25.06.2026 à 20:00
Le RPR : retour sur l’âge d’or de la droite

25.06.2026 à 20:00
Le RPR : retour sur l’âge d’or de la droite
Les recompositions de la droite et les frontières de plus en plus poreuses avec l’extrême-droite peuvent faire oublier un âge d’or incarné par le RPR, personnalisé par l’animal politique qu’était Jacques Chirac. Ce dernier crée le parti en 1976 après sa démission du poste de Premier ministre. Il le perçoit autant comme la structure héritière du gaullisme que comme un instrument de conquête du pouvoir. L’historien Pierre Manenti revient sur cette histoire flamboyante à l’heure où la droite se divise entre les héritiers d’une certaine droite et ceux qui souhaitent balayer les principes fixés par l’ancien président.
Nonfiction.fr : Après avoir rédigé plusieurs ouvrages sur le gaullisme et signé deux biographies d’Albin Chalandon, puis de Charles Pasqua, vous proposez un ouvrage particulièrement dense sur l’histoire du RPR. Comment est né ce projet ?
Pierre Manenti : Ce projet est né d'un constat assez simple : alors que le gaullisme politique a fait l'objet de très nombreux travaux, le post-gaullisme, et d’abord le RPR (Rassemblement pour la République) restait le parent pauvre de l'histoire politique de la droite contemporaine. On l'a souvent réduit à une simple machine électorale au service des ambitions présidentielles de Jacques Chirac, ou à une succession de guerres de chefs et d'affaires.
Après m'être penché sur des figures comme Albin Chalandon et Charles Pasqua, qui incarnent chacun à leur manière des sensibilités très fortes de cette famille politique, j'ai voulu embrasser l'histoire du mouvement dans sa globalité. Le RPR a structuré la vie politique française pendant plus d'un quart de siècle (1976-2002). Il s'agissait de comprendre comment ce parti a réussi à maintenir l'unité de la droite parlementaire, à faire évoluer sa doctrine, parfois au prix de féroces contorsions idéologiques et à s'enraciner dans le paysage électoral jusqu'à la fusion dans l'UMP. C'est l'autopsie d’une « certaine idée de la droite » que j'ai voulu réaliser.
Le parti est créé en 1976 par le Premier ministre démissionnaire Jacques Chirac. Néanmoins, vous montrez bien qu’il s’agit surtout de la volonté de plusieurs personnes, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, d’asseoir Chirac comme le successeur de Pompidou. Pouvez-vous revenir sur les objectifs initiaux de ce parti ?
Les objectifs initiaux du RPR sont doubles, mêlant une profonde amertume tactique et une volonté de reconquête. En décembre 1976, lorsque Jacques Chirac lance son mouvement au congrès de la Porte de Versailles, il vient de claquer la porte de Matignon, s'estimant entravé par Valéry Giscard d'Estaing. Pour l'équipage de l'ombre de Georges Pompidou, incarné par le tandem mythique Pierre Juillet et Marie-France Garaud, il faut battre le fer tant qu’il est chaud et remettre Jacques Chirac en selle.
L'objectif premier du RPR est donc de créer une machine de guerre exclusive au service de Jacques Chirac afin de faire barrage au projet de "société libérale avancée" de Giscard, jugé déconnecté du pays réel. Sur le plan doctrinal, le parti naît avec une posture très populaire et sociale, à la fois nationaliste et souverainiste, résumée dans le célèbre appel de Cochin en 1978. Il s'agit de capter les classes populaires et moyennes en se posant comme les seuls défenseurs de la souveraineté nationale face à la construction européenne naissante et face à la menace du Programme commun de la gauche. Le RPR initial est un contre-pouvoir agressif au sein même de la majorité.
Pour les élections de 1981, vous revenez avec finesse sur le duel qui oppose Michel Debré à Jacques Chirac pour représenter la droite aux élections. Pierre Messmer tranche : « Pour nous, vieux gaullistes, Michel Debré est notre frère, mais Jacques Chirac est notre fils »1. Pourquoi les « vieux gaullistes » choisissent-ils Chirac ?
C'est un déchirement tragique, mais d'une grande rationalité politique. Michel Debré incarne la légitimité historique, l'orthodoxie doctrinale, c’est le gardien du temple de la Constitution de 1958. Il est le « frère » des compagnons de la première heure. Mais en 1981, les « vieux gaullistes » emmenés par des figures pragmatiques comme Pierre Messmer font un choix de réalisme et d'avenir.
Ils choisissent Chirac parce qu'ils ont conscience que Debré, malgré son immense stature morale, représente un gaullisme du passé, perçu comme rigide et d'une autre époque par l'électorat des années 1980. Jacques Chirac, lui, a l'énergie, la jeunesse, et surtout, il a construit en quatre ans un appareil militant moderne, discipliné et dévoué. Les gaullistes (mais pas tous !) comprennent que pour sauver leur famille politique de l'effacement face au giscardisme d'un côté et au mitterrandisme de l'autre, il faut un chef capable de mener une campagne moderne et agressive. Choisir le « fils » , c'est accepter que le gaullisme change de visage pour survivre, quitte à ce qu'il devienne plus pragmatique et moins idéologique.
Les années Mitterrand constituent un moment particulier pour le RPR. Jacques Chirac s’affirme fin tacticien dès 1981 et compose habilement son gouvernement en 1986. Comment le RPR se renforce-t-il durant ces années dans l’opposition, mais aussi en se construisant la réputation d’un parti de gouvernement ?
Le choc de l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 agit comme un formidable accélérateur pour le RPR. Dans l'opposition, le parti abandonne sa posture purement contestataire pour se muer en une machine de guerre d'une efficacité redoutable. Sous la houlette de jeunes cadres ambitieux, comme Alain Juppé et Edouard Balladur, le RPR opère un virage doctrinal majeur en adoptant les thèses libérales anglo-saxonnes à la mode (Reagan, Thatcher) pour contrebalancer le socialisme de François Mitterrand. Cela aboutira, en 1986, à la politique des privatisations théorisées et de la baisse des impôts.
Parallèlement, le RPR bâtit sa crédibilité de gestionnaire grâce à ses succès locaux lors des municipales de 1983, s'ancrant solidement dans les territoires. Lorsque la première cohabitation survient en 1986, Chirac montre sa maîtrise tactique en formant un gouvernement qui associe étroitement l'UDF (le parti giscardien), neutralisant ainsi ses rivaux de centre-droit tout en conservant les postes clés (Intérieur pour Pasqua, Économie pour Balladur). Durant ces deux ans, le RPR prouve qu'il sait gouverner l'État, gérer l'économie et maintenir l'ordre, se débarrassant définitivement de son image de parti d'agitateurs pour devenir le pivot naturel de l'alternance.
Jacques Chirac à l’Élysée, le parti doit se trouver un leader et définir sa ligne. Plusieurs débats traversent le parti. Quelles lignes de force caractérisent le parti sous les mandats de Jacques Chirac ?
Une fois le Graal élyséen atteint en 1995, le RPR bascule dans une situation paradoxale : il est au pouvoir, mais il perd sa boussole idéologique. Le parti est profondément traumatisé par la guerre fratricide entre chiraquiens et balladuriens lors de la présidentielle, puis par l'échec de la dissolution de 1997. Deux grandes lignes de force, souvent antagonistes, vont alors s'affronter pour le contrôle de l'appareil et de sa doctrine.
D’une part, la ligne sociale et souverainiste, portée par Philippe Séguin, qui prend la tête du parti en 1997, et Charles Pasqua. Ils défendent le « gaullisme social », s'opposent aux critères de Maastricht, dénoncent la dérive libérale et l'abandon de la souveraineté nationale. Pour eux, le RPR doit rester le parti du peuple et de la Nation.
D’autre part, la ligne libérale et européenne, portée par Alain Juppé et les fidèles de l'Élysée. Ils prônent un alignement pragmatique sur la construction européenne, une gestion économique rigoureuse et une modernisation libérale compatible avec les exigences de la mondialisation.
C'est finalement cette seconde ligne, celle du compromis et du rassemblement des centres, qui l'emportera sous la pression de Jacques Chirac. Le président contrera systématiquement les velléités souverainistes pour préparer ce qui deviendra l'acte final du RPR en 2002 : sa dissolution dans un grand parti unique de la droite et du centre, l'UMP, signant la fin de la spécificité gaulliste au profit d'un grand parti conservateur à l'européenne.
Dans votre conclusion, vous revenez sur les « liaisons dangereuses avec le FN »2 et soulignez que, malgré des dissidences, c’est la ligne Chirac-Séguin d’hostilité ferme et de « cordon sanitaire » qui s’est imposée. Comment ont-ils enraciné cette position ?
La création de ce cordon sanitaire a été un combat long, féroce et d'une importance capitale pour l'identité du RPR. Dans les années 1980 et 1990, la tentation de l'alliance avec le Front National est bien réelle chez certains cadres locaux et figures nationales. Face à la poussée du FN, l'argument électoraliste de l'union des droites pour battre la gauche était puissant.
Si le cordon sanitaire a tenu, c'est par une double action morale et politique. Jacques Chirac, par conviction humaniste profonde et par fidélité à une certaine idée de la République héritée du gaullisme, a toujours opposé un refus catégorique, presque viscéral, à tout compromis avec l'extrême droite. Il considérait que l'idéologie du FN était fondamentalement incompatible avec le gaullisme.
De son côté, Philippe Séguin a sanctuarisé cette position sur le plan intellectuel en rappelant que le gaullisme est social, rassembleur, et ne peut s'allier avec une force politique de division et d'exclusion. En 1998, lors des élections régionales où plusieurs présidents de région de droite acceptent les voix du FN pour être élus, la direction du RPR frappe fort en excluant les dissidents. Cette fermeté absolue a ancré dans l'ADN du RPR l'idée que franchir cette ligne rouge signifiait la mort politique et la trahison de l'héritage gaulliste.
Nous nous permettons de poser une question d’actualité à l’historien que vous êtes. La droite est aujourd’hui émiettée et il semble manquer une colonne vertébrale pour rassembler ce qu’il reste du parti du RPR, notamment autour d’une cloison étanche avec l’extrême droite. Quelles personnes vous apparaissent comme héritières naturelles du RPR et d’une certaine manière de Jacques Chirac ?
C'est une question complexe pour l'historien, car le paysage politique actuel a subi une recomposition si profonde qu'aucun calque du passé ne s'y applique parfaitement. L'héritage du RPR est aujourd'hui paradoxalement éclaté en plusieurs morceaux, revendiqué par des acteurs qui s'opposent.
Chez Les Républicains, l'héritage RPR se cherche dans la nostalgie d'un parti populaire et souverain. Mais la colonne vertébrale s'est affaiblie. Le drame de la droite contemporaine, c'est précisément la perte de cette synthèse chiraquienne qui réussissait à faire cohabiter sous le même toit des libéraux, des conservateurs et des gaullistes sociaux. Aujourd'hui, ceux qui maintiennent de manière la plus évidente la filiation avec Jacques Chirac et Philippe Séguin sont les figures de la droite modérée, gaulliste ou indépendante, qui refusent catégoriquement toute porosité avec le Rassemblement national, rappelant que l'identité de la droite républicaine réside dans son refus des extrêmes.
Mais la reconstruction d'un grand mouvement populaire capable de parler à la fois aux élites urbaines et aux classes populaires territoriales, comme savait le faire le RPR, reste un chantier immense pour la droite d'aujourd'hui. Alors que les Républicains ont adopté une ligne libérale et européenne, le Front national essaye d’occuper l’espace politique du RPR en se revendiquant d’une droite populaire, qui ne mâche pas ses mots et défend la souveraineté nationale, jusqu’à racheter le sigle du parti pour tenter de lui donner une seconde vie. Preuve que le RPR n’est pas seulement un objet d’histoire… mais bien un objet politique de pleine actualité.
25.06.2026 à 10:00
Repenser le travail à l’heure de la crise écologique
Dans son ouvrage Le travail. Pourquoi travaillons-nous ?, la sociologue et philosophe Dominique Méda poursuit une réflexion engagée depuis plusieurs décennies sur la place du travail dans les sociétés contemporaines. À la croisée de la sociologie du travail, de la philosophie politique et de l’économie institutionnelle, l’ouvrage interroge les fondements historiques, sociaux et normatifs de l’activité de travail. L’ambition de l’autrice n’est pas seulement descriptive : il s’agit également de mettre en discussion les finalités assignées au travail aujourd'hui et d’explorer les conditions de leur transformation dans un contexte marqué par la montée des inégalités sociales et l’urgence écologique.
Généalogie du travail
L’un des principaux intérêts du livre réside dans sa démarche généalogique. Méda rappelle que le travail ne constitue ni une catégorie universelle ni une réalité historiquement stable. En revenant sur les représentations antiques, puis sur les transformations induites par la modernité industrielle, elle montre comment le travail est progressivement devenu un principe central d’organisation sociale, de reconnaissance individuelle et de distribution des ressources. Cette mise en perspective historique permet de déconstruire l’idée selon laquelle la place actuelle du travail irait de soi.
L’ouvrage mobilise un corpus théorique particulièrement riche, empruntant aussi bien à la sociologie classique qu’aux recherches contemporaines sur l’emploi, les conditions de travail et les politiques sociales. L’autrice alterne analyses conceptuelles, références aux grandes enquêtes sociologiques et retours sur ses propres travaux. Cette articulation entre théorie et données empiriques confère à l’ouvrage une réelle densité intellectuelle tout en le maintenant accessible à un lectorat non spécialiste.
Inégaux face au travail
Une contribution importante du livre concerne l’analyse des inégalités face au travail. Méda met en évidence la profonde hétérogénéité des expériences professionnelles. Alors que certains emplois procurent autonomie, reconnaissance et réalisation de soi, d’autres demeurent marqués par la pénibilité, la faible rémunération ou l’insécurité professionnelle. L’autrice insiste sur le caractère structurant de cette dualisation du monde du travail, dont la crise sanitaire a constitué un révélateur particulièrement puissant. Les travailleurs les plus exposés aux risques se sont souvent révélés être les moins valorisés économiquement et symboliquement.
Cette réflexion conduit à une analyse approfondie des groupes sociaux les plus vulnérables. La situation des femmes est examinée à travers le prisme de la division sexuée du travail, de la persistance du travail domestique non rémunéré et de la sous-valorisation des métiers du care. L’autrice souligne que les inégalités professionnelles ne peuvent être comprises indépendamment de l’organisation sociale de la reproduction familiale et des rapports de genre. Cette perspective s’inscrit dans les débats contemporains sur la reconnaissance économique et sociale des activités de soin.
Les chapitres consacrés aux jeunes et aux seniors prolongent cette analyse des inégalités structurelles. Les premiers sont confrontés à des formes accrues de précarisation, caractérisées par l’instabilité contractuelle, les difficultés d’insertion et le déclassement professionnel. Les seconds font face à des mécanismes persistants d’exclusion du marché du travail, souvent aggravés par l’usure professionnelle. En rapprochant ces deux situations, Méda met en lumière les tensions qui traversent les parcours professionnels dans les économies contemporaines.
Un questionnement de la valeur et de l’utilité sociale du travail
L’ouvrage se distingue également par sa réflexion sur la valeur du travail et sur les critères permettant d’évaluer son utilité sociale. À rebours d’une approche strictement marchande, l’autrice défend la nécessité de mieux reconnaître les activités contribuant directement au bien-être collectif, notamment dans les domaines du soin, de l’éducation ou de l’accompagnement social. Cette position s’inscrit dans une critique plus générale des indicateurs économiques dominants et dans une réflexion sur les conditions d’une mesure plus complète de la richesse collective.
La dimension écologique constitue enfin l’un des fils directeurs de l’ouvrage. Méda soutient que les transformations nécessaires à la transition environnementale impliquent une redéfinition des finalités productives et des modes d’organisation du travail. Son plaidoyer en faveur d’une « reconversion écologique » repose sur l’idée que la soutenabilité environnementale et la justice sociale doivent être pensées conjointement. Cette perspective conduit à revaloriser les activités de réparation, d’entretien, de préservation des ressources et de soin aux personnes.
D’un point de vue critique, certains lecteurs pourront considérer que les propositions normatives de l’autrice reposent sur des hypothèses qui mériteraient une discussion plus approfondie quant à leurs conditions concrètes de mise en œuvre. Néanmoins, cette orientation prescriptive constitue également l’une des forces de l’ouvrage : loin de se limiter au diagnostic, il ouvre un espace de réflexion sur les transformations possibles du travail et des institutions qui l’encadrent.
Au total, Le travail. Pourquoi travaillons-nous ? s’impose comme une contribution importante aux débats contemporains sur le travail. Par l’ampleur des références mobilisées, la qualité de la synthèse proposée et l’articulation constante entre analyse empirique et réflexion normative, l’ouvrage offre aux chercheurs, étudiants, professionnels des politiques publiques et acteurs du champ social un cadre particulièrement stimulant pour penser les mutations actuelles du travail et leurs implications sociales, politiques et environnementales.
24.06.2026 à 11:00
Les totalitarismes, les colonialismes et les autres exactions qui ont traversé les deux siècles sur lesquels repose notre existence contemporaine ont laissé de nombreuses traces. Beaucoup continuent d'en souffrir, mais certains artistes ont su s'emparer de cet héritage afin d'en faire la matière même de leur œuvre. C'est en particulier le cas des artistes afro-européens — terme qui désigne ici les générations d'ascendance africaine ayant grandi en Europe.
Chaque chapitre de cet ouvrage est consacré à l'un ou l'une de ces artistes, en associant éléments biographiques et analyse des œuvres. Très souvent, ceux-ci travaillent à partir de matériaux recueillis au fil de leur existence : photographies retrouvées, documents administratifs, autorisations, tampons, visas, dédicaces, archives conservées, souvenirs personnels, entretiens familiaux, etc. Si cette matière première n'est pas inédite dans l'histoire de l'art, les œuvres qui en résultent, les artistes qui les portent et les perspectives qu'elles ouvrent méritent une attention approfondie.
Essayiste et programmateur culturel portugais, notamment à la Fondation Calouste Gulbenkian, spécialiste de l'art contemporain, Antonio Pinto Ribeiro contribue largement à combler cette lacune. Son livre s'appuie sur un projet de recherche consacré aux « Enfants d'empires coloniaux » et à la « post-mémoire » européenne, financé par l'Union européenne et l'Université de Coimbra.
Le point de départ est celui d'une production artistique inscrite dans l'énergie esthétique de la modernité tout en relevant d'une condition postcoloniale. Si la présence de ces artistes est longtemps demeurée dispersée, leur visibilité s'est aujourd'hui fortement accrue, au point qu'ils participent pleinement aux programmes et aux commissariats d'exposition européens. Musiciens, performeurs, plasticiens ou cinéastes, ils sont les enfants de parents venus d'Afrique et se sont inscrits dans les institutions artistiques européennes. Ils forment ainsi un groupe d'Européens aux mémoires multiples et développent des formes nouvelles d'expression en tant qu'artistes afro-descendants de deuxième et troisième générations, notamment en Belgique, en France et au Portugal. Tous manifestent une même préoccupation pour l'histoire européenne, qu'ils se réapproprient à travers les empires coloniaux, les guerres impérialistes, la traite esclavagiste et les deux guerres mondiales.
Des artistes désormais reconnus
L'ouvrage donne à découvrir, à travers des entretiens et des analyses d'œuvres — films, arts plastiques, musique — des créations soutenues par une histoire héritée, une trajectoire familiale et une histoire nationale désormais partagées à l'échelle européenne. Il interroge ainsi la culture visuelle contemporaine et restitue également les parcours de formation — ou de non-formation, comme dans le cas de Délio Jasse — des artistes étudiés.
Ces artistes sont désormais recherchés par les collectionneurs et exposent dans les musées comme dans les grandes manifestations internationales, de Magiciens de la Terre (1989) à Africa Remix (2004) ou Próximo Futuro (2009). Ils appartiennent désormais pleinement aux systèmes de l'art européens. Leur ascendance, longtemps marginalisée, est devenue une ressource artistique et intellectuelle.
Les œuvres de Kader Attia sont sans doute déjà familières au lecteur, tout comme celles d'Adel Abdessemed ou de Zia Soares. Mais Antonio Pinto Ribeiro élargit considérablement le panorama. Il a observé ces mouvements dans toute l'Europe et suivi les grandes expositions réunissant les artistes afro-européens des deuxième et troisième générations. Parmi les nombreux créateurs évoqués figurent notamment Carlos Bunga, Francisco Vidal, Katia Kameli, Monica de Miranda ou encore Sammy Baloji.
Mémoires coloniales et familiales
Pour chacun, l'auteur met en lumière les éléments essentiels du parcours et de la démarche artistique. Ainsi Francisco Vidal réalise-t-il près de 700 portraits de responsables politiques, galeristes, musiciens ou écrivains. À Luanda, il peint les figures de celles et ceux qui détiennent le pouvoir. Le portrait, dimension fondamentale de la peinture classique, de Titien à Velázquez, retrouve ici une actualité nouvelle. Relégué un temps par la photographie, il renaît dans ces pratiques contemporaines, nourries également par l'iconographie pop et les représentations des grandes figures politiques. Ces œuvres dessinent moins des groupes dominés par la mélancolie que des réseaux d'affinités et de sociabilité.
L'analyse consacrée aux films d'Amalia Escriva retient également toute l'attention. L'auteur ne se limite pas à leur dimension féministe ; il montre comment ils donnent à voir le microcosme familial dans lequel apparaissent les tensions suscitées par la colonisation et la décolonisation. Le travail consacré aux films de Fatima Sissani est tout aussi important. Il porte sur la question de la langue, envisagée à la fois comme instrument de domination et de discrimination, mais aussi comme lieu du chagrin d'une grand-mère qui voit ses petits-enfants ne plus apprendre le kabyle, langue porteuse de son histoire.
Louise Narbo, quant à elle, introduit des objets au sein de photographies représentant des portraits. Ces objets orientent la lecture des images et facilitent la reconstitution d'une histoire qui est d'abord la sienne, mais qui s'élargit à celle de la personne représentée.
La post-mémoire comme condition artistique
Antonio Pinto Ribeiro mobilise la notion de « post-mémoire », empruntée à Marianne Hirsch, qui l'a formulée au milieu des années 1990 dans le cadre d'une réflexion sur la Shoah. Celle-ci désigne « toute personne de la deuxième ou de la troisième génération qui entretient un rapport avec des expériences marquantes, souvent traumatiques, antérieures à sa naissance, mais qui lui ont été transmises de manière si profonde qu'elles semblent constituer ses propres souvenirs ».
Il ne s'agit ni d'une catégorie esthétique ni d'un genre artistique, mais d'une condition à la fois objective et subjective qui affecte les artistes, leur époque, les producteurs, la critique, la muséographie et parfois les spectateurs eux-mêmes. Les œuvres produites par ces artistes interrogent les objets hérités d'existences et de territoires antérieurs au présent, mais aussi l'hégémonie de la modernité européenne et les récits qui structurent les collections muséales. Elles revisitent les archives familiales autant que celles des institutions officielles, et racontent cette histoire à travers les arts plastiques, les livres, les films et d'autres formes de création.
Un cosmopolitisme européen
Les parcours présentés dans cet ouvrage sont ceux d'artistes dont les héritages multiples contribuent au cosmopolitisme européen. Les souvenirs, parfois étranges ou étrangers, transmis par les grands-parents et les parents deviennent une matière première essentielle de leur travail.
Cet héritage favorise incontestablement l'émergence de récits nouveaux. Il ne garantit cependant pas, à lui seul, une innovation formelle aux yeux du public européen, puisque ces artistes ont, pour la plupart, reçu leur formation au sein des écoles et des institutions artistiques européennes. C'est précisément dans cette tension entre héritage familial et culture artistique européenne que se construit la singularité des œuvres réunies par Antonio Pinto Ribeiro.