es sur cinq journées plus courtes, il crée un appel d’air pour le recrutement d’animateurs et d’animatrices. La demande est forte : entre 2005 et 2025, la proportion des familles laissant leurs enfants à l’étude ou à la garderie du soir a presque été multipliée par cinq. Mais, alors que les communes recrutent à tour de bras, ni les formations, ni les salaires, ni l’encadrement ne suivent. « On se retrouve ainsi avec des professionnels […] ayant parfois vécu des situations de violence éducative, mais non armés pour éduquer à leur tour. »

Victoire Haffreingue-Moulart, Les Rois du silence. Périscolaire : l’enquête choc, Robert Laffont, 2026. 264 pages. 21 euros

Dans une de ses matinales, France Culture faisait récemment dialoguer la journaliste Victoire Haffreingue-Moulard et l’avocate Marie Grimaud. La parole de cette dernière, qui défend plusieurs familles d’enfants agressés par des animateurs, est particulièrement saisissante. Elle rappelle que, jusqu’à la médiatisation de ce scandale, les sanctions prévues par la loi n’étaient pas appliquées. Elle relève également un point commun à toutes ces affaires : la plupart des personnes mises en cause sont des hommes, qui ne présentent pas des profils de « prédateurs » mais sont souvent « de très jeunes animateurs sans cadres structurants, lâchés dans un système dysfonctionnel ».
Violences sexuelles dans le périscolaire : les faillites d’un système, « L’invité des matins », France Culture, 21 mai 2026. À écouter par ici
Afin d’élargir l’analyse mais surtout d’entendre la parole trop rare des premier⋅es concerné·es, il est utile de (ré)écouter L’École de la violence, un podcast signé Charlotte Bienaimé. Elle y interviewe plusieurs enfants qui témoignent des violences ordinaires en milieux scolaire et périscolaire, mais convoque également sociologue, anthropologues et militantes du collectif SOS Périscolaire pour répondre à une question fondamentale : comment nous, adultes, accueillons-nous les enfants dans ce monde ?


Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Infantisme, climat incestuel, ou encore care : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.
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22.05.2026 à 11:10
En salles depuis un mois, Michael « reconfigure la culture de la pédocriminalité »
Depuis plusieurs jours, alors que le Festival de Cannes bat son plein, les signataires de la tribune anti-Bolloré s’inquiètent de la mainmise du milliardaire d’extrême droite sur le financement du cinéma français. Une situation qui nourrit sa fortune et fait grandir l’influence du camp réactionnaire sur nos imaginaires.
Sorti dans les salles françaises le 22 avril, Michael, le biopic de Michael Jackson, réalisé par l’Étasunien Antoine Fuqua et distribué par Universal Pictures, est un autre exemple de la puissance politique du cinéma. Expurgé de toute allusion aux accusations d’actes pédocriminels qui visent la star*, il reconfigure une réalité pourtant documentée. Décryptage avec Clémentine Meyer, créatrice de la chaîne YouTube Cinéma et Politique.
Qu’avez-vous pensé de Michael sur le fond et sur la forme ?
C’est un film très faible, vite oublié, qui n’adopte jamais de point de vue fort, ni de mise en scène singulière. Il suit une structure linéaire, classique dans les biopics hollywoodiens : une enfance difficile [le père de Michael Jackson était tyrannique et violent], la résilience vis-à-vis de ces difficultés, l’ascension puis la réussite. On perçoit bien ici la fonction idéologique du genre : réduire une vie à une success story et, ainsi, consolider le mythe de la réussite individuelle plutôt que de l’interroger.
Même quand un biopic introduit des zones d’ombre – par exemple, dans Ray, le film sur Ray Charles de Taylor Hackford, sorti en 2004, ou dans Walk the Line, sur Johnny Cash, réalisé en 2005 par James Mangold, ou encore dans Steve Jobs, signé Danny Boyle en 2015 –, c’est pour mieux montrer le héros se battre et s’en sortir. Le procédé sert donc à consolider le mythe plutôt qu’à l’interroger.
Dans Michael, cette logique est poussée à l’extrême dans le but de réhabiliter de façon très nette un artiste dont la légende a été sérieusement écornée par la sortie, en 2019, du documentaire Leaving Neverland, de Dan Reed [qui racontait les agressions commises par le chanteur sur James Safechuck et Wade Robson, adolescents à l’époque des faits]. Michael agit comme une réponse implicite à cette enquête : c’est un contre-récit qui vise à refermer la polémique et, ainsi, à accroître l’empire financier de ses héritier⋅es.
Concrètement, comment le film œuvre-t-il à cette réhabilitation ?
C’est un travail très méticuleux de lissage du personnage. Dans le biopic, le personnage de Michael Jackson est construit comme une figure unidimensionnelle, presque enfantine. Tout participe à cette infantilisation : sa voix, les décors – notamment la présence de peluches partout dans sa chambre – ou encore les références à Peter Pan, le fait qu’il veut tout le temps jouer, sa proximité avec ses animaux… Une scène le montre par exemple en pleine partie de Twister [un jeu d’adresse qui demande aux participant⋅es de se contorsionner sur un tapis] avec son chimpanzé Bubbles. Dans une autre, il rit comme un enfant devant un film de Charlie Chaplin.
Tous ces éléments produisent une totale désexualisation du personnage. Sa vie romantique est tue, alors qu’il a eu des partenaires durant la période évoquée dans le film [qui s’étend de la fin des années 1960 jusqu’en 1988, année de la tournée Bad World Tour]. En effaçant toute référence à sa sexualité, le film rend impossible l’apparition de la moindre interrogation concernant les violences sexuelles sur des enfants. Michael ne montre pas la réalité, il la neutralise, selon une logique d’effacement actif.
Contrairement à la plupart des biopics, qui font la part belle aux reconstitutions historiques, le monde réel semble inexistant dans Michael. Pourquoi ?
L’absence de contexte historique et politique dans le film est frappante. Les décennies passent, mais les mouvements sociaux des années 1970, le backlash de la mandature Reagan, les tensions raciales aux États-Unis, les transformations sociales ou culturelles ne sont quasiment jamais évoquées. Cette absence de contexte politique produit un effet très spécifique : le récit devient flottant, disponible à toutes les projections individuelles. En particulier celle des fans qui ne cherchent dans le film qu’à confirmer la légende de Michaël Jackson.
« Michael ne montre pas la réalité, il la neutralise, selon une logique d’effacement actif »
Que dit finalement ce film de la manière dont le cinéma est, plus globalement, impacté par la culture du viol et de la pédocriminalité ?
Longtemps, le septième art a présenté des histoires pédocriminelles comme acceptables, voire désirables. Comme l’explique Hélène Fiche dans son livre Ce que le féminisme fait au cinéma. Les années 1970, de l’émancipation à la contre-attaque patriarcale (Agone, 2025), il a normalisé les grands écarts d’âge entre les hommes et les femmes, dans des films comme Un moment d’égarement de Claude Berri (1977) ou encore Beau-père de Bertrand Blier (1981) sur lesquels plane le spectre de l’inceste.
Aujourd’hui, neuf ans après #MeToo, c’est plus compliqué de mettre à l’écran ce genre de représentations. Et c’est sans doute pour ça que, dans Michael, les producteurs ont renoncé à romantiser les faits. Ils ont préféré les effacer. On peut imaginer que si le film avait été tourné il y a plusieurs années, il aurait montré des scènes où Michael Jackson joue avec des enfants, voire dort avec eux, en normalisant ces comportements.
En 2026, ces faits ne sont tout simplement pas montrés. En ça, Michael est un film qui reconfigure la culture de la pédocriminalité pour lui permettre de se maintenir à l’écran. Il s’agit d’organiser la disparition de ses manifestations à l’écran, de manière à ne plus être un objet pensable. Ici, même la critique cinéma est neutralisée puisqu’il n’y a plus rien à critiquer.
Cette stratégie a, par le passé, été appliquée aux représentations cinématographiques de la masculinité dominante. Par exemple, lorsque la figure du patriarche a commencé à perdre en hégémonie dans les années 1970, elle a été remplacée par celle de l’homme « en crise », comme dans Voyage au bout de l’enfer (réalisé par Michael Cimino et sorti en 1977) ou même Rambo (Ted Kotcheff, 1982). Si certaines représentations ont été modifiées, c’est pour les rendre acceptables et mieux les maintenir à l’écran.
Finalement, rien de nouveau à Hollywood ! Mais le succès de ce film prouve encore une fois qu’il est nécessaire d’accompagner les films problématiques dans des espaces féministes de décryptage, d’échanges et de politisation du cinéma. La question, c’est dans quels lieux ? On imagine difficilement ce type de rencontres dans les cinémas UGC, qui sont en cours de rachat par [le milliardaire d’extrême droite] Vincent Bolloré.
* Selon le magazine Variety, une première version du film comportait plusieurs scènes évoquant les enquêtes visant le chanteur. Elles auraient finalement été coupées sous l’impulsion de ses ayants droit, en raison d’un accord signé entre Michaël Jackson et certains plaignants, qui stipule que ces derniers ne pouvaient être représentés à l’écran.
Depuis le début des années 1990, huit personnes ont accusé Michael Jackson de les avoir soumises à des violences sexuelles, alors qu’elles étaient enfants. Premier à témoigner, James Chandler avait 13 ans au moment des faits. Son affaire s’est soldée par un accord financier avec la star.
Dix ans plus tard, Gavin Arvizo, un jeune homme accueilli par le chanteur alors qu’il était soigné pour un cancer, dénonce de multiples agressions sexuelles. La pop star est visée par dix chefs d’inculpation, jugée en 2005, mais finalement relaxée. En 2013 et 2014, Wade Robson, un ancien enfant danseur, et James Safechuck, un ex enfant-acteur, portent plainte pour agression et chantage sexuels contre Michael Jackson. Leurs plaintes sont plusieurs fois rejetées pour vice de procédure, mais un procès aura finalement lieu en novembre 2026. Ils ont raconté leur histoire en détail dans le documentaire Leaving Neverland (2019).
Il y a quelques semaines, les quatre frères et sœur Cascio, qui avaient préalablement conclu un accord financier avec les ayants droit de Michael Jackson ont saisi la justice et accusent le chanteur de trafic d’enfant et d’agressions sexuelles.