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Texte intégral (1415 mots)

Le 7 août 2026, Abelardo de la Espriella a pris ses fonctions de président de la Colombie, s'ajoutant ainsi à la liste des candidats d'extrême droite qui accèdent au pouvoir exécutif sur le continent américain. À cette occasion, nous publions une série d'articles écrit depuis la Colombie et qui éclairent autant le contexte, que les circonstances et conséquences de cette nouvelle avancée de l'extrême droite.

Cet avocat pénaliste, homme d'affaires et fondateur du parti politique d'extrême droite « Defensores de la Patria », accède au pouvoir grâce à une victoire serrée au second tour, où il a recueilli 12 959 542 voix (soit 49,66 % des suffrages), tandis que son adversaire, le candidat de gauche Iván Cepeda, en a obtenu 12 708 712 (soit 48,70 % du total des suffrages). Bien que la gauche n'ait jamais obtenu un score aussi élevé (pas même lors des dernières élections qui avaient permis pour la première fois à un parti de gauche de remporter la victoire), cela n'a pas suffi à la maintenir au pouvoir.

De la Espriella arrive au pouvoir après une campagne électorale controversée, marquée par l'utilisation systématique et très contestée d'images et de vidéos produites par l'intelligence artificielle générative, le recours aux réseaux sociaux, la mobilisation d'émotions telles que la colère et la peur, un discours manichéen qui a criminalisé la gauche, ainsi que des déclarations machistes. À l'instar de Trump et de Milei, le Colombien a adopté la communication numérique, s'est présenté comme un « outsider » anti-élite (son slogan était celui de faire partie des « jamais ») et comme un fervent croyant de la religion catholique (à laquelle il s'est convertit après avoir été athée).

De la Espriella a remporté la victoire avec un programme axé sur la sécurité militaire et la « main de fer », un programme économique fondé sur l'intensification de l'exploitation des hydrocarbures par l'exploitation minière ou la fracturation hydraulique ; une réduction drastique des dépenses publiques ; la numérisation de l'éducation et la méritocratie pour l'accès à l'université ; le retrait de la Colombie du système de gouvernance internationale ; la défense de la famille traditionnelle, l'opposition à l'avortement et au mariage pour tous. Son programme s'oppose, point par point, aux avancées sociales les plus importantes réalisées non seulement par le gouvernement de gauche sortant dirigé par Gustavo Petro, mais aussi à celles qui ont été obtenues sous le gouvernement de l'ancien président libéral de droite Juan Manuel Santos. En effet, AbdE se présente comme un farouche adversaire des Accords de paix de La Havane signés en 2016 avec l'ancienne guérilla des FARC et des négociations de paix menées par le gouvernement du président sortant Gustavo Petro ; son programme économique vise à démanteler directement la politique de transition énergétique lancée par Petro, ainsi que la réforme éducative qui a instauré la gratuité de l'enseignement supérieur.

Tout comme celles de Milei et de Trump, la candidature d'Abde lors du premier tour ne suscitait ni inquiétude ni attentes particulières. Bien qu'il fût connu à l'échelle nationale, ses propositions et sa manière de faire de la politique rendaient impensable son accession au pouvoir. Cependant, les résultats du premier tour ont montré à quel point ces analyses étaient erronées : AbdE est arrivé en tête avec 10 361 499 voix (soit 43,74 %), tandis qu'Iván Cepeda en a obtenu 9 688 361 (soit 40,90 %) et que la candidate du parti « traditionnel » d'extrême droite, Paloma Valencia, n'en a recueilli que 1 639 685 (soit seulement 6,92 % des voix).

Ce sont les résultats de ce premier tour qui ont réveillé le candidat de gauche Ivan Cepeda, qui, jusqu'alors, avait choisi de limiter fortement sa présence sur les réseaux sociaux, refusait de participer à des débats politiques et, au lieu de présenter un programme comportant des points précis, s'était concentré sur des discours prononcés en personne sur des places de différentes régions du pays, où il exposait ses propositions politiques. La certitude que la gauche allait à nouveau l'emporter commençait clairement à se désintégrer. À ce moment-là, la campagne de Cepeda a opéré un revirement à 180°, acceptant l'aide d'influenceurs et d'artistes, et s'est articulée dans de nombreux cas autour d'initiatives territoriales et de quartier. Pendant ce temps, AbdE a intensifié sa campagne sur les réseaux sociaux, a eu recours à des symboles nationaux tels que le drapeau de l'équipe nationale colombienne de football (alors que la Coupe du monde de football battait son plein) et a bénéficié du soutien de la grande majorité des médias.

Bien qu'il se présente comme un outsider, AbdE a une longue histoire de collaboration avec les élites politiques colombiennes et des groupes criminels. En effet, à 26 ans, il a été l'un de promoteurs des dialogues entre les paramilitaires et l'Etat colombien ; il a été défenseur des leaders paramilitaires ; il a été un ferme défenseur de l'ancien président Uribe Vélez, et sa candidature en tant que représentant d'un nouveau parti politique n'a vu le jour qu'après que le même Uribe Vélez l'ait empêché de se présenter sous la bannière de son parti, le Centro Democrático. Au cours de la campagne présidentielle 2025-2026, il a proposé à la vice-présidence Juan Manuel Restrepo, ancien ministre du Commerce et des Finances d'Iván Duque, un ancien président d'extrême droite. Une fois sa victoire proclamée, AbdE a annoncé la nomination, au sein de son gouvernement, de représentants des élites conservatrices du pays.

Fervent admirateur de Trump et défenseur de Netanyahu, AbdE a tenté de prendre ses fonctions présidentielles dans une garnison militaire du département du Cauca, l'une des régions les plus violentes et les plus riches en biodiversité du pays. Empêché tant par Gustavo Petro, qui a refusé de donner suite à cette tentative autant au motif qu'elle était ouvertement anticonstitutionnelle que celui de l'activité actuelle du volcan de Puracé, AbdE a décidé de prêter serment à l'université Santiago de Cali, tout en conservant l'idée de prononcer son discours d'investiture à la caserne militaire. Il ne s'agit pas d'un geste mineur, venant d'un président qui a promis de mettre fin aux accords de paix et qui a menacé de démanteler la gauche. Car aussi bien Cali que le Cauca sont considérés comme des endroits emblématiques de la résistance populaire, où convergent les luttes amérindiennes, afrocolombiennes, paysannes et de la jeunesse.

Les six articles que contient ce dossier présentent une analyse de la campagne et du programme d'AbdE sous différents angles critiques. Leur publication en français s'explique par le fait que ce qui se passe en Colombie n'est pas sans rapport avec les processus sociopolitiques en cours en Europe et dans d'autres parties du monde. Le cas colombien peut aider à tirer des enseignements pour le renouvèlement d'un champ critique qui, s'il veut préserver le tissu de la vie, doit se remettre en question et expérimenter des voies alternatives pour faire et penser la politique.

Le fils du tigre sort avec ses rayures par Arturo Escobar

La nouvelle extrême droite sous l'angle décolonial par Lina Álvarez Villarreal

La narco-esthétique du Tigre 5.0 à l'ère de l'intelligence artificielle par Juliana Marín Taborda & Alejandro Giraldo Quintero

Au-delà de l'instrumentalisation : la nouvelle grammaire morale de la politique colombienne par Diego Meza Gavilanes

Reconfigurations de la droite colombienne d'Uribe à De la Espriella par Anibal Pineda Canabal

Intelligence multiple contre polycrise entrepreneuriale, Le débat entre les candidats à la vice-présidence Quilcué et Restrepo par Santiago Arcila & Juan Cortés


Texte intégral (1210 mots)

Éducatrice spécialisée de profession, Jeanne Jaeck fait partie des bénévoles qui ont assisté les nombreux évacués qui se sont entassés au Parc de expositions de Bordeaux. Elle raconte le chaos, l'anxiété diffuse et néanmoins, la solidarité.

Les incendies, on les a connus en 2022 avec le secteur de la dune du Pilat. Alors, lorsqu'on nous annonce, mercredi dernier, qu'un feu est en cours au niveau de Saumos, on a tous comme un goût amer de déjà-vu. La veille, deux pompiers sont décédés dans un feu sur Mérignac, commune proche Bordeaux. Le feu s'étend, un deuxième départ au niveau des Landes, à Biscarrosse, et le cauchemar commence. Le nuage est là, stagnant au loin de la métropole bordelaise pendant 3 jours. Et vendredi soir, en l'espace de quelques minutes, Bordeaux est recouvert d'un immense nuage de fumée.

Les évacuations dégringolent les unes après les autres. Le climat devient anxiogène, terrorisant. Les cerveaux semblent marcher au ralenti. Alors, avec mon copain, nous décidons, dimanche, après avoir repris nos esprits, de partir aider sur le Parc des Expositions, à Bordeaux, en tant que bénévoles : les réfugiés climatiques. Accompagnés d'un ami à nous, on se présente sur le parking et commence alors le début des informations contradictoires : « Plus de bénévoles pour aujourd'hui », « À partir de 19 h », « À partir de 21 h », « À partir de 20 h ». Puis, sur Internet, on y voit des stories de personnes à l'intérieur qui mettent en avant les difficultés rencontrées et le manque de bénévoles. On repart alors sans avoir pu pénétrer à l'intérieur, avec la conviction que demain, on re tentera de prêter main forte.

Le lendemain, avec mon copain, un ami et une voisine on arrive vers 18h heure, sans trop savoir s'ils manquent de bénévoles. Bordeaux métropole est gestionnaire de cette organisation, On scanne un QR code, on attend dans un sas que les missions soient apparemment proposées en fonction des compétences de chacun. Ils cherchent des personnes pour « faire du social » sur le parking. Sur le moment on ne comprend pas trop. Je me porte volontaire pour l'équipe de bénévoles composée d'éducatrices et de psy. On décide de faire des binômes psy/educ. Sur les parkings ? Bon ok, why not ? Puis là, on nous balance que les gens sont apeurés, qu'il y a eu des agressions sexuelles, des vols dans les véhicules. Beaucoup de personnes ne sont pas dans l'enceinte même du parc des expo mais dans leurs voitures. Accompagnée de ma binôme psychologue, on tourne sur le parking pour « allez vers ».

On rencontre des gens dans une extrême précarité, effrayés, énervés, traumatisés. Des couples de personnes de 70 ans qui refusent de quitter leurs véhicules par peur de se faire voler le peu de choses qui leur restent. Voici les personnes que nous avons abordées lors de cette soirée de prévention bénévole. Un monsieur, complètement empêché psychiquement de sortir de sa voiture, qui n'est entré qu'une seule fois dans le parc des expos pour prendre quelques bananes. Il n'a rien avalé depuis 3 jours. Il a réussi à chopper un camion qui livre des packs d'eau. Il nous dit : « J'ai volé un pack, j'avais peur de rentrer dedans ». Il n'a presque plus de médicaments pour soigner ses troubles et ne sait pas s'il peut se rendre à la pharmacie car sa voiture n'a plus de batterie. Il y a branché son téléphone trop longtemps. Une famille de 5 personnes dans une Twingo garée à des centaines de mètres de l'entrée car, il y a 2 jours, il y avait une autre entrée située devant leur place de parking. Elle a ensuite fermé. Depuis, ils n'ont pas osé déplacer leurs voitures. Le papy fait donc des aller-retours incessants pour chercher de l'eau, aller aux toilettes sans savoir s'il peut rapprocher sa voiture. Dans cette voiture un enfant avec un casque anti-bruit qui est en incapacité psychique d'être en contact avec le bruit, les lumières de ces grands hangars remplis de milliers de personnes. Un monsieur de 70 ans avec sa femme qui dorment dans leur voiture mais sont gênés par le bruit de la caravane en face qui passe de la musique. On lui propose de déplacer son véhicule. Mais le monsieur a un infirmier qui passe trois fois par jour pour lui faire des dialyses. Dans sa voiture. Sur cette place de parking. Il a peur qu'en la déplaçant, l'infirmier ne le retrouve pas.

Retour dans un des halls du parc des expositions. Des milliers de lits, des tables en plastiques, des repas distribués, des produits d'hygiènes distribués, un concert au fond du hangars à côté des lits. Des personnes âgées qui dorment sur des lits de camp, accrochés à leurs cannes. Des chiens, des chats, des oiseaux. Un brouhaha ambiant, une lumière aveuglante encore à 23h. Et, au milieu, les caméras, les journalistes, la police qui observe les bénévoles décharger des kilos d'eau, de vivres, sans bouger. Une seule patrouille qui passe pour surveiller les kilomètres de parking du parc des expositions. Une scène de guerre.

Les évacués du parc des expositions, entre précarité et isolement se retrouvent comme du bétails, mélangés, sans considération, parfois perdus, souvent sans accès aux informations concernant les incendies, sans savoir même où se trouve les douches ! Mais au milieu de tout ça il y a une lumière qui éclaire plus fort que celle des néons dans les hangars : la solidarité, l'humanité.

Se pose alors la question de ce que cela met en lumière de notre société capitaliste à bout de souffle. Car, au-delà du récit particulier de ces déplacés, au-delà de l'anecdote journalistique qui présente l'engagement louable des bénévoles, nous sommes là face à un miroir grossissant des inégalités sociales de ce pays et dont le gouvernement ne se soucient pas .On retrouve les mêmes logiques déployées pendant l'épidémie de Covid-19 : les mêmes précarisés, le même vocabulaire guerrier de la part de nos dirigeants, la même glorification des sauveurs par le pouvoir qui n'hésite pas à les matraquer à la moindre revendication (hier les soignants, aujourd'hui les pompiers). Et les citoyens, qui de bric et de broc, s'organisent parce qu'il n'y a pas (plus) le choix. Peut-être que l'autogestion limitera les pots cassés. Mais on n'oublie pas. On ne pardonne pas.

Jeanne Jaeck


Texte intégral (2715 mots)

Alors que le gouvernement prétend organiser et promovoir le « réarmement démographique », certaines voient d'un mauvais œil ce discours martial d'un État qui prétend s'insinuer dans les corps autant que dans le désir même d'avoir ou non des enfants. Une lectrice nous a transmis ce texte qui relève de l'analyse autant que du témoignage dans lequel elle explique comment et pourquoi elle a fait le choix « radical » d'une salpingectomie totale bilatérale (une ligature des trompes). Ou comment appréhender une décision irréversible dans un monde où les choix se doivent d'être aussi flottants que malléables.

Et ce depuis bien longtemps. Ne pas avoir d'enfant est autant un choix que de choisir d'en avoir. Et moi, je n'en veux pas. C'est pour cela que je me suis faite ligaturer les trompes (plus précisément une salpingectomie totale bilatérale). C'est un choix irréversible et radical et c'est là toute sa puissance ! Irréversible car pas de retour en arrière possible, Depuis l'opération, je n'ai plus la possibilité de mettre au monde un enfant. Radical car c'est de mon point de vue, l'un des choix des plus radicaux que l'on puisse faire. Enrayer la machine. Cette machine qui, si insidieusement, a rendu le désir d'enfanter comme instinctif, naturel ; le désir d'être mère comme normal (norme), voire comme une vocation, un dessein ; le désir de faire famille comme un besoin vital, comme une étape pour une vie réussie.

Enfanter, en étant femme, permet de se sentir intégrée (encore, faut-il être dans les bonnes cases : présence d'un père, économiquement stable et dans la bienséance). La femme, par l'enfantement s'octroie une tranquillité sociale.

J'ai de plus en plus de mal à concevoir pourquoi aussi peu de gens ne questionnent l'institution de la famille nucléaire. Avoir un enfant c'est magnifique mais si l'option de ne pas en avoir n'est pas considérée, on a affaire à un non-choix. Pourquoi un consensus inentamable persiste autour de l'idée qu'il faille à tout prix une descendance, une famille ? Paresse intellectuelle, cette spectaculaire absence de réflexion autour de ce sujet (et tant d'autres d'ailleurs), sous le prétexte douteux qu'il relèverait d'une prétendue essence humaine, inscrite dans un déterminisme biologique.

Je veux, par mon choix de stérilisation volontaire, venir heurter les certitudes les plus ancrées.
Mon choix, comme une action.
Permettre le débat, la réflexion et la création collective de nouveaux imaginaires.

Nous vivons dans un monde non seulement plus étrange que nous le pensons, mais plus étrange que nous pouvons le concevoir


J'utilise beaucoup les mots ‘'choix'' ou ‘'décision'' pour faciliter la compréhension, mais ils me paraissent faux, presque mensongers, comme s'ils supposaient un arbitrage rationnel, un calcul froid, un équilibre pesé entre des options équivalentes. Pourtant, il n'y a eu, ni tableau, ni délibération, ni alternative véritable.

Mon désir de stérilité ne relève pas d'une décision : il s'est imposé, lentement, avec douceur tenace, comme une évidence qui se déploie et qui, précisément, devient irrépressible.


Je fais donc cette opération à 26 ans. Âge où pour l'instant je n'ai pas de responsabilités ; ni filiale (justement), ni professionnelle, ni sociale. Et ça a son importance. Ce choix me permet de me protéger. Je m'ampute volontairement et en conscience de l'obligation implicite de la famille nucléaire, de l'enfant à soi. Pas de compromission, pas de concession, pas d'arrangements.

Ce n'est pas un acte égoïste, ni un refus de responsabilités. Au contraire... et c'est là que tout prend sens. J'en priorise d'autres. Je priorise l'autre, l'altérité.

Ma responsabilité en tant que minorité vigilante questionne, en permanence, toutes les prescriptions sociales qui s'imposent sans être nommées. Je choisis la liberté d'action, la liberté de penser. Je ne veux pas satisfaire la société ; je ne veux pas me complaire ; je ne veux pas que mon existence se résume à céder inconsciemment aux exigences ou au conformisme.

Construire de nouveaux imaginaires sans enfants à soi, c'est aussi reprendre contrôle sur mon corps ; sur le genre femme et tout ce que signifie avoir un appareil génital féminin.

Ce genre femme, le fameux. Quel est-il ? Que signifie-t-il ? Avant, les femmes étaient d'éternelles mineures, toujours sous le joug d'un homme (père, frère, mari ou n'importe quelle personne a bite possible). Elles étaient assignées à domicile (classe bourgeoise) ou à disposition pour tout travail manuel quotidien (classe paysanne et ouvrière). Maintenant, c'est mieux, nous dit-on. Nos droits ont avancé. On a le droit de vote, le droit d'avoir un compte en banque, de divorcer, de faire l'amour avec qui on veut, d'être carriériste et ambitieuses. Mais la vérité c'est que bien que nos droits aient progressé… nos utérus appartiennent toujours à la société, à l'État. Nous avons la charge (et le devoir ?) de la reproduction.

Quand notre président parle de ‘'réarmement démographique'', il place nos utérus comme partie prenante d'une affaire d'état. Il les récupère, nous les enlève. En plus d'être une rhétorique guerrière anxiogène (c'est son truc...), c'est un discours avec une sémantique viriliste qui n'a rien d'anodin. Ces mots nous renvoient, nous, personnes à vulve, à notre fonction reproductive. Un discours, presque honnête, pour une fois, sur ce qui est attendu de nous. Mais en plus d'être rétrograde, il est traversé par un racisme systémique inacceptable. L'État attend des enfants ‘'français'', c'est-à-dire conformes à une certaine idée de la nation. Rigidités nationalistes. La natalité n'est pas pensée pour l'humanité, mais pour la perpétuation d'un corps national. Obsession réactionnaire ! Si vos délires et élucubrations martiales pouvaient au moins s'arrêter à nos utérus. Laissez-les-nous et laissez-nous en paix !

Maintenant, je n'ai plus à demander. J'ai fait ce que l'on me disait prématuré, excessif, suspect. J'ai fermé une possibilité que l'on considère encore comme une évidence. Et dans ce geste, que j'imaginais intime, je découvre à quel point il est exposé. Mon corps, même décidé, continue d'être discuté. Le doute ne m'appartient plus, mais il continue de circuler autour de moi. Il se loge dans les regards, dans les silences, dans les phrases suspendues : tu es sûre ? comme si, malgré l'acte, ma démarche restait en attente de validation.

Et pourtant, dans ce même monde, d'autres corps n'ont pas accès à ce type de décision. D'autres trajectoires existent, tout aussi légitimes, mais constamment entravées. Une personne seule engagée dans un parcours de PMA doit prouver sa stabilité pour faire reconnaître ce qu'on appelle encore un ‘'projet parental''. Une autre, souhaitant congeler ses ovocytes, se heurte à des critères de santé mentale qui freinent sa demande. Une personne trans qui souhaite être enceinte se confronte à des institutions qui peinent à penser son existence autrement qu'en anomalie. Et pour celles et ceux qui vivent avec des maladies génétiquement transmissibles, la question de l'enfantement devient un dilemme saturé de culpabilité, de surveillance médicale et de jugement social.

Ce décalage n'est pas une contradiction.
C'est un système.
Un ordre reproductif.

Alors ma ligature des trompes ne peut pas être seulement un choix individuel et privé. Elle s'inscrit dans ce système où la reproduction n'est jamais neutre. Si je veux que mon refus de l'enfant biologique ne soit pas qu'un privilège fragile, il doit s'accompagner d'une exigence plus large : que chacunexs puisse décider, sans suspicion, d'avoir ou de ne pas avoir d'enfants.

LES NORMES SONT TROP ÉTROITES POUR IMAGINER D'AUTRES RÉALITÉS

Faire des enfants demeure le symbole de l'avenir… de l'espoir.

Mais, j'ai besoin de dissocier le destin féminin et ma place en tant que femme sociale dans cette société, de la maternité. Je ne veux plus que ce sujet détermine la façon dont on me perçoit, ni la manière dont je devrais me construire. Et je cherche aussi à me préserver du futur statut de “vieille fille”, puisque ce sera mon choix, fait à 26 ans, et sans aucun regret.

Je dis regret parce que c'est la première chose sur laquelle on me questionne : ‘'Mais tu n'as pas peur de regretter ?'' Si, peut-être, mais et alors ?

Peut-on se forcer à faire ou ne pas faire quelque chose auquel on croit, dont on est intimement convaincue, pour prévenir un hypothétique et éventuel regret situé dans un avenir lointain ? Ça n'a pas de sens. Et puis, si je le regrette, j'y penserai quelques jours et comme je ne pourrai rien y faire, je ferai autre chose.

Jouer avec les possibles aide encore plus à décoller de la réalité unique.

Et si je suis complètement honnête avec vous, c'est le moment que j'attends le plus... le moment où l'imagination et la créativité seront au centre. Je rêve de nouvelles parentalités ! La seule que je ne veux pas, c'est un enfant qui sort de mon corps qui impliquerait insidieusement une propriété, un être à soi, de soi. Par ce choix, la notion de couple et de famille devient plus fluide car la descendance biologique n'est plus une option, donc à moi, à nous, et à toustes ceulleux qui le voudront d'échafauder d'autres scénarios, d'autres rêves réels.

Et surtout, je regarderai le moi de maintenant avec fierté et assurance.

« Ainsi suis-je assignée ventricules silenciés
Ma langue serait bifide, orpheline serpentine
Mes soeurs disent la détresse rend toujours l'âme rugueuse
Ce que je pense, éprouve, aurait une origine : Chez moi
le mot maman est mort et enterré

Il faut bien une raison à cette posture fâcheuse
Refuser une carrière dans la maternité
Reste une anomalie, et on aimerait qu'honteuses
Les nullipares s'excusent de ne pas participer

Je n'ai pas donné la vie : j'ai assez de la mienne
Je n'ai jamais compris ce désir impétueux
Mettre bas pour combler un présent défectueux
Accoucher dans l'espoir d'être pour quelqu'un la reine [...]

Il faut beaucoup s'aimer, ou alors pas du tout
Se reproduire, s'imposer ; s'effacer à genoux
Éclabousser le monde ; se vivre par autrui

Un autrui bout de soi [...]

J'entends déjà gronder le chœur des mères outrées
Qui raillent ma solitude et mes pensées cireuses
De l'amour absolu que je me suis amputée
L'innocence peau à peau, expérience prodigieuse

Un amour centrifuge, la toute-puissance rêvée
Un être dépendant, forceur de discipline
Une place dans le rang, normes miraculeuses
Quand vient l'autonomie s'abat la guillotine [...]

L'ego se doit d'airain quand l'oubli assassine »

Raisons et sentiment de Chloé Delaume
texte tiré de l'ouvrage collectif - Nullipares, et alors ? Être sans enfants

De tout temps, des femmes se sont retirées du modèle reproductif et ont tenté de se soustraire aux normes conjugales qu'on leur imposait. Au Moyen Âge, les recluses choisissaient de vivre isolées, voire emmurées, en marge des villages, dans une existence tournée vers la prière et la spiritualité. Plus tard, les béguines formaient des communautés de femmes laïques vivant sans mariage, travaillant, soignant, enseignant, et organisant des formes de vie collective autonomes. Les femmes accusées de sorcellerie ont aussi incarné, dans l'imaginaire de l'Inquisition, des figures de savoirs, de pouvoir et d'autonomie féminine perçues comme menaçantes dès lors qu'elles échappaient aux cadres établis.

Ces espaces n'étaient pas hors du monde, mais en tension avec lui : tolérés tant qu'ils restaient encadrés, fragilisés dès qu'ils échappaient aux autorités religieuses et sociales, largement dominées par les hommes.

Les contemporaines de toutes ces femmes sont désormais appelées vieilles-filles Youhouuuuuu, quel joli terme ! En apparence anodin et pourtant chargé d'un mépris diffus, d'une forme de pitié, comme si le choix (ou pas) de ne pas avoir de descendance relevait malgré tout d'une tristesse. La vie de vieille-fille est mise au ban de notre société parce qu'on lui en veut de mettre en lumière, par son refus catégorique d'y entrer, plusieurs des failles que notre société hétéronormée et patriarcale préfère ne pas voir.

Souvent présentée comme lieu de stabilité et de transmission, la famille nucléaire est conservatrice. Elle suppose la préservation de privilèges, de biens et de traditions. Elle est aussi un lieu où se rejouent des rapports de pouvoir et de contrôle. Dans ce cadre, celles qui s'en éloignent volontairement apparaissent parfois comme des figures de rupture, perçues comme dérangeantes.

Ardeurs marginales.
Je ne veux pas renoncer à ma rage.
Je ne veux pas renoncer à ma joie.
Je veux danser !

Faire dévier la transmission en dehors des liens de sang pourrait permettre de créer une société plus inclusive. La transitivité des liens. Tout projet politique révolutionnaire ne devrait-il pas inclure une critique de l'ordre établi ? Ici la famille nucléaire, car intrinsèquement liée à la reproduction d'inégalités sociales.

Décider de rompre la chaîne des générations peut être une manière de redonner du jeu à notre condition d'humaine, de femme, de rebattre les cartes d'un rapport de force, de desserrer l'étau, de la fatalité et d'enfin, élargir l'espace des possibles.

C'est un autre genre de famille que je veux. Une famille du dehors, une famille de la différence. Une famille faite d'amiex qui ont des enfants qui courent partout, d'autres qui essaient d'en avoir, d'adelphes et de soeurs, faite de nullipares et de vieux garçons.

Voilà donc le plus grand paradoxe de ma vie :
Un choix intime, impossible sans la puissance du collectif.

Je dédie ce texte à touxtes celles qui appartiennent à cette communauté invisible des nullipares, et à touxtes les autres aussi. Parce que nous sommes plus proches que nous ne le pensons. Nous avançons ensemble, re-liées par nos rêves et par nos aspirations à faire société autrement.


Aux enfants ;)


Aujourd'hui, la sérénité déborde de moi. Je me sens calme et radieuse. Je m'en vais construire l'après-midi de ma vie.

Fonce

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