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Revue Européenne des Médias et du numérique


Texte intégral (988 mots)

L’intelligence artificielle, force infrastructurelle au cœur des rédactions

Le rapport publié par l’Observatoire européen de l’audiovisuel analyse les profondes mutations du paysage médiatique européen à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, en mettant en évidence l’érosion des modèles économiques traditionnels face à la domination des plateformes et des risques croissants pesant sur le pluralisme et l’indépendance éditoriale. Les auteurs s’intéressent tout particulièrement à la sécurité des journalistes, menacés par des pressions politiques, par des cyberattaques et par la précarité sociale accrue dont ils sont victimes. Le rapport souligne également les lacunes réglementaires concernant la transparence de la propriété des médias. Dans ce domaine, la réglementation est fragmentée et inégale selon les pays, créant des risques élevés liés à l’opacité des structures et à l’ingérence politique. L’égalité des genres, quant à elle, demeure un objectif lointain, comme en témoignent la sous-représentation constante des femmes aux postes de direction et les inégalités salariales persistantes au sein des rédactions. Les auteurs appellent à une harmonisation législative en Europe pour « protéger le journalisme en tant que pilier fondamental de la démocratie ».

Parmi les douze auteurs ayant participé à la rédaction de ce rapport, Theresa Josephine Seipp – chercheuse à l’Institut de droit de l’information (IViR) de la Faculté de droit de l’université d’Amsterdam – décrit « les répercussions négatives et positives de l’intelligence artificielle dans le journalisme », analysant comment cette technologie, devenue une « force infrastructurelle », redéfinit les pratiques éditoriales et la relation au public. L’usage et le rôle de l’IA dans le journalisme imprègnent dorénavant « toutes les étapes du processus de production de l’information, depuis la collecte et la production jusqu’à la distribution et la personnalisation de l’information ». Dans un contexte de média d’information, l’IA « prend généralement la forme de systèmes informatiques “spécialisés” qui se concentrent sur des tâches et des problèmes spécifiques habituellement associés aux capacités humaines ».

Si l’intégration croissante de l’IA permet d’accélérer la production et de réaliser des économies substantielles, le rapport souligne que ces gains d’efficacité ne sont pas sans risque pour l’intégrité de l’information. L’usage d’outils d’analyse pour organiser les articles peut involontairement prioriser les contenus à sensation plutôt que répondre à l’intérêt général, déplaçant ainsi les priorités journalistiques vers une logique de popularité et de clic. Plus inquiétant encore, l’opacité de ces systèmes, souvent qualifiés de « boîtes noires », ainsi que leur dépendance à des données biaisées risquent d’amplifier les discriminations, de marginaliser les voix minoritaires et de menacer l’autonomie éditoriale face à des fournisseurs technologiques externes. Cette automatisation porte également en germe une déqualification des journalistes, notamment les plus jeunes qui, privés des tâches routinières à travers lesquelles s’acquièrent les fondamentaux du métier, risquent de voir s’amenuiser les opportunités d’apprentissage indispensables à un journalisme d’enquête de qualité. À ces risques internes s’ajoute une érosion de la confiance du public, exacerbée par la crainte des fausses informations et de la manipulation. La question des ressources accentue également ces fragilités, puisque les grands organes d’information, disposant des moyens nécessaires pour développer leurs propres systèmes d’IA et pour négocier avec les fournisseurs de technologies, jouissent ainsi d’un avantage concurrentiel croissant sur les rédactions locales et régionales, contraintes de s’en remettre à des solutions tierces dont elles maîtrisent rarement les paramètres. Cette « fracture algorithmique » menace la viabilité du journalisme de proximité, pourtant essentiel au lien démocratique entre les citoyens et leurs institutions.

Pourtant, l’auteure ne cède pas à un pessimisme technophobe. Elle rappelle ainsi que l’IA, à condition d’être bien encadrée, pourrait devenir un moteur permettant de stimuler l’innovation dans les tâches routinières, comme la traduction ou l’analyse de données financières complexes, libérant ainsi du temps pour le travail d’enquête. Les nouvelles formes de journalisme interactif et la personnalisation des contenus offrent, par ailleurs, des opportunités pour renouer avec des publics plus jeunes, à condition que ces outils servent à enrichir l’expérience sans rompre le lien humain indispensable à la confiance. Cela implique de redéfinir notre rapport à l’automatisation en gardant à l’esprit que l’objectif n’est pas de rejeter l’IA mais de garantir son maintien au service des valeurs journalistiques « sans se substituer au discernement humain et à la nuance nécessaire à la compréhension de l’actualité ». Sur le plan réglementaire, Theresa Josephine Seipp souligne que les exigences de transparence actuellement prévues par le règlement européen sur l’IA (voir supra) restent insuffisantes au regard des attentes du public, qui réclame des informations substantielles sur les capacités, les limites et la fiabilité des systèmes utilisés. Des normes plus ambitieuses, associant encadrement législatif et régulation professionnelle, apparaissent dès lors indispensables pour préserver l’intégrité du journalisme à l’ère de l’automatisation.

Médias d’information, pluralisme et journalisme à l’ère numérique,
Maja Cappello (éd.), IRIS, Observatoire européen de l’audiovisuel, Conseil de l’Europe, Strasbourg, décembre 2025.


Texte intégral (1349 mots)

Premiers succès de la musique générée par IA auprès des internautes, nouveaux outils et nouveaux services… les majors s’accordent avec les start-up de génération de musique par IA pour développer un nouveau marché de la création musicale, et avec Spotify pour distribuer les titres générés avec IA.

La musique générée par IA s’est popularisée très vite. Le service de streaming audio Deezer, qui fait preuve de transparence en la matière, permet de documenter cette envolée des titres générés par IA. Pour la seule année 2025, leur volume a triplé : les titres générés par IA représentaient 10 % des nouveaux titres mis en ligne début 2025, 18 % en avril 2025, 28 % en septembre 2025, 34 % en novembre, soit un tiers des nouveaux contenus mis à disposition. À l’occasion de cette révélation, le 12 novembre 2025, Deezer communiquait également d’autres chiffres, tirés d’une étude commandée à Ipsos auprès de 9 000 personnes dans huit pays : 97 % des interrogés ne parviennent pas à faire la différence entre la musique générée par IA et la musique créée par des humains. Sans surprise, les titres générés par IA peuvent donc rencontrer le succès, à l’instar de « Dust on the wind », écouté 3 millions de fois sur Spotify à l’été 2025, un titre généré par IA et « sorti » par un groupe imaginaire, The Velvet Sundown. Or, ce même groupe a une certaine réalité, grâce à l’IAG, puisqu’il a sorti trois albums pendant l’été.

Cette vague de la musique générée par IA ne peut pas être arrêtée, car la technologie rend possible la production de morceaux qui rencontrent les faveurs du public et répondent donc à des standards de qualité jugés suffisants. Cette vague peut être, en revanche, apprivoisée. C’est le pari des majors de la musique qui, dans un premier temps, ont lancé des procès contre les start-up de création de musique par IA, avant de trouver avec elles les conditions d’une organisation du marché.

La plainte la plus emblématique est celle lancée le 24 juin 2024 par la Recording Industry Association of America (RIAA), qui regroupe les trois majors mondiales : Universal Music Group, Sony Music et Warner Music. Cette plainte vise les deux start-up Udio et Suno, à qui les majors reprochent le pillage de leurs titres protégés par le droit d’auteur pour l’entraînement de leurs IA. Or, parallèlement à leur démarche procédurale, les majors ont négocié avec les deux start-up pour trouver un terrain d’entente, c’est-à-dire la mise en place de droits de licence permettant de les rémunérer en contrepartie de l’exploitation de leurs catalogues. Cette stratégie réplique celle déjà déroulée, il y a vingt ans, quand ont émergé les services de streaming audio, avec Deezer et Spotify (voir La rem n°75, p.96). Elle a de nouveau fonctionné.

Le 29 octobre 2025, la première major mondiale, Universal Music, a annoncé un accord avec Udio portant sur l’accès à son catalogue de titres pour lancer conjointement un service de création de titres par IA. Le service étant proposé sur abonnement, les artistes Universal qui autorisent la mise à disposition de leurs morceaux pour l’entraînement des IA seront rémunérés. À la rémunération au stream, héritée des services de streaming audio, s’ajoutera donc une rémunération au titre généré par IA. L’accord prévoit également que les titres générés ne peuvent l’être que dans un « environnement sous licence et protégé » – en l’occurrence le service Udio, qui organise le partage des titres créés par ses utilisateurs. Ce nouveau canal de distribution de la musique sera à l’évidence générateur de revenus à terme, pour Udio, mais aussi pour Universal et ses artistes (notons toutefois que la création par IA finira par créer à partir de titres déjà générés par IA et que le rapport à l’œuvre humaine initiale risque de se distendre de plus en plus).

La même logique a présidé à l’accord officialisé le 30 octobre 2025 avec la start-up britannique Stability AI, elle aussi visée par une plainte. Stability AI et Universal Music vont développer ensemble un service de création de musique par IA à destination des professionnels, qui aura l’avantage d’être sécurisé sur le plan réglementaire, puisqu’il s’appuiera sur l’exploitation de catalogues autorisés. Il rend possible l’intégration de l’IA dans les processus de production et de création de la major, qui sait combien cette technologie va permettre d’accélérer et d’optimiser la production de morceaux. L’objectif d’Universal est évident : en sécurisant le recours à certains outils grâce à ces accords, elle ferme le marché de la musique générée par IA à tous les autres outils qui refuseront de se plier à son droit de licence. En effet, si Deezer et Spotify ne peuvent pas empêcher les titres générés par IA de fleurir sur leurs plateformes, ils peuvent les exclure de leurs recommandations – ce que ces services font déjà. Demain, ils pourront, à l’inverse, inclure dans leurs recommandations les titres générés par IA et « approuvés » par les majors, laissant ainsi la liberté à tout l’écosystème de la musique de se partager les revenus des abonnements pour la création et pour l’écoute de musique.

Après les premières annonces d’Universal Music, les accords se sont multipliés. Le 19 novembre 2025, Warner Music a signé le même accord qu’Universal avec Udio, puis un nouvel accord le 25 novembre 2025 avec Suno. Seule Sony Music reste en marge de ce mouvement pour l’instant, qui voit les majors accorder à la musique générée par IA un statut légitime aussi longtemps qu’elle conduit à une rémunération au titre du droit voisin et du droit d’auteur. Cette banalisation de la musique générée par IA devrait se produire rapidement, puisque Spotify a annoncé, le 15 octobre 2025, en accord avec les trois majors et Believe, la mise en place d’un outil qui permette aux artistes de télécharger sur son service leurs morceaux générés avec de l’IA dans le respect du droit d’auteur, c’est-à-dire en garantissant l’application d’un droit de licence. Le changement d’échelle est considérable : à titre de comparaison, Suno avait 2,5 millions d’utilisateurs à la fin du troisième trimestre 2025, et Spotify 700 millions…

Sources :

  • « Musique : Spotify passe un accord avec les grands labels pour développer des contenus IA “responsables” », AFP, Le Figaro, 16 octobre 2025.
  • « Musique : un accord inédit entre Universal et Udio marque un tournant dans la création par IA », AFP, france24.com, 30 octobre 2025.
  • Ruhlmann Amélie, « Universal ouvre la porte à la musique légalement générée par l’IA », Le Figaro, 31 octobre 2025.
  • Sallé Caroline, « Le raz de marée de la musique générée par IA », Le Figaro, 12 novembre 2025.
  • Vairet Florent, « Entre l’intelligence artificielle et la musique, les relations se normalisent », Les Échos, 13 novembre 2025.
  • « Warner Music Group noue un accord de licence avec Udio, un service de génération de musique par IA », lemonde.fr/Pixels, 20 novembre 2025.
  • Sallé Caroline, « Après les menaces, les majors de la musique changent de partition avec les acteurs de l’IA », Le Figaro, 28 novembre 2025.

Texte intégral (1098 mots)

« Je l’ai lu sur Facebook », quand l’information locale s’efface au profit de la rumeur

Issue d’une enquête réalisée par Kantar/ShoWhere pour Les Relocalisateurs et la Fondation Jean-Jaurès et menée auprès de 10 000 Français, le rapport collectif, coordonné par David Medioni, explore les liens qui se nouent entre la consommation des médias et les dynamiques démocratiques. Il analyse l’émergence des déserts médiatiques en France et les menaces pesant sur la viabilité du journalisme de proximité, en soulignant une corrélation directe entre la consommation d’information locale et l’engagement des citoyens dans la vie démocratique et associative. Les auteurs observent une polarisation politique croissante et une méfiance généralisée envers les élus, particulièrement dans les zones rurales délaissées. Face à la domination des réseaux sociaux et à l’érosion des modèles économiques traditionnels, l’étude valorise les innovations éditoriales afin de recréer du lien social. Le journalisme de solutions en est une, car, par ses enquêtes sur des initiatives concrètes, il tente de résoudre des problèmes sociétaux ou économiques (voir La rem n°32, p.58). Selon les auteurs, c’est aussi la presse régionale qui devrait être sauvegardée pour son rôle dans la protection des valeurs républicaines et dans la lutte contre la désinformation.

L’un des enseignements du rapport part d’un constat, qui semble se répéter dans de nombreux territoires, selon lequel la phrase « Je l’ai lu sur Facebook » devient la norme, supplantant la lecture du journal local ou encore l’écoute de la radio. Pour comprendre cette mutation, les auteurs se sont rendus dans deux villes représentant les extrémités du spectre de la consommation médiatique française. D’un côté, Beauvais, dans l’Oise, territoire de la grande périphérie francilienne où le lien avec les médias est distendu et, de l’autre, Quimper, dans le Finistère, championne de la consommation de presse et de l’engagement citoyen. L’enquête débute dans l’Oise, décrite comme une « France miniature » où l’information circule à grande vitesse, mais par des canaux détournés. L’information locale se propage désormais par un « amalgame fait de médias traditionnels, de sources citoyennes, d’émetteurs institutionnels et de pages Facebook souvent tenues par des curateurs de contenu amateurs ». Les auteurs citent des pages Facebook influentes comme « Nationale 2 Infos » ou « Groupe Oise-Infos », qui cumulent des dizaines de milliers d’abonnés et traitent principalement d’accidents et de faits divers. Ce nouvel écosystème pose un défi majeur : la viralité de la rumeur. Le reportage illustre ce phénomène par l’exemple d’une rumeur de « camionnette blanche » et d’une tentative d’enlèvement d’enfants au sud de Noyon. Bien qu’une main courante ait été déposée, l’affaire, amplifiée par les réseaux sociaux, relève davantage de la légende urbaine que du fait avéré. « On ne peut pas exactement parler de fake news […] et, en même temps, on sait dans le journalisme que cette histoire de camionnette est un serpent de mer », explique Nicolas Giorgi, chef d’édition du média local Actu Oise.

A contrario, dans le Finistère, où « la société fait corps avec son journal », la consommation de médias est parmi les plus fortes de France. Le maillage territorial de titres comme Le Télégramme ou Ouest-France reste dense, s’appuyant sur des réseaux de centaines de correspondants locaux qui assurent un « effet miroir essentiel pour montrer et refléter le fonctionnement de la société locale ». Les auteurs lient cette vitalité médiatique à une forte densité associative et à une culture du « faire avec l’autre ». Contrairement à l’Oise, perçue comme un territoire de flux et de périphérie, la Bretagne bénéficie d’une histoire et d’une géographie qui favorisent l’interdépendance locale et, par conséquent, une demande élevée d’information de proximité vérifiée. Toutefois, même dans ce bastion de la presse régionale, les auteurs soulignent la fermeture progressive des accès à l’information institutionnelle, notamment le lien avec les pompiers, la police ou encore la préfecture, qui contournent désormais les rédactions pour communiquer directement sur leurs propres réseaux sociaux, délivrant une information souvent incomplète et qui vient d’en haut. Cette « société de communication » empêche les journalistes d’exercer leur rôle de vérification et détériore leur relation avec le lectorat, qui les accuse parfois même de censure lorsqu’ils ne relaient pas immédiatement les informations diffusées par ces autorités sur Facebook.

Au-delà de la fracture territoriale, le reportage met en garde contre l’émergence de nouveaux périls. La transition numérique mal maîtrisée a laissé place à un paysage éclaté où des figures de l’infotainment concurrencent le journalisme d’investigation. Plus grave encore, l’intelligence artificielle et les ingérences étrangères menacent de transformer ces déserts médiatiques en terrains de manipulation massive comme en témoigne l’apparition de faux sites d’information locale, aux noms crédibles comme actubretagne.fr, lancés pour brouiller la frontière entre vérité et mensonge à l’approche des élections. Lorsque le journalisme de proximité recule, c’est la capacité collective à comprendre son environnement immédiat qui s’étiole, laissant le champ libre à la rumeur et à la polarisation. Et, comme le résume un journaliste local confronté à l’indifférence croissante d’une partie de la population, « pour le peu que tu t’y intéresses, Facebook te suffira largement ». Une phrase qui sonne comme un avertissement pour l’avenir de la cohésion sociale dans les territoires.

Vers des déserts médiatiques en France. La démocratie peut-elle survivre sans médias ?David Medioni (coord.), Fondation Jean-Jaurès, collection « Les Rapports », en partenariat avec Les Relocalisateurs, novembre 2025.

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