27.07.2026 à 11:23
Non-représentation d’enfant : le combat des mères protectrices
27.07.2026 à 11:23
Non-représentation d’enfant : le combat des mères protectrices
Sa voix s’étrangle au micro quand elle raconte son histoire et celle de sa fille. « En quelques heures, j’ai tout quitté : ma carrière d’ingénieure en aéronautique, ma famille, mes ami·es, ma maison avec jardin […]. J’ai dû fuir un pays qui non seulement ne croit pas les enfants, ne les protège pas, mais leur impose, par décision judiciaire, de vivre avec l’agresseur qu’ils désignent et de continuer à vivre un véritable enfer. […] J’ai dû tout quitter, vivre cachée, simplement pour que les viols sur ma fille s’arrêtent. »
Ce 21 mai 2026, Priscilla Majani est auditionnée dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire portant sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales et la situation des parents protecteurs, notamment des « mères protectrices ». Forgée aux États-Unis, cette expression désigne les mères qui se battent pour protéger leurs enfants d’un père violent, voire incestueux, et se voient poursuivies en justice pour avoir soustrait leur enfant à son autorité.
Cette commission d’enquête historique a été lancée entre février et mai 2026, sur proposition du député Christian Baptiste (Socialistes et apparentés). Elle a auditionné 121 personnes, parmi lesquelles Maryse Le Men Régnier, présidente de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise), et son prédécesseur Édouard Durand, des spécialistes de la protection de l’enfance, des associations de lutte contre l’inceste, et plusieurs mères protectrices, comme Priscilla Majani. Leurs témoignages, bouleversants, ont trouvé dans cette commission une caisse de résonance à la mesure de leur détresse.
La vie de Priscilla Majani s’est effondrée il y a quinze ans. Cela faisait plusieurs mois qu’elle partageait la garde de sa fille de 5 ans avec son ex-mari – rencontré quand elle avait 18 ans et lui 45. Un jour de janvier 2011, l’enfant évoque auprès de sa grand-mère puis de sa mère des faits de violences sexuelles et de viols de la part de son père. L’ingénieure militaire a confiance en l’État : elle porte plainte pour viol. Trois jours plus tard est énoncé un classement sans suite, faute de preuves suffisantes. Une issue courante dans ce type de dossiers : sur les 178 300 personnes majeures mises en cause pour agression sexuelle ou viol sur mineur·e entre 2017 et 2024, 116 700 étaient non poursuivables.
Priscilla Majani refuse de remettre son enfant à son père, multiplie les démarches, consulte un spécialiste au sein de l’unité des jeunes victimes de l’hôpital Trousseau à Paris, qui adresse un signalement. Le tribunal correctionnel de Toulon ne le prend pas en compte. Son opiniâtreté finit par se retourner contre elle. Un mois après sa plainte, en février 2011, elle est interpellée à son domicile, mise en garde à vue puis placée sous contrôle judiciaire avec une convocation à comparaître un mois plus tard. Elle sera jugée pour non-représentation d’enfant, fait passible d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende. Un délit qui peut remettre en question la garde et l’autorité parentale du parent dit « fautif ». L’enfant peut alors être confié·e au deuxième parent en garde exclusive, si ce parent n’a pas été jugé et reconnu coupable de violences envers l’enfant ou de violences conjugales. La fuite à l’étranger devient pour Priscilla Majani la seule solution. Elle quitte la France et s’organise une vie illégale, plus safe pour son enfant. Un banal contrôle routier en Suisse met un terme à sa « cavale » de onze ans, en février 2022.
Son arrestation ne fait pas les gros titres, mais son procès en 2023 devient vite un symbole. L’opinion est alors marquée par les affaires MeToo Inceste, dans le sillage de la sortie en 2021 de La Familia grande (Seuil), de Camille Kouchner. La cour d’appel d’Aix-en-Provence accuse Priscilla Majani de s’être « placée dans la toute-puissance, en s’arrogeant le droit de disposer de la vie de l’enfant du couple au mépris total des droits du père » et la condamne à deux ans et neuf mois de prison ferme. À titre de peine complémentaire, la cour a prononcé une interdiction de quitter le territoire national pendant trois ans, ainsi que la privation de ses droits civiques, civils, et de famille pour la même période. En réparation du préjudice moral, Priscilla Majani est condamnée à verser 30 000 euros à Alain Chauvet, son ex-époux et père de leur fille. Aujourd’hui majeure, cette dernière a toujours confirmé les dires de sa mère. Sur Instagram, des personnalités, comme les comédiennes Eva Darlan et Corinne Masiero, partagent le message « J’aurais fait comme elle. » Le Collectif féministe contre le viol lance une pétition qui recueille plus de 40 000 signatures pour demander sa libération.
L’histoire de Priscilla Majani est loin d’être un cas isolé. L’ampleur du phénomène dépasse sans doute de loin la statistique officielle : plus de 800 condamnations pour non-représentation d’enfants sont prononcées contre des mères chaque année. Dans les faits, les « mères protectrices » qui mènent bataille devant la justice voient très souvent la garde de leurs enfants leur être retirée, au profit du père. En 2021, un recensement national des « mères protectrices » a établi un constat alarmant : 60 % des enfants de 2 à 3 ans et 87,5 % des enfants de 4 à 5 ans étaient confié·es aux pères potentiellement incestueux.
Pour maintenir les pères dans l’exercice de leur domination, un autre outil que le délit de non-représentation d’enfant est parfois mobilisé par leurs conseils et les experts judiciaires : le syndrome d’aliénation parentale (SAP), qui a pour effet de décrédibiliser les femmes devant les juges des affaires familiales. Selon cette théorie masculiniste, les mères influencent leur enfant pour le ou la détourner de l’autre parent, entre autres en portant contre ce dernier des accusations de violences sexuelles. Théorisé par le pédopsychiatre étasunien Richard Gardner dans les années 1980, le concept de SAP a été considéré comme « à proscrire » par la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes Laurence Rossignol en 2018, et unanimement rejeté par les institutions médicales. Mais, comme le soulignent nombre de professionnel·les, il influence toujours des acteur·ices de la justice – juges, avocat·es, expert·es. Ces biais sexistes rendent prompt·es à accuser les mères de manipulation. Les biais infantistes – ces discriminations systémiques que subissent les enfants en raison de leur statut de mineur·es – font que peu de crédit est accordé à la parole de l’enfant.
« En France, la pédocriminalité reste culturelle parce que la domination masculine reste culturelle. […] L’État fabrique l’illégalité. Pour ces mères, obéir devient un danger, désobéir un délit », a expliqué la journaliste Romane Brisard, autrice du livre Inceste d’État (Stock, 2025), dans le cadre de son audition à la commission d’enquête. Une affirmation sur laquelle s’accordaient dès janvier 2024 des expert·es de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui ont exhorté la France à « agir de toute urgence pour protéger les enfants des abus sexuels au sein de la famille et s’attaquer aux traitements discriminatoires et aux violences subies par les mères qui tentent de protéger leurs enfants de la prédation sexuelle ». Cette annonce choc a produit ses effets : en février 2025 une proposition de loi est déposée au Sénat, portée par la sénatrice socialiste Laurence Rossignol, proposant d’aménager le délit de non-représentation d’enfant. « Depuis plus de quinze ans, c’est un outil juridique utilisé par les pères pour poursuivre des violences post-séparations », souligne aujourd’hui la sénatrice, qui rappelle que les femmes représentent 80 % des condamné·es. Son texte, qui proposait de rendre obligatoire l’audition du ou des enfants dans les enquêtes, préfigure ce à quoi la commission d’enquête parlementaire pourrait conclure.
« Il y a dans le combat des mères protectrices quelque chose de l’ordre
de la désobéissance civile. »
Gwénola Sueur, sociologue
Avocate toulousaine spécialisée dans la défense des victimes de violences sexuelles, physiques et psychologiques, Myriam Guedj Benayoun reçoit chaque semaine des appels de mères protectrices. Pour ces dossiers « toujours très violents », la justice marche sur la tête, accuse-t-elle. Et ce, malgré des avancées récentes censées protéger les enfants de leurs parents violents : ainsi, selon la loi du 18 mars 2024, si un·e parent est poursuivi·e ou mis·e en examen pour avoir commis des violences incestueuses ou conjugales, l’autorité parentale, le droit de visite et d’hébergement sont suspendus jusqu’à décision du juge d’instruction ou du juge des affaires familiales.
« Malheureusement, ce qui fait consensus à l’Assemblée ou dans les réunions scientifiques parisiennes ne se vérifie pas sur le terrain, dans les commissariats ou les tribunaux des petites villes, soutient l’avocate, qui accompagne de nombreuses femmes – parmi lesquelles Priscilla Majani. Quand les personnes viennent me voir avant de porter plainte pour des violences sur leurs enfants, quand elles n’ont pas médiatisé l’affaire sur les réseaux sociaux, alors nous pouvons mettre en place des stratégies pour que la justice ne les fasse pas passer ensuite pour un parent hystérique (si vous êtes une femme). »
« Il y a dans le combat des mères protectrices quelque chose de l’ordre de la désobéissance civile », explique Gwénola Sueur, sociologue spécialiste de l’aliénation parentale. Son binôme de recherche à l’université de Bretagne-Occidentale, Pierre-Guillaume Prigent, considère que ces femmes sont enfermées dans un continuum de violences conjugales et institutionnelles : « Celles qui ne savent pas encore que le système risque de se retourner rapidement contre elles l’apprennent dès le dépôt de plainte. D’autres agissent contre leur instinct de protection et ne se rendent pas de suite au commissariat, attendent avant de ne pas confier l’enfant à leur agresseur potentiel. »
« Derrière chaque mère réduite au silence, il y a une société qui préfère gérer les conséquences du traumatisme plutôt que de prévenir la violence. »
Sophie Abida, initiatrice du Mouvement des mères en révolte
Ce binôme de recherche a étudié la façon dont le recours au concept du syndrome d’aliénation parentale s’est insinué dès les années 1990 dans les procédures de protection de l’enfance et a pesé dans les décisions des magistrat·es, du fait du manque de recherches sur les mécanismes des violences intrafamiliales. En outre, retrace Gwénola Sueur, « les groupes de pères séparés et divorcés, des associations de défense de l’aliénation parentale et des défenseurs de cette théorie – comme le médecin Paul Bensussan [expert psychiatre agréé près la Cour de cassation] – n’ont pas rencontré d’obstacles pour atteindre les travailleurs et travailleuses sociales ou proposer des formations à l’École de la magistrature », précise-t-elle.
Au téléphone, l’émotion de Cynthia (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille) est aussi palpable que sa détermination : cela fait plus de quatre ans qu’elle ne vit plus avec son fils, confié un temps à l’Aide sociale à l’enfance avant d’être remis en 2023 à la garde d’un père pourtant visé par une instruction pénale pour des violences à son égard – il avait été précédemment condamné pour violences conjugales. Quand, en 2022, l’enfant s’était confié à sa mère sur des faits de violences sexuelles et psychologiques, Cynthia avait porté plainte pour viol. Mais la plainte avait été immédiatement classée sans suite. Pourtant, des blessures anales sur l’enfant avaient bien été constatées par l’unité médico-judiciaire, et un expert avait recommandé par écrit de ne pas remettre l’enfant au père, ce que Cynthia avait fait. Poursuivie pour soustraction de mineur, elle est mise en garde à vue et expertisée par un psychiatre – mandaté par un policier et non par un·e magistrat·e. Dans le rapport que nous nous sommes procuré, elle est qualifiée de « personnalité de type paranoïaque » dans un contexte de « relation de couple pathologique ». Malgré une contre-expertise demandée par le juge des enfants invalidant ces conclusions, Cynthia se sent humiliée. Dans son jugement du 29 août 2023, le juge des affaires familiales de Paris évoque « une résistance manifeste de madame à l’égard des droits du père » et justifie la décision de placer l’enfant au domicile du père en ces termes : « Cette attitude a placé [l’enfant] en situation de danger dont il a fallu le protéger en fixant sa résidence chez son père dans un premier temps. »
Quelques mois après qu’elle nous a accordé une interview pour cette enquête, Cynthia a été convoquée à son tour à la commission d’enquête parlementaire. « Je suis une femme, je suis une mère ; je suis une femme noire. Demain, c’est la commémoration de l’abolition de l’esclavage sur mon île, la Martinique. Voici ce que je ressens : je me sens comme mes aïeules. Mon enfant est considéré comme un bien meuble que l’on a pris et déménagé, tandis que moi, je n’ai pas d’existence. Je n’ai plus d’existence », a‑t-elle dit pendant son audition. L’avocate de Cynthia, Florence Fekom se dit abasourdie devant ces vies saccagées par un traitement judiciaire « inhumain et dégradant » qu’elle va jusqu’à qualifier « de torture ».
« Notre position, c’est de croire l’enfant et le parent protecteur », explique Emmanuelle Huet, juriste pour l’association de protection de l’enfance L’Enfant bleu – qui reçoit de plus en plus de mères protectrices (et jusqu’à présent un seul père protecteur). « Une fois qu’il y a une expertise en défaveur de la maman et que le juge des affaires familiales a donné des droits au parent accusé de violences, il n’y a jamais ou presque de retour en arrière », regrette-t-elle. Dans les services, la résignation a gagné nombre de professionnel·les : « Désormais, quand un nouveau dossier de maman désenfantée arrive, c’est le désespoir qui règne… mais nous continuons de nous battre », explique la juriste, qui considère que le rôle des lanceuses d’alerte est capital pour le combat des mères protectrices.
L’espoir, c’est ce qui fait encore tenir Sophie Abida, initiatrice du Mouvement des mères en révolte. Quand elle accepte de nous parler, elle rentre de voyage : elle a déposé sur le plus haut sommet de l’Atlas les doudous de ses quatre enfants, de 11, 9, 8 et 5 ans, qu’elle n’a pas vus depuis février 2023. « On m’a retiré mon autorité parentale, je n’ai même plus de visite médiatisée, j’ai un droit de communication d’une heure par semaine pour parler à mes quatre enfants, c’est comme un parloir. »
De mère du quotidien, elle est devenue mère par correspondance, après avoir tenté de défendre ses enfants qui faisaient état de violences physiques et sexuelles et de privations de la part de leur père : « J’ai assisté en direct à une machine judiciaire qui s’est retournée contre moi et mes enfants. » Si elle sait que silence et discrétion sont une stratégie choisie par nombre de ses sœurs de lutte, Sophie Abida informe chaque jour ou presque les 60 000 abonné·es du compte Instagram @justicepourmes4enfants. « Dans les derniers jugements, on me dit que je suis un danger car je continue à prendre la parole », dit-elle. C’est d’ailleurs par cela qu’elle a entamé son audition à la commission d’enquête sur l’inceste, en indiquant que la partie adverse s’était empressée d’en informer le juge des affaires familiales chargé du dossier. Sans baisser les yeux, elle a détaillé son parcours judiciaire ponctué d’injustices trahissant des biais sexistes et racistes. « Derrière chaque mère réduite au silence, il y a une société qui préfère gérer les conséquences du traumatisme plutôt que de prévenir la violence. Comme le rappelait Nelson Mandela, on ne peut juger de l’âme d’une société qu’à la manière dont elle traite ses enfants. » Une audition qui a ébranlé la présidente de la commission d’enquête, Maud Petit (majorité présidentielle). À La Déferlante, la députée confie : « Après avoir écouté ces femmes, j’ai pensé aux enfants : on ne les croit pas, on les place dans des institutions qui vont les revictimiser, on les arrache à leurs parents protecteurs… Je ne pouvais que faire ce constat : la France n’aime pas ses enfants. » Une conclusion amère qui tombe au moment où la France est ébranlée par la mort de Lyhanna (lire l’encadré ci-dessous), symbole des failles de la justice à l’égard des mineur·es victimes de violences sexuelles. Peut-être ces ondes de choc permettront-elles enfin d’écouter les enfants et les mères qui les protègent.
Cet article a été écrit pendant l’hiver 2025, avant le début des travaux de la commission (par laquelle plusieurs de nos interlocuteur·ices ont été auditionné·es) qui aura accouché de recommandations, comme la dépénalisation de la non-représentation d’enfant, l’instauration d’un statut du parent protecteur, la mise en place d’une ordonnance de sûreté pour les enfants victimes avec hébergement chez le parent protecteur, la prise en considération du refus de l’enfant
de voir son parent, quel que soit son âge, la pénalisation du contrôle coercitif, l’obligation d’enquête dans le cas
de plainte pour violences incestueuses, l’inscription dans la loi de l’interdiction du recours au syndrome d’aliénation parentale, la mise en place d’une veille législative pour que les magistrat·es appliquent le droit, et la mise en place d’un Vendôme de la protection des mineur·es.
27.07.2026 à 11:09
Mayara Ferrão : un album de désoubli généré par IA
Sur les images de Mayara Ferrão, les femmes noires ou autochtones s’embrassent, se marient entre elles, élèvent des enfants ou posent pour des portraits de famille. Des scènes de vie lesbiennes qui semblent se dérouler dans le Brésil esclavagiste du XIXe siècle.
D’abord publiées sur son compte Instagram en 2024, puis exposées aux Rencontres de la photographie d’Arles à l’été 2025, ces « clichés » montrent des événements qui n’ont en réalité jamais existé.
Née en 1992 au Brésil, cette artiste visuelle, photographe et directrice artistique travaille à la croisée des archives, de la photographie et de l’intelligence artificielle (IA). Dans son Album de désoubli, elle comble les lacunes de l’iconographie dominante et rend leur place à des moments qui ont pu avoir lieu mais n’ont pas été photographiés ou dont les traces n’ont pas été conservées.
Pour les rendre visibles, Mayara Ferrão se heurte d’abord aux limites de l’intelligence artificielle. Les scènes qu’elle cherche à produire – des femmes noires heureuses, amoureuses ou entourées de leur famille – sont largement absentes des bases de données qui nourrissent les algorithmes. Faute de références, ces derniers peinent à les fabriquer. L’artiste entreprend alors son propre travail de « création d’archives ». Elle rassemble des références visuelles de femmes noires et autochtones, étudie les photographies du XIXe siècle et rédige des requêtes extrêmement précises décrivant les corps, les vêtements, la lumière ou encore les cadrages.
C’est grâce à ce travail conjugué de recherche documentaire et d’entraînement d’une IA qu’elle parvient à faire émerger des histoires absentes des archives. « Que ces scènes aient eu lieu ou non, ce n’est pas la question, écrit-elle sur un des cartels qui accompagnaient son travail à Arles. Le pouvoir de l’imagination suffit à les justifier. »
En regardant ces images, on comprend que l’enjeu n’est pas de produire de faux souvenirs mais d’élargir nos représentations et d’enrichir notre imaginaire collectif. De donner une visibilité à des vies que l’histoire a effacées. Et de rappeler qu’un vide dans les archives n’est jamais la preuve que des vies n’ont pas existé.








27.07.2026 à 10:52
1972 : L’affaire des « Trois Maria », les prémices d’un mouvement féministe mondial
En cette année 1972, tous les mercredis, les autrices Maria Isabel Barreno, Maria Velho da Costa et Maria Teresa Horta s’installent à l’une des tables d’un bar lisboète.
L’histoire de cet ouvrage commence en avril 1971. Alors qu’elle rentre chez elle, Maria Teresa Horta est victime d’une tentative d’intimidation à cause de la publication du recueil de poèmes érotiques Minha Senhora de Mim (« Ma dame à moi »), un ouvrage rapidement saisi par la censure et interdit de diffusion. Quelques jours après l’agression, le trio se réunit et commence à réfléchir à un projet de livre collectif : si une femme cause tant d’histoires, qu’en serait-il de trois ? Elles ont l’envie commune d’écrire sur Mariana Alcoforado, une religieuse du xviie siècle à qui l’on attribue les Lettres portugaises, cinq lettres d’amour passionnées adressées à un officier français devenu son amant. Le livre qu’elles souhaitent écrire, et qu’elles proposent d’intituler Novas Cartas Portuguesas (« nouvelles lettres portugaises »), revendique l’héritage de la religieuse tout en le détournant. L’idée des trois autrices est de renverser le stéréotype de la femme passive, réduite à sa souffrance amoureuse, pour la transformer en une figure de résistance qui incarne une pluralité de femmes contestataires.
Pendant neuf mois, les trois femmes écrivent chacune de leur côté, puis elles se lisent leurs textes à haute voix sans jamais se corriger entre elles. Lorsque l’un d’entre eux est approuvé, il devient collectif, au point qu’il est impossible de savoir qui a écrit quoi. Les Nouvelles Lettres portugaises mélangent cent-vingt lettres, poèmes, essais, récits et citations. Le livre brouille les frontières entre les genres littéraires, et son processus d’écriture efface la figure traditionnelle de l’auteur·ice unique. Dans un régime fondé sur l’autorité et les hiérarchies, cette œuvre aux voix multiples constitue en soi un geste d’insoumission.
Les thématiques qu’elle développe sont elles aussi subversives. Dans le tableau de la société portugaise qu’il dresse, le livre met en lumière les violences perpétrées par le régime salazariste : la répression des mouvements de libération dans les colonies portugaises, la censure des opposant·es politiques provoquant leur émigration en masse, mais aussi la condition des femmes, dont la sexualité, la maternité et la vie conjugale sont étroitement encadrées par l’État et l’Église. Si les trois Maria ont suscité l’intérêt de plusieurs éditeur·ices, c’est finalement Natália Correia, poétesse, romancière, dramaturge et essayiste, opposante depuis les années 1940, qui le publiera en avril 1972 aux éditions Estúdios Cor, sans aucune coupe. Mais pas sans difficultés. En effet, cette année-là, une nouvelle loi sur la presse qui veut élargir la responsabilité pénale des écrits aux employé·es d’imprimerie est en préparation. Juste avant l’impression, alors qu’il vient de prendre connaissance du texte, un typographe alerte le propriétaire de l’imprimerie, qui signale l’ouvrage aux services de la censure afin de se dégager de toute responsabilité. Il imprime néanmoins le livre, qui rencontre un certain succès à sa parution. Un mois après sa sortie, l’ouvrage est saisi par la police politique, mais il continue de circuler clandestinement.

Les autrices reçoivent alors une convocation les informant qu’elles sont poursuivies pour outrage aux mœurs et pornographie. « Ces chefs d’accusation cachaient la vraie raison politique de l’interdiction : trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime salazariste », explique Isabella Checcaglini, fondatrice des éditions Ypsilon, qui a réédité le texte en France en 2025. Dans O que podem as palavras (Ce que peuvent les mots), un documentaire réalisé par Luísa Sequeira et Luísa Marinh sorti en 2023, Maria Teresa Horta commente : « Ils étaient fascistes et rétrogrades. Pour eux, la place de la femme était à la cuisine, avec ses enfants, au salon ou aux champs, pieds nus, comme bêtes de somme. »
En attendant leur procès, les autrices, qui risquent la prison, décident de faire appel au soutien de féministes vivant en dehors du Portugal, afin de transformer cette affaire en campagne politique internationale et faire pression sur la dictature portugaise. Trois exemplaires du livre sont apportés en France à Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Christiane Rochefort, des écrivaines engagées proches du Mouvement de libération des femmes (MLF). À Paris, le livre tombe entre les mains de Carmen Sanchez, voisine de Christiane Rochefort. Elle comprend immédiatement son importance et le transmet à Gilda Grillo, actrice, metteuse en scène et photographe brésilienne. Cette dernière est membre du Groupe latino-américain des femmes à Paris, un collectif créé en 1972 réunissant des militantes exilées, principalement brésiliennes – donc lusophones –, qui publie le bulletin bilingue Nosotras de 1974 à 1976. Elle réalise la première traduction d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises en français puis en anglais.
Les féministes du Groupe latino-américain, parce qu’elles disposent de réseaux militants transnationaux, vont diffuser l’information dans les cercles francophones puis anglophones. « Il y avait à l’époque de nombreux échanges de courriers et de bulletins. La circulation des informations concernant les actions menées dans différents pays était relativement importante. Les groupes de diaspora jouaient un rôle de relais essentiel, ce qui leur permettait aussi de valoriser leur place dans les espaces nationaux où ils vivaient », explique Milène Le Goff, doctorante en histoire qui étudie la circulation des pratiques, des savoirs et des luttes entre mouvements féministes dans les années 1970.
« Trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime salazariste. »
Isabella Checcaglini, fondatrice des éditions Ypsilon
Gilda Grillo et Faith Gillespie, écrivaine étasunienne, organisent une première lecture du texte en anglais lors d’une réunion de l’antenne parisienne de la National Organization for Women. Puis, début juin 1973, accompagnées par d’autres membres du groupe, elles se rendent dans la ville de Cambridge (Massachusetts) pour assister à l’International Feminist Planning Conference, une rencontre de 300 féministes venu·es de 27 pays pour construire un mouvement féministe international. Là-bas, elles évoquent l’affaire des Trois Maria et proposent une action coordonnée pour faire pression sur les juges portugais. Leur motion est adoptée à l’unanimité. C’est la première initiative politique du mouvement. À cette occasion, le procès que la dictature portugaise intente aux trois Maria est également désigné comme la « première cause féministe internationale ». Dans la foulée, une fête de soutien est organisée à New York, avec un texte d’invitation signé notamment par Kate Millett, théoricienne du féminisme radical ; Ti-Grace Atkinson, militante féministe radicale ; Jill Johnston, journaliste et critique culturelle engagée dans le mouvement de libération des femmes, et Gloria Steinem, l’une des principales figures du féminisme étasunien.
À l’approche de leur audience fixée le 3 juillet 1973 à Lisbonne, des manifestations se tiennent dans 17 pays, devant les ambassades du Portugal. Chaque fois, des centaines de femmes brandissent des pancartes proclamant : « All women are Maria ». Pour Milène Le Goff, cette solidarité internationale s’explique par le fait que l’affaire cristallise plusieurs enjeux centraux de la deuxième vague féministe : la dénonciation d’un régime autoritaire, la sexualité, le rapport au corps des femmes et les violences sexistes et sexuelles. « On pourrait presque dire qu’elles ont un positionnement antifasciste, poursuit-elle. Elles dénoncent le régime salazariste, et cela fait écho à d’autres luttes, comme celles contre le régime du shah d’Iran, de Pinochet au Chili ou de Franco en Espagne ».

Pour l’historienne, cette affaire résonne particulièrement aujourd’hui et rappelle l’importance d’une internationalisation des luttes féministes et antifascistes qui « permet de partager des stratégies, de construire des solidarités ».
« C’est l’intérêt médiatique impulsé par les féministes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès. »
Milène Le Goff, doctorante en histoire
Le procès est reporté à octobre 1973, puis en janvier et au printemps 1974. Dans l’intervalle, les actions de soutien se structurent. En France, La Nuit des femmes du 21 octobre 1973, une lecture d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises au Palais de Chaillot organisée en soutien aux Trois Maria, donne lieu à un documentaire de Delphine Seyrig. Si l’événement est tombé dans l’oubli, il regroupe pourtant de nombreuses figures féministes de l’époque. Grâce aux images tournées ce soir-là, Adília Martins de Carvalho et Maira Abreu, chercheuses en études lusophones, ont identifié parmi les participantes, cinq des neuf militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) qui, en août 1970, déposaient sous l’Arc de triomphe, une gerbe en hommage à la femme du Soldat inconnu : l’écrivaine et théoricienne Monique Wittig, Christiane Rochefort, Christine Delphy, sociologue et fondatrice du féminisme matérialiste français, Monique Bourroux, militante des premiers groupes du MLF et Cathy Bernheim, écrivaine et journaliste. Aux Pays-Bas et en Allemagne, des féministes occupent l’ambassade portugaise. À New York, Gilda Grillo met en scène Women on Trial à partir d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises. Des lettres de soutien sont envoyées par les poétesses étasuniennes Adrienne Rich et Anne Sexton, d’autres arrivent depuis le Pakistan, l’Afrique du Sud ou la Nouvelle-Zélande.
« C’est l’intérêt médiatique impulsé par les féministes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès », reprend Milène Le Goff. Elle fait le parallèle avec les flottilles pour Gaza qui, en 2025, ont traversé la Méditerranée pour dénoncer le blocus israélien : « En attirant le regard de nos sociétés situées dans différents espaces, on peut protéger des personnes arrêtées simplement pour avoir dénoncé des actes absolument terribles. »
Le 25 avril 1974, la révolution des Œillets renverse la dictature salazariste. Les autrices des Nouvelles Lettres portugaises sont finalement jugées et acquittées le 7 mai. Interviewée dans le documentaire tourné en 2003, Maria Isabel Barreno attribue en partie ce dénouement à la mobilisation internationale : « Je suis convaincue que ça a suffisamment retardé le procès pour qu’il ait lieu après le 25 avril. » Après l’annonce du jugement, sur le parvis du tribunal, Maria Teresa Horta et Maria Isabel Barreno annoncent la création du Mouvement de libération des femmes portugais.

La traduction française des Nouvelles Lettres portugaises, par Vera Alves da Nóbrega, Évelyne Le Garrec et Monique Wittig, est publiée dans la foulée aux éditions du Seuil. Dans la préface, elles écrivent : « Ce livre est un symbole. Par son histoire. Par la façon dont nous avons eu l’occasion, nous et d’autres femmes, de l’approcher. Par le mouvement international féministe qu’il a suscité. Et, avant tout, par le fait même qu’il existe aujourd’hui, ici. » C’est cette préface qu’Isabella Checcaglini a redécouverte cinquante ans plus tard, tandis que l’affaire avait été effacée de la mémoire collective. Elle décide alors de republier le livre : « C’est là toute la force de la littérature : la parole se renouvelle à chaque lecture. En continuant de lire ce texte aujourd’hui, la voix de ces femmes reste vivante ». Frappée par l’actualité du texte encore aujourd’hui, et réalisant que cette première traduction française n’est plus disponible et parfois controversée, Isabella Checcaglini décide de confier la retraduction à la chercheuse en étude lusophone Ilda Mendes dos Santos et à la traductrice Agnès Levécot. Cela afin de proposer une nouvelle édition critique qui recontextualise le texte et en rappelle toute l’importance, à l’époque comme maintenant.
L’histoire ne s’arrête pas là. La mobilisation suscitée par le procès a contribué à structurer durablement les réseaux féministes transnationaux nés au milieu des années 1970. « C’est un événement qui a été oublié, et pourtant il a eu des effets importants. L’affaire des Trois Maria a généré une solidarité féministe internationale assez novatrice. Avant ça, il y avait déjà des traces de réseaux internationaux, notamment au xixe siècle, mais ce qui s’est joué à l’époque est fondateur », explique l’historienne Milène Le Goff.
Les réseaux et contacts établis lors de la défense des trois autrices portugaises ont été déterminants dans la structuration d’événements, comme le Congrès international féministe à Francfort en novembre 1974, et surtout le Tribunal des crimes contre les femmes en 1976 à Bruxelles. Pensé en opposition à la Conférence promue par l’ONU en 1975 à Mexico, le Tribunal entend recentrer l’attention de l’opinion sur les violences concrètes subies par les femmes : violences domestiques, exploitations économiques, violences sexuelles… L’événement réunit près de 2 000 femmes issues de 40 pays. Les participantes annoncent la formation d’un « réseau féministe international » en s’appuyant sur ce qui a été fait autour du procès des autrices portugaises. Les membres du Groupe latino-américain à Paris jouent un rôle important dans sa préparation, qui sera plus tard analysée comme l’une des prémices du mouvement MeToo.
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Ainsi, pour Maira Abreu, chercheuse en sciences sociales, le Groupe latino-américain théorise un « nous les femmes » commun mais situé : les femmes doivent être comprises à partir de leurs réalités socio-économiques, cette diversité n’empêchant pas l’affirmation d’un patriarcat pensé comme global. Émerge alors une identité commune qui prend en compte les rapports de race, de classe et de sexe. Une approche qui annonce la notion d’intersectionnalité, qui sera théorisée par la juriste et universitaire américaine Kimberlé Crenshaw dans les années 1990 et structurera par la suite une partie des milieux féministes. Longtemps oubliée, l’affaire des Trois Maria rappelle ainsi une histoire plus large des circulations féministes transnationales qu’il semble aujourd’hui urgent de relire. •