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30.09.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail : celles qui écoutent

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Fabienne, Marie-Jo et Marion qui œuvrent dans l’ombre à faciliter la vie des gens dans les moments de solitude. Il leur faut à la fois manipuler de lourdes charges et prendre le temps d’écoute. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   J’étais la seule personne que ce petit monsieur reconnaissait (Fabienne, aide ménagère) Je m’appelle Fabienne et le métier que j’exerce est multitâches. Je suis tour à tour auxiliaire de vie, aide-ménagère, femme de ménage ou employée de maison dans le cadre des « titres emploi service entreprise » (TESE) ou des « chèques emploi service universel » (CESU). Parfois, je change de qualification et de rémunération chez la même personne au cours de la même journée. Par exemple, à Saint-Nazaire où je me rends chaque semaine pendant une heure, je lève une personne, je l’habille, je la douche pour un salaire horaire de 16 €. Ensuite, je fais deux heures de ménage pour 11 € 50 de l’heure… […] Or, à 55 ans, après être restée sans travailler pendant douze ans pour m’occuper des enfants, je sais que je ne pourrai pas prendre ma retraite avant 67 ans… avec une petite pension. C’est dur. Je dois porter beaucoup. Je suis fatiguée. Mais ce qu’on ne voit pas et qui demande une autre forme d’investissement, c’est l’écoute des gens. Je m’efforce d’être très attentive, de savoir repérer les petits signes que, peut-être, la famille ne voit pas toujours. Il m’arrive souvent de mal dormir parce que j’emmène le boulot à la maison dans ma tête. Mon métier est d’être en relation avec des humains, donc ce n’est pas facile de lâcher [ ] Fabienne (Photo Anne Landais) J’ai quand même beaucoup d’heureux souvenirs. Du côté de la Plaine-sur-Mer, j’ai eu une belle demande en mariage de la part d’un petit monsieur. Par la suite, ce petit monsieur a été atteint de la maladie d’Alzheimer, il ne se souvenait plus de sa famille, mais de moi, si… J’étais la seule personne qu’il reconnaissait. J’ai aussi de moins bons souvenirs… Comme celui d’une dame qui tenait absolument à me couper les cheveux ; elle ne voulait pas les lâcher… On m’a aussi accusée du vol d’un couteau à pain… Des petites choses… Rien de bien méchant. Mais, en général, les gens sont sympas. Pour contenir les débordements d’humeur ou de trop grande familiarité, j’utilise l’humour. Je sais remettre les gens à leur place et rester à la mienne. Ainsi, je ne tutoie jamais mes employeurs, j’appelle les hommes par leur nom de famille et je les vouvoie. C’est une barrière qui me paraît indispensable. Je trouve que, depuis le COVID, les familles nous laissent faire beaucoup plus de choses qu’avant ; elles laissent un peu tomber leurs aînés. C’est dommage pour ces derniers et cela met beaucoup de charges sur nos épaules d’aide à domicile. Il faudrait que je puisse suivre des stages de formation, mais c’est difficile parce que, n’appartenant à aucun organisme, je ne peux pas me faire remplacer. Alors, je continue inlassablement à me rendre chez les sept personnes pour qui je travaille, dans un rayon de quinze kilomètres entre Saint-Nazaire, Saint-Brevin et Pornichet. Et j’ajoute les quinze heures non rémunérées que je passe chaque semaine dans ma voiture à la fatigue de mes multiples tâches.   Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute (Marie-Jo, aide-ménagère) Je suis à Saint-Marc, dans le grand jardin de ce vieux monsieur qui construit une superbe terrasse, et moi, je sers de conseillère pour l’architecte et les menuisiers. Je leur indique aussi que le monte-charge de cette construction ne pourra pas fonctionner. Ils doivent reprendre leurs plans. Qui suis-je pour conseiller, pour donner mon avis sur tel ou tel travail ? Je m’appelle Marie-Jo et voilà 29 ans que je travaille comme employée familiale. Mes tâches sont multiples : nettoyer les logements, récurer, faire les vitres, les chambres, effectuer les achats, prendre soin des personnes âgées, les écouter, les faire rire et les accompagner. Actuellement, je me rends en voiture chez dix employeurs entre Pornichet, où j’habite, et Saint-Nazaire, distant de dix kilomètres. Ce qui représente cent deux kilomètres et cinq heures de trajet par semaine, sans compter les moments où je prends mes repas dans mon véhicule. Là où je vais le plus souvent, c’est Saint-Marc, à trois kilomètres de chez moi, où j’effectue quinze de mes 35 h 30 de travail hebdomadaire. Lorsque j’ai un pépin de voiture, c’est mon mari qui m’emmène. Évidemment, ces temps de déplacement et mes frais de transport ne sont pas rémunérés. Ça me fait un salaire net d’à peu près 1900 € par mois avec 10 % de congés payés inclus. Marie-Jo au travail (Photo Anne Landais) Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute. Mais j’aurais besoin de formations. J’aimerais notamment passer un brevet de secourisme. Un jour, par exemple, j’ai dû relever une dame qui était tombée dans un parterre de fleurs. C’était une femme un peu corpulente et je me suis fait mal au dos. À la suite de cela, j’ai dû me faire soigner par un ostéopathe à mes frais. Par ailleurs, je dois aussi faire face à toutes sortes d’autres situations ; par exemple, rétablir l’électricité chez une autre dame. Pour cela, il m’a fallu téléphoner au Maroc, afin de joindre un proche d’un ouvrier qui intervenait ce jour-là chez ma cliente ; quelquefois, je débouche des éviers, je remplace des ampoules… Généralement, j’effectue tous les travaux ménagers courants. Je suis multitâche. Suivre une formation, ce serait bien, mais à quel moment ? Si je suis absente, je n’ai pas de remplaçante, mon client doit se débrouiller avec une association. C’est compliqué… Mes employeurs sont très gentils. Certains sont exigeants, d’autres sont lunatiques. Je n’ai jamais vraiment eu de problème à part quelques mots un peu vifs. Mais tout s’est toujours bien arrangé parce que je communique. Je n’ai pas envie de travailler dans une collectivité ou dans une entreprise parce qu’en CESU (chèque emploi service universel) je suis plus indépendante. Je n’ai pas à pointer à l’aide d’un badge comme le font les employés d’organismes d’aide à la personne. Si je fais un quart d’heure de plus, je ne le compte pas. « Emploi familial » est un métier de service. Ce n’est pas à cinquante-neuf ans que je vais changer ma façon de concevoir mon travail.   « Je sais que les patients ont confiance en nous, les brancardières » (Marion, brancardière) « Allez hop ! C’est la balade aujourd’hui ! ». Le patient qui m’accueille ainsi est un homme que je vais emmener sur son fauteuil, le long des couloirs. Il veut prendre les choses à la légère. La balade, c’est le scanner, la radio, les rendez-vous médicaux… Rien de bien réjouissant… Mais ça lui fait du bien de sortir de la chambre ! Un brancardage ne dure pas plus de cinq à dix minutes. Quand j’arrive, je dis bonjour à la personne que je vais prendre en charge. Je lui demande si ça va, si elle a bien dormi. C’est important de savoir dans quel état se trouvent les patients dont nous nous occupons. Ensuite, j’essaie d’engager la conversation : « Avez-vous eu des visites ? Est-ce que le traitement n’est pas trop dur ? » Il y a des gens qui n’ont pas envie de parler. Ça se sent, ils disent juste « Oui » ou « Non » sur un ton qui montre qu’ils ne souhaitent pas poursuivre. Je n’insiste pas. Chacun est libre… Je fais ce qu’il y a à faire : dans le cas d’un transfert en fauteuil, installer la perfusion sur un pied à roulettes. Si le patient doit être transporté alité, j’accroche la poche de perfusion à la potence du lit, et je débranche la pompe à morphine que je pose sur le matelas, bien calée. Elle continuera à fonctionner puisqu’elle est sur batterie. Au besoin, je connecte le support respiratoire sur une bouteille d’oxygène. Je vérifie que le sac de la sonde urinaire est bien fixé. Je relève les barrières du lit. Enfin, s’il est en fauteuil, je propose au patient de poser un drap sur lui ou de lui passer son peignoir parce qu’il fait plus frais à l’extérieur des chambres… Et nous voilà partis le long des couloirs. On ne se rend pas compte, mais les couloirs de l’hôpital de Saint-Nazaire sont hyper longs ! Quand on effectue un transfert depuis le service d’oncologie, on doit parfois parcourir de grandes distances à l’intérieur de la cité sanitaire. Les lits que je manœuvre, avec la personne qui est dedans, ses affaires, les accessoires, dépassent vite les 200 kilos. Et si on cumule les distances parcourues en une journée, on atteint les 13 à 15 kilomètres, parfois 20. Une de mes anciennes collègues s’est abîmé le dos, elle a eu des tendinites, des torticolis. Elle s’est bloquée, en poussant un lit. Moi je porte une ceinture lombaire. C’est pour ça qu’il vaut mieux être deux brancardières pour ce genre de transfert. Et il ne faut pas traîner : d’autres brancardages sont programmés. Je galope, suivie parfois par les membres de la famille qui peinent un peu à tenir le rythme. Alors, je ralentis, je ne vais pas les laisser à la traîne. J’essaie de leur parler, de poser des questions au patient : pourquoi est-il là ? D’où vient-il ? Quel est son métier ? Comment va la famille ? La pluie, le beau temps… On arrive à parler de beaucoup de choses en dix minutes. […] Il y a les patients tristes. S’ils pleurent, je suis là pour eux. Je leur propose un verre d’eau ou un mouchoir. Que dire dans de tels moments ? Quand ils me confient que ça ne va pas bien, ça me touche. Je ne peux pas rester insensible. Alors, je me contente de les écouter. Il ne faut surtout pas faire de gaffe. Un premier janvier, par exemple, j’avais transporté, avec ma collègue, une dame à qui nous avions souhaité le meilleur. « C’est gentil, nous a-t-elle répondu, mais, cette année-là, je ne vais pas la passer… » Alors, vous ne savez plus comment vous rattraper! Vous essayez d’aller sur un autre sujet. C’est que les brancardiers n’ont pas toutes les infos […]. On risque constamment de mettre les pieds dans le plat ! […] Une fois, ma collègue et moi avons eu un monsieur de 40 ans. Il était accompagné de sa femme avec qui on discutait beaucoup. Ils essayaient d’avoir un enfant grâce à la PMA. Quand on a appris qu’il était mort, oui, ça a été dur… Il avait encore plein de projets. J’ai revu sa femme quand elle est revenue rencontrer la psychologue. Elle ne voulait pas de ce genre d’entretien, elle était restée tétanisée par le décès de son mari. C’est dur de perdre quelqu’un qu’on aime. Maintenant, ça va mieux, ça lui a fait du bien d’en parler, de partager. Quand on emmenait le monsieur à ses traitements, on discutait beaucoup avec lui. Malgré sa maladie, il avait toujours la joie de vivre, il riait volontiers à nos plaisanteries. C’est ça qui nous redonne le moral : réussir à apporter un peu de sourire, de bonne humeur. On doit sans doute faire des blagues sans nous en rendre compte, dire des petites bêtises. Du coup, ils rigolent un peu. Ça leur donne un peu de bonheur et à nous aussi, dans ce métier pas facile. Quand je m’attache à un patient et qu’un jour, je l’emmène en soins palliatifs, ça me fait mal au cœur parce que je sais qu’il va décéder dans les jours qui suivent. Pendant le trajet, je lui dis que tout va bien se passer, que mes collègues sont là. Mais il y croit sans trop y croire. Je le vois affaibli, souffrant. Dans l’ascenseur, je ne le mets jamais face au miroir. C’est dur… Il faudrait pouvoir en parler, mais on n’est que deux brancardières dans l’équipe. S’il y en a une qui n’est pas bien et l’autre non plus, on ne va pas trop se réconforter. Et d’autres patients attendent, on doit continuer notre travail. […]   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Fabienne , Marie-Jo, Marion est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans les dossiers  « Travail & territoire » et inédits du dossier « Soigner le cancer » .   À lire également sur Nonfiction : L'ensemble de la série  « Saint-Nazaire au travail »

Texte intégral (2632 mots)

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité…

Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.

Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Fabienne, Marie-Jo et Marion qui œuvrent dans l’ombre à faciliter la vie des gens dans les moments de solitude. Il leur faut à la fois manipuler de lourdes charges et prendre le temps d’écoute.

L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire ».

 

J’étais la seule personne que ce petit monsieur reconnaissait (Fabienne, aide ménagère)

Je m’appelle Fabienne et le métier que j’exerce est multitâches. Je suis tour à tour auxiliaire de vie, aide-ménagère, femme de ménage ou employée de maison dans le cadre des « titres emploi service entreprise » (TESE) ou des « chèques emploi service universel » (CESU). Parfois, je change de qualification et de rémunération chez la même personne au cours de la même journée. Par exemple, à Saint-Nazaire où je me rends chaque semaine pendant une heure, je lève une personne, je l’habille, je la douche pour un salaire horaire de 16 €. Ensuite, je fais deux heures de ménage pour 11 € 50 de l’heure… […] Or, à 55 ans, après être restée sans travailler pendant douze ans pour m’occuper des enfants, je sais que je ne pourrai pas prendre ma retraite avant 67 ans… avec une petite pension. C’est dur. Je dois porter beaucoup. Je suis fatiguée. Mais ce qu’on ne voit pas et qui demande une autre forme d’investissement, c’est l’écoute des gens. Je m’efforce d’être très attentive, de savoir repérer les petits signes que, peut-être, la famille ne voit pas toujours. Il m’arrive souvent de mal dormir parce que j’emmène le boulot à la maison dans ma tête. Mon métier est d’être en relation avec des humains, donc ce n’est pas facile de lâcher

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Fabienne (Photo Anne Landais)

J’ai quand même beaucoup d’heureux souvenirs. Du côté de la Plaine-sur-Mer, j’ai eu une belle demande en mariage de la part d’un petit monsieur. Par la suite, ce petit monsieur a été atteint de la maladie d’Alzheimer, il ne se souvenait plus de sa famille, mais de moi, si… J’étais la seule personne qu’il reconnaissait. J’ai aussi de moins bons souvenirs… Comme celui d’une dame qui tenait absolument à me couper les cheveux ; elle ne voulait pas les lâcher… On m’a aussi accusée du vol d’un couteau à pain… Des petites choses… Rien de bien méchant. Mais, en général, les gens sont sympas. Pour contenir les débordements d’humeur ou de trop grande familiarité, j’utilise l’humour. Je sais remettre les gens à leur place et rester à la mienne. Ainsi, je ne tutoie jamais mes employeurs, j’appelle les hommes par leur nom de famille et je les vouvoie. C’est une barrière qui me paraît indispensable.

Je trouve que, depuis le COVID, les familles nous laissent faire beaucoup plus de choses qu’avant ; elles laissent un peu tomber leurs aînés. C’est dommage pour ces derniers et cela met beaucoup de charges sur nos épaules d’aide à domicile. Il faudrait que je puisse suivre des stages de formation, mais c’est difficile parce que, n’appartenant à aucun organisme, je ne peux pas me faire remplacer.

Alors, je continue inlassablement à me rendre chez les sept personnes pour qui je travaille, dans un rayon de quinze kilomètres entre Saint-Nazaire, Saint-Brevin et Pornichet. Et j’ajoute les quinze heures non rémunérées que je passe chaque semaine dans ma voiture à la fatigue de mes multiples tâches.

 

Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute (Marie-Jo, aide-ménagère)

Je suis à Saint-Marc, dans le grand jardin de ce vieux monsieur qui construit une superbe terrasse, et moi, je sers de conseillère pour l’architecte et les menuisiers. Je leur indique aussi que le monte-charge de cette construction ne pourra pas fonctionner. Ils doivent reprendre leurs plans. Qui suis-je pour conseiller, pour donner mon avis sur tel ou tel travail ? Je m’appelle Marie-Jo et voilà 29 ans que je travaille comme employée familiale. Mes tâches sont multiples : nettoyer les logements, récurer, faire les vitres, les chambres, effectuer les achats, prendre soin des personnes âgées, les écouter, les faire rire et les accompagner.

Actuellement, je me rends en voiture chez dix employeurs entre Pornichet, où j’habite, et Saint-Nazaire, distant de dix kilomètres. Ce qui représente cent deux kilomètres et cinq heures de trajet par semaine, sans compter les moments où je prends mes repas dans mon véhicule. Là où je vais le plus souvent, c’est Saint-Marc, à trois kilomètres de chez moi, où j’effectue quinze de mes 35 h 30 de travail hebdomadaire. Lorsque j’ai un pépin de voiture, c’est mon mari qui m’emmène. Évidemment, ces temps de déplacement et mes frais de transport ne sont pas rémunérés. Ça me fait un salaire net d’à peu près 1900 € par mois avec 10 % de congés payés inclus.

Marie-Jo au travail (Photo Anne Landais)

Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute. Mais j’aurais besoin de formations. J’aimerais notamment passer un brevet de secourisme. Un jour, par exemple, j’ai dû relever une dame qui était tombée dans un parterre de fleurs. C’était une femme un peu corpulente et je me suis fait mal au dos. À la suite de cela, j’ai dû me faire soigner par un ostéopathe à mes frais. Par ailleurs, je dois aussi faire face à toutes sortes d’autres situations ; par exemple, rétablir l’électricité chez une autre dame. Pour cela, il m’a fallu téléphoner au Maroc, afin de joindre un proche d’un ouvrier qui intervenait ce jour-là chez ma cliente ; quelquefois, je débouche des éviers, je remplace des ampoules… Généralement, j’effectue tous les travaux ménagers courants. Je suis multitâche. Suivre une formation, ce serait bien, mais à quel moment ? Si je suis absente, je n’ai pas de remplaçante, mon client doit se débrouiller avec une association. C’est compliqué…

Mes employeurs sont très gentils. Certains sont exigeants, d’autres sont lunatiques. Je n’ai jamais vraiment eu de problème à part quelques mots un peu vifs. Mais tout s’est toujours bien arrangé parce que je communique.

Je n’ai pas envie de travailler dans une collectivité ou dans une entreprise parce qu’en CESU (chèque emploi service universel) je suis plus indépendante. Je n’ai pas à pointer à l’aide d’un badge comme le font les employés d’organismes d’aide à la personne. Si je fais un quart d’heure de plus, je ne le compte pas. « Emploi familial » est un métier de service. Ce n’est pas à cinquante-neuf ans que je vais changer ma façon de concevoir mon travail.

 

« Je sais que les patients ont confiance en nous, les brancardières » (Marion, brancardière)

« Allez hop ! C’est la balade aujourd’hui ! ». Le patient qui m’accueille ainsi est un homme que je vais emmener sur son fauteuil, le long des couloirs. Il veut prendre les choses à la légère. La balade, c’est le scanner, la radio, les rendez-vous médicaux… Rien de bien réjouissant… Mais ça lui fait du bien de sortir de la chambre !

Un brancardage ne dure pas plus de cinq à dix minutes. Quand j’arrive, je dis bonjour à la personne que je vais prendre en charge. Je lui demande si ça va, si elle a bien dormi. C’est important de savoir dans quel état se trouvent les patients dont nous nous occupons. Ensuite, j’essaie d’engager la conversation : « Avez-vous eu des visites ? Est-ce que le traitement n’est pas trop dur ? » Il y a des gens qui n’ont pas envie de parler. Ça se sent, ils disent juste « Oui » ou « Non » sur un ton qui montre qu’ils ne souhaitent pas poursuivre. Je n’insiste pas. Chacun est libre… Je fais ce qu’il y a à faire : dans le cas d’un transfert en fauteuil, installer la perfusion sur un pied à roulettes. Si le patient doit être transporté alité, j’accroche la poche de perfusion à la potence du lit, et je débranche la pompe à morphine que je pose sur le matelas, bien calée. Elle continuera à fonctionner puisqu’elle est sur batterie. Au besoin, je connecte le support respiratoire sur une bouteille d’oxygène. Je vérifie que le sac de la sonde urinaire est bien fixé. Je relève les barrières du lit. Enfin, s’il est en fauteuil, je propose au patient de poser un drap sur lui ou de lui passer son peignoir parce qu’il fait plus frais à l’extérieur des chambres… Et nous voilà partis le long des couloirs.

On ne se rend pas compte, mais les couloirs de l’hôpital de Saint-Nazaire sont hyper longs ! Quand on effectue un transfert depuis le service d’oncologie, on doit parfois parcourir de grandes distances à l’intérieur de la cité sanitaire. Les lits que je manœuvre, avec la personne qui est dedans, ses affaires, les accessoires, dépassent vite les 200 kilos. Et si on cumule les distances parcourues en une journée, on atteint les 13 à 15 kilomètres, parfois 20. Une de mes anciennes collègues s’est abîmé le dos, elle a eu des tendinites, des torticolis. Elle s’est bloquée, en poussant un lit. Moi je porte une ceinture lombaire. C’est pour ça qu’il vaut mieux être deux brancardières pour ce genre de transfert. Et il ne faut pas traîner : d’autres brancardages sont programmés. Je galope, suivie parfois par les membres de la famille qui peinent un peu à tenir le rythme. Alors, je ralentis, je ne vais pas les laisser à la traîne. J’essaie de leur parler, de poser des questions au patient : pourquoi est-il là ? D’où vient-il ? Quel est son métier ? Comment va la famille ? La pluie, le beau temps… On arrive à parler de beaucoup de choses en dix minutes. […]

Il y a les patients tristes. S’ils pleurent, je suis là pour eux. Je leur propose un verre d’eau ou un mouchoir. Que dire dans de tels moments ? Quand ils me confient que ça ne va pas bien, ça me touche. Je ne peux pas rester insensible. Alors, je me contente de les écouter. Il ne faut surtout pas faire de gaffe. Un premier janvier, par exemple, j’avais transporté, avec ma collègue, une dame à qui nous avions souhaité le meilleur. « C’est gentil, nous a-t-elle répondu, mais, cette année-là, je ne vais pas la passer… » Alors, vous ne savez plus comment vous rattraper! Vous essayez d’aller sur un autre sujet. C’est que les brancardiers n’ont pas toutes les infos […]. On risque constamment de mettre les pieds dans le plat ! […]

Une fois, ma collègue et moi avons eu un monsieur de 40 ans. Il était accompagné de sa femme avec qui on discutait beaucoup. Ils essayaient d’avoir un enfant grâce à la PMA. Quand on a appris qu’il était mort, oui, ça a été dur… Il avait encore plein de projets. J’ai revu sa femme quand elle est revenue rencontrer la psychologue. Elle ne voulait pas de ce genre d’entretien, elle était restée tétanisée par le décès de son mari. C’est dur de perdre quelqu’un qu’on aime. Maintenant, ça va mieux, ça lui a fait du bien d’en parler, de partager. Quand on emmenait le monsieur à ses traitements, on discutait beaucoup avec lui. Malgré sa maladie, il avait toujours la joie de vivre, il riait volontiers à nos plaisanteries. C’est ça qui nous redonne le moral : réussir à apporter un peu de sourire, de bonne humeur. On doit sans doute faire des blagues sans nous en rendre compte, dire des petites bêtises. Du coup, ils rigolent un peu. Ça leur donne un peu de bonheur et à nous aussi, dans ce métier pas facile.

Quand je m’attache à un patient et qu’un jour, je l’emmène en soins palliatifs, ça me fait mal au cœur parce que je sais qu’il va décéder dans les jours qui suivent. Pendant le trajet, je lui dis que tout va bien se passer, que mes collègues sont là. Mais il y croit sans trop y croire. Je le vois affaibli, souffrant. Dans l’ascenseur, je ne le mets jamais face au miroir. C’est dur… Il faudrait pouvoir en parler, mais on n’est que deux brancardières dans l’équipe. S’il y en a une qui n’est pas bien et l’autre non plus, on ne va pas trop se réconforter. Et d’autres patients attendent, on doit continuer notre travail. […]

 

Pour aller plus loin :

L’intégralité des récits de Fabienne, Marie-Jo, Marion est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans les dossiers « Travail & territoire » et inédits du dossier « Soigner le cancer ».

 

À lire également sur Nonfiction :

L'ensemble de la série « Saint-Nazaire au travail »

29.09.2026 à 10:00

Le calvaire des animaux : Paris, 1870-1871

L’historien Nicolas Baron, auteur de deux précédents ouvrages consacrés aux animaux 1 , se penche ici sur la façon dont ces animaux, alors très nombreux à Paris, ont vécu le siège puis la Commune entre 1870 et 1871. Reprenant l’expression de Victor Hugo, il qualifie d’emblée cette période d’« Année terrible » pour les non-humains. Dans le sillage d’Éric Baratay, Nicolas Baron relit les sources historiques disponibles à l’aune d’une prise en compte de la condition animale, qu’il croise avec les travaux existants en sciences du vivant invitant notamment à reconsidérer nos conceptions de la conscience et de la sensibilité des autres espèces. Dans cette optique, l’historien cherche à combiner empathie et rigueur scientifique. En dépit d’une historiographie foisonnante sur ces événements, les traces du vécu animal sont maigres. N. Baron en vient donc à relire la presse de l’époque, des récits privés (soldats, assiégés) ou publics des événements, comme le journal d’Edmond de Goncourt, afin de retrouver des témoignages concernant leur condition pendant ces dix mois. Le Paris des animaux avant le conflit En 1870, avant que le conflit entre le Second Empire et la Prusse n’éclate, la capitale héberge un très grand nombre d’animaux, domestiques comme sauvages. Ainsi, ce sont 70 000 chevaux qui y vivent et remplissent différentes fonctions : traction de véhicules, de matériaux ou encore participation à des spectacles. Leurs conditions de vie sont loin d’être idéales, en particulier si leurs propriétaires sont pauvres. Ces chevaux nécessitent de grandes quantités de nourriture, de boisson et des soins, alors que la problématique de la souffrance animale commence à poindre. L’alimentation des Parisiens – déjà presque aussi carnée qu’aujourd’hui – engendre un afflux important et régulier de bétail, abattu sur place pour éviter des problèmes de conservation. Les « vacheries » fournissent du lait aux Parisiens grâce à des vaches allaitantes mal logées. Là encore, des efforts sont progressivement entrepris afin d’améliorer leurs conditions d’élevage. Cohabitent également des animaux de basse-cour, des pigeons domestiques – appelés à jouer un rôle durant le siège à venir – ou encore des ruchers. Chats et chiens sont très présents, moins comme compagnons que comme garants de la sécurité sanitaire de la capitale, en luttant contre certaines espèces nuisibles, les rats en particulier. Des combats entre ces derniers et les chiens sont même organisés. La présence des félins et des canidés est toutefois ambivalente, car certains de leurs comportements – excréments, recherche de déchets, propagation de la rage – sont considérés comme des menaces. La Seine héberge de son côté poissons et crustacés. Les oiseaux sont aussi bien plus nombreux qu’aujourd’hui. Le moineau domine alors, quand le pigeon – via la colombophilie – commence à faire son entrée sur la scène parisienne. Enfin, les animaux exotiques se concentrent dans les deux zoos de la capitale, le Jardin des plantes et le Jardin d’acclimatation, même si certaines espèces sont possédées par des forains (comme l’ours) ou des particuliers (les singes tout particulièrement). À la veille de la catastrophe, le paysage animalier parisien est donc riche. Ceux qui arrivent, ceux qui partent, ceux qui restent L’été 1870, qui s’avère caniculaire (fortes températures, sécheresse, incendies) et éprouve déjà les êtres vivants, est l’occasion de nombreux déplacements d’animaux, entre ceux fuyant avec leurs propriétaires, accompagnant les soldats ou venant se réfugier ou alimenter la capitale en prévision du conflit. Les chevaux, dont certains sont réquisitionnés, sont les premiers concernés par la mobilisation et partent le plus souvent par le train. Quand certains Parisiens fuient avec leurs animaux, les pigeons – sur la suggestion des colombophiles – font leur entrée préventive dans Paris, afin de servir de messagers en cas d’encerclement. Dans le même sens, des banlieusards viennent chercher un abri avec leurs compagnons derrière les fortifications parisiennes. Enfin, de conséquents achats de bétail sont réalisés et acheminés vers Paris afin de constituer des réserves alimentaires sur pied, parqués dans les jardins publics qui se métamorphosent alors en prairies. Leurs conditions de vie se dégradent rapidement. Pour des raisons de stratégie défensive, une partie des bois entourant Paris est rasée, le gibier ayant été préventivement abattu pour ne pas être mangé par l’ennemi. Les poissons ne sont pas épargnés puisque cette politique de terre brûlée se double d’un assèchement de certains plans d’eau ou du vidage de certains lacs. Le seul point positif de ce sombre tableau est justement l’obscurité retrouvée la nuit du fait des économies de gaz touchant les lampadaires. La présence de nombreux bestiaux, destinés à tenir un siège évalué à deux mois, est un défi logistique (hébergement, stockage de fourrage), sans compter la coexistence de troupeaux ne se connaissant pas. En parallèle, la population chevaline augmente fortement, tout comme la pression sur le fourrage. La consommation de viande de cheval se développe alors fortement, en dépit des réticences des Parisiens. Si la communication par pigeon voyageur est une des images d’Épinal du conflit, celle-ci s’avère difficile (météo, captures ou utilisation d’éperviers par l’ennemi).     L’hiver est tout aussi éprouvant que l’été qui vient de s’achever. La capitale est touchée par une vague de froid qui n’améliore pas le sort des animaux (encore) présents. La mission des pigeons est ainsi compliquée par le manque de visibilité hivernal, alors que ceux-ci se repèrent notamment grâce à leur lecture des paysages. Après les chevaux – dont deux tiers périssent au cours de la période –, ce sont chats, chiens et rats qui font leur entrée sur les assiettes parisiennes, en plus des plus exotiques résidents des zoos, comme deux éléphants et une centaine de singes. La fin du siège ne met pas fin au calvaire des animaux puisque celle-ci est rapidement suivie par l’épisode de la Commune. Victimes collatérales de la Commune Dans l’immédiat, l’armistice signé avec les Prussiens permet le retour des convois de bestiaux, suscitant l’enthousiasme des Parisiens à l’arrivée des trains les transportant. Les abattoirs reprennent leur travail. La peste bovine, qui éclate alors, gâche la fête. La mortalité est très élevée et rend méfiants les consommateurs de viande, alors que celle-ci reste propre à la consommation. De leur côté, les chevaux sont les victimes collatérales de la guerre civile qui sévit, tout comme d’autres animaux, victimes des obus tirés par les Versaillais qui provoquent des incendies. « Pour la faune parisienne se referme ce qui est peut-être la période la plus dramatique de toute son histoire » conclut Nicolas Baron. Nombre d’entre eux sont morts durant le conflit ; il faudra du temps avant que la population animale ne se reconstitue dans la capitale. Certaines tendances préexistantes au siège et à la Commune se poursuivent : augmentation de la présence équine, poursuite de la consommation de viande, domestication accrue des chats et des chiens, amélioration du suivi sanitaire vétérinaire. D’autres épisodes de la période sont à la source de ruptures : consommation de viande chevaline, intérêt pour les pigeons voyageurs. Ces derniers sont d’ailleurs les seuls rescapés de l’amnésie mémorielle concernant le sort des animaux pendant cette année, en dehors de quelques anecdotes sur la consommation de viande exotique. Prenant acte de la sensibilité croissante des humains pour les animaux non-humains, l’historien invite à réparer l’oubli dont ces derniers furent les victimes. Que des statues soient érigées ou non, Nicolas Baron a déjà prouvé la capacité de l’histoire à renouveler la lecture de sources déjà connues et parcourues à l’aune de nos problématiques contemporaines.   Notes : 1 - Enragés ! Une histoire animale (France, fin XVIII e -fin XX e siècle) , Presses universitaires de Valenciennes, 2022 et  Vivre en renard. La traversée du siècle , Actes Sud, 2023

Texte intégral (1459 mots)

L’historien Nicolas Baron, auteur de deux précédents ouvrages consacrés aux animaux1, se penche ici sur la façon dont ces animaux, alors très nombreux à Paris, ont vécu le siège puis la Commune entre 1870 et 1871. Reprenant l’expression de Victor Hugo, il qualifie d’emblée cette période d’« Année terrible » pour les non-humains. Dans le sillage d’Éric Baratay, Nicolas Baron relit les sources historiques disponibles à l’aune d’une prise en compte de la condition animale, qu’il croise avec les travaux existants en sciences du vivant invitant notamment à reconsidérer nos conceptions de la conscience et de la sensibilité des autres espèces. Dans cette optique, l’historien cherche à combiner empathie et rigueur scientifique. En dépit d’une historiographie foisonnante sur ces événements, les traces du vécu animal sont maigres. N. Baron en vient donc à relire la presse de l’époque, des récits privés (soldats, assiégés) ou publics des événements, comme le journal d’Edmond de Goncourt, afin de retrouver des témoignages concernant leur condition pendant ces dix mois.

Le Paris des animaux avant le conflit

En 1870, avant que le conflit entre le Second Empire et la Prusse n’éclate, la capitale héberge un très grand nombre d’animaux, domestiques comme sauvages. Ainsi, ce sont 70 000 chevaux qui y vivent et remplissent différentes fonctions : traction de véhicules, de matériaux ou encore participation à des spectacles. Leurs conditions de vie sont loin d’être idéales, en particulier si leurs propriétaires sont pauvres. Ces chevaux nécessitent de grandes quantités de nourriture, de boisson et des soins, alors que la problématique de la souffrance animale commence à poindre. L’alimentation des Parisiens – déjà presque aussi carnée qu’aujourd’hui – engendre un afflux important et régulier de bétail, abattu sur place pour éviter des problèmes de conservation. Les « vacheries » fournissent du lait aux Parisiens grâce à des vaches allaitantes mal logées. Là encore, des efforts sont progressivement entrepris afin d’améliorer leurs conditions d’élevage. Cohabitent également des animaux de basse-cour, des pigeons domestiques – appelés à jouer un rôle durant le siège à venir – ou encore des ruchers.

Chats et chiens sont très présents, moins comme compagnons que comme garants de la sécurité sanitaire de la capitale, en luttant contre certaines espèces nuisibles, les rats en particulier. Des combats entre ces derniers et les chiens sont même organisés. La présence des félins et des canidés est toutefois ambivalente, car certains de leurs comportements – excréments, recherche de déchets, propagation de la rage – sont considérés comme des menaces. La Seine héberge de son côté poissons et crustacés. Les oiseaux sont aussi bien plus nombreux qu’aujourd’hui. Le moineau domine alors, quand le pigeon – via la colombophilie – commence à faire son entrée sur la scène parisienne. Enfin, les animaux exotiques se concentrent dans les deux zoos de la capitale, le Jardin des plantes et le Jardin d’acclimatation, même si certaines espèces sont possédées par des forains (comme l’ours) ou des particuliers (les singes tout particulièrement). À la veille de la catastrophe, le paysage animalier parisien est donc riche.

Ceux qui arrivent, ceux qui partent, ceux qui restent

L’été 1870, qui s’avère caniculaire (fortes températures, sécheresse, incendies) et éprouve déjà les êtres vivants, est l’occasion de nombreux déplacements d’animaux, entre ceux fuyant avec leurs propriétaires, accompagnant les soldats ou venant se réfugier ou alimenter la capitale en prévision du conflit. Les chevaux, dont certains sont réquisitionnés, sont les premiers concernés par la mobilisation et partent le plus souvent par le train. Quand certains Parisiens fuient avec leurs animaux, les pigeons – sur la suggestion des colombophiles – font leur entrée préventive dans Paris, afin de servir de messagers en cas d’encerclement. Dans le même sens, des banlieusards viennent chercher un abri avec leurs compagnons derrière les fortifications parisiennes. Enfin, de conséquents achats de bétail sont réalisés et acheminés vers Paris afin de constituer des réserves alimentaires sur pied, parqués dans les jardins publics qui se métamorphosent alors en prairies.

Leurs conditions de vie se dégradent rapidement. Pour des raisons de stratégie défensive, une partie des bois entourant Paris est rasée, le gibier ayant été préventivement abattu pour ne pas être mangé par l’ennemi. Les poissons ne sont pas épargnés puisque cette politique de terre brûlée se double d’un assèchement de certains plans d’eau ou du vidage de certains lacs. Le seul point positif de ce sombre tableau est justement l’obscurité retrouvée la nuit du fait des économies de gaz touchant les lampadaires. La présence de nombreux bestiaux, destinés à tenir un siège évalué à deux mois, est un défi logistique (hébergement, stockage de fourrage), sans compter la coexistence de troupeaux ne se connaissant pas. En parallèle, la population chevaline augmente fortement, tout comme la pression sur le fourrage. La consommation de viande de cheval se développe alors fortement, en dépit des réticences des Parisiens. Si la communication par pigeon voyageur est une des images d’Épinal du conflit, celle-ci s’avère difficile (météo, captures ou utilisation d’éperviers par l’ennemi).    

L’hiver est tout aussi éprouvant que l’été qui vient de s’achever. La capitale est touchée par une vague de froid qui n’améliore pas le sort des animaux (encore) présents. La mission des pigeons est ainsi compliquée par le manque de visibilité hivernal, alors que ceux-ci se repèrent notamment grâce à leur lecture des paysages. Après les chevaux – dont deux tiers périssent au cours de la période –, ce sont chats, chiens et rats qui font leur entrée sur les assiettes parisiennes, en plus des plus exotiques résidents des zoos, comme deux éléphants et une centaine de singes. La fin du siège ne met pas fin au calvaire des animaux puisque celle-ci est rapidement suivie par l’épisode de la Commune.

Victimes collatérales de la Commune

Dans l’immédiat, l’armistice signé avec les Prussiens permet le retour des convois de bestiaux, suscitant l’enthousiasme des Parisiens à l’arrivée des trains les transportant. Les abattoirs reprennent leur travail. La peste bovine, qui éclate alors, gâche la fête. La mortalité est très élevée et rend méfiants les consommateurs de viande, alors que celle-ci reste propre à la consommation. De leur côté, les chevaux sont les victimes collatérales de la guerre civile qui sévit, tout comme d’autres animaux, victimes des obus tirés par les Versaillais qui provoquent des incendies.

« Pour la faune parisienne se referme ce qui est peut-être la période la plus dramatique de toute son histoire » conclut Nicolas Baron. Nombre d’entre eux sont morts durant le conflit ; il faudra du temps avant que la population animale ne se reconstitue dans la capitale. Certaines tendances préexistantes au siège et à la Commune se poursuivent : augmentation de la présence équine, poursuite de la consommation de viande, domestication accrue des chats et des chiens, amélioration du suivi sanitaire vétérinaire. D’autres épisodes de la période sont à la source de ruptures : consommation de viande chevaline, intérêt pour les pigeons voyageurs. Ces derniers sont d’ailleurs les seuls rescapés de l’amnésie mémorielle concernant le sort des animaux pendant cette année, en dehors de quelques anecdotes sur la consommation de viande exotique. Prenant acte de la sensibilité croissante des humains pour les animaux non-humains, l’historien invite à réparer l’oubli dont ces derniers furent les victimes. Que des statues soient érigées ou non, Nicolas Baron a déjà prouvé la capacité de l’histoire à renouveler la lecture de sources déjà connues et parcourues à l’aune de nos problématiques contemporaines.  


Notes :
1 - Enragés ! Une histoire animale (France, fin XVIIIe-fin XXe siècle), Presses universitaires de Valenciennes, 2022 et Vivre en renard. La traversée du siècle, Actes Sud, 2023

27.09.2026 à 10:00

Foucault au présent

Le centième anniversaire de la naissance de Michel Foucault (1926-1984) donne lieu à une avalanche d’ouvrages consacrés à son œuvre. Parmi eux, on relève celui de Didier Fassin, Ainsi pensait Michel Foucault, Enquête sur une philosophie pour notre temps . L'auteur, anthropologue, sociologue et médecin — ayant assisté Foucault peu avant sa disparition à la Salpêtrière —, a conçu des « Leçons » pour le cours qu'il a donné durant l'année 2025-2026 au Collège de France, dont procède cet ouvrage. Fassin insiste sur la portée considérable de l’œuvre de Foucault et sur ce qu’elle a représenté pour lui : une source d’inspiration, ou, pour reprendre son terme, « une présence ». Une présence que l'on mesure aujourd'hui dans les médias qui célèbrent sa mémoire (présence dans ses cours, présence publique lors de manifestations, présence quantitative, à travers la réception de ses travaux à travers le monde et dans de nombreuses disciplines). Mais cette présence peut encore s'entendre au sens où cette œuvre, entretient un rapport étroit avec le présent, s'est construite comme un certain mode de relation à l’actualité. Critique et diagnostic du présent La « pensée Foucault » comporte une constante de méthode, à savoir la « critique ». Certes, le terme est quelque peu équivoque au regard de l’histoire de la philosophie. On associe souvent la « critique » à une orientation morale, voire à une tendance de l’esprit à formuler des jugements de valeur. Chez Foucault, cependant, l’usage du terme désigne une attitude plus qu’une orientation normative, qui consiste à faire apparaître des différences par rapport à ce qui est donné comme allant de soi. La « critique » met en question, elle met en jeu les mécanismes de coercition au profit des éléments de connaissance et de la liberté de penser, laquelle exige aussi que l’on dépasse toute morale « d’état-civil ». En ce sens, la pensée foucaldienne constitue une réflexion autocritique constante, qui cherche en permanence à transformer les limites de ses propres propositions. Elle est celle d’un expérimentateur plutôt que d’un théoricien de système — Fassin précise d’ailleurs que « peu d’auteurs ont, autant que lui, fait de cette méthode leur manière de penser ». Chez Foucault, cette conception de la « critique » s’inscrit dans un éthos philosophique. Celui-ci prend la forme d’une attitude limite, dans laquelle l’objet à penser est le moment présent, qu’il ne s’agit pas simplement d’observer mais de travailler. En cela, la pensée de Foucault est une pensée de l’actualité, de ce qui surgit à tel ou tel moment et fait événement. Ce qui intéresse Foucault, ce sont les attitudes, les modes de relation à l’actualité et l’insistance sur certaines formules — la folie, la prison et le panoptique, le sexe, la gouvernementalité — dont il convient de comprendre la portée. L’analyse menée par Fassin au fil de ses cours explicite l’usage de cette méthode critique par Foucault à partir de trois textes de référence, dont « Qu’est-ce que la critique ? » (1978). C'est là que Foucault définit la critique comme une « attitude » : il ne s’agit pas seulement de porter un jugement, mais de soumettre un objet à un questionnement qui en déplace les évidences, en l’inscrivant dans le jeu du vrai et du faux. Cette démarche peut aussi conduire à l’engagement, comme le montrent les prises de position de Foucault dans l’antipsychiatrie, avec le GIP (Groupe d’information sur les prisons), puis, au cours des seize dernières années de sa vie, sur le droit d’asile, la rencontre avec un dissident soviétique ou encore la découverte des Black Panthers. L’originalité du propos de Fassin tient à la manière dont il élargit chacun de ses exposés. Il ne se limite pas au propos de Foucault lui-même : il le confronte aux actualités des époques concernées, aux analyses de son biographe Didier Éribon, ainsi qu’aux travaux et aux commentaires de ses collègues, de médiateurs pédagogues et d’observateurs de l’époque, européens, étatsuniens ou asiatiques. Judith Butler, Michael Walzer, David Owen, Pierre Bourdieu, Roland Barthes, Noam Chomsky, Reinhart Koselleck – les références sont nombreuses. Les grandes problématisations de Foucault Fassin expose ensuite les grandes problématisations de Foucault, successivement intitulées : « Folie » (et raison), « Prison » (le concept de discipline), « Vérité » (la volonté de savoir et le relativisme), « Humanisme » (la question de la fin de l’homme), « Morale » (le tournant éthique de Foucault), « Politique » (le biopouvoir) et « Engagement » (l’intellectuel spécifique). Il reprend ainsi les notions les plus connues de son œuvre pour en retracer la formation, à partir des expériences personnelles de Foucault, de ses rencontres et de ses discussions. La thèse de doctorat, les recherches, les difficultés de publication et jusqu’aux avatars du classement des ouvrages dans les collections éditoriales viennent également éclairer cette construction. Le récit de Fassin restitue l’ensemble des interactions auxquelles ces problématisations ont donné lieu. Elles ne se limitent pas au moment de la première publication et se prolongent autour d’ouvrages qui demeurent, encore aujourd’hui, dans l’actualité politique, intellectuelle et sociale. Il s’agit de prises de contact, mais aussi de débats dans les revues ou en public, ainsi que de recensions par des collègues. Ces différentes réactions donnent à voir les modes de lecture de l’œuvre, entre succès d’estime, critiques de prétention ou reconnaissance de l’ampleur d’une analyse, mais aussi les circulations dans l’espace public, que les ouvrages de Foucault amusent parfois et stimulent au fil de leurs publications. Fassin reconstitue également, d’un ouvrage à l’autre, les déplacements successifs de la pensée de Foucault autour d’un même problème. Il montre notamment les changements de titre et les déplacements d’accent — de Folie et Raison à Histoire de la folie , de la « répression » à la « discipline » dans Surveiller et punir —, mais aussi les changements de registre qui conduisent à faire apparaître des « dispositifs » permettant de rendre compte de la singularité d’un objet. Celui-ci ne se réduit ni à un « appareil idéologique d’État » (Althusser), ni à une simple structure (Bourdieu). Un « dispositif » se caractérise ainsi par la séquestration, la constitution d’une force de travail et l’acquisition d’habitudes. Redéfinir la figure de l’intellectuel Ces publications et ces discours permettent de redéfinir ce que l’on a longtemps considéré comme un « intellectuel ». Sous ce terme, une disposition sociale classique conduit à reconnaître à certains individus le droit de parler en tant que maîtres de vérité et de représenter l’universel. Foucault, quant à lui, souscrit généralement à l’idée selon laquelle « on ne demande plus à l’intellectuel de jouer ce rôle » et valorise plutôt la figure de l’intellectuel « spécifique », notamment en opposition aux conceptions défendues par Jean-Paul Sartre et Antonio Gramsci. Cette conception trouve notamment son expression dans la formule « Il y a plus d’idées sur la terre que ne l’imaginent les intellectuels » et dans le reportage consacré à l’Iran en 1978. Fassin ne donne guère de conclusion à son travail. Il suffit de saisir, tout au long de l’ouvrage, l’idée qu’il ne s’agit pas de faire de Foucault un intellectuel sacré, mais de suivre les déplacements, les reformulations et les détours qui ont lancé sa pensée. Un travail fécond en philosophie ne consiste pas à établir la vérité en soi et pour soi, mais à construire le « souci de soi », non par narcissisme, mais en vue d’un « accès à soi » qui n’impose à personne une morale impérative.

Texte intégral (1376 mots)

Le centième anniversaire de la naissance de Michel Foucault (1926-1984) donne lieu à une avalanche d’ouvrages consacrés à son œuvre. Parmi eux, on relève celui de Didier Fassin, Ainsi pensait Michel Foucault, Enquête sur une philosophie pour notre temps. L'auteur, anthropologue, sociologue et médecin — ayant assisté Foucault peu avant sa disparition à la Salpêtrière —, a conçu des « Leçons » pour le cours qu'il a donné durant l'année 2025-2026 au Collège de France, dont procède cet ouvrage.

Fassin insiste sur la portée considérable de l’œuvre de Foucault et sur ce qu’elle a représenté pour lui : une source d’inspiration, ou, pour reprendre son terme, « une présence ». Une présence que l'on mesure aujourd'hui dans les médias qui célèbrent sa mémoire (présence dans ses cours, présence publique lors de manifestations, présence quantitative, à travers la réception de ses travaux à travers le monde et dans de nombreuses disciplines). Mais cette présence peut encore s'entendre au sens où cette œuvre, entretient un rapport étroit avec le présent, s'est construite comme un certain mode de relation à l’actualité.

Critique et diagnostic du présent

La « pensée Foucault » comporte une constante de méthode, à savoir la « critique ». Certes, le terme est quelque peu équivoque au regard de l’histoire de la philosophie. On associe souvent la « critique » à une orientation morale, voire à une tendance de l’esprit à formuler des jugements de valeur. Chez Foucault, cependant, l’usage du terme désigne une attitude plus qu’une orientation normative, qui consiste à faire apparaître des différences par rapport à ce qui est donné comme allant de soi. La « critique » met en question, elle met en jeu les mécanismes de coercition au profit des éléments de connaissance et de la liberté de penser, laquelle exige aussi que l’on dépasse toute morale « d’état-civil ». En ce sens, la pensée foucaldienne constitue une réflexion autocritique constante, qui cherche en permanence à transformer les limites de ses propres propositions. Elle est celle d’un expérimentateur plutôt que d’un théoricien de système — Fassin précise d’ailleurs que « peu d’auteurs ont, autant que lui, fait de cette méthode leur manière de penser ».

Chez Foucault, cette conception de la « critique » s’inscrit dans un éthos philosophique. Celui-ci prend la forme d’une attitude limite, dans laquelle l’objet à penser est le moment présent, qu’il ne s’agit pas simplement d’observer mais de travailler. En cela, la pensée de Foucault est une pensée de l’actualité, de ce qui surgit à tel ou tel moment et fait événement. Ce qui intéresse Foucault, ce sont les attitudes, les modes de relation à l’actualité et l’insistance sur certaines formules — la folie, la prison et le panoptique, le sexe, la gouvernementalité — dont il convient de comprendre la portée.

L’analyse menée par Fassin au fil de ses cours explicite l’usage de cette méthode critique par Foucault à partir de trois textes de référence, dont « Qu’est-ce que la critique ? » (1978). C'est là que Foucault définit la critique comme une « attitude » : il ne s’agit pas seulement de porter un jugement, mais de soumettre un objet à un questionnement qui en déplace les évidences, en l’inscrivant dans le jeu du vrai et du faux. Cette démarche peut aussi conduire à l’engagement, comme le montrent les prises de position de Foucault dans l’antipsychiatrie, avec le GIP (Groupe d’information sur les prisons), puis, au cours des seize dernières années de sa vie, sur le droit d’asile, la rencontre avec un dissident soviétique ou encore la découverte des Black Panthers.

L’originalité du propos de Fassin tient à la manière dont il élargit chacun de ses exposés. Il ne se limite pas au propos de Foucault lui-même : il le confronte aux actualités des époques concernées, aux analyses de son biographe Didier Éribon, ainsi qu’aux travaux et aux commentaires de ses collègues, de médiateurs pédagogues et d’observateurs de l’époque, européens, étatsuniens ou asiatiques. Judith Butler, Michael Walzer, David Owen, Pierre Bourdieu, Roland Barthes, Noam Chomsky, Reinhart Koselleck – les références sont nombreuses.

Les grandes problématisations de Foucault

Fassin expose ensuite les grandes problématisations de Foucault, successivement intitulées : « Folie » (et raison), « Prison » (le concept de discipline), « Vérité » (la volonté de savoir et le relativisme), « Humanisme » (la question de la fin de l’homme), « Morale » (le tournant éthique de Foucault), « Politique » (le biopouvoir) et « Engagement » (l’intellectuel spécifique). Il reprend ainsi les notions les plus connues de son œuvre pour en retracer la formation, à partir des expériences personnelles de Foucault, de ses rencontres et de ses discussions. La thèse de doctorat, les recherches, les difficultés de publication et jusqu’aux avatars du classement des ouvrages dans les collections éditoriales viennent également éclairer cette construction.

Le récit de Fassin restitue l’ensemble des interactions auxquelles ces problématisations ont donné lieu. Elles ne se limitent pas au moment de la première publication et se prolongent autour d’ouvrages qui demeurent, encore aujourd’hui, dans l’actualité politique, intellectuelle et sociale. Il s’agit de prises de contact, mais aussi de débats dans les revues ou en public, ainsi que de recensions par des collègues. Ces différentes réactions donnent à voir les modes de lecture de l’œuvre, entre succès d’estime, critiques de prétention ou reconnaissance de l’ampleur d’une analyse, mais aussi les circulations dans l’espace public, que les ouvrages de Foucault amusent parfois et stimulent au fil de leurs publications.

Fassin reconstitue également, d’un ouvrage à l’autre, les déplacements successifs de la pensée de Foucault autour d’un même problème. Il montre notamment les changements de titre et les déplacements d’accent — de Folie et Raison à Histoire de la folie, de la « répression » à la « discipline » dans Surveiller et punir —, mais aussi les changements de registre qui conduisent à faire apparaître des « dispositifs » permettant de rendre compte de la singularité d’un objet. Celui-ci ne se réduit ni à un « appareil idéologique d’État » (Althusser), ni à une simple structure (Bourdieu). Un « dispositif » se caractérise ainsi par la séquestration, la constitution d’une force de travail et l’acquisition d’habitudes.

Redéfinir la figure de l’intellectuel

Ces publications et ces discours permettent de redéfinir ce que l’on a longtemps considéré comme un « intellectuel ». Sous ce terme, une disposition sociale classique conduit à reconnaître à certains individus le droit de parler en tant que maîtres de vérité et de représenter l’universel. Foucault, quant à lui, souscrit généralement à l’idée selon laquelle « on ne demande plus à l’intellectuel de jouer ce rôle » et valorise plutôt la figure de l’intellectuel « spécifique », notamment en opposition aux conceptions défendues par Jean-Paul Sartre et Antonio Gramsci. Cette conception trouve notamment son expression dans la formule « Il y a plus d’idées sur la terre que ne l’imaginent les intellectuels » et dans le reportage consacré à l’Iran en 1978.

Fassin ne donne guère de conclusion à son travail. Il suffit de saisir, tout au long de l’ouvrage, l’idée qu’il ne s’agit pas de faire de Foucault un intellectuel sacré, mais de suivre les déplacements, les reformulations et les détours qui ont lancé sa pensée. Un travail fécond en philosophie ne consiste pas à établir la vérité en soi et pour soi, mais à construire le « souci de soi », non par narcissisme, mais en vue d’un « accès à soi » qui n’impose à personne une morale impérative.

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