21.09.2026 à 09:00
Jeanne, au secours ? Les compagnons de la Pucelle

21.09.2026 à 09:00
Jeanne, au secours ? Les compagnons de la Pucelle
Il faut souvent faire un pas de côté pour approcher les mystères qui, encore, entourent la Pucelle d’Orléans. Que dire de neuf sur l'un des personnages les mieux documentés du Moyen Âge ? Dans son ouvrage intitulé Les compagnons de Jeanne d’Arc. Images d’une société militaire à la fin du Moyen Âge, Valérie Toureille fait le choix d’étudier l’environnement militaire, quasi-exclusivement masculin, dans lequel s’est insérée Jeanne.
Professeure d’histoire du Moyen Âge à Cergy Paris Université, Valérie Toureille est, par ses premiers travaux, une historienne spécialiste de la criminalité, statut qu’elle a « troqué »1 pour celui d’historienne de la guerre. Elle est ainsi l’autrice d’ouvrages sur Robert de Sarrebrück ou l’honneur d’un écorcheur (2014), sur Le Drame d’Azincourt (2015) et plus récemment d’une biographie de Jeanne d’Arc, publiée chez Perrin en 2020. Elle est donc ici en terrain connu.
Le présent ouvrage part d’une énigme : comment une jeune femme, non mariée, à la dévotion confinant à la superstition, d’une origine sociale paysanne éloignée du monde militaire, a-t-elle réussi à gagner un rang de combattante parmi des hommes peu croyants, rompus au combat, coutumiers de la violence et dotés d’une forte indépendance d’esprit et d’action ? Énigme dont la résolution se complexifie quand on réalise que les compagnons d’armes pour lesquels nous disposons du plus d’informations comptent parmi ceux qui décident et commandent ; certains sont membres de la haute noblesse, très éloignés du monde paysan. Il faut toutefois, selon l’autrice, s’attarder sur la vie de ces hommes car cela permet « de poser la question jamais résolue : quelle fut la part prise par Jeanne d’Arc à la victoire finale ? »2
Une galerie de portraits
En isolant une dizaine de figures significatives parmi les compagnons d’armes de Jeanne d’Arc, Valérie Toureille entend surtout présenter les caractéristiques d’une classe guerrière qui connaît, en cette fin du Moyen Âge, des évolutions importantes dans l’art de combattre et de conduire les armées. La première partie de son ouvrage est ainsi composée de dix chapitres, chacun consacré à une figure. L’enjeu est de présenter un échantillon représentatif de la société guerrière du début du XVe siècle, tout en rendant compte de la diversité sociale de ce groupe. Des grands seigneurs ont ainsi pu fréquenter la Pucelle, voire développer une proximité amicale avec elle. C’est le cas de Jean d’Alençon, prince de sang royal, appelé le « beau duc » par Jeanne. Cette proximité relève bien de l’exceptionnel puisque d’autres grands seigneurs ne semblent pas avoir eu de liens rapprochés avec elle, comme Arthur de Richemont, frère du duc de Bretagne, qui, pourtant, doit à l’insistance de Jeanne sa réintégration en tant que connétable du Dauphin, alors que sa position plus qu’ambiguë vis-à-vis de l’Angleterre suscitait de la méfiance au sein de ses propres rangs.
Un deuxième sous-groupe semble être constitué d’individus issus de la noblesse seconde, comme Robert de Baudricourt, Raoul de Gaucourt, Ambroise de Loré et le célèbre chef La Hire. Nés dans la guerre, ces hommes voient dans l’exercice militaire, en plus d’une manière de gagner leur vie, l’occasion de montrer leur valeur sociale, leur génie tactique, leur force physique et leur courage. Couplée à l’exercice de la fonction d’officier royal – comme Raoul de Gaucourt ou Ambroise de Loré, qui devient après le conflit prévôt de Paris –, l’expérience militaire représente pour eux une carrière, une manière d’affirmer leur rang.
Enfin, un dernier ensemble, plus hétérogène, est constitué d’hommes de guerre, ambitieux et intrigants, parfois désireux, comme Jean d’Aulon, de s’extraire de leur condition de petit noble. Gilles de Rais est sans doute le plus fameux – ou infâme – de ce groupe. Baron de Retz, choisi par le Dauphin moins pour ses qualités – très limitées – de combattant que pour sa fortune, il sera finalement condamné après qu’on a découvert qu’il avait enlevé, violé et tué des enfants.
Un team-building contraint
Ces hommes avaient des raisons très diverses de s’engager auprès du Dauphin, alors que celui-ci était déshérité par le traité de Troyes (1420) après avoir commandité l’assassinat de son rival Jean sans Peur, le puissant duc de Bourgogne. Ce traité ouvre une période de schisme royal entre, d’un côté, le Dauphin, futur Charles VII, dernier fils du roi Charles VI encore en vie, et, de l’autre, Henri V, roi d’Angleterre, fait héritier de la couronne et ayant épousé Catherine de Valois, fille de Charles VI, union dont est issu le futur Henri VI. Ce traité scelle enfin l’alliance entre les Anglais et le camp bourguignon, représenté par le nouveau duc, Philippe le Bon. Parmi les compagnons de Jeanne d’Arc, rares sont ceux, comme Raoul de Gaucourt, véritable serviteur de l’État royal naissant, qui sont sincèrement convaincus de la cause delphinale. C'est bien davantage le jeu des fidélités personnelles, souvent locales, qui explique au mieux l’engagement d’un tel ou d’un autre dans le conflit. Dans le cadre de la guerre de Cent Ans, doublée d’une guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, ce jeu des fidélités était bien complexe et il n’était pas exceptionnel qu’une même famille compte dans ses rangs des membres de partis adverses.
L’aventure johannique semble avoir, pendant un temps, réussi à fédérer ces individus et à faire taire les tensions internes. Encore faut-il se réserver d’accorder un rôle trop déterminant à la mission de la Pucelle, tant ses compagnons l’ont, à des degrés très divers, fréquentée. Si Jean d’Aulon, « fidèle parmi les fidèles », a rejoint très tôt sa garde rapprochée ou si Jean d’Alençon a pu nouer avec elle une relation d’amitié improbable, pour la majeure partie des autres capitaines, nous les voyons seulement combattre à ses côtés lors des opérations dans l’Orléanais. Ils sont presque tous présents lors du sacre à Reims mais peu nombreux sont ceux qui la revirent après – nous pensons par exemple à Guillaume de Flavy, capitaine de Compiègne, qui, pour sauver la ville, en referma les portes avant que Jeanne puisse s’y réfugier, permettant sa capture par les Bourguignons. Notons enfin la figure de Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, dans une Lorraine particulièrement convoitée par les Français, Anglais et Bourguignons : initiateur de l’aventure johannique, puisqu’il décida d’envoyer une escorte pour l’accompagner vers la cour du Dauphin à Chinon, il ne la rencontra plus une seule fois après.
L’aventure johannique, et après ?
La seconde partie de l’ouvrage, « La guerre sans Jeanne », reprend le cours des événements après la capture et l’exécution de Jeanne d’Arc en 1431 pour hérésie. Le récit se fait beaucoup plus dense à partir d’ici, fourni dans le détail des opérations militaires, des victoires, des échecs, des revers des armées française et anglaise. L’autrice entend raconter la place et le rôle des compagnons rencontrés dans la première partie dans la suite des événements. La figure johannique n’est plus qu’une réminiscence.
Cette partie a le mérite, par sa densité même, de montrer qu’après l’intervention de Jeanne d’Arc dans le conflit, tout restait à faire. Le tournant johannique fut davantage politique que stratégique. Elle remobilisa les forces delphinales à un moment critique du conflit et donna, par son aura mystique et le sacre à Reims, une légitimité politique et symbolique à un Charles VII qui en manquait alors. Mais en 1431, la guerre civile avec les Bourguignons était encore loin d’être réglée. Si le traité d’Arras de 1435 y mit fin, il fut loin d’être si facile pour les anciens compagnons de Jeanne, chefs de guerre qui tenaient à leur indépendance, de se battre contre les Anglais tout en faisant la paix avec les ennemis de la veille.
Richemont fut le véritable acteur de la réorganisation de l’armée française. L’objectif à long terme était de mettre en place une armée permanente, professionnalisée et soldée. Mais à court terme, il s’agissait avant tout de discipliner des chefs de guerre, souvent capables des pires exactions. Les pillages, rançons et razzias sur le pays étaient alors tolérés car ils permettaient à ces chefs de guerre de gagner leur pain, en particulier alors que le Dauphin, privé de l’entièreté des ressources du royaume, était incapable de payer ces hommes et leurs compagnies. Une fois la guerre civile terminée, ces pratiques devenaient gênantes pour Charles VII. Comment convaincre, lors des assemblées des états, de la nécessité d’un impôt afin de financer la mise en place d’une armée royale permanente alors que les communautés d’habitants étaient les premières à payer le prix – parfois littéral – de l’action des « écorcheurs », ces bandes de soldats démobilisés ? Il fallut associer répression judiciaire, récompense des capitaines, canalisation des troupes en dehors du royaume et réglementation militaire par ordonnances pour que le monopole royal dans l’exercice de la guerre s’affirme. Dans cet épisode, des compagnons très proches de Jeanne, comme Jean d’Aulon, ne furent pas exempts de tout reproche.
Une « parenthèse enchantée » ?
Certains compagnons réapparurent enfin en 1456 lors du procès en nullité de la condamnation de la Pucelle. En effet, des dix compagnons étudiés par l’autrice, quatre étaient encore en vie en 1456. Tous témoignèrent, hormis Richemont qui s’abstint. L’enjeu de ce procès était éminemment politique : la légitimité de Charles VII, définitivement victorieux des Anglais à Formigny (1450) et Castillon (1453), était encore entachée du fait que la Pucelle avait été condamnée et brûlée pour hérésie en 1431. Des suspicions de complicité visaient encore le roi ; il fallait donc annuler cette condamnation infamante.
L’autrice relève bien que le biais des enquêteurs, peu intéressés par les aspects militaires de l’aventure johannique, empêche d’accéder à ce que fut l’expérience du combat auprès de la Pucelle pour ces hommes. Tous toutefois se souviennent avec émotion de ce qui fut pour eux certes une parenthèse, mais une « parenthèse enchantée »3, où ils ont pu approcher une forme de « sainteté ». Cela n’empêchait pas les tensions ou désaccords entre ces hommes, mais aussi avec le commandement militaire du Dauphin, comme Dunois, l’ancien bâtard d’Orléans, le rappelle lors de son long témoignage. À ce titre, notons que dès après le sacre à Reims, Jeanne s’était vue, de fait, marginalisée dans la suite des manœuvres : elle souhaitait conquérir Paris, alors que Charles VII, dans ses négociations avec le duc de Bourgogne, lui concédait la ville, avant de la reprendre en 1436.
Ces témoignages ne sont pas entièrement fiables pour autant. Ainsi, Jean d’Aulon s’en sert pour se vanter et se donner un rôle qui fut sans doute plus important que celui qu’il prit en réalité. D’autant que pour ces anciens hommes de guerre, fidèles au roi, certains devenus officiers royaux, l’initiative de témoigner relevait bien davantage d’un ordre comminatoire émanant de Charles VII. Il aurait été très malvenu de désavouer à nouveau Jeanne d’Arc.
Cette parenthèse enchantée fut sans doute aussi celle d’une époque où ces hommes, qui, comme Jean d’Alençon ou Raoul de Gaucourt, connaîtront après une forme de disgrâce, purent encore se croire chevaliers, celle d’un temps où dominait encore une aristocratie militaire, un temps que les réformes de Charles VII et la mise au pas de la noblesse par Louis XI abolirent. C’est ce temps de mutation de la société militaire, où brilla l’épopée johannique, que Valérie Toureille parvient à restituer avec rigueur et conviction.
19.09.2026 à 12:00
Débat – L’invisibilité au travail et l’invisibilité du travail
L’APSE, l’ITMD (Institut du Travail et du Management Durable), l’Afci (Association Française de Communication Interne) et la Compagnie Pourquoi se lever le matin, proposent une rencontre-débat en ligne le 30 septembre 2026 à 18h30 avec Christine Depigny-Huet, autour de l’ouvrage Travail et travailleurs invisibles (L’Harmattan, 2026).
Cet ouvrage a été construit à partir des récits de travail réalisés par la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! ».
Nonfiction en a proposé une recension : Quand les récits de travail révèlent le travail réel
Des hommes et des femmes racontent leur métier, leurs journées, leurs émotions et tout ce qu’il leur faut engager pour faire ce qu’il y a à faire. Or souvent, le travail réel est invisible. Il l’est d’autant plus quand ceux qui le font ne sont ni vus ni écoutés, et pas seulement dans les métiers dévalorisés…
La participation est gratuite, l'inscription préalable est nécessaire afin de recevoir le lien de connexion à la visioconférence en cliquant ici.
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(*) L'Association Pour la Sociologie de l'Entreprise (APSE), fondée en 1998 par le sociologue Renaud Sainsaulieu, est une association d'intérêt général réunissant chercheurs, sociologues en entreprise, étudiants et professionnels. Elle organise depuis plus de 25 ans des rencontres régulières sur les usages de la sociologie dans le monde économique afin de mieux comprendre les situations de travail et les entreprises pour contribuer à les transformer.
19.09.2026 à 10:00
Quand tout devient « censure »
Maîtresse de conférences, habilitée à diriger des recherches en langue et littérature françaises à Sorbonne Université, l’autrice fait paraître un court ouvrage consacré au terme « censure », dans la collection « Le mot est faible ». Loin d'un exposé historique, théorique ou politique sur la censure en général, il s'agit avant tout d’éclairer ce terme dont l’usage courant s’est considérablement étendu, mais aussi les difficultés auxquelles son emploi peut prêter. Ainsi, on invoque la « censure » pour une simple rectification, pour un refus d’écouter un propos, lorsqu’une personne n’a pas pu prendre la parole dans une réunion ou qu’une rédaction refuse de publier un article. Des situations très différentes se trouvent ainsi désignées par un même terme. C’est précisément cette extension des usages qu’Anna Arzoumanov entreprend d’examiner.
Il s’agit d’abord de ne pas faire du mot « censure » une catégorie englobante, permettant de désigner indifféremment toute limitation de l’expression dans le débat public. Le terme est d’autant plus souvent associé à ceux de « wokisme » ou de « cancel culture » qu’il tend alors à devenir une manière de disqualifier, en bloc, des situations pourtant très différentes. Or, plus on homogénéise des situations hétérogènes en les rabattant sur un même registre interprétatif, plus le mot perd en précision ce qu’il gagne en puissance polémique. Si tout devient censure, la compréhension se brouille, parce que le terme se trouve chargé d’un imaginaire sombre de la parole interdite, de l’index et de l’autodafé. La clarification n’est donc pas inutile. Elle s’appuie toutefois sur un présupposé juridique, puisque l’autrice définit la censure à partir de la loi, du pouvoir centralisé et étatique de police administrative, ainsi que de sa justification au regard de la préservation de l’ordre public.
Pour éclairer cette définition, l’autrice s’appuie, dans le domaine culturel, sur une série d’enquêtes et de relevés de commentaires livresques ou de presse. Les exemples vont de situations ordinaires à des affaires plus importantes, concernant notamment des théâtres ou des éditeurs. Il s’agit moins, en l’occurrence, de revenir sur les cas historiques de Molière, de Flaubert et de quelques autres, que d’examiner des situations contemporaines : Bertrand Cantat (2018), Les Natifs (2024), Stanislas Nordey (2024), Barbara Butch (2024), etc. Ces cas, très différents les uns des autres, permettent de faire apparaître une idée essentielle : dans de nombreuses situations contemporaines, les limitations apportées à la création ne prennent pas la forme de censures.
L’autrice propose ainsi de distinguer plusieurs usages et plusieurs situations. Trois notions structurent son propos : l’entrave, le vandalisme et la mobilisation critique. Il s’agit de ne pas confondre ce qui relève de la censure avec ce qui relève de l’expression publique d’un désaccord, quand bien même, dans certains cas, l’œuvre n’est visée que parce qu’elle fait symbole. Cette distinction permet surtout de considérer les actions elles-mêmes et leurs effets concrets, plutôt que de les réunir sous une même qualification.
L’entrave relève de la censure parce qu’elle limite la parole de l’autre et empêche concrètement l’exercice d’une liberté reconnue. L’autrice la définit ainsi : « Il y a entrave lorsqu’une action ou une décision a pour effet d’empêcher ou de gêner concrètement l’exercice de la liberté de création, de diffusion ou de programmation ». Elle peut prendre des formes diverses : interdiction, annulation ou déprogrammation d’œuvres au nom de la prévention d’un trouble à l’ordre public, mais aussi suppression de financements ou retrait de subventions.
Le vandalisme recoupe également la censure, puisqu’il consiste à dégrader, détruire ou altérer une œuvre. L’autrice en cite de nombreux exemples, depuis des librairies saccagées pour avoir vendu des livres expressément pris pour cibles jusqu’à la destruction de décors. De tels actes affectent directement les œuvres ou leurs lieux de diffusion et modifient durablement leurs conditions d’existence, d’accès ou de circulation.
La mobilisation critique, en revanche, ne relève pas de la censure. Elle correspond à une action symbolique : critique publique, boycott, perturbation d’un spectacle. Mais, précise l’autrice, sans empêcher pour autant la représentation ou la diffusion. Il s’agit donc d’une expression publique du désaccord, qui peut être vive, conflictuelle, voire perturbatrice, sans constituer pour autant une entreprise de censure.
Cette typologie repose finalement sur la logique des actions et sur leurs effets. L’autrice refuse ainsi de confondre les conflits constitutifs du débat démocratique avec les tentatives d’empêcher la création ou la diffusion des œuvres, tous arts confondus. Elle invite surtout à ne plus penser la contrainte, et donc la censure, à partir de la seule interdiction, mais à partir des conditions concrètes dans lesquelles une expression peut avoir lieu. On pourra, certes, discuter tel ou tel passage de l’ouvrage ou le présupposé juridique qui soutient sa démonstration. Il n’en reste pas moins que ce travail fournit aux lecteurs des outils utiles pour mieux distinguer les situations auxquelles ils peuvent être confrontés et éviter de placer sous le même mot des réalités qui ne relèvent pas nécessairement de la censure.