30.06.2026 à 14:37
Le cinéma déboussolé (Retour vers le futur)
Ré-arpenter le travail du critique de cinéma Serge Daney
- 29 juin / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 230.06.2026 à 14:37
Le cinéma déboussolé (Retour vers le futur)
Ré-arpenter le travail du critique de cinéma Serge Daney
- 29 juin / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 2
Près de 25 ans après sa mort du sida le 11 juin 1992, le temps est peut-être venu de ré-arpenter le travail du critique de cinéma Serge Daney. Il ne s'agit pas ici de fixer une pensée, de façon systématique ou monumentale. Plutôt de faire sentir (et goûter) la singularité d'un régime d'écriture qui, par connexions partielles partiales, reprises et approximations successives, a porté une pratique quotidienne de soin des êtres et des milieux du cinéma.
« Il y a désormais une dimension écologique dans la critique du cinéma. »
(Ciné journal, 30 août 1985)
« (Je dis bien « êtres », bien que je n'ignore pas qu'il ne s'agisse que d'un tas de celluloïd impressionné – only a film – mais les films ne font pas que vieillir, ils nous regardent vieillir aussi.) »
(Ciné journal, 27 mars 1984)
« C'est quand [le cinéma] se mit à parler, et surtout après l'invention du doublage (1935), que plus rien ne résista au déferlement du dialogue et de la musique. Les bruits faibles, imperceptibles, n'avaient aucune chance. Ce fut un génocide.
On s'en remet, lentement. »
(Ciné journal, 20 février 1982)
Parce qu'il se glisse entre les films et leurs publics, entre ceux qui produisent des images et ceux qui les consomment, le critique entretient une relation privilégiée aux milieux du cinéma et de la cinéphilie, ainsi qu'aux êtres qui les peuplent et les composent – documents, fictions, personnages, acteurs, auteurs, producteurs, paysages, sons, expériences, événements. Parce que sa pratique quotidienne contribue au soin et à la culture d'un milieu, le critique s'inquiète en outre de la façon dont les transformations de ce milieu génèrent des pouvoirs d'instaurer ou de mutiler les êtres qui le composent.
C'est depuis la perspective de l'écologie, entendue comme exploration et comme soin des milieux et de leurs puissances, qu'on voudrait ici revenir sur quelques aspects du travail critique de Serge Daney. Au gré d'une déambulation dans le massif de Ciné journal [1], on se propose d'esquisser un relevé (au sens topographique et biologique du terme) de la dimension écologique de la critique de cinéma telle que Daney l'a inlassablement pratiquée. Il s'agira d'établir une série de régions et de points cardinaux, de recenser les êtres qui les peuplent, les mouvements qui les animent, et d'accompagner le critique dans son interrogation sur leurs conditions de vie, de survie ou de récupération.
Prenez une copie trente-cinq millimètres de La Mort aux trousses, prélevez directement les images de la scène en question. Vous obtenez 3426 images (on appelle ça un photogramme). Mettez ces photogrammes bout à bout, comme pour un roman-photo intello-pervers, et que voyez-vous ?
D'abord que, comme dit Truffaut, Hitchcock a toujours filmé les scènes d'amour comme des meurtres (et vice versa). Regardez l'air vicieux et brechtien de Cary Grant, ses longues mains poilues en quête de cou étranglable, la sensualité froide, l'euphorie qui calcule. Et les mains de vieux squelette d'Eva Marie Saint, son front dégarni, son extase surjouée. Vous voyez bien qu'il se passe bien des choses dans un plan de baiser. Des choses très mélangées.
« Nord par Nord-Ouest », c'est le bon titre. Le spectateur de cinéma est comme Cary Grant : il perd le nord. Hitchcock est comme une machine : il sait où est le nord (c'est-à-dire le dénouement, le terminus, les Monts Rushmore). Mais le Nord, on n'y va jamais directement. On y va par le Nord-Ouest. Le vrai film, celui que vous hallucinez et qui nourrit vos rêves les plus tenaces, c'est le Nord-Ouest. Le film va vers le Nord, les photogrammes — cette chair inconnue du film — vont vers l'Ouest. Voici une page « ouest ».
(Ciné journal, 25 juin 1982)
La région du nord est celle de la maîtrise, en un sens artistique mais aussi politique. La maîtrise à elle seule ne produit rien d'intéressant. L'intéressant advient quand la ligne de maîtrise, qui chemine imperturbablement vers le nord, est déviée par une ligne de folie qui file à l'ouest – ligne de non-maîtrise, d'inconscient, d'involontaire, d'inavouable. Cette ligne ouest est chargée de tout ce qui dans le cinéma relève de l'enregistrement et de la matérialité (les photogrammes comme « chair inconnue du film »). Bref de cette dimension documentaire qui fait que le cinéma pratiqué comme art de l'enregistrement n'est pas du dessin animé, et que le film le plus minutieusement planifié ne se réduit jamais à son story-board. Le film intéressant, qui offre la possibilité que quelque chose s'y passe (un événement, une expérience), conjugue ou mélange toujours une ligne nord et une ligne ouest : il va au nord en passant par le nord-ouest. Le film nul serait un film sans mélange, qui cheminerait uniquement vers le nord. Il n'y arriverait littéralement rien ; il serait vide d'événement et d'expérience. Le film nul ne serait pas l'œuvre d'un homme mais d'une machine à dépeupler le monde de ce qu'il s'y passe (des événements, des expériences). La réflexion sur le nord indique en creux la question écologique du dépeuplement du monde et de l'expérience.
Dans un texte tardif sur L'Amant, Serge Daney explore la région nord en filant la métaphore de la machine. Il portraiture Jean-Jacques Annaud en cinéaste robot, revenu du futur et instruit via un manuel rédigé par des publicitaires des années 80 – un robot qui ignorerait qu'il y a des expériences.
Annaud, en fait, n'est pas n'importe qui, mais le premier robot non cinéphile de l'histoire du cinéma. Dans le manuel « L'espèce humaine en vingt story-boards », potassé dans la navette spatiale qui a remonté le temps jusqu'à nous, il a lu que le cinéma, c'était « raconter une histoire en images ». On sent qu'il n'ira jamais au-delà de ce cliché-là et qu'il saura toujours à quoi ça doit ressembler, le « rendu » des comportements et des émois humains. Mais justement, il ne sait que cela : il a le savoir du robot qui ne sait pas qu'il ne sait pas tout.
Il ne sait pas qu'il y a des choses que l'on vit sans bien les voir et d'autres qui crèvent les yeux sans renvoyer pour autant à aucun vécu, des moments où il ne faut pas crier trop fort, des omniprésences nulles et des absences fortes, des mensonges collectifs et des vérités partielles, bref, des expériences que le cinéma a bien du mal parfois (mais c'est sa dignité d'essayer) à approcher.
(La Maison cinéma et le monde. 4. Le moment Trafic 1991-1992, P.O.L, 2015, p. 157, 31 mars 1992)
Daney établit ces premières coordonnées (nord, ouest, nord-ouest) depuis la scène du baiser dans La Mort aux trousses. Son geste critique consiste à remonter de l'image-mouvement aux photogrammes, pour y exhiber la dynamique d'un devenir, d'une réversibilité, d'une oscillation, au sein d'un même instant, entre deux pôles indécidables : ici la scène d'amour et la scène de crime. Cette oscillation fait événement. En retournant aux photogrammes et en les re-montant, Daney donne à voir la naissance de l'événement. Il écrit sur Hitchcock en mobilisant le même procédé de ralenti ou d'arrêt sur image que Godard explorait en 1979 dans Sauve qui peut (la vie).
Quelque chose ne va pas avec Noiret. Dès le début du film, il est clair que le jeu de Noiret n'est qu'une composition, n'apportant pas un gramme de trouble à un scénario supposé sulfureux. […] On voit l'acteur doser sa composition, on ne voit pas le personnage prendre corps. […] Coup de torchon échoue à nous faire découvrir un « autre Noiret » qui serait pour Tavernier l'objet d'un documentaire affectueux et non pas un double narcissique.
(Ciné journal, 6 novembre 1981)
Le mouvement qui file à l'ouest introduit dans le film du trouble, du mélange, du louche – et par là de l'événement et de l'expérience. L'un des ressorts fondamentaux de ce mouvement, de ce « bougé », réside dans la rencontre de la fiction et du documentaire, qui est peut-être constitutive du cinéma pratiqué comme art de l'enregistrement. On peut aborder l'écologie de cette rencontre en considérant les rapports de l'acteur et du personnage. Donner corps à un personnage est une opération qui n'engage pas seulement l'acteur pris dans un devenir, mais aussi le cinéaste auquel il se livre. Du côté du cinéaste, l'opération exige non pas de filmer quelqu'un qui mime ce qu'il n'est pas, mais d'avoir assez d'amour et d'imagination à l'égard de son acteur pour l'inventer autre, et pour documenter ou enregistrer cette invention de l'autre. C'est ce que Tavernier échoue à faire avec Noiret dans Coup de torchon. C'est ce que Hitchcock, malgré sa haine des acteurs, a très cruellement réussi dans Vertigo.
L'histoire de Vertigo est celle d'un homme qui passe de l'acrophobie à la nécrophilie, donc d'un grand malade. Mais la beauté de Vertigo réside dans la façon dont une femme, en dépit de tout, existe. […] Kim Novak joue le rôle d'une femme qui, par deux fois, n'est qu'une image, la matérialisation d'un fantasme d'homme. Elle n'est « elle-même » qu'une fois, le jour où Scottie la retrouve, boudinée dans sa terrifiante robe verte. Sinon, elle vit dans la peur. Peur de se trahir, peur de ne « pas être à la hauteur ». Peur aussi de l'actrice Kim Novak de ne rien comprendre à ce que « le Maître du Suspense » voulait d'elle sur le plateau. Si bien que Robert Burks, le chef-op habituel d'Hitchcock, n'a pas pu ne pas enregistrer cette frayeur et ce désarroi, la solitude de l'acteur hitchcockien (ou de l'acteur tout court) au moment du clap. C'est à une suite de bouts d'essai que nous assistons ; ils se succèdent avec un tremblé presque documentaire qui confère à Vertigo, à ce Vertigo-avec-Kim-Novak-et-malgré-Hitchcock, un trouble réel.
(Ciné journal, 27 mars 1984)
Dans Vertigo, le mouvement vers l'ouest se produit bel et bien. Le documentaire et la fiction se croisent, se reflètent et s'échangent ; les relations d'amour-haine entre cinéaste et actrice/personnage prennent un tour abyssal. La grandeur de Hitchcock, seul cinéaste dans l'histoire qui « a pu haïr [les acteurs] et a dû se les payer », réside dans la façon dont le dispositif de son film ménage une résistance à sa propre maîtrise et toute-puissance – et dans la façon dont cette résistance contribue paradoxalement, par une dialectique perverse, à faire exister davantage le personnage, à le nourrir et l'épaissir en l'opacifiant.
Dans sa critique de Vertigo, Daney croise et juxtapose images de fiction (Scottie, Madeleine/Judy) et images documentaires (le making-of de Vertigo : le chef-op Robert Burks, Kim-Novak-l'actrice terrorisée par le « Maître du Suspense », etc.). Il s'agit moins d'un commérage qui rapporterait des potins de tournage que d'un procédé de montage anticipant le Godard des Histoire(s) du cinéma, qui pose d'aplomb et fait dialoguer l'image documentaire de Hitler et l'image fictionnelle de James Stewart aux jumelles dans Fenêtre sur cour.
L'écologie de la rencontre entre fiction et documentaire a été abordée via la question des rapports entre personnage et acteur. Le détour par No man's land d'Alain Tanner (où il est, une fois encore, question de mouvement sur un axe est-ouest : celui des passeurs entre la Suisse et la France) est l'occasion de réfléchir à l'écologie de la fiction elle-même, et à la destruction du fragile équilibre entre fiction et document, sans lequel il n'y a pas de fiction cinématographique qui tienne.
Car Tanner sait encore, par ruse, obtenir de l'argent des deux côtés pour tourner chez lui des histoires de passeurs. Il sait éviter les chants de sirènes (enrouées) du « scénario de béton » pour entrelacer patiemment une multitude de petits événements forts qui racontent – de justesse – une histoire. Il a encore le désir d'extorquer un peu d'histoire(s) aux paysages suisses. Mais l'avenir du cinéma suisse (et, d'une manière générale, de tout cinéma local) n'est pas assez radieux pour qu'on ne se pose pas déjà la question fatidique : à quel moment la Suisse ne sera plus du tout un terreau à fiction ? A quel moment elle ne sera plus qu'un terrain pour documentaristes ? Avec cette question en tête, on a moins envie de « critiquer » Tanner que de lui savoir gré de filmer, encore, des vaches. De vraies vaches qui regardent passer la fiction et que l'on regarde soudain avec une affection décuplée puisqu'il est clair que dans un cinéma réduit aux effets spéciaux et au mythe du polar, la pauvre bête est condamnée à l'espace off. Bref, il y a désormais une dimension écologique dans la critique du cinéma. »
(Ciné journal, 30 août 1985)
L'avènement d'un cinéma qui abandonne les histoires au profit du mythe, et l'enregistrement au profit des effets spéciaux, menace l'équilibre fragile entre fiction et document. La partie « fiction » de la Suisse s'y verrait récupérée par une entreprise de mythologisation, et la partie « paysage » par des documentaristes – que Daney, avec Agnès Varda, distingue rigoureusement des documenteurs. Tant que subsiste l'équilibre entre fiction et document, les vaches des films regardent encore passer la fiction. Une fois l'équilibre rompu, les vaches, reléguées à l'espace off, ne regardent même plus passer les trains. La destruction des conditions écologiques de la fiction a des conséquences politiques. Daney définit la fiction comme un « chemin collectif » menant aux choses dont il peut y avoir expérience. La fiction noue singulier et collectif : elle offre une voie d'accès et de problématisation collective d'une expérience singulière. Perdre la fiction, c'est perdre à la fois la dimension de l'expérience et celle de son partage. Le résidu de l'effacement de la fiction, c'est la juxtaposition mutique du secret et de l'individuel.
Comme je trouvais cette idée par trop mélancolique (et un brin démobilisatrice), je m'en ouvris à Tanner lui-même qui passait par Paris pour procéder à la promotion rapide de son film. […] Tanner, ce jour-là, parlait en peintre, et un peu en mystique. Son problème, de plus en plus, c'est « la matière cinématographique ». C'est la jouissance à l'idée que « les choses sont là » et qu'elles exigent, en silence, d'être vues, enregistrées, filmées, et c'est l'angoisse à l'idée qu'il n'y a plus de chemin collectif qui mène à elles (c'est cela la fiction, un chemin collectif), tout juste des itinéraires individuels et des passages secrets.
(Ciné journal, 30 août 1985)
A l'Ouest, il se forme des « comités Paradjanov ». Au seuil des années 80, on finit par apprendre qu'il a été libéré. Paradjanov est, pour les autorités de son pays, un ex-cinéaste, statut qui le condamne à la semi-mendicité du « parasite social ». Peu à peu Paradjanov est donc devenu personne. […] Rien de plus étrange que le dispositif de Sayat Nova. Rien de plus dépaysant. Dans cette suite d'« icônes-séquences », une image ne succède pas à une autre, elle la remplace. Aucun mouvement de caméra dans ce film. Aucun raccord entre les images. Leur seul point commun, c'est nous. Pour prendre une métaphore tennistique, je dirai que voir Sayat Nova, c'est être rivé au fond du « court » de notre champ visuel et, de là, renvoyer chaque image comme une balle. L'une après l'autre. L'image devient un fétiche (plus fétichiste que Paradjanov, non, je ne vois pas) et très vite, nous faisons l'expérience du regard-boomerang. […] C'est comme si le cinéma venait d'être inventé et que les acteurs, revêtus de leurs plus beaux habits, apprenaient à se mouvoir dans cet élément inconnu qu'est l'espace filmique : le champ de la caméra. […] Il est vraiment dommage que Paradjanov-Paradjanian n'ait pas continué à faire du cinéma, qu'on l'ait à ce point découragé, usé, battu. Car dans le film de cet « ex-cinéaste », il y a quelque chose qui n'a peut-être existé que dans le cinéma soviétique (et que l'on retrouve aujourd'hui dans un film comme Stalker) : l'imaginaire matériel. L'art de se tenir au plus près des éléments, des matières, des textures, des couleurs. […] Paradjanov, Tarkovski (mais déjà Eisenstein, Dovjenko ou Barnet) regardent la matière s'accumuler et s'engorger, une géologie d'éléments, d'ordures et de trésors, se faire au ralenti. Ils font le cinéma du glacis soviétique, cet empire immobile. Que cet empire le veuille ou non.
(Ciné journal, 29 janvier 1982)
Si la région du nord-ouest est celle des mouvements divergents ou contrariés, la zone de l'est est plutôt le lieu de l'immobilité – de l'imperceptible croissance en épaisseur, par engorgement et accumulation. L'histoire y est devenue géologie. La critique de Sayat Nova ouvre un espace à la fois préhistorique et post-historique. Préhistorique, au sens où Paradjanov filme comme si l'histoire du cinéma n'avait pas eu lieu, comme si l'outil venait à peine d'être inventé. Post-historique, en ce sens que, dans la forme même de son argumentation, la critique de l'ex-cinéaste Paradjanov anticipe étrangement la critique du post-cinéaste Annaud – qui, en sa qualité de « premier robot non cinéphile de l'histoire du cinéma », filme lui aussi comme si l'histoire du cinéma n'avait pas existé. S'il y a un monde (ou une religion) de différence entre les deux cinéastes, la similitude des structures formelles de leur critique par Daney est frappante : les images ont cessé de s'enchaîner, elles sont servies (au sens tennistique du terme) une par une à la figure du spectateur, elles fonctionnent comme autant de fétiches (fétiche-religieux ou fétiche-marchandise). Une fois encore, le texte critique apparaît comme le laboratoire, le matériau ou l'occasion pour d'autres textes et d'autres pensées. D'un point de vue écologique, l'espèce la plus menacée, dans l'est du début des années 1980, c'est celle du cinéaste : « découragé, usé, battu », « devenu personne ».
Dans ses critiques de films « classiques », la démarche de Daney comporte toujours cet élément « asiatique » et géologique. Contrairement à la restauration numérique, la critique ne gomme pas la patine du temps ; elle ne prétend pas nous faire voir les films « comme pour la première fois », mais fait au contraire, par toute une série de procédés stylistiques, sentir les couches de regards et de pensées qui se sont lentement accumulées à leur surface. Si Daney envisage le cinéma comme art du présent, c'est en y incluant toujours l'épaisseur d'un passé sédimenté. On note d'ailleurs, çà et là, un mouvement similaire dans les critiques aux prises avec l'actualité : il arrive que Daney fasse voir, comme en surimpression, des films anciens derrière des films récents. L'enjeu de ce procédé de surimpression, qui anticipe une fois encore, sur le terrain de l'écriture, celui des Histoire(s) du cinéma, c'est notamment de comparer les solutions différentes à des problèmes similaires. (On trouve un exemple de cette démarche dans la surimpression Sjöström/Straub, qu'on croisera plus loin sans l'étudier pour elle-même. Le problème est ici : filmer le vent.)
Quand un documenteur vient du Nord, qu'il a un passeport et une conscience en règle, une caméra, un pied et un bon œil derrière, où va-t-il ? Vers le sud, bien entendu. […] Les rapport Nord-Sud commencent là : tout ce qui est devant la caméra est au Sud ; la caméra, elle est toujours au Nord. La caméra est une boussole.
Mais aller vers le Sud, c'est perdre le nord, quand même.
(Ciné journal, 2 mars 1982)
On l'a vu, le nord est le lieu de la maîtrise. Filmer, documenter, revient toujours à faire de ce qui est filmé un sud, un tiers-monde, un désert ou une ruralité, même chez soi. Se rendre au sud avec une caméra sans se poser de questions, c'est prendre le risque de tout dévaster. La leçon du documenteur Johan Van der Keuken, qui le distingue du documentariste des zones dévastées (dans lesquelles on ne sait qui, du documentariste ou de la dévastation, précède l'autre), c'est qu'on ne peut commencer à atteindre et à habiter le sud si l'on n'a pas préalablement perdu le nord. Message reçu cinq sur cinq par les Straub.
Ces scrupules étonneront. Ils ne sont pas courants. Filmer, surtout à la campagne, c'est en général tout dévaster, faire irruption dans la vie des gens, en faire de la vignette paysanne, du régionalisme, du retour à, du rance, du musée. […] Il faut donc voir les Straub, habitants des villes, navigateurs en terre ferme, perdus.
(Ciné journal, 20 février 1982)
Jean-Marie Straub, né en 1933, est « trop vieux » (l'un de ses leitmotive) pour parler de ses films autrement qu'en grand seigneur. C'est lui qui est pauvre mais ses films (qui sont aussi ceux de Danièle Huillet) sont comme des enfants qui ont, comme disent les pauvres, « tout ce qu'il faut ».
Pas un centime, pas une lire, pas un mark dont Straub (et surtout Huillet) ne connaissent personnellement la provenance, la circulation et l'usage. La bonne compréhension des « rapports de classe » commence tout bêtement par celle du rapport qualité-prix. […] Straub-Huillet (comme Godard, Duras ou Rohmer) sont par excellence les ciné-artistes (je ne dis pas « auteurs », je le fais exprès) de l'époque où l'image et le rôle du producteur se sont effacés. Produire, pour eux, c'est produire tout à la fois leur vie et leur œuvre, ou, plus modestement, leur travail et leur force de travail.
(Ciné journal, 3 octobre 1984)
Ce qui a permis à Huillet & Straub de perdre le nord, c'est la façon dont ils ont d'emblée su inventer une réponse originale à un autre problème écologique : l'effacement ou la disparition du producteur, qui risque bien d'entraîner avec lui l'effacement ou la disparition de l'auteur. (Daney voyait dans l'accident de voiture de la fin du Mépris l'allégorie ou la prophétie de cette disparition, en soulignant que Godard ne s'en est jamais réjoui.) Filmer le sud en perdant le nord suppose d'être au clair sur « la provenance, la circulation et l'usage » de l'argent qui sert à filmer le sud. La supervision économique du « rapport qualité-prix » n'est pas un préambule à un discours sur le film. Elle est à la fois condition nécessaire et partie intégrante du juste positionnement que les Straub ont toujours recherché. Ce positionnement fait du filmage une affaire fondamentalement éthique et politique.
Les Straub (qui connaît leurs films sait que, là-dessus, ils ne transigent pas) accordent une grande importance au fait qu'un cinéaste ne devrait pas déranger ceux qu'il filme. Il faut donc voir la seconde partie de Trop tôt, trop tard comme un drôle de jeu, fait d'approches et de reculs, où les cinéastes, moins météorologues qu'acupuncteurs, cherchent le lieu – le seul, le bon – d'où leur caméra pourra capter les gens sans les gêner. […] Trouver ce point, ce point moral, c'est à ce moment-là tout l'art des Straub.
(Ciné journal, 20 février 1982)
Dans Trop tôt, trop tard, Straub, Huillet et leur ingénieur du son habituel, le grand Louis Hochet, se perdent dans la campagne française avant de se mettre à errer le long du Nil et dans son delta, en Égypte. A partir des bruits, de tous les bruits, des plus infimes aux plus ténus, ils identifient, eux aussi, un crime. Lieu du crime : la terre ; victimes : les paysans ; témoins du crime : les paysages. C'est-à-dire des nuages, des chemins, de l'herbe, du vent. […] Pas d'acteurs, pas même de personnages, surtout pas de figurants. S'il y a un acteur dans Trop tôt, trop tard, c'est le paysage. Cet acteur a un texte : l'Histoire (les paysans qui résistent, la terre qui reste) dont il est le vivant témoignage. Cet acteur joue avec plus ou moins de talent : le nuage qui passe, un déchaînement d'oiseaux, un bouquet d'arbres pliés par le vent, une éclaircie, voilà de quoi est fait le jeu du paysage. Cette façon de jouer est météorologique. On n'en avait plus vu comme ça depuis longtemps. Depuis le muet exactement. […] Trop tôt, trop tard est, à ma connaissance, l'un des rares films qui, depuis celui de Sjöström, ait filmé le vent. Il faut le voir – et l'entendre – pour le croire. C'est comme si la caméra et la frêle équipe de tournage prenaient le vent comme une voile et le paysage comme une mer.
(Ciné journal, 20 février 1982)
En apparence, Trop tôt, trop tard dépeuple : pas d'acteurs, pas de personnages, pas de figurants. À mieux y regarder, Danièle Huillet & Jean-Marie Straub introduisent quelque chose d'inouï (ou de « très ancien, mais oublié ») : ils réussissent à faire du paysage un acteur à part entière. Cela ne s'était plus vu depuis Le Vent de Victor Sjöström (1928). Le paysage n'est plus un motif pour documentaristes, mais un être qui joue (de façon météorologique et « faunesque » : oiseaux, puis plus tard lézard ou papillon) et qui parle un texte (ce texte est celui de l'Histoire, et le vent une pièce centrale dans l'agencement collectif d'énonciation du paysage). Les Straub ouvrent du même coup des directions inédites pour la pratique cinématographique du personnage et de la fiction, et inventent de nouvelles façons de répondre au désastre écologique qui guette les êtres cinéphiliques. Se laissant porter par les mots, Daney cerne dans sa réflexion sur le discours de l'acteur-paysage l'une des dimensions majeures du futur cinéma des « Straub-des-champs ». Il le fait par le biais d'une réflexion sur le vent, qui est aussi une réflexion sur le son, et sur la façon dont la rééducation sensible du corps et de l'oreille pourrait servir de boussole pour la récupération d'une expérience et d'un monde dépeuplés.
Il faut donc voir les Straub, habitants des villes, navigateurs en terre ferme, perdus. Il faut les voir au milieu du champ le doigt humecté levé pour prendre le vent et l'oreille tendue vers ce qu'il dit. Alors, la sensation la plus nue sert de boussole. Tout le reste, éthique et esthétique, fond et forme, en découle.
On peut ne pas supporter l'expérience. Cela s'est vu. On peut ne plus supporter l'idée même d'expérience. Cela se voit tous les jours. On peut décider que filmer le vent est une opération dérisoire. Du vent, justement. On peut aussi passer à côté du cinéma quand il se risque à sortir de chez lui.
(Ciné journal, 20 février 1982)
Julien Pieron
[1] Serge Daney, Ciné journal (Préface de Gilles Deleuze), Cahiers du cinéma, 1986. Ciné journal a été composé par Daney à partir de la masse d'articles écrits pour le quotidien Libération entre 1981 et 1986. [Les écrits des « années Libé » ont été recueillis à titre posthume chez P.O.L, dans les tomes 2 (2002) et 3 (2012) de La Maison cinéma et le monde.] La réédition ultérieure (1998) de Ciné journal en deux volumes au format poche (plutôt moche) abrase les jeux typographiques et l'iconographie choisis par Daney, qui maintenaient dans la forme-livre un lien visuel à l'article de presse. Ce choix éditorial tend à occulter l'origine quotidienne de l'écriture critique et à statufier (un peu) la « pensée-Daney ».
30.06.2026 à 14:35
Brutalités policière à la marche trans de San Francisco
En juin 2026, à San Francisco, la police a chargé la Marche Trans — là même où, soixante ans plus tôt, l'émeute de Compton's avait allumé les premières braises de la libération queer. Récit, par l'artiste et activiste Keith Hennessy, d'une violence d'État qui se rejoue, et de la solidarité trans qui lui tient tête.
Le contexte : en juin 2026, à San Francisco, la police a attaqué la Marche Trans, un événement qui commémore les émeutes de Compton's Cafeteria de 1966, l'une des premières (…)
En juin 2026, à San Francisco, la police a chargé la Marche Trans — là même où, soixante ans plus tôt, l'émeute de Compton's avait allumé les premières braises de la libération queer. Récit, par l'artiste et activiste Keith Hennessy, d'une violence d'État qui se rejoue, et de la solidarité trans qui lui tient tête.
Le contexte : en juin 2026, à San Francisco, la police a attaqué la Marche Trans, un événement qui commémore les émeutes de Compton's Cafeteria de 1966, l'une des premières révoltes à avoir soufflé, trois ans avant Stonewall, sur les braises de la libération queer. La scène, décrite ci-dessous, ne se comprend qu'à l'échelle de la séquence ouverte depuis la première campagne de Trump à la présidence des États-Unis, qui a fait de l'offensive antitrans l'un de ses gestes de ralliements. Depuis sa seconde investiture en janvier 2025, le décret 14168 (« Defending Women from Gender Ideology Extremism » [défendre les femmes contre l'extrémisme de l'idéologie du genre]) a notamment imposé à l'État fédéral de ne reconnaître que deux sexes, fixés « dès la conception », et de remplacer partout « genre » par « sexe » — effaçant la mention du genre des passeports, des bases de données et des financements publics. Huit jours plus tard, un autre décret s'attaquait à l'accès aux soins de transition pour les moins de 19 ans ; un troisième réactivait l'exclusion des personnes trans de l'armée. Un observatoire médiatique queer (glaad.org) recense aujourd'hui pas moins de 240 attaques, en actes ou en discours, contre les personnes LGBTQ depuis le retour de Trump au pouvoir.
On aurait tort de n'y voir qu'une obsession transphobe. Dans la bouche et dans les actes de ces dirigeants, l'attaque des vies trans sert de cheval de Troie pour une attaque sur les vies de toustes. Attaqués les premiers parce qu'arrivés les derniers, les droits des personnes trans sont remis en cause pour permettre ensuite d'ouvrir la voie à des offensives qui visent les migrantxs, les pauvres, et l'accès de toustes au soin.
C'est cette mécanique à l'échelle nationale et internationale qui vient alimenter ce qui s'est passé cette semaine à San Francisco, et qu'il faut apprendre, encore et encore, à déjouer.
Keith Hennessy :
« Et donc me voilà à la Marche Trans, un événement annuel ici à San Francisco : des milliers de personnes se joignant à une parade-festival qui honore et commémore une révolte trans/queer survenue en 1966 contre le harcèlement et les violences policières. L'émeute de la cafétéria Compton's est l'une des premières révoltes à avoir ouvert la voie à un mouvement radical de libération gay… mais voilà que soudain, ici à San Francisco, en 2026, soixante ans plus tard, les flics ont violemment attaqué la marche, s'en prenant à de jeunes personnes queers et trans, les jetant à terre.
En quelques minutes : 20 à 30 voitures de police, toutes sirènes hurlantes, des flics écumant de rage qui nous gueulaient dessus, matraque à la main, prêts à frapper, bousculant violemment les personnes queers sur leur passage. Plusieurs d'entre eux pointaient des fusils à lacrymo sur la foule.
On a crié en retour, on a fait ce qu'on a pu pour se protéger les unxs les autres, et on a tenté de tenir la rue, tandis que beaucoup d'entre nous, venuxs fêter et célébrer les vies trans, se retrouvaient violemment jetéxs à terre, arrêtéxs et entasséxs dans des fourgons de police.
On a fini par réussir à faire reculer les flics, et ils sont partis ; certainxs d'entre nous sont alléxs soutenir les amixs qui avaient été embarquéxs, pendant que les autres restaient, secouéxs mais unixs. Après quoi on a pu voir l'incroyable performance de danse aérienne de BodyStor. Sous le choc émotionnel de voir se déployer la violence anti-trans — et de voir s'y opposer l'éclat, la créativité et la solidarité trans — certainxs ont réussi à se réjouir, à pleurer, à respirer de nouveau.
L'écœurante ironie, dans tout ça : l'un des rares endroits des États-Unis à demeurer à peu près protégé des violences anti-trans orchestrées à l'échelle nationale redevient un lieu où les flics nous tabassent en pleine rue — à l'endroit même où nos ancêtres queers et queens avaient fini par réussir à s'organiser contre le harcèlement policier. La cafétéria Compton's avait longtemps été un refuge pour les personnes trans, queers, drag, gays et leurs amixs, avant que les flics n'y mettent un terme. Et l'émeute de Compton's, suivie trois ans plus tard par celle de Stonewall à New York, avait fourni son sol au mouvement lgbtq+ et à ses prolongements.
Aujourd'hui, les médias répètent à l'envi le récit policier selon lequel une foule aurait attaqué la police — alors que, manifestement, c'est l'inverse qui s'est produit. Les médias généralistes reprennent le mensonge selon lequel deux flics auraient été blessés (c'est faux), mais ne s'interrogent pas sur la violence injustifiée que les flics ont exercée sur beaucoup d'entre nous. Ce genre d'« information », qui nous somme de ne pas croire ce que nous avons vu ni ce que rapportent les témoignages, remonte à bien plus loin que Compton's et les années 1960. Quiconque s'est fait tabasser par les flics sait qu'iel finira accuséx de les avoir attaqués. Mais les trois dernières années de meurtres de masse perpétrés par les États-Unis et Israël contre le peuple palestinien ont appris aux jeunesses queers et militantes qu'on ne peut pas se fier à leurs récits.
Gratitude à toutes les personnes trans et queers, partout ; à nos adelphes trans, dans toutes les cultures, depuis l'aube des temps ; et aux personnes trans de demain, qui continueront de danser, de chanter, de se battre et de prendre soin du monde. »
E.B.
Traduction d'un billet publié hier par un ami, l'artiste et activiste Keith Hennessy.
Image extraite de Screaming Queens, un documentaire réalisé par Susan Stryker et Victor Silverman sur les émeutes de Compton's Cafeteria. (Pour le visionner, cliquer ici.)
30.06.2026 à 14:34
L'antitsiganisme dans le patriarcat producteur de marchandises
- 29 juin / Avec une grosse photo en haut, 2, Mouvement
Tout continue comme avant. C'est à tout le moins ce que suggère le dernier rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, publié jeudi 25 juin 2026 [1]. Les Roms demeurent la figure de l'altérité maximale pour la population française.
Roms et Sintés [2] forment une minorité d'Europe diverse et fragmentée. Bien que quotidiennes et en tous lieux omniprésentes, des tabòrs d'Ukraine [3] jusqu'aux aires d'accueil françaises [4], les discriminations envers les Roms et Sintés prennent des formes spécifiques selon les groupes concernés et les régions considérées. L'antitsiganisme, à savoir le racisme visant les Roms et les Sintés, assignés à l'identité « Tsigane », quoique endémique en Europe et intimement lié à son histoire interne, n'est pour ainsi dire jamais thématisé dans la critique sociale, à tel point que le terme même d'antitsiganisme, qualifiant ce « racisme sans nom » [5], ce « racisme oublié », puisse tinter étrangement, « étranger » à l'oreille de la critique de la modernité capitaliste – est-ce parce que le « Tsigane » est la figure repoussoir par excellence, de laquelle tout le monde détourne instinctivement le regard ? Le « Tsigane » resterait, dans la bonne conscience militante, ce « parasite » qui nous ressemble contre notre gré, l' « asocial », le voleur, le chouraveur, trop proche de nous pour qu'on ne puisse voir en lui et dans sa condition autre chose que l'expression de sa mauvaise volonté, d'une déchéance feinte ou choisie. Tout au plus sont-ils dignes de théorisation en tant que « rebut » de la société : Karl Marx n'accolait-il pas au lumpenproletariat l'étiquette, à ses yeux infamante, de « bohème » [6] ?
Cette année encore, le rapport de la CNCDH révèle que plus de la moitié des françaises (63 %) interrogées perçoivent les Roms comme une communauté « formant un groupe à part dans la société » ; ce pourcentage monte jusqu'à 66 % lorsque la question porte sur les « Gens du voyage ». Ces chiffres, en augmentation par rapport à l'année dernière (respectivement +5 pts et +1 pt), mais qui se maintiennent à un niveau globalement très élevé depuis 2012, sont deux à trois fois supérieurs à ceux obtenus pour les autres groupes retenus dans l'enquête. 56 % des personnes interrogées considèrent que les Roms « ne veulent pas s'intégrer en France » (+ 7 pts par rapport à l'année dernière), ce qui expliquerait à leurs yeux leur mauvaise intégration, qui serait donc « choisie ».
Leur mode de vie supposé est toujours jugé très spécifique et condamnable par la majorité des françaises : 72 % (+5 pts) pensent que les Roms « sont pour la plupart nomades », 54 % (+4 pts) qu'ils « exploitent très souvent les enfants », 49 % (+4 pts) qu'ils « vivent essentiellement de vols et de trafics ». Alors qu'une très large majorité (91 %) des personnes interrogées partage l'opinion selon laquelle « les Français juifs sont des Français comme les autres », ce n'est le cas que pour une courte majorité (65 %) d'entre elles lorsque la question porte sur « les Français Roms ».
À partir des résultats de cette enquête annuelle, les autrices et auteurs du rapport concluent que « si la société française manifeste, au regard de plusieurs indicateurs, une tolérance accrue envers la diversité, les Roms et les Gens du voyage restent maintenus à la lisière de cet horizon commun. » Le contenu de l'antitsiganisme connaît en outre une évolution : aux accusations anciennes de vol et de vagabondage, s'ajoutent aujourd'hui celles d'exploitation abusive de l'État-providence, de parasitisme social organisé et « de tourisme social » délibéré. Le rapport met en évidence que les deux principaux facteurs explicatifs de l'antitsiganisme en France sont, par ordre décroissant d'importance, la proximité partisane et le sentiment de déclassement (« Je vis moins bien qu'il y a quelques années »).
La « question rom » est aujourd'hui particulièrement saillante au niveau local, les conflits entre « Roms et riverains » sont par exemple abondamment relayés par la presse régionale, bien plus qu'elle ne l'est à l'échelon national, comme ce fut le cas autour des années 2010-2013 [7] ; l'antitsiganisme n'a pas disparu de l'espace public, il s'est plutôt transformé.
Un rapport de l'agence européenne pour les droits fondamentaux (FRA – Fundamental Rights Agency), paru en 2019, observait que « la moitié (52 %) de la population française se sentirait (très) mal à l'aise à l'idée d'avoir des Roms comme voisins. Cette proportion est nettement plus élevée que dans les autres pays couverts par l'enquête. » [8] La CNCDH relevait pour sa part, dans un rapport daté de 2008, qu'en France tous les droits des personnes roms étaient bafoués (droits civils et politiques, droit d'asile, droit au logement, droit au séjour, droit à l'éducation, droit sociaux et accès à l'emploi), mettant à mal « l'universalité et l'indivisibilité des droits de l'Homme ». [9]
L'exclusion transversale et « systémique » des populations roms, n'est pas propre à la France ; comme le rappelle un récent rapport de Ashwini K. P, rapporteuse spéciale sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance qui y est associée, elle s'exerce partout en Europe :
Dans toute l'Europe, les Roms sont victimes d'une exclusion systémique en matière d'éducation, d'emploi et d'accès aux soins de santé, y compris aux services de santé sexuelle et procréative, et au logement. […] Les Roms se heurtent à cette discrimination structurelle, institutionnelle et intersectionnelle et à l'exclusion sociale pour de multiples motifs, notamment l'appartenance ethnique, la race, la classe, le travail et les métiers traditionnels, l'ascendance, le statut migratoire et/ou l'éducation. Les femmes, les jeunes, les personnes âgées, les personnes LGBTQ+ et les personnes handicapées roms sont victimes de formes composées de cette discrimination systémique qui sont fondées sur l'âge, le genre, l'orientation sexuelle et le handicap. Ainsi, les femmes roms sont victimes de façon disproportionnée de violences fondées sur le genre et de stérilisations forcées, qui restent souvent impunies. […] [L]es chiffres mettent en évidence l'effet cumulé de l'appartenance ethnique et du genre sur l'espérance de vie, les femmes roms étant parmi les plus désavantagées. [10]
Le dernier rapport de la FRA, publié en 2025, ne fait que confirmer les précédents résultats. Dans le rapport d'enquête, l'agence révèle qu'en moyenne 70 % des Roms et Sintés européens sont « menacés par la pauvreté » [11], contre 16 % pour le reste de la population ; 37 % sont dans une situation de « privation matérielle sévère », contre 6 % pour le reste de la population ; un peu moins de la moitié (47 %) vivent dans un logement insalubre (« housing deprivation »), quasiment 3 fois plus que les personnes de la population générale. Les personnes qui sont confrontées à des limitations graves ou modérées dans leurs activités quotidiennes en raison de leur état de santé sont plus durement touchées que les autres.
Par ailleurs, près d'un tiers des personnes interrogées déclarent qu'elles ont fait l'expérience, dans l'année précédant l'enquête, de discriminations à leur égard en raison de leur appartenance au groupe rom et sinté. Seulement 32 % des Roms et Sintés âgés de 20-24 ans ont terminé, au moins, leurs études secondaires : soit environ 3 fois moins que le reste de la population. La différence entre les sexes [gender gap] présente dans la population générale (le taux d'achèvement des études secondaires pour les jeunes femmes est supérieur à celui pour les jeunes hommes) était absente pour les populations roms. 46 % des élèves âgés de 6-15 ans suivent des cours dans des écoles dont les élèves sont majoritairement ou exclusivement Roms et Sintés, ce qui relève d'une situation de ségrégation scolaire.
En moyenne 54 % des Roms et Sintés d'Europe déclarent comme activité principale du « travail payé », contre 75 % des personnes de la population générale. Bien que ce « taux de travail payé » puisse varier considérablement d'un pays à l'autre, s'approchant, dans certains cas, pour les hommes roms du taux retrouvé pour les hommes de la population générale (par exemple en Hongrie, Italie et Roumanie), le gender gap observé pour ce taux est beaucoup plus important dans les populations roms (31 % en moyenne) que dans le reste de la population (10 % en moyenne). Enfin, en Europe, les femmes et les hommes roms ont une espérance de vie moyenne respectivement inférieure de 7,4 et 8 ans (8,6 et 9,6 ans en France) à celles des femmes et hommes de la population générale.
Bien que depuis la dernière enquête de 2019-2021, une nette amélioration à l'échelle européenne soit observable, des disparités territoriales importantes persistent, avec parfois des régressions marquées pour certains pays. La France ne fait pas figure de bon élève. Sur les 10 pays étudiés dans l'enquête, elle est l'un des trois pays, avec l'Irlande et le Portugal, pour lesquels aucun des 7 objectifs fixés par l'UE ne sera vraisemblablement atteint d'ici à 2030.
Il peut être utile de rappeler quelques traitements récents de la « question rom » en Europe, ainsi que de mentionner un cas topique de remobilisation de la figure repoussoir du « Tsigane ». Tel que révélé par des articles de presse en 2013, la police suédoise avait constitué une base de données regroupant les informations, notamment généalogiques, de 4029 Rom, comprenant 1000 enfants, dont la majorité n'avaient jamais été poursuivis. En 2018, Matteo Salvini, à la tête de la Lega Nord, alors fraichement nommé ministre de l'Intérieur d'Italie, déclarait vouloir s'attaquer prioritairement à la « question rom », et annonçait un « recensement » de cette population en vue de sa déportation de masse (il disait vouloir s'inspirer d'un certain Donald Trump). En mai 2022, en pleine guerre d'invasion russe en Ukraine, le Ministre de l'Intérieur ukrainien, Viktor Andrusiv, déclarait dans une interview retransmise sur YouTube : « si vous êtes un déserteur qui a fui consciemment, vous n'êtes pas un Ukrainien. Vous êtes un Tsigane. »
Alors que 25 à 50 % de la population rom d'Europe fut exterminé durant la Seconde Guerre mondiale, le génocide nazi des Roms, ou Samudaripen, n'est encore que trop rarement évoqué, enseigné et reconnu [12]. Le complexe de camps de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau comprenait un « camp tsigane [Zigeunerlager] », aussi connu sous le nom de « camp des familles », dans lequel environ 20 000 Roms et Sintés, provenant de toute l'Europe, furent déportés pour y périr. Dans la nuit du 2 au 3 août 1944, le camp fut « liquidé », les 2300 personnes encore présentes furent gazées, en famille [13]. Le génocide nazi des Roms ne fut reconnu par l'État allemand qu'en 1982. [14] Les réticences entourant cette reconnaissance, et le refus d'octroyer aux victimes les réparations correspondantes, découlent du préjugé mortifère et tenace selon lequel les Roms et Sintés auraient été persécutés (et détruits !) en tant qu'« asociaux », qu'ils l'auraient été du fait de leurs comportements criminels, et non en raison du statut racial qui leur fut assigné sous le nazisme. Le négationnisme du génocide nazi des Roms est donc atrocement banal, quand il ne s'agit déjà plus de simple ignorance. Le rôle des autorités françaises dans le Samudaripen reste encore un point sensible et discuté de l'historiographie de la Seconde Guerre mondiale. [15] L'internement des populations « nomades » ne prit fin qu'en 1946, le carnet anthropométrique resta en vigueur jusqu'en 1969, pour être prolongé sous la forme du livret de circulation obligatoire pour les « Gens du Voyage », finalement supprimé en 2017. Il semblerait donc que l'antitsiganisme, qui de tout son poids pèse sur l'histoire européenne, soit digne d'intérêt pour la critique sociale.
La théorie critique de la valeur-dissociation, portée et développée par Roswitha Scholz à partir de la parution de son article de 1992 intitulé « La valeur, c'est le mâle » [16], part du problème de constitution suivant :
[S]oit le travail abstrait et la valeur sont déjà compris dès leur constitution et ainsi dans leur essence comme principe masculin ; soit une hiérarchie de concepts est à nouveau introduite, dans laquelle l'indexation sexuée est bannie dans un espace secondaire comme simple problème de dérivation et concrétisation. [17]
En d'autres termes, il faut partir du principe que « le rapport entre les genres structure lui-même de manière centrale le principe de synthèse sociale. » R. Scholz dépasse donc « l'univers masculin de la valeur » [18] en insistant notamment sur le fait qu'il « n'existe pas de rapport de dérivation logique et immanent entre valeur et dissociation » [19]. Comme elle le démontre, le travail abstrait, activité socialement médiatisante historiquement spécifique, auparavant considéré « neutre du point de vue du genre », a pour condition préalable l'exclusion des femmes, mais aussi des « racisés », des « invalides », etc. Sans pouvoir préciser plus avant ici, il convient d'affirmer que la « théorie de la crise », de la « borne interne absolue » [20] du patriarcat producteur de marchandises, est une composante essentielle de la théorie de la valeur-dissociation [21]. Par ailleurs, la critique de la valeur-dissociation place au centre de sa démarche la tension dialectique entre le général et le particulier, qui se déploie notamment par l'usage de différents niveaux, domaines, moments, de différentes sphères et dimensions : la critique de la valeur-dissociation « doit maintenir la tension, tout en la mettant en évidence dans ce contexte-là, entre les niveaux général et particulier » [22] et cela non pas de manière purement formelle mais dans une orientation vis-à-vis du contenu. Pour R. Scholz, la question n'est plus celle de la « nécessité » du racisme, à savoir sa dérivation (phénoménale) à partir d'un principe premier abstrait ; elle est de saisir les déterminations, intrinsèques et réciproques, les « médiations », entre ces niveaux, sans hiérarchie. L'antitsiganisme (tout comme les racismes, l'antisémitisme, le sexisme, le validisme, etc.) structure, compose, cimente en pratique le principe de « synthèse sociale » (Alfred Sohn-Rethel) capitaliste. Il faut donc partir de ce qui est, négativement, et non de ce qui devrait ou doit être, positivement.
L'introduction de la dissociation dans la critique de la valeur [Wertkritik] [23], en fait et plus justement la refonte de l'appareil conceptuel dans sa totalité [24], rend envisageable pour la critique de la valeur-dissociation, et finalement nécessaire pour celle-ci, l'analyse du racisme et de l'antisémitisme ainsi que des disparités matérielles [25], dans « leurs hypothèses fondamentales » [26] ; elle doit mettre l'emphase sur « le contenu des différentes formes de discrimination » [27] en tant qu'« ensembles historiquement transformables » [28]. L'approche de R. Scholz aiguise la théorie critique des racismes, dans ce qu'ils ont de spécifiques mais aussi de fondamentalement commun.
Finalement, c'est dans cet élan de refonte théorique, refonte toujours provisoire, qui est une exigence renouvelée de relativisation des notions fondamentales à l'aune de l'objet historique concret particulier [29], qui ne refuse cependant pas à analyser la forme sociale et à présenter ses principes généraux, dont le moteur principal est la dialectique général-particulier, que s'inscrit Homo Sacer et les « Tsiganes » [30], le texte de R. Scholz que nous reprenons ici pour tenter de saisir l'antitsiganisme dans ses relations avec le mode de socialisation capitaliste.
Le racisme n'est pas une forme vide ; toute critique véritablement radicale de celui-ci doit refuser tout à la fois la logique d'identité et l'ontologisation des différences. Au moyen de la théorie critique de la valeur-dissociation, il s'agit, avec R. Scholz, de penser le contenu spécifique de l'antitsiganisme comme variante spécifique et oubliée du racisme dans le mode de socialisation capitaliste. L'antitsiganisme doit être compris comme moment catégoriel fondamental du patriarcat producteur de marchandises, moment culturel, social-symbolique, économique et comme fondement négatif de la subjectivité pulsionnelle bourgeoise [31].
La reconfiguration radicale des rapports sociaux lors du « grand basculement » du système féodal au capitalisme [32] a engendré, comme figure historique négative, le « Tsigane ». Il ne rentre ni dans le cadre rigidifié de l'État-Nation, ni dans celui de la société du travail [33] ; il en est bien plutôt l'envers, les fondations enterrées et depuis oubliées, l'image renversée du travailleur salarié contribuant à l'économie nationale : le « Tsigane » représente le vagabond et le sans-patrie, le voleur et le paresseux, celui qu'il faut « sédentariser » et « discipliner », de force. En un mot, le « Tsigane » est, dans la modernité capitaliste européenne, l'idéal-type de l'asocial. Dans le même temps, il est la figure fantasmée de la liberté sans entrave, d'une indiscipline atavique et d'un hédonisme intrinsèque – la « drôle de vie des Tsiganes » [Das lustige Zigeunerleben] est érigée en modèle romantique de l'émancipation et du refus de la société du travail. En apparence opposés, antitsiganisme « ouvert » et antitsiganisme « romantique » forment les deux faces de la même pièce raciste.
L'histoire des populations Tsiganes en Europe est une longue histoire de proscriptions, de bannissements ; une histoire de marginalisation qui a pu, sans solution de continuité, basculer dans l'exclusion puis l'extermination pure et simple. Dès les années 1930 en Allemagne, un antitsiganisme organisé, systématique, et que guide l'« hygiène raciale », est appliqué par le régime national-socialiste. À partir de 1933, les populations Roms et Sintés sont stérilisées de force ; dès 1936, elles sont internées dans des camps ; en 1938, la « solution finale à la question tsigane » est ordonnée par Heinrich Himmler. La fin de la guerre et la « découverte » des atrocités génocidaires commises par les nazis ne marque pas un tournant majeur dans l'appréhension, le contrôle, la surveillance, la discrimination, la marginalisation et l'exclusion des populations roms : on constate la poursuite des pratiques de stérilisations forcées, d'internement sous contrainte et d'encampement. En Suisse, par exemple, dans le cadre du programme des « Enfants de la grand-route » (1926-1978), les enfants yéniches étaient retirés à leurs parents afin d'« éviter qu'un fruit de plus du vagabondage ne voit le jour ».
« L'histoire déchirée » (Enzo Traverso) du xxe siècle pose la question de l'entrelacement de l'antitsiganisme et de l'antisémitisme. Dans la modernité capitaliste occidentale, le Juif fait figure d'auteur surcivilisé de la modernité elle-même ; le « Tsigane » représente, de son côté, le passé fantasmé et romantisé de la culture occidentale : un passé tout à la fois brutalement refoulé et nostalgiquement désiré par les populations que la modernité a disciplinées par la mise au travail. Ces deux formes de racisme, en apparence opposées, s'agencent parfaitement dans une configuration spécifique de la conscience réifiée ; elles constituent deux planches d'une même plateforme [ticket] raciste, caractéristique de la « personnalité autoritaire ». La répulsion pour l'abstraction capitaliste, pour la « finance internationale », est indissociable de la haine des « assistés » et des exilés, des « sans aveu », de la peur de la déchéance sociale et de l'appel à la surveillance globalisée des populations et de leurs déplacements ; « antisémitisme structurel » et « antitsiganisme structurel » – schémas de pensée dans lesquels ni Juifs ni « Tsiganes » ne sont indispensables – se conjoignent et se renforcent, ils s'alimentent et participent d'une même conception du monde [34].
Reprenant les propositions de Giorgio Agamben portant sur l'état d'exception et l'homo sacer, « vie nue » tuable mais non sacrifiable, tout en leur redonnant leur contenu concret et historique, R. Scholz affirme, contre G. Agamben lui-même, que nous ne sommes pas toutes et tous au même titre des homines sacri en puissance : ce sont bien les Sintés et les Roms, ceux que l'antitsiganisme constitue sans cesse en « Tsiganes », qui sont les homines sacri par excellence de la modernité capitaliste – ils sont maintenus « en état d'exception perpétuel » [35]. Ce sont « les derniers des derniers », persécutés, exterminés sans conséquence ; jusqu'à être exclus des critiques habituelles du racisme. De même que la loi se fonde elle-même par la possibilité de sa suspension (état d'exception) [36], la synthèse sociale capitaliste est fondée par l'asocialité qu'elle engendre comme son contraire « englobé ». Autrement dit, l'absence de loi réalisée dans l'existence-comme-homo-sacer du « Tsigane » constitue la loi véritable, le nomos, du rapport de valeur-dissociation (capitalisme) ; tout à la fois et à un autre niveau, l'existence comme homo sacer constitue le contenu particulier de l'antitsiganisme. Selon R. Scholz, « la valeur-dissociation, en tant que principe fondamental [de la socialisation capitaliste], a elle-même pour fondement le “Tsigane” en tant qu'homo sacer par excellence, et inversement. » [37]
Comme nous l'écrivions en introduction, l'antitsiganisme, ce « racisme socialement acceptable », n'a été que très peu thématisé dans la critique sociale, jusqu'à être déconsidéré dans le marxisme ; la figure du « Tsigane », que ce soit dans son appréhension négative ou positive, au travers de l'image romantisée de la « Bohème » wild and free, a fourni l'étalon, en tant que référence occultée ou fondement caché, à la figure du lumpenprolétariat, « ce rebut, ce déchet, cette écume de toutes les classes » [38], cette « underclass » répugnante, indisciplinée et réactionnaire en puissance, qui représentait une asocialité décadente et pernicieuse : une « masse confuse, décomposée, flottante » [39] qui entravait, dans sa course historique vers l'émancipation, le sujet révolutionnaire, la classe prolétarienne, exclusivement composée d'ouvriers masculins blancs – « le travailleur ».
La réprobation théorique que formule le marxisme du mouvement ouvrier à l'égard du « Tsigane », dont les répercussions pratiques sont multiples, fait écho à l'accueil timide réservé, jusqu'à la fin du xxe siècle, aux luttes pour l'émancipation des femmes et des personnes immigrées. Comme l'écrivait Monique Wittig en 1990 : « […] en résumant toutes les oppositions sociales en termes de lutte des classes et de lutte des classes seulement, Marx et Engels ont réduit tous les conflits à deux termes. Il s'agit là d'une opération de réduction qui a fait l'économie de toute une série de conflits qui pouvaient être rangés sous l'appellation marxiste d' “anachronisme du capital”. Le racisme, l'antisémitisme et le sexisme ont été mis hors-champ par la réduction marxiste. » [40] Toutefois, dans le cas des femmes et des personnes immigrées, l'émancipation pouvait encore être atteinte par le travail, par la dissolution des particularités de ces luttes dans l'univers androcentrique de la valeur et de la marchandise ; comme sujet du travail, elles pouvaient être intégrées dans les luttes syndicales pour l'émancipation, avec en unique ligne de mire leur pleine intégration dans le « monde du travail ». Il n'en demeurait pas moins que ces luttes et les oppressions contre lesquelles elles s'érigeaient relevaient, pour beaucoup, de fronts et de contradictions secondaires ; le racisme et le sexisme n'étant alors considérés que comme des « formes résiduelles » [41], des anomalies, des scories de modes de production depuis bien longtemps dépassés : des « anachronismes du capital » en somme.
Cette perspective émancipatrice tronquée ne pouvait même pas être offerte au « Tsigane », dont il ne pouvait être question qu'en tant qu'image négative de l'émancipation et de la subjectivité de la classe prolétarienne. Dans la lutte « positive », prenant pour termes les catégories de valeur, de travail, de marchandise et d'argent, le « Tsigane » est l'innommable. D'ailleurs, qui sont-elles, qui sont-ils ? Travaillent-ils vraiment pour s'en sortir ? Pour ledit « mouvement ouvrier » et la tradition marxiste : hors du travail, point de salut ! « Jedem das Seine ». Or le « Tsigane » est par définition hors-travail, il est l'incarnation, à tout le moins pour la pensée européenne, de la rétivité au travail ; il s'agit là de son stigmate social, qui se fait « marque de la permanence » (Colette Guillaumin) somato-biologique : le « Tsigane » est « l'asocial par excellence ».
Ce faisant, dans la continuité des remarques fondamentales formulées par les féministes matérialistes dès les années 1970, il semble évident que la critique de la « loi de la valeur », à elle seule, n'est pas à même de rendre pleinement compte des disparités économiques et sociales, des racismes, par exemple de l'antitsiganisme, et plus largement des rapports de domination, qui ne s'intègrent que difficilement dans le schéma marxiste traditionnel de l'exploitation purement « économique ». Selon le mot de M. Wittig, « [l]es anachronismes ne [peuvent] pas faire l'objet d'une interprétation exclusivement économique : c'est-à-dire en termes de stricte appropriation de la plus-value » [42]. La critique de l'économie politique seule ou le seul Marx ne permettent pas de saisir la domination ; c'est aussi ce que soutient R. Scholz : il n'est pas possible de comprendre la totalité sociale avec le seul K. Marx.
Il s'agirait donc de s'éloigner de l'automatisme d'intégration fonctionnelle et mécanique des discriminations et des dominations dans le schéma neutre du point de vue du genre et de la « race » – c'est-à-dire dans la perspective de « l'ouvrier masculin blanc » – qui consiste à saisir l'exclusion, le sexisme et le racisme à travers le prisme de l'« intérêt capitaliste » personnifié, à savoir en termes d'ambitions personnelles de poursuite de l'auto-valorisation de la valeur, qui finit par prendre les traits d'un complot. C'est toutefois ce schéma qui est remobilisé quand, par exemple, Alberto Toscano soutient que « la principale fonction de l'expulsion dans les économies capitalistes qui dépendent de la main-d'œuvre immigrée et sans papiers n'est pas d'expulser ces travailleurs, mais de les subordonner. » [43] Il serait intéressant de reconsidérer cette assertion à la lumière des développements de R. Scholz dans Homo sacer et les « Tsiganes ». Car cet ouvrage, plus qu'une « étude de cas », est aussi et peut-être avant tout une mise en garde épistémologique : la totalité sociale ne peut pas être comprise à l'aide de dérivations en cascade des phénomènes à partir d'un principe premier, en dernière instance économique. Pour R. Scholz, il s'agirait plutôt de partir de l'exigence théorique selon laquelle « la valeur n'a aucune primauté » [44] pour ensuite maintenir la tension entre différents niveaux :
[L]a critique de la valeur-dissociation renonce à toute affirmation d'un principe premier. Une théorie critique de la valeur-dissociation, en tant qu'elle insiste précisément sur une pensée de la totalité brisée, doit faire reconnaître des dimensions différentes, comme les niveaux matériel, culturel-symbolique, socio-psychique, donc les niveaux micro, méso et macro […], ainsi que les dimensions globale et locale. Elle conçoit ces dimensions à la fois comme articulées entre elles et comme des dimensions pour soi […] et elle doit maintenir la tension, tout en la mettant en évidence dans ce contexte-là, entre les niveaux général et particulier. [45]
Au-delà de cette précédente critique, il convient de dépasser une critique « singulariste » qui prétend saisir le rapport social, quand ce n'est pas au moyen de la consignation superficielle de la multitude des phénomènes, par agrégation d'éléments, de particules, de catégories identiques à elles-mêmes, en vue de se forger une représentation en « contre-plongée » – dans une « perspective de grenouille » – du procès d'ensemble. Ce vers quoi nous oriente la théorie de la valeur-dissociation de Roswitha Scholz, c'est le rejet des conceptions et des méthodes fonctionnalistes ou mécanicistes ; c'est aussi vers le rejet de toute approche s'inscrivant dans « l'individualisme méthodologique » [46], c'est-à-dire qui saisit son objet à l'aide de catégories abstraites indéterminées, à l'aide d'un singulier – opposé au pluriel – qui ne serait qu'un exemplaire, dont la logique « pourrait en quelque sorte s'étendre du point à la totalité […] en passant par la surface limitée, tout en restant toujours identique à elle-même » [47]. Pour R. Scholz il s'agit au contraire d'analyser le rapport social de la valeur-dissociation dans son « entrelacement paradoxal » [48] en faisant en sorte, pour cela, de « maintenir la tension […] entre les niveaux général et particulier. » [49]
Ainsi, la prise en considération du principe de valeur-dissociation, en tant que « rapport processuel et contradictoire fondamental » (R. Scholz), nous astreint à penser à nouveaux frais la « contradiction en procès », au-delà de la simple exégèse du « fragment sur les machines » de K. Marx. Le processus de crise qui découle de cette « contradiction en procès » ne doit donc pas être uniquement saisi à travers sa composante économique, comme essoufflement mécanique du processus de valorisation de la valeur. Tout autrement, le processus de crise, en tant que crise de la valeur-dissociation, est à saisir à travers la barbarisation du patriarcat producteur de marchandises ; barbarisation qui passe par des dynamiques d'inclusion et d'exclusion en apparence contradictoires et dont les expressions sont toujours géographiquement et historiquement déterminées. La figure du spéculateur ou du « parasite d'en haut », qui réémerge pour se radicaliser en temps de crise, n'est, par exemple, pas la même en Europe et en Asie de l'Est [50].
La critique de la valeur-dissociation de R. Scholz nous offre donc des perspectives théoriques, largement inédites dans le paysage théorique francophone, pour penser les développements actuels du capitalisme, les transformations contemporaines des pratiques de la race et la fascisation globale en cours [51]. En effet, le procès de dévalorisation de la valeur, intrinsèque à la dynamique du patriarcat producteur de marchandises, entraine à présent le déclassement de groupes sociaux jusqu'alors relativement épargnés qui peut favoriser l'émergence de traitements réflexifs pernicieux de cette situation de crise. La « réduction de la croissance » hante par exemple les moindres pensées d'un Nick Land, figure de proue de la NRx (Neo-reactionary movement aussi appelé le Dark Enlightenment) néofasciste étatsunienne [52]. Ces traitements réflexifs de la contradiction reprennent de manière positive les catégories fondamentales du rapport patriarcal-capitaliste en crise et cherchent à résoudre le problème de la « réduction de la croissance » par leur remobilisation maximaliste et guerrière, bien qu'elles soient à l'origine de ce dernier. Ces catégories sont « ontologisées » et la reprise du procès de valorisation se mue en nécessité naturelle, seulement entravée par un corps étranger, parasitaire, qui rompt l'harmonie de la « belle machine ». Pour N. Land, « la modernité capitaliste a un fondement socio-culturel précis et la force compensatoire, démocratique, qui s'oppose à la techonomie, a un contenu racial : c'est, aux États-Unis, les “Blancs” qui constitueraient l'élite et qui seraient victimes, par les violences urbaines, des attaques des minorités portées par la religion démocratique. » [53]
Avec R. Scholz, la gageure consiste en l'historicisation radicale des différentes formes de domination, des « formes réflexives du traitement affirmatif de la contradiction » [54] et de leur contenu sans toutefois se détourner d'une théorie générale, mais non-unidimensionnelle, du rapport social patriarcal-capitaliste.
Cette approche théorique de ce rapport, dont la valeur-dissociation est le « cadre catégoriel fondamental » (R. Scholz), offre de même une grille de lecture critique des hypothèses néo- ou techno-féodales (et des thèses sur le « techno-fascisme » qui les reprennent) actuellement en vogue [55]. Premièrement, elle dépasse la « caractérisation vague de la reproduction sociale » propre à ces hypothèses pour saisir négativement, dans son essence, le rapport patriarcal-capitaliste à l'aide de la détermination de ses catégories fondamentales. Ensuite, elle bat en brèche une théorie de la féodalité proprement indigente sur le plan de la recherche historique et se rapproche, en cela, des considérations historiographiques et des travaux des historiennes Jacques Le Goff, Anita Guerreau-Jalabert, Alain Guerreau, Joseph Morsel et Jérôme Baschet [56]. Le concept de « fétichisme » est si central pour la théorie de la valeur-dissociation que Robert Kurz se propose de faire une « histoire des rapports-fétiche », qui bouleverserait notre compréhension des « rapports de dépendance personnelle ». Pour R. Kurz :
[I]l faut d'abord retenir le concept de « représentation de Dieu » personnifiée en tant que généralité, afin de ne pas mal comprendre les relations de « dépendance personnelle » dans les sociétés prémodernes, déjà thématisées par Marx, dans le sens des concepts modernes de sujet et d'intérêt, par exemple comme une « domination arbitraire » personnelle, telle que cela apparaît dans l'idéologie des Lumières et, dans une large mesure, dans la philosophie de l'histoire moderne classique (ce qui fait naturellement partie de la métaphysique du progrès en tant qu'idée d'une progression depuis la non-liberté obscure vers la prétendue « liberté » bourgeoise). En réalité, les représentations métaphysiques personnifiées dans les « rapports avec Dieu » sont strictement définies par le rite, les réglementations transmises, les obligations personnelles, etc. À l'époque moderne, la constitution-fétiche se déplace de la « relation à Dieu » ancrée dans la transcendance vers la valorisation immanente du monde. [57]
L'hypothèse de la « régression techno-féodale » apparaît, en regard, relever plus de la régression théorique que d'une théorie critique de la totalité patriarcale-capitaliste sensible aux questions de (dis)continuité historique et à même de saisir les développements contemporains de celle-là [58]. Enfin, ces « hypothèses » se veulent encore trop souvent neutres du point de vue du genre et de la « race », alors que ces dernières irriguent, par exemple, les pratiques du « capitalisme de plateforme » [59]. À contrario, R. Scholz nous oblige à penser dialectiquement la continuité et la rupture historique pour ne pas sombrer dans une pensée de l'identité qui ne souligne que les apparentes similitudes, historiques notamment, dans le champ clos de l'économie, sans rechercher jamais les différences, le « non-identique » (T. Adorno), le dissocié.
À l'instar et au-delà de T. Adorno dans Dialectique négative, R. Scholz prône un retour au concret, à l'objet d'analyse, dans tout sa particularité. Elle souligne l'importance des médiations :
Il s'avère ainsi qu'il ne peut s'agir, pour la théorie de la valeur-dissociation, de soutenir de manière purement formelle la tension entre général et particulier, mais au contraire de soutenir des orientations de contenu, qui correspondent toujours à « la chose », même dans sa médiation, raison pour laquelle elle ne pourra jamais être juste elle-même comme dans une interprétation immédiate et vitaliste. [60]
La critique sociale, en particulier la critique de l'économie politique, ne peut pas continuer de présupposer que la valeur est le principe « neutre » du rapport-capital, alors que celle-ci est matériellement déterminée par le genre/sexe et la « race ». Bien qu'il ne faille pas s'arrêter aux phénomènes et à l'immédiateté, pour alors les hypostasier (il faut « saisir l'immédiateté comme elle-même médiatisée » [61]), le niveau général ne peut pas plus être séparé du niveau factuel-empirique, du particulier, qui lui est intrinsèquement relié [62]. L'« exploit difficilement réalisable [qui] consiste […] à maintenir la tension entre le général, le particulier et le singulier, entre ce qui est commun et ce qui est différent » [63] trouve sa tentative théorique la plus aboutie dans le « réalisme dialectique » proposé par Roswitha Scholz ; une tentative critique qui traverse toute son œuvre :
Il s'agit donc, dans le sens de la totalité concrète déployée, d'une nouvelle détermination des rapports sociaux mondiaux qui ne doit pas craindre les « bas-fonds de l'empirie » (Kant) et qui doit donc, suivant Adorno, donner la priorité à l'objet réel. Lorsque la réalité sociale change, la théorie doit changer, tout en maintenant la critique du principe de forme et donc la distinction entre essence et apparence. L'empirisme et les niveaux d'analyse plus concrets ne doivent pas être subordonnés à la détermination de la forme sociale fondamentale. [64]
C'est bien pour cela que, en ce qui concerne l'antitsiganisme, Roswitha Scholz ne propose pas seulement une théorie de la projection pathique ou une critique de l'idéologie, mais quelle présente l'existence-comme-« Tsigane » en tant que principe de synthèse social, réel, matériellement effectif, au même niveau que les catégories fondamentales de valeur ou de dissociation : la figure du « Tsigane » représente effectivement la rationalité moderne, « leur situation sociale est conditionnée par la société de travail capitaliste elle-même, dans la mesure où, d'une part, ils en sont séparés en tant qu'ils en sont l'antipode et, d'autre part, ils constituent la matrice de l'homo sacer par excellence, la condition de cette socialisation négative. » [65]
Soulignons, pour terminer, que de récents travaux de recherche visent à mettre en exergue la prégnance de l'antitsiganisme en France, notamment dans ses évolutions les plus contemporaines. L'anthropologue Lise Foisneau réinterroge par exemple le rôle de l'État français dans le Samudaripen et met en lumière les « figures du déni » qui hantent encore l'historiographie et les politiques mémorielles à ce sujet [66]. Le sociologue Éric Fassin, pour sa part, démontre qu'une véritable « politique municipale de la race », discriminatoire à l'égard des Roms, mortifère aussi, se déploie en France depuis les années 2010 au moins [67]. Il s'agirait à présent de croiser ces travaux historiographiques, sociologiques et anthropologiques avec une théorisation critique, générale mais non-unidimensionnelle, du rapport social patriarcal-capitaliste ; et ce dans une unique perspective : l'abolition totale de ce dernier.
En ces temps de fascisation et de barbarisation du patriarcat producteur de marchandises en crise, le « marginal » devient l'ennemi intérieur, l'être parasitaire freinant la production de valeur que le repli national voudrait réamorcer, par la fuite en avant « téléoplexique » et le « hard reboot » (N. Land), par la « purification » du corps social s'il le faut. La marginalisation forcée de pans entiers de la population va de pair avec les redéfinitions toujours plus serrées d'une marginalité sociale qui finit par s'inscrire durablement dans les corps. Le darwinisme social fait son grand retour, eût-il jamais vraiment disparu. Le grand partage entre le « travailleur libre en puissance » et le parasite, l'irrécupérable, l'asocial se fait aujourd'hui plus pressant, dans une urgence aux iridescences eschatologiques. Dans ce contexte omineux, il semble impératif d'analyser l'intrication des processus de crise du capitalisme et de racialisation. Il s'agit toutefois de garder à l'esprit que tout le monde n'est pas égal vis-à-vis de ce processus de racialisation : tout le monde n'est pas le marginal-type, tout le monde n'est pas « l'homo sacer par excellence ». En ces temps, donc, les Roms et les Sintés réels sont particulièrement vulnérables. – Tout continue comme avant, n'est-ce pas ?
[1] https://www.cncdh.fr/actualite/lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie-la-cncdh-publie-son-rapport-2025
[2] Nous désignons à travers l'usage de ce terme « Roms et Sintés » les personnes qui sont identifiées ou qui s'identifient en tant que Roms, Sintés, Gitans, Manouches, Yéniches ou Voyageurs. Les processus de désignation administrative, policière, scientifique, etc., mais aussi d'auto-identification, doivent toujours être approchés de manière critique et négative – et non romantique, affirmative ou simplement positiviste : l'individu présente une singularité qui jamais ne s'épuise dans ces processus et dénominations abstraites et générales. Ces désignations et leurs usages doivent de plus être replacés dans les contextes historiques et géographiques qui leur sont propre. Il en est de même pour le terme « Tsigane », comme l'écrit Lise Foisneau dans « Le génocide des “Nomades” : figures du déni », dans L'Homme, 249, 2024 : « L'usage du terme “Tsigane” n'est presque jamais justifié par ceux qui l'emploient, comme s'il allait de soi pour la période 1939-1946 (Peschanski 2010 [1994] ; Filhol & Hubert 2009). Parmi les rares auteurs qui s'en expliquent, Monique Heddebaut écrit qu'elle l'utilise par “défaut […] afin de nommer l'ensemble d'une communauté dont les représentants et les témoins n'ont pas de vocable unique pour se désigner en tant qu'entité humaine singulière” (2018 : 18). Or, les collectifs persécutés pendant la Seconde Guerre mondiale ne forment pas une “communauté”, chaque collectif ayant un autonyme pour se designer. Réunir sous le seul nom de “Nomade” ou de “Gens du Voyage” des personnes à l'histoire si différente est une décision administrative que l'historien et l'anthropologue doivent interroger, et cela n'en est pas moins vrai pour le terme “Tsigane”. » Pour les questions terminologiques, on pourra utilement se reporter à : https://www.angvc.fr/wp-content/uploads/2016/09/COE-20120518-Glossaire-Roms.pdf
[4] Lise Foisneau, « Les Aires D'accueil des Gens du Voyage : Une Source Majeure D'inégalités Environnementales » dans Études Tsiganes, 67(3), 2019, p. 28-51. Disponible en ligne : https://shs.cairn.info/revue-etudes-tsiganes-2019-3-page-28?lang=fr >.
[5] Ilsen About, « Un Racisme Sans Nom. Les Origines Historiques de la Haine Antitsigane », dans Communications, 107(2), 2020, p. 89-101. Disponible en ligne : https://doi.org/10.3917/commu.107.0089 >.
[6] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 76.
[7] Éric Fassin, Carine Fouteau, Serge Guichard, Aurélie Windels, Roms & riverains, La fabrique, 2014.
[8] Rapport disponible en ligne : https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra_uploads/fra-2021-roma-and-travellers-survey-country-sheet-france_fr.pdf >
[9] CNCDH, Étude sur la situation des Roms et des gens du voyage en France, 2008.
[10] https://www.ohchr.org/fr/documents/thematic-reports/ahrc5962-intersectionality-racial-justice-perspective-report-special
[11] « Cela signifie qu'ils vivent dans des ménages dont le revenu équivalent après transferts sociaux est inférieur à 60 % du revenu médian de leur pays. »
[13] Henriette Asséo, « Le Sort des Tsiganes En Europe Sous le Régime Nazi », dans Revue d'Histoire de la Shoah, 167(3), 1999, p. 8-19. Disponible en ligne : https://shs.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah1-1999-3-page-8?lang=fr >.
[14] Henriette Asséo, « L'avènement Politique des Roms (tsiganes) et le Génocide la Construction Mémorielle En Allemagne et En France », dans Le Temps des médias, 5(2), 2005, p. 78-91. Disponible en ligne : https://shs.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2005-2-page-78?lang=fr >.
[15] Lise Foisneau, « Le génocide des “Nomades” : figures du déni », art. cit.
[16] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, Albi, Crise & Critique, 2019.
[17] Ibid., p. 21.
[18] Ibid., p. 85.
[19] Ibid., p. 81.
[20] Et de la « borne externe », voir Sandrine Aumercier, Le Mur énergétique du capital, Albi, Crise & Critique, 2021.
[21] Roswitha Scholz, « Valeur-dissociation, sexe et crise du capitalisme », Jaggernaut. Crise et critique de la société capitaliste-patriarcale, no 2, Albi, Crise & Critique, 2020.
[22] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, op. cit., p. 138.
[23] Pour une introduction à la critique de la valeur, se reporter à Ernst Schmitter, L'Économie comme catastrophe. Une introduction à la critique de la valeur-dissociation, Albi, Crise & Critique, 2025.
[24] En contradiction avec ce qu'écrit Ernst Schmitter dans L'Economie comme catastrophe, Albi, Crise & Critique, 2025.
[25] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, op. cit., p. 94.
[26] Ibid., p. 105.
[27] Ibid., p. 106.
[28] Ibid., p. 118.
[29] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, op. cit., p. 119.
[30] On trouvera une version condensée de ce texte dans la revue allemande Phase 2 sous le titre « WASTE TO WASTE – Die Roma und “wir” ». Une traduction française est disponible en ligne : https://lundi.am/Waste-to-waste-les-Roms-et-nous >.
[31] Pour une autre synthèse, se reporter à https://lundi.am/Putain-ca-pue
[32] Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ?, Albi, Crise & Critique, 2024.
[33] Voir Groupe KRISIS, Manifeste contre le travail, Albi, Crise & Critique, 2020.
[34] Ce que confirme, statistiquement, le rapport de la CNCDH.
[35] Roswitha Scholz, Homo sacer et les « Tsiganes », Albi, Crise & Critique, 2025.
[36] « nous appellerons ban […] cette puissance […] de la loi qui lui permet de se maintenir dans sa propre privation et de s'appliquer en se désappliquant. La relation d'exception est une relation de ban. Celui qui est mis au ban, en effet, n'est pas simplement placé en dehors de la loi ni indifférent à elle ; il est abandonné par elle, exposé et risqué en ce seuil où la vie et le droit, l'extérieur et l'intérieur se confondent. » (Giorgio Agamben, Homo sacer ; l'intégrale, 1997-2015, Paris, Le Seuil ; 2016, p.33 sqq., §1.7.)
[37] Roswitha Scholz, Homo sacer et les « Tsiganes », op. cit.
[38] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 76.
[39] Ibid.
[40] Monique Wittig, La pensée straight, Paris, Amsterdam, 2019, p. 90 sq.
[41] Christine Delphy, « Pour une théorie générale de l'exploitation » dans Mouvements n°26, 2003.
[42] Monique Wittig, La pensée straight, op. cit., p. 91.
[43] Alberto Toscano, « Trump, la répression anti-migratoire et les profits de la peur », dans la revue Contretemps, en ligne : https://www.contretemps.eu/profits-peur-trump-immigration-racisme/ >.
[44] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, op. cit., p. 433.
[45] Roswitha Scholz, « La nouvelle critique sociale et le problème de la différence » dans Le Sexe du Capitalisme, op.cit., p. 138, souligné dans l'original.
[46] Robert Kurz, Argent sans valeur, Albi, Crise & Critique, à paraître.
[47] Robert Kurz, Argent sans valeur, op. cit., chapitre 3.
[48] Roswitha Scholz, « La nouvelle critique sociale et le problème de la différence » dans Le Sexe du Capitalisme, op.cit., p. 136.
[49] Ibid., p. 138, nous soulignons.
[50] Voir Julian Go, « Théoriser le capitalisme racial : critique, contingence et contexte » dans Marronnages, vol. 3, n°1, 2024, p. 32-55.
[51] Roswitha Scholz, La démocratie dévore toujours ses enfants, Albi, Crise & Critique, 2024.
[52] Romaric Godin, « Nick Land, le penseur des « Lumières sombres » qui inspire la Big Tech » sur Médiapart : https://www.mediapart.fr/journal/international/270425/nick-land-le-penseur-des-lumieres-sombres-qui-inspire-la-big-tech >.
[53] Ibid.
[54] Robert Kurz, Gris est l'arbre de la vie, verte est la théorie, Albi, Crise & Critique, 2023.
[55] Ces démarches sont dangereuses à plusieurs égards. Sans rentrer dans le détail, elles considèrent premièrement que ces « régressions » n'ont rien à nous apprendre sur le capitalisme, nous serions déjà dans un après le capitalisme identifié, de façon totalement acritique et anhistorique, à son avant féodal ; deuxièmement, si l'après est comme l'avant, à savoir « obscur », le capitalisme déjà dépassé devient un phare dans la nuit (étonnant « romantisme » éclairé) : l'« âge d'or » fordiste est transmué en idéal d'émancipation. Enfin, toutes ces réflexions sont prisonnières des catégories du rapport de valeur-dissociation, elles restent enfermées dans l'espace intérieur de la marchandise et de la dissociation, du mode de socialisation capitaliste en général, ce qui en émousse irrémissiblement leur tranchant.
[56] Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme, Albi, Crise & Critique, 2024.
[57] Robert Kurz, « l'histoire comme aporie » dans Jaggernaut n°7, Albi, Crise & Critique, 2025.
[58] Mais est-ce seulement l'objectif ? N'est-ce pas une niche théorique dont le seul bénéfice est de contribuer à la carrière (universitaire) de ses promoteurs ? Qui, parmi ceux-là, désire vraiment, existentiellement, changer radicalement le monde ? On les comprend : « C'est long une vie de colère. »
[59] Sophie Bernard, UberUsés, Paris, PUF, 2023.
[60] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, op.cit., p. 138.
[61] Ibid., p. 171.
[62] Ibid., p. 137.
[63] Ibid., p. 136.
[64] Roswitha Scholz, Forme sociale et totalité concrète, Albi, Crise & Critique, 2024, p. 107.
[65] Roswitha Scholz, Homo sacer et les « Tsiganes », op. cit.
[66] Lise Foisneau, « Le génocide des “Nomades” : figures du déni », art. cit.
[67] Éric Fassin, Carine Fouteau, Serge Guichard, Aurélie Windels, Roms et riverains, op.cit.